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MONDIALISATION, PAIX, DÉMOCRATIE ET DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE : l'expérience gabonaise

De
219 pages
Jean PING analyse en profondeur les liens du triptyque paix-développement-démocratie. S’il refuse la « diabolisation » systématique de la classe politique africaine, l’auteur n’en souligne pas moins les contradictions voire les errements. Jean Ping s’interroge : pourquoi ? Comment ? La réponse se trouve dans les rapports entre les hommes et leur sens du dialogue, dans les institutions et leur stabilité, dans le partage des valeurs.
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MONDIALISATION,

PAIX, DÉMOCRATIE EN AFRIQUE: GABONAISE

ET DÉVELOPPEMENT L'EXPÉRIENCE

Collection Études Africaines
Dernières parutions

Silvère Ngoundos IDOURAH, Colonisation et confiscation de la justice en Afrique, 2001. Alain MENIGOZ, Apprentissage et enseignement de l'écrit dans les sociétés multilingues, 2001. Pierre ERNY, Essais sur l'éducation en Afrique Noire, 2001. Mathurin C. HOUNGNIKPO, L'Afrique au passé recomposé, 2001. Léon MATANGILA MUSADILA, Pour une démocratie au Congo Kinshasa,200l. Raphaël NTAMBUE TSCHIMBULU, L'Internet, son Web et son E-mail en Afrique, 2001. Julien CONDE, Abdoulaye-Baïlo DIALLO, Une ambition pour la Guinée, 2001. Mahamoudou OUEDRAOGO et Joachim TANKOANO, lnternet au Burkina Faso: réalités et utopies, 2001. Tidiane N'DIA YE, L'empire de Ckaka Zoulou, 2001. Mwayila TSHIYEMBE, Etat mu/tination et démocratie africaine, 2001. Marc BELLITO, Une histoire du Sénégal et de ses entreprises publiques, 2001. Yves Ekoué AMAIZO, L'Afrique est-elle incapable de s'unir, 2002. Roger Bila KADORE, Histoire politique du Burkina Faso (1919-2000), 2002. Franck HAGENBUCHER-SACRIPANTI, Le prophète et le militant (Congo-Brazzaville), 2002. Souga Jacob NIEMBA, Etat de droit, démocratique, fédéral au CongoKinshasa,2002. Pierre ERNY, L'école coloniale au Rwanda (1900 -1962),2002. Rita Mensah AMENDAH, Mosaïques africaines, 2002.

Jean PING

MONDIALISATION,

PAIX, DÉMOCRATIE EN AFRIQUE: GABONAISE

ET DÉVELOPPEMENT L'EXPÉRIENCE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-2707-7

PREFACE
Réuni au Caire, en avril 2000, le sommet Union européenne-Afrique, premier du genre, est passé pratiquement inaperçu alors que, pour la première fois, le continent s' y était présenté de manière unie, surmontant ses clivages géographiques, culturels et linguistiques. La nature des débats, comme la variété des sujets abordés, allant de la dette aux biens culturels, en passant par les mines antipersonnel et les nouvelles technologies y avaient montré la volonté des Africains d'engager un véritable dialogue politique global allant au-delà de la simple mise en oeuvre de mécanismes tels que le processus de "Barcelone", la filière UE-ACP ou encore l'accord DE-Afrique du Sud. C'est d'ailleurs de ce sommet qu'est partie l'interpellation africaine des pays du G 8, devenue le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD). Cette volonté est plus actuelle que jamais et l'ouvrage de Jean Ping, qui s'inscrit dans cette nouvelle perspective africaine, mérite tout notre intérêt. Ayant le sentiment de n'être souvent pas écouté, ce qui est encore pire que de ne pas être entendu, l'auteur y exprime son agacement à l'égard des " donneurs de leçons". Mais, comme chez beaucoup d'Africains qui ont le sens profond du respect de l'autre, il le dit sans acrimonie, avec la volonté de

s'expliquer posément, et de mener le débat dans un esprit constructif, sans pour autant ignorer les faiblesses ou les contradictions de la communauté internationale, expression qu'en ce qui me concerne je n'ai jamais employée qu'entre guillemets tant elle reste encore un objectif. Le Ministre d'Etat du Gabon fait partie de cette génération africaine formée à la charnière des années 70-80, appelée très tôt aux responsabilités, rompue à toutes les formes de la diplomatie moderne, mais qui a su conserver la profondeur humaine et la sincérité africaines. A titre personnel, j'ai eu un grand plaisir à travailler avec ses représentants et ai noué avec eux de nombreuses relations d'amitié. En matière de politiques de développement, la fin du XXème siècle aura été marquée par le " consensus de Washington", issu de l'idéologie libérale qui a triomphé en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et dans les institutions de Bretton Woods sous la forme «ultra» puis a été imposée par celles-ci à l'ensemble des pays qui dépendent d'elles. Prétendant transposer dans les économies émergentes et en développement des recettes et des politiques que les pays occidentaux eux-mêmes n'avaient pris le risque d'appliquer à leurs propres économies qu'à un stade beaucoup plus avancé, ils ont érigé en dogme que seules la déréglementation, la libéralisation et l'ouverture permettaient la croissance. Comme si tout sens du processus historique et toute mémoire des étapes du développement avait été perdues. Il est étonnant qu'il ait fallu attendre les

accusations fortes et argumentées d'un Joseph Stiglitz sur les dérives du FMI pour que ce débat soit rouvert, de gré ou de force. Comme cet ouvrage le démontre bien, ces conceptions avaient justifié l'application à l'Afrique d'une panacée, d'une stratégie unique de développement des pays pauvres fondée sur l'intégration rapide à l'économie mondiale par abandon de toute autre politique publique que la garantie apporté aux investissements étrangers et le fonctionnement des infrastructures qui les sécurisent. Alors même que les politiques asiatiques, souvent citées comme références libérales ont été elles-mêmes en partie dirigistes ! Ces réflexions se trouvent confortées par les statistiques vérifiant les effets concrets de la mondialisation. Il n'y a aucune raison pour que spontanément, les fruits de la croissance et des échanges se répartissent de manière égale. Mais là, l'écart se creuse régulièrement; de plus, comme par hasard, l'Afrique figure toujours à la dernière place du tableau. A bout d'arguments, on évoque alors pour elle un problème de retard à l'allumage. Et encore, cette présentation des faits, qui n'est pas caricaturale, ne tient pas suffisamment compte des obstacles extérieures, des règles ou normes imposées par les pays industrialisés ou de leurs pratiques unilatérales. L'Union européenne continue ainsi à appliquer des taux plus élevés aux produits agricoles transformés provenant des pays d'Afrique qu'aux produits primaires. La déstabilisation de la filière cotonnière africaine, qui pourtant fait vivre

des millions de personnes, par l'interdiction préconisée par la Banque mondiale de toute subvention à la production devient incompréhensible lorsque l'on songe à l'appui apporté par l'Etat américain à ses producteurs. Les privatisations menées tambour battant, l'étouffement de facto des initiatives entrepreneuriales locales, les dérégulations exigées, tout cela a détruit des industries qui débutaient grâce à des protections dont les pays développés s'étaient dotés au début. L'auteur se fait ainsi l'écho du sentiment très répandu en Afrique et dans tous les pays en développement que l'on applique deux poids et deux mesures selon la puissance des pays, ce qui est intolérable.
Pourtant cet ouvrage salutaire insiste quand même sur la nécessité pour l'Afrique de ne pas s'apitoyer sur son sort, de compter sur ses propres ressources et de poursuivre des politiques économiques plus saines. Les unions régionales, défendues par le Président Omar Bongo qui fut de longue date le promoteur d'une coopération entre pays d'Afrique centrale, au-delà de la seule zone franc, sont également une réponse appropriée.

Jean Ping pose tout aussi clairement dans son ouvrage.les enjeux institutionnels et politiques. Je partage largement son analyse sur le rôle encore indispensable de l'Etat dans la mondialisation. Certes les Etats sont partout affaiblis par l'évolution politique, juridique, économiques et sociale, et en Afrique, plus qu'ailleurs, les Etats ont tendance à s'effondrer sous

les pressions ethniques, religieuses ou sociales internes, à quoi s'ajoutent souvent, causes ou conséquences, des agressions extérieures. Le terrorisme international, les trafics en tout genre, les mouvements migratoires erratiques trouvent ensuite dans ces situations un terreau fécond. Autant de raisons pour réhabiliter contre les thèses ultra-libérales

le rôle des Etats et pour admettre la « société civile»
comme un complément, un stimulant et un contrepoids, mais par comme une panacée et un substitut aux Etats. Il y a d'ailleurs l'exemple de la République démocratique du Congo qui témoigne de la vivacité et de la force du sentiment national malgré l'immensité du pays et les tentatives de partition. Cette résistance est prometteuse car elle prouve que l'éclatement des pays africains n'est pas une fatalité. En matière de démocratisation, dont j'ai toujours rappelé qu'il avait été historiquement le résultat d'un processus, et non d'une conversion instantanée, notre rôle est d'encourager dans chacune de ces sociétés, son potentiel démocratique plutôt que de menacer ou de sanctionner. Dans cette perspective, cet ouvrage le montre bien, il ne faut pas admettre que la mondialisation conduise de fait à la disparition de l'Etat. En revanche, sa reconfiguration, son adaptation, dans les cas externes, sa reconstruction sont indispensables. Cet Etat moderne, issu à la fois de la tradition libérale par l'acceptation d'un rôle croissant de la « société civile» dans les conditions que j'ai rappelées et d'une tradition plus «jacobine» assurant de vrais

services publics, paraît mieux à même de défendre l'intérêt général et les biens publics mondiaux, surtout s'il s'appuie sur des instances de régulation internationales renforcées. On voit que s'appuyant sur la riche expérience gabonaise, Jean Ping fait entendre une forte voix africaine moderne, authentique et exigeante. Pour de multiples raisons devraient y être sensibles les Français, la comprendre, la relayer au sein de l'U.E, de l'OMC, des institutions de Bretton Woods. Jean Ping, après d'autres, nous dit que si nous croyons à nos valeurs, et nous y croyons, si nous voulons qu'elles deviennent universelles, et nous le voulons, si tout simplement nous pensons ce que nous disons, nous devons changer, corriger en profondeur les règles selon lesquelles la mondialisation s'étend, en Afrique comme dans le reste du monde et qu'il y a urgence.

Hubert V édrine août 2002

INTRODUCTION

Dans I'histoire de la pensée politique occidentale, les concepts de paix, de démocratie et de développement, dans leurs inter-relations fort complexes, ont, presque toujours, alimenté de vastes débats. Déjà au 18èmesiècle, deux VISIons radicalement opposées s'affrontaient sur cette question. D'un côté, ceux pour qui la société capitaliste naissante n'inspirait rien de bon. Selon eux, le commerce, le libre-échange et la division du travail, y compris la levée d'armées professionnelles, pouvaient, par le biais de la richesse qu'ils engendraient, corrompre la vertu républicaine et la liberté politique et constituer une sorte de menace à la paix. De l'autre, cel;lx qui considéraient que le développement des échanges, l'extension des marchés et la division du travail créaient la prospérité collective et le bienêtre individuel favorables à la paix et à l'éclosion d'une nouvelle forme de libertés plus modernes. Pour ces derniers, la paix, la démocratie et le développement se renforcent mutuellement. C'est la seconde VISIon, celle de la «démocratie libérale capitaliste» et de sa version contemporaine - la « démocratie de marché» - qui a finalement triomphé en Occident. Mais depuis la fin des années 80, caractérisée par le passage du monde bipolaire au monde global dans lequel nous sommes, tous les autres pays de la planète et plus particulièrement ceux d'Afrique, sont instamment invités à suivre le bon et unique exemple occidental.

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De fait, la chute, en novembre 1989, du mur de Berlin et l'implosion, en décembre 1991, de l'URSS ont marqué la naissance d'une Nouvelle ère qui suscite des espérances et des angoisses, des enthousiasmes et des déceptions. Ce Nouvel Ordre Mondial se caractérise principalement par la fin de la guerre froide, la victoire planétaire de la démocratie et du capitalisme ainsi que l'exaltation de la paix universelle, des Droits de l'Homme et de l'Etat de Droit. Il milite activement en faveur de l'exportation à l'échelle mondiale du modèle occidental dont il prône la vocation universelle et qu'il présente comme la réponse aux défis contemporains et comme la « forme finale du gouvernement humain» (voir Francis Fukuyama et la « fin de l'histoire »). Dans cette nouvelle approche, l'Etat-nation « fort », détenteur du monopole de pouvoir, ciment de l'unité nationale, garant légitime de la paix, de la souveraineté, de l'ordre et de l'intérêt général, est remis en cause. Il est ainsi de plus en plus contesté par le réveil des ethnies, la montée des revendications identitaires et séparatistes et l'émergence de la société civile; il est aussi contourné par le phénomène de la mondialisation, l'extension du domaine cédé aux intérêts privés et les nouveaux pouvoirs des médias de masse; il est enfin concurrencé par l'autonomie des régions et l'extension des pouvoirs locaux nées des politiques de décentralisation et des expériences de démocratie locale. «L'Etat fort» d'antan cède ainsi la place à « l'Etat faible» d'aujourd'hui et demain peut-être, à l '« Etat minimal» dont rêvent les néolibéraux ou à l' « Etat-monde» dont parle déjà Thierry Wolton dans la fin des Nations.

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En attendant, l'Etat moderne, dans sa forme actuelle, est non seulement un Etat de droit mais surtout un Etat démocratique. Vu sous cet angle, l'Etat «autoritaire» du tiers-monde, nouvel accusé qui a pris la place de l'impérialisme, est régulièrement convoqué au procès du sous-développement et dénoncé comme le véritable obstacle à la paix, au progrès économique et à la démocratie. La démocratie, elle-même considérée, il y a encore moins de deux décennies, comme incompatible avec le développement, est devenue un préalable, une condition sine qua non de celui-ci. «Il n'y a pas de développement sans démocratie» et « les démocraties ne se font pas la guerre », affirment avec force les postulats à la mode. D'où l'exigence des profondes réformes politiques et des vastes ajustements démocratiques qui sont à la base des conditionnalités politiques imposées par les pays riches. Au plan économique et social, la primauté, naguère incontestable du rôle de l'Etat dans le développement, est aussi remise en question. Autrefois, l'Etat-providence ou l'Etat entrepreneur construisait des routes, des ports, des hôpitaux et des écoles; il gérait aussi des mines, des industries, des chemins de fer ainsi que des services et des prestations sociales; il exploitait les postes, les télécommunications, l'électricité, le gaz, l'eau, etc... Cet Etat dirigiste, moteur et agent privilégié du développement, est désormais perçu comme un Etat-prédateur, un gêneur et un frein au développement. Il doit par conséquent se désengager des activités économiques, et ce désengagement a pour corollaire l'extension du rôle des marchés. D'où l'impératif des réformes économiques et des «Ajustement Structurels» qui sous-tendent la politique des conditionnalités économiques chères aux bailleurs de fonds. 7

Face à ce mariage obligatoire des réformes politiques et économiques, la quasi-totalité des jeunes pays africains, pris dans le grand mouvement de la mondialisation, se sont vus dans l'impérieuse nécessité de s'adapter et de procéder à une longue série d'ajustements. Ils ont ainsi mis fin au parti-Etat, promulgué de nouvelles constitutions fondées sur des normes démocratiques universalisées et organisées, sous haute surveillance internationale, des élections compétitives. De même, ils ont abandonné l'Etat-Providence et l' EtatEntrepreneur; ils ont banni tout interventionnisme, assaini leurs politiques macro-économiques et donné tous les pouvoirs aux marchés. Les temps ont radicalement changé; des pans entiers de la souveraineté des Etats ont d'ores et déjà été abandonnés; les gouvernements ont été dépouillés d'une partie importante de leurs traditionnelles prérogatives politiques, économiques et sociales; la bonne gouvemance, la rigueur budgétaire et monétaire sont devenues les maîtres mots; l'économie s'est de plus en plus imposée au politique et la « société d'information» a inondé tous les aspects de la vie des peuples. Cette nouvelle approche globale et indifférenciée présente l'avantage de fournir aux pays africains une grille explicative simple et une réponse passe-partout aux problèmes contre lesquels tous les remèdes ont jusqu'ici échoué. Elle a cependant l'inconvénient d'occulter la complexité de leurs réalités socio-historiques. Ainsi par exemple, sont éludées les questions culturelles, religieuses et identitaires pour lesquelles s'affrontent et s'entre-tuent actuellement tant de communautés ethniques ou religieuses. Axelle Kabou, dans un ouvrage intitulé Et si l'Afrique refusait le développement?, s'était insurgée à ce propos contre «la conception africaine post-indépendantiste de la culture et de 8

la tradition» qu'elle considère comme un «frein au développement ». C'est dire que l'on ne peut faire l'économie d'une réflexion sur cette question. De même, reste inexpliqué le fait qu'en dépit de toutes les profondes et multiples réformes préconisées et effectivement opérées depuis plus d'une décennie, l'Afrique, contrairement aux prévisions et prédictions, recule et s'enfonce plus que jamais dans le marasme politique, économique et social. La pauvreté et l'exclusion gagnent du terrain; les capitaux et les investisseurs s'enfuient; la marginalisation croît; les zones de conflit et de non-droit prolifèrent. Sur quoi juger une politique autrement que sur des résultats? Aussi, est-on en droit de s'interroger sur l'impact réel de cette fièvre démocratique et néolibérale qui a atteint le continent noir. Pourquoi les rêves de paix universelle, de protection des droits de l'homme, de prospérité partagée, de paradis économique et de Nirvana social qui sous-tendent cette fièvre se sont-ils brusquement transformés chez nous en véritables cauchemars? Comment expliquer le fait qu'à travers les frontières africaines comme à l'intérieur des celles-ci, on échange désormais des coups à la place des produits et services? Quelle est, dans ce sombre contexte, la part de responsabilité des Africains eux-mêmes? Quels sont les effets des injonctions extérieures et notamment celles des politiques des conditionnalités trop souvent perçues comme des diktats? Comment, à l'heure des choix, réagir efficacement à tous ces défis? Autant de questions qui demeurent encore sans réponses satisfaisantes. Notre propos, dans cet ouvrage, sera de procéder, dans le domaine qui nous intéresse ici, à une étude comparative du cas gabonais avec d'autres expériences, singulièrement 9

africaines. Nous essayerons, à travers cette étude, d'esquisser des pistes de réflexions et d'actions sur les rapports interactifs qui existent, dans le contexte historique de la mondialisation néolibérale, entre paix, démocratie et développement en Afrique.

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CHAPITRE I - GUERRE ET PAIX EN AFRIQUE
"Quand même vos espérances auraient été trompées, non seulement sept fois, mais septante fois sept fois, ne perdez jamais l'espérance" F. LAMENNAIS

A l'inverse de la guerre, la paix, selon le Professeur Ruben Mendez de l'Université de New- York, "est un Etat de relation entre peuple et nations auquel tout le monde aspire ou qu'il souhaite maintenir. En dehors de conquérants pathologiques, de profiteurs de toutes sortes, de sadiques et de masochistes, qui préféreraient une situation de guerre, la paix peut être considérée comme un bien public universel. C'est la situation la plus propice à la survie humaine dans une société et c'est une condition nécessaire à la satisfaction des besoins ou au bien-être de ses membres. Sans la paix, nous ne pouvons pas jouir des petits plaisirs de la vie quotidienne. C'est un prérequis à la poursuite du bonheur et à tout développement social et humain."} Pour Federico Mayor, alors Directeur Général de l'Unesco, «une paix durable est la condition préalable de l'exercice de tous les droits et devoirs de l'être humain... ». La Paix apparaît ainsi comme l'objectif primordial de toute société, le bien le plus précieux des peuples et l'indispensable terreau où doivent germer le développement et la Démocratie. Il s'agit donc pour les Africains d'une préoccupation si essentielle à leur survie, déjà si précaire, qu'elle soulève notamment la question de savoir quel usage en a-t-on fait.
cf. "la guerre et la paix dans le contexte des finances publiques internationales et de la mondialisation" in : l'Afrique face aux défis de la mondialisation, ONU/Cameroun par Ruben Mendez p.39. Il
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L'AFRIQUE DECHIREE Selon Sam Amoo : " L'euphorie et l'espoir qui ont accompagné l'indépendance de l'Afrique au début des années 60 se sont révélés jusqu'ici pour l'essentiel un cruel mirage pour de nombreux Africains. L'histoire de l'Afrique indépendante au cours des trois dernières décennies n'est qu'une longue litanie d'apocalypses rythmée par les conflits et la destruction généralisée de la vie et des biens".2 Pourtant avec la fin de la guerre froide, qui a sonné le glas de l'ancien ordonnancement du monde en deux blocs antagonistes, la communauté internationale s'est prise à rêver de lendemains radieux et de l'avènement d'une ère de paix, de coopération et de coprospérité. Mikhaïl Gorbatchev prédisait déjà, en novembre 1990 dans un discours à la conférence sur la sécurité et le commerce en Europe (CSCE), l'apparition d'un « ordre mondial plus sûr et plus civilisé, fondé non sur la force des armes mais sur un dialogue entre égaux, l'équilibre des intérêts, l'harmonie entre... la souveraineté et l'intégrité de l'homme ». François Mitterrand, dans son discours du 27 septembre 1990 à l'Assemblée Générale de l'O.N.U., affirmait lui aussi « qu'il n'y a de paix, de liberté durables que si les Etats acceptent de se plier aux règles communes Oui, l'heure est venue du règne de la loi internationale... Nous avons le choix entre la loi de la jungle et celle du droit.» En écho, Georges Bush annonçait l'avènement d' « un monde où ce sera le droit, et non la loi de la jungle, qui régira la conduite des nations»3.
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in : "le défi de l' ethnicité et des conflits en Afrique", G.G. Amoo,

PNUD, New-York, 1997 p. 1. 3 Message sur l'Etat de l'Union, 16 Janvier 1991. 12

Mais après cette brève période d'euphorie, on a assisté, un peu partout à travers le monde, à la montée inquiétante des désordres et des violences armées. L'Afrique n'a malheureusement pas été épargnée par ces tragédies; bien au contraire, elle s'est trouvée de plus en plus déchirée par de violents conflits fratricides touchant plus de la moitié de ses Etats: Algérie, Érythrée, Éthiopie, Angola, Centrafrique, République démocratique du Congo, République du Congo, Libéria, Sierra Leone, Burundi, Rwanda, Lesotho, Tchad, Niger, Mozambique, Somalie, Soudan, Sénégal, GuinéeBissau, Cameroun et Nigéria, Maroc, Ouganda, Comores etc "En 1996 seulement, constate l'ONU, 14 des 53 pays d'Afrique ont connu des conflits armés, responsables de plus de la moitié de tous les décès causés par des conflits dans le monde entier et provoquant plus de 8 millions de réfugiés et de personnes déplacées".4 De fait, la dernière décennie du XXe siècle, a été marquée par la multiplication en Afrique des conflits, dans des proportions jamais atteintes auparavant. A l'heure actuelle, le continent africain détient dans ce domaine la quasi-totalité des records négatifs: 6 millions de réfugiés; 15 millions de personnes déplacées; 4 à 6 millions de morts victimes de la violence depuis 1990, un génocide au Rwanda qui s'est soldé par plus d'un million de morts. De nombreux pays tombés sous la coupe de Seigneurs de guerre relèvent désormais de l'assistance humanitaire et rejoignent peu à peu le camp «des entités chaotiques ingouvernables», zones de non-droit où il n'y a ni paix, ni démocratie, ni
4 ln : les causes des conflits et la promotion d'une paix et d'un développement durables en Afrique, ONU, N.Y. 1998 p. 3. 13

développement. L'expérience emblématique de la Somalie, où l'Etat avait implosé, en est le témoignage. Au Libéria et en Sierra Leone la guerre civile a fait corps avec la criminalité la plus abjecte: exécutions sommaires, mutilations, amputations de membres etc... Ainsi, le nouvel ordre mondial, "on le sait à présent, est mort-né et nos sociétés,... se demandent si elles ne s'acheminent pas vers le chaos". 5 "Qu'il est loin, constate en effet Alain Minc, le temps des rêves élégiatiques, de la fin de l'histoire et des propos naïfs sur la paix universelle qui ont suivi la chute du mur de Berlin! Que n'aura-t-on entendu? Le progrès, la paix, la reprise économique, (...) La réalité a rapidement fait le lit de ses propres illusions". 6 En Afrique, le réveil a été particulièrement brutal: tout s'inverse et de vastes zones du continent reviennent à l'Etat de nature c'està-dire à l'Etat-sauvage: les bandes armées, les pillards, les rois de la drogue s'y installent un peu partout; nous n'avons plus d'ancre, le bateau est devenu ivre: c'est déjà le règne du chaos et de la logique de la continentalisation des désordres.

LES ÎLOTS DE PAIX Pourtant, dans cette Afrique de violence et de haine, un tout petit nombre de pays parmi lesquels le Gabon fait figure d'exception. Le Gabon est en effet l'une des très rares nations à être encore en paix à l'intérieur de ses frontières, tout comme avec ses voisins, puisqu'il n'a jamais connu de guerre: ni guerre d'indépendance, ni guerre contre un autre Etat, ni guerre civile. Naturellement, cette situation atypique n'est pas
5 in: géo-politique du chaos, Ignacio Ramonet, Ed. Gallimard, Paris 1999 p.16. 6 in : Ie nouveau Moyen Age Alain MINC, Ed. Gallimard, Paris 1993 p.15. 14

le fruit du hasard. Elle ne s'est pas créée ex-nihilo. Elle est la conséquence de ses propres efforts. En effet, de manière constante et non circonstancielle, le Gabon a toujours prôné et favorisé le dialogue, la concertation et la participation tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de ses frontières. C'est ainsi qu'il s'est attaché à maintenir et à promouvoir l'amitié avec ses voisins les plus immédiats, à développer des rapports étroits avec de nombreux autres Etats. Sa politique étrangère s'est toujours reposée sur le respect du droit international et la fidélité à l'esprit de Bandoung et de la Charte de l'OUA. Rappelons que le respect de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale des Etats ainsi que la non-ingérence dans leurs affaires intérieures sont, depuis l'entrée dans la modernité Etatique du XVIIème siècle., la base, théoriquement reconnue et acceptée par tous, du droit international tel que le codifie la Charte de l'ONU. Dans son communiqué final, la Conférence de Bandoung avait, le 24 avril 1955, énoncé les mêmes principes destinés à permettre aux nations de "se libérer de la méfiance, de la crainte, faisant preuve de bonne volonté mutuelle, de pratiquer la tolérance, vivre en paix dans un esprit de bon voisinage et de développer une coopération amicale". L'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) participant de cette même approche a en outre érigé en dogme l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Chacun sait en effet que si ces sacro-saints principes cédaient quelque part, "le tricot entier risquait, après cette première maille, de filer. Mais au lieu, convaincus de ce danger, de définir un cadre et une procédure qui auraient permis de traiter les cas les plus difficiles, les Européens [et les autres démocraties avancées] ont préféré se voiler la face: niant la réalité, ils l'ont acculée à se venger de façon anarchique et violente. Une fois les frontières [et la souveraineté] contestables, donc contestées, la paix ne va plus 15