MON FRERE DES LIMBES

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Il a fallu le décès de mon père pour que ma mère me révélât qu'un frère aîné aurait dû naître, dix ans avant moi. A ce frère, resté dans les limbes, à cet aîné dont je n'aurai jamais été le cadet, je consacre cet unique et fervent témoignage d'amitié.

Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296408074
Nombre de pages : 112
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Mon frère des Limbes

Collection Vivre et l'Ecrire
Déjà parus:

-Ecrits 100 jeunes: de lettres d'adolescents
Reste encore un peu, j'ai pas fini de grandir Le stylo sauvage J'en ai marre de me retenir J'aimerais bien aider le monde à se lever Le livre de mes pensées secrètes Ici j'ai tout: la maison, le travail, l'école Les visages infinis Réponds-moi vite T'aimer en invisible

-Ecrits Saisons adultes d'adultes:
Merci pour le timbre L'encrier des espérances Sous les pierres mon coeur Donnez-moi donc de vos nouvelles Vivre et l'Ecrire J'en ai croisé bien des chemins Sans elle? Sans ailes

-Ecrits
- Vivre

de retraités: Ecrire pour ne pas perdre la main Grattez l'écorce Des Bas Buissons aux Eaux Vives et l'Ecrire Limours : Que reste-t-il quand il ne reste rien? Eh ! Ça va pas? Le petit carnet d'Ecrits (Vivre et ['Ecrire en Bretagne) Ça bouillonne dans ma tête

-Vagues

Mon frère

des Limbes

François

Tézenas

du Monteel

Vivre et l'Ecrire Tours

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de École-Polytechnique 75000 PARIS

L'HARMATTAN INC. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L' Harmattan,

2000

ISBN:

2-7384-8931-1

Toi le frère que je n'ai jamais eu Sais-tu, si tu avais vécu Ce que nous aurions fait ensemble
Maxime Le Forestier

Avant Propos

1972... 1975 : barbu, chevelu, caressant sa guitare libertaire, Maxime Le Forestier était beau. Dommage qu'aujourd'hui imberbe et les cheveux courts, il ressemble un peu au "Parachutiste" qu'il persiflait naguère dans une ritournelle antimilitariste! Il était beau ou du moins il avait "de la gueule" et surtout, il composait des chansons simples, engagées ou sentimentales qui -stupeur- séduisaient le petit intellectuel peu sentimental et militant royaliste (!!) que j'étais entre dix-huit et vingt-deux ans. Les mesures de "Mon frère" étaient de celles -rarissimes- qui savaient m'émouvoir jusqu'au tréfonds, au même titre que La MAMA d'Aznavour ou le Petit Garçon de Reggiani : coïncidences. Non, bien sûr... chacune de ces chansons est un LAMENTO sur une absence, passée, présente ou imminente.Et justement: au sortir d'une enfance vécue dans le cocon [amilialle plus réduit -papa, maman, fiston- je me suis brusquement rendu compte que j'avais longtemps, et sans le savoir, souffert d'une absence: ceIJe d'un frère. Je me suis mis à ruminer cette idée, à mettre au compte de cette absence la timidité pathologique et la gaucherie en société qui m'ont longtemps torturé et m'assaillent parfois aujourd'hui encore: pénible passage d'une enfance et d'une adolescence aseptisées à la vie

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active, aux premiers écueils professionnels, loin de ce Vendômois que je n'avais guère quitté.Mais enfin, être fils unique, ce n'est pas un drame: d'ailleurs j'étais fils d'un père fils unique et d'une mère fille unique. Tantôt celle idée me rassurait, tantôt elle m'inquiétait: car tout de même la plupart de mes rares amis, étaient nantis d'au moins un ou deux frères ou sœurs. Il a fallu le décès de mon père en avril 1989 pour que ma mère me révélât qu'un frère aîné aurait dû naître, dix ans avant moi. Conçu peu après l'Armistice, il aurait vu le jour à la fin de I'hiver 1940-41. Une fausse couche a coupé court à son destin; suffoqué par cette révélation qui expliquait enfin ces dix-sept longues années qui séparent le mariage de mes parents de ma naissance -mystère longtemps tabou, éludé d'un "c'était la guerre" lorsque je m'enhardis, une unique fois, à essayer de le percer- je ne posai plus la moindre question et mon journal ne reçut aucun écho de cette fulgurante information. Je n'écrivis pas une ligne en 1989 sinon ceci "La mort du Père" reprenant plus ou moins consciemment le titre d'un volume des Thibault qui était ma seule bible depuis l'âge de 15 ans. Tout à coup, je m'expliquais mieux cette fascination durable pour l'œuvre maîtresse de Roger Martin du Gard. Ce roman-fleuve qui aborde tant de sujets, suscite tant de débats, n'est-il pas avant tout l'histoire d'une FRATERNITE? Et je me suis mis à devenir un intégriste du motfrère. Je le suis encore, et plus que jamais. La République a usurpé le mot "fraternité". Les églises, de toutes obédiences, ont indûment récupéré le mot "frère". La fraternité idéaliste de la trilogie nationale est un mythe, et si tous les hommes étaient des frères, comme le proclament candidement nos bons pasteurs, le monde serait un Éden. Enfant, j'assistais à la messe, isolé avec mes parents -et le plus souvent mon père seul- dans une toute petite chapelle latérale au sein d'une grande

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abbatiale: de ce recoin, je ne voyais rien: ni l'officiant, ni les fidèles rassemblés dans la nef. Cependant, j'entendais des bribes d'homélie, lorsque je ne rêvassais pas... homélies régulièrement ponctuées par l'apostrophe "Eh bien, chers frères". Cette formule, je la comprenais systématiquement et en toute bonne foi comme "Eh bien, chers prêtres... !". C'est ce que j'entendais. Et je croyais que, reléguant les laïques dans les absidioles, le curé s'adressait à une assemblée d'autres prêtres, j'imaginais une foule de soutanes dans la grande nef et je ne comprenais pas cette exclusion, je ne comprenais rien à cette cérémonie ésotérique à laquelle on m'emmenait chaque dimanche. Pourquoi se planquer dans cette alvéole, le long du déambulatoire? Pourquoi le prêtre ne s'adressait-il qu'à d'autres prêtres? Lorsque je compris -bien plus tard- qu'en réalité le curé haranguait ses "chers frères", je refusai spontanément de considérer que les hommes étaient des frères; des semblables, oui, mais pas des frères. Je n'avais pas de frère à moi, comment pouvais-je l'être de ce curé? Et de tous ces inconnus que j'aurais dû considérer tous, un par un, comme "mon prochain" ? Je n'ai aujourd'hui, pas changé d'un IOTA. La fraternité, c'est d'abord le lien du sang. Ce n'est que le lien du sang. Un frère. Deux êtres du même sang et pourtant si différents! J'ai la chance d'avoir deux fils: je souhaite de toutes mes forces qu'ils comprennent la puissance de ce lien unique, irremplaçable; d'ailleurs, je sais que -malgré les conflits sonores mais brefs qui les opposent souventils l'ont pressentie bien avant de l'avoir comprise. Fils unique d'un homme qui était aussi fils unique, mais du moins muni de trois oncles (deux morts jeunes, un troisième longtemps perdu de vue, mis au ban de la famille pour d'obscures raisons, si dérisoires aujourd'hui...), j'ai appris -très tardivement- que j'appartenais à une "gens" étendue, où abondent les familles nombreuses, et donc les "fratries" : c'est ce qui explique la résurgence soudaine et brutale de cette nostalgie irrépressible d'une fraternité morte avant que d'être née, nostalgie d'un lien unique et si fort que les mythologies païennes et religieuses ont

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utilisé dans le tragique comme dans le sublime: Polynice et EléocIe, Abel et Caïn... Mal choisis, mes exemples: des frères ennemis! Les frères ennemis: excellent thème pour la tragédie -ou même le drame bourgeois- mais quel atroce avilissement du plus beau lien humain qui soit, au même titre que la paternité ou la maternité.

A ce frère resté dans les limbes. A cet aîné dont je n'aurai jamais été le cadet, je consacre cet unique et fervent témoignage d'amitié. Car un frère, le frère que l'on a, que l'on aurait dû avoir, ou que l'on se crée, c'est ce qui ressemble le plus à un ami.

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Tibi, frater

Droit

d'aînesse

OIS-TU, pense à ceci: que nous sommes deux frères. Ça n'a je l'ai: de ~en, et pourtant, c'est une chose toute nouvelle pour mOl et tres grave. Frères! Non seulement le même sang, mais les mêmes. racines depuis le commencement des âges, exactement le même jet de sève, le même élan! Nous ne sommes pas seulement deux individus, nous sommes deux Thibault, nous sommes les "Thibault".

,'

V

Tu aurais eu à peu près 24 ans, comme Antoine Thibault, et moi 14, comme Jacques. Tu m'aurais un jour pris à part et tenu ce langage. Tu aurais lu ou non Martin du Gard, qu'importe! les sentiments universels se découvrent et se communiquent d'eux-mêmes: nul besoin de les puiser dans les livres. Et je t'aurais écouté -sans doute en renâclant !-mais sans les timidités et les silences qui, dans ma solitude, m'ont si longtemps paralysé face à notre Pater austère.

Avec tes dix années de plus, tu aurais su, mon frère, être cet indispensable intermédiaire entre le Père -patriarche d'une tribu réduite à un seul fils mais élargie par la cinquantaine de pensionnaires de son école, sur lesquels il régnait avec une autorité bienveillante qui parfois se ponctuait de fulminations jupitériennes- et "l'enfant de vieux" que j'ai toujours eu la cuisante conscience d'être... Enfant de vieux !! Lorsque le petit cousin de Marcel Pagnol va naître, la vieille institutrice desséchée, collègue de Joseph, additionne sentencieusement l'âge respectif des futurs parents en hochant la tête d'un air pessimiste: "Trente-sept et

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trente font soixante-sept !" Et le petit Marcel en concluait qu'il allait avoir en guise de cousin un vieux bébé de 67 ans! Dans mon propre cas, cette addition absurde affiche le chiffre rondelet de 83 ans! Pour un enfant de vieux, j'étais un bel enfant de vieux!
Surcouvé, surprotégé, surassisté, surchoyé : mais aussi "sursoumis" aux impératifs catégoriques d'une inflexible morale: ce que l'on fait, ce que l'on ne fait pas; ce que l'on dit, ce que l'on ne dit pas. .. Morale dirigiste que jamais notre père n'édulcora: j'avais beau avancer en âge et me conformer sans sourciller à ces préceptes qui ne me choquaient guère -en dépit de rarissimes velléités de révolte, qui me poussaient alors à d'insoupçonnables accès de violence- l'autorité suprême ne se relâcha pas: il fallut que j'atteignisse l'âge de vingt-cinq ans pour que, l'Éducation Nationale m'ayant envoyé prêcher les Lettres à 450 km de mes Pénates, elle fût, par la force des choses et de la distance, quelque peu tempérée... Et encore! Mais j'y reviendrai. Toutefois, ce cocon parental, je m'en accommodais si bien que je m'y endormais: je vivais dans un confort cotonneux, sans responsabilité, même modeste, et cela m'arrangeait fort! Si tu avais été là, mon frère, tout aurait été différent: je me plais à le répéter. Presque une demi-génération d'écart, ce n'est pas rien! tu aurais su être à la fois plus proche de notre père que je ne le fus jamais et plus proche de moi, le cadet.

Tu aurais appris la vie et me l'aurais apprise en y glissant la complicité qu'il m'était impossible d'établir avec celui qui m'avait dicté les "Tables de la Loi". Certes, notre père ne ressemblait en rien à Oscar Thibault, ce grand bourgeois bien-pensant au pharisaïsme caricatural; de plus, notre mère était là, douce et effacée, l'anti-Folcoche ! Tu me pardonneras, frère, ces références littéraires incongrues, mais je n'ai vécu que dans les livres et il m'est souvent arrivé, pour essayer de comprendre la vie réelle, de puiser dans mes lectures: ce n'est certes pas la meilleure méthode! Mais commej'ai passé une bonne partie de ma vie

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le nez dans les bouquins, j'ai fini par croire -pendant longtemps- que la vie ressemblait souvent à la littérature. Fâcheuse erreur!

Notre père était certes sévère, mais plus intelligent et plus tolérant que le "paterfamilias" créé par Martin du Gard. J'ai retenu de lui une phrase qu'il répétait souvent et le caractérise bien: "Soyez catholique, bouddhiste, communiste si vous voulez: mais soyez sincère". Belle formule mais lui-même, en ce qui concerne les croyanceset les opinions, n'était pas aussi libéral que sa phrase favorite aurait pu le laisser penser; quant à moi, j'étais trop timide, trop timoré et trop lâche, parfois, pour être toujours sincère: "François, sois franc" me serinait-il volontiers, car -beaucoup plus clairvoyant que ma mère- il avait sans peine détecté mon inclination naturelle au mensonge et à la dissimulation. Je ne savais ni n'osais être franc et spontané envers cet homme dont ma mère me répétait qu'il était profondément bon -c'était sans doute vraimais qui n'attirait pas d'emblée la familiarité et la confiance par le masque austère et rigide qu'il se donnait volontiers. Pour un enfant de dix ans, j'imagine qu'un frère de vingt ans -celui que tu aurais pu être pour moi- bénéficie d'un prestige vaguement mêlé de jalousie: le gamin envie l'expérience de ce frère qui est déjà presque un adulte; son savoir; les droits dont le grand bénéficie et qui lui sont encore refusés. Et si jamais le grand frère ne se montre pas -fût-ce à l'occasion d'un incident bénin- à la hauteur de l'admiration que lui voue son cadet, quel drame! C'est "la honte", comme on dit maintenant! Dans une histoire du "Petit Nicolas", Eudes, tout fier d'avoir un frère au service militaire, raconte à ses copains les exploits guerriers accomplis par l'aîné, promu général dans son imagination: quant à l'occasion d'une permission, le "général" vient chercher son cadet à l'école et, devant le cercle des copains, raconte en badinant les corvées de cuisine et les nettoyages de latrines, le pauvre Eudes, rouge de honte, prend la fuite en courant. Petite anecdote extraite d'un récit "pour enfants" ? Soit... mais d'une grande véracité psychologique.Un grand frère occupe une position stratégique entre le père et le gamin: pour ce dernier, le grand aîné est presque un demi-dieu, un héros: ce n'est pas un copain (au fait pourquoi ce mot de

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