MON VILLAGE AU TEMPS DES BLANCS

De
Publié par

(Sénégal).
" Mon village au temps des blancs " c'est vingt ans avant les indépendances africaines, le regard naïf et critique à la fois, mais aussi plein d'humour et de chaleur, d'un petit africain sur le monde des Blancs qui gouvernent sans se douter qu'ils sont observés, épiés, moqués, jugés… Les personnages du livre, les Blancs, peu nombreux mais envahissants, les africains, jeunes ou moins jeunes, sont si bien dessinés qu'ils apparaissent vivants et familiers au lecteur…
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296398115
Nombre de pages : 192
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Mon vi11age

au temps des b1ancs

Collection Encres Noires dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

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d'un

N° 191 Dominique M'Fouilou, Ondongo

Fadel DIA

Mon vi11age

au temps des b1ancs

L'Harmattan

(Ç)L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, I talia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8373-9

Le nom du Blanc
Aussi loin que je m'en souvienne les blancs de notre village ont toujours porté les mêmes noms. Des noms récurrents pour ainsi dire, car il n'y avait jamais plus de deux blancs à la fois, jamais les mêmes d'une année à l'autre, changeant et se reconstituant à courts intervalles comme les mares d'hivernage. Mais toujours, à chaque fois les deux mêmes patronymes, comme si les blancs manquaient d'imagination ou de racines... A peine avions-nous le temps de bien scruter leurs traits d'écorchés pendant les rares occasions où ils se montraient à visage découvert qu'ils nous quittaient, ne nous laissant que le fugace souvenir d'hommes aux jambes grêles et aux mollets poilus de coqs, ou, pour certains, au contraire, de mambas râblés et baignant de sueur à toute heure du jour. Mais, ânes ou chameaux, ils portaient toujours les mêmes noms. « Commandant» ou «Adjudant» celui qui est parti, Commandant ou Adjudant celui qui nous arrive. Et, on peut le jurer, Adjudant ou Commandant celui qui nous viendra, comme si ces noms étaient les épicènes de quelque tribu guerrière.. . Nous en avons vite conclu que chez les blancs, tout comme chez nous, les chefs se recrutent au sein des

mêmes familles et que, de toute évidence, la famille Adjudant était moins noble que la famille Commandant. Mais alors pourquoi diable sont-ils si différents dans une même famille, et pourquoi, d'une année à l'autre, la famille Adjudant passe t-elle de la carpe à l'anguille? C'est la question que se posait Tenguella, c'est le mystère que nous n'expliquions pas et nous sommes tous allés prendre l'avis du vieux Gallenka... C'est un homme d'âge indéfinissable que les grandes personnes du village tiennent à l'écart et tournent en dérision. Peut-être lui reprochent-elles de trop parler aux enfants, ceux de notre âge, et de s'adresser à eux comme s'ils étaient des êtres mûrs et réfléchis? Peut-être craignent-elles qu'il nous révèle les secrets des anciens? Quoiqu'il en soit, en dépit de son langage souvent ésotérique, le vieux Gallenka restait pour nous l'homme qui avait réponse à tout. Si les blancs appartenant au même clan sont si différents, c'est que, tout bêtement, ils font tout le contraire de nous: ils choisissent leurs épouses dans d'autres familles! N'est-ce pas ainsi que, de tout temps, les chefs ont conforté leur puissance? Apprenez ceci, ajouta le vieux Gallenka d'un air plus sentencieux en pointant sous nos yeux son index tremblotant: c'est le lait maternel qui toujours façonne l'être vivant. On le voit bien: la graine donne naissance à la plante mais c'est l'eau, c'est le fumier qui donne à celleci son éclat et sa vigueur...

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Accroupis analyse.

à ses pieds nous suivions

patiemment

son

Nous n'étions pas sûrs d'avoir compris, mais nous avions en tout cas une explication et le fait qu'elle restât confuse ne faisait qu'accroître l'admiration que nous portions à « Père Sourire », comme nous l'appelions, en raison de l'immuable regard amusé qu'il jetait sur le monde et qui plissait ses yeux et les remplissait d'innocence... Tenguella n'avait sûrement pas mieux compris que nous mais il était satisfait. Tenguella c'est notre caïd. Il était bien plus vieux que nous; quinze ans? Peutêtre seize si on l'en croit, le double de notre âge! Il était aussi notre protecteur, le champion que nous mettions au devant dans les moments de confrontation. Lui-même nous martelait sans ambages, sans ménager notre jeune susceptibilité, et dans son style particulier: Dans ce quartier, il n'y a qu'un c'est moi qui le porte! seul pantalon et

Cela fait bien très longtemps que Tenguella fréquente l'école des blancs, il se vante de connaître tous les anciens élèves, ceux qui sont allés loin poursuivre leurs études à la ville ou à l'école normale. Il n'a jamais réussi lui-même à franchir le cap du «certificat», ce n'est pourtant pas faute de mérite, si on l'en croit: C'est que dit-il, les maîtres ont besoin de moi... Au fond ils m'exploitent... répète t-il souvent d'un air fataliste...

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Force est de reconnaÎtre, en effet, que Tenguella était plus fréquemment à la place des maÎtres que sur les bancs étroits des élèves où son grand corps tenait péniblement. On le promenait de classe en classe, dans les petites classes tout au moins, pour suppléer les maÎtres absents. Il n'avait pas d'autre tâche que de maintenir l'ordre et d'empêcher le chahut, mais il entendait autrement son rôle. Dès que le directeur tournait le dos, il quittait la chaise du maÎtre, s'appuyait sur le bureau d'un air majestueux, les jambes légèrement entrecroisées. Armé d'une longue règle qu'il pointait vers les élèves d'un air menaçant, il faisait des critiques acerbes sur l'enseignement dispensé, tout en s'abstenant d'indiquer la voie à suivre. Mais il accroissait le trouble des élèves quand, quelques minutes avant que la cloche ne sonne, il les invitait à ne rien dire à personne et à continuer à appliquer, malgré tout, les règles édictées par les maÎtres... Tenguella était un savant maudit! Il n'épargnait pas le vieux Gallenka, la plupart du temps, contrarié qu'il était par l'influence que celui-ci semblait exercer sur nos esprits. Cette fois pourtant il était étonnamment conciliant et après avoir longtemps ruminé l'explication du vieillard, il nous a lancé, comme s'il faisait une découverte: Le Père Sourire a raison. Pour preuve regardez votre ami, Hamady-Adjudant! Il est efflanqué comme une lamproie séchée, alors que son père avait l'allure et les formes boursouflées d'un tétrodon! Tenguella empruntait dans le monde des toujours poissons ses comparaisons qui lui était très

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familier: il passait en effet plus de temps à tendre ses cannes à pêche ou à affûter ses hameçons qu'à se pencher sur ses livres et cahiers. Sa phrase, lancée d'un air détaché, nous a tous fait écarquiller les yeux: c'était moins sa pusillanimité à l'égard du Père Sourire qui retenait notre attention que cette incursion dans un domaine que lui-même considérait comme tabou. Personne ne parlait jamais du père de Hamady, petit garçon dégingandé et timide qui s'accrochait quelquefois à notre bande. Il ne nous ressemblait pas, il avait un teint beaucoup plus clair, des cheveux bouclés qui donnaient à son visage un air bien trop sérieux pour son âge, et son nom même nous intriguait. Sa naissance restait pour nous un mystère, comme si elle était le fruit d'amours ancillaires. Tenguella avait sans doute perçu l'éclat de curiosité qui allumait nos regards car il poursuivit, bouffi d'orgueil: Oui je l'ai connu moi, le père de Hamady. C'était «l'Adjudant de l'année des sautériaux», une espèce de lamantin grillé par le soleil et dont la houppette rouge s'échappait d'un casque de liège! Pendant que nous tentions de nous représenter l'image d'un homme mâtiné de lamantin et de poisson-globe, Tenguella, le bougre, sentant que nous étions ferrés, baissait la voix. Il semblait exiger que nous nous rapprochions de lui et que nous tendions l'oreille pour avoir accès à ces secrets interdits aux enfants, ceux que les femmes échangent le regard dissimulé sous un pan de leurs boubous, ceux aussi qu'elles se jettent comme des

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projectiles
convaincu éducation:

les jours de grande dispute. qu'il participait sans doute

Il était à notre

Elle n'était pas comme aujourd'hui, alors, Sira, la mère de Hamady, avant qu'elle ne fût désignée sous ce nom infâme de «Sira-Adjudant», comme si son fils et elle-même partageaient le même père! Tenguella nous conta, avec une colère non feinte, l'histoire de notre camarade. La grossesse de Sira tenue secrète par les parents et l'accouchement qui soudain leur révéla l'origine de leur honte. Puis la colère de Sira lorsqu'elle apprit que l'Adjudant non seulement niait toute responsabilité, mais menaçait tout bonnement de la mettre au cachot. Hamady n'avait pas une semaine quand Sira, s'échappant de la maison de ses parents, prit le chemin de la Résidence et fit irruption dans le bureau du Commandant, devant les gardes interloqués par son audace. Posant son enfant à même la table du blanc, elle défit précautionneusement le linge qui l'enveloppait et s'exclama pour être entendue de toute l'assistance: « Regarde ce bébé! Il est rose comme la farine de maïs et lorsqu'il pleure la couperose inonde son visage. Ses cheveux lisses et safranés se répandent jusqu'aux oreilles. Qui donc, dans le village, pourrait être le père de cet étranger sinon l'un de vous deux... Je ne demande rien mais, qu'on le veuille ou non, mon fils portera le nom de son père...

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-

Ah! avait dit le Commandant en arrêtant d'un geste les gardes qui s'apprêtaient à se saisir de la visiteuse. Et selon toi quel est le nom de son père? « Adjudant» ! avait Comme son père! répondu furieusement Sira.

Le Commandant avait eu une moue entre le sourire et la moquerie.

énigmatique,

Adjudant? Qu'à cela ne tienne! C'est trop vite aller en grade, mais enfin cela ne peut faire de tort à personne... Sira était repartie, un peu surprise par la facilité de sa victoire, mais fière en voyant que les gardes s'effaçaient doucement sur son passage. Tenguella avait parlé avec passion assisté à la scène: comme s'il avait

- L' «Adjudant de l'année des sautériaux » s'en est allé très vite et Sira n'a plus eu vent de son existence. C'est pour cela que votre camarade Hamady a grandi comme s'il était le rejeton oublié de tous les blancs du monde, comme un doigt accusateur pointé sur toute la famille Adjudant... L'arrivée du nouveau Commandant allait bientôt bouleverser bien de nos certitudes et nous amener notamment à réviser quelque peu notre théorie sur les patronymes des blancs. C'était pourtant, à première vue, un blanc bien ordinaire que ce Commandant, plus évanescent

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encore que ses prédécesseurs, si blanc que sa peau nous semblait transparente. On ne lui prédisait pas un long séjour dans notre village. Il va sûrement nous claquer entre les mains dès les premières pluies, s'il échappe à la canicule qui précède l'hivernage! On ne s'inquiétait pas cependant outre mesure: le cimetière des blancs offrait encore des espaces vides entre les tombes passées à la chaux qui donnaient à penser que, dans ce monde-ci comme dans l'au-delà, les blancs aimaient l'ordre et l'harmonie. Mais très vite le Commandant révéla de curieux penchants. Il entrait dans nos concessions comme on entre dans une basse cour, renversant les canaris et terrorisant femmes et enfants. Il furetait dans les recoins les plus cachés et jusqu'aux cuisines, goûtant du bout des doigts les plats chauds qui s'offraient à son regard. Il allait dans les champs, visitait les bergeries au grand dam des gardes qui hésitaient (Oh! de façon presque imperceptible !) à le suivre dans la gadoue ou au milieu des bouses de vaches, sans égard pour ses chaussures et ses bas... Puis il avait eu la curieuse idée de vouloir rencontrer la population dans la cour même de sa résidence. Là, sous le soleil éclatant de midi, il s'était fait présenter les notables enturbannés comme des goumiers, certains arborant sur leurs poitrines d'énormes décorations qui avaient l'apparence d'une vaisselle dorée. On aimait les médailles, on les aimait géantes et scintillantes et les blancs

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inondaient les chefs de pacotilles ruisselantes de dorure. Les petits élèves, alignés au premier rang, avaient à peine terminé de chanter les mots de bienvenue qu'ils avaient laborieusement appris sans en connaÎtre le sens, que le Commandant levait le bras et invitait l'interprète à se tenir à ses côtés. Je suis le Commandant... commença t-il... Cela nous parut, en ces lieux et de sa bouche, comme superfétatoire. Quelques personnes dans l'assistance étouffèrent un petit rire pour exprimer leur désappointement devant tant de banalités. Le blanc qui avait marqué un petit arrêt fronça les sourcils et poursuivit: Je suis... le Commandant Marie... Un flot d'applaudissements parcourut l'assistance avant même que l'interprète ait pu prendre la parole. « Commandant Marie}) ! Enfin un blanc nous livrait plus que son seul nom de famille: Il nous révélait son prénom, car nul doute que « Marie}) était son prénom. C'était évident: les blancs mentionnent toujours le prénom après le nom et nous étions habitués à l'école qu'on nous appelât « Ndiaye Tenguella }) au lieu de Tenguella Ndiaye, contrairement à nos usages. Un murmure de contentement traversa la foule émue par cette confidence qui était certainement une marque de confiance. Ce Commandant-là, pensions-nous, sera plus proche que ses prédécesseurs, plus familier. Du coup on ne l'écoutait plus: chacun devisait sur le sens et la portée de ses confidences.

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Lorsqu'au bout de plusieurs minutes, le blanc termina sa harangue et tandis que l'interprète qui s'était époumoné pour se faire entendre s'essuyait la bave, l'Ancien s'avança et prit la parole. Encouragé du regard par toute l'assistance, porté par les sourires de connivence qui convergeaient vers lui, il s'empara d'autorité de la main de l'interprète comme pour être sûr qu'il lui serait fidèle. Dis-lui, ... dis à... Marie...

On sentit comme un souffle chaud qui traversait soudain une nuit froide: le sourire disparut du visage du blanc, les deux gardes firent un pas en direction de la foule, les mains crispées sur leurs fusils, et l'interprète terrorisé souffla: Commandant! COMMANDANT!

L'Ancien marqua une hésitation, balayant du regard la foule toute aussi désemparée, cherchant où s'accrocher, à la quête d'une lumière ou d'un spectateur plus averti des usages des blancs. Il allait reprendre le fil de son discours lorsque l'interprète craignant sans doute le pire, hurla, glapit, en direction de toute l'assistance. COM. MAN.DANT! Vous devez l'appeler « Commandant» Tous! Le blanc ne doit pas être appelé... mais Commandant! Lorsqu'enfin la foule se dispersa, molle, notre petit groupe s'est rué sur Tenguella. Il fallait sûrement bien connaître la langue des blancs pour comprendre le sens de ce qui était sans doute

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un malentendu et Tenguella était d'entre nous. Il ne se fit pas prier:

le plus

savant

Peuh! l'Ancien ne sait même pas que « Marie» est un nom de fille! fit-il avec un haussement d'épaules. On ne voyait pas bien le rapport. Ah bon!... Et alors?

Bêtes que vous êtes, lança-t-il, satisfait de notre ignorance. Réfléchissez: à quelle occasion meton un nom de femme à côté de celui d'un homme? Réfléchissez donc! Comment m'appelle-t-on souvent à la maison? Tenguella... ? Tenguella Batouli ! On ne voyait toujours pas où il voulait en venir.

Et... qui est Batouli ? Euh... ta mère? Enfin! Oui: On m'appelle bien Tenguella Batouli, «Tenguella Fils de Batouli»! Vous ne comprenez donc pas que « Commandant Marie» signifie « Commandant fils de Marie» ? Observant l'effet de sa démonstration nous assena le coup fatal. Tenguella

Alors, est-ce que vous accepteriez qu'on vous appelât Sira, Takko ou Diyé? Qu'on vous désignât sous le nom d'une femme, fût-il le nom de votre mère?

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Ah, certes non ! Tous, una ni me me nt, nous considérions maintenant que le blanc avait bien raison de se sentir offensé. Il aimait bien sa mère puisqu'il accolait son nom au sien, mais qu'on ne l'affuble pas, tout de même, d'un nom de femme! Décidément ce Commandant là redevenait sympathique à nos yeux. On n'imaginait pas que les blancs aient une mère, ni qu'ils puissent l'aimer à ce point. Cette révélation nous rendait plus sévères à l'endroit de l' «Adjudant de l'année des sauteriaux». Le père de notre camarade n'avait pas eu, lui cette délicate attention. Il n'a laissé à son fils qu'un nom générique, vague, impersonnel, sans attache. Heureusement que le village a pensé à le distinguer de tous ceux qui l'ont précédé ou remplacé car le plus sûr repère de notre Hamady-Adjudant c'est encore celui que les villageois ont fabriqué pour son père.

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Du papier... rien que du papier
Après des années et des années passées sur les bancs de l'école française, Tenguella était désespéré: non parce qu'il n'avait obtenu aucun diplôme, mais parce qu'il n'avait appris aucune injure dans la langue des blancs, aucun juron, aucune grossièreté, aucun de ces mots obscènes ou scatologiques, ces invocations des parties viriles et des attributs féminins, qui dans sa langue maternelle, accompagnent toutes les conversations, permettent de succulentes compositions et mettent les rieurs de votre côté. Il avait bien cherché de quoi satisfaire sa curiosité dans les rares livres qu'il parvenait à déchiffrer, sans succès. Les livres de classe étaient bien fades et irréels. Ils ne lui offraient que des chapelets de phrases anodines: les gens se saluent à longueur de page, se séparent et se retrouvent sans raison, vaquent à des travaux ennuyeux, de ceux justement qu'il abhorre: aller à l'école ou aux champs, se laver, calculer le prix de choses inutiles ou inaccessibles. C'est à croire que le monde des livres ne s'emporte ni ne s'anime jamais, qu'il ignore ces expressions qui vous remplissent la bouche d'écume et vous lavent de toute colère. Déçu par les livres, Tenguella s'était mis à écouter les blancs du village, toujours prompts à inciter les

gens au travail, dans l'espoir qu'un jour, peut-être, un coup de colère leur laisserait échapper quelque mot juteux. Il s'était vite rendu compte qu'il ne fallait pas compter sur les Commandants. Ils ne s'exprimaient que par les relais des interprètes et c'est à peine si l'on percevait leur voix. Ils semblaient éprouver une grande lassitude à ouvrir la bouche et c'est seulement par leur teint changeant, par le tremblement qui agitait l'interprète ou les gardes qu'on sentait qu'ils étaient en colère... Peut-être aurait-il plus de chance avec les Adjudants? Le dernier en titre offrait quelque espoir: c'était un gros blanc au visage rouge comme un piment et qui distribuait des coups de pieds sans discernement, aux gardes, aux passants, aux hommes réquisitionnés pour le travail forcé... Il accompagnait tous ses gestes d'une même exclamation: Bordel! L'expression sonnait agréablement aux oreilles de Tenguella. Il n'en connaissait pas le sens mais ilia répétait avec délices: elle faisait claquer sa langue et résonnait comme un coup de cravache, contrairement aux mots sucrés qui dégoulinaient des livres de classes. C'était sûrement une injure, probablement de mère, un bon diurétique qu'on peut distribuer lorsqu'on est à bout d'argument ou que le monde entier, la bêtise des hommes, vous semblent insupportables. Tenguella avait transcrit le mot, comme il pouvait, sur un bout de papier, pour des jours meilleurs, ceux où il pourrait l'utiliser à bon escient. Il n'osait pas en parler au maitre par peur de révéler ses

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insuffisances en orthographe ou de se voir privé de la jouissance d'un mot peut-être réservé aux grandes personnes. Il était donc prêt à patienter quelques années, s'il le fallait, pour profiter de son trésor. Car l'espoir était permis: il avait fureté le petit dictionnaire que le maitre laissait toujours en évidence sur son bureau: « bordel» n'y figurait pas. C'était un bon signe: on ne met pas les jurons à la portée des enfants. Et puis, un jour qu'il se délectait à observer l'Adjudant faisant défiler les gardes au son des tambours, en les houspillant d,e sa voix stridente, Tenguella eut comme un éblouissement. Enervé par l'un des gardes qui n'arrivait pas à prendre le pas, l'Adjudant l'avait tancé d'un mot court et abrupt: Couillon! Cette fois, il en était sûr, Tenguella tenait une bonne injure car à ces occasions là c'est ce qui sort tout naturellement de la bouche. Dès le lendemain il mit en expérience sa nouvelle conquête en lançant en direction d'un petit camarade irrespectueux le tonitruant boulet: Couillon! Il sentit dans son dos que les maîtres quelques pas, s'étaient tus subitement: Tenguella ! rassemblés à

Il tourna les yeux: M. Camara, son maitre, lui faisait signe de s'approcher. Il franchit les quelques mètres qui les séparaient et avant même de réaliser qu'il

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