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Mon chemin avec le FLNKS

De
128 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 44
EAN13 : 9782296272835
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LA NOUVELLE-CALEDONIE

A L'HARMATTAN

DAUPHINE J.
Nouvelle-Calédonie,

Chronologiefoncière et agricole de la
160p.

DAUPHINE J. Les spoliations foncières en NouvelleCalédonie (1853-1913), 346p. DOUSSET -LEENHARDT R. : Colonialisme et contradictions en Nouvelle-Calédonie. Etudes sur les causes de l'insurrection canaque de 1878, 210p. DOUSSET -LEENARDT R. A fleur de terre. Maurice Leenhardt en Nouvelle-Calédonie, 198p. SATINEAU Maurice. Le miroir de Nouméa, 80p. SPENCER, WARD, CONNEL Nouvelle-Calédonie. Essais sur le nationalisme et la dépendance, préface de J. CHESNEAUX, 304p. GHISONI D., IOPUE W., RABIN C. : Ces tlesquel'ondit françaises, préface de LM. TJIBAOU, 224p.

(Ç) L'Harmattan, 1992 ISBN 2-7384-1629-2

Jean-Loup VIVIER

MON

CHEMIN LE FLNKS

AVEC

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

MON CHEMIN AVEC LE FLNKS

Aux femmes kanak, en souvenir.
«Désu kugi-wa utareru» (Le clou qui dépasse se fait frapper, proverbe japonais)

Chapitre 1

Mes amis les Kanak

Je dois commencer ma relation sur mon aventure en Nouvelle-Calédonie par les Kanak. Ils furent les premiers à m'accueillir. Ma découverte de la Nouvelle-Calédonie passa par eux. Mais ma rencontre avec les Kanak euxmêmes débuta par les femmes. Pour elles, célibataire européen de vingt-huit ans fraîchement débarqué, j Iétais un objet de convoitise, et elles surent me le montrer dès le premier jour de mon arrivée. Pour moi, je ne tardai pas à concevoir pour ces filles libres et simples une passion immodérée. Des yeux rieurs dans un visage couleur de nuit, le balancement d'une robe mission au rythme de la marche resteront les souvenirs d'une époque où, au détour d'une route de brousse ou lors de la halte dans un village, mon prénom résonnait et des figures amies souriaient, où des filles ou des garçons agitaient leurs mains ou accouraient. Ce goût incontrôlé, par lequel débuta mon séjour sur cette terre, et qui me retint sur le morne Caillou, fut finalement le prétexte de mon éviction. Par les femmes, je ne tardais pas à faire connaissance avec ceux qui s'intitulaient sans difficulté mes beaux-frères. Leur accueil bienveillant et spontané me surprenait autant que la fougue de leurs soeurs. Dès le début, je m'habituai

à ce qu'une assiette me fût présentée sij . étais présent dans
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une famille au moment du repas. Toujours, lors de mes tournées à l'extérieur de Nouméa, un lit m'était proposé quand la nuit tombait. J'avais même souvent le choix entre plusieurs propositions. Les Kanak sont des gens accueillants et hospitaliers. Cette réalité s'imposait à moi et forçait ma sympathie, au moment même où d'autres Européens proclamaient le contraire. Ces mêmes Européens répétaient à l'envi que l'indépendance conduirait à la misère et ne serait même pas supportée par ceux-là mêmes qui la réclamaient et qui bénéficiaient des largesses de la France. Il n'est que de sortir un peu pour s'apercevoir que ces largesses ne profitent que pour une part infime au peuple kanak. A Nouméa, où vivent les Kanak? Un apartheid de fait les concentre dans certains quartiers (Tindu, Montravel...) où des cités-ghettos les attendent. D'autres occupent des chambres sordides en ville, voire même campent sous les pilotis de maisons coloniales. Un nombre non négligeable ont débroussé un petit lopin sur les collines escarpées que contient la ville, et y ont construit des baraques de tôles et de planches, évidemment dépourvues de toute adduction d'eau. Au moins le problème du loyer est-il de la sorte résolu. Or, cette question est au centre de l'essai d Iintégration des Kanak en milieu urbain. Beaucoup ne trouvent que des emplois temporaires de manoeuvres, ou à temps partiel (presque toutes les femmes se disent femmes de ménage). Le salaire ne suffit même pas à payer le loyer d'une chambre, car les prix à Nouméa sont des plus élevés. La solution consiste à s'entasser dans le logement. Et alors, le propriétaire demande l'expulsion en vertu d'une clause qui interdit l'occupation exceSSIve. En brousse, l'accueil souriant et chaleureux que je recevais ne me faisait pas oublier la gêne matérielle de mes 8

hôtes. Les cases rondes traditionnelles deviennent minoritaires face aux baraques de tôles mal jointes et de planches mal clouées. Le mobilier se réduit à quelques nattes, éventuellement à des lits, deux bancs et une table grossière servent pour les repas. Le sol est de terre. L'électricité est inconnue. L'eau est celle de la rivière. La décoration se résume à quelques posters (Eloi Machoro, Bob Marley) et à des guirlandes de paquets de cigarettes. Souvent, les champs sont distants des habitations de plusieurs kilomètres, ce qui oblige à passer la nuit dans des abris encore plus inconfortables. Qu'il pleuve, et l'on ne sait où se sécher, ce qui provoque des cas de tuberculose. Les instruments aratoires se réduisent à la barre à mine et au sabre d'abattis - il est vrai que les champs ont la dimension de nos jardins. Quelques voitures rouillées témoignent de l'argent dont certains membres de la tribu (ainsi appelle+on les villages kanak) ont pu disposer, argent insuffisant bien sûr pour permettre l'achat de véhicules en bon état. Car l'argent est rare en tribu. Dans les zones côtières, la pêche peut fournir un revenu régulier. Ailleurs, c'est l'élevage. Le café semble être en régression. En dehors de ces trois productions, la vente aux colporteurs de l'excédent des cultures vivrières fournit un revenu infime. Ne parlait-on pas, pour 1976, d'un revenu moyen de mille six cent cinquante francs français pour un ménage des îles Bélep (1) ? Et bien évidemment, les non-salariés - c'est-à-dire la quasi-totalité des Kanak de brousse - ne bénéficient pas des allocations familiales. Aussi l'habillement est-il réduit au minimum: des flottants de football et des débardeurs pour les hommes, des jupes fanées et des tee-shirts troués, ou encore de vieilles robes mission, pour les femmes. Le régime alimentaire est pauvre: des racines bouillies (manioc, taros), du riz, des bananes, des boîtes de sardines ou de viande. Cette situation n'entame pourtant pas lajoie de vivre des habitants, qui se 9

rendent force visites accompagnées de grands éclats de rire, poussent des cris jusqu'au matin lors des fêtes, qui sont copieusement arrosées, et se parent qui de bonnets jamaïcains, qui de tatouages sur les mains, les chevilles, le front ou les bras. Cet abord accueillant, gai et fraternel, me masqua longtemps l'envers du décor. Les intéressés eux-mêmes m'avaient pourtant averti des jalousies que recouvrent ces échanges affables. Je savais que celui qui acquiert trop de prestige ou de biens, ou qui réussit trop bien dans les études, risque fort de se faire ensorceler jusqu'à devenir fou ou même jusqu'à mourir. Le crépuscule de mon séjour me fit toucher du doigt une autre réalité pénible: l'indifférence des Kanak envers ceux qui leur ont rendu service, et particulièrement s'ils sont Européens. Ceux-ci, en cas de difficulté, sont abandonnés à leur triste sort, sans susciter la moindre réaction de solidarité. J'expliquerai par la suite comment je fus séduit par le sentiment de me joindre à une lutte nationaliste, celle du peuple kanak. Jean-Marie Kolher a raison lorsqu'il déclare que «face au fait colonial, le nationalisme constitue un puissant ciment idéologique. La domination subie est aujourd'hui perçue par le plus grand nombre des Mélanésiens comme l'expression de leur situation de colonisés: ils estiment (...) qu'ils sont assujettis par la force à un pouvoir extérieur dépourvu de légitimité» (2). Je faisais miennes ces affirmations. Il convient aujourd'hui de les nuancer. La première réserve que je ferai concerne la profondeur des sentiments nationalistes. Sans parler de ceux, et ils sont nombreux, qui voient dans le combat politique le moyen d'arriver socialement et de réparer ainsi un échec scolaire, je dirais que la séduction de l'argent, des belles voitures neuves, des postes officiels, de la fréquentation des 10

établissements de luxe, des missions à l'étranger, a facilement raison de convictions qui, en apparence, sont solidement ancrées. Le militant pur et dur se transforme aisément en notable immobiliste. D'autant plus facilement que les Kanak ont intégré docilement la propagande grossière du R. P .C.R. (3) qui veut que l'indépendance conduise à la misère. Or, l'on préfère généralement que la misère soit derrière que devant soi... Un autre trait de caractère assez déplaisant est le désir envahissant de se montrer aux siens comme, sinon un ami, du moins un interlocuteur que respectent les adversaires politiques. Ah ! lajoie qu'a dû ressentir JeanMarie Tjibaou lorsque, quelques jours après que dix-neuf Kanak eussent trouvé la mort dans la grotte d'Ouvéa, il posa en train de serrer la main de Jacques Lafleur, député affilié au parti politique du Premier ministre qui avait pris la responsabilité de l'intervention militaire à Ouvéa! Ah ! le dépit que durent éprouver certains de ne pas être à la place du leader! Cela m'amène tout naturellement à évoquer l'attitude des Kanak à l'égard des Européens. La propagande de droite présentait pendant les «événements» de Nouvelle-Calédonie les Kanak comme des racistes. J'éprouvai quant à moi l'impression qu'au contraire les Kanak ne ressentent pour les Blancs que le désir d'être leurs amis, et qu'ils souffrent d'une grande tristesse de n'être pas payés de retour par les Européens~ Par ailleurs, ils se montrent bienveillants et acceptent les travers personnels de tel ou tel Européen. Beaucoup de traits de caractère me signalent défavorablement à mes semblables, et j Iétais heureux de me voir accepté tel que je suis par les Kanak. Mais en ce domaine aussi la réalité

est plus complexe qu I il n' y paraît. Le racisme éclate souvent
lorsque l 'alcool libère les inhibitions, au moins à l'égard d'Européens anonymes - les notables, eux, sont épargnés. La volonté d'avoir des amis blancs s'explique en partie par 11

le prestige que confère auprès des siens une suite d'individus qui sortent de l'environnement kanak habituel. Et si le Blanc est accepté malgré les défauts qui, chez un Kanak, exposeraient à quelques ennuis, si «un Blanc sera toujours un Blanc», j 'ai pu constater à de nombreuses reprises que ce manque d'analyse conduit les Kanak à penser que les Blancs sont interchangeables, et à ne pas faire la différence entre un individu intelligent, compétent et dévoué, et un individu borné, ignare, indifférent au peuple kanak, et uniquement préoccupé par le profit ou sa situation personnelle. Cela explique l'indifférence quej'ai déjà évoquée à l'égard des disgrâces qui peuvent frapper les Européens favorables aux aspirations du peuple kanak. La réussite de beaucoup de Blancs auprès des Kanak a de quoi surprendre. Le passé des intéressés n'a que peu d'importance. Des prises de position hostiles aux Kanak, même si elles ne sont pas oubliées, ne constituent pas un handicap. La faconde charme et étourdit la plupart des Kanak. La participation à des beuveries est appréciée au plus haut point comme gage de fraternité. Une autre contre-vérité que je voudrais dissiper est la prétendue cruauté des Kanak. Les événements ont amené quelques morts du côté européen, et la droite française a dénoncé ces homicides comme des manifestations de la sauvagerie des Kanak. La réalité est tout autre. Les Kànak ont naturellement le respect de la vie. Les guerres précoloniales (les fameuses «guerres tribales») s'arrêtaient souvent dès le premier mort. Sur ce fond, le christianisme a prospéré et une bonne partie de l'échec du mouvement indépendantiste s'explique par l'humanité de ses représentants. Leurs sentiments les éloignent de toute action de violence systématique. La violence froide est inconnue des Kanak. L'affrontement ne se conçoit que dans le feu de la colère. L'ennemi est d'abord considéré comme un être humain, qui a lui aussi une famille et une terre, cette dernière fût-elle 12