Mon frère Salvador et autres mensonges (Nouvelles)

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296305540
Nombre de pages : 102
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MON FRÈRE SALVADOR ET AUTRES MENSONGES

Collection "L'Autre Amérique" dirigée par Denis Rolland et Gérard da Silva

AGUIRRE Eugenio, Gonzalo Guerrero, 1990. ARCE Manuel José, D'une cité et autres affaires, 1995. ARGUETA Manlio, Unjour comme tant d'autres, 1986. BARETTO Lima, Souvenirs d'un gratte-papier, 1989. BARETTO Lima, Sous la bannière étoilée de la Croix du Sud, 1992. BARETTOLima, Vie et et mort de GonzagadeSa, 1994. BOURGERIE Denis, Des ciels d'Amazonie aux berges de l'éternité, 1992. BOURJEA Serge (présentée par), Anthologie de la 1l0UvelIe poésie brésilienne, 1988. CONST ANTINI Humberto, Dieux, petits hommes etpoliciers, 1993. GosAL VEZ Raul Botelho, Terre indomptable (roman traduit du bolivien par Agnès Sow), 1994. MEDINA Enrique (nouvelles argentines traduites par Maria Poumier), La vengeance, 1992. MONTSERRAT Ricardo, La périlleuse mémoire de Tito Perrochet, 1992. MONTSERRAT Ricardo, Là-bas, la haine, 1993. OTERO Lisandro, La situation, 1988. RODRIGUEZ JULIA Edgardo, L'enterrement de Cortijo. Chronique portoricaine, 1994. JIMENEZ GIRON Adalberto, Les récits de la mort (trad de Andrée Ducros), 1995. DIAZ ROZZOTTO Jaime, Le papier brûlé (trad. de J-J Fleury), 1996.

Carmen POSADAS

MON FRÈRE SALVADOR ET AUTRES MENSONGES
NlJuvelles

Traduit de l'espagnol par Sophie Courgeon

L'Hannattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de rÉ~ole Polytechnique. 55, rue Saint-Jacques 75005 ParIs - FRANCE Montréal(Qc) - CANADA H2Y lK9

@ LtHARMATIAN, ISBN:

1996

2-7384-3423-1

A Sarah et à Luis

LES NOCES DE MARGARITA

Quand arriva enfin la date tant attendue, Margarita eut le sentiment que ce jour n'était en rien différent des autres jours du printemps. Le jour qui se levait sur la province de Cordoue était clair, l'air frais, le café préparé par Genoveva n'était pas assez sucré, et sa mère ne tarda pas à se plaindre de ballonnements, comme cela lui arrivait si souvent. On ne pouvait pas dire non plus qu'elle avait mal dormi; peut-être un certain énervement la fit-il se réveiller avant que Genoveva n'entre avec le café et les tartines grillées, mais rien de plus. Elle était calme. Le remue-ménage commença plus tard, avec le va-etvient des domestiques demandant des ordres, quand Elvira, sa mère, oubliant ses ballonnements, se mit à tout régenter:
« ... Parce que nous avons peu de temps et qu'il nous reste

encore beaucoup à faire... Bartolo, occupez-vous des fleurs pour l'église, et dites à Paca de venir: nous devons parler des desserts... Ma chérie, va chercher ton père, ce n'est pas le jour pour régler les affaires de la propriété, il y a des invités

plein la maison...Doux Jésus! »
C'est seulement à ce moment-là que Margarita pensa à Andrès, et des pensées sans rapport les unes avec les autres naquirent en elle, des pensées qui l'emplissaient autant de joie que de peur. Elle n'était pas effrayée à l'idée qu'aujourd'hui se terminait toute une étape de sa vie, une enfance protégée et presque heureuse qui avait commencé dix-sept années auparavant, le jour de sa naissance, un jour tellement attendu, tellement commenté par tous: «Tu sais que les Fresneda ont enfin eu une fille? », « Grâce au ciel ~ après ce fils, cet ange de malheur, qui... », «Et toi qui disais que le pauvre Genaro était devenu impuissant... Mon dieu, quelle calomnie! » Et elle ne regrettait pas non plus d'avoir écouté ses parents en ce qui concernait Andrès - un si bon

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parti, et intelligent avec ça -, parce qu'elle était vraiment amoureuse de lui; c'était la seule chose qui comptait. Sa mère avait absolument voulu qu'elle reste toute la matinée au lit, afin que les crèmes de bonne femme savamment préparées par Genoveva aient sur sa peau quelque effet miraculeux, chose totalement superflue d'ailleurs, étant donné qu'elle était déjà bien assez belle. Pour cette raison, et aussi parce qu'elle voulait prendre part à tout, Margarita ne parvint à supporter que quelques minutes sur ses yeux les compresses d'eau de fleur d'oranger qu'on lui avait prescrites. Elle voulait descendre au salon, être le centre de tous les regards - comme toujours, plus que jamais -, car ce jour était celui de son mariage. Là-bas, près de la porte, l'attendraient Andrès - peutêtre un peu pâle? - et les voisins, et ses oncles et tantes, ceux de Villafranca, qui ne rataient aucune fête, surtout celles de

grand standing, comme celle-ci promettait de l'être. « Quelle
femme tu vas avoir, Andrès... oh, ma petite fille, on dirait un ange... », et pendant ce temps, Andrès la regarderait, déjà un peu moins pâle, car sur son visage commencerait à se dessiner tout le désir qu'il ressentait pour elle, son amour d'adolescent qui, cet après-midi même deviendrait adulte, avec force poignées de mains, vœux de bonheur et responsabilités acceptées: prendre soin d'elle, l'honorer et la respecter, selon un rite jamais remis en question. Un matin de noces pour que l'enfant gâtée reçoive tous les compliments qui lui sont dus et essaye devant son miroir des poses dignes, des poses de grande dame, de femme respectable qui, déjà l'an prochain, portera une mantille noire pour assister aux corridas lors de la féria, comme le veut la tradition. Un matin d'avril andalou pour flotter agréablement sur un lointain nuage, tandis que Mère et Genoveva s'affairent, transpirent - ballonnements ou pas ballonnements -, donnent des ordres et se désespèrent là, en bas, aux prises avec une réalité inconnue de Margarita. Dans sa chambre, fermant la porte aux différentes voix qui parlent d'elle - jardiniers et commères, parents et amis -, Margarita essaie sa robe de mariée. En secret, en se cachant comme la petite fille qu'elle est encore, pour que Mère et Genoveva ne la voient pas - «Juste ciel, tu vas la salir, et il reste encore deux heures... Doux Jésus!, 8

quelqu'un peut te voir, et ça porte malheur de voir la mariée

avant la cérémonie...» -, Margarita enfile la robe, elle lui va
si bien! La dentelle épouse ses épaules de telle façon, la soie souligne si joliment la finesse et la minceur de sa taille» n'allez pas penser qu'elle est...» -, et puis la large jupe tombe jusqu'à ses pieds, amplement, lourdement. Margarita virevolte, fait des révérences, pense au jour de sa première communion et à la robe blanche qu'elle portait, comme aujourd'hui, quand Lucas l'avait embrassée sous les lilas. Lucas, son cousin - elle l'a toujours appelé ainsi -, le marin à la grande bouche et à la voix grave, grâce à qui elle avait ressenti pour la première fois ce que maintenant elle ressent en pensant à Andrès et à la nuit prochaine: une chaleur absurde entre les cuisses. «Non, non... vraiment ça n'était rien, rien d'important... ». Elle entrouvre les jambes sous sa robe de mariée, et la petite fille recommence à virevolter, mais son reflet dans le miroir a maintenant une expression presque féroce qui l'effraie; et elle rit. Il fait si chaud... .Margarita n'ose pas ouvrir les fenêtres, elle ne veut pas que ce moment lui échappe, ce moment que nul ne peut partager; elle veut être seule, jouir de sa propre compagnie plus longtemps, mais elle a soif. Vraiment, il fait trop chaud. En bas, dans le patio, elle entend de nouveau les voix de sa mère et des domestiques qui s'entremêlent. C'est pour bientôt. Monsieur le curé ne va pas tarder à arriver, et
Margarita
«

devra se changer, descendre

lui baiser la main -

Bonjour Don Antonio» -, pour qu'il lui donne une petite

tape sur la joue de sa main tremblante, celle-là même qui versa les eaux baptismales sur son front, la même qui cet après-midi lui donnera la bénédiction. Rien qu'une minute, une minute de plus pour elle toute seule, tandis qu'elle pense à Andrès et au cousin Lucas. «Jésus, quelle chaleur !Et si j'allais à la cuisine chercher quelque chose de bien frais? ». Margarita ouvre la porte, jette un coup d'œil dans le couloir. En bas, Père et Mère se disputent maintenant pour une raison inconnue, et Margarita, dans sa robe de mariée, court jusqu'à la cuisine encore vide, car avec toute cette agitation personne ne pense
à déjeuner

-

«

On se rattrapera

après, pendant

la noce...

» -.

Peut-être est-ce son état d'esprit cacher pour profiter du moment 9

rebelle, la poussant à se présent, ou bien est-ce la

curiosité, qui retient sa main alors que déjà elle approche de ses lèvres son verre d'eau. Margarita regarde la grande chambre froide dont Père est si fier « - Voyez donc, aussi grande qu'un bus; j'adore la chasse, comme tout bon Fresneda qui se respecte, vous savez bien: des chevreuils, des perdrix, ce modèle de Westinghouse peut contenir tout ce que vous voulez... » - et elle se sent tentée de continuer sa fête privée avec quelque chose de plus excitant que de l'eau plate, - « Un peu de champagne, peut-être ». Elle sourit, se regarde dans le fond des casseroles en cuivre suspendues au mur; elle se trouve vraiment belle, ressent l'envie de retourner en haut pour continuer à imaginer le bonheur qui l'attend dans quelques heures, cette nuit-même, et tout raconter à son miroir qui complaisamment lui renverra ses traits fins et sensuels. Elle laisse son verre sur le marbre. Elle va aller chercher une bouteille de champagne dans la chambre froide. Alors, dans la grande cuisine retentit une voix familière qui s'approche, un « Mon dieu, quelle chaleur! », et sans réfléchir Margarita ouvre le grand réfrigérateur - «il ne faudrait pas que

quelqu'un me voie. Il fait frais, parfait... et la lumière? » -,
elle relève ses jupes «- attention, ma robe» - et elle avance

dans l'obscur tunnel.

'

L'odeur du sang. De chaque côté de la chambre froide, les corps des bêtes mortes l'oppressent en silence, comme si elle recevait en plein visage leur souffle glacé. Les poils raides de leurs moustaches lui frôlent les jambes et Margarita, sans y prêter attention, s'avance vers l'interrupteur. En entassant les lapins sur les chevreuils, les perdrix sur les faisans, quelqu'un a fait de la place pour huit magnifiques caisses de champagne - «français », dit Margarita,comme si elle s'y connaissait -. «C'est papa qui l'a dit: il mettrait les petits plats dans les grands pour mon mariage. Mon pauvre petit papa, j'aurais aimé être plus gentille avec lui ces derniers temps, mais je suis toujours si occupée: l' œuvre de bienfaisance, Andrès, les goûters avec mes amies », Margarita se baisse, ouvre une caisse, se retourne pour sortir avec une bouteille bien froide dans la main, et elle trouve la porte fermée. C'est une blague, évidemment. Genoveva m'a vu entrer ici et veut me donner une leçon, comme la fois où elle m' a
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