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Migrants et non-migrants d'une communauté italienne

190 pages
L'émigration massive qu'a connue l'Italie a changé depuis les années 1970 : auparavant, le départ était plutôt masculin et parfois familial mais essentiellement définitif ; aujourd'hui, les migrants n'ont plus à choisir entre l'oubli ou le retour. L'étude de Casalvieri permet de saisir les transformations de ce phénomène. Cette commune du sud de l'Italie a connu tout au long des siècles de forts flux migratoires. La vie de ce petit village rural est désormais rythmée par des allers-retours périodiques des migrants installés définitivement dans d'autres nations. Pendant les vacances, lors de rencontres avec d'autres groupes sociaux - les résidents au village, les vieux notables installés à Rome, les émigrés dans des villes italiennes - les émigrés vivant à l'étranger se constituent en un groupe spécifique, mettant en relation la mobilité et la sédentarité de la société contemporaine.
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Migrants et non-migrants
d'une commune italienne
Mou yemen ts et enra-cinem.en tsAdelina MIRANDA
Migrants et non-migrants
d'une commune italienne
Mouvements et enracinem.ents
Préface
M.RONCAYOLO
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 ParisCollection "Minorités et Sociétés"
Jacques Barou et Le Huu Khoa
BAROU Jacques, La place du pauvre. Histoire et géogra-
phie sociale de l'habitat H L.M., 1992.
LE HUU KHOA, L'interculturel et l'Eurasien, 1992.
GUILHAUME Jean-François, Les mythes fondateurs de
l'Algérie française, ,1992.
LE HUU KHOA, Asiatiques en France .' les expériences
d'intégration locale, 1995.
BAROU Jacques et PRADO Patrick, Les Anglais dans nos
campagnes, 1995.
MOUILLAUD-FRAISSE Geneviève, Les fous cartogra-
phes, Littérature et appartenance, 1995.
@ L'HARMATTAN, 1996
ISBN: 27384-4003-7J'exprime ma gratitude à tous ceux qui m'ont
accompagnée au cours de la réalisation de cette
recherche. Un grand et affectueux merci est adressé à
toutes et à tous les Casalvierani avec qui J?ai partagé
un moment très important du chemin.
A. MirandaPréface.
J'ai pris d'abord un très grand plaisir à lire ce
livre. Je ne connaissais rien de Casalvieri, petit village
montagnard du Latium, aux confins des Abruzzes et
la Campanie; je m'étais intéressé à l'émigration
italienne - ou plutôt à l'immigration des originaires de
la péninsule en France. J'avais pratiqué, par mon ma-
riage, le rythme d'un petit village corse, réduit à
presque rien dans sa population sédentaire, mais
gonflé et animé chaque année par les « retours», à
l'occasion des vacances. Adelina Miranda m'apportait
en premier lieu une richesse de références concrètes,
sensibles dans les entretiens qu'elle avait enregistrés.
Une multiplicité vivante de trajectoires, de réactions,
de représentations qui rattachaient les émigrés de
Casalvieri à leur point de départ. C'est donc une his-
toire des vies, ou plutôt les fragments d'histoires de
vie qui nous séduisent. Ce charme de la lecture cache,
on le sait, des questions de méthode peu commodes.
On saura gré à Adelina Miranda d'avoir maîtrisé
celles-ci, sans enlever leur sel aux récits.
Au-delà se dessinent d'autres questions, plus géné-
rales mais qui méritent toujours d'être enracinées
dans des études de cas, enrichies par l'enquête di-
recte, nourries par le « micro» - qui n'est ni petit, ni
réducteur d'échelles. Car c'est bien à travers l'étude
de Casalvieri, de ces anciens ou nouveaux habitants,
des émigrés qui continuent à le vivre ou à le penser,
que la pratique élargie par la migration nous mène du
village au planétaire, ou. presque. La mobilité, plus
ancienne qu'on ne croit, si elle s'étend en espace et
en durée, n'est pas le contraire de la territorialité. A
travers les filières familiales, les déplacements, les
allers-retours, les communications à distance, c'est
une nouvelle pratique et une nouvelle conscience de
la territorialité qui se crée. Elle se saisit souvent mal
9au point d'arrivée, mêlée aux formes écrasantes du
quotidien; elle se lit mieux, comme l'auteur a tenté
de le faire, à partir de cette localisation initiale, un
point géographique, sans doute mais aussi un point
d'où part le regard scientifique, l'analyse.
Mobilité dans le temps - ou les temps, plutôt qui
transparaissent à travers ce récit. La difficulté (mais
aussi la richesse) de l'enquête orale, c'est précisément
de tenter de retrouver le temps par des rencontres
ponctuelle, présentes. On redoutera les nostalgies,
mais la territorialité d'aujourd'hui est faite de repré-
sentation, y compris dans leur déformations. Le livre
apporte des remarques importantes sur le vocabu-
laire, le jeu des mots, des sens et des lieux: les chan-
gements d'attribution entre « dehors» et « dedans »,
village et hameaux, ville et campagne, perçus à l'inté-
rieur même de la petite co~munauté de Casalvieri en
est le meilleur exemple. Interroger les migrants, plus
ou moins anciens, c'est aussi comprendre les change-
ments qui interviennent .dans le pays d'origine et les
-pays d'accueil. L'Italie du Latium, dans un contexte
de modernité ou la banlieue parisienne y prennent
des couleurs nouvelles.
On peut souhaiter, bien entendu, que les enquêtes
de cet ordre et de cette qualité se multiplient. Mais
mon voeu irait au-delà: essayer de fonder à travers
une méthode précise d'enquête et d'histoires de vie
(familles ou collectivités), une réflexion qui dépasse
les oppositions trop rhétoriques entre mobilité, terri-
torialité, delocalisation, uniformité, identité, pour
mieux saisir les entrelacements et les articulations
d'aujourd'hui. Peut-être un moyen d'éviter les
discours catastrophiques sur les migrations.
Marcel Roncayolo
10: Roveto 1914 .
SItTILanpIntroduction
En choisissant d'étudier les Casalvierani installés
dans la banlieue parisienne, je savais devoir être
confrontée au problème de l'existence et de la con-
sistance de l'objet d'étude. Minorité statistique 1, à
l'instar des autres Italiens vivant en France, les
Casalvierani ne sont plus considérés comme des mi-
grants. La société d'accueil en fait des assimilés et
eux-mêmes se désignent comme étant presque des
Français. Néanmoins, au cours de premières ren-
contres, j'avais remarqué que ccquelque chose))
accompagnait leurs parcours entre l'Italie et la
France: ils s'acheminaient vers une intégration
facilitée par un contexte national désormais favo-
rable, mais un fil invisible paraissait les relier au pays
natal.
En région parisienne, les migrants évoquaient sou-
vent leur village, tout en soulignant leur apparte-
nance à un champ migratoire très élargi dû à la
dispersion de leurs parentèles de par le monde. « Il
)),n'y a pas une nation sans un Casalvierano affir-
maient-ils, et ils ajoutaient que « l'Italie est le jardin
)).du monde et Casalvieri est le jardin de l'Italie Cette
métaphore a été fréquemment employée durant les
entretiens. Au début, le chercheur l'avait expliquée en
tant que phénomène d'ordre psychologique: la
nostalgie qui accompagnait parfois les souvenirs
suscités par sa présence.
Néanmoins, la récurrence de cette phrase a fini par
percer la réflexion de l'intellectuel. Pourquoi. cette
représentation idyllique du lieu natal? Bien sûr, je
pouvais interpréter cette modalité d'évocation par un
1. Selon les sources, l'on compte en France entre trois et quatre
cent mille Italiens.
13mécanisme de scotomisation refoulant les souvenirs
désagréables. Ce village, d'à peine trois mille âmes,
était construit comme une référence spatiale organi-
sant la mobilité villageoise et personnelle. Ainsi, le
pays était placé au centre du monde, sillonné par les
parcours de milliers de Casalvierani 2, comme un
espace clos et d'agrément, et les migrants gardaient la
valeur de plaisir, évacuant les difficultés économiques
à l'origine du départ. Toutefois, j'apercevais une évo-
lution de ce courant migratoire qui rendait nécessaire
un regard historique, social et culturel sur le phéno-
mène.
En février 1980, ces migrants ont créé
)),« Association des originaires de Casalvieri rebapti-l'
)).sée par la suite « Association régionale du Latium
Cette nouvelle dénomination a facilité l'octroi de sub-
ventions de la région d'origine mais la participation
reste exclusivement villageoise. Les dirigeants me
parlaient souvent de leur association et du succès de
la première fête qui avait eu lieu dans une salle d'une
mairie proche de Paris. A l'occasion de cette soirée,
l'évocation écrite du village avait confirmé l'impor-
tance de l'espace local d'origine: « Nous avions mis
des indications sur toutes les rues menant à la salle. Il
»)y avait écrit: Casalvieri. Toutefois, les activités et
les manifestations organisées par l'association me
paraissaient délaisser elles aussi l'affirmation écono-
mique. Les fêtes, les voyages et les repas offraient des
occasions de rencontre pendant le temps libre et le
projet économique était relégué au second plan dans
l'affirmation institutionnelle de l'identité migratoire
de ces Casalvierani.
A cette époque, j'ignorais que de nombreux
Casalvierani étaient sortis du réseau villageois. Je
faisais confiance à la représentation des migrants
avec lesquels j'étais en contact, qui évoquaient
l'existence d'un groupe cohérent dont tous les
membres rentraient régulièrement au pays, au mois
une fois par an. Surpris par la question, ils répon-
daient comme s'il se fût agi d'une évidence: le Etre
casalvierano s'affirme à travers le retour au village. "
2. Les Casalvierani comptent environ trois mille villageois établis en
région parisienne et autant aux Etats-Unis. Il faut ajouter tous ceux
qUI vivent en Amérique du Sud, en Irlande et en Belgique.
14Je me suis en outre rendue compte que ces
Casalvierani opéraient une translation linguistique et
traduisaient du patois en langue française ccnous
)).« sommes sortisavons émigré)) par nous Comme au
)),village, ils désignaient émigrer par cc sortir mot
employé également pour la jeune mariée et pour les
défunts 3. Nommer la migration par le même terme
que la sortie de la maison qui accompagne le mariage'
de la jeune fille ou le passage du mort vers l'au-delà
soulignait que le départ du village était vécu comme
un mouvement d'un statut à un autre à travers une
phase de transition qui pouvait anticiper la possibilité
de s'établir ailleurs qu'au pays natal. Mais, les sorties
laissent toujours entrouverte la possibilité des
retours; comment les migrants peuvent-ils donc
revenir au point de départ?
Cette manière d'insérer le village dans l'espace
planétaire ouvrait des considérations sur la place de
la mobilité dans la société contemporaine. Dans la
plupart des analyses postmodernes, l'intensification
de celle-ci est vue comme un phénomène capable
d'entraîner un processus d'homogénéisation: nous
nous acheminerions vers une société des ccnon-lieux»
interchangeables, fruits de la rationalité économique.
Dans ces descriptions, l'évolution de l'enracinement
au déracinement, du rattachement au petit lieu iden-
titaire à la segmentation des lieux permet d'inter-
préter la mondialisation à la base de la désagrégation
des liens sociaux 4. Seul un investissement émotionnel
de l'espace transforme le cc local » en enclave d'iden-
tité individuelle et collective 5.
Les parcours de ces migrants avaient-ils donc été
accompagnés par un éclatement spatial produisant
une séparation entre les non-lieux économiques uni-
versels et un. lieu identitaire, investi de significations
3. Pour la fille, l'on dit qu'elle «sort» de la maison natale au
moment du marialile, de même que la personne morte «sort)) de
l'habitation jusqu'a ce que l'on célèbre la messe huit jours plus
tard. Ces exemples permettent de souligner que l'on emploie le
terme sortir 9.uand il y a un départ sans rupture, dès lors que l'on
sort de la maIson sans l'abandonner.
4. Je fais notamment référence aux ouvrages de J. Cheneaux, P.
Virilio, Ch. Miquel et G. Lipovetsky.
5. Maffesoli M., Les temps des tribus. Le déclin de l'individualisme
dans les sociétés de masse, Méridiens Klincksieck, Paris, 1988.
15affectives? Une telle question ne pouvait trouver
réponse qu'en considérant que ce qui était construit
comme une « île de sens)) par les migrants était
entretenu par ceux qui étaient restés au village. Les
lieux de la mobilité me renvoyaient au lieu d'enraci-
nement.
La première fois que je me suis rendue à
Casalvieri, j'ai vécu une difficulté particulière pour me
repérer dans l'espace communal. Je voulais me rendre
à Casalvieri-centre et je me suis retrouvée à Roselli,
un autre bourg de la commune. En effet, quand on
quitte la route nationale menant au village, on peut
suivre l'indication pour Casalvieri sans difficulté;
mais ensuite, aux limites de la commune, le panneau
de signalisation se décompose en Casalvieri
proprement dit, Roselli et Purgatorio. Le chercheur,
appliquant des catégories générales, avait jugé cet
espace qu'il parcourait comme étant la campagne en
friche, au vu des champs incultes et des nombreuses
maisons récentes. Il s'attendait à ce que, comme la
.plupart des communes du sud de l'Italie, Casalvieri
s'organise autour d'une place, centre des services
administratifs, religieux, commerciaux et sociaux. Or,
dans le même espace communal surgissaient trois
bourgs placés sur un plan d'égalité.
A l'époque, je n'avais pas saisi l'importance de cet
habitat dispersé et son impact sur les parcours
accomplis par les migrants: il me paraissait être un
trait spécifique du village. J'ai néanmoins commencé à
comprendre pourquoi certains migrants (notamment
les personnes plus âgées) ne se définissaient pas
toujours comme originaires de Casalvieri, mais de tel
ou tel hameau.
Durant les nombreux séjours que j'ai effectués, cet
espace local a dévoilé peu à peu sa complexité. Quand
je parlais aux Casalvierani, j'expérimentais l'insuffi-
sance de mon langage pour saisir les représentations
spatiales locales. Les interviewés parlaient d'un
dedans et d'un dehors, d'un haut et d'un bas de la
commune, et leurs catégories de campagne et de ville,
de rural et d'urbain étaient beaucpup plus nuancées
que les miennes. Mais alors, le centre du village
n'était-il pas complètement intégré à la campagne, en
16opposition à la ville, comme le considérait le cher-
cheur ?
En effet, cette partie du village, dressée sur une
petite colline, dénomme tout l'espace communal et
préserve encore une certaine beauté par la présence
de nombreux palais seigneuriaux, de l'église et de
petites rues difficiles à parcourir en voiture ou même
à pied. Conscient du déclin démographique et histo-
rique, chaque fois que le chercheur les avait par-
courues elles lui avaient paru abandonnées, car dé-
sertes la plupart du temps, hormis à l'occasion des
cérémonies religieuses. Toutefois, je constatais que de
nombreux Casalvierani émigrés, lors de leur retour
définitif au pays, s'étaient installés près du centre du
village, à la Calcatina.
J'ai alors réalisé qu'en concevant Casalvieri comme
la campagne de la ville, j'avais porté mon intérêt sur
ce que les villageois définissaient comme le dehors,
négligeant l'importance du centra storieD (comme les
Casalvierani le nomment parfois) constamment pré-
sent dans la perception spatiale de la commune. Pour
saisir les changements, il était donc nécessaire
d'analyser le lieu habité autrefois par les notables. Au
cours des entretiens, les paysans plus âgés décri-
vaient leur déférence envers cette couche sociale, les
paysannes l'attitude craintive et asservie qui accom-
pagnait leurs rares entrées dans les palais pour
amener oeufs et légumes aux dames, après avoir
marché nu-pieds dans la campagne et s'être
chaussées avant d'entrer au centre du village. Agents
de transition et de médiation entre le rural et
l'urbain, les notables ont été en dehors et en dedans
de l'organisation locale et, bien que la plupart d'entre
eux soient installés à Rome et que leur présence soit
désormais très discrète, ils sont toujours un terme de
référence.
Je commençais à saisir que les résidents, auxquels
je m'étais intéressée en tant que « reflet)) des mi-
grants, avaient ouvert le village dans l'espace interna-
tional, national et régional. Ceux qui étaient élaborés
par les migrants comme l'élément d'enracinement se
révélaient être autant (si non plus) mobiles. Les rési-
dents avaient abandonné les champs, s'étaient insérés
dans des réseaux élargis et ils voyageaient souvent de
17par le monde: ilétait presque impossible de trouver
quelqu'un qui n'aitjamais émigré ou dont la famille
ne soitpas installée à l'étranger.Néanmoins, lors de
rencontres, chacun tenait à souligner son apparte-
nance au hameau de naissance.
A ce point de la recherche, la spatialisation des mi-
grants internationaux n'était plus lisible comme phé-
nomène en soi; relativisée, elle se constituait comme
une variante des processus de mobilité. L'émigration
de ceux qui résidaient à l'étranger se tressait à une
migration villageoise spécifique, au déplacement défi-
nitif des notables à Rome et croisaitune autre piste
d'investigation: l'installation des enfants des
migrants internationaux dans les villes italiennes.
L'organisation spatiale locale et l'émigration
fusionnaient peu à peu en un seul champ d'investiga-
tion. Dans cette réalité locale, la mobilité n'était pas
un fait nouveau et la littérature confirmait que les
déplacements avaient toujours caractérisé la vie de ce
village situé aux limites de différents Etats du sud de
l'Italie.Ce qui s'avérait un changement était la confi-
guration de la mobilité et sa relation avec la sédenta-
rité : migrants et non-migrants étaient projetés de la
même manière dans l'espace contemporain, consti-
tuant une territorialité ordonnant enracinements et
mouvements<6.
J'ai alors décidé de rencontrer les migrants qui
étaient sortis du réseau villageois. La difficulté à
reconstituer ce groupe a montré que le critère retenu
dans la recherche (retour ou non-retour au pays) ne
rendait pas compte du vécu des individus: toutes les
personnes contactées étaient rentrées au pays au
moins une fois dans leur vie, parfois après de longues
années d'absence. Notamment, ma conversation télé-
phonique avec une secrétaire de quarante cinq ans
mit en relief un écart entre le critère théorique et le
vécu des individus. Au téléphone, l'interviewée se
présenta comme ne rentrant plus au village; pendant
l'entretien, je découvris qu'elle y rentrait de temps à
autre quand elle se rendait dans un villageproche de
Casalvieri (où habite le père) ou à Rome (où réside le
6. Roncayolo M., « Territorio ». Enciclopedia Einaudi, Einaudi,
Turin, 1981.
18beau-père). Toutefois, ces visites ne portaient pas la
marque d'une installation dans l'espace du passé,
elles étaient l'expérimentation de la rupture des liens
avec les origines. Je constatais qu'il y avait donc une
manière encore différente de vivre l'espace d'origine,
spécifique à un groupe social rentrant de temps à
autre au village, qui complétait le cadre de
comparaison.
L'importance de ces spécificités m'est apparue
dans toute son évidence pendant les séjours d'été, à
l'occasion de la rencontre des migrants et des non-
migrants. Au mois d'août, à Casalvieri on parle
couramment français ou anglais et les voitures qui
circulent sont pour la plupart immatriculées à
l'étranger. A cette période, j'ai pu assister à de nom-
breux baptêmes, communions et mariages des rési-
dents à l'étranger. Et mon regard a été attiré par le
fait que les résidents, malgré la distance géographique
et socio-culturelle, accueillent ces jeunes, générale-
ment une troisième génération de migrants incapable
de communiquer en italien avec les personnes du
)). Au cours
même âge, comme de « vrais Casalvierani
de l'année, j'ai aussi entendu le son des cloches et lu
7 annonçant la mort des Casalvieranides manifesti
éparpillés de par le monde. Que le corps soit ramené
au village ou inhumé au lieu du décès, une messe est
célébrée pour son âme.
Dans des occasions fortement symboliques, cet
espace local, organisé sur la distinction entre des
petits hameaux, paraissait se dilater. Casalvieri, dé-
composé par les habitants en unités encore plus
petites que celle du village (cher aux théories de la
localité), s'ouvrait sur l'espace international à travers
la structuration de ces éléments. Les frontières de
l'identité me paraissaient s'éclater et se refermer,
sans se polariser. Ce jeu de repli et d'ouverture, d'as-
similation et de distanciation était-il interprétable à
la lumière des théories postmodernes ?
Dans ce cadre de questionnement suscité par
Casalvieri, l'espace s'est présenté comme un fait so-
cial total, comme un élément contribuant à l'ordre ou
7. Dans toute l'Italie du Sud, la mort est annoncée par voie d'af-
fiches accolées sur les murs dans les rues.
19au changement, à travers les relations dynamiques
qu'il entretenait avec les autres sphères de la société.
L'analyse des lieux croisait la culture, l'économie et
l'histoire.
Au cours de la recherche, je constatais qu'un même
élément spatial (le lieu d'origine) s'avérait pouvoir
changer de signification et de valeur et que son
appropriation se concrétisait par des pratiques di-
verses. J'observais également que les souvenirs
étaient supportés par les cadres spatiaux et que les
rues, les maisons, les villages ou les villes étaient
parfois décrites poétiquement. Mais la rêverie, la
valeur onirique et les représentations fantasmatiques
étaient présentées d'une manière collective, au-delà
des discours personnels.
L'espace, signifiant et signifié, laissait rêver tou ten
gardant une valeur d'échange; il s'achetait et se ven-
dait, il était ccquestion) dans les rapports de pro-
duction et de reproduction. L'installation dans un lieu
plutôt que dans un autre n'a jamais été neutre aux
yeux des interviewés. Au contraire, pour eux, forte-
ment habitués à la mobilité, l'habité est révélateur de'
l'identité et d'un parcours reliant hommes et femmes
dispersés de par le monde.
Le rapport dialectique établi entre les lieux englo-
bait la problématique dans un processus plus ample.
L'espace-nature devenait espace-histoire 8 et les indi-
vidus opéraient sur le mode de la reformulation. En
reconstruisant les différents parcours reliant les indi-
vidus à leurs passés, la commune, marquée par les
signes économiques, paraissait se constituer comme
9une source de stratégie capable d'influencer (peut-
être de déterminer? ) les itinéraires de ses villageois.
Il existait une histoire de l'habiter local et son inves-
tigation me semblait capable de mettre en évidence
les différentes manières de rendre habitable le monde
contemporain. .
8. Dans ce sens, il y a une convergence entre les travaux de cer-
tains historiens (F. BraudeIJ...B. Lepetit, A. Burguière et J. Revel) et
de certains géographes (M. Koncayolo).
9. A. Signorelli, « Spazio concreto e spazio astratto. Divario cultu-
rale e squilibrio di potere tra i pianificatori ed abitanti dei quartieri
20Partie de l'émigration, j'ai ainsi rencontré la pro-
blématique de la contemporanéité. L'interprétation
des spatialités des migrants et des non-migrants m'a
ouvert un chemin pour comprendre comment l'espace
est distribué et attribué dans les mutations actuelles.
di edj}izia popolare ». lA Rice-rca Folklarica n° 20 Grato Edizioni",
BrescIa, 1989.
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