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MONDE (DU) DE LA VOITURE AU MONDE SOCIAL

De
304 pages
Comment la voiture est-elle devenue un objet social total, une figure exemplaire, une forme médiatrice qui peu à peu a changé notre rapport au monde ? Poser cette question revient à essayer de montrer que dans le monde des formes qui constituent notre quotidien la voiture est aujourd'hui forme du monde. Au-delà de l'outil moderne, la voiture pose tout le problème des rapports à l'espace et au temps comme lieu d'objectivation de notre existence.
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DU MONDE DE LA VOITURE
AU MONDE SOCIAL © L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7635-X Maryse PERVANCHON
DU MONDE DE LA VOITURE
AU MONDE SOCIAL
Conduire et se conduire
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7. rue de l'École Polytechnique 55. rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA I I2Y I Kt)
Collection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.
Dernières parutions
Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail,
1999.
Sophie DIVAY, L'aide à la recherche d'emploi, 1999.
Myriam BALS, Esclaves de l'espoir, 1999.
Vivre avec le sida en phase avan-Lindinalva LAURINDO DA SILVA,
cée, 1999.
Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme
autonome, 1999.
Chantal HORELLOU -LAFARGE, Les rapports humains chez les pen-
seurs du social, 1999. INTRODUCTION
Cette réflexion dont le coeur est la voiture correspond peut-être à une façon
de surmonter, et de relier, les deux enveloppes contradictoires qui ont
façonné mon enfance et mon adolescence.
La première, pour autant que les souvenirs restent prégnants, était celle d'un
environnement mécanique, des moteurs déposés dans le hangar, des arbres à
cames, des soupapes, des cylindres et des engrenages noircis de cambouis,
attendant que les mains du mécano, celles de mon père, leur rendent la vie.
Comme dans un rêve fugitif reviennent les images imprégnées des remugles
du gasoil, entêtantes des gaz d'échappement, poisseuses des huiles pour
moteurs d'avions et d'automobiles, bruissantes des ronronnements des
moteurs à quatre temps ou de la vibration chaotique des deux cylindres : un
des mondes de mon père, une cadence du milieu de ce siècle, une invitation
permanente aux vagabondages de l'imaginaire et des sens.
La deuxième enveloppe qui m'a imprégnée avec la même intensité, mais il
m'a fallu atteindre l'âge où la conceptualisation touche l'esprit adolescent
pour en comprendre toute la portée, était un monde de rationalisme
positiviste : un autre monde de mon père, une pensée de libre-penseur, le
mystère de la Grande Loge de France, un anticléricalisme définitif, qui donne
sur les êtres et les choses les certitudes ultimes de ceux dont la vie a de
surcroît été hachée par deux longues guerres.
Ces souvenirs suffisent-ils pour comprendre que cette imprégnation de mon
environnement de petite fille, sublimée par la toute puissance paternelle, ait
pu me conduire à faire de la voiture l'objet presque unique de mes travaux de
chercheur et de mes réflexions d'universitaire ?
En tant que femme dans cet univers plutôt masculin, j'ai collecté et analysé
les éléments proposés dans cet ouvrage au fil d'une vingtaine d'années de
travaux de recherche dans des laboratoires spécialisés en matière de sécurité
routière, et ce avec toute la rigueur expérimentale exigée. Mais je dois
rappeler qu'au début de ma carrière de psychologue la rationalisation, pour
ne pas dire la modélisation, était l'outil fondamental pour accéder à la
compréhension et à l'explication des accidents de la route, dont il importait
statistiquement de réduire le nombre. 2 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
C'est bien plus tard, que j'ai décidé d'écouter ce que chacun et chacune
avaient vraiment à en dire. Il m'a fallu d'abord me convaincre que ces modes
d'approche calqués sur les méthodologies appliquées dans les sciences
exactes étaient insuffisants, voire restrictifs. C'est alors que j'en suis arrivée à
proposer un recours au monde des images, aux formes imaginales, une
défense du droit à l'incertitude, une prise en compte plus sensuelle de nos
comportements au volant pour mieux comprendre l'immense complexité et
la grande confusion dans lesquelles cet objet nous installe. C'est
probablement le passage par les modalités de la psychologie des profondeurs
et de longues années de prise en charge psychothérapeutique qui m'ont
conduite à prendre en compte ce qui existe de plus intime dans notre relation
à la voiture. Chaque individu est aujourd'hui concerné par cet objet roulant
bien identifié. À partir du moment où on est en âge de parler on a forcément
quelque chose à raconter qui correspond le plus souvent à un vécu, mais qui
peut aussi faire référence à un fantasme, un désir, une angoisse, une
obsession, un rêve. Alors pourquoi ne pas utiliser cette richesse de la parole
commune sur cet objet commun ? Il s'agit simplement d'écouter la rêverie
libre qui surgit dans les mots et les phrases qui portent la voiture. Ces paroles
ont été collectées et analysées, à l'occasion d'un long travail de recherche en
sécurité routière, une carrière presque. Ma réflexion d'universitaire
sociologue, et de conductrice bien sûr, a présidé ensuite à la mise en forme de
cette collection de récits de vie de conducteurs et de passagers de voiture,
jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, d'entretiens, de commentaires
d'incidents et d'accidents, d'écriture de journaux de bord pendant des
semaines de conduite au quotidien sans événements particuliers, de
discussions de bistrot où l'alcool accentue les exploits, de réflexions de
professionnels de la voiture et de la route, d'associations libres à l'arrêt ou au
volant, ou encore de descriptions de rêves éveillés ou nocturnes.
Pourtant j'ai pu également ressentir ces discours sur la voiture comme
l'expression d'une possible prise de conscience des jeunes et des moins
jeunes sur le sujet, hommes et femmes. Cette sensation provient peut-être du
face-à-face avec l'intention significative qui anime la parole des locuteurs
français et européens dont je me suis fait l'interprète.
C'est cette espèce de sourde présence qui m'a imprimée et qui n'est « sur le
moment qu'un vide déterminé, à combler par des mots, !excès de ce que je veux dire sur ce
qui est ou ce qui a ce été dit », comme le souligne Merleau-Ponty. Il y a eu
comme un tourment, un vertige, suscités chez la spectatrice que je suis, par
ces vides fructifiés en pensées, par le pressentiment d'une signification autre
et neuve dont je prends peu à peu possession et qui font sédimentation pour
Introduction 3
moi dans des structures de significations à la fois symboliques, mythiques et
pédagogiques.
Donc, maintenant que je suis entrée dans ce labyrinthe de la connaissance de
cette chose sociale et de ses significations, il me faut cheminer jusqu'aux
conceptions, aux visions du monde que je prétends faire émerger de ce
contact avec l'actuel en voiture. Alors j'embraye et je propose d'apporter un
surcroît de portée aux discours sur la voiture en me mettant à l'écoute de la
fonction symbolique. Ma tâche est donc maintenant d'arriver à ce qui ferait
ou donnerait raison, à ce qui pourrait servir de mode d'intelligibilité pour
comprendre. Qu'est-ce qu'il y a à comprendre avec la voiture ? Précisément
tout ce que j'ai entendu à son propos et qui en moi, en vous, et pour tous les
autres se situe hors raison, tout ce qui précède et excède le raisonnable avec
elle.
Marie Bonaparte avait déjà ressenti et décrit le caractère sensible et sexuel de
la promenade en auto, et la roulotte du Grand Meaulnes a servi la rêverie du
refuge et alimenté l'étrangeté du véhicule clos animé bien avant que chacun
et chacune puissent, sans y réfléchir davantage, mettre en branle pour son
propre compte cette coquille fragile et sacrée qui nous permet quelque chose
de l'ordre du retour in utero.
C'est à la lecture des causes et des effets que la voiture tisse avec nous ou que
nous tissons avec elle, que je vous convie ainsi qu'à la compréhension du
trésor de confusion qu'elle propose.
Si j'en arrive aujourd'hui à apporter ma contribution à une sociologie de
l'affectuel, c'est aussi à cause de ma rencontre relativement récente avec
Dionysos et d'autres types de rationalités. La fascination ) qu'il m'inspira me
conduit maintenant à démontrer que l'orgiasme est un composant de nos
conduites automobiles et qu'au volant nous sommes à la fois le même et
l'autre. Nos folies en auto pourraient bien être notre façon contemporaine de
nous préserver de la folie et de l'angoisse de la mort. «Faire le fou pour ne pas
/être ».2 Je pense qu'en ce sens la voiture est un indice de notre vouloir vivre.
La fascination, fascinum, signifie le charme, le maléfice, mais aussi le membre viril
comme le nomme pudiquement Félix Gaffiot, Dictionnaire illustré Latin Français,
Hachette, 1934.
2 On trouvera l'ensemble de cette démonstration de Michel Bourlet, L'orgie sur la
montagne, in : Dionysos, le même et l'autre, Nouvelle Revue d'Ethnopsychiatrie,
n°1, Editions La pensée sauvage, Paris, 1983, pp. 9 à 44. A l'image de la fonction de
l'orgie dionysiaque, « qui était tenter de vivre selon le mouvement ascendant du désir, ... ce qui
veut dire aussi que la mort cesse d'avoir son sens redoutable (l'Autre absolu) pour devenir une
4 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Rien d'étonnant à ce que cet ouvrage ressemble à une bande de Mcebius ou à
un tissage en réseau et qu'à chaque instant nous côtoyions l'abîme.
Comment se fait-il qu'en gardant grossièrement son identité et sa structure
interne depuis plus d'un siècle, la voiture nous manipule - nous imprime -
individuellement et socialement, que nous ayons d'ailleurs ou non
l'autorisation officielle de la manipuler ?
Pourquoi cet objet de rêves et de fantasmes individuels a t-il pu devenir reflet
des événements sociaux, signe de la réussite technologique d'un peuple,
symptôme immédiat de la santé sociale d'un pays ?
Pourquoi tout au long de sa brève histoire la voiture a-t-elle fait l'objet
d'autant d'écrits passionnés et a-t-elle servi de support à autant d'images fixes
et mobiles ?
Comment se fait-il qu'elle soit devenue l'instrument civil le plus mortifère
aujourd'hui sur cette terre ?
Pourquoi cette saignée sociale, associée à une certaine banalisation de la mort
au volant, n'a-t-elle jamais pu être endiguée par aucune réglementation
d'aucune société civile et civilisée ?
Dans nos sociétés industrialisées la voiture est devenue étayage social de
valeurs et de visions du monde. Au moment des premiers tours de roues du
Fardier de Cugnot, cette première locomotive routière qui fut essayée en
1799, l'évolution de l'automobile vers l'objet triomphant qu'elle est de nos
jours était absolument imprévisible. C'est seulement en 1900 que le mot
« automobile » entre à l'Académie française, sous un genre féminin, après de
nombreuses discussions sur le sexe de cet objet qu'il fallait sortir d'une
neutralité bienveillante.
Sa place sodo-historique la situe à la fois dans un champ individuel et social
et fait d'elle un objet de compréhension et de connaissance. Ce qui veut dire
qu'elle a une place comme objet d'étude sous la loupe d'un chercheur en
sciences humaines et qu'elle s'intègre aussi dans le canevas d'une analyse de la
connaissance sociologique de notre époque.
Avec l'objet voiture, nous ne pouvons pas échapper à la réalité de la vie
quotidienne et à la bigarrure du vécu sociétal ce qui m'amène à prendre en
composante acceptable (et acceptée) de l'expérience orgiastique...une possibilité de vivre pleinement
l'ambivalence du désir».
Pour une analyse plus sociologique se reporter à Michel Maffesoli, L'ombre de
Dionysos, Contribution à une sociologie de l'orgie, Librairie des Méridiens, Paris,
1985.
5 Introduction
compte la vision et le vécu du dedans pour essayer d'attraper le sens qui
transparaît dans les expériences que nous faisons à son volant.
Ce qui caractérise en premier lieu ces expériences c'est l'impression d'une
immense confusion, c'est-à-dire précisément d'une fusion avec elle, la
voiture.
Une première confusion la compose : elle sert d'accélérateur à notre humaine
singularité qu'est la marche. Elle ajoute une incroyable sensation de vitesse
facilement accessible à notre pulsion individuelle de mouvement, de
déplacement, de voyage ou d'errance.
Une deuxième confusion l'impose : d'emblée elle a été, et reste, bien plus
qu'un simple moyen de transport. L'émotion qui accompagne l'expérience
que nous faisons d'elle est une satisfaction authentique, vraie, immédiate qui
nous place en demande et en besoin par rapport à elle.
Une troisième confusion la suppose : elle est devenue comme un raccourci
du monde, une figure exemplaire, une forme médiatrice qui a changé notre
rapport à l'environnement et donc à nous-mêmes, une sorte d'objet social
total.
Enfin elle nous dépose dans une ultime confusion : celle de mêler si
intimement la mort à la sensation intense du plaisir de vivre en roulant en
elle.
C'est ce jeu des ambivalences qui surgissent à propos de la voiture dont il va
être question dans ces pages et je m'attacherai à la description de la portée de
la fonction imaginaire et symbolique avec elle, pour montrer comment dans
notre monde des formes elle est devenue notre indispensable forme du
monde.
6 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Ruban de Moebius
Dessin R.D.
PREMIERE PARTIE
LES MONDES DE LA VOITURE :
QUELQUES POINTS DE VUE
« ... et l'on voyait ou l'on croyait voir au-delà un horion vague et indéfini s'étendre encore, et
nager dans les vapeurs ambiantes d'un air teint de pampre et de céruse ».
Lamartine.
Comment l'expérience nous donne-t-elle à vivre la voiture ?
Quelle perception en avons-nous avant que ne s'enclenche toute rationalité,
sans chercher particulièrement d'explication ?
De quelle espèce est le langage-poème qui vient sans effort chez vous, chez
moi et chez tous ceux et toutes celles, et ils sont nombreux, qui ont fait cette
expérience de rouler en voiture et d'en parler ?
Il ne s'agit pas ici de psychanalyse des rêves sur la voiture, ce n'est pas non
plus de voitures de rêve dont nous parlerons. Il s'agit d'un examen de la
production des imaginaires, une sorte de cueillette de l'expérience vécue avec
cet objet, une collecte de nos façons de mettre en forme le monde par la
voiture, pour elle et avec elle.
Avant de plonger dans les mots et de voyager ensemble dans sa complexité,
il convient de préciser la distinction qui est faite ici entre deux d'entre eux qui
nomment le véhicule à roues propulsé par un moteur et destiné au transport
dont nous avons fait l'objet central de cette réflexion : « automobile » et
«voiture ». On trouvera l'un et l'autre employés séparément mais pas
indifféremment.
Le terme « automobile » permet d'évoquer la sensation de mobilité et
d'autonomie ou bien il renvoie savamment et solennellement à une
étymologie gréco-latine ou bien encore il installe l'engin dans son statut
laborieux d'objet industriel apparu à la fin du siècle dernier. Au quotidien
c'est le mot «voiture » qui s'impose. Quand nous parlons de cet instrument
dans sa banalité c'est la racine latine seule qui prévaut venue tout droit de 8 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
« vehere » qui signifiait « transporter des marchandises à dos d'homme, ou
d'animal », puis « par bateau » avant de prendre le sens, chez Cicéron, de
voyager en char. « Vectare », le fréquentatif de « vehere », a pris le double sens
de transporter et traîner, et, au passif de « se promener » et « voyager ».
« Vectura » c'est le transport par terre ou par eau et même le prix du transport
Notons au passage ce rapprochement ancien entre la terre et l'eau. Au
Moyen-Âge enfin, on trouve en France le mot « veiture » dans le sens de
« moyen de transport ». 3
1- L'évasion possible ou réalisée
«Peut-être mon eiprit est-il de k nature des ‹ga
antipathique à toute compression, limitation, captivité, et, par lui-même,
n'aime-t-il que l'expansion indéfinie,
k dilatation en tout sens, la dispersion folle ?»
Amiel.
Aller ailleurs
Je roule, je file, je m'échappe, je m'évade : à conjuguer à toutes les personnes
et à tous les temps, au gré de chacun, chacune, sous forme de liberté,
d'aventure, d'indépendance ou d'autonomie. Pour quelle destination ? Quel
destin ? Peu importe, pourvu d'aller ailleurs. Se déplacer dans l'air sans effort
devient une exhalation d'un principe vital. Bien sûr l'avion peut paraître
mieux adapté à fendre l'air, mais les compétences de manipulation et les
moyens économiques qu'il implique ne sont pas à la portée de tout un
chacun. La voiture est bien mieux adaptée pour assouvir à relativement bon
compte cette forme d'indépendance et de liberté et pour autoriser chacun,
chacune, à satisfaire confortablement sa pulsion du voyage, de l'errance peut-
être.
«Elkpermet de découvrir des contrées inconnues, des rivages lointains...
La voiture donne k goût de!'aventure, d'aller au-delà de ce qu'on connaît...
3 Dans l'histoire de la voiture c'est l'action qui est au début comme le dit le Faust de
Goethe, c'est elle qui prévaut sur le mot, sur l'invention et sur l'inventeur. Vincent
Voiture cet écrivain précieux, l'âme de l'hôtel de Rambouillet dans les années 1600,
n'est pour rien dans ces transports-là.
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 9
O voiture combien ai je attendu frustré sur le siège arrière avant de pouvoir te conduire !
Aller, venir, découvrir, quel plaisir avec la voiture ! » 4
La voiture est un lieu dans lequel nous partons à la rencontre d'un autre lieu :
le monde.
Pour les femmes d'aujourd'hui apprendre ou réapprendre à conduire apporte
une indépendance qui peut aussi être liée à un divorce, à une séparation ou à
une période de chômage du mari. La voiture devient alors lieu de passage
vers une nouvelle identité et d'autres modes de relation à la société. «Je ne suis
plus dépendante de mon mari comme ma mère l'était parce qu'elle ne conduisait pas... »
L'évasion en famille dans la nature, la ballade en voiture le dimanche à deux
ou trois générations, le voyage sur les routes des vacances, voilà des plaisirs
simples qui répondent encore à des attirances fondamentales : un banal
besoin de sortir pour « redécouvrir en famille la nature et ses éléments premiers : l'eau
sous toutes ses formes, la montagne, la campagne ».
Une autre forme d'évasion en voiture persiste dans celle du voyage de noces
des dasses sociales qui se marient encore, avec le « just married » placardé
triomphalement sur la vitre arrières et le noeud de tulle blanc accroché au
rétroviseur, à l'antenne radio et même aux jantes. Une certaine ambiance de
côte californienne et de rêve américain automobilisé continue d'alimenter les
champs de l'imaginaire des moments de vie qui font date et souvenir.
L'évasion contrariée est au centre de certains rêves nocturnes qui de ce fait
tournent au cauchemar :
«J'étais en voiture avec mon mari qui conduisait; nous cherchions une route pour partir, il
fallait à tout prix quitter ce lieu, la voiture était notre seule possibilité, mais toutes les routes
étaient en travaux, jusqu'au moindre sentier de montagne il était impossible de passer :
d'énormes Caterpillars jaunes charriaient le macadam, il fallait se rendre à l'évidence... »
Ou encore :
«Je conduisais une voiture qui faisait partie d'un convoi de voitures qui devait traverser une
région boueuse pourfuir la guerre. A un moment il fallaitpasser sur des planches pour éviter
4 L'écriture en italique est utilisée ici non seulement pour la retranscription des
citations d'auteurs mais aussi pour celles des individus qui ont eu leurs mots à dire
tout au long de mes recherches et qui se sont exprimés sur et par la voiture.
5 Et qu'une publicité Volkswagen pour le coupé Corrado a détourné dans un " just
divorced " où l'on comprend qu'ELLE est partie avec LE voiture (das Auto ou der
Wagen). On peut d'ailleurs se demander si s'adresser aux femmes pour vendre cet
objet sous un signe masculin peut porter ses fruits en France.
10 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
aux voitures chargées de gens de s'embourber. Un homme qui semblait s'occuper de la
distribution des planches en retirait une après chaque passage et refluait de les prêter à
nouveau. Je lui expliquais que c'était une question de vie ou de mort et qu'il ne pouvait pas
ainsi s'amuser... »
Si les rêves sont peuplés d'empêchements, les discours conscients, au
contraire, sont dominés par l'impression de pouvoir faire ce qu'on veut tant
au-dedans qu'au dehors de la voiture. liberté d'intimité, liberté de
déplacement.
Le possible s'inscrit au présent, peu importe si on joue avec l'ombre et
l'illusion. Les contraintes sont abolies simultanément dans l'espace et dans le
temps, ce qui élève le plaisir au carré. « La voiture me donne l'impression de pouvoir
sortir de la vie quotidienne, avec la liberté de ne pas revenir dans cette monotonie si fa me
chante ». Etouffer dans sa vie, respirer en conduisant. Quand j'ai connu
Monique, ses angoisses et ses chagrins qu'elle noyait dans l'alcool, rouler sur
l'autoroute la nuit lui servait à se dégriser dans le même temps où elle se
grisait de vitesse. «Je conduisais comme une dingue avec ma R16 à l'époque. J'allais
jusqu'à Vernon et je revenais pour le plaisir de rouler, mukr. C'était le seul endroit où je
pouvais m'évader». Même scénario et même plaisir pour Julie au volant de la
CX de son compagnon et pour Aline avec la BMW de son père.
La voiture semble dotée d'une puissance fantasmatique qu'elle tire, d'une
manière décisive, de la possibilité qu'elle offre de projeter ses usagers dans un
« ailleurs ». Peu importe que l'ailleurs ne soit que potentiel. «Je peux toujours
faire le tour par ailleurs, même si je ne lefais pas, insiste Marc, je sais que c'est possible ».
C'est probablement ce 'possible' qui a érigé l'automobile en symbole de
liberté. Cette capacité de détour la singularise par rapport au train fixé à ses
rails ou à l'avion dépendant de ses balises et pour lequel détour signifie
détournement. Même l'autobus est lié à la rigidité de ses arrêts et le détour en
métro vous ramène simplement au point de départ
Le demi-tour qui est resté longtemps un des moments forts de
l'apprentissage à la conduite automobile et du même coup la hantise des
candidats et des candidates à l'examen du permis de conduire est devenu si
facile maintenant avec toutes ces directions assistées. Il est mécaniquement
un des éléments constitutifs de la symbolique du détour en voiture. Tour,
demi-tour, contour, détour, retour, autant d'actions qui permettent de sortir
de la tristesse de ce monde et qui peuvent nous entraîner vers un ailleurs
beaucoup plus agréable. « Si on peut prendre la voiture pour aller se balader, on va
prendre la voiture pour aller se balader. On va pas aller se balader à pied C'est le plaisir
Aucun autre objet de cette fin de siècle n'offre d'être en voiture, c'est un besoin ».
Les mondes de k voiture : quelques points de vue 11
autant de mobilité d'un espace privé dans l'espace public. On pourrait
suggérer que le détour et l'évasion soient comparables à un l'infini
recommencement d'un plissé dans lequel on se perd et dont on n'a jamais
fini de faire le tour. Que le lecteur - et la lectrice - ne s'attendent pas à ce que
cet ouvrage échappe à un tel sortilège !
L'ailleurs dont il est question ici peut tout à fait être circulaire. L'important est
de rouler et ce ne sont pas les pilotes de compétition sur circuit qui
démentiront une telle affirmation. C'est aussi ce qu'avait compris cet homme
de 77 ans qui adorait conduire et qui n'avait jamais réussi à décrocher son
permis, malgré un fils moniteur d'auto-école ! 6 Il avait donc tracé dans son
jardin à Besançon un circuit circulaire de 70 mètres sur lequel il tournait
chaque matin au volant d'une vieille Renault 4, le temps de parcourir une
trentaine de kilomètres, dans le sens des aiguilles d'une montre. Gaston, c'est
son nom, affirmait que la vie ne valait la peine d'être vécue que parce qu'il
avait « cette drogue quotidienne. Sije ne peux plus tourner, j'en mourrai ».
Pour des jeunes dépendants d'autres drogues, l'ailleurs circulaire peut être le
périphérique parisien, ou les rocades des grandes métropoles, parcourus la
nuit, à allure pour le moins soutenue, histoire de « tester les limites de la bagnole et
les miennes». Les forces de police connaissent bien ce comportement-jeu, ce
leurre-évasion de jeunes en voiture ou à moto. L'évasion dans le tourner en
rond ressemble à une quête du vertige, ou à une nostalgie du manège de nos
enfances, avec ce mouvement d'iknx décrit par Roger Caillois, ce jeu
tourbillonnaire qui donne l'impression d'être aspiré vers le bas comme dans
un vortex d'eau. L'ailleurs peut donc être atteint sans renouvellement du
paysage, le cycle des saisons suffit pour cette boulimie de mange-bitume!
L'ailleurs, ce peut être aussi la marge, François l'exprime sans ambiguïté : «La
voiture me permet de mettre en œuvre ma marginalité, de m'exercer à être ce que les autres ne
sont pas et dans cet appel du large que nous ressentons en commun, la voiture nous sert aussi
de différence ». Les autocollants et les gris-gris de toutes sortes qui
personnalisent l'habitacle servent aussi un esthétisme de la différence. Cette
différence qui dans le tissu quotidien de nos actes et de nos déterminations
est si difficile à trouver, nous est proposée par la voiture sous forme de
liberté d'afficher nos différences avec elle sans faire pour autant cavalier seul.
6 Relaté in : Femme Actuelle n° 68 13-19 janvier 1986.
7 Il existe à partir de cette idée une bande dessinée d'anticipation où l'humanité entière
finit par s'enfermer dans des voitures, condamnées à rouler interminablement en se
déshumanisant progressivement : Jacques Lob et José Bielsa, Les mange-bitume,
Dargaud Editeur, Neuilly, 1974.
12 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Comme un vêtement dans lequel on se glisse, la voiture se prête à ce jeu
subtil d'oscillations d'ici à ailleurs.
S'évader dans l'ailleurs de la marge sera, plus loin, considéré sous l'angle
d'une autre manière d'être-ensemble.
Franchir les distances
Echapper à la tyrannie rigide de la notion arithmétique de distance n'est pas
la moins ludique des évasions. Avaler les distances. II suffit pour y réussir, de
convertir ces distances en « temps-voiture », étalon beaucoup plus élastique.
C'est ce que chacun, chacune, pratique au quotidien : le temps-voiture sert à
mesurer les distances. « C'est à un quart d'heure» : sans autre précision de
contexte, c'est-à-dire par défaut, cette expression s'applique à la voiture, tout
le monde le comprend.
« Il me faut bien 20 minutes» ou « sije mets plus de 10 minutes fa me paraît loin »
représentent toujours des kilomètres parcourus en voiture. Sur le
périphérique parisien les panneaux lumineux affichent maintenant en
minutes les distances d'une porte aux suivantes. L'inversion s'est donc
réalisée : la distance n'est plus une métrique de l'espace mais du temps. Il faut
la voiture pour provoquer ce renversement. Les promoteurs, publicitaires et
autres annonceurs utilisent aussi cette nouvelle chaîne d'arpenteur
dynamique : « Votre Intermarrhé à 3 minutes» ou «Le vrai calme de la foret à 10
minutes du centre ville ».
«Je sais qu'en quittant la maison à 7 heures 35j'arrive au travail à l'heure, mais partir
10 minutes plus tard me fait perdre selon les jours une bonne demi-heure ». Bien sûr les
références temporelles changent, mais l'organisation des temporalités se joue
de façon analogue pour des millions d'individus automobilisés. C'est bien
simple, la France elle-même est présentée, depuis 1995, en temps de
parcours, sur un fond de carte routière IGN au 1.000.000. Des segments de
route, alternés par couleur représentant 1/4 d'heure, proposent le temps qu'il
faut pour relier « dans les conditions normales du trafic » les villes aux
campagnes ou l'inverse. Nous sommes tous au courant, puisque ce nouveau
concept a été « vu à la télé » I
«C'est simple, on a choisi cette campagne-là après avoir fait plein d'essais de trajets et
d'horaires : c'est la bonne distance de Paris» explique Nicole.
De l'abolition de la notion de distance à l'abolition de la distance elle-même,
il y a très peu de... distance. «Elle (la voiture) abolit les distances... A son bord les
distances paraissent moins importantes »... La voiture est décrite et vécue comme
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 13
«supprimant la contrainte du temps» ou «permettant de réduire k temps» ou « même
d'en gagner». Si le temps est un mal moderne, la voiture permet en partie d'en
guérir. Ce pouvoir magique de moduler le temps par la maîtrise de la vitesse
individuelle est accordé par tous à la voiture et à elle seule aussi fortement.
L'illusion de la maîtrise du temps est non seulement tenace, mais « la voiture est
aussi un système boulimique de consommation du temps» Ce qui veut dire qu'on peut
en faire beaucoup plus que prévu quand ça roule et jouir de cette
accumulation des minutes gagnées. C'est un autre sentiment que celui de la
moyenne qui d'ailleurs fait de moins en moins recette.
Les jeunes récitants, ainsi que les plus anciens quand ils se souviennent,
affirment que la voiture, par la souplesse qu'elle permet dans l'organisation
du temps, autorise à tromper l'autre sur l'utilisation réelle du temps. Elle
devient alors justification du retard ou du temps perdu. «Les embouteillages
étaient mon excuse favorite quand je restais avec mon copain et que ma mère se demandait ce
qui m'arrivait» raconte Claire L'emploi du temps peut être modifié en bonne
conscience, il y aura toujours une explication raisonnable et acceptée
d'avance avec la voiture. C'est une revanche pour certains jeunes sur le
pouvoir d'investigation des parents. Le passage de la distance géométrique au
temps-voiture brouille les références. Cette confusion fait partie de la liberté
accordée par la voiture.
Même quand on s'est laissé emprisonner dans un embouteillage l'évasion est
encore possible : je peux déverser mon agressivité vers les autres, jurer,
injurier, klaxonner ou au contraire draguer ou me laisser séduire. « C'est une
façon de s'évader qui soulage ». Je peux aussi m'évader à l'intérieur de moi, « là où
tous les fantasmes sont possibles ». Mais s'évader hors de soi vers un au-delà du
sur-moi, par la transgression des règles les plus élémentaires du jeu de la
route, est encore une échappatoire jouable : « il faut que je passe je supporte pas : il
y a un endroit sur l'autoroute du sud vers Evg où ily a systématiquement un bouchon, tous
les matins, alors je prends par la station service, je gagne 600 mètres toujours ça de pris !
Marc n'est pas le seul à emprunter ce raccourci sans même faire semblant de
ralentir pour s'arrêter à une pompe. D'autres racontent aussi comment, par la
ruse et la transgression, ils recouvrent leur liberté un moment perdue, en
utilisant la voie des bus, la bande d'arrêt d'urgence, un sens interdit ou même
un trottoir pour échapper à la frustration de l'évasion devenue un instant
impossible.
En établissant une continuité entre l'extrême proximité de l'ici et maintenant
et l'éloignement de l'horizon temporel ou spatial, la voiture modifie
profondément les limites de l'espace individuel et brouille ainsi agréablement
les pistes. Et si justement les aller et retour qu'elle permet entre distance et
14 Conduire et se conduire - Du monde de k voiture au monde social
proximité ne servaient qu'à rendre représentable et à mettre en forme la
notion d'éloignement ?
Livrer et se livrer
Un autre volet de l'évasion en voiture est la livraison d'objets, le transport
pour quelqu'un. Livrer et se livrer. «Quand je vais cher< mes parents la voiture est
toujours pleine, des sacs de linge sale, les vêtements d'hiver si on va vers le printemps, des
revues, mes bouquins pour travailler, mon magnétophone et des cassettes. Au retour même
chargement, le lingepere, c'est important, du ravitaillement, je peux tenir un siège pendant
trois semaines au moins, un bouquet de fleurs du jardin, quelquefois une étagère, un cadre,
heureusement que je voyage seule »...
Ou : «Entre le supermarrhé et la maison deux fois par mois c'est une vraie livraison,
d'autant qu'on rapporte aussi les grosses provisions pour la voisine. »...
Ou encore : «Avec les jeunes enfants chaque déplacement est un déménagement : les
paquets de couches que jai pu transbahuter ! On emmène les gosses partout avec nous en
voiture, ce qu'on ne feraitpasparle train ».
Pour Gilbert, responsable d'une association, et qui a « toujours rêvé d'être
facteur», la voiture sert à la distribution du courrier dans la ville. «Quelques
heures de gagnées sur le service public me donnent le sentiment d'être un responsable Ocace,
et même un modèle de communication. La voiture c'est lefax de ceux qui n'ont pas de fax.
Une ruse technologique en même temps qu'un exploit, dont j'attends secrètement la
reconnaissance, mais dont je suis aussipeé instantanément par lajubilation d'être celui qui
surprend Du moins est-ce ce que j'imagine, même si je m'entends pa rfois reprocher que ce
n'est pas mon le de faire le facteur. J'éprouve la même jubilation quand c'est moi que je
livre, quand je surgir sans qu'on m'attende ». Avec cette capacité de surgissement,
nous voila face à face avec Dionysos. Nous aurons probablement d'autres
occasions de le voir surgir.
Il devient possible maintenant de dire que la voiture établit un passage, une
liaison, un système dépliable et repliable à volonté entre les moments éclatés
de notre vie quotidienne et donc qu'elle aide à notre recentration dans le
même temps où elle assouvit notre désir de propulsion. Diffusion,
confusion.
Il est intéressant aussi de noter comment un certain vécu de l'évasion devient
transport hors norme, hors loi, au même titre que l'évasion des capitaux. Les
transports de drogue dans les cachettes les plus insolites de voitures bricolées
à cet effet sont aussi de l'ordre de l'évasion. Les récits des douaniers 'volants',
qui roulent là juste derrière vous après le passage de la frontière fantôme de la
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 15
Principauté d'Andorre, sont remplis d'anecdotes sur le licite et l'illicite de
l'évasion des produits de consommation courante cachés au fond des coffres
des voitures.
Une femme alcoolique de nos récitantes raconte comment sa voiture était
devenue le lieu de transport des litres de vin de basse qualité dont elle était
dépendante : «J'achetais par cartons et chaque fois je changeais d'épicier parce que fa
j'avais honte; sans voiture]'aurais paspu le faire. Donc à un moment quandj'étais au plus
bas j'ai pensé me débarrasser de ma voiture en me disant que sans voiture je ne boirais peut-
être pas. Mais c'étai tpas possible tellement elle faisait partie de mon identité, tellement elle
était mon dernier l'Orge ».
L'évasion n'est possible que parce que la voiture peut s'arrêter, stationner, se
fixer, devenir ventouse ou toit. C'est aussi par ce jeu qu'elle nous propose
entre vagabondage et fixation qu'elle nous projette dans un ailleurs.
Voici un rêve qui illustre entre autre ce double statut : «Je montais une côte au
volant d'une voiture décapotable avec 5 enfants à bord. L'entreprise était hasardeuse dans
cette voiture poussive. Soudain une maison vide et neuve nous dépasse à bonne allure, elle
tourne à droite et s'arré'te dans un champ. Puis elle grimpe sur la remorque d'un tracteur qui
n'avait pas de conducteur... »
L'envie d'un toit fixe ou roulant rejoint un besoin premier de protection, de
sécurité dans le cocon. Comme le dit ce rêveur : « la seule différence c'est que le
toit-voiture mule plus vite que le toit-maison ; mais le comble du comble c'est de ranger le
cocon qui roule dans k garage du cocon qui roule pas !»
«C'est le petit chez soi du dehors». Voilà une formule qui synthétise
magistralement cette sensation de l'ailleurs traversé en sécurité. Dans cette
carapace qui ne s'est pas senti un peu tortue ?
On entend encore ceci : « On y est un peu comme chez soi :y manger, y dormir,
pouvoir fumer, écouter de la musique et même y faire l'amour bien que fa ne soit pas
toujours très pratique ! »8 Certains jeunes racontent comment ils utilisent la
voiture plutôt le samedi soir comme un lieu sûr pour boire, sans que les
parents et les voisins les surprennent. « C'est aussi un endroit pratique pour
surveiller les flics et jouer à cache-cache avec eux surtout s'ils sont plus bourrés que nous ».
C'est une façon de s'évader de ce monde adulte qu'ils repoussent autant qu'ils
souhaitent s'y indure. Un objet de transition peut-être ?
8 Le film de Bertrand Blier "Merci la vie" cité comme l'exemple du film de la
génération 91 à cause de l'univers sidéen qu'il ose dépeindre, entretient
vigoureusement la voiture comme élément indispensable de cette actualité. La
voiture est le lieu des simulacres d'amour, des embrasements agressifs et des fuites
libératoires pour les deux jeunes femmes héroïnes de ce film
16 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Pour les jeunes qui en parlent la voiture c'est aussi «k confort en comparaison du
bus et la chaleur en hiver»... «Elle nous protège quand il fait mauvais temps »... «Les
Volvo et les Saab avec leurs sièges chauffants c'est encore mieux qu'une cheminée !»... «On
y est à l'abri, au chaud ».
« Un petit nid douillet, relax et tout et tout... et tout le reste » proclamait la
publicité pour la Clio de Renault.
Si les conditions économiques deviennent difficiles, ou «si les parents vous
poussent à bout, on peut vivre dans sa bagnole, moi je l'ai fait, pendant plusieurs mois ». Ils
sont plusieurs garçons à raconter ce type d'aventure réelle et des rêves
associés, nocturnes ou éveillés :
« Des gens sont en train de me voler ma voiture, je reconnais deux copains, je les poursuis et
déplié avec un dormeur dedans et je j'arrive dans une maison. Dans le salon je vois un lit
sais que si on repke ce kt c'est ma R5. J'en suis sûr, je reconnais des détails : l'encadrement
du kt qui est k bas du châssis... »
Ou un autre rêve encore :
«J'étais en Angleterre et je mais une immense voiture anglaise, une Daimler: Au mikeu il
y avait comme une grande pièce vitrée avec un kt et dessus une femme morte en chemise
blanche. De vieux hommes et de vieilles femmes en larmes veillaient autour d'elle, dans cette
voiture. En fait la voiture se promenait ou plutôt tournait sur elle-même comme une toupie
sur des roues centrales qu'elle avait ».
Certains chômeurs ont fini par décider de vivre dans ce dernier objet dont ils
étaient propriétaires. Il leur en reste encore « l'impression d'être autonome, pas
attaché à un truc» alors que justement ils sont devenus entièrement dépendants
de ce morceau de territoire.
Sur le chantier d'Euro Disney sur le site de Marne-la-Vallée les intérimaires
du béton s'entassaient dans des estafettes ou des caravanes, mais ceux qui
préféraient la solitude ont vécu et dormi dans leurs voitures pendant des
mois jusqu'à l'ouverture du parc au printemps 92. La vie de ces « forçats de
l'intérim » comme les appelle Gérard Desportes le journaliste de Libération
(dans un article du 12 mars 1991), se répète de chantier en chantier. Le week-
end la voiture se remobilise pour un retour en famille.
On ne peut qu'être frappé de la polyvalence d'émotions et de fonctions
offerte par la voiture, qu'elle soit mobile ou immobile. «L'investissement
symbolique de la voiture comme prolongement de la maison est bien réel» dit Denis
Duclos en accompagnant sa réflexion de 40 photos mettant bien en évidence
cette utilisation de l'habitacle comme extension du territoire privé du
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 17
logements Donc au vu et au su des autres, puisque ce « musée de la
est permanent et exotérique, le territoire peut devenir chambre à quotidienneté»
coucher, salon de lecture, bar, chambre d'enfant ou niche à chien, lieu de
confidence et plus, lieu de rêve où l'on plane en fumée et stéréo ou
simplement poubelle du temps de vivre.
La fiction ne fait que refléter la réalité quand Tito Topin décrit cette pension
Pullman, garage semi-désaffecté où les locataires habitent des voitures
bonnes pour la casse, Mercedes, Citriien, Dyna Panhard, rangées au milieu
des flaques d'huile et des vieux pneus, sous la direction autoritaire et tendre
10 de Maman Pullman.
On se souvient aussi du décor qu'utilise Arrabal pour faire se rencontrer ses
personnages du « Cimetière de voitures » « dans le réalisme de la confusion : Elles
sont toutes vieilles, sales, rouillées. Les voitures au premier rang n'ont pas de vitres, mais des
rideaux en toile de sac. Pour les distinguer, on les appelle : "voiture 1", "voiture 2", "voiture
3", "voiture 4", "voiture 5". En avant et à droite de la scène, la "voiture A". Elle est
aussi garnie de rideaux en toile de sac en guise de vitres. Sur le toit de la voiture s'ékve une
Voilà. Le décor brossé par Arrabal lui-même» cheminée »...
Pour en terminer avec l'évasion il reste encore l'évasion finale ou ultime qui
peut se vivre en voiture. «Quand je roulais comme fa, à tombeau ouvert, l'expression
dit bien ce qu'elle veut dire, si je n'avais pas d'accident c'est que quelque part quelqu'un
voulait que j'existe, Dieu peut-être ; et revenir intacte de ces virées était pour moi la preuve
qu'il me voulait en vie» raconte Eliane. « Cet habitacle qui nous protège peut devenir
notre tombeau »...
Une publicité récente du Conseil Général et de la Préfecture de Haute-
Garonne montrait une sculpture à la César, un cube irrégulier de métal rouge
et doré avec des entrelacs d'acier argenté et de verre feuilleté brisé,
accompagné de ce slogan : « Il aimait bien sa voiture. Maintenant ils ne font
plus qu'un ». Replacée dans ce thème de l'évasion si prégnant dans tout ce
que nous entendons et vivons avec la voiture, cette publicité et ce bloc
fusionnel me semblent ajouter encore à la confusion. Je fais l'hypothèse que
cette image sert bien plus un désir d'évasion-fusion en-fin réalisée, qu'une
efficacité pertinente et une prévention raisonnable en termes de sécurité
routière.
9 Denis Duclos, L'automobile impensable, Centre de Sociologie Urbaine, Paris, 1976.
Rien n'a changé si on se réfère à quelques photos plus récentes de la collection que
je poursuis.
10 Tito Topin, Pension Pullman, Grasset, Paris, 1986.
11 Fernando Arrabal, Le cimetière de voitures, Christian Bourgois, Paris, 1968.
18 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
2 - Un outil de notre modernité
« Le besoin d'enclore et de cultiver la vie est indéracinement planté en chaque être ».
Goethe.
Lorsqu'on se penche comme je le fais sur les discours inspirés par la voiture,
on ne peut manquer de rencontrer la plupart des signes qui marquent notre
sentiment de la modernité, au sens de ce qui est contemporain, actuel, de
notre époque.
«La voiture c'est la vache à lait et la vache à emboles. Symbole de promotion sociale, de la
psychologie du conducteur, de la société de consommation de masse, de la pollution de
l'atmosphère, du plus vite, du plus grand stress ». Dans cette définition de la
modernité par un étudiant en Sciences Politiques de Barcelone la voiture
constitue le plus prégnant de ses symboles.
La posséder
La propriété de l'objet est le début de notre participation au monde moderne.
En avoir ou pas, la question ne se pose même pas à propos de la voiture : il
est inévitable d'en avoir une. Difficile, voire impossible de s'en passer. La
catégorisation se fait ensuite en fonction de la marque et de la cylindrée Elle
est devenue l'objet par excellence de consommation courante, symbole du
progrès technique et de la science triomphante. Le plus grand rêve à 18 ans,
garçon ou fille, c'est d'avoir une voiture. Nombre de parents le savent bien
qui n'attendent même pas le jour du permis pour mettre au garage la petite
voiture qu'ils donneront fièrement à l'élu-e de la carte rose, et tant pis si lui
ou elle est recalé-e, l'important c'est aussi d'avoir trouvé la «bonne occase »
et dans ce cas mieux vaut tenir que courir. Tenir quoi ? Un concept
mécanique à quatre roues, plus celle de secours bien sûr, qui tourne au quart
de poil, au kilométrage plutôt avancé, qu'on obtient en dessous de l'Argus,
mais qui a passé haut la mécanique le bilan technique et dont le moteur ne
fait pas d'huile, de seconde main certes, mais propre, entretenue, et qui n'a
jamais couché dehors, belle malgré quelques éclats de peinture, mais c'est rien
elle en verra bien d'autres quand il/elle la conduira. Voilà l'essentiel est dit.
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 19
Comment comprendre la revendication impérieuse de possession d'un tel
engin qui prend parfois un caractère d'urgence et d'intensité et qu'on retrouve
rarement liée à d'autres objets contemporains ?
Nous savons aussi que la possession d'une voiture se caractérise aujourd'hui
par le désir parfois brutal et profond d'en changer, de la renouveler et il est
rarissime d'opter pour un modèle inférieur dans la gamme. Ou alors c'est
pour accroître l'effectif motorisé familial et le modèle de petite cylindrée
devient propriété de la femme ou de l'adolescent majeur. «Quand j'ai eu k
permis mon mari a gardé la grosse BM, moi je préfee une plus petite, je me sens plus à
l'aise» dit Marie-Hélène. On tient particulièrement à un modèle précis de cet
objet, mais c'est au concept lui-même qu'on est indissociablement lié. «Je
viens de me commander la Golf 130 CV, raconte un autre rêveur, il y a un moment
que çà me démangeait, j'ai pris un toit ouvrant électrique. Danielle, du coup n'a pas re'sisté
et revend la sienne qui a un an pour s'acheter la 80 CV en diesel toujours ! » Dans cette
auto-reproduction à l'infini il y a toujours un détail qui change la sensation et
donc l'émotion, et qui rend possible et plaisante la surenchère.
Le progrès
Un autre signe de la modernité c'est forcément le progrès. « C'est un objet de la
modernité, qui fait croire à la modernité en poussant les individus à s'exorciser dans la
croyance au progrès» écrit une étudiante en sociologie de Genève.
L'affiche éditée à l'occasion du centenaire de l'automobile en France, 1884-
1984, évoque pour les jeunes étudiants qui la découvrent, «la rapidité des
changements et des performances depuis un siècle » Comme si la vitesse de la voiture
était l'exact équivalent de la vitesse du progrès et avec la conviction qu'elle
tient encore une place privilégiée pour un développement croissant et de
nouvelles perspectives technologiques.
20 Conduire et se conduire - Du monde de à voiture au monde social
Affiche du centenaire de l'automobile
Luigi Castiglioni.
Photo M.P.
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 21
Le temps automobilisé, du passé au futur c'est elle, et dans une envolée
cosmique elle reste aussi celui de la conquête des distances.
De ce point de vue la voiture s'inscrirait plutôt dans une expérience intime et
directe de la durée saisie à la manière de l'intuition bergsonnienne. Ce dessin,
d'une facture vieillotte, représente une voiture vue de dessous, comme
volant, avec des traits de couleurs vives prolongeant les faisceaux lumineux
des phares ; il symboliserait bien la durée déroulée, justement sous les roues
et par les roues de cet objet de mesure de l'espace qui sert également à la
mesure du temps. La voiture devient alors l'Objet universel, celui qui
organise la continuité avec le passé tout en contenant l'essence d'un devenir
encore plus prometteur. Elle est avenir d'une trajectoire et elle objective ainsi
la durée. Elle contient en même temps le thème de la technologie de pointe.
De plus, elle renvoie à un «patriotisme français symbolisé par les couleurs du drapeau
qui représente le prestige de notre avance dans k domaine de l'industrie automobile ».
Adhère qui voudra, le dessin de la voiture avait cette force de persuasion.
Une jeune femme portugaise résume l'affaire. «Lit voiture, c'est l'image du monde
moderne, matérialiste, acte toujours pressé ».
Ce « toujours pressé » nous renvoie à nouveau à la vitesse dont la maîtrise
individuelle est devenue l'une des composantes essentielle de notre vie
quotidienne de cette fin de siècle. C'est une valeur utilitaire significative de la
modernité que la voiture remplit au côté d'autres objets comme l'ordinateur.
«Profiter, gagner, prendre, réduire, passer k temps, être k signe de notre temps, s'inscrire
dans la mémoire collective, c'est-à-dire dans la durée et être temps de l'instant » : voilà les
types de rapport au temps qu'elle nous offre. Cette pluralisation frise
l'exhaustivité.
La voiture nous inscrit et s'inscrit dans la durée, nous venons de le voir et ces
discours nous le confirment, mais elle marque aussi l'instant. C'est un signe
majeur de son ambivalence que de nous situer à la fois dans la durée et dans
l'expérience immédiate et décisive de l'instant. Nouvelle et magistrale
expérience de confusion.
C'est avec Bachelard que nous pouvons essayer d'appréhender cette
intuition de l'instant 12 . «Qu'on se rende donc compte que l'expérience immédiate
du temps, ce n'est pas l'expérience si fugace, si dcile, si savante, de la durée, mais
bien l'expérience nonchalante de l'instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce
12 Il faut relire de Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant, Ed. Stock, Paris, 1931,
1992, plus particulièrement les pages 14 à 56, où il tente de situer entre la thèse de
Bergson et celle de celle de Roupnel « la vraie réalité du temps», ce qu'en fin de compte
la voiture réussit pleinement.
22 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don
d'un instant ».
La voiture nous propose ce don selon trois modalités :
- d'abord par référence à elle-même : «L'année de mon mariage, c'était
tannée où j'ai acheté l'Austin, c'est comme cela que je m'en souviens !» ou « quand tu es
née nous avions la R16 ».
- ensuite par l'expérience même de la conduite. Conduire une
voiture c'est prendre en compte la succession d'instantanés, l'enchaînement
de moments fugitifs et de situations uniques et sans cesse renouvelées que
représente l'environnement routier. Cette multiplicité des situations est telle
qu'il est absolument impossible d'en faire une check list exhaustive au
contraire de ce qui se passe pour le pilotage d'un avion, et donc d'apprendre
à conduire entièrement sur un simulateur.
- et encore par le caractère dramatique de l'instant qui vient
d'arracher la vie de celui ou de celle qui conduisait, plus celle de quelques
autres çà et là, et qu'on nomme accident. Accident, pour rappeler
probablement que ce moment n'est qu'une coupure artificielle entre deux
instants imposant ainsi sans conteste la sensation de rupture et l'intuition du
discontinu.
Dans cette organisation pourtant meilleure de notre temps que la voiture
offre, nous avons vu qu'elle est temps de passage, c'est-à-dire trans-port ;
qu'elle est temps rattrapé dans ce nouveau rapport à l'autonomie, à
l'indépendance, à la liberté ; qu'elle sert notre conquête individuelle de
domination du temps et de maîtrise de l'espace. Enfin elle est temps
foudroyant dans l'accès brutal à la rencontre mortelle.
Conquête de la vitesse
Dès ses débuts l'automobile a été ressentie comme un moyen de mettre un
pays tout entier à portée de main comme le dit C. Studeny 13 quand il
rapporte les impressions inoubliables que Marcel L'Herbier garde d'un aller et
retour Paris-Sens en 1905 : «Nous filions, le coeur bondissant, sur ha route caillouteuse,
et pour moi c'était la révélation d'un pouvoir impensable : la soudaine maîtrise de lEeace-
Temps. La France accourait de ses plus beauxpesages à notre rencontre collégienne ».
13 Christophe Studeny, L'invention de la vitesse, France, XVIIIe-XXe siècle, Editions
Gallimard, Paris, 1995. p.315.
Les mondes de la voiture : quelques points de vue 23
C'est parce qu'elle offre à chacun, à chacune, un vécu nouveau de la vitesse,
c'est-à-dire un rapport évident entre l'espace parcouru et le temps mis à le
parcourir, qu'elle est notre véhicule de mobilité sans effort, pour ne pas dire
d'immobilité sublime. Même Achille, qui pourtant était le plus rapide des
héros grecs, ne pouvait pas malgré tous ses efforts rattraper la tranquille
tortue pour peu qu'on accorde à celle-ci le bénéfice d'un départ anticipé.
Zénon d'Elée démontre qu'il faut un temps infini pour cette course et
qu'Achille n'atteint jamais la tortue si on pense séparément l'espace et le
temps. Mais pour nous qui pensons et maîtrisons individuellement l'espace-
temps grâce à la vitesse de nos voitures-carapaces, cette démonstration tient
du paradoxe puisque nous avons appris à vivre et à agir la loi même du
mouvement. Nous avons à portée de mains et à chaque instant avec la
voiture, la possibilité de mettre en oeuvre individuellement, je veux bien dire
tous, toutes et chacun, chacune pour soi, cette valeur sociale moderne
fondamentale que résume le mot vitesse.
«J'avais une grosse voiture avec un turbo, un truc qui booste, fa vous arrache les oreilles de
la tête, en un rien de temps, vous avez k temps de rien voir, c'est une horreur ! Mais bon
c'est un plaisir ! »
Quand j'ai demandé à plusieurs centaines d'individus, conducteurs ou non,
d'écrire à quoi leur faisait penser le mot VITESSE, j'ai pu découper dans la
longue liste proposée trois thèmes principaux :
- celui des objets de la technicité moderne à l'intérieur duquel la voiture arrive
en position forte, comme si elle était devenue un référent naturel, un repère
incorporé, inscrit dans nos corps.
- ensuite celui qui regroupe des préoccupations sociales liées à la vitesse,
comme « changer les mentalités », «reeecter les autres », « vivre dans notre temps »,
« associabikté »...
- et enfin celui de l'aboutissement de l'action d'aller vite : « dépasser», «se
dépasser», « se prouver », «atteinte à la liberté », « mor t », «folie ».
Il est intéressant de noter comment avec la voiture dépasser est proche de se
dépasser 14 Ce double dépassement simultané n'est pas sans rappeler que
passer devant les autres permet du même coup d'aller au-delà de soi-même.
Il faudrait prendre en compte l'expression de cette sensation au moment de
l'apprentissage à la conduite.
14 Impossible de ne pas associer, dans ces jeux sur le sens, cette constatation actuelle
avec le titre de la chronique de Pierre Viansson-Ponté dans le Monde du 27-28 mars
1976 : «La vitesse c'est dépasser» en écho au slogan de la sécurité routière de l'époque :
«La vitesse c'est dépassé ».
24 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Un autre paradoxe de cette modernité que nous propose la voiture c'est la
simulation en temps réel. Dans tout apprentissage d'une technologie
sophistiquée il existe une phase de simulation ou d'apprentissage sur
simulateur. « La capacité de simuler l'environnement et ses tiactionsjoue certainement un
rôle essentiel pour tous les organismes capables d'apprentissage» dit Pierre Lévy15, qui
poursuit : « La simulation, que l'on peut qualifier d'imagination assistée par ordinateur,
est donc sans doute du même coup un outil d'aide au raisonnement beaucoup plus puissant
que la vieille logique formelle qui reposait sur l'aphabet.. La simulation convspond plutôt
aux étapes de l'activité intellectuelle antérieures à l'exposition raisonnée : le
bricolage mental les essais et meurs ». Il se trouve que cette phase de simulation
lors de l'apprentissage de la manipulation de la voiture se fait justement en
voiture, sur la chaussée, en situation réelle. Tous les simulateurs
d'apprentissage, tous les essais pour décaler le temps d'apprendre du temps
de vivre en voiture ont été plus ou moins voués à l'échec. La voiture tout
entière est le plus vrai des simulateurs. L'habitacle posé sur la chaussée
devient le lieu le plus efficace de la simulation. La voiture oblige celui ou celle
au volant à se créer une banque d'images mentales qui fonctionnent un peu
comme des modèles qu'il faut savoir utiliser en conduite au moment où la
situation extérieure l'exige par la ressemblance qu'elle propose. En réalité la
situation extérieure rencontrée n'est jamais vraiment superposable au modèle
engrammé. Pourtant ces schémas mentaux ne sont pas imaginaires, ils ont
correspondu à un moment à la réalité d'une situation sur la route ; mais il faut
inévitablement les corriger et les recorriger en fonction de l'acquisition
d'expérience, 16 c'est-à-dire de la mise en situation dans un environnement qui
évolue sans cesse. C'est l'instant qui est maître du jeu, la voiture est
ordinateur, ordinatrice du temps réel, elle valorise le moment opportun, elle
est vérité dans cet instant et dans ce lieu.
On entre avec elle dans la manipulation absolue de soi-même et des autres.
Conquête de l'autonomie de la mobilité
Avant même la conquête de la vitesse, celle de l'autonomie de la mobilité
apparaît comme une victoire de la modernité. La voiture, on ne l'oublie pas,
15 Pierre Lévy, Les technologies de l'intelligence, Editions La Découverte, Paris, 1990.
p.140 et passim.
16 C'est pourquoi les études montrent qu'il faut au moins 3000 kilomètres pour
acquérir, quand on débute, une expérience minimale de la conduite.
Les mondes de k voiture : quelques points de vue 25
est d'abord un moyen de transport moderne, pratique, utile et indispensable
de nos jours.
Cette banalité n'en est plus tout à fait une si l'on se souvient, en relisant
notamment F. Wasservoge1, 17 que c'est la voiture comme mode de transport
qui a permis « les rurbani salions » des années 70, dessinant ainsi le paysage de
notre modernité. Ce condensé de rural et urbanisation recouvre deux réalités
d'habitats qui ne sauraient exister sans ce mode de mobilité individuelle
qu'assure la voiture. Il s'agit des zones suburbaines, qu'elles soient banlieues
dortoir ou couloirs d'échange entre deux ou trois villes, et aussi des zones
rurales denses mais mal desservies en commerces, écoles... et que seule la
voiture permet de relier facilement. Dans tous ces cas, les transports en
commun ne peuvent irriguer finement des territoires et le succès de la
voiture, qui de plus évite les ruptures de charge, 18 a incontestablement été
assuré par ce parti pris d'urbanisation.
«C'est un men de transport indispensable, puisque l'espace en 90 est organisé autour de
la voiture. Ce symbole de liberté et de réussite sociale s'impose avec une telle force idéologique
qu'on en arrive à Genève aujourd'hui à saturation de la circulation, du bruit et de la
pollution. Celle-ci dépasse à un tel point les normes en vigueur, que de à en 89 les autorités
parlaient d'une réglementation incroyabk circuler un jour sur deux, les jours impairs par
exemple, pour assainir l'atmosphère ». (extrait d'une dissertation). On a mesuré
depuis peu la popularité de cette décision en France.
Si on la laisse en roue libre l'automobile alimente des projets de vie et valorise
une organisation du temps chacun pour soi, mais qui globalement multiplie
les déplacements. Cette accoutumance à la voiture par surdétermination de
son usage n'a paradoxalement pas servi à « l'intégrer à la banalité du monde
moderne, au même titre que l'eau, le gaet l'électricité : autant de biens dont l'usage va de
soi et que l'habitude soustrait au discours» comme l'écrivait il y a plus de 20 ans
Luc Boltanski. 19
17 François Wasservogel, L'auto immobile, Denoël, Paris, 1977. pp. 145-147.
18 C'est-à-dire qu'elle supprime les changements de mode de transport au cours d'un
même déplacement : changer de train, prendre un car, puis un métro etc.
19 in : Luc Boltanski, Les usages sociaux de l'automobile : Concurrence pour l'espace et
accidents, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n°2, 1975. p.27.
26 Conduire et se conduire - Du monde de la voiture au monde social
Instrument de pouvoir individuel et social
En tant que moyen de transport, la voiture n'est pas seulement outil
d'évasion, mais aussi souvent outil de travail.
L'analyse des petites annonces des journaux spécialisés des grandes
agglomérations montre qu'en province, même pour du baby sitting ou des
gardes à domicile la voiture devient un élément indispensable du curriculum
vitae : Trouvé dans le « Publi 31 » de Toulouse, mars 91 et reproduit chaque
semaine dans ce type d'annonces : « Cherche JF sérieuse pour garder 2 enfants 5 et
7 ans de 16 heures 30 à 19 heures 30, sauf merend voiture indispensable. Tek. » «Pour
tenir compagnie dame âgée valide et ménage, tous les après-mica; ch. dame sérieuses références
sachant conduire. Tel... » etc.
La Maison de la Promotion Sociale de Chambéry, comme celle de
nombreuses autres villes, forme à la conduite des femmes immigrées pour
leur donner une chance supplémentaire de trouver du travail dans la région.
Le jour où Nassera, Aïcha, Zahide ont cherché un travail on leur a demandé
le permis B même pour faire des heures de ménage ou de couture. D'un
bout à l'autre de l'Europe aujourd'hui la voiture est devenue le moyen de
déplacement le plus pratique, celui qui, en faisant liaison entre individuel et
social, assure notre intégration modulée dans la collectivité.
On classera encore dans la modernité cette idée que le rapport dominant-
dominé n'est pas joué une fois pour toutes par la naissance, la fortune, le
sexe, etc. La voiture sur cet axe permet tous les retournements. Au départ, il
y a bien sûr celui ou celle qui est au volant : il ou elle signale, appelle,
klaxonne, ralentit et frôle, mais ne quitte pas sa voiture, c'est le jeu classique
de la drague. Le ou la draguée doit avoir une vitesse inférieure ou nulle. Les
rues piétonnes des coeurs d'agglomération ont mis fin à ce jeu, mais
l'autoroute et son espace à la fois large et ouvert, d'où il est cependant
impossible de s'échapper, se prête parfaitement à cette parade sexuelle
moderne. Il faut d'abord repérer ou être repéré, puis suivre, dépasser en
fixant du regard, ralentir, mettre le clignotant à droite comme un « suivez-
moi» à la première aire de repos, jouer du rétroviseur et de l'appel de phares,
pour enfin se faire proposer un pot au ralentissement d'un péage. Certaines
de nos récitantes racontent le plaisir un peu coupable de ce type de drague « à
condition d'être seule et de se prêter au jeu ». «J'ai accepté comme çà une fois de m'arrêter à
une de ces cafétéria de station-service sur M6 sur l'insistance d'un conducteur d'une R25
V8, turbo - tous les détails comptent dans ces moments-là - après une centaine de kilomètres
de poursuite:jeu. Mon coeur battait fort. Je le suis sur le parking. Je me gare à deux places de