Mission Congo-Nil (mission Marchand)

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296329621
Nombre de pages : 304
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MISSION CONGO-NIL

1996 ISBN: 2-7384-4825-9

@ L'Harmattan,

MoïsE LANDEROIN
Officier interprète

MISSION CONGO-NIL (Mission Marchand)
Carnets de route

L 'Harmattan Inc. L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École Polytechnique Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9 75005 Paris - FRANCE

5 PRÉSENTATION

Plusieurs membres de la mission, Baratier, le docteur Emily, l'adjudant de Prat, le peintre Castellani ont publié leurs souvenirs: des lettres de Mangin, écrites pendant le voyage, ont également été publiées et Baratier a laissé un journal de route plus détaillé que ses ouvrages. Naturellement, on dispose aussi de nombreux documents et rapports officiels des responsables de la mission, des fonctionnaires ou des ministres concernés à des titres divers et même des Anglais pour la dernière partie. C'e~t dire que les carnets de Moïse Landeroin n'apportent pas aux historiens de sensationnelles nouveautés sur la genèse, le déroulement ou les conséquences de la mission, mais leur intérêt reste considérable au plan humain. En effet: _ L'auteur venait pour la première fois en Afrique noire et voyait donc les pays et les hommes d'un œil plus neuf que ses compagnons de route, pour la plupart anciens du Soudan. _ Tout au moins à partir de Rafaï, il a pu s'entretenir directement avec les chefs locaux et ceux de leurs sujets qui baragouinaient plus ou moins l'arabe. Cela donne à ses notes une valeur certaine et on en retrouve d'ailleurs des paragraphes entiers dans les livres de Baratier et d'Emily. _ Enfin, ces carnets, rédigés au jour le jour, sans préoccupations stratégiques ou diplomatiques, constituent un témoignage d'une spontanéité et d'une sincérité totales: c'est en particulier le cas pour les rapports avec les Anglo-Egyptiens lors de leur arrivée à Fachoda et pendant la période de cohabitation qui a suivi. Les commentaires de Moïse Landeroin traduisent certainement mieux les réflexions et l'ambiance du moment que les versions réfléchies et souvent édulcorées qui ont été publiées plus ou moins longtemps après les événements. Les carnets sont au nombre de six, format 9,5 x 14,5 cm et totalisent 635 pages. Nous avons ajouté à la fin des "Notes sur le Bahr el Ghazal". Ces notes ont été recueillies au cours de la mission auprès du feguih Idriss, interprète du sultan Tamboura. Elles couvrent une partie mal connue de l'histoire de la région pendant la révolte mahdiste. La transcription n'a guère posé de problèmes, car l'écriture de Moïse Landeroin est très lisible et les carnets se sont conservés en assez bon état. On notera cependant: _ Quelques phrases pas terminées, d'autres en style télégraphique, des répétitions, quelques fautes de style... toutes choses habituelles dans des notes prises au jour le jour. Nous avons préféré respecter le texte initial plutôt que d'en trahir la spontanéité par de nouvelles rédactions. _ Des incertitudes et des variations dans l'orthographe des noms de lieux et de personnes: certains ne posent pas de problèmes comme, par exemple, le colonel Klobb, écrit Clobb. Pour les personnages moins connus, nous avons préféré reproduire les variations faute de savoir quelle était la véritable orthographe. _ L'absence de quelques données chiffrées, notamment altitude et longueur des étapes en Éthiopie: il est probable que Moïse Landeroin a laissé en blanc ces indications en se réservant de les inscrire plüs tar-d, ce qu'il n'a pàs toujours fait, soit par oubli, soit parce qu'il a jugé que cela n'en valait pas la peine.

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsELANDEROIN

Moïse Landeroin a utilisé l'arabe pour un certain nombre de notes intégrées dans son texte. Ces notes peuvent concerner des réflexions intimes, quelquefois d~s remarques plus ou moins sévères à l'encontre de diverses personnes, quelquefois encore elles ne sont que des propos sans importance, voire de simples exclamations du genre" Dieu soit loué". Leur traduction a posé quelques problèmes tenant essentiellement à l'écriture, moins lisible selon nos traducteurs que celle du texte fiançais: nous pensons cependant que le sens général en a toujours été bien rendu: naturellement, la transcription en caractères arabes de noms propres européens a introduit son lot d'incertitudes supplémentaires et un petit nombre de phrases ou de mots isolés n'ont pas pu être traduits. Les traductions de l'arabe sont transcrites en caractères italiques mais ne sont pas mises entre guillemets. Les originaux des carnets sont classés dans un Fonds Landeroin qui regroupe les archives personnelles de Moïse Landeroin. Ces archives ont été confiées à la bibliothèque de l'Académie des Sciences d'Outre-mer par sa fille, mademoiselle MauricetteLanderoin. L'ensemble présente plus de 8 000 pages manuscrites, un certain nombre de documents imprimés, coupures de journaux ou revues, près de 600 cartes postales du début du siècle et une série de photographies du Tchad. L'essentiel, en dehors de ce qui couvre la mission Congo- Nil concerne le Niger, le Tchad et, un peu, le Gabon. Or, Moïse Landeroin n'a rien publié en dehors de l'importance notice historique des documents scientifiques de la mission Tilho et d'une grammaire haoussa. La plus grande partie de ses archives reste donc, à ce jour, inédite.
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7 BIOGRAPHIE DE MoïsE LANDEROIN

Né le 8 juillet 1867 à Pouillé (Loir et Cher). Etudes à l'Ecole normale de Blois. Nommé instituteur-adjoint à Saint-Romain sur Cher en 1886. Enseignement en Tunisie de 1887 à 1895. Octobre 1893 : reçu au concours d'interprète militaire d'arabe. 20 février 1895 : nommé à Médénine. 25 juin 1896 à 30 mai 1899 - Mission Marchand. 1900 - Tunis: interprète à la Direction de l'armée tunisienne. Octobre 1900 à août 1904 - Officier interprète au territoire de Zinder. Novembre 1905 - Officier interprète à Niamey. Octobre t 906 à t 909 - Mission Tilho Niger-Tchad. Janvier 1910 - Officier interprète au Tchad: affecté au Ouaddaï. 20 mars 1911 - Passage dans le cadre des administrateurs des colonies: termine son séjour au Ouaddaï. Décembre 1913 à mars 1918 - Deuxième séjour au Tchad: commencé comme chef du service administratif puis poursuivi, à partir de février 1916, au commandement du Baguirmi. Janvier 1920 à mars 1922 ministrati ves.

- Troisième

séjour au Tchad: inspecteur des affaires ad-

Juillet 1923 à avril 1925 - Séjour au Gabon comme chef de la circonscription des Ouroungous, puis inspecteur des affaires administratives. Retraité le 1er juillet 1925 comme administrateur en chef de première classe. Décédé le 3 juillet 1962 à Saint-Romain sur Cher. Moïse Landeroin était commandeur de la Légion d'honneur.

Itinéraire de la Mission Congo - Nil

9 CARNET N°l

1996
Mois de Juin Départ de Marseille le 25 Ueudi) à 5 h du soir. Mer légèrement mouvementée. Bonne santé. Mer belle le 26 et le 27. Le 26 dans l'après-midi jusqu'à la nuit, on aperçoit Minorque et ses feux. Le 28, départ d'Oran à 9 h du matin. Oran ville assez gentille entre deux colI. très pittoresque et accidentée, s'étend à l'E. sur les hauts coteaux qui l'avoisinent. Située sur une côte très élevée, abrupte, très bien défendue - beaucoup de forts. Citadelle et petite chapelle très élevée d'un accès difficile. Le 29 vers 8 h Y2,vue de Ceuta. On passe très près de la côte marocaine et on aperçoit le gros rocher de Gibraltar et la côte d'Espagne. Un peu plus tard, Il h, vue de 'ranger et sortie du détroit vers midi. Côte marocaine très visible, haute, aride, presque partout dénudée. L'on aperçoit cependant quelques verdures. 30 et 1er . Océan un peu houleux, mais santé assez bonne. 2 juillet - jeudi Arrivée à Las Palmas de très bon matin. De 6 h du matin à midi, descente à Las Palmas et visite. Las Palmas, île espagnole faisant partie des Canaries, très montagneuse, très accidentée, bien cultivée. Son port: commerçants, beaucoup de mouvements: on y fait du charbon. Nous y avons vu entrer un navire espagnol chargé de soldats, nous l'avons salué et avons échangé des hourras. Cris: « Vive la France et vive l'Espagne. » Avons déjeuné à Las Palmas: cuisine espagnole. Reçu bon accueil chez un Français, M.Ladevèze, l'agent de la Cie.
Monuments principaux: beaucoup d'Anglais. belle cathédrale, bel hôtel anglais

- tramway

à vapeur,

Cultures: maïs et blé superbes, belles bananes, pommes de terre - coteaux couverts de vigne - conduite d'eau de Tafari (lieu de notre déjeuner à Las Palmas) ... 3 et 4 juillet Beau temps. 5 juillet Temps calme. Chaleur commence à se faire sentir. Ai vu de nombreux poissons volants: volent assez bien. Argonautes gonflant leurs voiles rouges et flottant à la surface de l'eau.

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsE LANDEROIN

6 et 7 juillet Arrivée et séjour à Dakar. Arrivée le 6 au matin, départ le 7 vers 7 h ~ du soir. Dakar: aspect assez européen, constructions couvertes en tuiles rouges. Population indigène essentiellement noire - Hommes et femmes vêtus d'étoffes de couleurs variées et très voyantes - Quelques femmes nègres vêtues à l'européenne -Beaucoup parlent français. Dakar un peu sec, terrain ferrugineux salissant vous recouvrant de poussière rougenoire - produisant cependant de beaux arbres (baobabs) donnant beaucoup d'ombre. Population indigène, 7 à 8.000 nègres! Rade très poissonneuse. Vue de l'îlot de Gorée et de Rufisque. Température chaude, commencement de l'hivernage. Départ le 7 au soir. A ce moment, une tornade nous fait rentrer dans la rade. La tornade passée, nous repartons. Beaucoup de vent, mauvaise mer. Je couche sur le pont. Nuit assez bonne.
8 juillet - mercredi Vent et pluie - suis indisposé, je me couche et ne reparais que le soir.

9 juillet - jeudi Toujours du vent. Le commandant retarde l'allure du bateau pour ne pas arriver à Konakry la nuit. Au soir, on aperçoit la terre (île Loos), on mouille en face. Je couche sur le pont. Bonne nuit. 10 juillet Au matin, arrivée à Konakry (dans l'île de ce nom). Superbe coin de la terre d'Afrique. Végétation admirable. Baobabs et fromagers énormes. Déjeuner chez le gouverneur, M. Ballot. De beaux nègres: négresses superbes, moins vêtues qu'à Dakar. Je ne cesse d'admirer Konakry qui est tout verdoyant. Malheureusement, les îles Loos qui sont en face appartiennent aux Anglais. Cette fois on se sent en plein pays nègre. Sol un peu ferrugineux. Quelques rochers ferrugineux le long de la plage. Toute la côte est verdoyante ainsi que les îles qui l'avoisinent. Nous y avons acheté 6 bœufs et 4 moutons pour les camarades que nous retrouverons à Loango. Départ de Konakry le 10 au soir. II juillet Tornade, mauvaise mer, suis indisposé.

CARNET N° 1 (25 JUIN 1896 AU 12 MAI 1897)

Il

12 juillet - dimanche Toujours du vent, mais ça va à peu près, je fréquente la table. A midi, nous aperce-. vons la côte toute verte à notre gauche. Côte superbe, couverte de magnifiques forêts. Au soir, ça va mieux. Après dîner, je fais même ma manille pour jouer le champagne qui est excellent. 13 juillet Nous faisons Grand Béréby, Petit Béréby et San Pedro, colonies françaises. On n'y descend pas: on ne s'y arrête que pour prendre des nègres qui viennent à bord dans des pirogues creusées dans un tronc d'arbre. Ils en ont de superbes en acajou longues de 20 m au moins. Viennent en grand nombre, entassés par 20 ou 30 dans leur pirogue. S'engagent à bord pour les travaux pénibles jusqu'à Loango. Au retour on les débarque à leur lieu de résidence respectif. La plupart sont de très beaux hommes fortement musclés, à peine vêtus, un peu sauvages. On débat le prix de leurs travaux à bord et l'on engage ceux qui ont accepté le prix offert. J'en ai pris un à Dakar à 25 francs par mois pour la durée de la mission. On côtoie toujours les côtes dont la végétation (forêts) est admirable. Au soir, sur le pont, chants, amusements divers, etc. 14 juillet - mardi Au matin, arrivée à Grand-Lahou. Belle mer, temps superbe. Hier soir sur le pont, conversation, chants et manille. Grand-Lahou. Climat peu salubre, beaucoup de malades - sur une langue de terre derrière laquelle est une lagune. Je descends avec le capitaine Marchand et nous avons passé la barre sans difficultés. A terre, nous buvons le champagne avec des officiers qui tirent 21 coups de canon et nous repartons, appelés par le capitaine du navire qui part aussitôt notre arrivée à bord (vers 1 h ou 2 h). Arrivée à Grand-Bassam le soir vers 10 h. Après le dîner, M. Bonboure nous fait un discours de 14 juillet très touchant auquel répond le capitaine Marchand. Le dîner est suivi de chants avec accompagnement de piano - champagne et l'on gagne le pont où l'on danse et continue à chanter. Mer toujours belle. Vers 7 h du soir, avant Grand-Bassam, nous avons fait Jack-Ville où nous avons laissé la poste seulement. 15 juillet Au matin, M. Bonboure, secrétaire général de la Côte d'Ivoire, MM. Ostaings et Maurice, administrateurs, M. et Mme Quint, commerçants, descendent à terre et nous quittent. Le capitaine Marchand, M. de Leschaux et moi les accompagnons; nous déjeunons à terre et vers 2 h, nous rentrons tous trois après avoir quitté les premiers qui nous ont fait leurs adieux. Je regrette de quitter M. Bonboure surtout, qui me paraît un excellent camarade. Nous espérons nous retrouver à Paris en 1900. Le passage de la barre a été assez. facile, mais, aù matin, en descendant dans la baleinière, j'ai failli me briser le pied qui a été pris entre cette dernière et l'échelle: en

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsE LANDEROIN

somme, il n'y a pas de mal. Climat de Grand-Bassam agréable. Je n'y ai pas eu aussi chaud qu'à Grand-Lahou - le temps était couvert. Le soir on n'aperçoit plus les côtes~ 16 juillet Belle mer, rien à signaler, tout va bien. 17 juillet Nous arrivons à Kotonou (Dahomey) vers 6 h.Là, le nombre des camarades de 1ère diminue encore. MM. de Leschaux, administrateur principal de 1ère classe, les docteursPiron et Bartet, de la Marine, M. Aubenas, représentant de la maison Fabre à Porto-Novo, nous quittent, ainsi que Mme Colle, des secondes, qui vient rejoindre son mari et nous a fait un peu de musique pendant la traversée. Kotonou (j'y suis descendu avec le capitaine Marchand pendant une heure seulement) possède un warf magnifique qui évite le passage de la barre. Beaucoup de requins - pour descendre dans la baleinière, on met les dames dans un panier. Chaleur peu forte (c'est l'hiver ici), comme à Grand-Bassam. Très grande lagune sépare la côte de la forêt. Plage peu boisée, un peu de brousse seulement. Pour monter sur le warf on se place dans une caisse. Nous quittons Kotonou vers 9 h et peu après on n'aperçoit plus les côtes. Nous tanguons un peu. Suis presque indisposé. Au dîner je mange seulement deux assiettées de potage, je vais prendre l'air sur le pont et je me couche à 8 h. 18 juillet Je me lève à 8 h, ça va assez bien, rien à signaler. 19 juillet - dimanche Bonne mer. Ca va bien. Vers 3 h du soir, nous assistons à un curieux combat de deux espadons contre deux baleines. C'est une chose excessivement rare et un spectacle des plus imposants de voir une pauvre baleine transpercée par le glaive d'un espadon (animal de 4 à 5 mètres de long muni d'un dard de 1,50 à 2 m), tantôt sursautant au-dessus de l'eau ou replongeant, tantôt se battant les flancs avec son énorme queue pour se débarrasser du terrible animal qui lui est entré dans le flanc. A voir l'espadon fiché dans l'énorme cétacé qui se débat, on dirait de loin les ailes d'un moulin à vent qui battent l'eau. Et cette colonne d'eau soulevée par les coups de queue de la baleine! C'est réellement curieux et imposant de voir une masse aussi énorme pleine de vie et de mouvement mourir en si peu de temps. A 5 h, arrivée à Libreville; les camarades viennent nous chercher à bord et nous allons faire une visite à M. de Brazza. Libreville. La plus belle ville de la côte occidentale de l'Afrique que nous ayons vue. Aspect européen. Constructions couvertes de tuiles. Rues bordées d'arbres touffus. Température agréable (c'est l'hiver).

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20 jnillet Nous sonunes très bien reçus par les camarades. Les deux lieutenants Ango et Rémi, de retour de l'Oubangui et en partance pour la France, nous emmènent dîner à bord du "Stambou/" qui est superbement aménagé. Nous repartons de Libreville le soir à 5 h etM. de Brazza vient nous faire ses adieux et nous souhaiter réussite complète. A Libreville, beaucoup de femmes nègres, jeunes et faciles à avoir. A Libreville, nous avons embarqué la compagnie (110 hommes) du lieutenant Mangin. 21 juillet Vers 7 h ~ du matin, arrivée au Cap-Lopez qui est assez coquet. Derrière une bande de forêt se trouve une plaine immense où l'on trouve une quantité de bœufs sauvages. Nous ne descendons pas. Départ vers 3 h soir. Là, M. Teissères, pasteur protestant qui remonte l'Ogooué nous quitte avec sa dame et sa fillette Yvette. Nous quittons Cap-Lopez vers 3 h ~ du soir. 22 jnillet Vers midi, arrivée à Sette Cama. On y dépose quelques vivres et le courrier et l'on repart aussitôt. 23 juillet Vers 8 h du matin, arrivée à Mayomba. On y dépose le courrier et quelques vivres et on repart aussitôt. Mayomba, célèbre par des huîtres excellentes et abondantes possède un chef de poste, un douanier, une mission et quelques factoreries. Après Mayomba, mer superbe semblable à une couche d'huile recouverte d'une couche un peu visqueuse et rougeâtre semblable à.de la rouille (le commandant dit que c'est la semence des baleines mâles ou le lait des baleines femelles - absurdité).Nous avons vu beaucoup de baleines dans cette région et quelques requins. Au soir nous sommes arrivés près de Loango : nous mouillons pour ne pas le dépasser. 24 juillet Vers 7 h du matin nous sommes arrivés à Loango. Nous faisons débarquer la compagnie et nos bagages et nous débarquons après déjeuner, vers midi. Passage de la lagune peu banal: certains passages sont peu profonds et les pagayeurs descendent à l'eau pour traîner la baleinière. Loango. Pas mal: construit sur la hauteur. C'est toujours l'hiver et la température est celle d'un doux printemps de France. Ici, comme à Libreville, les habitants sont moins beaux et moins forts qu'au Sénégal et à la Côte d'Ivoire. Le soir de notre arrivée nous dînons tous ensemble chez le capitaine Germain qui nous attendait. Excellent dîner, rien n'y manque, guignes et prunes fraîches, tout y

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est. Le capitaine Gennain met une chambre avec lit de camp, chaise et table à ma disposition et je passe une très bonne nuit. Loango étant très accidenté, quand on a beaucoup de courses à faire, on s'y fait porter en hamac par des nègres. 25 juillet Je me lève un peu tard, 7 h ~, car je me suis couché hier soir à Il h. Suis très bien reposé. Je prends mon café et je vais me mettre à écrire à Maria et Papa pour me faire envoyer deux képis et la traduction du Coran par Kaziminski. J'écris aussi à Mirante. Remarque sur Loango : à cette époque, climat admirablement doux, c'est la saison sèche et cependant le temps est généralement couvert. Indigènes sont peu soumis et il est très difficile de recruter des porteurs. C'est un contraste frappant avec l'administration militaire du sud tunisien où les chefs sont respectés et se font obéir. On dit même, et c'est vrai, que la révolte d'un chef indigène a coupé la route vers Combo. A Loango, pas de grandes forêts, quelques arbres verts, dans les ravins surtout. De grandes herbes sèches, espèces de souches, sur le plateau. Les caravanes sont difficiles à organiser entre Loango et Brazzaville. Les porteurs ont peur d'être tués vers Combo par les bandes d'un chef révolté. Les femmes fument la pipe et boivent du tafia comme les hommes. 28 juillet Vers 9 h ~ ou 10 h, départ de la compagnie Mangin pour le Kouiliou avec les lieutenants Mangin et Simon et le docteur Emily. Devait partir vers 8 h, mais, au moment du départ, quelques porteurs manquent et occasionnent du retard dans le départ ! Suis allé au camp. Vive agitation dans tout le camp. Tout le monde se prépare à partir. Des odeurs fétides et nauséabondes s'exhalent des porteurs nègres et de leurs provisions qui consistent pour la plupart en poisson séché ne sentant pas la vera violetta. On distribue à chaque porteur deux jours de riz (1 kg). De tout côtés, des mannites remplies de riz et de poisson sont sur le feu en train de bouillir. Des négresses accourent de tout côtés pour ramasser les reliefs du festin de départ et se gorger de riz. 29 juillet Arrivée du lieutenant Langlois qui revient du Haut-Oubangui pour s'installer ici comme officier comptable. Au soir, je vais au camp passer l'inspection et donner des ordres au caporal. 30 juillet Je vais au camp vers 7 h du matin, je passe l'inspection et je fais tuer un mouton. Le soir nous dînons chez M. Drapeau.

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31 juillet au 3 août Rien de bien particulier à citer. Mon temps se passe à lire des auteurs qui ont écrit sur l'Afrique et à me promener un peu. Femme calebasse. A Loango, quand une jeune fille devient pubère et qu'elle a ses règles pour la première fois, son ou ses frères! la promènent au son de la musique pour l'offrir aux Européens et leur donner, pour 5 francs, son pucelage à arracher, ou "sa calebasse à percer" : de là le nom de "femme calebasse". 4 août J'ai lu et fait des observations avec les capitaines Marchand et Germain. Je me suis promené avec le lieutenant Langlois. 5 août J'ai employé ma journée à faire des observations météorologiques avec l'hypsomètre, l'altimètre, etc., en compagnie des capitaines Marchand et Germain. 6 août Rien de particulier à signaler. 7 août Arrivée du courrier de France. J'ai reçu une lettre de Léa datée de Tunis le 6 juillet. M. de Brazza est arrivé à Loango par le paquebot. 8 août à. Au soir, nous sommes allés faire une visite M. de Brazza vers 4 h. Le capitaine Marchand s'est embarqué avec lui pour Cabinda.
9 août - dimanche Au matin, le thermomètre minima marque 16° et on trouve qu'il fait froid.

10 août Rien. Le lieutenant de vaisseau Morin part pour Brazzaville vers 4 h du soir.
I,

commandant la flottille du Haut-Oubangui,

Il août J'ai écrit à Léa et à Carré. Je fais tous les jours des observations météorologiques.

I _

Le lieutenantde vaisseauMorin est mort à Bangui le 26 août 1897.

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsE LANDEROIN

12 août A 5 h ~ du soir, le capitaine Germain, le lieutenant Langlois et moi sommes allés
voir M. et Mme Fourneau.
I

13 août J'expédie une lettre à Carré, une à Léa, une à Papa avec photographie. 14 août Retour de M. de Brazza et du capitaine Marchand de Cabinda. Je suis allé à bord expédier deux colis du lieutenant de vaisseau Morin. Demain je partirai peut-être pour le Bas-Kouiliou afin de prendre des nouvelles de nos charges. Le portage ne va pas et nous commençons à croire que toutes nos charges ne parviendront pas à Brazzaville en temps opportun. 15 août A 1 h du soir, départ pour le Bas-Kouiliou. J'y vais prendre des nouvelles des charges envoyées à Kimbédi par la voie du Kouiliou. Suis parti par la voie de terre le deux, j'ai fait le voyage tantôt à pied, tantôt en tipoy. Pendant quelque temps, j'ai marché nu-pieds sur le sable de la plage pour être mieux à mon aise. Nous sommes arrivés au Bas-Kouiliou vers 6 h du soir, où nous avons dîné avec le commandant Morin et M. Florimond, chef de poste. Visite à M. Merlet,4 agent de la Cie d'Etude du Congo Français. 16 août - dimanche Nous embarquons sur le "Mangi" à destination de Kakamoeka. Voyage très agréable. Le Kouiliou est une jolie rivière coulant au milieu d'une forêt presque impénétrable, il e~t peuplé de caïmans. Nous sommes arrivés vers 6 h ~ du soir à Touba où nous avons dîné et couché chez M. Agnès, représentant de la maison Vergnes. Il y a là de jolies plantations de café et de cacao. Vers 7 h ~, départ de Touba et arrivée à Kakamoeka vers 10 h après avoir passé les portes de Ngotou où il y a un coup d'œil charmant. Nous partons immédiatement de Kakamoeka pour Mangi où nous sommes arrivés vers midi. Déjeuner chez M. Martel, agent de la Cie qui nous fait ensuite visiter son

long de la plage en compagnie de M. Mazure.2 Nous n'avons qu'un tipoy 3 pour

administrativede Loango.
)

- Il s'agit

du futur gouverneur Alfred Fourneau qui commandait alors la circonscription

- - Mazure faisait partie de la mission comme secrétaire à titre civil. Il a été rapatrié sanitaire
de Brazzaville. 3 - Tipoï ou tippoye ou tipoy : sorte de chaise à porteur.
4

- Victor Merlet, agent des Directions de l'Intérieur hors cadre était alors au service de la Compagnie d'études et d'exploitation du Congo Français (E.C.F.) créée par Alfred Le Chatelier, notamment pour étudier le tracé du chemin de fer de Mandji à Brazzaville. Merlet, revenu à l'administration, devait terminer sa carrière comme gouverneur.

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joli potager de la villa Mangi située sur un plateau dominant le Kouiliou : de là,. le

coup d'œil est ravissant.
18 août A 6 h ~ du matin, départ en boat pour Kakamoeka où j'arrive vers 7 h 10 et je repars pour le Bas-Kouiliou. En route nous avons vu deux hippopotames. Arrivée au BasKouiliou à 3 h du soir. Dîner chez M. Merlet. 19 août Départ du Bas-Kouiliou à 6 h du matin en tipoy et arrivée à Loango à 10 h. Le capitaine Marchand est content des renseignements que je lui apporte. 21 août M. Michaud, administrateur de Bangui qui s'en va en congé, est arrivé ce soir. M. FondèreJ a dîné avec nous. 22 août M. Michaud a déjeuné avec nous. 23 août - dimanche M. Mazure, secrétaire du capitaine Marchand, a eu la fièvre et j'ai dû copier quelques lettres pour le capitaine: cela m'a distrait car je n'ai rien à faire. 24 août Je continue à remplacer M. Mazure qui a encore la fièvre. J'ai reçu la "Dépêche Tunisienne" que Léa m'avait annoncée dans sa lettre du 6 juillet et une lettre de papa, datée du 21 juillet, dans laquelle Léa a ajouté un mot. Nous avons acheté une tortue qui nous a fait un excellent bouillon et un bon civet. C'est la première fois que j'ai mangé de la tortue de mer. 25 août Ce matin, j'ai été réveillé par un bruit tout à fait extraordinaire provenant de la salle à manger qui se trouve à côté de ma chambre. C'était un chat qui, poussé par la gourmandise ou la faim, avait réussi à introduire sa tête dans une boîte de conserve pr~sque vide et, après avoir mangé le saumon qui y était resté, ne pouvait plus parvenir à se retirer. Le malheureux, se trouvant pris, faisait des bonds énormes mais inutiles et retombait étendu sur le parquet, sans savoir quelle direction prendre. Nous n'avons pu nous empêcher de rire aux éclats en voyant cette pauvre bête, la tête dans une

J _

Alphonse Fondère, administrateurhors cadre, était agent général de l'E.C.F. et comman-

dait sa flottille sur le Niari. Resté dans les affaires, il devait jouer un rôle important dans les négociations qui aboutirent à la cession d'une partie du Congo à l'Allemagne (convention du 4 novembre 1911) en échange de la liberté d'action au Maroc.

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsE LANDEROIN

boîte, faisant tous ses efforts pour la sortir, courant, sautant, et ne réussissant qu'à tomber. Ne pouvant la délivrer sans risquer de nous faire mordre ou griffer, nous avons été obligé de la tuer à coups de revolver. Pour arracher la boîte, ensuite, il a fallu s'y mettre à deux, l'un tenant l'animal par les pattes l'autre tirant la boîte. 26 août Il y a courrier: j'expédie une lettre à papa. 28 août M.Langlois, lieutenant revenu du Haut-Oubangui, s'est embarqué pour la France. 30 août - dimanche Vers midi, j'ai un fort mal de tête. Vers 5 h je suis allé faire une promenade vers la rivière des diamants en compagnie des capitaines Germain et Marchand. A notre retour, cela va un peu plus mal, je ne suis plus dans mon assiette et je vais me coucher. 31 août J'ai passé une bien mauvaise nuit et ce matin ça ne va guère mieux. Je prends un gramme d'antipyrine. 1er septembre J'ai encore passé une bien mauvaise nuit. Je n'ai fait que rêver que nous étions en colonne et que j'étais chargé de l'organisation du service des porteurs: ça n'allait pas et à chaque instant je me levais pour essayer de ne pas rêver. C'était en vain et ce matin je me suis levé fatigué. J'ai pris également un gramme d'antipyrine. 6 - 7 septembre Enfin je commence à respirer. Que j'ai souffert depuis mardi. Quelles névralgies continuelles accompagnées d'horribles douleurs abdominales! Plus de 48 heures sans pouvoir fermer l'œil pendant 5 minutes seulement. Je me purge: malgré cela, aucun changement dans les douleurs et je ne dors pas mieux, impossible de trouver une position pour me reposer. Ce n'est qu'à force de quinine et d'antipyrine que je me suis senti un peu mieux le samedi soir. Cette fois j'ai su ce que c'était que de souffrir : de ma vie je n'avais autant souffert même quand j'ai eu mes deux pleurésies. Aujourd'hui, les capitaines Marchand, Germain et moi sommes allés déjeuner chez les Pères de la Mission. Déjeuner pantagruélique. 9 septembre J'ai reçu de Maria une lettre datée du 22 juillet et qui m'est arrivée de Libreville ou San Tomé par le courrier anglais.

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10 septembre Ce soir après dîner nous sommes allés chez M. Fourneau passer la soirée en prenant des rafraîchissements et en chantant.M. Vergnes s'y trouvait. La soirée était très agréable. M. et Mme Fourneau n'ont cessé d'être d'une affabilité et d'une amabilité parfaites. Il septembre Je suis allé chez M. Drapeau, le délégué de l'Intérieur, pour rédiger une procuration donnant pouvoir à mon père de toucher 3.000 francs à partir du 1erjanvier 97 sur ma solde pendant toute la durée de mon séjour aux colonies. 13 Septembre Le commandant Clobb qui revient de Brazzaville est arrivé ici aujourd'hui: nous avons dîné ensemble les deux capitaines Marchand et Germain et moi chez M. Fourneau. 14 septembre Le capitaine Marchand, qui a la fièvre depuis samedi soir, a un second accès. Le commandant Clobb,lles capitaines Marchand et Germain, M. Fourneau et moi sommes allés visiter le jardin des Pères. Jardin superbe, plein de légumes magnifiques, très bien arrosé. 15 septembre Le commandant Clobb est parti ce matin par le "Como" qui l'amène à Libreville où il trouvera un bateau français qui le ramènera en France. 16 septembre Ce matin, M. Fourneau et sa dame sont partis pour le Bas-Kouiliou. Nous sommes allés leur dire au revoir. Je dois partir après-demain (vendredi) pour Brazzaville avec toute la caravane et les tirailleurs. Le capitaine Marchand avec qui je devais partir et qui a la fièvre depuis 4 ou 5 jours, me rejoindra le lendemain à la 2e étape. 18 septembre - vendredi Campement de Binga Loualou. « Mon cher père, « C'est de mon campement que je vous écris, dehors, au clair de la lune et de mon photophore. Cette fois, j'ai quitté Loango et ai fait mes adieux à la mer que je ne reverrai si ça va bien que dans trois ans. Je serais parti avec le capitaine Marchand, mais il était fatigué et je suis parti

- Le chef d'escadron Klobb représentait la France à l'inauguration du premier tronçon du chemin de fer belge: le 22 juillet à Tumba.

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CARNETS DE ROUTE DE MoïsE LANDEROIN seul (comme blanc) avec] 05 porteurs et 20 tirailleurs dont un sergent et un caporal. Le capitaine doit me rejoindre demain. Pour une première étape, elle a été courte, nous n'avons marché que 5 heures dans un pays peu accidenté et dans une assez bonne piste. Nous n'avons eu qu'un marigot à passer (marais). Les hommes avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, moi je l'ai passé en tipoy et ne me suis pas mouillé. « Je ne suis pas fatigué et la santé est bonne. Demain, il me faudra mettre mes 125 hommes en marche et marcher après avoir passé toutes les caisses en revue. Ce n'est pas une petite besogne, aussi, pour être frais et dispos, je vais me coucher et vous souhaite une bonne nuit. »

19 septembre Campement de M'Boukou. Suis arrivé de bonne heure (1 h ~) au campement. Vers 3 h une petite pluie fine est tombée et à 4 h ~ le capitaine Marchand est arrivé, il est encore fatigué. Rien de particulier à signaler. 20 septembre - dimanche 7 h 20 du matin. Départ de M'Boukou. Il h 45. Déjeuner à l'entrée du Mayombe. Nous allons quitter la plaine sablonneuse qui sépare le Mayombe de la mer pour nous enfoncer dans la forêt. 4 h 50. Arrivée à Doumanga, village dans la forêt, nous y couchons. 21 septembre - lundi 7 h du matin. Départ de Doumanga 5.h du soir. Arrivée au campement de Manga M'Biti, dîner et coucher. La journée a été difficile à cause de l'ascension du Foungou qui est très dure. La descente est très rapide et glissante. Sentiers très étroits, argileux, humides, glissants, couverts de racines qui forment comme des marches d'escaliers. Nombreuses petites rivières à passer. A partir du Mayombe on voit des cailloux dans les rivières et les sentiers: de la mer au Mayombe, du sable, pas un caillou. Les rivières sont toutes guéables pendant la saison sèche et arrêtent quelquefois les porteurs pendant la saison des pluies. 22 septembre 7 h Départ du campement de Manga M'Biti. Midi: halte pour le déjeuner à Binda-Manzi. Ce matin la première partie de la route a été assez bonne: dans la deuxième, nombreuses montées et descentes rapides, argileuses, glissantes. Beaucoup de petites rivières. 5 h 20. Arrivée et campement au pied du Kaba. Que de montées et de descentes! C'est très pénible, 12 ou 15 passages de rivières.

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23 septembre - mercredi 7 h 15.Départ du pied du Kaba. Il h 25.. Arrivée à Vouti : 40 minutes avant d'y arriver, on remarque les travaux de M.Latouche et ses passerelles sur les nombreux ruisseaux de cette région. M. Latouche travaille beaucoup pour améliorer la route du Mayombe. Je suis heureux d'arriver chez lui. Je vais essayer d'étancher la soif qui me dévore. Je change de linge et d'effets. Tout ce qui est sur moi n'a cessé d'être trempé depuis mon départ de Loango. On transpire tellement en marchant qu'un quart heure après le départ on est tout mouillé: les nuits sont trop humides pour que le linge puisse sécher. Que c'est bon de mettre du linge et des effets secs et de se reposer un peu à son aise! Les cases de M. Latouche me semblent une installation irréprochable. A Vouti, beaucoup de gibier: oiseaux, antilopes, singes, gorilles, il y a même des panthères. M. Latouche a très bien installé son poste. Quoiqu'à Vouti depuis 4 mois seulement, il a déjà beaucoup fait avec ses 12 travailleurs. Il y rend de grands services et ferait beaucoup mieux si on lui donnait une cinquantaine d'ouvriers. 24 septembre Séjour à Vouti. Le capitaine Marchand est toujours fatigué et a besoin de se reposer. 25 septembre - vendredi 8 h 30. Départ de Vouti. 4 h 55. Sortie du Mayombe après le Bamba. 5 h 15. Arrivée au campement de la rivière Mounji. Ce matin, le capitaine Marchand étant de plus en plus fatigué, nous sommes partis un peu tard. Il pouvait à peine marcher et nous avons fait de longues haltes pour qu'il se repose. Journée très dure à cause du Bamba dont l'ascension est très difficile Après le passage du Bamba, plus de sentiers humides, la terre est complètement sèche, quoique argileuse. On dirait qu'aucune goutte de pluie n'est tombée depuis de longs mois et que ce massif arrête tous les nuages venant de la mer. Nous sommes enfin sortis du Mayombe. Je me retourne pour dire adieu à la forêt qui nous ensevelissait et nous cachait le ciel. Ses bords ressemblent à une épaisse muraille aux lignes droites. Je suis heureux de la laisser derrière moi et de quitter son humidité, heureux de revoir le ciel et d'avoir un plus vaste horizon. Je commençais à regretter les vastes plaines de Tunisie et c:est avec plaisir cependant que j'admirais ces ruisseaux et rivières aux eaux rapides et cascadantes. Je voudrais pouvoir en donner la moitié au Sud tunisien. A la sortie du Mayombe, le paysage ressemble un peu au Sud tunisien avec des collines dénudées. Il y a cependant quelques bouquets d'arbres dans les bas-fonds et sur quelques pentes.

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26 septembre 7 h, départ du campement de la rivière Mounji. 4 h 15. Campement en face du village de Kayes M'Bongo. Le capitaine est toujours très fatigué. 27 septembre - dimanche Cette nuit le capitaine qui va de plus en plus mal n'a pas dormi: moi non plus, il y avait trop de moustiques. Ce matin le capitaine est parti en tipoy afin d'arriver à Loudima ce soir (il y est arrivé presque sans connaissance). Moi je me suis arrêté à N'Soussi avec les porteurs et les tirailleurs. J'y suis arrivé à 5 h 15 après une longue marche. Porteurs et tirailleurs sont fatigués - moi aussi, et j'ai une grosse ampoule sous chaque pied. Amon arrivée le chef Soussi vient me saluer et m'apporte un poulet et un grand godet plein de vin de palme que je me suis empressé de boire: je mourais de soif. Ce chef est ivre; il a l'air d'un grand abruti; il fait l'âne pour avoir du son et désirerait, soit de l'endaubage, soit du vin ou du tafia. Je lui donne une pièce d'étoffe pour sa poule, un verre de vin et un de café et je l'envoie se reposer sur son ivresse. 28 septembre 6 h 30. Départ de N'Soussi. 10 h 25. Arrivée à Loudima. Les moustiques m'ont fait passer une mauvaise nuit, une autre fois je mettrai ma moustiquaire. Les ampoules que j'ai au pied me font souffrir et je marche difficilement. Aussi, après le passage de la rivière Louvila, je ne m'arrête plus car, après un repos, je me remets trop difficilement en marche. Enfin, à 10 h 25, j'arrive à Loudima et je vais pouvoir m'y reposer un peu avant de repartir. Mes pieds en ont besoin. A mon arrivée je vais voir le capitaine: il est très fatigué et paraît souffrir beaucoup. A Loudima, j'ai trouvé le lieutenant de vaisseau Morin qui y montait le chaland "Le Pleigneur", M. Renault chef de station, M. Delavoipierre, chef de poste. Nous prenons tous nos repas ensemble. Quelques notes sur le Con!!o De Loango à l'entrée du Mayombe (2 jours 12),on ne voit que du sable qui rappelle celui du Sud tunisien avec des arbustes et des hautes herbes en plus. Pas un caillou.
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Peu de ruisseaux, un marais, celui du Loualou qu'on passe le 1er jour et
quelques collines

- pas

de grandes plaines

- le pays

est accidenté.

Dans le Mayombe, le sol change: terrains argileux et d'alluvions, quelques roches, cailloux roulés dans le lit des rivières, du quartz, je crois avoir vu du marbre: on est toujours dans l'épaisse forêt sombre et humide. A peine aperçoit-on le ciel à travers quelques éclaircies d'arbres. De hautes montagnes à gravir: le Foungou, long, rapide, le Kaba, plus rapide mais plus court - enfin, l'interminable suite de pentes raides et longues. Sentiers étroits et glissants, quelquefois remplis de cailloux et

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tracés dans le lit d'un. petit torrent ou ruisseau. Pentes abruptes coupées de troncs d'arbres et de racines. De nombreuses rivières à passer en sautant de caillou en caillou ou de tronc d'arbre en tronc d'arbre. La plupart du temps, on est obligé de passer dans l'eau. On passe quelquefois 15 à 18 rivières par jour, la même 5. ou 6 fois. A Vouti, par exemple, M. Latouche aura fait 15 à 18 passerelles sur la même. En somme le Mayombe est une barrière presque infranchissable qui sépare les pays sablonneux et côtiers du Congo de la partie plus fertile à sol argileux et d'alluvions: il sera toujours un grand obstacle pour l'établissement des moyens de communication entre la côte et l'intérieur du pays. Sa traversée est très pénible. Chaque jour, quelques minutes après le départ, mes effets sont trempés, tout mon corps ruisselle de sueur: on transpire dix fois plus qu'en Tunisie. Ce qui me fatigue le plus, c'est que j'ai toujours une soif que je ne puis apaiser. Cependant, au repos, il ne fait pas trop chaud, mais le moindre mouvement me fatigue et m'altère: j'ai même un peu de fièvre et je suis obligé de prendre de temps en temps de la quinine. Les nuits dans la forêt sont bonnes mais un peu humides. A la sortie du Mayombe, on est heureux d'avoir plus d'air, mais on ne tarde pas à être fatigué et complètement dégoûté de l'affreuse brousse qui recouvre tout le Congo. Cette brousse est une espèce de roseau assez ressemblante à ceux de nos étangs: elle atteint de 2 à 4 mètres de haut. Pendant la saison sèche, les indigènes y mettent le feu mais celui-ci est impuissant à brûler les grosses tiges qui ne font que noircir et qui nous battent ensuite la figure au passage. Impossible de s'éloigner du sentier: quelques pas dans cette infecte brousse et vous sortez noir comme un charbonnier. On est obligé quelquefois de marcher plusieurs heures de suite avant de trouver un emplacenlent de halte, à moins de s'asseoir dans les cendres et le charbon de la brousse brûlée. Jusqu'ici (Makabendilou), je trouve que le Congo est un bien vilain pays, très désagréable à habiter, où on ne trouve aucune bête de somme, ni âne, ni cheval, ni mulet, ni chameau, où, en fait de moyens de transport, il n'y a rien, rien, si ce n'est le noir lui-même qui est sa propre bête de somme Moyens de communication. A pied, dans d'étroits sentiers recouverts de hautes herbes, à travers les forêts, les plaines et les montagnes. Pas de ponts sur les rivières qui sont nombreuses: on les passe à gué ou à la nage. Par les hautes eaux, les porteurs sont arrêtés, ils sont obligés d'attendre qu'elles baissent pour passer avec leurs charges. Doux pays, où le transport d'une bouteille de vin de Loango à. Brazzaville revient de 3 à 4 franGs quand il n'y a rien de perdu ou de cassé. Quelquefois, la charge est abandonnée dans la brousse et, adieu la marchandise. Quand tout va bien on l'attend quelquefois 5 ou 6 mois, ou plus. Que Dieu me préserve d'être déporté dans ce doux pays. 29 septembre - mardi Séjour à Loudima. Le capitaine est toujours malade, il pleure, crie et se fâche. Il a avalé quelques médicaments, mais ni le laxatif ni le purgatif n'ont été efficaces. Le voilà qui sort cette nuit-là et le sergent, craignant qu'il n'aille se jeter dans la rivière tenta de l'empêcher de sortir. Alors, Monsieur le Capitaine se fâcha, frappa le sergent qui en pleura et Monsieur le Capitaine m'appela en pleine nuit et m'ordonna de ligoter le ser-

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gent qui avait essayé de l'empêcher de sortir. J'y suis allé, mais je n'ai pas attaché le sergent. Mes ampoules diminuent un peu, mais je peux à peine marcher. 30 septembre Séjour à Loudima. M. Renault qui est très aimable, me fait visiter sa vacherie, composée de 15 vaches et taureaux - sa cavalerie composée d'une jument et d'une dizaine de bourricots - sa bergerie et sa porcherie. Ef.Monsieur le Capitaine est toujours malade et il n'a pas guéri.
1 cr octobre - jeudi Je vais partir demain, je fais mes préparatifs de voyage. Et nous laisserons Monsieur le Capitaine à Loudima car il est toujours malade.

2 octobre 8 h. Départ de Loudima avec M. Guilhot 5 h. Arrivée à la rivière Kaye. Me voilà encore au milieu de mon camp avec M. Guilhot, 110 porteurs et 20 tirailleurs. Nous sommes sur les bords de la rivière Kaye, près d'un petit bois. J'ai pris un bain dans la rivière et cela m'a reposé un peu car j'ai toujours des ampoules et j'ai marché difficilement aujourd'hui. 25 à 30 feux sont allumés et porteurs et tirailleurs font bouillir leurs marmites. Le coup d'œil est assez chic. En ce moment, j'essaye de me désaltérer avec un verre d'absinthe mais je n'y réussis guère, il m'en faudrait dix et ça me ferait mal. Beau et doux pays où je passe la moitié de mon temps à gratter mes piqûres de moustiques et l'autre à essayer de me désaltérer sans y réussir. 3 octobre 6 h 35. Départ de la rivière Kaye. 5 h 25. Arrivée au village de Chichendé. Aujourd'hui, pendant une halte, j'ai entendu les réflexions suivantes de mes tirailleurs: « Le Congo y a pas bon, mais le Soudan, ah oui, y a beaucoup de tout et on y fait la guerre et y a beaucoup de captifs. Ici y a pas tirer des coups de fusils: les blancs passent en faisant des cadeaux ça y a pas bon. Puis y a pas femmes, bœufs, lait, captifs, y a rien du tout. Pourquoi les blancs sont-ils venus ici? Pour donner des cadeaux aux noirs partout où ils passent comme M de Brazza, c'est lui qui en fait des cadeaux! Y a pas de blanc pour faire cadeaux comme lui. » Je les rassure en leur disant que nous ne sommes pas venus ici pour faire la guerre, que nous ne faisons que passer et que nous aurons l'occasion de la faire plus loin dans un beau pays comme le Soudan où ils trouveront captifs, femmes, bœufs, moutons et bonne brousse. La brousse du Congo les dégoûte, elle est trop noire et pleine de charbon et de cendre. Mes paroles les rassurent et leur donnent espoir. Et les maladies du Congo! Ca les navre, ils ont tous des chiques qui leur rongent les pieds et leur occasionnent des bubons ou des inflammations: « Au Soudan y a bon pays, y a pas maladies comme ça. »
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4 octobre - dimanche Départ de Chichendé à 6 h 40. 5 h 40 Arrivée au village de Iloubembé. Aujourd'hui nous avons rencontré beaucoup de villages où mes porteurs s'arrêtaient pour faire des achats. J'ai été obligé de les déloger à chaque instant. Pour les punir, il n'y a pas eu ce soir de distribution de rations, un biscuit seulement. Avant d'arriver au village de Iloubembé, en passant à Mandou, le chef Guimbi m'offre un cabri comme cadeau: à peine en ai-je pris possession qu'il me réclame 2 tonnelets de poudre en compensation. Je l'envoie promener, lui et son cabri, avec force sottises. Femmes Dans les villages que nous traversons depuis quelques jours les femmes paraissent assez sauvages: elles s'enfuient en se cachant derrière les arbres dès qu'elles aperçoivent les blancs. Un peu rassurées ensuite, elles se rapprochent un peu mais le moindre mouvement que je fais les met à nouveau en fuite. Je ne peux me lever pour aller uriner sans qu'elles se sauvent. Guerriers noirs Épatants! On en rencontre dans tous les villages, le fusil sur l'épaule, les canons en avant: ils sont armés d'un beau fusil silex dont la crosse est ornée de clous en cuivre. Sont très braves, s'enfuient dès qu'on les approche. L'un d'eux s'est enfui à toutes jambes parce que, m'ayant parlé avec sa pipe au bec, je la lui ai jetée dans la brousse. Chefs de villa2e On les voit rarement. Sont, dit-on, invariablement partis au village voisin pour régler un palabre (il y a toujours plusieurs villages assez rapprochés les uns des autres qui portent le même nom.). 5 octobre - lundi 7 h. Départ d'Iloubembé. Il h. Arrivée à la Mission Bouenza. J'ai déjeuné à la Mission avec M. Guilhot, où les Pères nous ont invités. Sont très aimables. Ont l'air d'être assez mal ravitaillés, mangent de mauvaise viande, n'ont pas de vin et ne boivent que du vin de palme. Je leur ai laissé deux bouteilles de vin de la mission B.I : nous n'avons pas bu le café. Est-ce qu'ils n'en auraient plus? Grande différence avec leurs collègues de Loango qui paraissent très bien se nourrir. 5 h. Arrivée au village et ruisseau de Souadi. Campement.

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La mission Congo-Nil était administrativement cataloguée sous le nom de mission B.

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6 octobre 6 h 15. Départ de Souadi. Vers 8 h je rencontre le docteur Emily qui était en route pour Loudima. D'après l'ordre du capitaine Marchand, je lui dis de rentrer à Kimbédi. Il h 40. Arrivée à Kimbédi. Je m'y repose toute la soirée et je me baigne dans le Niari (Kouiliou). J'y ai reçu une lettre de papa. 7 octobre - mercredi 7 h ~. Départ de Kimbédi où je laisse M. Guilhot pour aider le chef de poste, . M Gros. dans l'expédition des charges de la mission. 3 h 20. Arrivée à Bali Moéké, poste de M. Fredon. Nous dînons ensemble. 8 octobre - jeudi 6 h ~. Départ de Bali Moéké 3 h ~. Arrivée à Comba. M. Larzat, agent auxiliaire, y remplit les fonctions de chef de poste et le sergent Bernard y est employé à l'expédition des charges de la mission.
J'y ai pris des légumes (chez les Annamites)
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pour Makabendilou.

9 octobre - vendredi 7 h 25. Départ de Comba. 4 h 15. Arrivée à Missapho, poste de M. Leymarie qui fait tout son possible pour me bien recevoir. Je lui paie une salade qui le régale et lui laisse un peu de tafia et le reste de mon huile et demon vinaigre. 10 octobre 6 h 15. Départ de Missapho. Quelques minutes après, une forte tornade de 40 minutes nous trempe jusqu'aux os. 5 h ~. Arrivée à Makabendilou où le capitaine Baratier et le lieutenant Simon viennent à ma rencontre. Je trouve le capitaine Baratier charmant et il l'est réellement. L'étape d'aujourd'hui a été longue et le sale marais de Makabendilou est dégoûtant à passer. La compagnie a construit tout un campement et le capitaine Baratier m'installe dans une bonne case. Il octobre - dimanche Je me fais faire une paillasse et complète mon installation. J'ai enfin réussi à me désaltérer, grâce au repos, je crois, et je ne suis plus constipé. Ici, bonne nourriture et repos. Tout va bien et je me porte à merveille: je commence à moins maudire le

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de l'administration: quelquesuns s'étaientinstalléscommejardiniers.

- On avait envoyé

au Congo des condamnés annamites pour les utiliser comme travailleurs

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Congo où la marche est si fatigante, mais malgré cela, ce n'est pas ici que je viendrai planter mes choux. 12 octobre - lundi Monsieur le capitaine Baratier part pour Comba à la rencontre du capitaine Marchand. Ma caravane continue sa route vers Brazzaville. 14 octobre - mercredi J'ai reçu une lettre confidentielle datée du 9 octobre du capitaine Marchand. J'en prends une copie que j'expédie au capitaine Baratier. Elle est relative à ma caravane. 16 octobre - vendredi Arrivée à Makabendilou de M. Guilhot et de M. Castellani,1 peintre de la mission. Sa compagnie est très agréable et il nous amuse beaucoup avec ses histoires et sa bonne humeur gaie. 17 octobre - samedi Tornade et pluie toute la nuit: il a plu un peu sur mon lit, ma table et ma chaise. 18 octobre - dimanche Préparatifs de départ pour Brazzaville. J'écris à papa: suis arrivé à Makabendilou, passage du Mayombe, rivières, forêts, sentiers glissants, Loudima, Comba. Le capitaine est malade. 19 octobre - lundi 6 h 45. Départ de Makabendilou. Tout va bien au départ mais, deux heures après, la fièvre fait son apparition et j'ai toutes les peines du monde à faire l'ascension de la montagne des Chiens qui n'est pas longue mais très rapide. Je me traîne en tirant au cœur de temps en temps et j'arrive à M'Bamou un peu brisé, quelques minutes après M. Castellani qui me précède en tipoy. 1 h. Arrivée à M'Bamou, je bois beaucoup, mange peu et vais me coucher. J'ai la fièvre et mal à la tête et le soir je ne dîne pas. M. Mangin nous a très bien reçus. 20 octobre - mardi J'ai toujours la fièvre, je reste à M'Bamou me soigner et me reposer. M. Castellani l'a également.

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Castellani travaillait pour l'"Illustration". Il a réalisé un "Panorama de la Mission Mar-

chand" qui a figuré à l'exposition de 1900 et écrit deux livres sur la mission. Il a quitté celle-ci à Bangui après quelques aventures rocambolesques dues à son manque de goût pour la discipline militaire. Il faut préciser aussi qu'il avait à l'époque atteint les 60 ans, ce qui n'était pas un âge compatible avec les difficultés d'une telle expédition.

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21 octobre mercredi 6 h. J'ai encore la fièvre mais je pars quand même. Je prends de la quinine en route et je rends de la bile. Je commence à pisser du bitter et ça me brûle. 4 h du soir. J'arrive à Gomaba littéralement brisé. J'y trouve deux sergents descendant du Haut-Oubangui, ils m'apprennent que le capitaine Hossinger a été assassiné à Tamboura par son ordonnance. Pluie toute la nuit. 22 octobre -jeudi 6 h ~. Toujours la fièvre et je continue à pisser du bitter, mauvais signe, attention à la bilieuse hématurique ! je marche péniblement et cependant, l'abrutissement de la marche dans cette brousse toute mouillée me fait un peu oublier que j'ai la fièvre. Il h ~. Arrivée à Brazzaville et déjeuner chez M. l'Administrateur Vittu de Kéraoul. Je ne mange que très peu, mais je bois énormément. 23 octobre

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2 h Y2. e vais chez M. Gresh~ff,directeur de la NAHY,I pour le transport des charJ
ges de la mission. M. Greshoff me fait visiter sa factorerie. Superbe. On y voit de tout. Belles plantations de manioc, de café, admirable potager, lapinerie, poules, canards, dindons, oies, vacherie, bergerie. C'est un joli coin de Brazzaville. C'est certainement le plus beau de cette 2e capitale du Congo qui comprend 3 ou 4. factoreries disséminées sur une longueur de. 2 à 3 km. Pour avoir une idée de la ville, voilà la réponse d'un tirailleur à son lieutenant qui voulait se renseigner: « Mon lieutenant y a bon place pour faire bon village. » 24 octobre - samedi J'ai écrit au capitaine Marchand pour lui rendre compte de ma mission chez M. Greshoff. Dîner chez M. Vittu de Kéraoul. J'ai reçu à 9 h ~ du soir une lettre de Séraphin du 29 août de Saint-Romain, une lettre de Maria du 1er septembre de Angé. 25 octobre - dimanche Je n'ai plus de fièvre mais j'ai les mains, les genoux et les jambes couverts de boutons et de piqûres de moustiques. Impossible de dormir la nuit, je ne fais que me gratter: le jour, je continue et me gratte toujours. Sale pays où il faut souffrir d'une manière ou d'une autre. Je n'ai même pas le courage de faire une lettre et je n'ai pas trop de temps pour me gratter. Brazzaville est un sale lieu de résidence par excellence, tout y est hors de prix: 0,25 franc pour un œuf, un poulet 4 à 5 francs, un cabri 60 à 80 francs. Le poste est souvent mal ravitaillé et ne peut distribuer ni vin, ni café, ni riz, ni savon, ni bougies. Les malheureux agents auxiliaires y sont à plaindre et peuvent à peine se procurer le nécessaire avec leurs émoluments.

- La N .A.H. V. était une maison de commerce hollandaise: elle avait pris en charge une partie des transports de la mission jusqu'à Brazzaville par la voie belge, mais n'avait pas réussi à les acheminer.

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Le Congo est un magnifique fleuve d'une largeur très variable - 1.800 à 2.000 mètres de largeur en face du Poste. Il atteint une si grande largeur qu'on n'aperçoit pas ses rives à l'endroit du Pool: là, de nombreuses îles empêchent de voir la rive belge. On dirait presque un bras de mer si, dans son cours majestueux, on ne lui voyait charrier avec vitesse de nombreuses îles de verdure qu'il a arrachées aux sous-bois qui sont sur ses bords ou aux grandes îles qu'il ronge peu à peu. Il est superbe, ses bords sont couverts de verdure, mais son eau est sale et boueuse et sent mauvais. 26 octobre - lundi Toujours la même chose, mes boutons ne passent pas et j'ai des démangeaisons continuelles. 27 octobre - mardi J'ai écrit au lieutenant Mangin pour lui demander 2 ou 3 tirailleurs pour aider le sergent Venail. 28 octobre Depuis mon arrivée à Brazzaville je mange d'excellents potages d'hippopotame et de bons biftecks: ça a un petit goût, mais ça n'est pas mauvais. M. Castellani a la fièvre assez fort, le malheureux a l'air d'envier mon excellente santé qu'il trouve "insolente". Je lui fais quelques citronnades qu'il trouve excellentes. 29 octobre M. Castellani va un peu mieux, sa fièvre l'a quitté, mais elle l'a repris au soir. Suis allé voir M. l'administrateur. Le lieutenant de vaisseau Morin est arrivé aujourd'hui. 30 octobre J'ai reçu la caissette contenant mon képi et mon Coran en français. A 5 h du soir je suis allé aux funérailles de M. Orsin- Déon, agent auxiliaire du Congo, décédé à 1 h du matin. On meurt assez facilement à Brazzaville: quelques jours auparavant, le 20, on avait porté le lieutenant Restout à sa dernière demeure, il se préparait à monter dans l'Oubangui. Le cimetière compte déjà 19 blancs, 19 victimes du climat du Congo. 31 octobre - samedi Forte tornade, suis allé trouver (au soir) M. Greshoff au sujet du "Frédéric" qui devait partir dans 3 ou 4 jours. Je lui ai demandé un plus grand délai. M. Greshoff m'a accordé 9 jours. J'ai écrit le jour même au capitaine Marchand pour l'en informer.

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CARNETS DE ROUT'E DE MoïsELANDEROIN

1cr novembre 4 h ~ du soir. Reçu instructions et lettre du capitaine Marchand pour M. Greshoff ainsi qu'une lettre de M. Mangin. 2 novembre Matin, visite à M. Greshoff pour lui transmettre la lettre du capitaine Marchand. Soir. Même chose pour M. Vittu. Veillée, même chose pour M. Morin. 2 h soir. Arrivée de Dat. Ai commencé lettre réponse au capi~aine Marchand. 3 novembre - mardi Ai expédié cette lettre au capitaine Marchand. Ai reçu lettre privée du capitaine Marchand et une du capitaine Germain contenant quelques instructions au sujet des charges. Soir, suis allé voir le cdt Morin pour régler matériel Oubangui: je l'ai trouvé couché. 4 novembre Ai expédié lettre au capitaine Marchand, une lettre à Maria, une à Séraphin. qu'il allait m'écrire. 3 h du soir. Suis allé prendre connaissance des bordereaux concernant le matériel de la flottille. J'en prends copie. 5 novembre - jeudi Quelle sale nuit j'ai passée! Que de moustiques! N'ai pas cessé un instant de me gratter. D'ailleurs, depuis mon arrivée à Brazzaville, je n'ai pu passer une bonne nuit. Je ne dors pas à cause des moustiques et des boutons qui me dévorent. Heureusement que je n'ai pas de fièvre car l'insomnie commence à me fatiguer. Quel sale pays pour les insectes, ils pullulent, et cependant sa végétation est admirable et l'on ne peut nier la beauté du fleuve Congo. Malgré cela je ne voudrais pas l'habiter 2 h du soir. Drôle d'histoire en rentrant. Le chien de M. Castellani qui était resté enfermé chez nous a tout ravagé. Rideaux, moustiquaires, toiles des. fenêtres, tout est en lambeaux: un vandale n'aurait pas fait mieux. Arrivée de "Antoinette". l' 6 novembre - vendredi Les tirailleurs descendus de l'Oubangui ont raconté à mon boy que l'Oubangui était un bon pays, de beaucoup préférable au Congo et même au Soudan ou au Sénégal; qu'on y trouvait beaucoup de nourriture à très bon marché, poulets, cabris, bœufs, antilopes, poissons, manioc, igname, riz, maïs, etc. Tout y abonde. Le climat, disentils, est très salubre et l'on s'y porte à merveille. Deux d'entre eux qui descendaient avec leurs camarades, regrettant l'Oubangui, sont repartis. Cette nouvelle me fait

8 h ~ matin. Suis allé voir le commandantMorin pour matériel HO I : m'a répondu

I

- HO. = Haut-Oubangui, à l'époque circonscription administrative.

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