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Mille ans d'occupation humaine dans le sud-est de Madagascar

De
216 pages
L'Anosy, région située dans le sud-est de Madagascar, a été peuplée depuis le XIè siècle au moins, comme le montrent les travaux archéologiques présentés ici. A cette approche archéologique puis historique, l'auteur a voulu joindre une approche sociologique qui prenne en compte les relations de l'homme et de son environnement naturel. Cet ouvrage, en retracant pour la première fois l'histoire de ces relations sur un millier d'années, propose une analyse des données du passé et du présent qui permet une réflexion sur l'avenir de l'Anosy et de ce sanctuaire de la nature qu'est Madagascar.
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Mille ans d'occupation humaine dans le Sud-Est de Madagascar
Anosy, une île au milieu des terres

Collection Repères pour Madagascar et l'Océan indien
dirigée par Maguy Albet et Didier Mauro Situées au large du continent africain, les îles de l'océan Indien (Madagascar, la Réunion, les Comores, Maurice, les Seychelles...) ont longtemps vécu isolées les unes des autres. Pourtant, aujourd'hui, de nombreux liens diplomatiques, politiques, économiques, commerciaux et culturels les unissent et font de cette région une zone en pleine expansion, même si des disparités existent entre ces différentes entités. De même, si les origines des peuplements sont variées (africains, indonésiens, indiens, chinois, arabes...), chaque île a su intégrer, au fur et à mesure des migrations, toutes les composantes ethniques et former ainsi, sans trop de heurts, une «mosaïque des peuples» enviées par bon nombre de pays industrialisés. Cette collection entend contribuer à l'émergence de ces nations sur la scène internationale et également susciter une réflexion critique sur les mouvements de société qui traversent cette région en devenir, dotée de potentiels innombrables. Elle réunira au fil des publications, toutes celles et tous ceux qui . partagent cette ambition, loin des rigidités idéologiques.

Dernières parutions

RAHARINJANAHARY Lala, et VELONANDRO,

Proverbes

malgaches en dialecte masikoro, 1996. RAHARINJANAHARY Lala (textes réunis et édités par), Tapatoo, joutes poétiques et devinettes des masikoro du sud-ouest de A1adagascar, 1996. RABEMANANJARA Raymond William, A1adagascar 1895, Documents politiques & diplomatiques, 1996. RAHAMEFY Adolphe, Le roi ne meurt pas, rites funéraires princiers du Betsileo, A1adagascar, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6552-8

Jean -Aimé Rakotoarisoa

Mille ans d'occupation humaine dans le Sud-Est de Madagascar
Anosy, une île au milieu des terres

Préface de Pierre Vérin

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À Vickye, à Hanta, Zefa et Jao

REMERCIEMENTS L'étude de cette région peu connue n'a été possible que grâce à l'aide et aux conseils de Pierre Vérin, Henry Wright, Georges Heurtebize, Chantal Radimilahy, Ramilisonina, Claude Allibert, Christian Mériot, Voahangy Rajaonah et Georgette Versinger. Qu'ils trouvent ici l'expression de ma reconnaissance. Je remercie aussi tout le personnel technique et administratif de l'Institut de Civilisations (Musée d'Art et d'Archéologie de l'Université d'Antananarivo), Francis Randriambahoaka, Victor Razanatovo, Simon Raharison, Raberanto Ratsimbazafy, Iariliva V. Rajaonarivelo, Jean-Louis Raveloson, Maria Rabetokotany, Monique Rajeriarisoa, Monique Raharison, Delphine Ratoandroarimanana, Olivier Rasolofomanantsoa, Rambeloarison, Albert Jeannot Ramisaharison. Je ne saurais passer sous silence la participation de la population de l'Anosy sans laquelle ce travail aurait été vain, mais je voudrais mentionner particulièrement les personnes de cette région qui sont devenues des amis: Mgr Zevaco et les membres de sa Congrégation, Jean de Heaulme, Retsihisatse et Miha Elison. Cette étude a reçu le soutien matériel de nombreuses institutions, notamment: la Wenner Gren Foundation, New-York, la National Geographie Society, Washington D.C., USA, l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), Paris, la Swedish Agency for Research and Cooperation (SAREC), Stockholm et le Département d'Archéologie de l'Université d'Uppsala, Suède, les missions religieuses et les Services Techniques ministériels représentés à Fort-Dauphin, l'Institut de Civilisations-Musée d'Art et d'Archéologie, de l'Université d'Antananarivo, Madagascar. Je remercie enfin Sophie Blanchy pour son aide précieuse dans le fastidieux travail de préparation à l'édition de cet ouvrage, et la Swedish International Development Agency (SIDA) qui m'a apporté, par l'intermédiaire de la SAREC, un dernier soutien pour la publication.

J.A.R.

PRÉFACE En 1961, une première découverte archéologique d'importance eut lieu à Madagascar sous l'égide de l'Université. René Battistini avait localisé dans les dunes de l'embouchure du Manambovo des vestiges de poterie et d'oeufs d'Aepyornis qui paraissaient fort anciens. Effectivement la datation au carbone 14 révéla un âge de 900 années. Cette première trouvaille eut le mérite de convaincre les responsables universitaires d'alors qu'un programme de recherches serait productif. Mais il fallait se livrer à des investigations dans toutes les régions de l'île. Sur les Hautes - Terres, Adrien Mille localisa par télédétection 16.000 sites sur une zone de 10.000 km2 autour de Tananarive, et j'entrepris moi-même l'exploration des échelles côtières qui avaient prospéré sur les côtes du Nord de Madagascar du Xème au XIXème siècle. L'archéologie de l'extrême Sud allait dormir pour un temps jusqu'au jour où Georges Heurtebize découvrit, sur la moyenne Manambolo, d'autres vestiges d'habitat remontant au début du Hème millénaire de nbtre ère. Chantal Radimilahy et David Rasamuel élargirent les recherches sur cette haute époque. Il revint à Henry Wright l'honneur de poser les bases de séquences de chronologie relative sur les poteries malgaches, pour les Hautes - Terres d'abord, pour les côtes Est et Sud ensuite. Lorsque le géographe Jean-Aimé Rakotoarisoa entreprit d'étudier l'Anosy, il n'était pas sans repères. Une chronologie archéologique se mettait en place et en outre, fait rare à Madagascar, il existait une documentation considérable sur l'Anosy du XVHème siècle, élaborée par Etienne de Flacourt et d'autres Français de la même époque. La société traditionnelle, dominée par les Zafiraminia, avait été parfaitement comprise par le Gouverneur français. C'est le mérite de Jean-Aimé Rakotoarisoa d'avoir pu expliquer par l'archéologie des vicissitudes que l'on connaissait par d'autres sources, notamment celle des historiens traditionnels. Ainsi, la mise sous contrôle du pays de l'Anosy par les Zafiraminia, entraîna le renforcement de sites villageois, convertis en appareil militaire aux fossés profonds. Mais surtout, cette étude retrace l'histoire écologique d'une région menacée par les défrichements des ancêtres, les feux de brousse des bouviers et les concessions de la colonisation. On ne s'étonnera donc pas que ce bel ouvrage soit une une synthèse où la géographie, l'ethnographie, l'archéologie et l'histoire enchevêtrent leurs résultats dans une vraie approche interdis ciplinaire. Pr. Pierre Vérin, Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Paris.

INTRODUCTION
Anosy ou nosy signifie île en malgache. Avant d'être le nom de cette région sud-est de Madagascar, Anosy désignait avant tout l'île de la rivière de Fanjahira (aujourd'hui dénommée Efaho) d'où est apparue dès le XVIe siècle la célèbre dynastie zafiraminia. Évoquer l'Anosy c'est donc faire référence à un haut lieu de l'histoire où les Zafiraminia imposèrent une certaine unité politique à un espace géographique aux multiples aspects. Les îles ou les presqu'îles furent les sites de prédilection de ces groupes d'islamisés qui s'installèrent sur les côtes d'Afrique orientale et de Madagascar (P. Vérin, 1975: 12 et N. Chittick, 1967: 21-38). L'île était le cadre spatial qui convenait le mieux à l'établissement de ces voyageurs à la fois aventureux et prudents, de ces commerçants ou de ces conquérants organisés sur une base stratégique. L'Anosy du XVIIe siècle a été merveilleusement bien décrite par Etienne de Flacourt, un des Gouverneurs français de Fort-Dauphin, dont l'ouvrage (1661) constitue une source de références privilégiée sur le Sud de Madagascar et même sur l'ensemble de la Grande Ile jusqu'aux travaux d'Alfred Grandidier. Sur la société du XVIIe siècle, des informations précieuses ont été également fournies par Cauche, Pronis, Nacquart, et Souchu de Renefort. Il y a une sorte d'idéologie, une véritable civilisation de l'île qui justifie l'emploi de ce mot Anosy pour désigner les lieux importants, les espaces signifiants de la société zafiraminia. Miha Elisonl fait allusion aux différents cimetières, hauts lieux de la dynastie, qui sont autant d'îles (nosy) de la mémoire collective. "Anôsy vient d'une caste Zafiraminia qui avait la prépondérance dans la région de l'extrême-sud. On rencontre jusqu'à ce jour des tombeaux (en réalité des cimetières) qui portent les noms d'Enôsiavaratse (Manarivo), Enôsy atsimo (Andromira), et Samby Anôsy (Ifarantsa). Ces tombeaux sont uniquement destinés à la caste Zafiraminia à qui on attribuait le nom Tanosy actuellement officialisé dans la géographie et l'histoire de Madagascar. Il reste quelques sambanarivo, monuments érigés en signe de féodalité aux princes zafiraminia, dans des régions telles que l'Ifarantsa et le Tsiroanomanjaka." (Miha Elison, manuscrit, 1985). Ce rappel montre effectivement que l'Anosy historique a été celui des Zafiraminia. Mais il pourrait bien aussi concerner plusieurs "capitales" de l'ancienne dynastie zafiraminia installée sur les interfluves, peut-être
I L'érudit tanosy Miha Elison a recueilli de nombreux contes et récits sur sa région; il est décédé en 1987.

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ANOSY,

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initialement à l'îlot de Tranovato (Maison de pierre), auprès duquel se trouve le grand cimetière dynastique des Princes de la Fanjahira, marqué en deux endroits sur le plan de Flacourt "Cimetière des Grands" pour celui situé sur l'îlot même et "Cimetière des Grands de Fanshere" pour celui de la rive opposée de l'Efaho (COACM, T. 8 : 24 ter). C'est ce territoire dynastique que Flacourt, le Gouverneur français de Fort-Dauphin, appelle au XVIIe siècle Caracanossi2. Certes, au temps de Flacourt, la capitale Zafiraminia se trouvait déjà plus au Nord, à Fanshere où se trouve encore l'actuel Fanjahira, mais l'antériorité historique de Tranovato peut être soupçonnée par la présence de ces sépultures non loin des vestiges de l'établissement humain important qu'est cet îlot, "Nosy", de Tranovato (P. Vérin et G. Heurtebize, 1974). Anosy désigne maintenant la région de Madagascar où vivent les Tanosy. Son sens est donc à la fois historique et "ethnique", renvoyant aux "tribus" de l'époque coloniale. Pour chacune de ces acceptions, l'Anosy correspond à un territoire différent. On peut s'étonner de l'approximation avec laquelle, pour les besoins des recensements, les autorités coloniales et post-coloniales ont dénommé les divers groupes de population. Aujourd'hui néanmoins, pour des besoins généraux et administratifs, tous les habitants de la région en question appartenant à des sous-groupes différents acceptent d'être appelés Tanosy, et leur territoire d'Anosy en est d'autant plus étendu. Mais les Tanosy existent-ils réellement? En réalité, le terme d'ethnie tanosy s'applique à des sous-groupes de population qui se nomment eux-mêmes tout autrement. Sur ce territoire multi-ethnique, pour lequel on pourrait dire que certaine "tribus" n'ont pas reçu de carte d'identité officielle, les habitants distinguent des grandes zones de peuplement (voir fig. 1). Ceux du Nord de la région de l'Ambolo se disent Tambolo et ceux du bord de mer vers Ranopiso se nomment Tatsimo ("Gens du Sud"). En allant vers le Nord-Est, on rencontre les Tambato dans la région de Mahatalaky. Enfin plus au Nord se trouvent les Temanantenina et les Tavaratra ("Gens du Nord"). Ainsi, à côté de l'acception stricto sensu du nom d'Anosy, le territoire historique de la vallée de l'Efaho, l'acception lata sensu couvre la souspréfecture (Fivondronana) de Fort-Dauphin (Tolagnaro) et la partie orientale de celle d'Amboasary (voir fig. 2). C'est celle-ci que les recensements coloniaux et la carte ethnologique n° 21 de l'Atlas de Madagascar ont pris en compte. Depuis un millénaire et demi, l'homme a pris possession de cette région et l'a transformée au gré de ses besoins. Nous nous proposons donc d'évaluer les interactions entre le milieu naturel de l'Anosy et ses occupants en remontant aussi loin que possible dans le passé. L'histoire de l'espace tanosy sera donc d'une part celle de l'installation des hommes et du développement de leurs divers genres de vie aux périodes archaïques, d'autre part celle de la survie d'une société dominée d'abord par une puissante dynastie locale, puis par le pouvoir colonial.
2

Et aussi quelquefois Al1droibezaha.

Temanantenina

Tavaratra Tambala

Tambata

r

TOLAGNARO

(Fort-Dauphin)

Fig.!: Les principales ethnies de 1'Anasy

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Gautier (1902), Perrier de la Bathie (1921), Vérin et Battistini (1965), Dewar, Burney et MacPhee (1992) ont travaillé sur le problème des transformations écologiques de Madagascar, mais aucune de ces études ne concernaient la région de l'Anosy. Pourtant, l'ancienneté du peuplement, la pratique d'une agriculture sur brûlis, l'érosion, les cataclysmes climatiques, la pression démographique, l'émigration sont autant d'éléments qui ont entraîné une adaptation constante de l'homme à son milieu et une transformation de ce dernier. Dans l'état actuel de la recherche, nous avons été amené à mesurer les contraintes de l'environnement et les capacités des populations qui l'ont aménagé selon leurs traditions et leurs technologies. Cette recherche d'écologie humaine à travers le temps n'a guère été pratiquée jusqu'ici à Madagascar où existent pourtant de bonnes monographies régionales en géographie (Peyrot, 1974), en ethnographie (Flacourt 1661 et ses nombreux commentateurs), en climatologie (S. Ratsivalaka, 1989). L'Androy voisin a fait l'objet de recherches exhaustives (F. Defoort, 1913 ; R. Decary, 1926 à 1950; R. Battistini, 1964 ; G. Heurtebize, 1986). On chercherait en vain de pareilles études sur l'Anosy sur laquelle, mis à part les travaux de Peyrot (1974), les informations sont extrêmement dispersées. Après les vicissitudes dynastiques et les premières tentatives coloniales de développement économique, l'Anosy semble être retourné aujourd'hui à une certaine léthargie. Cette apparente tranquillité pourrait néanmoins être ébranlée par la progression démographique qui bouleverse le rapport entre les hommes et les ressources à Madagascar. Mais la situation périphérique de l'Anosy par rapport aux centres administratifs et économiques du pays ne la favorise guère, l'enfermant dans un isolement relatif. Le port de Fort-Dauphin, aujourd'hui Tolagnaro, n'est qu'une rade foraine pour le frêt maritime. L'avion avec une fréquence de trois vols par semaine est, on s'en doute, trop cher pour la grande majorité des Tanosy. Antananarivo, la capitale est à un millier de kilomètres d'une route non bitumée sur près du tiers de son parcours. La liaison requiert un minimum de trois jours en saison sèche. La piste côtière par Farafangana-Manakara serait la plus courte mais elle est impraticable depuis quelques années à cause de l'absence de bacs pour traverser les fleuves entre Manantenina et Vangaindrano. Tuléar, la capitale provinciale située sur la côte sud-ouest, ne peut être atteinte qu'après vingt-quatre heures de piste. Cette situation, sans être un obstacle dominant dans la réalisation de cette étude, a néanmoins transformé chaque séjour sur le terrain en une expédition. Le caractère naturellement accueillant de l'Anosy et la gentillesse proverbiale de la population ont contribué cependant à rendre notre insertion plus aisée partout où les vicissitudes historiques auraient pu être source d'antagonisme. Chacun en effet est perçu, malgré lui, comme un représentant du groupe dont il provient et le souvenir des affrontements du passé entre gens des Hautes Terres et gens de la Côte n'est pas toujours totalement effacé.

Fig. 2: Vue oblique de l'Anosy central, d'ap. G. Heurtebize

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Une approche pluridisciplinaire s'imposait pour entreprendre une telle étude. De ce fait, différents matériaux de terrain ont été utilisés et la documentation a été puisée dans de multiples sources. L'analyse des rapports entre l'homme et son milieu naturel exige que ce dernier fasse en premier lieu l'objet de la description la plus exhaustive possible. La région dispose heureusement d'une couverture photographique aérienne en noir et blanc à l'échelle du 1/25.000 et du 1/10.000 ; ainsi que d'une série de cartes au 1/100.000 de topographie, de géologie, de végétation et de climat. Les photos aériennes, datant de 1969, sont ponctuellement actualisées lors des projets d'études sur cette région. Récemment, les photos satellites ont aussi fait leur apparition. Malheureusement, ce type de documents n'est pas toujours accessible car les sociétés de développement qui les ont commandités en gardent l'exclusivité. Les services techniques ministériels présents à Fort-Dauphin (Agriculture, Eaux et Forêts, Domaines, etc.) possèdent parfois des documents utiles sous forme de rapports d'activité, de statistiques, de registres de propriétés et des plans domaniaux, mais l'archivage défectueux de ces matériaux n'en facilite pas la consultation. Une fois le cadre naturel bien défini, l'étude de l'histoire du peuplement implique des recherches archéologiques puisque, pour les périodes antérieures au XVIe siècle, il faut bien selon le mot d'Eydoux "arracher l'histoire à la terre". Je m'y suis appliqué, même si la couverture des sites est en Anosy bien moins serrée qu'en Imerina. Comme aimait le rappeler Leroi-Gourhan, la méthodologie employée devait se soumettre "aux obligations de la cartographie et de la stratigraphie". Les prospections ont été menées à partir des photos aériennes au 1/25.000. Il a été effectué un relevé systématique de tout ce qui pouvait faire présumer la présence d'un site archéologique. Les principaux indicateurs ont été les déformations artificielles du terrain: fossés, ruptures de pente, terrasses et aplanissements. Une cinquantaine de sites ont pu ainsi être identifiés et cartographiés avec leur coordonnées géographiques. Ce premier repérage a été suivi par des prospections sur le terrain avec collecte de surface des vestiges archéologiques. Lors de ces prospections, des tessons de céramiques ont été collectés, en particulier des bords de récipients et des tessons à motifs, et leur examen a permis de définir quatre phases chronologiques à partir desquelles une stratégie des travaux de sondages et de fouilles a été élaborée. Afin d'en déterminer l'étendue, la stratigraphie des tests au phosphate a été effectuée directement sur les carottes prélevées sur certains sites de chaque phase. Avec l'aide des collègues suédois Marie Homstrom et Dan Carlsson, ainsi que celle de deux jeunes stagiaires comoriens (Ahmed Salim et Mohamed Gou), des séries de carottage ont été effectuées durant le mois d'octobre 1989 sur les sites de Maliovola, Mokala, Ambinanibe, Efangitse et Tranovato. La teneur en phosphate devrait être en principe proportionnelle à la densité et à l'intensité des occupations humaines.

INTRODUCTION

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Dans l'Anosy, comme la plupart des sites se trouvent sur du matériel sableux donc très perméable, il est nécessaire de tenir compte du phénomène de percolation. Le phosphate peut alors infiltrer des couches archéologiquement peu fertiles mais montrant une teneur en phosphate anormalement élevée. Pour ces sondages et fouilles, le système de quadrillage par carré de un mètre de côté matérialisé par un système d'identification alphanumérique a été adopté. Sur les premiers sondages, une stratigraphie artificielle, équidistante par palier de vingt centimètres, fut nécessaire. Mais par la suite, les fouilles ont été menées par décapage successif des couches archéologiques ainsi définies ou par les carottages préalablement effectués. L'archéologie a fourni depuis une trentaine d'années des matériaux nouveaux essentiels à la connaissance du peuplement malgache. Dès 1962, le site côtier de Talaky dans l'Androy a révélé l'existence d'une civilisation côtière fondée sur la pêche et l'élevage en remontant au XIe siècle (R. Battistini, P. Vérin et R. Rason, 1963). On s'achemine maintenant vers la découverte de sites de plus en plus anciens comme celui de Sandrakatsy, près de Mananara Nord, daté du VIlle siècle selon la méthode de datation par thermoluminescence (H. Wright et F. Fanony, 1992). Ce site signale déjà l'existence d'un genre de vie fondé sur l'agriculture. Dans l'extrême Nord, R. Dewar et S. Rakotovololona (1992) ont effectué un sondage sur un site qui aurait révélé dès le VIlle siècle un campement de chasseurs dans un abri sous roche de la Montagne des Français. On n'en restera pas là puisque les recherches de palynologie de R. Mc Phee et D. Burney paraissent indiquer la présence de perturbations majeures du biotope survenues sous l'influence de l'homme dès le Ve siècle après J.e. Nous avons recherché ces premières périodes d'occupation dans l'Anosy, mais les sites les plus anciens mis au jour jusqu'à maintenant (Maliovola, Mokala, Tsiandrora, Ndrenany, Italy) ne permettent de faire commencer la séquence qu'à partir du XIe siècle. Ces sites ont fait l'objet de sondages minutieux à l'occasion desquels ont été recueillis des vestiges zoologiques et botaniques de toute nature afin d'évaluer le mode

d'existence de ces anciens habitants.

.

La période connue par ces premiers sites archéologiques est dénommée provisoirement haute époque. Deux inconnus de taille oblitèrent en effet la connaissance du passé de l'Anosy. D'abord, on ne connaît pas le début du peuplement, mais il est probable qu'avant les temps de Maliovola, il existait déjà des habitants dont les sites n'ont pas été découverts. Ensuite, les analyses polliniques ne sont pas encore suffisantes pour déterminer l'état de la végétation au moment de l'arrivée de l'homme. Nous nous contenterons donc d'étudier une période ancienne dont les débuts ne nous sont pas connus et les transformations depuis le temps de Maliovola. Les mêmes méthodes d'identification de sites de fouilles et d'analyse ont également été utilisées pour les gisements archéologiques de la période dite de développement (XIlle-XVe siècle) dont Ambinanibe, sur la rive gauche de l'embouchure de l'Efaho, constitue un des modèles. Pour chacun

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ANOSY,

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de ces sites des époques archaïque et de développement, des datations au C14 ont été effectuées afin de définir une chronologie absolue. La troisième phase, qu'on pourrait appeler celle de la civilisation classique, a nécessité l'emploi de méthodes archéologiques plus diversifiées. Cette période.. qui débute environ un siècle et demi avant l'arrivée des Européens se caractérise par l'importance des sites défensifs, l'accroissement des rapports avec l'extérieur et sans doute la montée de la dynastie zafiraminia. Il semble qu'à partir de la fin du XVIe siècle la prise de contrôle des Zafiraminia entraîne un changement politique majeur, mais aussi une multiplication des sites, une expansion démographique, un état d'insécurité, la construction de fortifications pour la protection des bœufs et des cultures. Les poteries locales constituent là encore un fossile directeur aussi important que dans les périodes antérieures, mais leur intégration dans la chronologie relative est facilitée par leur association avec les céramiques importées. Enfin l'importance des appareils défensifs a nécessité des levers minutieux de ces systèmes. Durant cette période classique, les matériaux historiques deviennent si abondants que les recoupements avec les sources archéologiques sont aisés et féconds. Le site de Tranovato qui appartient à la fin de cette période classique constitue le meilleur exemple d'approche confluante de l'archéologie et de l'histoire. La lecture attentive de l'œuvre majeure d'Etienne de Flacourt s'avère ici fondamentale. La période des démantèlements, dénommée Hoala du nom d'un site archéologique qui lui est pertinent, sera celle d'une certaine décadence économique et surtout politique. L'impact de la colonisation au XIXe siècle et sans doute d'autres facteurs touchant à la dégradation du tableau écologique expliquent ce déclin du système zafiraminia. Les Merina puis les Français en profiteront pour assujettir le pays. Cette domination merina, très mal supportée par la population locale, entraînera une nouvelle émigration massive vers l'Onilahy à partir de 1825. Les données fournies par l'archéologie ont été associées aux sources écrites postérieures au XVIIe siècle ainsi qu'aux documents des Archives Coloniales. Curieusement les sources historiques de la période Hoala de décadence ne sont pas aisées à interpréter et n'ont pas la valeur de celles du XVIIe siècle. Heureusement, on dispose des récits de voyageurs et des données ethnologiques dont certaines ont été relevées par A. Grandidier. Les missions catholique et luthérienne ont mieux préservé leurs documents que l'administration. La petite bibliothèque des Lazaristes à Marillhac renferme quelques livres anciens dont l'existence est menacée par l'humidité ambiante. Beaucoup de ces documents sont pourtant uniques car on ne les trouve ni aux Archives Nationales de Madagascar, ni aux Archives Coloniales françaises d'Aix-en-Provence qui théoriquement détiennent les fonds dits de souveraineté et les rapports des inspecteurs des colonies. A l'extrême fin du XIXe siècle, la colonisation française s'implante donc solidement à Fort-Dauphin. L'administration coloniale prend alors immédiatement une série de mesures pour montrer son autorité: impôts et

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taxes divers, distribution aux colons des terres les plus fertiles et même des forêts, introduction de nouvelles cultures. Pour échapper aux contraintes engendrées par cette situation, les Tanosy entament une fois de plus une émigration vers l'Ouest. L'administration veut aussi avoir une évaluation des potentialités réelles de cette région et les statistiques font leur apparition dans les rapports des responsables de district. Il faut citer à ce propos les monographies de district que chaque administrateur, puis sous-préfet, devait fournir annuellement, rapports disponibles à la fois en France et à Madagascar. Ces monographies sont discutables pour la qualité des renseignements démographiques car elles sont fondées sur les comptages faits à partir des rôles d'impôts. Les recensements solides ne commencent réellement qu'à partir de 1956; celui de 1975 en particulier est fort utile. Les prospections archéologiques ont permis de se rendre compte des réalités passées du pays tanosy: organisation de l'espace, mode de faire valoir, principales occupations et productions. Une enquête socioéconomique nous a ensuite permis de comprendre les conditions de vie des communautés actuelles et de les comparer avec celles les périodes antérieures. Le questionnaire utilisé portait sur la composition des ménages, leurs ressources, leur mode de faire valoir, leurs problèmes. Le formulaire a été utilisé comme un guide pour aider les paysans à exprimer leurs problèmes et leurs besoins. Il est ~pparu que les gens étaient assez réticents pour répondre aux questions de manière formelle dans la journée, mais qu'ils étaient en revanche assez loquaces le soir. La méthode a donc consisté à passer au moins une nuit dans chaque village et à profiter ainsi des discussions informelles de la soirée. L'enquête, fondée sur un plan de la répartition géographique de la région, a porté sur près de 200 villages et un millier de ménages. Les données fournies par ces fiches ont été traitées par informatique sur un logiciel de gestion de base de données. Toutes les informations recueillies n'étant pas directement exploitables par un simple programme de statistiques, les réponses trop vagues ou trop fragmentaires ont été réinterprétées et reconnues de façon alphanumérique. Certaines unités de superficie) ne sont pas utilisables sans une mes u r e 3 (poids,
3Les unités de mesure utilisées pour évaluer la quantité de paddy sont très disparates: Kapoaka, tant y, daba, vaha, hazo, gony, sobika, sarety, etc. Une équivalence absolue entre toutes ces unités est difficile mais tout le monde semble s'en accomoder. Unité Kilo Description Kapoaka 0.3 une boîte de lait concentré Tant y 10 un panier Daba 20 un bidon de pétrole, d'une capacité de 18litres Va ha 20 un paquet ficelé avec des lianes Sobika 20 un grand panier Hazo 40 ou tarazo, la charge moyenne d'un homme Cony 60 un sac en jute Sarety 200 une charrette

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5. Pistes principales 6. Aérodrome, accessible aux avions du type B 737 7. Cours d'eau et marécages 8. Côte d'altitude Fig. 3: Carte administrative

INTRODUCTION

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vérification complémentaire afin d'arriver à une moyenne acceptable. Ainsi, le mot tarazo indique la quantité de marchandise qu'un homme est capable de porter! mais après vérification la marge de fluctuation est en moyenne de 5 kilogrammes selon les individus. Il en est de même pour l'estimation des surfaces cultivables. Ces aléas de détails ne pouvaient pas masquer la réalité des faits sur la situation qui prévaut actuellement dans la région. Chaque fois que cela était possible, des graphiques traduisant ces faits ont été élaborés. Ils ont permis non seulement d'avoir une meilleure appréciation de la situation socio-économique actuelle de l'Anosy, mais aussi de dégager les grandes tendances. Les matériaux de cette enquête sont utilisés dans le chapitre final mais les comparaisons avec le passé sont données lorsqu'un parallèle est établi avec les résultats obtenus sur certains sites. Le rapprochement entre la civilisation ancestrale telle qu'elle a été décrite par Flacourt et les' données actuelles s'avère particulièrement utile pour mesurer le conservatisme de la société tanosy. L'adaptation des Tanosy à ce milieu qu'ils occupent depuis près d'un millénaire ne s'est pas faite de façon harmonieuse. Elle a été ponctuée de nombreux conflits internes ou provoqués par une présence étrangère. Le genre de vie des premiers occupants semblait déjà inscrire un profond remaniement du cadre naturel. A partir des années 1975-1980, cette société de survie qui a accumulé tant de vicissitudes a dû subir le choc de l'appauvrissement économique qui touche tout Madagascar. Certains paramètres de l'histoire du peuplement apparaissent de façon récurrente durant tout le second millénaire de notre ère; en particulier, la pression démographique qui engendre des conflits et des migrations caractérisant la vie de la société à toutes les époques. Mais la complexité des problèmes réside aussi, à notre avis, dans la diversité des milieux géographiques. Coincé entre la mer et les montagnes, l'Anosy offre une transition exceptionnelle de climat et de végétation entre l'Androy sec et la Côte Est humide. On comprendra notre souci de jouer sur le clavier des diverses disciplines qui se recoupent parfois, mais qui se succèdent aussi. En faisant usage de cette recherche intégrée, nous nous sommes inspiré de la démarche de R. Mauny (1961) dont on connaît le célèbre tableau de l'Afrique occidentale au Moyen-Age et aussi celle de P. Vérin (1975) dont l'étude sur les "Échelles" des côtes malgaches concerne une période d'un millénaire. Mais, tout en faisant appel à une diversité de matériaux issus de l'archéologie et d'autres sciences humaines, nous avons voulu y ajouter une dimension relative à l'environnement qui préoccupe aujourd'hui les Malgaches inquiets de la disproportion croissante entre les ressources disponibles et la croissance démographique.