MOBILITE DES INVESTISSEMENTS DES EMIGRES

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Cet ouvrage reprend sous une forme allégée les principaux résultats d'une recherche collective qui a mobilisé treize personnes au Maroc, en Tunisie, en Turquie, au Sénégal et en France. L'objectif est de saisir les modifications qui sont en cours dans les migrations internationales, notamment la transformation du fonctionnement spatial des groupes migrants vers une forme diasporique ainsi que l'évolution et les effets des transferts vers les pays d'origine. Multipolarisation de la migration, densification des espaces migratoires, émergence de nouveaux acteurs, nouveaux lieux de fixation et investissements dans les pays d'origine, telles sont les principales caractéristiques des mouvements migratoires que l'on a essayé d'approcher.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296331242
Nombre de pages : 272
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MOBILITES

ET INVESTISSEMENTS

DES EMIGRES

MAROC, TUNISIE, TURQUIE, SENEGAL

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4915-8

sous la direction de

Emmanuel Ma Mung
avec les contributions de Hassen Boubakri, M'hamed Lazaar, Nelly Robin, Stéphane de Tapia, et Abdelaziz Bel Haj Zekri, Mohamed Charef, Saadia el Hariri, avec la collaboration de Michelle GuilIon, Mustafa MutIuer, Nazmiye Ôzgüc, Abdelaziz Saouabi, Gildas Simon, Mehmet Somuncu, Harun Tuncel

MOBILITES ET INVESTISSEMENTS DES EMIGRES
MAROC, TUNISIE, TURQUIE, SENEGAL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR
direction d'ouvrages

Commerçants maghrébins et asiatiques en France. Masson, 1990. (avec Gildas Simon)

Entrepreneurs entre deux mondes. Les créations d'entreprises par les étrangers : France, Europe, Amérique du Nord. 1992. Numéro spécial de la Revue Européenne des Migrations Internationales. (avec Sophie Body-Gendrot)

La diaspora chinoise en Occident. 1992. Numéro spécial de la Revue Européenne des Migrations Internationales. (avec Michelle Guillon)

AVANT-PROPOS
Le présent ouvrage est issu d'une étude menée en 1991, 1992 et 1993 dans le cadre d'un contrat de recherche avec le Ministère de la recherche et de la technologie. Il en reprend sous une forme condensée et allégée les principaux résultats. Cette recherche a mobilisé treize personnes dans les quatre pays d'origine et en France. L'objectif initial était de saisir les modifications qui sont en cours dans les migrations internationales et notamment la transformation du fonctionnement spatial des groupes migrants vers une forme diasporique ainsi que l'évolution et les effets des transferts vers les pays d'origine. Nous avons voulu d'emblée orienter notre point de vue à partir des aires d'origine d'où le terme émigrés qui figure dans le titre. Pour autant il ne s'agit pas de l'examen, désormais classique, des effets de la migration internationale sur les pays de départ mais d'une approche des relations qui s'établissent entre les pôles de l'espace migratoire. D'où les premiers termes du titre qui font référence d'une part aux mobilités accrues entre pays d'origine et pays d'accueil --mais aussi à l'intérieur même des aires d'origine--, et d'autre part aux transferts de richesses, de marchandises qui se traduisent par des investissements dans différents secteurs des économies locales. Loin de la vision misérabiliste qui prévaut encore lorsque l'on parle de migrants internationaux, on a voulu saisir, de façon certes très incomplète, les initiatives et la relative autonomie des constellations émigrées qui vivent entre pays d'origine et pays d'accueil. Car si les « immigrés» s'enracinent en ces derniers, ils développent, dans le même moment et de façon apparemment paradoxale, de plus nombreuses relations avec leurs aires d'origine. C'est la mobilité spatiale et statutaire qui rend supportable la vie: «petit ici, notable là-bas» pour reprendre l'expression de Lamia Missaoui et Alain Tarrius. Et vivre dans cet entre-deux permet de mobiliser les ressources qui vous feront un peu plus riche. Dès lors, les différentes mobilités, sous toutes leurs formes, spatiales, sociales, culturelles... ne peuvent s'apprécier que dans leur déploiement dans l'espace migratoire pris dans son ensemble. Positions et statuts n'ont véritablement de sens que saisis dans la dimension des champs migratoires propres aux groupes et aux individus. Multipolarisation de la migration, densification des espaces migratoires, émergence de nouveaux acteurs, nouveaux lieux de fixation et investissements

dans les pays d'origine, tels sont les principales caractéristiques des mouvements migratoires que nous avons essayé d'approcher. Cette tentative est un premier essai qui comme tel est très incomplet, elle appelle d'autres travaux et inaugure une orientation de recherche qui pourrait s'avérer fructueuse. Ce livre est le fruit d'un travail collectif, aussi la variété des contributeurs explique-t-elle la variété du niveau des contributions de chacun. Celles-ci sont identifiables à travers le nom attaché à différentes parties du texte. Les autres parties sont dues au coordinateur du présent ouvrage. Le plan initial du rapport de recherche a été complètement reconsidéré, le texte a été allégé. Certaines parties n'ont pas été reproduites ainsi que des données statistiques trop nombreuses, ceci afin de permettre une lecture plus aisée.

LA NOUVELLE DONNE MIGRATOIRE : DE L'ÉMIGRATION AU FONCTIONNEMENT EN DIASPORA
Depuis le milieu des années soixante-dix et l'arrêt officiel de l'immigration de main-d'oeuvre dans les pays européens, les migrations internationales ont connu des modifications internes considérables 1 . La plus connue est la substitution de l'immigration au titre du regroupement familial à celle de main-d'oeuvre. Ainsi, les flux se sont poursuivis mais ont changé de nature et, la. conséquence fondamentale en est la pérennisation de l'installation des migrants dans les pays d'accueil, sans pour autant que cela signifie une rupture avec les pays d'origine. Parallèlement s'est maintenue et amplifiée une immigration illégale de maind'oeuvre liée à une demande importante de travail clandestin dans différentes branches d'activités: agriculture, bâtiment et travaux publics, confection. Déjà en germe dès les années soixante, la diversification des aires locales d'origine s'est amplifiée. Désormais, la plupart des régions des quatre pays étudiés contribuent de façon sensible, mais évidemment différenciée, à la migration internationale et, le phénomène migratoire est maintenant présent dans l'ensemble de chacun des pays. Phénomène moins souvent souligné, la diversification des pays d'arrivée des migrants s'est accentuée. Si la France pour les Marocains, les Tunisiens et les Sénégalais, et l'Allemagne pour les Turcs, demeurent, comme dans les années soixante-dix, les principaux pays d'accueil, leur part respective en tant que pays de destination a diminué parfois sensiblement dans les vingt dernières années. Et, chacun des groupes nationaux enregistre des effectifs importants dans d'autres pays d'Europe et parfois du reste du monde. De nouvelles destinations sont apparues telles que les pays du Golfe dans les années quatre-vingt. Cette diversification des pays d'accueil contribue à la multipolarisation de la migration en provenance de chacun des pays étudiés. Par ailleurs, l'amplification de la circulation des hommes, des marchandises et de l'argent se traduit par une densification de l'espace migratoire. Le développement des migrations internationales, la pérennisation de l'installation des populations immigrées parallèlement à l'activation de la
1 voir notamment Gildas Simon, 1995.

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mobilités

et investissements

des émigrés

circulation migratoire et des échanges économiques qui leur sont liés, la mise en place d'économies ethniques conduit à s'interroger sur l'organisation et le fonctionnement en diaspora des groupes immigrés. Selon nous, deux caractères morphologiques définissent ad minimum une diaspora:

- la multipolarisation

de la migration d'un même groupe national, ethnique ou

religieux entre différents pays ce qui correspond à la définition classique de la diaspora au sens originel de la dispersion, - l'interpolarité des relations, c'est à dire les liens migratoires, économiques, informatifs ou affectifs qu'entretiennent entre eux les membres des différents pôles de l'espace migratoire d'un groupe particulier; non seulement les relations entre chaque pôle migratoire et le pays d'origine comme dans le cas des migrations classiques mais aussi celles existant entre les différents pôles migratoires. En terme de réseaux géographiques, la migration classique correspondrait à un réseau élémentaire - relations entre un pôle central (Ie pays d'origine) et des pôles secondaires (les différents lieux de fixation de la migration) - alors qu'une diaspora s'établirait plutôt comme unréseau complexe - existence de liens entre l'ensemble des pÔles. On pourrait dire alors qu'une migration classique s'établit en diaspora lorsqu'elle passe de l'organisation en réseau élémentaire à celle en réseau complexe. Or c'est bien vers cette forme d'organisation que tendent un certain nombre de groupes migrants: Marocains, Tunisiens (la migrations algérienne restant quant à elle encore fortement marquée par la bipolarité France Algérie), Turcs, Sénégalais... Toutefois, dans un continuum qui irait du réseau le plus élémentaire au réseau le plus complexe, les différents groupes se situent à des niveaux différents.

LA MULTIPOLARISATION DE LA MIGRATION MAROCAINE (M'hamed Lazaar) Une forte progression de la présence marocaine en Europe
Nous ne rappellerons pas les mécanismes, bien connus, qui ont abouti au déclenchement de l'émigration internationale au Maroc, depuis le début de ce siècle. Signalons que la migration de travail au Maroc jusqu'à la fin des années cinquante intéressait un contingent très limité de travailleurs qui se dirigeaient essentiellement vers la France. Au cours de cette période les flux de départs s'alimentaient dans des régions bien précises comme le Souss principalement

la multipolarisation

de la migration

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ainsi que les Oasis et le Maroc Oriental. Il faut attendre le début des années soixante et l'appel des économies européennes à la main-d'oeuvre étrangère pour assister à une modification profonde dans le volume, la géographie des flux et leur composition ainsi que dans la mise en oeuvre de leur processus. Sur le plan quantitatif on passe d'un peu plus de 2000 départs par an en 1960 à plus de 35000 en 1970, ce qui détermine une évolution rapide de l'effectif des Marocains à l'étranger: de 85000 en 1966 on atteint 387000 en 1975. A la différence de la période précédente les départs concernent l'ensemble du territoire, bien qu'ils aient été d'intensité inégale au niveau régional, comme on peut en déduire du Tableau 1 pour la période 1967-1976.
Tableau 1 : Évolution de l'émigration des travailleurs grandes régions économiques de 1967 à 1976
Région Tensift Centre Nord-Ouest Centre-Nord Oriental Centre-Sud Autres Total 1967 24,7 6 15,5 6,2 6,9 28,4 5,8 6,5 100 100 100 100 100 100 100 100 100 100 1968 26 6,7 15,5 7,8 11,7 25,3 7 1969 25,4 4,5 20,5 9,6 13,2 19 7,8 1970 18,4 6,5 21,9 10,9 12,2 19,7 10,5 1971 17,4 5,3 19,6 8,5 17,3 21,1 10,9 1972 16,8 4,8 24,8 12,6 14 15,9 12,2

permanents

marocains

par

1973 11,7 8,9 23,8 13,5 17,9 13,4 10,9

1974 17,5 5,7 23,8 10,6 15,2 10,4 19,4

1975 44,3 9,8 17 6,5 7,8 4,3 10,4

1976 35,4 17 17,8 6,7 9,1 5,7 8,4

Source: [NED Maroc

La migration des Marocains vers l'étranger a pris une dimension particulière entre 1960 et 1975, période qui coïncide avec l'expansion de l'économie européenne. Le choc pétrolier des années soixante-dix, la modernisation de l'appareil productif européen et les mesures restrictives prises par les pays d'emploi, en vue de freiner la venue de nouveaux migrants ont réduit sensiblement le nombre des départs. Mais, on notera que le fléchissement des flux de main-d'oeuvre depuis 1974-75 n'a pas empêché le renforcement de la communauté marocaine à l'étranger par le biais du regroupement familial, de la croissance naturelle des communautés marocaines et de la poursuite d'une migration de main-d'oeuvre le plus souvent clandestine. Le Tableau 2 confirme l'augmentation continue de l'effectif des Marocains à l'étranger entre 1968 et 1991. De 1968 à 1984, le nombre des Marocains émigrés a été multiplié par près de 6 soit une progression annuelle moyenne de 11,5%. Depuis 1984, cette progression a été de l'ordre de 12%. La colonie marocaine à l'étranger est passée de 776 400 en 1984 à environ 1 643890 en 1991, soit un peu plus de 6%

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mobilités

et investissements

des émigrés

de la population totale du Maroc. Dne très forte proportion de cette communauté se fixe dans les pays de l'DE (environ 80%), le reste se répartissant entre les pays arabes, l'Amérique et les autres pays du monde.
Tableau 2: Évolution de la communauté marocaine à l'étranger entre 1968-1992 année 1968 1975 1982 1984 1992
Source: Ministère

effectif 135 800 387 900 680 900 776 400 1 643 890
de la Communauté Marocaine à l'Étranger

Malgré un certain nombre de contraintes et de récessions ayant caractérisé l'économie européenne à partir des années 70, le flux des Marocains vers les pays de l'DE n'a cessé de se renforcer comme en témoignent certaines sources officielles.
Tableau 3: Évolution de l'émigration ouvrière marocaine vers l'Europe entre 1974-87
1974 France Pays Bas Belgique Italie Espagne Allemagne Ode Brel. Danemark 30085 147 171 26 26 5 105 2 1975 40 7 46 5 19 93 2 1976 4 9 44 26 20 20 1978 1 7 73 48 34 23 2 5 76 30 66 18 1 30 27 31 9 2 1979 1980 1981 11 3 31 21 13 27 3 1982 7 7 73 25 53 3 10 1983 1984 1985 1986 1987 6 235 4 134 3 937 3 734 3 773 12 2 70 73 27 15 24 1 5 2 7 4 4 1 18 23 44 1 17 1 14 4 4 7 38

9709 1237311 66011 670 12177 1292612797

Source: Ministère de l'emploi (Rabat).

Ces statistiques ne tiennent compte que des travailleurs partis régulièrement par le canal du Ministère de l'Emploi munis d'un contrat de travail, elles ne reflètent pas la réalité des départs qui ont caractérisé cette période marquée par l'importance du regroupement familial. A noter, également, que l'ampleur des départs vers la France par rapport aux autres pays européens s'explique en grande partie par l'importance des travailleurs saisonniers vers ce pays. Selon l'ONI, (actuellement l'OMI), parmi les travailleurs marocains recrutés par la France après 74, les saisonniers représentaient un contingent considérable. Le Tableau 4, est très explicite à cet égard.

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de la migration

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Figure 1 : La population marocaine à l'étranger

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mobilités et investissements des émigrés

Tableau 4: Les départs des travailleurs marocains vers la France entre 1974 et 1982 année 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982 total
Source: a.N.L

saisonniers 19168 10515 Il 472 11 247 11 745 2597 12923 12771 5536 107974

permanents 14072 2905 1802 1300 251 200 504 4806 16 706 42 600

Entre 1974 et 1982, 107 974 saisonniers marocains ont été introduits en France et ce recrutement se poursuit depuis, alors que le nombre des travailleurs permanents, durant la même période, a atteint un nombre de 42 600 seulement, soit 28 % de l'effectif total.
Tableau 5: Regroupementfamilial marocain en France entre 1974 et 1990

année 1974 1975 1976 1977 1978 1979 1980 1981 1982
Source: a.N.L Maroc

effectif 13 798 10801 17 969 16521 12218 12007 13 602 14 225 16847

année 1983 1984 1985 1986 1987 1988 1989 1990

effectif 14319 10816 8613 7720 1999 10 069 12777 13 667

A ce flux de travailleurs, il faut ajouter celui des femmes et d'enfants qui ont gagné la France dans le cadre du regroupement familial, comme en témoignent les données du Tableau 5, d'où l'augmentation considérable de la communauté marocaine aussi bien en France que dans les autres pays traditionnels d'emploi à savoir la Belgique, les Pays Bas et l'Allemagne.

la multipolarisation

de la migration

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La migration clandestine en provenance du Maroc
Il est impossible, aujourd'hui, de chiffrer avec exactitude le volume de l'émigration clandestine vers les pays de l'Europe aussi bien du Nord que du Sud. Les bouleversements en Europe de l'Est, le développement économique des pays de l'Europe du sud, notamment l'Espagne et l'Italie, et le sousdéveloppement chronique des pays du Tiers Monde ont rendu l'Europe plus attractive que jamais. Il est vrai qu'au niveau européen, l'Allemagne, demeure de loin le pays qui a accueilli la plus forte proportion de la population venue de l'Est et plus particulièrement les réfugiés. Mais dans tous les pays la pression migratoire se maintient à des taux élevés. Concernant les Marocains, nous ne disposons pas de données précises sur l'ampleur des départs clandestins et leur destination en raison de la complexité des situations des populations en mouvement et de la fluctuation des flux de départ d'une année à l'autre, voire d'un mois à l'autre. Cependant, quelques éléments nous permettent d'apprécier l'ampleur des clandestins marocains en Europe et notamment dans les pays qui se sont transformés récemment de pays d'émigration en pays d'immigration, comme l'Espagne et l'Italie. Dans ces pays, l'effectif des clandestins marocains a connu une forte augmentation ces dernières années, surtout après les mesures prises par les autorités marocaines en vue de faciliter aux citoyens l'acquisition d'un passeport. Toutefois, il faut signaler que si ces deux pays exercent aujourd'hui une forte attraction sur les candidats marocains à l'émigration, les départs vers les pays de l'Europe du Nord-Ouest se sont maintenus notamment vers les Pays-Bas, la Belgique, la France et dans une moindre mesure vers l'Allemagne. Une première approche peut être faite à travers les chiffres relatifs à l'effectif des Marocains qui ont bénéficié des opérations de régularisation entreprises par ces États: En France, l'opération déjà ancienne de régularisation des étrangers en situation irrégulière (1981-82) a montré que les Marocains représentaient avec près de 21 000 personnes le deuxième groupe (les Tunisiens étant le premier) et 16,7% des étrangers dont la situation a été régularisée. En Italie, les Marocains représentaient 19,6% des étrangers régularisés en 1987-88 et 23,6% de ceux régularisés en 1990'. D'après le Ministère de la Communauté Marocaine à l'Étranger 77 980 Marocains auraient été régularisés et 37 200 seraient demeurés clandestins lors de la dernière opération de régularisation en Italie. Aujourd'hui la colonie marocaine en Italie dépasserait les 100000 personnes alors qu'elle était très faible dans les années 70. Par

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mobilités

et invest~'Sements

des émigrés

ailleurs, un responsable du même ministère (MCME) a estimé le nombre des clandestins marocains en Italie à plus de 70 000 personnes.
La situation en Espagne

Elle est très significative et mérite un développement particulier. Pays de relais migratoire pour les Marocains dans les décennies précédentes, l'Espagne est devenue, depuis le début des années 80 et plus particulièrement ces dernières années, un pays d'immigration par excellence. Limitée auparavant au Maroc septentrional, l'émigration des Marocains vers l'Espagne s'alimente aujourd'hui dans l'ensemble du territoire. Le nord reste prédominant comme foyer de départ. Ainsi des provinces frontalières telle que celle d'Al-HoceÏma, premier foyer des départs vers l'Espagne, de Tétouan, Nador, Tanger... Selon une étude récente 30% des migrants clandestins marocains en Espagne viennent d'Al-HoceÏma et 40% des provinces de Nador et Tétouan. L'auteur parle d'un véritable phénomène de «boat people» marocain (B. Lopez Garcia, 1991). Il s'agit d'hommes et de femmes qui tentent de gagner les côtes espagnoles à la recherche de travail. Mais ces tentatives se transforment parfois en drames comme cela s'est produit sur les côtes d'Alméria lorsque certains clandestins marocains ont tenté d'échapper au contrôle de la police qui surveillait les côtes «Deux immigrés clandestins marocains se sont fracassés le crâne contre les roches dans la nuit de mercredi à jeudi en se jetant à la mer depuis une barque de pêche à la vue des policiers qui les attendaient sur la plage... Selon la préfecture d'Alméria, l'embarcation, prévue pour ne contenir qu'une vingtaine de personnes en aurait transporté quelques 200. Pendant la traversée, vingt autres immigrés seraient morts par asphyxie ou auraient été précipités par dessus bord, selon des informations de presse que les autorités se sont refusées à commenter... Cent dix des passagers de cette frêle embarcation ont été arrêtés» (El Pais du 28 novembre 1991). Aujourd'hui les autorités espagnoles s'avouent impuissantes devant la croissance régulière d'un flux ininterrompu d'immigrants clandestins en affirmant qu'il est pratiquement impossible de contrôler l'arrivée de clandestins du Maroc. «C'est une situation comparable à celle qui existe au Rio-Grande, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, traversée quotidiennement et clandestinement par des Mexicains qui essaient de trouver une vie meilleure de l'autre côté de la frontière» rapporte le journal La Opinion du 8 février 1992). Les candidats marocains à l'immigration clandestine doivent payer à des passeurs une somme qui varie de 50000 à 70000 Pesetas (500 à 700 $ US). Interrogé sur la question de l'immigration marocaine, le porte-parole du Ministère de l'Intérieur espagnol a déclaré qu'il est impossible d'évaluer exactement le nombre de clandestins marocains qui, au péril de leur vie, se sont

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installés en Espagne depuis les années 80, au moment où l'Espagne est devenue intéressante pour quelqu'un qui cherche un meilleur niveau de vie (ibidem). Pour la seule ville de Madrid, on compte plus de 20 000 Marocains clandestins d'après l'Association des travailleurs immigrés marocains en Espagne. Selon une étude réalisée par le sociologue grenadin Antonio Izquierd, le nombre d'étrangers en situation irrégulière en Espagne en 1990 se situait entre 72 000 et 117 000 dont 60 000 d'origine africaine. L'auteur ajoute qu'entre 1 500 et 2 500 personnes de nationalité étrangère s'installent irrégulièrement en Espagne chaque mois: quatre sur dix d'entre elles sont maghrébines. En 1990, un syndicat de la police espagnole a annoncé que 60 136 Maghrébins parmi les quelques 600 000 qui ont essayé de passer légalement la frontière à Algésiras, ont été refoulés. Ces refoulements se sont intensifiés depuis que les autorités espagnoles exigent un visa des immigrants marocains (15 Mai 1991). La visite en Espagne en 1992 du Ministre marocain de l'intérieur avait pour but de discuter avec son homologue espagnol les possibilités d'accorder aux ressortissants marocains à l'étranger la libre circulation en Espagne sans visa durant trois mois, mais aussi de créer les conditions qui empêchent l'entrée clandestine des Marocains. En effet, le flux ininterrompu de migrants clandestins marocains vers l'Espagne risque de perturber davantage les relations politiques et économiques entre les deux pays si les responsables espagnols continuent d'appliquer sévèrement les lois d'entrée et d'installation d'étrangers sur leur sol, et ce malgré l'engagement de l'Espagne, depuis quelque temps, dans un processus de régularisation des clandestins déjà installés: ces régularisations n'ont pas touché l'ensemble de la colonie marocaine clandestine en Espagne, bien que le nombre des Marocains bénéficiaires de cette régularisation représente le premier groupe des étrangers régularisés (18,2% en 1986). En 1991, selon l'adjoint de l'attaché social au Consulat du Maroc à Madrid, plus de 40 000 ressortissants marocains résidant en Espagne ont régularisé leur situation et ce, après le dernier délai (10 Décembre 1991) que le gouvernement espagnol avait accordé aux étrangers qui se trouvaient en situation irrégulière dans ce pays. Parmi ces régularisés 10 572 sont installés à Barcelone, près de 10000 à Madrid, viennent ensuite les villes de Murcie (4037), Gérone (3045), Malaga (2001), Tarragone (1639), les lIes Baléares (999), Valence (856), Las Palmas (737) et Alicante (752). Il est intéressant de noter que le nombre des Marocains installés légalement en Espagne est passé de 3000 personnes en 1981 à 77000 en 1991 selon le SOPEMI. Or ces chiffres, malgré leur importance, ne reflètent pas la réalité de la colonie marocaine en Espagne dont nous estimons l'effectif à plus de 150000 personnes actuellement. Une proportion très importante des clandestins marocains en Espagne est constituée de jeunes femmes célibataires et de jeunes diplômés, ces femmes sont essentiellement originaires de Laksar, El Kbir, Larache et Tanger.

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des émigrés

«Elles sont soumises à une grave exploitation par leurs employeurs en Espagne», comme le rapporte le journal La Opinion, «un avocat a dénoncé sur les ondes d'une radio espagnole le cas d'une immigrée marocaine clandestine qui, après avoir trouvé une place comme bonne à Madrid, a été obligée de travailler sans toucher aucun salaire et en se nourrissant des restes des repas de ses maîtres». D'autres femmes s'adonnent à la prostitution ou à la vente de stupéfiants. La situation est telle qu'elle a attiré l'attention de certaines associations humanitaires comme Caritas qui n'a pas cessé de dénoncer les conditions de vie de cette catégorie de population et de demander aux autorités espagnoles de prendre des mesures d'urgences en faveur des clandestins qui constituent une main-d'oeuvre privilégiée pour le fonctionnement de l'économie souterraine en Espagne.

L'émigration d'emploi

marocaine contrôlée vers les pays traditionnels

En France: si on se réfère aux données de l'INSEE, l'effectif des Marocains est passé de 260 025 en 1975 à 441 308 en 1982, pour atteindre 572 652 en 1990 selon le recensement français et plus de 700 000 en 1991 si on en croit les estimations du MCME. Cette augmentation est due en partie à l'évolution de la population féminine et enfantine en raison de l'importance soutenue de l'immigration familiale (l0 816 en 1984, 8 613 en 1985, 12 777 en 1989 et 13 667 en 1990). La présence féminine marocaine en France a nettement augmenté durant la décennie 80, puisqu'elle constituait 43,8% de l'ensemble des Marocains en France en 1990 contre 38,9% au recensement de 1982. Il en est de même pour les jeunes de moins de 15 ans qui représentaient 35,8% de l'ensemble des Marocains. Cette augmentation de l'effectif global de la colonie marocaine en France s'est accompagnée d'une augmentation modérée mais significative des travailleurs: on passe d'environ 140000 actifs au recensement de 1982 à 204000 à celui de 1990. La hausse du nombre des Marocains n'est pas spécifique à la France, elle est même plus importante dans les autres pays comme la Hollande. En Hollande: l'effectif des Marocains aux Pays-Bas est passé de 54 700 en 1978 à 106000 en 1984 puis 111 300 en 1985, 148000 en 1989 (SOPEMI) pour atteindre 200000 en 1992. Il s'agit d'une augmentation très forte jamais enregistrée dans les autres pays traditionnels d'emploi, puisque l'effectif des Marocains entre 1978 et 1992 a été multiplié par près de 4 soit un taux moyen d'accroissement de près de 10%. En Hollande, comme en France et en Belgique, l'augmentation de l'effectif des Marocains est due essentiellement au regroupement familial après la suspension de l'immigration des travailleurs. Le rapport de féminité, au sein de la population marocaine aux Pays Bas est passé

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de 34,3 en 1977 à 53,8 en 1980 pour atteindre 74% en 1986, alors que le nombre des travailleurs permanents ne dépassait pas 25000 personnes en 1989 si on en croit les statistiques du SOPEMI. En Belgique: l'effectif des Marocains en Belgique a connu également une hausse très importante à partir de la moitié des années 70. Elle est moindre que celle enregistrée aux Pays-Bas mais supérieure à celle enregistrée en France. On est passé de 105 133 personnes en 1985 à 138 417 en 1990 et 160000 en 1991 (MCME). La proportion des femmes est considérable: plus de 44% des effectifs marocains en 1985. La population de moins de 14 ans représentait près de la moitié de l'ensemble des ressortissants marocains en Belgique, ce qui atteste le poids de l'immigration familiale dans le gonflement du volume des Marocains en Belgique.
Tableau 6: La population marocaine à l'étranger en 1991
Pays de I'VE: France Pays Bas Belgique Italie Espagne Allemagne Grande Bretagne Danemark Autres pays européens : Norvège Suède Suisse Ex-URSS Pays arabes: Algérie Libye Tunisie Arabie Saoudite E.A.U. Koweït Mauritanie Yémen Oman Amérique, Asie, Australie: Canada États unis Asie Australie

703 000 180000 160 000 130 000 80 000 65 000 18 000 4000

100 000 90 000 15000 11 000 3000 700 300 180 110 45 000 20 000 200 800

3000 2700 2300 1600

Source: Millistère de la Communauté Marocaine à l'Etranger

En Allemagne: C'est dans ce pays où la communauté marocaine a connu sa plus faible progression par rapport aux pays précédents. La communauté marocaine dans l'ex-RFA est passée de 28 907 en 1978 à 48 132 en 1985 pour atteindre 61 848 personnes en 1989 (selon le SOPEMI). Le nombre de travailleurs permanents s'élevait à 14 928 en 1989. Malgré les mesures restrictives prises par les pays traditionnels d'immigration en vue de freiner la venue de nouveaux migrants, on constate qu'elles n'ont pas empêché une augmentation parfois très forte de la communauté marocaine dans ces pays par le biais du regroupement familial, de l'accroissement naturel des Marocains à l'étranger et de l'ampleur de l'émigration clandestine.

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mobilités

et in vestissements

des émigrés

Évolution de la migration marocaine vers les pays arabes
L'émigration des Marocains vers les pays arabes et notamment vers les pays du Golfe est, à l'exception de celle en direction de l'Algérie, un phénomène relativement récent. Les premiers départs vers la Libye ont commencé vers la moitié des années 1960 et concernaient essentiellement des migrants allant travailler dans le bâtiment et les travaux publics. Mais le flux de travailleurs marocains vers ce pays, depuis son déclenchement et jusqu'à nos jours, est irrégulier et reflète l'état des relations politiques entre les deux pays, d'où l'interruption des flux pendant certaines années (Tableau 7). Actuellement le nombre des Marocains en Libye dépasse 90 000 personnes, si on en croit les estimations du MCME. Il s'agit d'une communauté composée essentiellement d'hommes.
Tableau 7: Évolution de la migration marocaine vers les pays arabes entre 1975-1986

1975 1976 1978 1979 1980 1981 1982 1983 1984 1985 1986 A.Saoudite 981 1007 1177 1170 86 1514 777 395 722 709 170 267 Émirats. A.D. 31 22 269 13 Qatar 1 19 1 17 9 55 15 2 28 66 38 Koweït 65 60 Oman 4 1 5 92 3 Yémen 28 Irak 215 66 1944 4015 540 625 308 Jordanie 1 54 112 101 20 88 10 27 4 4 Liban 2 5 90 Libye 1748 949 575 - 6776 6395 2503 48 22 54 254 Tunisie 86 10 12 16 2 4 2 16 Mauritanie 11 29
Source.. Ministère de la Communauté Marocaine à l'Etranger

La migration vers les pays du Golfe n'a pris de l'importance que dans la
deuxième moitié des années 1970, mais elle n'a jamais atteint le niveau de celle à destination de l'Europe alors qu'elle aurait pu être envisagée à l'époque comme solution de remplacement à l'arrêt de l'immigration légale de maind'oeuvre vers les pays européen. Les flux migratoires vers cette destination s'alimentent en priorité dans les grandes villes du royaume et se dirigent principalement vers l'Arabie Saoudite, l'Irak et dans une moindre mesure vers les Émirats Arabes Unis. La migration des Marocains vers les pays du Golfe, comme vers la Libye, est très fluctuante. Elle est largement conditionnée par la rente pétrolière de ces pays, par la situation politique dans la région et l'état des

la mu/tipolarisatioll

de la migratioll

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relations entre ces pays et le Maroc. Une baisse du prix du pétrole influe directement sur le volume des flux en provenance du Maroc comme des pays arabes limitrophes, principaux fournisseurs de main-d'oeuvre aux pays pétroliers. A cette fluctuation due à la situation pétrolière s'ajoute l'instabilité politique dans le Golfe qui rend la présence des étrangers très fragile dans cette partie du monde comme l'a montré la guerre du Golfe. Selon certaines informations rapportées par quelques journaux nationaux au moment du déclenchement de la guerre du Golfe, 30 000 Marocains qui séjournaient au Koweït et en Irak ont regagné leur pays, ce qui montre l'instabilité et l'incertitude de la présence des Marocains qui séjournaient dans les pays du Golfe. Depuis la fin de la guerre, le calme qui règne dans les pays pétroliers a réamorcé le recrutement de main-d'oeuvre étrangère pour répondre aux besoins des marchés du travail, mais les recrutements ont concerné en priorité les travailleurs originaires des pays de la coalition, ce qui confirme les prévisions d'un spécialiste de la migration internationale (G. Simon, Tempête migratoire sur ie Golfe, Le Soir, 1991). A titre indicatif, selon un rapport du Ministère Égyptien de la Force de Travail, publié dans la presse marocaine (Ai lttihad, Ai Ichtiraki, 29 Février 1992) 286 103 travailleurs égyptiens ont été recrutés légalement par les pays arabes en 1991, dont 172 183 par l'Arabie Saoudite, soit 60% du total de migrants, 19% par la Libye, 12% par le Koweït, 3% par les Émirats Arabes Unis, 2% par Oman et le reste par les autres pays arabes (Qatar, Irak, Jordanie, Bahreïn, Yémen, Maroc, Tunisie, Algérie, Syrie et Soudan). Les Marocains sont faiblement concernés par les flux récents vers les États du Golfe et nombreux sont ceux qui séjournaient en Irak et au Koweït et qui n'y sont pas retournés après la fin de la guerre. Cependant, on assiste, ces dernières années, au développement d'un flux spécifique de migrants marocains vers certains États du Golfe notamment vers les Émirats Arabes Unis, Oman, Qatar etc. constitué d'enseignants et de militaires. Le recrutement de travailleurs demeure très faible. L'incertitude de la situation en Irak et dans l'ensemble de la région pèse lourdement sur l'avenir des migrations marocaines vers cette partie du monde.

LA MUL TI POLARISATION (Abdelaziz Bel Ha) Zekri)

DE LA MIGRATION TUNISIENNE

Présenter l'émigration tunisienne, depuis la fermeture officielle des frontières européennes à partir de 1973-74, c'est faire le bilan des vingt dernières années. Cette période si elle coïncide avec le changement opéré au niveau des politiques des pays européens en matière d'immigration, a connu aussi la recherche d'autre espaces migratoires (Libye, pays du Golfe...) et une adaptation de la

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mobilités

et investissements

des émigrés

stratégie des émigrés qui s'orientent progressivement vers une installation pérenne dans les pays d'accueil européens. L'émigration tunisienne en Europe, a certes subi un ralentissement à la suite de la décision marquant l'arrêt du flux migratoire, mais elle s'est adaptée rapidement aux contraintes de la conjoncture. En effet l'émigration saisonnière s'est poursuivie vers la France en particulier, et l'émigration dite clandestine a fait son apparition, et se confirme dans la fin des années 70 et toute la décennie 80. L'émigration tunisienne vers l'Europe (France, Allemagne, Bénélux) s'est diversifiée par une nouvelle destination: l'Italie. Ce pays a d'abord joué le rôle de relais puis s'est confirmé au milieu des années 80 comme un nouveau pôle accueillant un nombre sans cesse croissant de Tunisiens. L'émigration familiale a connu une évolution rapide. Cette forme d'émigration n'est que la concrétisation de l'adaptation de la nouvelle stratégie propre des émigrés et le passage d'une émigration temporaire de travail vers une émigration plus longue et peut-être définitive. L'essor de l'économie libyenne dû à une rente pétrolière fort importante donnant lieu à des grands travaux d'installation d'une infrastructure de base a conduit à l'appel à une main-d'oeuvre étrangère. L'émergence du marché du travail libyen comme destination principale de l'émigration tunisienne au cours de la période 1974-1984 a attiré un flux important dont les principales caractéristiques différent des anciens mouvements connus auparavant. Cette migration a été marquée par les relations politiques tuniso-libyennes caractérisées par des tensions épisodiques. Cet état de fait n'a pas favorisé une régularité du flux migratoire vers la Libye. La période allant de 1975 à 1986 a connu des années d'extrêmes tensions entraînant des vagues d'expulsions des travailleurs tunisiens. Les différentes formes d'encouragement au retour définitif annoncées par les pays européens comme mesures faisant partie de leurs politiques migratoires ont trouvé peu d'écho chez les émigrés. Par ailleurs les avantages accordés par l'État tunisien aux émigrés de retour et notamment a ceux qui s'orientent vers une activité indépendante n'ont pas entraîné un retour massif. La fragilité et les limites des expériences de réinsertion n'ont pas donné lieu à un phénomène de retour et de réinsertion d'une grande ampleur. Fait inédit observé par une enquête récente sur l'immigration: la majorité des émigrés ayant tenté une réinsertion dans le circuit économique depuis le milieu des années soixante-dix envisagent de ré-émigrer. L'émigration a largement contribué à réduire les tensions des marchés de l'emploi tunisien, du moins au cours de deux décennies de développement. En outre, elle a permis de réduire le déficit de la balance des paiements en drainant un volume, sans cesse croissant, de transferts de devises. Ceux-ci malgré leur

la multipolarisation

de la migration

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importance, connaissent une stabilisation au cours des dernières années. Cette constatation, est-elle annonciatrice d'une nouvelle attitude des émigrés? L'épargne et l'investissement dans les pays de résidence vont-ils prendre le pas sur les transferts? Dans ce cadre, les différentes caractéristiques des émigrés tunisiens (répartition par pays, origine géographique, durées de séjour, qualification etc.) ainsi que les tendances actue\les constatées au niveau des stratégies propres aux émigrés en Europe influent-elle sur leurs comportements économiques; transferts et leurs utilisations et investissement...? L'émigration tunisienne dans les années 90, restera tributaire de l'évolution de la conjoncture interne et internationale. Vraisemblablement le marché de l'emploi ainsi que le taux de croissance ne connaîtront pas une amélioration au cours de la décennie actuelle. La pression du chômage constituera une donnée incontournable. La relance de l'émigration vers la Libye et les pays du Golfe est peu envisageable. En outre, si les perspectives européennes demeurent encore ambiguës, bien que les indicateurs actuels aillent dans le sens d'un «verrouillage» de plus en plus serré des frontières et réduisent ainsi les chances d'une reprise du mouvement migratoire venant du sud de la Méditerranée indépendamment de sa forme.

L'émigration d'accueil

tunisienne contrôlée vers les pays traditionnels

D'une émigration spontanée à une émigration contrôlée:

1962-1969

La première convention de main-d'oeuvre conclue entre la Tunisie et la France en 1963, réglementait le courant migratoire vers la France et mettait ainsi fin au caractère spontané de l'émigration tunisienne au cours de la période qui a suivi l'indépendance. En outre l'entrée en vigueur de cette convention encourageait les pouvoirs publics tunisiens à intégrer la composante émigration dans son action de lutte contre le chômage notamment urbain dû en particulier à une migration interne et un exode rural fort soutenus. Cependant la nationalisation, par le gouvernement tunisien des terres de la colonisation en 1964, a porté un coup d'arrêt à l'application de cette convention. Mais l'émigration continuera, bien que timidement, par la voie clandestine où les offres nominatives tiennent la priorité. A cet égard, la différence entre effectifs émigrés contrôlés au départ de Tunis en 1964 (616 départs) et à l'arrivée en France par l'O.N.I. (2730) est fort significative. Il est à constater que cette période de tension dans les relations tunisofrançaises de l'après-indépendance n'a été que de courte durée. La reprise de l'émigration a été rapide, les statistiques sont fort éloquentes:

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mobilités et investissements des émigrés

5776 départs en 1965 6631 en 1966 6534 en 1967 6110 en 1968 14925 en 1969 En ce qui concerne la Libye, les statistiques de l'émigration contrôlée sont les suivantes: 126 départs en 1965 1286 en 1966 4664 en 1967 1647 en 1968 1373 en 1969 La Libye ne se confirme comme destination pour le flux migratoire qu'à partir des années 70. L'Allemagne qui a signé avec la Tunisie une convention de main-d'oeuvre en 1965 n'a connu l'immigration tunisienne qu'à partir de 1969: 2093 entrées contre quelques dizaines les années précédentes. Ces chiffres montrent une évolution lente mais décisive du flux migratoire tunisien et confirment, malgré l'interférence de facteurs divers ayant caractérisé les pays d'accueil précités au cours des années 60 (récession économique en RFA en 1966-67, mouvements sociaux de Mai 68, instauration de la république en Libye en 1969...), que pour ces pays, l'immigration est une donnée structurelle du marché de travail. Pour la Tunisie, l'émigration a désormais un rôle de régulateur du marché de l'emploi. Étant conçue au départ comme une solution provisoire au chômage, elle se voit investie de la mission d'éponger les surplus de main-d'oeuvre. En vue de répondre à cet impératif, les pouvoirs publics ont veillé à mieux organiser et contrôler le flux migratoire. A cet effet, ils ont créé l'office de la formation professionnelle et de l'emploi (OFPE) en 1967 pour gérer la demande de travail provenant de l'étranger et veiller à une répartition équilibrée des départs sur l'ensemble du territoire national. Ces nouvelles structures de gestion du marché de l'emploi s'adaptaient aux aléas des conjonctures et avaient pour objectif de maîtriser le phénomène migratoire en orientant son déploiement en fonction des rapports avec les pays d'immigration. Ainsi la période allant de 1969 à 1974, a vu se concrétiser le développement du flux migratoire.

la multipolarisation

de la migration

2S

Une percée du mouvement migratoire:

1970-74

Cette période correspond à une intensification de l'activité économique dans les pays d'accueil. En France les entrées évoluent ainsi: 1970: 11 070 1971 : 9971 1972: 9890 1973: 20857 et enfin une baisse spectaculaire annoncée dès 1974 avec environ 4000 entrées seulement. En Allemagne (ex RFA), l'émigration a intéressé principalement le secteur industriel qui a accaparé en 197369,6% de la main-d'oeuvre étrangère. Les flux tunisiens de l'émigration contrôlée vers ce pays s'établissent comme suit: 1970: 4990 1971 : 2770 1972 : 1524 1973: 2566 L'année 1974 a été marquée par un arrêt brutal: 15 départs seulement ont été signalés montrant combien la partie allemande est intransigeante quant à l'application de sa décision de suspendre l'immigration. En Libye l'immigration de main-d'oeuvre tunisienne reprend un nouveau élan après l'apaisement des premières tensions dans les relations tuniso-libyennes en 1969. L'évolution des départs contrôlés entre 1970 et 1974 se présente comme suit: 1970: 575 1971 : 2984 1972: 5858 1973: 11 519 1974: 5004 Le poids de l'émigration tunisienne en Libye par rapport à l'ensemble des départs se fait sentir progressivement; cette tendance se précisera davantage après 1975. Cette émigration contrôlée s'est doublée d'une émigration clandestine, soit par le franchissement illicite des frontières, soit en tant que faux touristes. Ce type d'émigrés effectuaient des séjours répétitifs et de courte durée et occupaient des emplois saisonniers. Pour donner un aperçu sur un phénomène qui a caractérisé le processus migratoire vers la Libye, nous nous référons à une estimation élaborée par

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mobilités

et in vestissements

des émigrés

extrapolation à partir d'enquêtes de terrain et des données du Consulat de Tunisie à Tripoli sur les arrivées des tunisiens en Libye au cours des 6 premiers mois de 1974 où il ressort nettement que la migration clandestine est dominante:
Tableau 8: Répartition des émigrés tunisiens en Libye recensés en 1974

type d'émigration contrôlée franchissement illicite des frontières faux touristes total
D'après A M'tar, 1978.

nombre 30 100 14600 26 800 71 500

% 42,0 20,5 37,5 100,0

La qualification professionnelle des migrants vers la Libye diffère sensiblement de celle des autres migrants comme en témoigne les résultats de l'enquête REMPLOD, effectuée en 1975.
Tableau 9: Qualification des migrants vers la RFA, la France et la Libye en 1975 (en %) RFA 16,3 53,1 30,6 0,0 France 18,3 44,1 32,1 5,5 Libye 57,5 22,0 17,8 2,7

manoeuvres ouvriers spécialisés ouvriers qualifiés ouvriers hautement qualifiés
Source: Enquête REMPLOD, 1975

Le départ de la main-d'oeuvre vers la Libye a rarement été suivi d'une émigration familiale. L'émigration a été urbaine dans sa majorité et a défini deux espaces de destination qui correspondent globalement à deux espaces géographiques d'origine. A cette époque, la Libye attirait les Tunisiens du sud et du centre, tandis que J'Europe accueillait plutôt les originaires du littoral et du nord ouest, (bien qu'il existait toutefois dans le sud des foyers traditionnels d'émigration vers la France: Nefzaoua et Tataouine). Cette situation est liée à la proximité de la Libye avec les régions du sud; elle s'explique également par l'importance des offres d'immigration sous forme nominative provenant des pays d'accueil qui ne laissaient guère la possibilité aux services de J'émigration d'orienter le mouvement en fonction des besoins nationaux et de réduire la pression du chômage dans les régions défavorisées.

la multipolarisation de la migration

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Le poids de la Libye et de l'Italie
La période qui commence au milieu des années 70 constitue la troisième phase de l'émigration tunisienne qui a du s'adapter progressivement à la conjoncture née de la nouvelle politique des pays européens. Les effectifs de travailleurs qui partent dans le cadre de l'émigration contrôlée vers la France et certains pays d'Europe (en dehors de la RFA qui n'a plus accueilli de Tunisiens après 1974 dans le cadre de l'émigration contrôlée) sont de l'ordre de 20 000 de 1975 à 1990 contre 55 000 au cours de la période 19621974. L'enquête émigration de l'OTElLigue Arabe, a permis de relever le départ de 60000 Tunisiens (travailleurs et autres) vers l'Europe au cours de la période 1974-1986 dont 50000 environ vers la France ce qui constitue à peu près l'essentiel de l'émigration contrôlée vers ce pays évaluée à 57 000 en 1990. L'émigration vers l'Italie dont le cas sera développé plus loin aurait concerné 62000 personnes entre 1975 et 1990. S'agissant de l'émigration vers les pays arabes, l'on peut affirmer qu'elle s'est traduite par une percée jamais égalée vers la Libye. Les efforts déployés pour placer la main-d'oeuvre tunisienne dans les pays de Golfe a donné lieu à des départs d'effectifs réguliers mais réduits cette région sans jamais atteindre les objectifs espérés. La Libye comme principal espace de destination après 1974 Dès la fin du IVème plan de développement économique (1973-1977) les possibilités de placement de main-d'oeuvre à l'étranger (Europe principalement) se réduisent de plus en plus, l'émigration vers la Libye infléchira en partie cette tendance. En effet, malgré les expulsions massives de Libye (par mesure de rétorsions suite au différent à propos du plateau continental) et les retours d'Europe enregistrés au cours de la période 1977-1981 (7,7 % des travailleurs tunisiens en France rentreront), l'émigration aidera le Vème plan (1977-1981) à atteindre un taux de couverture de la demande d'emploi par l'offre de 77,7 % (217000 placements réalisés contre 279000). Avec 82 290 placements à l'étranger, l'émigration aura contribué pour 38% dans les placements globaux réalisés par la Tunisie. La Libye a reçu 72 243 Tunisiens entre 1975 et 1981 (soit 87,8 % des émigrés durant cette période). Aussi est-elle devenue un pays essentiel pour l'émigration de la main-d'oeuvre tunisienne. Cependant, l'évolution vers la baisse des effectifs de l'émigration contrôlée vers la Libye amènera les autorités tunisiennes à prospecter les possibilités d'emploi dans les autres pays arabes et principalement les pays du Golfe et

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mobilités

et in vestissements

des émigrés

1981 a été l'année de la conclusion de trois conventions de main-d'oeuvre avec les Émirats Arabes Unies et le Qatar, et 1982, celle de conventions similaires avec la Jordanie et le Sultanat d'Oman. L'essoufflement de l'émigration contrôlée vers la Libye

Durant la première moitié de la décennie 80, la Libye continue à accueillir l'essentiel de la main-d'oeuvre tunisienne. Mais l'émigration contrôlée tend vers la baisse et se trouve remplacée par l'émigration irrégulière. La comparaison des statistiques de l'émigration contrôlée avec les données de l'enquête émigration est fort significative.
Tableau 10: L'émigration tunisienne vers la Libye 1980-1984

Année 1980 1981 1982 1983 1984

Émigration contrôlée (1) 1 714 4465 6700 2810 124

Données enquête émigration (2) 4839 9868 25 870 15 152 7671

source: OTE, Ligue Arabe

Cette émigration va connaître un arrêt brutal en 1985 avec les mesures prises par les autorités libyennes à l'encontre des émigrés tunisiens, entraînant un mouvement d'expulsion d'un niveau inégalé: 32000. La migration vers la Libye n'a jamais repris depuis. Les espoirs mis dans le développement de l'émigration tunisienne vers les pays du Golfe n'ont pas été comblés. En effet, cette émigration a surtout concerné des coopérants techniques dans différents domaines (enseignement, santé, postes et télécommunications, électricité, hôtellerie, etc.). L'émergence de l'Italie comme nouveau pôle de l'immigration tunisienne La présence de la main-d'oeuvre tunisienne en Italie n'a commencé à être perceptible qu'à la fin des années soixante dix avec l'installation de petites communautés de marins et de travailleurs agricoles en Sicile et particulièrement dans la région de Trapani et de Palerme. L'émigration tunisienne vers ce pays est due principalement aux facteurs suivants: - l'arrêt de la migration de travail vers les pays européens traditionnellement utilisateurs de la main-d'oeuvre tunisienne,

la multipolarisation de la migration

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l'irrégularité des flux migratoires en direction de la Libye et le rétrécissement de son marché de l'emploi ainsi que les risques d'instabilité auxquels les émigrés tunisiens s'exposaient (refoulement, expulsions etc..), - les limites et les difficultés d'introduction de la main-d'oeuvre dans les pays du golfe. Les flux migratoires se sont vite accélérés pendant et surtout à la fin des années quatre-vingt en relation avec les mesures prises par le gouvernement italien en 1986 et en 1990 pour régulariser la situation des travailleurs étrangers. Ces mesures et notamment celle de 1990 (loi 39/90 du 28/2/1990 plus connue sous le nom de la loi Martelli) ont encouragé le départ de la main-d'oeuvre vers l'Italie et ont permis à un grand nombre de travailleurs étrangers en général et tunisiens en particulier vivant dans ce pays de sortir de la clandestinité. Sur un autre plan, l'instauration, tardive en Italie par rapport aux autres pays européens, d'un visa d'entrée pour les ressortissants extra-communautaires a fait de ce pays un point de passage pour les Tunisiens qui cherchaient au départ à s'introduire clandestinement dans d'autres pays (la France notamment) et dont une partie s'est installée en Italie profitant de la nouvelle réglementation et du climat d'euphorie qui l'a accompagnée. La main-d'oeuvre étrangère a joué le rôle de main-d'oeuvre de remplacement dans les régions et les secteurs affectés par une forte mobilité professionnelle et géographique de la main-d'oeuvre italienne.
Une forte augmentation de la présence tunisienne au cours des années 80

-

Déjà en 1984 on enregistrait, d'après des estimations de l'attaché social tunisien (Office de Promotion de l'emploi et des Travailleurs Tunisiens à l'Étranger (OPETTE): Rapport du Comité Technique de l'Émigration), la présence de 16000 Tunisiens en Italie dont 3400 en situation régulière et 12 600 en séjour illégal dont la moitié installés en Sicile.
Tableau 11 : Situation juridique en Italie en 1984 et répartition géographique des Tunisiens

travail régulier travail irrégulier total
Source: OPE1TE

régions du sud 750 2000 2750

régions du nord 350 1300 1650

régions du centre 800 2500 3300

Sicile 1500 6800 8300

total 3400 12600 16000

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