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MONDIALISATION REGULATON ET SOLIDARITE

De
304 pages
Rachid Sfar est fortement persuadé que le monde peut vivre trente nouvelles glorieuses (2000-2030) si une forte volonté politique se manifeste en faveur de réformes radicales mises au service d'une véritable solidarité internationale sur la base d'un ambitieux programme de co-développement en faveur notamment de la promotion de l'emploi et de l'éradication de la pauvreté.
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Mondialisation, régulation

et solidarité

(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7923-5

Rachid SFAR

Mondialisation,

régulation

et solidarité

Plaidoyer pour des réformes internationales et un programme de relance économique au profit de tous les pays

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

A la mémoire de mon père TAHAR SFAR et à celle de tous les martyrs et combattants pour la liberté et la dignité de l'homme.

« La culture est un élément de la reconstruction de la société... Il n y a de culture que là où il y a des hommes qui ont une mémoire, une présence, et qui pensent un futur ». Aminata TRAORÉ, Ministre de la Culture du Mali. er Le Monde, 1 mars 1999.

« Je suis un homme et mon histoire est celle de l 'humanité. Je suis fier, certes, d'être Tunisien mais je ne suis pas ennemi de mon semblable et ne vaux pas mieux que lui. Je suis son égal, et ne rivalise avec lui que pour le bien ». Mohamed T ALBI, Plaidoyer pour un Islam moderne, Tunis, 1998.

« Le bien-être d'une nation est accru chaque fois que d'autres nations améliorent les capacités de leurs propres ci toyens. » Robert REICH, L'Économie Mondialisée, New York, 1991.

« ...seule l'étude de la vie dans son perpétuel devenir, permet le progrès; il faut une certaine dose d'esprit relativiste et cet esprit ne peut s'acquérir que par l'effort constant que l'on fait pour pénétrer le dynamisme de la vie et des institutions. Tout se transforme ... » Tabar SF AR , Journal d'un exilé, Zarzis, 1935

SOMMAIRE

INTRODUCTION
LA MONDIALISATION: UN PROCESSUSIRRÉVERSffiLE. 15

CHAPITRE I UNEMONDIALISATION ÉCONOMIQUE DÉSORDONNÉE 25 1. Une « Ville-Monde» sans régulationadéquate. 25 2. Des débats internationauxoccultés.... .29 3. Pour un nouvelordre mondialconstruitselon un processus démocratique. 35 4. La Mondialisationnon réguléeinduitdes inquiétudes dans tous les pays 38 5. Capitalismeet libéralisme. 42 6. La Mondialisationet l'élite occidentale. ...44 7. Une réponse nationaleaux défis de la mondialisation: le cas de la Tunisie 57 8. Un scénariooptimistepour le XXIesiècle. 68 CHAPITRE II
NÉCEssITÉ D'UNE MEILLEURERÉGULATIONDE LA MONDIALISATION 79 1. Distinguer dans la Mondialisation ce qui est structurel de ce qui est conjoncturel. 79 2. Plaidoyer pour un libéralisme humaniste mondial. 93 3. La monnaie mondiale un projet ancien qu'on regrette de ne pas avoir réalisé. 100 4. La crise monétaire et financière à effet de dominos de 1997/98 104 5. Une réforme destinée à réduire les fluctuations monétaires. ...107

Il

6. 7.

De nouveaux chocs ou un renforcement de la coopération entre les nations? La grande dépression mondiale de 1929-1934 peut-elle se reproduire?

115 126

CHAPITRE III
MONDIALISATION ÉCONOMIQUE ET TENDANCES
lIÉGÉMONIQlJES. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139

1.

La Mondialisation devrait avoir pour corollaire
un Monde de Droit. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 139

2. 3. 4.

Toute velléité pour construireun empire mondialnous semblevouée à l'échec Mondialisation,spécificiténationaleet solidarité........ Deux grands axes d'une réflexionmultidisciplinaire
mondiale.

143 ..147

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 151

CHAPITRE IV
DES INSTITUTIONS INTERNATIONALES ADÉQUATEMENT
RÉFORMÉES. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 157

Pour une bonne politique économique à l'échelle de la planète 157 2. La mondialisation exige des institutions internationales dûment réformées. 167 3. L'ONU: un pilote pour la Mondialisation. 173 4. Un FMI, évoluant vers un statut de Banque centrale mondiale. .. ........... ........ ... ....... ........ ... 187 5. Une Banque Mondiale dotée de ressources mieux adaptées à ses missions. 204 6. Une ONUDI plus opérationnelle pour le transfert de la technologie. 208 7. Une FAO plus axée sur les cultures dans les zones arides. 210 8. Une UNESCO au service de l'égalité dans la diffusion du savoir 211 9. Une OCDE transformée et ouverte à tous les pays. 216 10. Les pays en développement plus actifs au sein de L'OMC. 217 Il. Une coopération renforcée et institutionnelle entre 1'OIT et 1'OM C. 222 12. De réelles réformes pour nos institutions internationales sont incontournables. 224 12

1.

13. Les leçons des crises économiques et financières sont -elles tirées? 14. Quel rôle ont joué les fonds spéculatifs dans les dernières crises?

227 242

CHAPITRE V MONDIALISATIONT SOLIDARITÉ E INTERNATIONALE. 249 1. La baisse de l'aide au développementne sert ni les intérêts des pays riches ni ceux des pays pauvres. 249 2. La diminutionde l'emploiest une donnéestructurelle. 251 3. Un authentiqueco-développementconstituela solution 257 optimale pour tous. 4. La faisabilitéde la « Taxe Tobin» devrait être officiellement 266 mise à l'étude. 5. C'est la gestionde la mondialisationqui pose problème 269 CONCLUSION
UN AVENIR MEILLEUR POUR TOUTES LES NATIONS N'EST PAS {JNE UTOPIE.

273

REMERCIEMENTS NOTES ANNEXE I ANNEXE II ANNEXE III ANNEXE IV

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INTRODUCTION
LA MONDIALISATION: UN PROCESSUS IRRÉVERsmLE.

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L'avenir des nations plus que par le passé, c'est l'évidence même, ne peut plus être préparé ou construit qu'en tenant compte, outre les réalités et la spécificité de chaque pays, des irréversibles grandes mutations mondiales déjà enregistrées dans les domaines géopolitique, scientifique, technologique, économique, social et culturel. Panni ces mutations, des tendances lourdes marquent progressivement de leurs empreintes la quasi totalité des pays de la planète plus particulièrement la mondialisation économique, financière, en matière de communication et de traitement de l' information. La mondialisation économique (globalisation selon la terminologie anglo-saxonne) est aujourd'hui sans précédent dans l'histoire de l'humanité tant par son amplitude que par ses caractéristiques. C'est un truisme de le dire, la mondialisation rend plus que jamais très aléatoire d'envisager l'avenir d'une nation sans une connaissance approfondie, constamment actualisée des réalités mondiales et des différentes hypothèses ou scénarios plausibles relatifs à l'évolution des grandes régions de notre planète, même si l'avenir national continuera pendant des décennies encore à dépendre dans de nombreux domaines de la capacité et des efforts propres à chaque peuple: la vision prospective globale s'impose ainsi en cette fin de siècle à tous les pays sérieux plus que par le passé. La mondia~isation économique et fmancière, objet actuellement de nombreuses réflexions et publications, apparaît, à la fois, comme la source de tous les défis et de tous les maux 15

pour les uns et comme I'horizon de tous les espoirs pour les autres. Le terme mondialisation, ambigu dans ses différents usages, malgré les nombreuses tentatives de défmition dont il a fait l'objet, couvre, pour ne parler que du domaine économique, une multiplicité de processus interactifs qui gagnent du terrain dans la majorité des pays, à des rythmes certes variables, mais suivant un processus qui nous paraît irréversible, malgré des coups d'arrêts temporaires probables dans certains pays ou même certaines régions. Dans son Dictionnaire du siècle Jacques Attali 1

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essayant de « répondre aux questions que chacun peut se poser sur notre avenir », nous déclare ce qui suit à propos de la mondialisation: « Dimension spatiale de la globalisation caractérisée par l'expansion des échanges à la planète sous la pression du marché. Vers 2010, si rien ne vient l'interrompre, elle dépassera pour la première fois le niveau qu'elle atteignait au début du .;rxe siècle. La prise de conscience de l'appartenance à un village planétaire sera accélérée par la rupture du lien entre coût et dj.stance des communications. Elle sera ralentie par l'instabilité de la finance mondiale, par des migrations de populations et par des menaces d'épidémies qui inciteront à mettre en place de nouveaux cloisonnements. Pour durer, poursuit Attali, la mondialisation devra instituer des codes de bonne conduite, puis des normes éthiques de cIrculation. Un réseau complexe de conventions internationales reliera les États entre eux par le Droit et non par la Loi. Plus tard, après la mise en place d'institutions continentales, apparaîtra peut-être l'urgente nécessité d'un gouvernement mondial. Comme pour l'Union européenne, cette évolution commencera par l'instauration d'un libre échange planétaire, par la.libre circulation des capitaux, qui rendra nécessaire une monnaie mondiale, laquelle ne pourra être efficace sans une instance planétaire capable de soutenir les régions les plus déshéritées ». Certains prospectivistes pensent que le mot « mondialisation» est « perverti» par des usages abusifs, à telle enseigne qu'ils vont jusqu'à rejeter sa nouveauté en

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affirmant que déjà avec l'empire d'Alexandre une bonne partie de I'humanité a vécu dans la mondialisation. Plus justement certains penseurs laissent entendre que la mondialisation économique « prolonge des tendances apparues dès le XVIr siècle, mais elle se caractérise actuellement par une sorte d'inversion de la relation entre les conditions internes et externes de l'activité économique. En effet, avec une extraversion quasi généralisée, les systèmes productifs et les échanges s'organisent de plus en plus en fonction de produits, d'équipements, de techniques, de débouchés et de stratégies de compétitivité opérant dans un cadre mondialisé sans contraintes. Les conditions particulières à chaque pays intervenant en tant que facteurs importants, mais non exclusifs ». Pour notre part, sans remonter aussi loin dans le temps, nous pensons que jusqu'au début des années soixante-dix, les relations économiques entre un grand nombre de pays, notamment ceux dits en développement, demeurèrent marquées par une ouverture commerciale toute relative tenant compte de la spécificité et des contraintes de chaque pays. Ces relations s'inscrivaient effectivement, jusque là, dans le prolongement du passé et se développaient au rythme du progrès, notamment, en matière de suppression des contrôles de change et des diverses modalités de restrictions du commerce extérieur. Ce n'est que vers le milieu des années quatre-vingts que la dynamique de la libéralisation des échanges s'accélère à travers trois facteurs principaux: un secteur financier international affranchi, de plus en plus, des contraintes du temps et de l'espace; des mouvements de capitaux et des investissements extérieurs de grande amplitude; et une quasi généralisation de la privatisation et de la déréglementation dans les pays industrialisés, plus particulièrement de secteurs relevant habituellement d'une gestion publique, comme les télécommunications, la production et la distribution de l'eau et de l'électricité, les transports aériens, les banques et les assurances. Par ailleurs, depuis cette période, les grandes entreprises passent d'une phase de stratégie de multinationalisation, qui avait atteint son point culminant pendant les années soixantedix, à une nouvelle phase de globalisation pendant laquelle 17

l'entreprise mondiale se structure en réseaux avec pour objectif de diffuser ses produits dans toute la planète: chaque filiale (ou chaque entreprise sous-traitante faisant partie d'un réseau) de l'entreprise mondialisée, implantée dans le pays où elle pense être la plus compétitive, se spécialise dans la fabrication d'un produit ou d'une gamme déterminée de composants du produit final; l'unité chargée de l'assemblage s'installant dans les sites proches des grands marchés de consommation. Ce qui nous semble caractériser le plus la mondialisation économique actuelle par rapport à des processus qui l'ont précédée, tels l'internationalisation et la multinationalisation, c'est qu'elle s'étend à toutes les phases de création, de production, de distribution et de consommation des biens et services; par ailleurs, cette mondialisation, sans être encore homogène ni universelle, malgré ses grandes avancées, n'est bien entendu pas qu'économique et financière; elle concerne outre la communication et l'information, la culture, l'environnement, la santé, la sécurité et bien d'autres secteurs. La mondialisation économique - aujourd'hui très avancée dans les principaux pôles économiques de la planète et prenant racine dans l'accélération de la libération des échanges, dans les transformations de la division internationale du travail et dans la multiplication des entreprises mondialisées (ou globalisées)ne nous semble pas encore, pendant cette phase de transition que vit notre planète, avoir été mise en cohésion avec de nouveaux systèmes adéquats de régulation et notamment de gestion du système monétaire et financier international. Les systèmes de régulation nationale, plus particulièrement sociale, préexistant à la mondialisation économique, dans beaucoup d'États, n'ont pas également tous évolué parallèlement aux nouvelles exigences des mutations en raison, d'une part, de la diversité des cultures et de la rigidité du contenu de ces systèmes, et d'autre part, du coût social et/ou financier souvent insupportable qu'impliquent de grandes réformes et des restructurations inévitables. Le processus de la mondialisation économique, tendance lourde et irréversible de l'histoire de l'humanité, nous paraît nettement en avance essentiellement par rapport au système 18

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international en matière monétaire et financière, système de Bretton Woods, hérité pour l'essentiel, de l'après deuxième guerre mondiale et de la guerre froide qui lui a succédé. Cette situation de double déphasage de la mondialisation économique par rapport d'une part, à des régulations nationales ou trop rigides ou trop laxistes, et d'autre part par rapport à une régulation internationale encore embryonnaire ou parfois quasiinexistante (comme c'est le cas pour les marchés financiers) est selon nous, à l'origine d'une bonne part des perturbations, des déséquilibres et des crises économiques, financières et sociales, que vivent d'importantes régions de notre monde en cette fin de siècle. Un tel déphasage fait dire, à juste titre, à beaucoup d'analystes que les crises là où elles interviennent et se propagent ne sont pas le fait de la mondialisation économique en tant que concept qui au contraire peut offrir de nouvelles perspectives pour l'humanité. Les crises seraient plutôt le fait d'une inadéquate mise en œuvre, tant à l'échelle internationale, qu'au niveau de nombreux pays, des conditions nécessaires au succès de cette nouvelle dynamique dans les relations économiques et financières dans le monde. L'économiste indien Amartya Sen, prix Nobel d'économie en 1998 pour ses recherches sur la pauvreté et « sa contribution à l'analyse du bien-être économique», consultant de la Conférence de l'ONU pour le Commerce et le Développement (CNUCED) et collaborateur depuis quelques années du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a déclaré dans une conférence de presse au siège de l'ONU à New York en octobre 1998 répondant à une question sur la mondialisation économique: « La globalisation est non seulement inévitable, mais elle peut être une force majeure pour la prospérité mondiale, à condition qu'elle soit appuyée de manière adéquate par des politiques nationales» et il ajoute que la mondialisation économique « n'est pas responsable de la crise financière internationale. C'est la mauvaise gestion financière qui est responsable de la situation actuelle ». Parlant de son propre pays l'Inde, ainsi que du Pakistan, le professeur Sen a affirmé que si ces deux pays, par exemple, n'ont pas pu bénéficier de la prospérité qui a régné dans 19

beaucoup de contrées ces dernières années, « c'est parce qu'ils ont négligé de manière regrettable la santé publique, la réforme agraire et surtout l'éducation. Il faut avoir été éduqué pour pouvoir bénéficier des opportunités économiques ». Dans la présente analyse nous traiterons essentiellement de la mondialisation économique et financière (ouglobalisation), de ses principaux enjeux relatifs au devenir des nations, ainsi que des réformes adéquates qu'elle nécessite au sein de nos institutions internationales, plus particulièrement L'ONU, le FMI et la BIRD. Les changements que la mondialisation induit et nécessite sur le plan national ne seront pas traités: les réformes classiques destinées à renforcer la stabilité macro-économique des États et à améliorer l'environnement nécessaire au développement des investissements stables et de la croissance sont suffisamment connues, les autres réformes sont spécifiques à chaque pays. La mondialisation économique est-elle, à l'échelle de notre planète, un facteur de déséquilibres ou sera-t-elle une source de progrès? Comment doivent être organisées les relations et la coopération entre les États-nations pour que la globalisation financière et économique soit une réelle chance pour la croissance durable, la paix, la sécurité et l'équité entre tous les peuples? Telles sont les interrogations que se posent encore beaucoup d'entre nous malgré l'abondance de la littérature sur le sujet depuis plus d'une décennie. Ces pages se proposent d'être une invitation à poursuivre ensemble la réflexion pour tenter de passer en revue quelques ébauches de réponses à ces questions qui resteront, nous en sommes fortement persuadés, ouvertes à un débat fécond pendant longtemps encore. Certains penseront que nous «théorisons trop» dans certaines analyses, d'autres que nous faisons référence presque exclusivement à des auteurs occidentaux: mais d'une part, « tout écrit s'expose à la critique, ce qui est excellent en soi, car la confrontation intellectuelle est fondamentale» nous djt fort 2 justement I'historien tunisien Mohamed Taibi dans son livre Plaidoyer pour un Islam moderne et d'autre part, « La pratique 20

s'oppose à la théorie. Leur rapport n'est jamais mécanique. C'est une erreur de poser le primat de l'une sur l'autre [... J. La théorie, en se développant, se trouve par un processus complexe d'abstraction, confrontée à sa mort, c'est la pratique qui la sauve. La pratique se heurte à un vide, c'est la théorie qui le remplit» nous dit le professeur de philosophie Fathi Triki 3 dans son ouvrage les philosophes et la guerre. Si nous ne partageons pas toutes les idées exprimées par Triki dans son ouvrage précité nous le rejoignons dans sa définition d'un des rapports qu'entretient la théorie avec la « praxie ». Notre souci de nous référer à des penseurs surtout occidentaux est dicté par une double évidence: la première se situe dans cette nécessité, pour nous maghrébins et arabes, de connaître ce que pense l'autre et comment il envisage son avenir et ses relations avec nous, au moment où nous voulons nous intégrer davantage et agir dans le monde, et au moment où nous critiquons l'autre, à juste titre, quand il ne fait pas d'efforts pour nous connaître et nous comprendre. la deuxième évidence est que les penseurs occidentaux, qu'on le veuille ou non, continuent à faire partie des «faiseurs d'opinion» dans la « ville monde» fracturée, alors que nous autres arabes, en raison notamment d'un effort encore insuffisant de traduction et de diffusion de la production de nos penseurs, nous sommes encore loin de participer intensément à l'évolution de l' Qpinion internationale; nous écrivons pour nous-mêmes, c'est certes indispensable, mais avec la mondialisation appréhendée dans toutes ses dimensions, il faut également tenter d'écrire pour toute la «Ville monde» actuellement à la recherche de ses points de repères et de son équilibre. Dans un premier chapitre, nous tenterons de nous remettre en mémoire les désordres et les incertitudes qu'engendre la mondialisation économique (ou globalisation) en l'absence d'une régulation internationale adéquate; dans un deuxième chapitre, nous mettrons en exergue la nécessité d'une meilleure gestion collective de la globalisation pour que les États-nations puissent avoir des chances aussi égales que possible leur 21

permettant de tirer réellement profit du marché global et des mutations que nous vivons; dans un troisième chapitre, nous mettrons en relief les thèmes de réflexions que nous devrions tenter de développer collectivement dans les instances nationales et internationales appropriées pour éclairer, autant que ce peut, les voies qui permettront de faire adopter des schémas collectifs de régulation et de gestion avec une réelle adhésion de tous les pays; dans un quatrième chapitre, nous exposerons notre point de vue sur des orientations générales pour tenter d'infléchir les réflexions déjà engagées sur les projets de réformes des institutions internationales en vue de les rendre plus aptes à gérer les interdépendances et les crises dans le nouveau contexte de la mondialisation économique; et enfin dans un cinquième et dernier chapitre, nous esquisserons quelques propositions concrètes qui pourraient contribuer à relancer les travaux destinés à renforcer la solidarité internationale et à rendre effective une croissance durable et partagée afin de réduire les risques de ruptures graves entre les nations et entre les g~nérations. Nous sommes persuadés et l'histoire l'a suffisamment démontré qu'un réel développement du Sud de la planète peut devenir un facteur déterminant pour aider à la résolution des problèmes structurels du Nord et à une relance saine de l'économie mondiale. Aujourd'hui alors que la mondialisation économique avance inexorablement dans le désordre financier et monétaire international, le monde n'a plus de choix plus judicieux que celui de tenter de bien la gérer collectivement par des États considérés comme des partenaires à part entière et à travers des institutions internationales plus démocratiques et plus légitimes, que des réformes audacieuses mettraient, aussi rapidement que possible, en phase avec les nouvelles données de la globalisation. Nous laisserons de côté les controverses sur la signification qu'il convient de donner aux termes « mondialisation» et « globalisation » : pour nous la mondialisation est un processus multidimensionnel qui touche la culture, l'économie, les modes de vies, la politique, les sciences, la technologie, etc. La
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globalisation est, pour nous, la dimension économique de la mondialisation que le Fonds monétaire international (FMI) a définie dans son document portant le titre Les perspectives de l'économie mondiale (Washington, mai 1997) comme « l'interdépendance économique croissante de l'ensemble des pays du monde, provoquée par l'augmentation du volume et de la variété des transactions transfrontières de biens et de services, ainsi que des flux internationaux de capitaux, en même temps que par la diffusion accélérée et généralisée de la technologie ». Le présent ouvrage n'est ni un traité, ni un manuel, c'est plus modestement une réflexion globale et un dialogue avec des penseurs et des spécialistes sur les conséquences de la mondialisation économique tant dans les pays riches que dans les pays pauvres et un plaidoyer pour une réforme radicale du système monétaire et financier international mise au service d'un véritable co-développement entre des nations partenaires. C'est également une invitation à un débat sérieux et responsable sur le devenir de l'humanité à travers les tendances actuelles de la mondialisation économique. C'est enfin le point de vue d'un ancien responsable politique d'un pays en développement sur des problèmes mondiaux que les grandes puissances ont tendance à vouloir résoudre sans grands résultats, jusqu'ici, en éludant une participation effective de tous les pays de notre petite planète. Notre ouvrage est également une « lettre ouverte» aux puissants de ce monde en une période où l'humanité semble avoir un rare et exceptionnel rendez-vous avec I'histoire; nous pensons qu'il ne faut surtout pas rater ce rendez-vous pour exorciser nos maux structurels et pour construire un monde meilleur pour tous: cela ne constitue pas une utopie mais une nécessité dictée par l'accélération de la mondialisation économique. Cet essai tentera de le démontrer. Un des grands problèmes du monde du XXIe siècle se situe, à notre avis, au niveau des tensions contradictoires entre les interdépendances croissantes de la mondialisation économique et des logiques diverses induisant des comportements qui vont à l'encontre d'une vision universaliste d'une communauté 23

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internationale solidaire. La globalisation nous renvoie logiquement à une vision d'un monde interdépendant où des « Etats fédérés» coopèrent tous dans le même sens, mais la réalité quotidienne met devant nous l'image d'une planète fragmentée. Serons-nous capables de gérer ces contradictions? Comment surmonter les multiples défis pour construire un avenir meilleur? Les réponses sont complexes, incertaines et en l'absence d'un véritable et large dialogue, elles demeurent souvent divergentes. Cette situation explique en partie les difficultés que nous rencontrons pour l'adoption de solutions plus adéquates; c'est pourquoi un réel débat sur l'avenir de notre monde doit toujours rester ouvert à la participation de tous les peuples pour être constamment approfondi et enrichi, tout en devenant un facteur mobilisateur pour l'action constructive et positive. Rien n'est plus dangereux pour la paix et la sécurité que le sentiment qui semble se répandre de plus en plus et qui fait croire qu'on ne peut faire grand chose pour le plus grand nombre.
RACHID SF AR.

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CHAPITRE I
UNE MONDIALISATIONÉCONOMIQUE DÉSORDONNÉE

1.

Une « Ville-Monde» sans régulation adéquate.

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Depuis les années 80, certains penseurs et journalistes parlent de globalisation de l'économie pour décrire la stratégie et les activités des grandes entreprises qui grâce notamment au progrès des transports et des télécommunications étendent de plus en plus leurs pénétrations sous diverses formes aux quatre coins de la planète. L'expression « globalisation» semble encore choquer les puristes de la langue française qui la considèrent comme un anglicisme, et lui préfèrent le terme de « mondialisation». Nous utiliserons dans ce document indifféremment, l'un ou l'autre terme, même si le mot « globalisation » peut paraître à quelques lecteurs non approprié ou étymologiquement «bâtard»: en effet, d'un côté «global» nous renvoie à la notion de « totalité », mais d'un autre côté le suffixe « lion» peut faire penser à l'antithèse de la globalité, comme le souligne Agnès Bertrand, déléguée de l'Observatoire de la Mondialisation, dans un article très critique ayant pour titre La marche de la Globalisation que nous avons pu lire sur le site Internet http://www.ecoropa.org/obs/index html. D'après l'auteur de cet article, «la paternité [de l'expression globalisation] n'en revient ni à des intellectuels de gauche, ni à quelques écologistes nostalgiques. Elle a été mise en circulation par des stratèges en marketing de masse, qui depuis les années quatre-vingts, ne parlent que de "produit global" et de "communication globale". La logique qui soutend ce global-là est d'une simplicité monomaniaque: la même marchandise doit, grâce à la même publicité, atteindre en 25

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un temps record une clientèle maximum. Des marchandises globales à la globalisation tout court il n'y a qu'un pas. Les grands acteurs qui jouent les premiers rôles sur la scène économique mondiale ne demandent qu'à nous lefaire franchir. Ils tentent par tous les moyens de nous persuader que la globalisation économique est éminemment souhaitable [...J. Dans le monde, les budgets publicitaires annuels atteignent déjà la moitié de ceux de l'éducation [... J ». Nous ne prétendons nullement présenter une alternative au mouvement de la mondialisation, mais si nous partageons certaines des inquiétudes que relèvent des analyses, telles celles de l'Observatoire de la Mondialisation, nous considérons que l'ampleur des conséquences négatives ou positives de ce mouvement irréversible de I'histoire dépend essentiellement de notre capacité collective de gestion (notamment au niveau des États et des Institutions internationales) à mettre cette « trinité» qu'est la globalisation technologique, économique et financièr.e au service du développement authentique de tous les peuples. C'est au niveau de la gestion que se situe l'alternative. La mauvaise gestion de la mondialisation n'est pas une fatalité pour tous les peuples. Certains peuples, grâce, notamment à leur intelligence, à leur imagination créatrice, à leur détermination, à leur motivation et aux valeurs auxquelles ils resteront attachés, pourront, mieux que d'autres, tirer profit de la mondialisation pour la poursuite de leur développement tout en prenant en compte les enjeux sociaux et humains. Le marché mondial est bien entendu un moyen et non pas une fin , La globalisation technologique, économique et financière contraint, dans tous les cas de figure, les États-nations à renforcer les bases collectives de leur compétitivité dans tous les domaines et à redéfinir ce qu'ils ont de fondamental dans leurs droits sociaux pour tenir compte tant des exigences de l'accroissement continu de la compétition, que de celles que posent, avec acuité, la persistance de fortes inégalités et du chômage même dans les pays riches. Accroître la compétitivité, tout en préservant ou en améliorant les équilibres sociaux, telle 26

est la problématique à laquelle sont confrontées toutes les nations. Des solutions nationales et internationales doivent et peuvent être mises en œuvre pour y faire face. La nouvelle transformation de la division du travail, induite par la mondialisation économique, est essentiellement conduite par des entreprises transnationales toujours à la recherche de nouvelles parts de marché pour assurer leur expansion et pour maximiser leurs profits. La logique de ces entreprises n'est souvent pas celle des États-nations auxquels pourtant tous les peuples restent fortement attachés. Le mouvement de mondialisation des entreprises est, actuellement, une source d'accumulation du capital sans précédent dans l'histoire par sa dimension et par sa concentration. Les grandes entreprises transnationales dominent déjà la production mondiale dans un grand nombre de secteurs d'activité: automobile, électronique grand public, chimie, produits pharmaceutiques, agro-alimentaire, pétrole, médias, communications, banques et autres institutions financières. Elles sont à même de réaliser d'importantes économies d'échelle et une capacité permanente et performante de recherche-développement et d'innovation. Les 500 plus grosses d'entre elles représentent actuellement plus de la moitié du commerce mondial. Cela se traduit par l'émergence d'un nouveau système économique à l'échelle planétaire, dont l'implantation est très avancée, mais dont les modes de régulation et de coordination nécessaires à son bon fonctionnement ne sont pas encore tous définis: l'évolution des mentalités nationales, les réformes des institutions internationales et d'une manière générale, les nouvelles règles de médiation et d'arbitrage, qui doivent accompagner les facteurs de la nouvelle dynamique des échanges et de l'accumulation du capital, n'évoluent pas encore au même rythme que la globalisation financière et que le développement des techniques électroniques et informatiques, notamment en matière de communications et de processus de production de biens et de services. La grande et fantastique révolution dans le domaine de la communication a rendu possible le développement, sans 27

l'adoption d'un système international de régulation adéquat, d'un gigantesque réseau financier mondial reliant en continu, vingt quatre heures sur vingt quatre, les principales places boursières de la planète~ Les changements économiques et financiers sont manifestement très avancés et en synergie ils ont transformé notre monde en un village, selon la métaphore aujourd'hui consacrée; nous sommes passés en quelques siècles «du monde de la cité» à la« cité monde ». Nous préférons l'image d'une grande ville, d'une mégalopole, avec ses cités-dortoirs et ses ghettos, parce qu'elle correspond beaucoup mieux à la réalité que vit le monde: dans un village, dans une petite cité, il y a généralement plus de cohésion, plus de solidarité, moins de différence et d'indifférence. .. Disons donc que notre monde actuel est une ville gigantesque et fracturée, dont les six milliards (ils n'étaient que trois milliards en 1960) d'habitants dorment par alternance, mais où les capitaux, n'ayant pas besoin de sommeil, se déplacent en permanence à la vitesse du courrier électronique. Une ville où se développent les échanges de biens souvent à un rythme supérieur à la croissance économique; où environ 800 millions d'habitants souffrent de la faim, où plus d'un milliard d'êtres humains vivent avec un dollar par jour et où des dizaines de millions de chômeurs des « quartiers riches» attendent un emploi, qui tarde à venir, ajoutant leurs angoisses à celles des centaines de millions de chômeurs sans espoirs des « quartiers pauvres». Une ville qui compte chaque année 80 millions d'êtres humains nouveaux, dont neuf sur dix naissent dans les « quartiers» pauvres du « Sud ». Dans l'hypothèse où cet élan de la natalité continue au rythme actuel, notre « ville-monde» devrait être capable de faire vivre et cohabiter quelque neuf milliards d'habitants à l'horizon 2050. La problématique ne change pas, même si les démographes semblent réviser actuellement à la baisse les hypothèses d'accroissement de la population mondiale. Notre monde est aussi une ville planétaire où, de plus en plus, on tente d'interdire les déplacements entre « quartiers» 28

pour les trois-quarts d'hommes, de femmes et d'enfants qui y résident; une ville où « l'empire de l'image se taille chaque jour de nouvelles parts de marché sur l'inculture des hommes », où les ghettos, la violence, l'usage de la drogue et le blanchiment de l'argent du crime, se multiplient sans qu'un «conseil municipal» ait eu la possibilité de mettre en œuvre de véritables stratégies pour faire face à la dégradation de la situation: les mesures prises, sans coordination efficiente, au niveau des « quartiers» (que sont devenus les pays) ne peuvent être que partielles et par voie de conséquence insuffisantes et peu efficaces. Tout se passe actuellement dans notre «ville-monde» comme si nous étions incapables de gérer en commun les grands problèmes nés des interdépendances, q1;1'ils'agisse, du système monétaire et financier international ou qu'il s'agisse, de l'écosystème, ducyber-espace, du terrorisme, de la santé et de la démographie, malgré les diagnostics établis par les grandes conférences internationales pendant cette décennie. Nombreux sont les économistes et autres experts qui se déclarent de plus en plus convaincus que - sans une nouvelle régulation adéquate notamment au niveau du système fmancier
et monétaire international

-

la mondialisation

économique,

tout

en développant considérablement les mouvements de capitaux, les échanges de marchandises, d'images et d'informations, a parallèlement généré des crises successives et la conscience aiguë d'une augmentation des inégalités et de la précarité: ce jugement demeure vrai même si on peut relever, par ailleurs, que la situation, dans certains domaines, s'est améliorée dans des pays qui ont su anticiper mieux que d'autres en engageant des politiques nationales adéquates.

Des débats internationaux occultés. Les débats nationaux sur la préparation la plus adéquate pour relever les défis de la mondialisation se multiplient dans presque tous les pays; chaque nation aspire légitimement à être parmi les gagnants de la bataille de « l 'hyper compétitivité ». Des États-Unis, à la Chine, au Japon, à l'Inde, à l'Union 29

2.

Européenne, à la Suisse, à la Tunisie, à l'île Maurice ; des grandes puissances, au plus petit pays, on tente d'échafauder des stratégies d'adaptation pour que le XXIesiècle ne soit pas un siècle de déclin par rapport aux autres, mais une nouvelle ère de progrès et de réalisation effective des ambitions nationales. Les débats sur l'avenir se caractérisent par des divergences fécondes, tant sur l'analyse de la situation actuelle et ses origines, que sur les solutions préconisées, même quand on part d'une analyse commune des réalités nationales et internationales. Jean-Louis Roy, ancien secrétaire général de l'Agence de Coopération Culturelle et Technique déclarait dans un article intitulé Face à la mondialisation publié dans le Monde diplomatique du mois d'avril 1995 : « portée avec force, par l'exceptionnelle mutation des technologies et de la domination du libéralisme économique, la mondialisation fait éclater les cadastres de l 'histoire -frontières nationales, espace culturel, maîtrise des flux d'information et de l'offre audiovisuelle - elle pulvérise la notion d'espace et de temps. Grâce, au satellite, à la numération et au multimédia, elle rend et rendra disponible, à une échelle sans précédent la circulation du texte, de l'image, et du graphisme. Et ce, tant à l'échelle du monde qu'à celle des individus. À la puissance et à l'idéologie mondialiste, doivent correspondre des stratégies nationales et trans-nationales inédites ». «De notre point de vue, la mondialisation nécessite des stratégies à trois niveaux: le national, le régional et l'international ». Les stratégies qui apparaissent - à travers les débats engagés plus particulièrement par certains pays industrialisés comme les plus efficaces à moyen terme pour faire face aux défis de la mondialisation dans ces pays nécessitent, généralement et dans l'état actuel des choses, des réformes impopulaires du fait de leur coût social; réformes que les gouvernements renvoient, parfois, à des lendemains meilleurs en raison des contraintes des échéances électorales et des risques de troubles sociaux qu'elles peuvent induire. Les pays les plus pauvres de la planète sont confrontés à des situations de plus en plus inhumaines, à telle enseigne que des débats sur le 30

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