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Mexique, de Chiapas à la crise financière

350 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 232
EAN13 : 9782296315785
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MEXIQUE DE CHIAPAS À LA CRISE FINANCIÈRE

Futur antérieur

Directeur de publication: Jean-Marie VINCENT

Comité de rédaction Saverio ANSALDI Denis BERGER Lisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARA TO Henri MALER Andrea MORELLI Toni NEGRI Pascal NICOLAS-LE-STRA T Gian Carlo PIZZI Michèle RIOT -SA RCEY Nicole-Édith THÉVEIN Michel VAKALOULIS Jean-Marie VINCENT

Rédaction: 137 Fbg du Temple, 75010 Paris.

Futur antérieur

MEXIQUE DECmAPAS À LA CRISE FINANCIÈRE

A. AGUILAR-ZINZER, A. ALVAREZ, G. ARAMBURO, A. BARTRA, D. BERGER,1. CASTANEDA, J.-F. FALQUET, 1. FERNANDEZ-SOUZA, C. FUENTES, A. GARDIA DE LEON, L. E. GOMEZ, P. GONZALEZ-CASANOVA, A. HUERTA, MARCOS, F. MATAMOROS, L. MEYER, 1. MOGUEL, T. NEGRI, S. RUIZ, G. SZÉKEL Y, P. I. T AIBO, S. ZERMENO

Coordination: Luis E. GOMEZ

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

CJL'Harmattan,1996

Isbn: 2-7384-4058-4

SOMMAIRE

Une crise, une alternative. Que peut-on apprendre de la révolte du Chiapas ? Denis Berger, Toni Negri I. La période 1994-1995 Parcours d'une crise de régime Luis E. Gomez Mexique 1995: Bon Réveillon! Carlos Fuentes Trois moments, trois impressions Lorenzo Meyer Il. Le Chiapas dans le Mexique Chiapas, la terre et le pouvoir. Armando Bartra, Sergio Zermeno, Julio Moguel, Jorge Fernandez-Souza
Le Mexique et les indiens. . . .. .. .. ... .. . ... . . . .. . .. . ... .. . ..

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Il 61 83

101

Guillermo Aramburo Les indiennes veulent que leurs oppresseurs les regardent dans les yeux
00

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Jules-France Falquet Les causes de la révolte Chiapanèque. . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 131 " Pablo Gonzalez-Casanova Signification d'une révolte indienne 155 Samuel Ruiz, Éveque de Chiapas. Interview de Elisa Ramirez et Arturo Dubson Chronique de Tabasco 161 Paco Ignacio Taibo II

Ill. Le facteur EZLN L'EZLN, une stratégie de long tenne Antonio Garcia de Léon. Interview de Luis E. Gomez Apocalypse Now! Adolfo Aguilar-Zinzer La Heur Promise. Bienvenu au cauchemar! Sous-commandant Marcos Opposition civile et militaire. Amado Avendano, Tacho et Moïse, Commandants de l' EZLN. Interviews de Maurice Lemoine Marcos, l'homme masqué de la jungle. L'éthiquedel'infonnation Fernando Matamoros

175

183 207 225

233

IV. La crise économique Surprises, surprise! 245 Jorge Castaneda Macro-économie en crise et crise politique. . . . . . . . . . . . . . . . .. 273 Alejandro Alvarez Une stratégie internationale mexicaine
dans le vide. ..................................................

Gabriel Székely Mexique 1995. L'échec des politiques néolibérales Arturo Huerta

"

295

323

Une crise, une alternative
Que peut-on apprendre de la révolte du Chiapas?

Denis BERGER, Toni NEGRI

Le fait même de se poser une telle question, présentant (donc concluant) un numéro spécial que la curiosité politique de la rédaction de Futur Antérieur a voulu et commandé, montre les difficultés, les réticences et les doutes que nous avons cultivés lors de la préparation de ce volume et de la relecture des matériaux. Le matériel que nous publions est excellent, il replace dans la temporalité de la crise mexicaine ce formidable épisode de lutte de libération indo-mexicaine pour en envisager tous les aspects. Mais nous, lecteurs de ce numéro, sommes irrémédiablement européens, liés à la tradition des luttes de classes et de citoyenneté dans les pays du capitalisme central. Dans la crise relative qui accompagne notre projet dans les dernières décennies, nous restons néanmoins fidèles (et lorsque nous ne le sommes pas, nous sommes de toutes façons conditionnés pour l'être) à une certaine manière de faire de la politique (de la la société à l'Etat, de l'économie à la politique etc.) Quant à la lutte armée, ce n'est pas que nous ne la connaissons pas: nous y avons été impliqués comme militants, plus ou moins directement, de la guerre d'Algérie jusqu'aux épisodes de lutte de classe armée des années 70. Et pourtant, si nous confrontons ponctuellement nos expériences à celles qui caractérisent la guérilla dans le Chiapas, elles ne fournissent ni homologie ni moyens de juger. Pourquoi est-il donc utile d'étudier cette révolte? Mais en estelle réellement une? Certes, en présentant ces textes, en allant vers les expériences qui les soutiennent, nous nous trouvons devant une réalité différente de celle dans laquelle, de toutes façons, nous sommes immergés. Cette diversité est avant tout une diversité dans la diversité. Il semble en effet que la lutte dans le Chiapas ait peu ou rien à voir avec les mille et mille révoltes indiennes de l'histoire sud américaine: avec les luttes de résistance désespérées de populations poussées aux limites

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de la survie et réprimées par les élites locales avec une férocité raciste et de classe - il y eut d'exemplaires massacres. Il ne s'agit donc pas de cela. Au contraire: la lutte révolutionnaire du Chiapas se présente comme extensive. Son enracinement local n'empêche pas des formes de généralisation. De plus, c'est dès son origine une lutte symbolique puisqu'elle présente la dramatique situation des indiens comme l'élément central du problème politique mexicain. Si nous voulions donner un avis objectif (c'est-à-dire si nous étions suffisamment cyniques pour nous fier à cette épistémologie des luttes) nous pourrions dire: quels que soient ces résultats concrets, la lutte du Chiapas a déjà vaincu. Cela nous suffit pour dire que c'est une lutte nouvelle. Nous le sentons. Les textes que nous lisons nous confirment ce sentiment commun, qui unit les protagonistes et leur "soutien" intellectuel et prolétaire, paysan et métropolitain, au Mexique et ailleurs. Mais pourquoi la lutte du Chiapas est-elle un événement nouveau? A l'intérieur de ce volume, quatre thèmes sont développés pour souligner l'exemplarité et la nouveauté de ces luttes. a) La révolte du Chiapas brise - et pour la première fois inverse le cours de la "révolution interrompue" mexicaine. On sait comment cette "révolution interrompue" s'est caractérisée: par la continuité de la domination bureaucratique et corruptrice du PRl, par une institutionnalisation du pouvoir révolutionnaire qui a produit une féroce hiérarchisation (de classe et raciste) de la Société. Les insurgés du Chiapas dénoncent clairement ce que la société mexicaine, à partir du massacre des Jeux Olympiques, a commencé à attaquer avec toujours plus de force et de conscience. Avec toutefois un crescendo auquel seule la matérialité de l'insurrection peut conférer le signe de l'irréversibilité. b) La révolte du Chiapas, dans sa densité idéologique et dans la spécificité de l'événement, pose au premier plan la critique de la nouvelle alliance (explicite et directe) entre l'élite moderniste du PRl et les classes dominantes nord-américaines. Les insurgés n'attaquent pas seulement le passé mais également le futur de la bureaucratie institutionnelle mexicaine qui dans l' ALENA cherchait la bénédiction du puissant allié du Nord et un renouvellement fonctionnel interne. Une "opportunité" aléatoire mais fondamentale a permis à la révolte du Chiapas de se situer au centre de l'Empire. Là où des bureaucrates du PRl voulaient une nation résignée, et des populations "colorées" vaincues, les insurgés ont en réalité amené et renouvelé le potentiel subversif des révoltes des ghettos - mais celle du Chiapas est une "révolte de Los Angeles" qui dure. La révolte du Chiapas introduit, dans l'expérience du processus révolutionnaire (ou, si l'on veut, propose au centre de

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l'Empire) une dynamique active de "contre pouvoir". Avec une insistance et une détermination toujours plus grandes, les insurgés ont démontré que leur stratégie ne se limitait pas aux revendications de liberté et de pain pour leur région. Ils se sont opposés avec autant de force à toute réduction de leur action à un "feu de guérilla". De ce point de vue, les théories de la guérilla qui ont sévi en Amérique Latine (mais pas seulement) tout au long des années 70, ont été finalement mises hors jeu. Non, ici il n'y a aucune prairie à incendier: la révolte se propose plus concrètement de désarticuler le monopole du pouvoir, d'introduire des "feux de démocratie", d'unir la lutte insurrectionnelle et l'action démocratique de masse. Ce qui a suivi la période où ces écrits ont été rédigés, la campagne sur le "référendum" et l'élargissement national de la discussion constituante tend à démontrer la puissance et l'intelligence du projet. Contrairement à ce que pensait Lénine, le double pouvoir peut fonctionner sur une longue période et peut utiliser, peut-être avec des possibilités croissante sa position au centre de l'Empire, pour être efficace dans la durée. d) Pour organiser la communication de leur projet, les révoltés du Chiapas ont utilisé le fax et internet. Le fait d'avoir immédiatement mis la révolution en réseau a même transformé les données du processus insurrectionnel et la qualité du combat contre le pouvoir répressif. Sans sous-évaluer l'effet propagandiste de l'insertion dans le monde postmédiatique d'êtres ésotériques, (comme le sont les indiens, et plus encore des indiens en révolte la stratégie de communication des insurgés a posé - avec le problème de l'insurrection, de ses raisons et de sa territorialisation - la question de l'efficacité politique des nouveaux moyens de communication. La révolte en réseau touche les nouveaux utilisateurs comme acteurs de la communication: un nouvel internationalisme, une nouvelle forme de participation se sont imposés. Dans un territoire inaccessible, les réseaux de communication deviennent plus importants que les moyens guerriers pouvant être mis en place par la répression. En somme, cette lutte du Chiapas, cette lutte que certains voudraient prémoderne, fait pleuvoir une fascinante grappe de problèmes dans le postmoderne. Que peut-on apprendre de la révolte du Chiapas? Beaucoup de choses comme on a commencé à le voir. Des problèmes, certes, mais aussi des ébauches de résolution, de nouvelles pistes pour la théorie politique qui doivent être suivies avec attention. Les textes que nous présentons soulignent la profonde connexion entre la provocation, le projet insurrectionnel du Chiapas et la conjoncture actuelle de la crise nationale et internationale, toutes deux liées .Ce qui est sûr, c'est que la science politique et la science économique des Bourses et des Gouvernements de r Amérique du Nord, ne réussissent pas à en 7

venir à bout. Nouvelle théorie politique, nouvel espoir révolutionnaire? Certainement. Mais cette révolte nous enseigne quelque chose d'encore plus neuf, et probablement de très antique: la naissance d'un pouvoir constituant. Il naît dans la jungle du Mexique du sud, mais par sa puissance il s'impose à l'ensemble du pays et du continent. C'est un pouvoir affirmatif, d'autoorganisation et de construction d'un nouvel ordre social. L'insurrection se présente alors comme production d'un nouvel espace public. Après avoir lu et étudié les textes qui suivent, malgré tout ce qu'ils ont pu nous apporter, un mystère demeure. Non parce que les écrits publiés n'illustrent pas avec finesse ce qui est advenu: les conditions, les causes proches et lointaines; les effets de ce mouvement et ses modes de fonctionnement; les formes de répression et les résonances infinies, positives ou dramatiques, les crises et les espoirs; mais parce que ce dire, cette émergence du désir humain: cet assez! nous, nous voulons un monde nouveau et pouvons le construire! perdure en son mystère.

I

La période 1994-1995

Parcours d'une crise de régime. De l'insurrection de l'EZLN à la crise financière

Luis E. GOMEZ

Introduction
Jusqu'au 1er janvier 1994, aucun signe à l'horizon ne semblait mettre en cause la voie choisie par les élites du pays vers la globalisation et la régionalisation mondiales des marchés, vers une "gestion" néolibérale de l'économie et de la société., Ces élites ont donné une impulsion féroce à l'Accord de Libre Echange Nord Américain (ALENA) : un pacte de sang avec les voisins de l'empire du nord. L'OCDE avait aussi accepté la possibilité d'ouvrir ses portes au "bon élève" mexicain du FMI: dérégulation de l'économie, des privatisations accélérées (sidérurgie, banques, téléphone, etc) et d'autres en chantier (chemins de fer, réseaux de transports urbains, pétrole, etc.), réduction des déficits budgétaires, baisse de l'inflation, flexibilisation du travail, libéralisation des marchés financiers et boursiers et tout particulièrement, la réforme du régime de la propriété communale de la terre au détriment des paysans et des indiens sans défense, derniers légataires de Zapata, le beau métisse, le héros-bandit des hommes du terreau, qui est revenu dans la peau des Mayas, de la jungle et de la montagne, pour protester et affirmer leur existence méprisée durant des siècles. L'État mexicain de ces dernières années se dit "modernisateur". Reconverti mais usé par plus de soixante cinq ans d'exercice d,u pouvoir sous la forme du Parti-État, il est à bout de souffle: cet Etat s'est donné en peu de temps un nouveau nom

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pour apparaître face à la société internationale et, en même temps, signaler sa rupture et sa continuité avec la forme originale issue de la révolution mexicaine; idéologiquement rebaptisé "libéral social", il était tout juste néolibéral, et gérait un plan "social" pour atténuer les effets de la restructuration "modernisatrice" d'une économie visant l'ouverture et la globalisation. Ce processus n'était pas l'entrée du Mexique dans la modernité, mais l'entrée d'un pays de paradoxes, "pauvre" et "riche" et maquillé, au sein du club restreint des pays puissants. Cette ambition l'entraînait vers une chute qui irait au-delà des frontières mexicaines comme un présage des crises à venir partout dans le monde, pour lesquelles il n' y aurait pas de parachutes de régulation capables de faire face aux effondrements subits des économies globalisées. Mais le facteur surprise est descendu des montagnes et de la forêt tropicale, à contre-courant même du sens actuel du monde; une guérilla post-moderne et post-communist,e s'est installée et enracinée parmi la population indienne de l'Etat du Chiapas au Sud-Est du Mexique, près de la frontière avec le Guatemala. Elle n'est pas venue gâcher la fête. Elle est venue pour «parler vrai », pour démasquer le profil équivoque d'un pays qui souhaite être pluriel et refuse la mascarade du nouveau riche qui, honteux, cache ses défauts et ses inégalités. Elle est venue dénoncer les efforts d'un capitalisme sauvage, destructeur sournois des équilibres écologiques, tel celui de la forêt. Avec l'insurrection de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale, une période de l' histoire mexicaine est close, et le pays est "prêt à commencer une nouvelle ère mexicaine" (Fuentes). Nous ne proposons pas d'approche spécifique pour suivre les événements de l'actuelle et déjà longue période de la crise mexicaine. Au maximum, nous souhaitons suivre l'accélération des événements qui s'est produite depuis le 1er janvier 1994, jusqu'aux effets de la crise de décembre de la même année et la poursuite de la répression-négociation du gouvernement à l'égard de l'EZLN. Il y a dans cette démarche l'utilisation de certaines notions qui peuvent nous aider à analyser la crise: le vertige, l'effondrement, le changement de sensibilité de l'époque, et même la perception particulière de la modernité en faillite - juste au seuil de l'empire américain -, caractéristique de la condition post-moderne. Il s'agit aussi de l'usage de certaines catégories de guerre: guerre de guérillas, guerre de position, guerre médiatique, guerre communicationnelle, guerre informatique, guerre entre tradition et modernité, qui ne sont pas des qualités identiques pour ces acteurs modernes et traditionnels. Nous disons bien guérilla post-moderne et post-communiste. Dans une perspective plus classique, nous

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caractériserions la période comme la crise d'un régime (Méndez et Bolivar). Crise d'un régime, due aux situations d'ingouvernabilité, due à la perte de capacité dû à la perte de capacité du gouvernement et plus largement de l'Etat à représenter la s9ciété, due à la crise au sein de l'appareil du vieux parti d'Etat, due aux liaisons dangereuses des personnages de l'État avec les cartels de la drogue, due à l'évanouissement du pouvoir présidentiel, due aux règlements de comptes entre politiciens, due à la perte de pouvoir et d'influence des composantes corporatistes de l'Etat, due à la prééminence des jeunes technocrates et à leur soumission frileuse sous la coupe des dinosaures, etc... Crise de régime, due aussi à la crise de représentativité des partis et au manque de traduction des demandes des mouvements sociaux, et finalement due à l'émergence d'un acteur nouveau, capable de mettre en cause, la forme actuelle de la constitution politique, et de devenir un nouveau facteur, constituant et, par là, révolutionnaire. il est nécessaire de segmenter la période: nous avons .choisi de la diviser en fonction des éléments de rupture, qui dépendent des diverses conjonctures qui se sont présentées: 1. De l'entrée en vigueur de l'ALENA et du soulèvement de l'EZLN, jusqu'à l'assassinat du candidat du parti-État. 2. De la trêve et la transformation de la lutte de l'EZLN en guerre dans les médias à la campagne et l'élection présidentielle. 3. Des avatars du nouveau gouvernement et de l'assassinat de Ruiz Massieu jusqu'à la crise économique. 4. De l'offensive militaire face à l'EZLN et de son échec à la reprise des négociations. Cette approche nous permettra de traiter les événements en sortant du schéma de récit linéaire et dogmatique des histoires typiques. La complexité de la période nous permet aussi de procéder par aller-retours successifs entre les faits sans crainte de nous répéter, étant donné la multi-causalité de l'histoire récente de la société mexicaine. La période est donc marquée par quatre éléments centraux de la crise, qu'il convient de souligner: 1. La signification et les effets de l'insurrection indigène au Chiapas, et sa transformation en lutte de la société civile. La confrontation militaire devenue guerre médiatique. Crise socioculturelle et crise politico-militaire

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2. L'exigence de démocratisation de la vie mexicaine. Les exigences politiques et sociales de l'EZLN et les avatars du procès électoral. Crise de la représentation et crise politique. 3. Les conflits à l'intérieur du régime montrés ostensiblement lors des assassinats de Colosio et Ruiz-Massieu. Des changements dans les élites du pouvoir. Crise du Parti-État, crise des élites et crise du pouvoir. 4. Le débouché de la politique économique néolibérale dans la crise la plus forte depuis 1982. Les implications du pouvoir. Rupture de la trêve et reprise des négociations. Crise économique et crise néolibérale. En ce qui concerne la période précédente, il faut souligner la continuité de la lutte électorale de Cuauhtémoc Cardenas déjà candidat malheureux aux Présidentielles de 1988, et la fausse impression d'un certain succès de la politique néolibérale du régime saliniste avec son visage "social" par le biais du programme gouvernemental de Solidarité. Pour déboucher sur l'analyse de la signification profonde de la période, il faut faire le récit politique des faits les plus marquants, qui jalonnent la crise du régime à partir de janvier 1994 jusqu'au printemps de 1995, et en même temps essayer de faire l'analyse de sa signification profonde:

1. L'émergence de la révolte de l'EZLN. De l'insurrection aux négociations Insurrection de l'EZLN, combats et escarmouches pendant douze jours, protestations et trêve unilatérale. Transformation de la guerre de guérillas en guerre de position et guerre médiatique, début des négociations. Vers la fin 1993 nous étions plongés dans une polémique autour de la responsabilité des événements de 68 (le massacre des étudiants le 2 octobre, quelques jours avant les Jeux Olympiques). On discutait beaucoup du droit d'accès aux archives du gouvernement. Salinas de Gortari aurait dit "On ouvrira les archives 30 ans après les faits, c'est-à-dire en 1998, c'est la norme"... Nous étions aussi au démarrage de la campagne électorale pour la présidence du pays. Dans l'ordre chronologique, le PRO avait nommé Cuauhtémoc Cardenas comme son candidat, le PAN, Diego Férnandez de Ceballos et le PRl, Luis Donaldo Colosio. Un mois auparavant, sans ambiguïté et selon la "tradition" politique

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mexicaine du " dedazo", Carlos Salinas de Gortari avait désigné de son doigt celui qui devait lui succéder: Luis Donaldo Colosio, celui qui quatre mois plus tard, sera assassiné dans un complot laissant soupçonner l'implication du pouvoir même, mais on n'en est pas encore là... En outre, le candidat de l'opposition à la présidence pour les élections du 21 aoOt était, pour la gauche, Cuauhtémoc Cardenas, ingénieur, fils du Général révolutionnaire et ancien président Lazaro Cardenas (Cuauhtémoc a peut-être remporté le scrutin de 1988, sans que le fait soit établi. En effet, après la panne du système de comptabilité électorale informative, il a fallu attendre quelques jours pour savoir que le PRI, dont Salinas était le candidat, l'emportait avec 51% des voix). Pour la droite traditionnelle, s'est présenté Diego Fernandez de Ceballos qui, dans un premier temps, avec un discours très proche du PRI, avait perdu certains des appuis de son parti. De nombreux dissidents du PAN on préféré appuyer la candidature de Cardenas. Plus tard, la vapeur s'est inversée. Le candidat du PAN aurait œuvré finalement en faveur du PRI et contre Cardenas, pour disparaître plus tard dans l'oubli politique. Si la campagne de Colosio avait du mal à démarrer, plus tard, la situation au Chiapas compliquera encore d'avantage les choses et à la fin, s'achèvera sur son élimination malheureuse. 1er janvier 1994, entrée en vigueur de l'ALENA. Soulèvement des indiens mayas au Chiapas sous la direction de l'EZLN. Déclaration de guerre de l'EZLN à l'armée régulière et au gouvernement, en même temps qu'appel à la destitution du président Salinas de Gortari. Cet appel apparaît dans La première déclaration de la Jungle Lacandona. Lors des discussions sur les responsabilités de 68, de la discussion sur l'adhésion à l'ALENA, de la discussion de la campagne électorale, on s'est retrouvés tout d'un coup au milieu d'un autre Mexique, bien différent de celui que Salinas voulait vendre aux USA pour l'intégrer dans un marché nord-américain élargi. Pour la guérilla, ce fut le moment opportun pour le soulèvement du Chiapas, et, même s'il avait été préparé pour le 12
octobre 1993, date de la commémoration des 500 ans

-

qui pour

les organisations indiennes marquent le début du génocide -, le manque d'armes aurait de toutes façons repoussé l'insurrection au réveillon de 1994... On est le 1er janvier 1994. Et c'est là que la célébration officielle cO}Ilmence à se gâter: une révolte paysanne armée éclate dans l'Etat du Chiapas, au Sud-Est du Mexique, L'Armée Zapatiste de Libération National (ELZN), jusqu'alors inconnue, occupe plusieurs villages et la ville de San Cristobal de las Casas, lieu

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symbolique de la domination sur les indiens, puisque elle leur fut interdite jusqu'au siècle dernier. Prise armée de plusieurs villes et villages, chefs-lieux du Chiapas par la guérilla. Jours de combats et accrochages avec l'armée fédérale, dont ceux de Rancho Nuevo et Ocosingo l'EZLN ont été les plus violents. Le 2 et 3 janvier, occupe aussi toutes les premières pages de la presse mexicaine et même internationale. Il s'agit d'un insurrection préparée depuis plusieurs années. Et pourtant, si les services de la sécurité de l'État mexicain avaient des informations sur l'activité de la guérilla, et même si l'année dernière il y avait déjà eu des accroçhages entre l'armée régulière et des commandos de l'EZLN, l'Etat ne semblait pas croire à la possibilité d'actes aussi spectaculaires. Et, il faut bien le dire, le gouvernement a préféré se taire avant la date de mise en route de l'ALENA. Il faut dire tout d'abord que l'EZLN était mal armée, mais la lente réponse du gouvernement lui a permis de prendre presque sans résistance (ler janvier, jour férié) une caserne pleine d'armes de gros calibre et des tonnes de dynamite qui semblent avoir couvert une partie de ses déficits. Six jours de combats intermittents se sont succédés. Les zapatistes ont agi le visage couvert avec des cagoules (passemontagnes), selon eux, pour éviter le "personnalisation" et le culte du leader. Malgré cela, on a remarqué rapidement un porte-parole de l'EZLN nommé Marcos, un sous-commandant non indigène, parlant couramment en plus de l'espagnol et des langues mayas au moins l'anglais et le français. Marcos deviendra très vite le symbole de la lutte zapatiste. L'EZLN dispose du Sous-Commandant Marcos qui, masqué par une cagoule, à joué le rôle de porte-parole de la guérilla et très vite est devenu un personnage caractérisé par son éloquence, sa belle écriture, sa lucidité, sa capacité d'analyse, et sa rhétorique. Il est devenu même le fiancé imaginaire de milliers de Mexicaines. On a parlé beaucoup de l'érotisation de la lutte politique. Au dire du même Marcos, il doit effectivement à la presse la construction de son personnage et de son caractère énigmatique. Le discours de Marcos, avec le Ya Basta!, de la déclaration de guerre, visait à récupérer la propre mort des Indiens, parce que même la mort leur a été imposée: elle était dans les mains du pouvoir des propriétaires de la terre, du pouvoir de l'argent et du pouvoir politique. L'EZLN, à la différence des guérillas classiques en Amérique Latine, ne cherchait pas la prise du pouvoir, mais la démocratie. Les propos de la révolte ont deux dimensions: la première, locale. Il s'agit de demandes concernant les conditions de vie de la

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population indienne des ethnies mayas, l'électricité, des chemins, des routes, des écoles, en somme un certain développement qui en même temps sache respecter la culture et les traditions des peuples. Au cœur de ces demandes se trouve la terre, accaparée par les grands propriétaires des latifundia, qui continuent d'exploiter les indiens à la manière du siècle précédent. La deuxième a un caractère plus politique et général puisque il s'agit de l'établissement de la démocratie tout court, afin de briser le pouvoir du gouvernement de parti unique, qui règne presque sans partage depuis soixante cinq ans, et manipule des élections. La demande stratégique est de rendre réelle la démocratie. Les objectifs politiques de l'EZLN se résument dans son slogan: "démocratie, justice, liberté". Évidemment, cela peut paraître peu. Mais dans un contexte de parti unique, comparable aux ex-pays de l'Est, où le Parti-Etat détient le pouvoir depuis 65 ans et où la succession se fait sur désignation du président-seigneur, cela peut constituer une véritable révolution politique. L'EZLN a déclaré la guerre à ce système et considère dans la déclaration intitulée Ya basta! le président Salinas de Gortari comme un imposteur imposé par la fraude et l'illégalité. Mais la guerre, elle ne se fait pas avec des mots. L'EZLN s'est armée sans fournisseurs réguliers, sans système de ravitaillement, et de façon complètement hétérogène. Son armement composite est fait de FAL arrachés à l'armée pendant les combats, de Kalachnikovs (cuernos de chivo), de pistolets de divers calibres, de quelques UZIS parabellums israéliens, et d'aussi une panoplie de fusils de chasse raccourcis, et même d'une arquebuse qui fonctionne encore... Les événements ont évolué très vite. On a pu compter, selon la presse, des accrochages en au moins huit fronts avec plus de deux milliers de guérilleros, la plupart des indiens Mayas. Il y a eu des affrontements avec l'armée et la guérilla s'est retirée des villes en se retranchant dans les montagnes et dans la forêt pluvieuse du Lacandon, près de la frontière avec le Guatemala. Mais, qui sont les néo-zapatistes, et qu'est-ce qu'ils veulent à travers ce soulèvement? Il s'agit tout d'abord d'une grande troupe d'indigènes Mayas, entre mille et trois mille selon certaines estimations, dont au moins un tiers sont de femmes, en provenance aussi des montagnes des hauts du Chiapas, de la zone intermédiaire qui va vers la forêt du Lacandon, ainsi qu'un petit groupe de militants des diverses gauches, militairement semblables à la guérilla centraméricaine et, proches des théologiens de la libération et des héritiers des mouvements étudiant de 68-71 et de 86-88. S'il est possible de parler encore aujourd' hui d'un pays maya, il s'étend, depuis l'ancienne civilisation maya, entre le Mexique et

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l'Amérique centrale. Au Mexique, c'est au Chiapas, Yucatan, Quintana Roo et Campeche que subsistent d'importantes implantations des groupes mayas qui parlent différentes langues et qui culturellement gardent des traditions communes qui les identifient et les différencient des ladinos, mexicains métis ou européens d'origine plutôt espagnole. À San Cristobal, ces derniers prennent le nom de caletas. Au Chiapas, Aurore Monod chiffre les locuteurs des langues indiennes mayas, à peu près à 40% dans la jungle et à 33% dans les altos, et quelques 12% dans le Nord chiapanèque. "La langue prédominante est le tzeltal : 21,6%, vient ensuite le tzotzil: 18,9%, le chol : 10.3%, le zoque : 4,1% et, le tojolobal : 3.5%." (Monod) Les indiens Mayas ont aussi une tradition de révolte: en 1712 pour des motifs religieux, les Tzotzil et les Tzeltal se sont révoltés en affirmant leur identité autour d'une apparition de la Vierge, visant à substituer ce culte à celui de tout autre dieu ou maître. Cette hérésie matriarcale a été étouffée dans le sang par les troupes espagnoles avec la bénédiction de l'Église. La deuxième révolte, en 1867, s'est produite parce qu'une Indienne de Chamula (Tzotzil), nommée Agustina, devenue depuis Sainte Rosa, et avait trouvé des "pierres qui parlent", créant un culte célébré par un juge témoin devenu prêtre. A son arrestation, les Indiens se révoltèrent sous la direction d'un instituteur de la ville de Mexico qui les appelle à vaincre les ladinos, refuser l'obéissance aux espagnols, le versement des impôts et les incite à prendre les terres qui leur appartiennent. Cette fois-ci, les révoltés ont fait confiance aux autorités pour trancher le conflit avec les ladinos: la réponse a été l'occupation militaire et sanglante des villages des terres hautes du Chiapas (Bataillon). Le bilan des combats des douze premiers jours de janvier 1994, rapporté par diverses sources, parle de quelques deux cents morts entre combattants de l'ELZN, soldats et officiers de l'Armée fédérale et civils. Pendant le retrait des zapatistes, l'armée a perpétré des exécutions sommaires des guérilleros capturés. La presse a montré les corps. e est par des lettres et des communiqués de presse pleins des postdatas du porte-parole de l'EZLN que s'opère la construction par les médias de la personnalité du Sous-commandant Marcos. e est à partir du communiqué du 6 janvier que le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène (CCRI) de l'EZLN a mis en place la possibilité de créer une Commission de Négociation (Marcos). En raison de la crise ouverte par la situation chiapanèque, le 10 janvier, le Président Carlos Salinas a dû remanier son gouvernement, limoger le Ministre de l'intérieur, ancien gouverneur 18

du Chiapas et mettre à sa place le Procureur Général de Justice de la Nation, Jorge Carpizo, ancien Ombudsman et aussi ex-Recteur de l'Université Nationale Autonome de Mexique; il devient le premier homme politique occupant un poste aussi haut placé sans appartenir au parti gouvernemental. Diego Valadez a été promu procureur du District Fédéral au poste laissé par Carpizo. En même temps, Manuel Camacho Solis, ancien Maire de la Ville de Mexico, désigné Ministre des Affaires Étrangères lors des remaniements suivant la nomination de Colosio comme candidat et lui-même prétendant à la succession de Salinas, avait proposé une Commission de paix et de réconciliation, chargée de mener la négociation. On peut dire que les changements de personnes ont été précipités par l'urgence de la situation mais aussi par la recherche de crédibilité du gouvernement. Mais des conséquences imprévues se sont produites: la figure de Camacho a rapidement fait de l'ombre à celle de Luis Donaldo Colosio, dauphin de Salinas, a tel point que le président a dû convoquer l'appareil du parti et du gouvernement pour leur dire qu'il ne fallait pas se tromper, que le candidat était toujours Colosio. La nouvelle de l'insurrection à déclenché une véritable mobilisation des médias et des organisations des droits de l'homme qui se sont précipités dans la région chiapanèque pour couvrir les événements et témoigner de la situation. L'armée s'est vue immédiatement embarquée dans une réponse brutale de contreguérilla en utilisant des pièces d'artillerie lourde et des bombardements aériens arbitraires. L'opinion publique, les intellectuels et la gauche ont rapidement protesté contre l'action du gouvernement. L'appui de la population à la cause zapatiste a surpris tout le monde; une manifestation de près de 100 mille personnes à Mexico exige du gouvernement un processus de paix. Le jour même, ce dernier décide la première trêve unilatérale le 12 janvier et met en place la Commission de négociation, sous la responsabilité de Manuel Camacho Soifs, malheureux candidat du PRl à la présidence de la République. Il est désigné officiellement comme chargé des négociations auprès des zapatistes. Ce tournant dans la politique intérieure mexicaine marque un changement dans les réponses que le gouvernement réservait n'importe quelle opposition armée, toujours combattue à fond. La protestation de la société civile a eu une telle ampleur que le gouvernement de Carlos Salinas a dû décréter un cessez-le-feu et s'est engagé à proposer à l'EZLN des négociations en vue d'un accord de paix. Quelque 100 000 Mexicains sont sortis dans la rue,

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non seulement pour demander la paix mais aussi pour arrêter la répression de l'armée et protéger les insurgés. Malgré quelques accrochages armés et quelques violations du cessez-le-feu de la part de l'armée fédérale, celle-ci ordonne aux troupes de faire halte et les positions territoriales des combattants sont ainsi fixées. Les fiefs zapatistes se sont circonscrits aux zones intermédiaires qui vont des contreforts de la haute montagne à la jungle lacandone, et la jungle elle même. L'EZLN a salué la nomination de Manuel Camacho "afin qu'elle puisse conduire sincèrement à une paix digne". Le 16 janvier, devant le portrait du Président Carranza - celui qu} a commandé l'assassinat de Zapata en 1919 - le chef de l'Etat, Carlos Salinas de Gortari, en direct à la télévision, fait une offre de pardon aux zapatistes. Le 18 janvier, Marcos répond avec l'écrit mémorable "Que faut-il nous pardonner?" qui provoque émotion et colère en faveur des zapatistes dans l'opinion publique. La guerre s'installe dans les médias et son stratège Marcos semble bien en connaître les règles. Une réforme agraire virtuelle de fait s'est produite immédiatement après la confirmation de la trêve. Des milliers d'indiens occupent des terres de grands propriétaires. Les groupe de métis de San Cristobal de las Casas, qui se considèrent nonindigènes et se nomment eux mêmes caletas, commence à s'organiser autour de propos ouvertement racistes en proposant la formation d'armées privées, des "gardes blanches" pour chasser les indiens et combattre les zapatistes. Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de las Casas, propose de jouer le rôle d'intermédiaire avec la guérilla. Le poids de l'Eglise dans la région est très important et le courant progressiste dans les communautés de base fait figure d'avant-garde. Un échange épistolaire se produit entre l'émissaire Manuel Camacho et l'EZLN, visant à créer les conditions des négociations. Pendant les négociations - qui se sont réalisées de manière presque immédiate après le cessez-le-feu -, le gouvernement mexicain a accepté, en principe, de discuter presque toutes les exigences de la guérilla, sauf la démission du président, et de s'engager à proposer la réforme électorale pour que le contrôle des élections soit impartial. Le projet a été discuté et modifié: le résultat concret des décisions des deux chambres parlementaires, n'est pas encore le contrôle des élections par les citoyens. Le 31 janvier le CCRI délimite les conditions du dialogue. Le 6 février Marcos invite les étudiants du CEU (tous courants confondus) à se rendre dans les fiefs de la guérilla pour aider les paysans de la région et prendre contact avec eux. Des convois d'appui aux zapatistes vont de Mexico et d'autres villes vers le

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Chiapas, les territoires de la guérilla et les terres occupées par les indiens. Dès le 13 février, Marcos a envoyé des invitations à tous les candidats présidentiels à se rendre dans les territoires occupés par l'EZLN. Les dirigeants de l'EZLN on joué la carte de l'information, ont communiqué à la presse leurs prises de position et même répondu aux messages de solidarité et d'adhésion de nombreuses personnes. Il ont déclenché par leur seul appel à la lutte plusieurs occupations de terres dans les États du Chiapas, de Véracruz, du Tabasco, d'Oaxaca et du Guerrero. Pendant toute la trêve avant les négociations, il y a eu de rassemblements paysans spontanés pour appuyer la lutte zapatiste et chercher la paix. Aussi des organisations de la gauche universitaire ont organisé des convois de solidarité avec des autobus et des camions qui ont réussi à passer les barrages militaires jusqu'aux territoires de la guérilla pour leur apporter des provisions afin de résister quelque temps au siège virtuel. Vers la fin février, les parties en conflit se sont organisées pour mettre sur pied des Journées pour la Paix et la Réconciliation: le CCRI de l'EZLN, l'émissaire Manuel Camacho représentant du gouvernement et l'évêque Samuel Ruiz se sont retrouvés dans la Cathédrale de San Cristobal de las Casas pour dialoguer en vue de l'organisation de la paix. La teneur de ces accords devaient être approuvée par les communautés indigènes des territoires zapatistes et par le gouvernement. Les pourparlers ont duré jusqu'au 2 mars. Pendant les négociations, l'EZLN a demandé tout d'abord à être reconnue comme force belligérante. Les sujets à débattre ont été présentés par l'EZLN sous la forme des questions suivantes: 1. les problèmes électoraux. 2. les questions politico-militaires. 3. la situation de la réforme agraire. 4. la question indigène 5. les enjeux économiques. 6. les mesures d'ordre social, et 7. la question des garanties pour la réussite des accords. Voici, de façon concentrée, les propositions de l'EZLN et les réponses gouvernementales: 1. L'EZLN a demandé la démission des autorités issues de processus électoraux frauduleux, à commencer par le Président de la république lui-même. Pour le gouvernement, cette demande était hors de question et même hors de l'ordre du jour. La réforme électorale proposée par l'EZLN prévoyait l'indépendance complète de l'organisation des élections libres et transparentes dans tout le Mexique. L'unique garantie possible pour ces élections serait une participation active des citoyens indépendants, sans appartenance partisane. Le gouvernement a affirmé sa volonté de négociation, bien que celle-ci se soit limitée au niveau régional et non pas national.

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Néanmoins, l'émissaire gouvernemental pouvait donner des garanties sur les élections du mois d'août. Une réforme électorale était déjà en marche au parlement. Des élections générales au Chiapas étaient également prévues: nouvelle loi électorale et nouvelle division des circonscriptions pour inclure la représentation indigène au parlement de l'état du Chiapas. 2. La libération de tous les prisonniers politiques et de tous les sans-ressources incarcérés injustement tant au Chiapas que dans tout le Mexique. Interdiction d'entrée de l'armée régulière et de la police dans les territoires paysans et indigènes du pays. Abrogation du Code Pénal du Chiapas et jugement politique des anciens gouverneurs de l'état. Tout particulièrement de Patrocinio Gonzalez ancien Ministre de l'Intérieur, Elmar Setzer et Absalon Castellanos, ce dernier fait prisonnier et puis libéré par les zapatistes lors des actions de janvier à San Cristobal. Pas de reconnaissance du statut insurrectionnel de l'EZLN de la part du gouvernement, mais légalisation de sa participation politique. Rejet de la présence de l'armée et de la police dans les territoires indiens et paysans, mais également proposition d'une loi d'amnistie et révision des procès pénaux des dirigeants et paysans emprisonnés pour motifs politiques ou dans les luttes agraires. Acceptation de la dérogation du Code Civil chiapanèque. 3. L'Annulation des changements constitutionnels de l'article 27, qui se réfère à la propriété de la terre ejidal et paysanne, pour permettre la redistribution des grands latifundios et des moyens de production, ainsi que des subventions et de l'assistance technique. Dans la position gouvernementale, pas d'annulation des réformes de l'article 27, mais considération spéciale du cas du Chiapas où la réforme agraire n'a pas abouti à rendre la terre aux Indiens ni à les doter des équipements nécessaires à l'exploitation des dites terres. Constitution d'un fonds de terres exploitables 4. Une révision de l'ALENA qui selon l'EZLN n'aurait pas pris en compte les ethnies indigènes. Le gouvernement a promis d'étudier l'impact des effets de l'ALENA sur la région pour développer certaines politiques visant à protéger les communautés. 5. Autonomie des régions indigènes, autogestion des communautés et respect des valeurs culturelles des différents

groupes indiens. Administration de la justice en accord avec les
principes traditionnels des Indiens. Respect et reconnaissance des langues au niveau officiel et enseignement obligatoire.

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En ce qui concerne ces demandes, le gouvernement aurait promis de promulguer une loi pour la protection et le respect des droits des communautés indigènes, ainsi que sur leurs formes d'autogestion et d'autonomie. Une discussion a débuté autour de la création d'une représentation indigène au parlement ou la création d'une circonscription électorale spéciale indigène. 6. Augmentation des services de santé, formation d'ateliers pour des formations à l'artisanat, et aux différents métiers nécessaires à la région. Transports, électrification des zones éloignées et programmes d'alimentation au moyen de moulins à maïs, production de galettes de maïs, cuisines et cantines pour les enfants afin de combattre la faim et la dénutrition. Pour le gouvernent, ce point n'a pas soulevé d'objections de fond, mais des délais Oht été demandés pour fournir tous les services proposés par l' EZLN . En fonction de la réponse gouvernementale, il est possible de dire que la négociation a consisté était une donnée tout à fait nouvelle dans la façon de faire de la politique du gouvernement mexicain. Mais s'il en a été ainsi. Cela est dû aux conditions particulières de la supposée passation "normale" de pouvoirs entre le président et son dauphin. Ce qui a été beaucoup plus compliqué que prévu. Le gouvernement a fait le pari d'accepter la négociation sans changements de fond, et en même temps, de montrer un signe d'ouverture sans concéder grand chose au-delà des questions propres aux territoires chiapanèques occupés par la guérilla: bref, élargir le programme de Solidarité. Mais ce programme était très contesté au Chiapas en raison de son caractère palliatif et purement décoratif. Pour l' EZLN, le point principal était représenté par les grands problèmes nationaux, en particulier ceux concernant l'exercice transparent de la démocratie. L'autre grand sujet pour les zapatistes était évidement la question agraire et la protection légale des terres paysannes et des communautés indigènes: ils voulaient que le gouvernement renonce à une des concessions exigées par les Américains lors de la signature de l'ALENA, à savoir la libre vente de terres paysannes et indigènes, véritable mise à mort la réforme agraire de la révolution mexicaine.

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2. De

l'assassinat

de Colosio à l'appel à la Convention

Campagne présidentielle, assassinat du candidat Colosio du PRI, rencontre de Marcos et Cuauhtémoc Cardenas, débat télévisé des candidats, montée en puissance du candidat de la droite, puis son virtuel retrait, Convention Nationale Démocratique, nouvelle stratégie du PRI pour les élections présidentielles. Un événement est venu s'interposer et rompre cette paix romaine et par là compliquer encore plus la situation politique mexicaine. Le 23 mars, à Tijuana, près de la frontière américaine, à côté de la ville de San Diego, à la fin d'un meeting, dans un quartier populaire, un "fou pacifiste" aurait tué le candidat présidentiel du parti officiel, Luis Donaldo Colosio. Marcos à déclaré, "il s'agit d'un règlement de comptes interne et d'une provocation au durcissement"... "cela a été fait aussi contre nous"... et encore "Peut-être s'agit-il de la mainmise de Joseph Marie Cordoba (chef du cabinet de Salinas)." (Proceso 908, mars 1994) . Quelques mois auparavant, Carlos Salinas, se trouvant à la fin de son mandat et ayant en vue les élections d'août 1994, il était "normal" - dans un système présidentiel autoTttaire - de choisir un proche pour lui succéder à la tête de l'Etat. Le choix du président ne s'est pas porté sur le groupe des technocrates néolibéraux, mais sur le groupe restreint dit "affectif". Cela répondait au besoin de perpétuation de son pouvoir. Etant donné la réussite de la signature de l'ALENA, rien de plus naturel que de se choisir soi même, dans la personne de son ami Luis Donaldo Colosio. Ce choix s'est fait fin novembre 1993. Une nouveauté se serait prod1Jite dans les rapports entre les différentes composantes du Parti-Etat: les analystes politiques ont soupçonné les couches "jurassiques" du vieil appareil bureaucratique; le commanditaire se trouverait dans les rangs des dirigeants corporatistes et des politiciens déplacés par le groupe détenant le pouvoir, les jeunes loups technocrates du salinisme. D'autres spécialistes, moins optimist~s, ont situé le différend, résolu par le meurtre, entre le chef de l'Etat et le candidat, dans la mesure où ce dernier aurait voulu se débarasser très tôt de la tutelle de son bienfaiteur qui l'avait choisi pour lui succéder. A la base de cette hypothèse, non encore prouvée, se trouve le discours de Colosio qu'il aurait fait le 6 mars, quelques jours avant le meurtre, où il proposait la séparation du PRI et de l'Etat.

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Si le crime a été commandé par le pouvoir, l'intention aurait pu être d'éliminer une possible "trahison" de Colosio, qui aurait cédé aux pressions faites pour le séparer très vite de Salinas, et en même temps, d'éliminer l'opposition que pourrait présenter Camacho, qui est apparu fortifié par son rôle au Chiapas. Jamais depuis l'assassinat du général Alvaro Obregon, qui avait réussi à se faire réélire en dépit du principe constitutionnel de la non réélection, vers la fin des années vingt, les factions de l'appareil du Parti-Etat n'avaient eu recours à de pareilles méthodes. Cet événement a montré le degré de décomposition du régime mexicain, trempé dans les affaires, rongé par la corruption politique et économique, déchiré par les intérêts contradictoires des courants à l'intérieur des appareils de l'Etat et du parti, et de plus, pénétré par les cartels de la drogue. L'assassinat, six mois plus tard, du Secrétaire Général du PRI viendra confirmer ces liaisons entre pouvoir et trafiquants, car le meurtrier de Ruiz-Massieu faisait parti du milieu, et le commanditaire immédiat était un politicien connu de Tampico; plus tard la famille Salinas sera mise en cause par l'assassin lui-même. En outre, l'absence d'une véritable réforme politique mettait en cause la légitimité de la réforme économique, malmenée aussi par la déroute de sa "modernisation", attestée par les conditions de vie du Tiers Mexique, pas seulement au Chiapas. Dès que la révolte zapatiste est venue occuper l'arène politique du pays, tous les candidats ont été obligés de prendre position: le premier, Cârdenas a qualifié la voie des armes d'inacceptable, puis a corrigé le diagnostic en soulignant l'aspect juste des racines sociales de l'insurrection. Pour sa part, Colosio aurait gardé la plus grande distance vis-à-vis du conflit en soulignant la nécessité d'utiliser la voie des institutions pour faire de la politique. Le PAN s'est contenté de rappeler l'illégalité pure et simple de la voie zapatiste. Jusqu'à l'assassinat de Colosio, on avait l'impression que la guérilla avait mis en échec le gouvernement: elle le forçait à négocier, malmenait la campagne du candidat officiel, le poussait à mettre en place le contrôle des élections, à réviser les conditions de l'application de la loi agraire modifiée au Chiapas, à proposer un statut spécial pour les communautés indigènes et à promettre d'utiliser tout l'effort du programme Solidaridad et même d'altérer de quelque manière les rapports avec les Américains préoccupés de leurs investissements et "soucieux" des droits de l'homme. Si la version officielle de l'assassinat du candidat du PRI a été conçue pour montrer Colosio, victime d'un "fou", très vite, grâce à une vidéo du meurtre réalisée par un amateur et sortie du pays vers l'Argentine (?) et montrée à la télévision à Buenos Aires, il est

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apparu que des gardes du corps du candidat ont été mêlés au complot. Ont ét(suspectés en premier lieu, les dinosaures, la vieille garde du parti-Etat et par la suite la propre tête de l'Etat. En conséquence, si ce film n'avait pas été montré, Colosio aurait été sacrifié comme "martyr de la démocratie"; mais les choses semblaient tourner mal pour le gouvernement. C'est pour cela que Zedillo, le deuxième dauphin de Salinas, a été aussi choisi, à l'instar de Joseph Marie Cordoba, parmi le groupe proche. La nomination de Zedillo n'est pas restée sans poser de problèmes au sein du Pro. Le président du parti, Ortiz-Arana, a essayé de profiter de la situation pour devenir le nouveau candidat. Salinas a pris cela comme un défi à son pouvoir et rapidement a réédité le procédé du dedazo. La tentative de révolution de palais à été stoppée d'emblée par le couple Salinas-Cordoba. Pichardo Pagaza, un des anciens gouverneurs de l'État de Mexico a été désigné rapidement Secrétaire Général, puis Président du Pro. Pichardo semblerait être un des spécialistes le plus rusés des élections à risque. Il symbolise aussi le rapprochement de Zedillo du groupe jurassique du politiçien Hank Gonzalez, ancien Maire de Mexico et gouverneur de l'Etat de Mexico, proche voisin du District Fédéral. 11 est presque impossible que le crime et le complot soient complètement éclaircis; de plus Salinas a nommé comme procureur spécial précisément celui qui a organisé la fraude par laquelle lui même est arrivé au pouvoir. Apparemment la boucle est bO,uclée. Mais les informations filtrent et on sait que la police de l'Etat de Basse Californie a été retenue en caserne toute la journée du meeting, alors qu'il e~t normal de la déployer dans ces occasions là. Il est clair que l'Etat-major Présidentiel, qui normalement organise la protection du candidat, s'est retiré, apparemment à la demande de Colosio lui-même. La vidéo, vendue par l'amateur à la télévision argentine, a démontré qu'il n'est pas question d'un seul assassin mais, au moins de deux; le procureur a dû reconnaître que les balles ont été de divers calibres, et que les gardes du corps appartiennent tous au groupe extrémiste du PRI nommé Tous Unis Contre Action Nationale (TUCAN), fondé à la veille des élections où le PRI (Colosio étant le président du parti) a dû reconnaître sa défaite face au PAN. En tout cas, il est peu crédible de penser à une vendetta pour l'affaire du poste du gouverneur de Basse Californie. D'un autre côté, les partisans de Camacho accusent l'ancien chef du cabinet de Salinas, Pepe Cordoba Montoya, un technocrate franco-espagnol proche de Jacques Attali. C'est Cordoba qui aurait présenté Ernesto Zedillo à Salinas, à l'Université d'Harvard; immédiatement après la

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nomination de Zedillo, C6rdoba a démissionné pour rejoindre un poste de représentant du Mexique auprès du BID, hors du Mexique, bien entendu. C'est seulement une année plus tard que le nouveau procureur de justice, issu des rangs du PAN et nommé par Zedillo, a déclaré que "bizarrement" Salinas aurait fait obstruction à l'enquête judiciaire sur le meurtre. Toutefois les arrangements entre Salinas et son successeur ont permis au premier de ne pas comparaître devant la justice, et à partir de l'inculpation de son frère Raul Salinas pour l'assassinat de Ruiz-Massieu, il est sorti du pays pour se réfugier aux USA, ce que nous verrons plus loin. Le 19 avril, au moins 50 mille personnes ont manifesté à Mexico pour commémorer le 75ème anniversaire de l'assassinat de Zapata, et réclamer la démission de Salinas. Malgré cela, du point du vue électoral, comme dans le Chiapas, la situation reste bloquée en l'absence de toute tentative pour franchir le mur du silence et rétablir le dialogue. Les négociations entre les zapatistes et le gouvernement stagnaient et Marco avait déclaré que les conditions d'une poursuite des discussions n'étaient pas réunies. Tout cela pouvait vouloir dire que le conflit risque d'entrer dans une impasse, dans le meilleur des cas, mais le risque existait aussi que l'armée et le gouvernement trouvent un prétexte pour lancer une offensive militaire très poussée. La situation pouvait dériver vers des schémas de violence et de confrontation à la suite de l'échec des négociations et pouvait donner lieu à une provocation montée par le pouvoir avec l'intention de justifier la répression des zapatistes. L'armée régulière s'était déjà positionnée au sud, proche de la frontière avec le Guatemala pour, le cas échéant, envahir la zone zapatiste dans une opération classique de "marteau sur

l'enclume" .
D'autre part, Cardenas, candidat présidentiel du PRO, demanda une enquête indépendante du régime, autour de la mort de Colosio. Cela déclencha un débat très mouvementé, étant donné l'impasse du procureur spécial Miguel Montes, qui après avoir produit avec peine quelques rares informations, démissionne. Le 28 avril, rapporte Libération, à Tijuana "la capitale du nord", le chef de la Police de cette ville frontalière a été tué avec son garde du corps. "Cet assassinat intervient cinq semaines après celui du candidat du parti gouvernemental aux élections, Luis Donaldo Colosio..." Il semblerait y avoir dans cette nouvelle exécution des rapports et des conséquences qui donnent raison à Cardenas pour exiger que l'enquête soit complètement indépendante. Le 9 mai, Marcos adressait une invitation à Cuauhtémoc Cardenas, invitation à laquelle le candidat à la présidence fait honneur le 15 mai, déclenchant une polémique dans la presse qui le

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traite de supporter de la violence, ce que le PRI exploitera dans une campagne qui aura pour slogan "ma voix, c'est pour la paix". L'idée de la visite de Cardenas dans le territoire contrôlé par les Zapatistes l'aurait placé théoriquement dans le rôle de garanti possible et peut-être unique de la paix. En l'occurrence il s'est. montré pacificateur et conciliant même si une partie de la presse a jugé cette action inacceptable. Il est intéressant de signaler l'efficacité de la participation des ONG dans les liaisons opérationnelles entre les zapatistes et le PRD. (Aguilar-Zinser) Mais la violence organisée est venue plutôt du côté de l'État. Le choix autoritaire, dont nous avons parlé, était déjà présent dès la nomination d'Arsenio Farell, ancien et "inflexible" ministre du travail, qui a brisé presque toutes les demandes et luttes ouvrières du sexennat en imposant en même temps la résolution des conflits par la force et la flexibilité forcée du travail (dont la déclaration de nullité de la Convention collective dans le conflit à la VW de Puebla reste l'exemple). Cette nouvelle d~signation aurait crée un sorte de superministère de la Sécurité de l'Etat, au dessus du Ministère de l'Intérieur et au dessus du Procureur Général de Justice. Elle impliquait aussi le contrôle de la police métropolitaine et d'autres organisations policières. Des achats en catastrophe de cars anti-émeut~s ont montré la préoccupation des responsables de la sécurité de l'Etat. D'autres changements se sont produits da9s la même logique: Beatriz Paredes, ancienne gouverneur de l'Etat de Tlaxcala, en poste à La Havane, revient au Min}stère de l'Intérieur et Heladio Ramirez, ancien gouverneur de l'Etat de Oaxaca la remplace au Bureau des affaires indigènes. Avec Farell, Salinas a trouvé son homme fort; il restait à se demander si la nomination avait respecté les exigences de constitutionnalité. Plus tard, dans le même esprit, le 12 mai, Salinas a monté un dernier coup: il a fait remplacer le Procureur Général de la République Diego Valadez par Humberto Benitez Trevino, subordonné de toujours de Pichardo Paga?A, Secrétaire Général du PRI, quand celui-ci était Gouverneur à l'Etat de Mexico avant de devenir le nouveau président du PRI, et membre du clan de Hank Gonzalez, l'un des plus puissants politiciens de la vieille garde du PRI. On pourrait dire que le couple Salinas-Zedillo se préparaient au pire en utilisant les pires moyens. C'est-à-dire, en jouant la carte de la répression. On se demandait si Carpizo, le dernier politicien indépendant, resterait en poste. 11a menacé de démissionner si son indépendance était atteinte. On voit clairement qu'un compromis entre un secteur de la vieille garde du PRI (Hank Gonzalez) et les technocrates a été passé pour résister unis et tenter de garder le

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pouvoir. En même temps, les comptes ont été réglés avec le groupe (Gomez Villanueva) qui avait maladroitement tenté une révolution de palais, en voulant être candidat contre l'avis du président. Malgré tout, tous deux ont été récupérés comme candidats au Sénat. Pour sa part, l'influent hebdomadaire Proceso a fait sa Une avec la triste figure d'un Salinas ombrageux, avec le titre "el declive", ce qui voulait dire "la descente", mais aussi "le déclin". Zedillo ne semble pas enthousiasmer grand monde... Néanmoins, l'équipe de campagne commence à se former et un dispositif de recomposition des vieilles alliances a l'intérieur du parti, brisées ou ébranlées par Salinas, commence à porter ses fruits... La crise de régime prenait corps dans le désarroi des hommes au sommet du pouvoir. Pour la première fois, un débat entre candidats fut organisé par la télévision. Ce n'était pas un face à face, mais un débat entre les trois principaux candidats des plus grands partis: PAN, PRO, PRI. L'attaque s'est concentrée sur le candidat de la gauche à cause, de l'agressivité du candidat du PAN. Zedillo se présentait comme un candidat d'opposition sans assumer en totalité le bilan de son prédécesseur. Après le débat télévisé des trois candidats, tout semblait indiquer que Zedillo a été le moins professionnel de tous, mais il est nécessaire de souligner que Cuauhtémoc Cardenas ne s'en est pas bien sorti et que Fernandez de Ceballos s'est montré le plus charismatique. Il faut dire aussi qu'une commission pluraliste et indépendante mise en place pour éclaircir les circonstances de l'assassinat de Colosio s'est vue empêcher l'accès aux documents officiels, raison pour laquelle s'est produite son auto-dissolution par manque de garanties de mouvement. Lors de la clôture des journées des pourparlers, l'EZLN n'a pas donné d'espoir à Camacho, et lui a juste offert l'occasion de consulter des communautés. A vrai dire, l'EZLN avait cherché à gagner du temps et à éviter l'impasse jusqu'aux élections, soit pour

négocier avec un gouvernement issu d'un processus démocratique,
soit pour devenir une force capable de créer la légitimité, en appelant à la résistance civile si la fraude avait lieu à nouveau. Comme prévu, le CCRI de l'EZLN a donné le résultat de la consultation: les communautés zapatistes ont décidé de refuser les propositions gouvernementales, et, en même temps, se sont prononcées pour la poursuite du dialogue et la prolongation de la trêve, même unilatérale. L'alerte permanente a été donnée dans l'attente des élections -attente active puisque c'est à ce moment là que l'EZLN a émis la deuxième déclaration de la jungle lacandone. Le 10 juin, six mois et 10 jours après le déclenchement de ses actions, la guérilla zapatiste a rejeté les propositions du

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gouvernement. L'EZLN a condamné le plan pour S08 "étreitesse-d'esprit" . Suite au refus, les zapatistes ont toutefois annoncé la poursuite unilatérale du cessez-le-feu. L'incertitude et la menace d'une réponse brutale du gouvernement sont revenues à l'ordre du jour. Dans le contenu de la déclaration se trouvait la convocation de la Convention Nationale Démocratique qui aurait pour but la construction d'une organisation de lutte du peuple mexicain, débouchant sur une nouvelle Constitution et un gouvernement de transition. (Marcos). Quelques jours plus tard, Manuel Camacho-Solis présenta sa démission de représentant du gouvernement auprès des zapatistes. L'échec des négociations avait été aggravé par la position du candidat ZediIIo qui avait minimisé le conflit en le qualifiant de "petit ensemble de pétitions refusées". À la place de Camacho-Solis, le Président ~alinas nomma Jorge Madrazo, l'Ombudsman en fonction comme Emissaire pour la Paix et la Réconciliation; et Marcos demanda à Samuel Ruiz de poursuivre son rôle dans la médiation. En attendant les élections et en soulignant leur non intervention dans le processus électoral pour ne pas le gêner de quelque façon que ce soit, l'EZLN a invité plusieurs intellectuels à se rendre dans les fiefs zapatistes (Fuentes, Krauze, Poniatowska, Monsivais). La période a été remplie de nouvelles contradictoires à propos des élections. Selon les premiers sondages, Diego Fernandez de Ceballos avait la majorité à l'élection présidentielle: 28% contre 26% pour Zedillo, et seulement 14% pour Cardenas! II y avait encore 32% de personnes sans opinion. Mais si l'on reporte les mêmes pourcentages sur les indécis, on obtient 37% Fdz. de Ceballos, 34% Zedillo et 18% Cardenas. (36 % Fdz. de Ceballos, 34% Zedillo, 25% Cardenas le 20 juin, dans une enquête "gouvernementale", citée anonymement par un fonctionnaire). D'autre part, Federico Reyes Heroles, avait formé avec Manuel Camacho-Solis, ancien négociateur gouvernemental auprès des zapatistes et Enrique Gonzalez-Pedrero, ancien Président du PRl, une association politique, "Groupe San Angel", dont le but n'était pas encore bien défini. Camacho s'était réuni avec des entrepreneurs, intellectuels et politiciens pour proposer, face à la situation actuelle, après les élections, un gouvernement d'unité nationale de transition. A ce moment là, il n'était pas encore exclu que l'ancien Maire de Mexico puisse se présenter comme candidat à la place d'un candidat d'un des petits partis. Jorge Carpizo a présenté sa démission au Ministère de l'intérieur le 24 juin en raison de pressions qu'aurait exercé le PRI pour empêcher la réforme de la loi électorale. Au même moment, les

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victoires de la sélection nationale de football au Mondial 1994 avaient déchaîné une manifestation qui s'est terminée par des affrontements entre les participants et la police. Le bureau officiel de la communication de la Présidence indiqua que Carlos Salinas n'acceptait pas la démission de Carpizo. L'Armée Zapatiste de Libération Nationale à tenté de rompre l'encerclement et le virtuel embargo imposés par l'armée régulière sans pourtant violer le cessez-le-feu, en faisant appel à une Convention Nationale Démocratique, au coeur de la jungle, dans les sanctuaires zapatistes du Chiapas. Ont répondu à cet appel nombre d'organisations politiques et civiles de tous genres (dont le PRD et toute la gauche extraparlementaire). Il y a eu aussi quelques 3 000 "observateurs". Près de 5000 personnes ont fait ce pèlerinage au centre de la jungle. Certains humoristes l'appelleront le Zapatour. La Convention National Démocratique était à l'ordre du jour suscitant l'enthousiasme d'une partie de la société civile. La participation à cet événement a montré un changement intéressant pour la gauche non institutionnalisée. La représentation à la Convention a été formée dans la confusion. Il ne pouvait pas en être autrement. Y ont participé des organisations paysannes, des étudiants, des femmes, des syndicats indépendants, des ONG, des intellectuels à titre individuel, des individus, et aussi des émissaires des partis, sans être officiellement mandatés par les partis euxmêmes. Ont appelé à la réunion, des ONG, des comités, des groupes et des individus, ainsi que des représentants de la société civile, bien que la dite représentation n'ait pu être totalement vérifiée. A vrai dire, la Convention est apparue comme un énorme conglomérat exprimant les intérêts de sujets collectifs et de personnes individuelles désireux de soutenir la lutte des zapatistes par d'autres moyens que les armes. La Convention s'est tenue en deux étapes d'Ont la première s'est déroulée à San Cristôbal de las Casas. La deuxième phase, conçue comme "assemblée générale", a été réalisée à l'Ejido Aguascalientes. La première partie s'est déroulée en trois jours, divisés en cinq tables rondes: 1. Système politique et participation citoyenne. 2. Transition vers la démocratie, élections, résistance civile et défense de la volonté populaire. 3. Projet de Nation. 4. Linéaments du gouvernement de transition à la démocratie et, 5. Projet d'un Congrès Constitutionnel.

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Les résolutions de chaque table ronde ont été prises à la majorité: la plupart d'entre elles se sont concentrées sur l' hypothèse d'une transition viable vers la démocratie. On faisait preuve encore d'un certain optimisme pour envisager, dès le mois d'août, la déroute du parti d'Etat. Les résultats des discussions ont donné tout un programme à développer: de la transparence dans l'organisation des élections, de la réforme électorale organisée par des citoyens indépendants à l'élimination de la Coordination de la Sécurité Publique créée récemment, de la résistance pacifique à la fraude électorale aux droits d'autonomie des communautés indigènes, de la formation du gouvernement de transition à la mise en place d'une Assemblée Constituante. Mais rien n'était prévu pour y parvenir... Pour cette raison la Convention ne pouvait être que l'embryon d'une nouvelle organisation politique de la gauche révolutionnaire reconvertie à un programme radical de démocratisation. Ce tournant a été très différemment perçu par les différentes composantes du Parti de la Révolution Démocratique. Les uns y ont vu une ouverture à gauche en appuyant les zapatistes, les autres ont préféré prendre des distances face aux événements du Chiapas. Sur une scène construite "à la main", une toile gigantesque surplombait un auditorium fait de tronçons d'arbres. Au fond du podium, deux drapeaux mexicains servaient de cadre au portrait de Zapata. C'était au début du mois d'août. Lorsque la journée inaugurale de la deuxième partie touchait à sa fin, une pluie diluvienne qui s'est abattue sur la Convention, a fait tomber la toile et a accéléré la réalisation d'accords (minimes) le lendemain: résistance civile et pacifique si le PRI orchestrait la fraude le 21 août et constitution de la Convention en organisation politique à laquelle obéirait même l'EZLN. (Gonzalez Casanova) Mais la Convention finalement n'était qu'une scène et elle trébucha sur les mésententes entre l'extrême gauche et le PRD et sur la faiblesse d'une constellation de forces et d'individus non organisés qui allait des chrétiens militants de base jusqu'aux groupuscules les plus dogmatiques. L'EZLN s'est vu obligée de réaffirmer son propre commandement. Par contre, certaines délégations de la Convention ont commencé à s'organiser dans un esprit plus unitaire. De la même façon, la Convention Nationale Indigène et la Convention Nationale des Femmes ont réussi à s'établir au niveau national et à s'organiser pour des buts spécifiques, toujours liés aux objectifs stratégiques des zapatistes. Il est juste de dire que certaines sections de la Convention ont réussi à trouver un certain succès.

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Cependant, l'EZLN et des organisations légales paysannes ont continué sur la voie de la mobilisation indigène. Fin septembre, plusieurs milliers d'Indiens des états de Chiapas, Tabasco, Oaxaca et Veracruz ont manifesté à San Crist6bal pour exiger leurs droits à la terre, au travail et le respect de leurs langues et de leur identité, tandis que les propriétaires des latifundia et la police du gouvernement local faisaient de la provocation en expulsant les Indiens des terres occupées au cours de l'année, sous le regard sournois de l'armée régulière. Dans ce contexte d'aggravation des conditions politiques à cause de la situation chiapanèque du soulèvement armé et du déchaînement de la lutte paysanne pour la terre, une véritable révolution de fait s'est produite. Les Indiens et les paysans pauvres ont pris la terre, ont construit des campements et se sont affrontés aux gardes privées des grands propriétaires. La répartition des grandes propriétés, tant promise par les gouvernements ont tiré leur légitimité de la révolution mexicaine, ne s'est jamais faite. La consigne de l'EZLN était d'attendre les résultats et surtout de surveiller la fraude pour résister pacifiquement en accord avec les décisions prises par la Convention d'août. Mais la fraude n'était plus décelable comme en 1988, et l'EZLN n'a pas pu répondre politiquement aux résultats, puisque elle était isolée et que la CND tournait en rond entre la gauche légale et l'extrême gauche. Une fois finie la campagne électorale, le 22 août, la situation politique au Mexique ne semblait pas avoir changé par rapport au 20 août. A première vue, le 21 août les Mexicains avaient voté pour la continuité en donnant la victoire au Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI) au pouvoir depuis soixante-cinq ans. Mais maintenant, il n'est pas certain que la situation puisse être appréciée amsl. Les chiffres approximatifs des élections affichent les résultats suivants: 48% pour le PRI et son candidat Ernesto Zedillo, virtuel vainqueur (17 150 000 de voix ), 26% pour le Parti d'Action Nationale (PAN, 9 100 000 de voix) et 17% pour le Parti de la Révolution Démocratique (PRO, 6 000 000 de voix). Des chiffres peu crédibles... sur un électorat de 48 millions d'électeurs, le taux de participation frôle 77% ! Quant au parlement, le PRI aurait fait un raz de marée, ne laissant à l'opposition que quelques 25 des 300 sièges en jeu pour l'élection directe. L'opposition, au total, sera présente au parlement par la voie de la proportionnelle. Sur les 200 sièges ainsi attribués, 110 correspondent au PAN (droite traditionnelle), 67 au PRO (centregauche). Seul un autre parti sera aussi présent, avec 3 ou 4 députés, le Parti de Travailleurs (sans aucun rapport avec le PT brésilien) un petit parti "gauchiste" sponsorisé par Ie pouvoir.

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