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MÔNG PHU

354 pages
Situé à 45 kms d'Hanoï, entre le fleuve Rouge et les collines du Nord, Mông Phu est étudié ici en tant que village représentatif de cette région : une approche monographique de l'organisation de l'espace, de l'habitation, de l'exploitation des ressources au fil du temps.
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MÔNG PHU.

UN VILLAGE DU DELTA DU FLEUVE ROUGE

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8287-2

Collection "Recherches asiatiques" dirigée par Alain Forest

MÔNG PHU .

UN VILLAGE DU DELTA DU FLEUVE ROUGE

Édité par Nguyên Tùng
avec la collaboration de Nelly Krowolski et Nguyên Xuân Linh

Laboratoire Asie du Sud-Est et Monde Austronésien LASEMA - CNRS

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) CANADA H2YIK9

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999. NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZAWA (eds), Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIve-XIXe siècles), 1999. Pierre SINGARA VÉLOU, L'École française d'Extrême-Orient ou l'institution des marges (1898-1956), 1999.

À la mémoÎre x. 3 d Uprolesseur Be'" Viet Dang notre ami
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Ont collaboré à cet ouvrage: Be Viet Dàng (t en 1998), ethnologue, directeur de l'fustitut d'ethnographie (CNSSH) Di~p Dinh Hoa, ethnologue, mstitut d'ethnographie (CNSSH) Nelly Krowolski, ethnologue, LASEMA (CNRS) Nguyên Dlldng Binh, ethnologue, mstitut d'ethnographie (CNSSH) Nguyên Tùng, ethnologue, LASEMA (CNRS) Nguyên Xuân Linh, ethnologue, LASEMA (CNRS) Tran Vàn Hà, ethnologue, mstitut d'ethnographie (CNSSH) VOTh! Thllong, ethnologue, mstitut d'ethnographie (CNSSH)
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Ont participé au comité de lecture:
Françoise Aubaile-Sallenave (chargée de recherches au CNRS) Pierre Brocheux (maître de conférences à Paris Vil) Suzanne Lallemand (directeur de recherches au CNRS) Christian Taillard (directeur de recherches au CNRS)

UN VILLAGE À LA TÊTE DU DELTA DU FLEUVE ROUGE
Nguyen Tùng

Cet ouvrage est le résultat d'une recherche en coopération portant sur les transfonnations villageoises, un des premiers projets inscrits dans l'accord cadre signé en juillet 1989 entre le Département des Sciences de l'homme et de la Société du CNRS et le Comité national des Sciences Sociales du Viêt Nam, devenu depuis le Centre National des Sciences Sociales et Humaines. Accepté par la commission mixte de coopération scientifique et technique entre le Viêt Nam et la France, ce projet a été cofinancé par le CNRS et le Ministère des Affaires Étrangères. Traduction d'une convergence entre les problématiques de plusieurs membres du Laboratoire Asie du Sud-Est et Monde Austronésien (LASEMA) et de l'Institut d'Ethnographie du Viêt Nam, ce projet avait pour objectif d'approfondir les recherches déjà individuellement entreprises par chacun des participants et d'apporter, ensemble, une contribution nouvelle à la connaissance du monde rural du delta du fleuve Rouge. TIne s'agissait pas de réaliser une monographie sur un seul village, mais d'étudier ce village au sein des relations plus ou moins étroites qu'il entretient avec ses voisins. A travers l'étude de l'organisation de l'espace, de l'habitation ou des rapports de parenté, nous voulions prêter dans toute la mesure du possible, compte tenu de la rareté des documents historiques disponibles, une attention particulière à leurs transfonnations. Comme terrain de recherche nous avons choisi le village de Mông Ph\}. qui compose avec sept autres (Cam Lâm, Cam Thinh, Doài Giâp, Dông Sàng, Hà Tân, Hùng Thinh, Ph\). Khang) la commune de Duong Lâm, à 4 km de Sein Tây dans la province de Hà Tây. Située à 45 km de Hanoï, entre le fleuve Rouge et les collines qui prolongent, au nord, la célèbre montagne de Ba Vi (ou Tan Viên), cette commune d'une superficie d'environ 8 km2, compte 7000 habitants qui vivent

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2 - Carte

de la commune de Duong Lâm

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Nguyln Tùng

de l'agriculture et secondairement de l'artisanat (vannerie, menuiserie...) et du commerce (voir les cartes 1,2,3). Elle est considérée comme le pays natal de deux héros nationaux qui ont joué un rôle important dans la lutte de libération nationale contre l'occupation chinoise: Phùng Hùng (751-798) et Ngô Quy'ên (897-944). Nos séjours à Mông PhV de mai à juin 1990 et d'octobre à novembre 1991 ont réuni quatre ethnologues de l'Institut d'Ethnographie: Di~p Dinh Hoa, Nguyên DÙdng Binh, Tran Van Hà, Vo Th! Thùong et trois du LASEMA: Nelly Krowolski, Nguyên Tùng et Nguyên Xuân Linh. En dépit de ses responsabilités de direction à l'Institut, le Professeur Be Viet Dang a fait plusieurs brefs séjours afm de participer à l'enquête et de résoudre certaines difficultés d'ordre administratif qui, pour diverses raisons, n'ont pas manqué de surgir. C'était en effet la première fois que l'Institut organisait des recherches sur le terrain aussi longues avec des participants venus de l'étranger. Or, le Viêt Nam commençait à peine, il faut le rappeler, à s'ouvrir au monde extérieur. En dépit de leur sympathie pour le projet qui les intéressait manifestement, les responsables de la commune ne pouvaient se débarrasser, du jour au lendemain, d'une certaine méfiance qui a limité notre accès à des documents officiels (cartes, plans, statistiques de la coopérative, registres d'état civil...), lesquels, comme d'ailleurs dans la plupart des communes, étaient souvent mal (voire pas du tout) archivés. D'autre part la présence massive d'une équipe de sept personnes exigée par cette coopération n'était pas idéale pour un terrain anthropologique: elle a perturbé sans aucun doute les foyers de l'enquête, alors que tous leurs membres, y compris les enfants de 7-8 ans, étaient entièrement absorbés par les moissonsl. Nous avons été d'autant plus touchés par l'accueil que la population de Dùong Lâm nous a réservé. Elle a manifesté un grand intérêt à notre travail et fait preuve à notre égard d'une grande compréhension et de beaucoup de patience. Que tous ceux qui nous ont ouvert leurs portes et tous les responsables de la commune en soient ici chaleureusement remerciés. Ces deux séjours ont été suivis d'une enquête complémentaire menée par Nguyên Tùng et Nguyên Xuân Linh en mai 1995 et, à l'occasion d'autres séjours dans le delta, de courtes visites de Nguyên Tùng et Nelly Krowolski qui ont permis de suivre l'évolution de la commune. L'étape suivante de la préparation des articles, a rencontré elle aussi quelques difficultés notamment dans l'adaptation française des articles écrits en vietnamien, aggravées par l'éloignement qui ne facilitait pas la concertation. En
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I. Nos séjours ont en effet coïncidé avec la moisson du Sème mois pour le premier, et celle du Hyrne mois pour le second.

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10 dépit de nos efforts, l'achèvement

NguyEn Tùog de cette publication a connu un certain retard
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que nous regrettons d'autant plus que notre ami, le Professeur Be Viet Dang, n'aura pas vu l'ouvrage de son vivant: c'est à sa mémoire que nous dédions ce modeste résultat d'un projet de coopération dont il était co-responsable et auquel il était particulièrement attaché. Quatre grandes rubriques regroupent les diverses contributions qui composent l'ouvrage. UN PEU D'HISTOIRE, sert de partie introductive à l'ensemble avec deux articles essentiellement consacrés au passé et de ce fait, susceptibles d'aider à la lecture des autres textes. Dans Du canton à la commuuc, Nguyên Tùng commence ainsi par une mise au point sur le vocabulaire en recensant les termes, tous sino-vietnamiens, qui désignent le village et dont la grande variété appelle défInition et commentaire. TIs sont en général le reflet, soit de la taille du village (xii / thôn), soit des activités de sa population (phl1àng/ v{lll/ pha...), soit encore de son origine (trang / tr{li/ sa...). Et ce n'est probablement qu'à partir du début du XXè siècle que le terme xii désignera officiellement tous les villages en tant qu'unité administrative de base. Puis l'article s'attache à l'histoire des villages qui composent actuellement la commune de DÙdng Lâm, avatar de l'ancien canton de Cam Giâ Thp1h en retraçant les différents processus de leur fondation et les rapports qu'ils ont entretenus entre eux par le passé (conflits, scission...) et qui souvent continuent à peser fortement sur les réseaux actuels de relations intervillageoises. C'est ainsi que les liens fraternels étroits maintenus entre Mông Phl). et son ancien hameau Phl).Khang expliquent que ces deux villages constituent aujourd'hui l'axe principal de la vie politique dans la commune. En revanche ce sont d'anciens conflits qui font que Cam Lâm et Doài Giâp entretiennent toujours des relations qu'on peut qualifier d'inamicales. La réflexion porte ensuite sur le canton (tông), sur la genèse comme sur les fonctions de cette unité administrative immédiatement supérieure au village. L'évolution du canton de Cam Giâ Thinh, notamment depuis le début du XIXè siècle, est enfm précisément détaillée. La forte identité, forgée par plusieurs siècles d'existence relativement stable, mise en évidence pour ce canton, trouve appui dans la conscience prise par sa population d'un passé commun dont elle est particulièrement fIère, et dans les réseaux de relations très denses tissés autour du t1inhcantonal, de la pagode, du marché... La création par le pouvoir révolutionnaire d'une nouvelle structure, également dénommée commune, xii en remplacement du canton a provoqué un véritable bouleversement territorial et administratif: tous les pouvoirs politique, économique, culturel... se situent désormais au niveau des communes, plus petites que

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les anciens cantons, au détriment des villages, privés de ce fait de toutes leurs structures et activités traditionnelles. Mais en ce qui concerne la nouvelle commune Dùong Lâm, on constate une nette continuité avec l'ancien canton Cam Giâ Th!nh dont elle parvient même, en dépit de la persistance de relations conflictuelles entre certains villages et des bouleversements des dernières décennies, à renforcer l'identité. Dans Patrimoine culturel, Di~p Dinh Hoa inventorie l'héritage culturel des villages de la commune. TIétablit d'abord un répertoire des personnages historiques (Ngô Quy'ên, Phùng HÙllg), des grands lettrés (Hoàng Bai, Ki'êu PhUc, Giang Van Minh ) et des hommes politiques contemporains (phan Ké TOë;ii, à Ké Tan) qui H ont contribué à leur rayonnement. TI recense ensuite les lieux de mémoire: maisons communales, pagodes, temples... que la commune a su conserver sur son territoire. TI consacre en particulier plusieurs pages à l'étude du âinh de Mông Ph1J.et de la pagode Mia (architecture, art décoratif et art statuaire) qu'il estime dignes de figurer dans l'histoire de l'architecture traditionnelle vietnamienne. Des stèles commémoratives dont les inscriptions furent rédigées par les lettrés villageois, font également partie de ce patrimoine. Elles fournissent des informations, fragmentaires certes, mais précieuses sur la vie villageoise: construction des pagodes, fondation du marché, taxes du marché, dons des bienfaiteurs, rizières de culte... L'auteur présente 21 stèles qui existent encore dans la commune donnant leur intitulé, leurs dimensions, leur emplacement et leur contenu, ainsi que la date où elle ont été dressées. Les registres généalogiques que possèdent plusieurs lignages permettent d'étudier leur fondation et leurs alliances matrimoniales. Par ailleurs, les conventions villageoises renseignent sur l'organisation sociale et sur le "droit coutumier" de chaque village, notamment dans les années 1920 et 1930. C'est à travers ses hommes, ses lieux, ses documents et ses traditions orales qu'on peut, dans une certaine mesure, appréhender la permanence historique et culturelle d'un village traditionnel sur lequel l'histoire officielle, d'habitude, reste silencieuse. SOCIETE, est l'intitulé de la seconde partie sous laquelle nous avons rassemblé les contributions portant aussi bien sur l'organisation politique et sociale villageoise que sur la famille et le système de parenté. Organisation politique et sociale (Nguyên Tùng, Nguyên DÙdng Binh) brosse, en introduction, un tableau succinct de l'organisation sociale du village traditionnel telle qu'elle transparaît dans les textes et les documents: répartition des habitants

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de 18 ans et plus en inscrits et non-inscrits sur le rôle officiel, pouvoir et hiérarchie villageois, groupements infravillageois... Le texte aborde ensuite l'organisation politique et sociale des villages du canton Cam Gia Thtnh en s'appuyant principalement sur leurs coutumiers (hliang lioc) élaborés à partir de 1921 et généralement composés de deux parties, l'une consacrée à la vie politique dans le village, l'autre aux coutumes qui lui sont propres. Mais c'est dans la partie consacrée aux coutumes villageoises que ces hliang li(Je sont de loin les plus intéressants notamment en ce qui concerne la défInition de la hiérarchie communale qui combine à la fois l'âge, les fonctions mandarinales ou communales exercées et les titres de préséance achetés. Les femmes bouddhistes titulaires des titres de thai viii, G{lisiii ou de siii ca occupent un rang élevé dans l'ordre de préséance. Le coutumier de Yên Thtnh permet de visualiser comment cette préséance se traduisait dans l'espace au cours des cérémonies et des réunions de délibération des affaires villageoises au dinh. Ces hliang li(JeconfIrment enfIn la remarque faite par G. Dumoutier au début du XXè siècle sur la diversité des institutions villageoises, reflet de cette véritable volonté de distinction qui pousse les villages à se démarquer des autres et surtout de leurs voisins les plus proches. Après 1945, le tông fut remplacé par la nouvelle commune (xii) considérée comme le dernier échelon de l'appareil administratif de l'État et non pas comme une collectivité locale selon la conception française. Complètement intégrés dans cette nouvelle structure, les villages perdirent leur autonomie, d'autant plus que les groupements infravillageois seront remplacés par les organisations de masse structurées selon un modèle pyramidal. Depuis une dizaine d'années, on assiste à une réhabilitation progressive du village qui s'est traduite par la création du poste de chef de village, et par la renaissance d'un certain nombre de structures traditionnelles tels que le lignage, les regroupements souvent informels des ferventes bouddhistes âgées autour de la pagode ou des hommes âgés autour du dinh... Tout cependant donne l'impression que village vietnamien est encore à la recherche d'un statut clairement défini. Dans les trois autres articles de cette seconde partie, Nelly Krowolski étudie à partir des données recueillies sur le terrain, l'usage qui est fait dans le village de la nomenclature de parenté, les règles de mariage ainsi que la composition des familles. Après une présentation succincte du système de parenté vietnamien et des lignages qui existent à Mông Phl,lfaisant ressortir notamment que la prédominance patrilinéaire est au Viêt Nam moins forte qu'en Chine, Du dedans au dehors s'attache à l'examen de la nomenclature de parenté en usage au village par

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comparaison avec les descriptions déjà existantes (R. F. Spencer en 1945 et P. K. Benedict en 1947) ainsi qu'avec des attestations plus anciennes, en particulier en reconstituant d'après le dictionnaire d'A. de Rhodes (1651) le vocabulaire en usage au XVIIè siècle. Dans cette terminologie, l'accent est mis sur la distinction entre aîné et cadet, entre sexes, entre lignées paternelle et maternelle et sur le respect strict de la différence de générations. L'auteur relève l'emploi, dans le village, en adresse comme en référence, des termes propres à la lignée paternelle pour désigner, à la génération immédiatement supérieure à ego, des parents appartenant à la lignée maternelle. Ce glissement de vocabulaire, explicitement destiné à valoriser la branche maternelle, "à rendre plus proches" ces parents, est spécifique à la partie septentrionale, berceau historique du pays. Au contraire, dans la partie située au sud du Col transversal où l'implantation vietnamienne est plus récente (en général postérieure au XVè siècle), la distinction entre les lignées paternelle et maternelle est strictement maintenue, ce "conservatisme" pourrait s'expliquer par la longue coupure entre les deux seigneuries du Nord et du Sud qui se sont partagées le pouvoir depuis les années 1620 jusqu'à la fm du XVIIIè siècle. C'est enfm la manière dont les termes d'adresse en vigueur au sein de la parenté sont utilisés dans la vie courante à la place des pronoms personnels étymologiquement toujours péjoratifs qui est exposée. De ce fait, la société devient comme un ensemble de parents fictifs auxquels s'appliquent les mêmes règles de distinction entre aînés et cadets et entre générations. Se marier au village, consacré à l'étude de l'évolution des pratiques de mariage, constate qu'en dépit de la guerre et du brassage de population qu'elle a engendré, la tendance à l'endogamie villageoise reste forte: de plus de 80% jusqu'à 1945, elle se maintient à 53% depuis 1975. La mobilité scolaire ou professionnelle des hommes et des femmes n'a en fait pas encore modifié l'espace matrimonial qui demeure circonscrit à la commune et, au plus, à la commune limitrophe. Les mariages au sein du village respectent strictement l'exogamie de lignage. En revanche, les données recueillies ne permettent pas d'établir l'existence d'un quelconque échange préférentiel entre les lignages. Enfin, en dépit des volontés de réforme, le mariage (comme les funérailles) donne toujours lieu à de grandes manifestations ostentatoires très coûteuses qui mettent à contribution, aussi bien en milieu rural qu'urbain, tout le réseau des relations familiales et sociales. Famille nucléaire, famille étendue, dernier volet de cette rubrique, s'interroge sur l'existence d'une famille étendue en milieu rural. Pour y répondre, il se penche sur la composition des familles villageoises qui ont tendance à éclater en foyers regroupant parents et enfants. Ainsi, deux fils mariés vivent rarement ensemble au

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foyer des parents. Le modèle dominant de la famille nucléaire de cinq personnes en moyenne n'entraÛle cependant pas la disparition du réseau familial plus large. Bien au contraire, les solidarités demeurent et sont à l'oeuvre aussi bien dans l'exploitation des terres aux temps forts du calendrier agricole que lors des grands événements de la vie. Le maintien de cette solidarité du groupe de parenté proche (frères et soeurs et leurs descendants) est assuré en partie par les stratégies familiales mises en oeuvre pour s'installer de manière autonome certes, mais à proximité les uns des autres, soit par le partage du terrain d'habitation familial, soit par l'acquisition de lots à bâtir auprès de la commune. Par ailleurs, la facilité avec laquelle les femmes peuvent être déclarées chefs de famille ne peut, pour l'auteur, être analysé en termes de pouvoir ou d'émancipation. La forte proportion des femmes chefs de foyer semblerait plutôt témoigner de la faible importance attachée à cette fonction et de son peu d'impact sur la nature des rapports entre hommes et femmes au sein de la famille. En fait, même si le fait traduit la reconnaissance du rôle essentiel de la femme au sein du foyer, au point qu'on lui accorde traditionnellement le titre de "général de l'intérieur", il souligne aussi la volonté de l'y confiner. La troisième partie traite de L'ESPACE. Nguyên Tùng s'attache tout d'abord à l'organisation et à l'articulation des espaces cultivé et habité du village, Nguyên Xuân Linh étudiant ensuite minutieusement les habitations et leur évolution. Dans Organisation de l'espace Nguyên Tùng constate tout d'abord qu'en dépit des guerres et des tentatives de réaménagement spatial, les villages du delta du fleuve Rouge apparaissent encore de nos jours comme des "blocs de verdure" composés de touffes de bambou résiduelles, de lilas d'Inde, d'arbres fruitiers... entourant les maisons: ils se définissent avant tout par leur espace habité. Situés au bord du fleuve Rouge et séparés des autres villages par deux digues, les deux villages de berge (Hà Tân et Hùng Th!nh) sont submergés plusieurs fois par an. L'espace habité des villages de terrasses supérieures (Mông Ph\!, Cam Th!nh, Dông Sàng, Doài Giap) que ne délimitent plus les haies de bambous en voie de disparition, forme un bloc compact au sein duquel, en raison de la pression démographique, il n'y a pratiquement pas de terrains non bâtis. Cam Lâm comporte en revanche deux véritables hameaux complètement distincts, chacun sur une "colline". C'est aussi le cas de Hùng Th!nh, mais pour une raison tout à fait différente: ses deux hameaux, eux aussi nettement séparés, relevaient avant guerre de deux villages différents, Cam Th!nh et Yên Th!nh. Tout ce qui constitue les points de repère de l'espace habité est ensuite détaillé: haies de bambous, mares, portes du village, quartiers, ruelles, puits, édifices publics...

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Mông Ph\! est considéré comme appartenant à une région dite de "mi-montagne, mi-plaine". La dénivellation de son territoire, quoique assez faible, joue donc un rôle important dans la classification des terres et la dénomination des "lieux-dits" (xû dong). À l'exception des rizières basses souvent inondées, l'espace cultivé du village est constellé de tombes dont les emplacements étaient jadis déterminés par les géomanciens. Dépourvu d'habitations, cet espace comporte en revanche plusieurs abris (quân) qui servent de refuges aux paysans pendant les averses ou par grand soleil et où jadis les voyageurs surpris par la nuit pouvaient dormir. L'habitation villageoise que présente Nguyên Xuân Linh permet d'aborder certains aspects de la culture matérielle de la commune de Duong Lâm, de comprendre la hiérarchie des rapports sociaux et familiaux et de découvrir des rites et des croyances religieuses. En évoluant, elle reflète aussi les transformations socio-économiques et culturelles de la société villageoise. L'auteur étudie tout d'abord les matériaux de construction: végétaux et inorganiques. Le lilas d'Inde (xoan), bois le plus utilisé, est en général réservé aux pièces maîtresses de la charpente: colonnes, entraits, poutres transversales et longitudinales... La paille de riz, autre matériau végétal traditionnel, a presque disparu de l'habitation villageoise à Mông Ph\!. L'utilisation de la latérite rouge et ocre pour les murs de ses maisons donne à Mông Ph\! un cachet certain. Mais compte tenu de la pénurie actuelle de latérite, on utilise de plus en plus des briques d'argile cuites dans les fours de la commune et surtout, des briques faites d'un mélange de chaux, de sable et de scories des fours, simplement séchées au soleil. L'auteur inventorie ensuite les maisons de Mông Ph\! et, en fonction des fermes et des colonnes, les divise en six types architecturaux: de la maison traditionnelle dite "aux fermes à cinq colonnes", l'habitation a évolué vers la ferme d'abord à quatre, puis à trois, à deux, à une colonne pour enfm aboutir à la maison à toitterrasse en béton armé, sans aucune structure en bois. La recherche d'un espace habité plus dégagé, plus aéré et plus clair est la tendance générale de l'habitation villageoise contemporaine. Cependant la maison aux fermes à quatre et à trois colonnes prédomine encore à Mông Ph\!. Les rites et les croyances religieuses attachées à la construction et la protection de la maison restent encore vivaces, malgré diverses campagnes de lutte contre les "superstitions" dans un passé récent. Les villageois continuent à choisir un jour faste pour la construction, à chercher l'orientation favorable, à tenir compte de l'âge du futur propriétaire, à croire à la magie des chiffres impairs, à redouter l'arête angulaire de la maison communale... L'organisation de l'espace domestique, demeure fonction de la hiérarchie des valeurs, de la coexistence entre les morts et les vivants, du statut, de l'âge, du

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sexe... La disposition des meubles varie peu par rapport à autrefois; le mobilier traditionnel côtoie celui de style européen. Pour les habitants de Dùong Lâm comme pour les Vietnamiens en général, la construction d'une maison d'habitation et l'édification d'un tombeau restent les événements les plus importantes de l'existence humaine. LES RESSOURCES ET LEUR EXPLOITATION, dernière partie de l'ouvrage, réunit trois contributions consacrées à l'environnement végétal de la commune (Yo Tht Thùong), aux pratiques alimentaires (N Krowolski) et aux transformations économiques (Nguyên Tùng, Be Viet Dang, Trân Van Hà). Dans sa présentation de L'environnement végétal, Vo Tm Thùong se consacre tout d'abord à l'inventaire des types de sols de la commune classés grâce aux analyses pédologique et agrochimique aussi bien que d'après l'expérience et le savoir paysans. Elles présente également la manière dont les villageois répertorient les rizières en fonction du relief. En revanche, la coopérative de Dùong Lâm classe les terres en quatre catégories selon leur utilisation: terres agricoles, terres à possibilité agricole, terres forestières, terres à usage non agricole. Elle étudie ensuite la manière dont les villageois emploient les végétaux qu'elle classe par commodité en trois catégories: plantes des collines (théier, jacquier, ananas...), des champs et des mares (riz, maïs, patate douce, haricots...), et enfin des jardins (arbres fruitiers, herbes aromatiques, plantes médicinales, condimentaires et ornementales...). Elle montre notamment que par la grande variété de leurs fonctions, les plantes de jardin jouent un rôle important dans la vie matérielle et spirituelle des villageois: elles servent à nourrir, à guérir, à décorer les autels des ancêtres et des génies, à agrémenter la vie par leur beauté, leur parfum et leur saveur. Dans le prolongement de cette étude des ressources végétales, Manger au village analyse les pratiques alimentaires quotidiennes et festives. En milieu rural, on mange presque exclusivement ce qu'on produit. L'aliment principal est en conséquence le riz. Quand le riz vient à manquer, un tubercule (patate douce ou pomme de terre que produit la récolte d'hiver) sert de substitut en particulier pour le repas matinal. Les aliments d'accompagnement sont également tributaires des ressources du terroir (haricots, tubercules, légumes, herbes aromatiques...). En s'appuyant sur les relevés de menus et d'achats familiaux effectués entre octobre 1990 et juillet 1991, N. Krowolski constate que le végétal prédomine dans cet accompagnement car on ne consomme en moyenne que 7,5 repas de viande par mois, même le poisson n'est présent que dans un repas sur six. Elle observe que les modes de cuisson simples et rapides (le sauté xào, le bouilli JU9C, e mijoté court kho) dominent pour les végétaux, alors que pour la viande, on l

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Présentation

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utilise en général le grillé et le bouilli. Elle se penche enfm sur les dépenses consacrées à l'alimentation quotidienne qui paraissent réduites à l'essentiel au quotidien tandis que celles consacrées aux événements festifs (mariage, funérailles, Nouvel An ...) sont particulièrement ostentatoires. L'analyse des activités économiques de la commune et ses transformations vient clore l'ouvrage. ? Dans Transformaüons économiques, NguyênTùng, Be Viet Dang et Tran Vân Hà, à partir du cas de Dùong Lâm, se donnent comme objectif de répondre à la question de savoir si les transformations économiques opérées par la révolution socialiste depuis 1954 ont apporté un démenti formel aux prévisions assez pessimistes formulées il y a plus de 60 ans par P. Gourou qui ne pensait pas que "l'on puisse beaucoup améliorer le sort matériel du paysan tonkinois : l'excessive densité de la population [étant] un mal sans remède" (1965 : 574). La question est d'autant plus pertinente que cette densité est aujourd'hui au moins deux fois et demie supérieure à celle de 1936 et que le Viêt Nam a subi entre temps deux terribles guerres. Pour mieux faire ressortir l'évolution économique, les auteurs posent d'abord quelques points de repères sur la situation économique avant 1945, en s'appuyant en particulier sur les travaux classiques de P. Gourou, Y. Henry et R. Dumont. TIs présentent ensuite la réforme agraire et surtout le processus de coopération lancé fm 1958 à Dùong Lâm, d'abord, à titre expérimental au niveau des quartiers (khu), puis à l'échelle du village (1964) et enfin de la commune toute entière (1975). À la fm des années 1970, le mouvement de coopération, déjà en difficulté depuis de nombreuses années, se trouve dans une impasse, d'autant plus que l'économie subit de plein fouet les chocs accumulés depuis le retour de la paix: diminution ou cessation de l'aide internationale, calamités naturelles, guerres avec le Cambodge puis la Chine, erreurs de planification... Devant cette situation catastrophique, le pouvoir socialiste adopte la politique contractuelle dite kho8n 100 qui marque en janvier 1981 le tournant décisif de la coopération agricole au Viêt Nam. Du fait qu'il détenait depuis plusieurs années le titre de coopérative "de type supérieur d'avant-garde", Dùong Lâm prit un retard considérable dans l'application du kho8n 100 qui ne démarra que dans la seconde moitié de 1986. En revanche, il mit en oeuvre assez rapidement (dès juin 1988), probablement grâce à la prise de conscience des lacunes du kho8n 100, la nouvelle politique contractuelle dite du kho8n 10 promulguée en 1988. Celle-ci comportait plusieurs mesures radicales: reconnaissance du statut autonome des ménages membres des coopératives, liberté

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accordée à ces ménages d'exploiter les terres allouées, suppression du système des journées-travail (công)et des points (diêm)... Les auteurs accordent ensuite une attention particulière à la façon assez complexe dont la coopérative de Duong Lâm a procédé à la répartition des terres divisées en trois fonds (qui) et classées en 15 catégories selon leur degré de fertilité, leur emplacement (plus ou moins grand éloignement, accès ou non à l'irrigation et au drainage) et leurs possibilités d'exploitation (terres à une ou deux récoltes, terres de collines, mares...). Après la promulgation de la loi foncière de juillet 1993, les terres furent redistribuées pour quinze ans aux familles vivant de l'agriculture, cette fois au prorata du nombre de leurs membres. La dernière partie est consacrée à l'étude de la situation économique de Duong Lâm après le khoân 10: agriculture, élevage, pisciculture, industries villageoises, commerce. L'analyse des données collectées montre clairement que même un village relativement bien doté en terres (tout au moins par comparaison avec les autres villages qui composent la commune) comme Mông Phl,l,ne peut vivre uniquement de l'agriculture. D'autres activités doivent être développées, susceptibles notamment de se combiner avec la riziculture qui exige beaucoup de main-d'oeuvre aux temps forts du calendrier agricole (moisson, labour, hersage...), mais laissent de nombreux jours chômés. Ces activités (élevage, commerce, artisanaL.) sont en général étroitement liées au marché et à la politique macro-économique du gouvernement (crédit, exportation, impôt, prix...).
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Nous adressons nos plus vifs remerciements à Christian Taillard, Susanne Lallemand, Pierre Brocheux et Françoise Aubaile-Sallenave, qui ont bien voulu se pencher sur ces textes et prodiguer leurs conseils. Nous avons fait notre possible pour tenir compte de leurs remarques et de leurs critiques, même si nous n'avons pu répondre à toutes les interrogations. Les lacunes, inhérentes à cette première expérience de travail en coopération, que comporte encore l'ouvrage relèvent de notre seule responsabilité. Nous remercions plus particulièrement Christian Taillard qui, ancien responsable du LASEMA, a joué un rôle décisif dans la mise en oeuvre de ce projet et le LASEMA en tant que tel pour son indéfectible soutien.

I UN PEU D'HISTOIRE

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Avertissement

Pour éviter les répétitions d'un texte à l'autre, les références bibliographiques de tous les chapitres sont regroupées à la fin de l'ouvrage.

DU CANTON À LA COMMUNE: TERRITOIRE ET IDENTITÉ

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La plus grande difficulté de l'étude des villages vietnamiens réside dans l'absence quasi totale d'archives qui les concernent, au moins jusqu'à l'époque coloniale. En dépit de cet obstacle majeur, nous allons nous efforcer de décrire l'évolution du territoire de la commune actuelle de Duong Lâm et des villages qui la composent ainsi que celle de leur appartenance administrative, depuis l'époque monarchique jusqu'au début des années 1990 qui connaissent une transition rapide vers l'économie de marché, en passant par la période coloniale puis révolutionnaire. Nous tenterons également de répondre à travers ce cas concret à quelques questions fondamentales pour la compréhension des transformations villageoises. Les cantons et les villages sont-ils restés immuables sous la monarchie, comme on a tendance parfois à le supposer? L'époque coloniale a-t-elle provoquée une rupture avec la période monarchique? Y a-t-il une continuité entre les anciens cantons et les communes (xii), l'unité territoriale et administrative de base créée après 1945 par le pouvoir révolutionnaire? Ou bien les xii ont-elles vidé les villages (làng) de toute substance? Après 40 ans d'existence ont-elles réussi à se forger une identité au détriment des villages, marqueurs d'identité les plus puissants du Viêt Nam traditionnel? Les villages sont-ils destinés à disparaître, en dépit du retour vers le passé que la nouvelle orientation économique du pays semble engendrer depuis le début des années 1990 ?

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LE VILLAGE. PROBLÈMES TERMINOLOGIQUES Une parenthèse s'impose au préalable à propos des tennes désignant le village tels qu'ils figurent dans le Câc tran tông xii danh bi lam (CTTXDBL) [Liste complète des noms de villages, cantons, provinces depuis le Hà Tii1hjusqu'au nord], car en lisant cet ouvrage compilé entre 1810 et 18131 on ne manque pas d'être frappé par leur grande variété qui appelle à la fois un essai de définition et quelques commentaires. Xii 0 est le tenne que nous rencontrons de loin le plus fréquemment2. C'est en général un grand village ou tout au moins reconnu comme tel, car dans le CTTXDBL, des villages3 qui ne comportent que six ou huit inscrits peuvent porter le nom de xii. TIest souvent composé de plusieurs thôn (hameaux)4 qui, à partir du règne de Minh M~g (1820-1840) sont dirigés par les ph61f (adjoints au chef de village). Signalons qu'en Chine, panni les nombreux sens du caractère (she =xii) utilisé seul, on ne trouve pas celui de "village" ou de "commune". Thôn désigne un petit village ayant toutes les fonctions du xii, mais aussi le hameau dont nous venons de parler. Phl1àngqui comporte plusieurs acceptions (association, société, bande, troupe...) désigne aussi un village dont les habitants exercent le même métier ou un village urbain: ainsi le phu de Hoài Dac qui se trouvait sur le territoire de l'actuel Hanoï comportait, au début du XIXè siècle, de nombreux phl1àng. En chinois, fâng désigne les ruelles dans les villes ou les corporations d'artisans. Phl1àng thuy co'(ou thuy cd), "village flottant" dont P. Gourou dresse une liste et qu'il décrit ainsi: il "ne comporte que des barques ou des radeaux; tous ses habitants vivent sur l'eau, et tirent leurs ressources de la pêche et des transports;

1. Ce texte a été repris dans: Tên làng xâ Vi?t Nam aliu thé ky XIX (thu9c cac dnh tù Nghç Tinh trd raY [Noms de villages du Viêt Nam au début du XIXè siècle (depuis le Nghç Tinh jusqu'au Nord)], traduit par Dl1(jngTht The et Ph~m Tht Thoa en 1981. Il figurera désormais dans le texte sous le sigle CTTXDBL. o Les caractères chinois correspondants sont donnés en fin d'article. 2. Il semble qu'il était déjà utilisé sous la colonisation chinoise des Tang (618-907). Voir le chapitre "Organisation politique et sociale". 3. Ainsi les xâ Hoa Chuc (huyçn de Kim Bàng), de Tien Dl1dng et de An Lang (huyçn de Nam Xang) comptaient respectivement six, huit et onze inscrits avant leur disparition (CTTXDBL, 1981 : 56-57). 4. A la fin du XIXè siècle, environ 25% des villages de la province de mic Ninh comportaient entre deux et quatre hameaux (voir Nguyên Van Huyên, 1996)

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la seconde de ces activités est prépondérante dans les villages flottants du fleuve Rouge" (1965 : 437-442). Phliàng lû chiéng : village dont les habitants sont venus des "quatre coins du monde" (lû chiéng). Ce terme est utilisé dans certaines expressions légèrement péjoratives telles que dân lû chiéng ("gens dont l'origine n'est pas claire") ou lrai lû chiéng, gai giang hlJ ("garçons dont l'origine n'est pas claire" et "fille d'aventure ou de moeurs légères"). Giâo phliàng(très rare) : village, quartier de chanteurs et de musiciens. Trang: village provenant d'un ancien domaine rural, fondé à l'origine par un membre de la famille royale ou un grand mandarin. Tr{li désigne la caserne, le camp, le campement, la colonie, la ferme. G. Dumoutier le défInit comme des "métairies isolées" ou des "habitations écartées" qu'il compare aux mas ou bordes en France (Dumoutier, 1907 : 309-312). Composés à l'origine de quelques abris rudimentaires pour se rapprocher du lieu de travail, les lr{li pouvaient devenir avec le temps de gros villages comme par exemple Ph\! Khang à Duong Lâm. En chinois, zhài désigne non seulement le camp ou la caserne militaire mais aussi le village protégé d'une haie. siJ: village qui était à l'origine une plantation d'État (siJdlJndi'ên)dont le roi Lê Thanh Tông ordonna la création en 1481 afin de développer la riziculture (D{li Vi?! si] kf loàn thli [Annales du D{li Vi?! )5, 1968, III : 276). Châu: village fondé sur une terre nouvellement formée d'alluvions. Châu désignait, avant 1945, les districts des régions montagneuses et les continents. V.an : village de pêcheurs. V.an désigne aussi une corporation de gens qui exercent le même métier: par exemple, v{lll buôn ("corporation des commerçants"), v{lllxe ("corporation des voituriers") ... Giâp: très rare comme unité territoriale et administrative de base sauf dans le Thanh Hoa et surtout le Ngh~ An. On peut faire l'hypothèse que cette utilisation du mot giâp (dans le sens de village) est le vestige de la politique de Khuc H~o qui avait transformé en 907, les hlidng, unités administratives créées par Cao Bi'ên sous le règne de Hàm Thông des Tang (860-874) en giâp (au total 344)6. Le problème est que cette subdivision est plutôt équivalente au canton (lông) donc beaucoup plus grande que le village. D'autre part, il faudrait distinguer ce giâp (canton) du giâp (subdivision du village) dont l'apparition est beaucoup plus tardive. Le document le plus ancien qui atteste sa présence est, à notre

5. Désormais dans le texte: DVSK1T. 6. VoiT le chapitre "Organisation politique et sociale".

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connaissance, l'inscription gravée en 1538 sur la stèle de la pagode Hoàng Dô (du village La Uyên dans la province de Hà Tây aujourd'hui) : elle comporte la liste des membres des quatre giBp de ce village qui ont souscrit à la restauration de la pagode (Dinh Khàc Thu~, 1996: 58). Doài Giap, un des villages de la commune Dll(jng Lâm, est comme nous le verrons plus loin, sans aucun doute issu du giBp Doài ThllQng, ancienne subdivision du village Cam Gia H~. Pho, dans le dictionnaire d'A. de Rhodes publié en 1651, est une "rue dans laquelle il y a des boutiques de commerçants" (Rhodes, 1991 : 602)1. Aujourd'hui au nord du Viêt Nam, les rues de ville sont encore appelées pha. Associé à thành (muraille, citadelle), autre terme sino-vietnamien, il désigne les villes thành ph6: thành ph6Hà Ni?i ou Thành ph6Ifô Chi Minh (Ifô Chi Minh-ville)... En chinois, ph6 (pù) ne signifie en revanche que "magasin, boutique". Dans le CTTXDBL, de nombreux ph6 sont mentionnés dans les provinces de la haute région (neuf à An Quang, cinq à Tuyên Quang, une vingtaine environ à Cao Bâng et près de quarante à L~g Son), ce qui prouve qu'au début du XIXè siècle les échanges par voie terrestre entre le Viêt Nam et la Chine passaient essentiellement par L~g Son et Cao Bâng. Dans ces deux dernières provinces, plusieurs chçJ ("marchés") et quân ("auberges") sont répertoriés comme unités administratives de base. TIest intéressant de signaler que Tân Hi?i (du canton de Cam Gia 'fhinh) est le seul ph6 des provinces des plaines qui entourent le phu de Hoài Dûc (Hanoï à partir de 1831), ce qui nous fait penser que les ph6 étaient très petits: ils se réduisaient probablement souvent à quelques boutiques et auberges. Quand leur taille prenait de l'importance, ils devenaient alors des phl1àng. Dans les provinces de la haute région, les villages peuplés de minorités ethniques sont en général appelés sâch ou d9flg. On Y relève aussi les termes de liing (vallée), Xl1dng (atelier), mo (mine), bén (embarcadère), cham (groupe de maisons)8. Dans les provinces du Ngh~ An et du Thanh Hoa on rencontre encore d'autres termes: npu désigne un village formé par un groupe d'ouvriers ou de commerçants, tich un village de salines (?), d9i un village formé par une troupe de soldats (?), t9c un village lignager (?), liing un village chargé d'entretenir un mausolée de roi 9 et
7. Reproduit avec une traduction en vietnamien de Thanh Lang, Hoàng Xuân Viçt, DÔ Quang Chinh sous le titre: Alexandre de Rhodes, Tù diên Annam-Lusitan-Latinh (1991). 8. Lûng Lung Lai, eMu ThùÇ1ngLang, Cao Bâng; Xl1dng Nam Luân, eMu B~ch Thông, Thaï Nguyên; mo Vu Lang, huyçn Vu Nhai, Th{ÜNguyên; Mn Câu Vu, huyçn Phuc Yên, Tuyên Quang; cham Hèlng NÙdng, huyçn Phuc Yên, Tuyên Quang. 9. N~u Bàng V~n, huyçn Thanh Chùdng, Nghç An. Le terme est d'ailleurs à l'origine de

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surtout hl1ang(certainement un vestige des hl1ang créés par Cao Bfên dont nous avons parlé plus haut). Signalons enfin que, selon les Annales de la dynastie des Nguyln (D{li Nam thf/c l'lcJO),parmi les villages créés en 1838 par Nguyên Công Trû, il y avait 141fet 27 ap: lfétait le terme utilisé sous l'occupation Ming par Ly Bân en 1419 pour désigner les villages, quant à ap, c'est un terme sinovietnamien, employé dans les expressions thai ap, thang m9c ap, thf/C ap,
appellations des domaines ruraux accordés par les rois L y et Tiân aux grands

dignitaires et qui désigne aussi les villages, notamment dans le sud du Viêt Nam. Pendant l'époque coloniale, à partir de la première guerre mondiale, tous les villages du Tonkin furent appelés xii (Ngô Vi Liên, 1928). PROCESSUS DE FONDA nON DES VILLAGES Parmi les huit villages qui composent actuellement la commune de DÜdng Lâm, quatre sont considérés comme des villages d'implantation ancienne: Cam 'fhinh, M9ng Ph1,1, ông Sàng et Cam Lâm dont on ignore la date de fondation. D Les quatre autres, ont été fondés bien plus tard et selon des processus différents. Toutes les dynasties vietnamiennes ont cherché à favoriser la création de nouveaux villages. En 1267, le roi Tiân Thânh Tông autorisa par édit les membres de la famille royale à recruter les vagabonds miséreux et à en faire des "esclaves domestiques" (nô fi) pour défricher de nouvelles terres et créer des domaines de rizières (tIi~n trang) qui deviendront ensuite des villages (DVSKTT, n: 307), notamment des trang. En 1490, le roi Lê Thânh Tông ordonna aux villages de plus de 600 foyers de demander aux autorités la permission de se scinder afm "d'agrandir la carte du pays", donc pour augmenter le nombre des villages et la superficie des terres cultivées du pays (DVSK1T: ibid). Sous le règne de Minh M~g (1820-1840), des mandarins (doanh tIi~n s11) furent nommés pour s'occuper de la colonisation des terres nouvelles, notamment des lais de Ninh Binh, Thai Binh, Nam D!Jlh. C'est ainsi que Nguyên Công Trû créa dans la province de Nam D!Jlh, en 1828, cent communes (comportant 2350 inscrits et 18.970 mlu de rizières) qui donnèrent naissance au district (huy?n) de Tfên Haï, dix communes dans le district de Giao Thiiy, et, dans la province de

l'expression encore utilisée aujourd'hui c1liun~u (chef de bande) ; tfeh Ly Hà, Ngân Tuqng, huyçn Ky hoa, Nghç An ; c1ÇiŒn Cât, Phan Long, huyçn Thanh Hà, Nghç An; 19c Hoàng Nghia, huyçn Hung Nguyên, Nghç An; langChu Lai, huyçn Yên Dinh, Thanh Hoa. 10. DNCBTLdans la suite du texte (1970, IX: 123).

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Ninh Elnh, trente communes (avec 1260 inscrits et 14.600 miu de rizières) regroupées dans le district de Kim Son. Une ordonnance du roi TV Dûc (1847-1883) stipulait que celui qui avait défriché vingt miu de rizières (moins de 10 ha) et recruté dix inscrits pour la colonisation des nouvelles terres, pouvait être autorisé à fonder un nouveau village. La population de ce dernier était dispensée d'impôt, de service militaire, de corvées pendant trois ans. Selon le nombre d'inscrits recrutés et la superficie de terres défrichées, les fondateurs de village pouvaient obtenir des titres mandarinaux plus ou moins élevés. À Carn Giâ Thinh, la fondation de nouveaux villages s'est faite, soit de façon brutale à la suite d'un conflit au sein du village d'origine, c'est le cas du giap Doài Th1.1<Jng Doài Giâp ; soit progressivement et sans accroc, c'est le cas de Ph\! ou Khang ; soit encore en raison d'événements extérieurs comme, par exemple, la volonté étatique qui a conduit aux créations de Nguyên Công Trû évoquées cidessus, c'est le cas de Yên Thinh. Les villages-souches: Cam Gia Thjnh, Dông Sàng et Mông Phy.

Par leur situation géographique, leur prestige ou leur ancienneté, Carn Giâ Thinh, Dông Sàng et Mông Ph\!, formaient le noyau central du canton. Cam OM Thinh L'histoire de la dissidence d'un de ses habitants, qui sera détaillée plus loin à propos de la fondation d'un des villages du canton, nous apprend que Carn Giâ Thinh (littéralement "Canne à sucre/prospérité") était appelé Carn Giâ H~ ("Canne à sucre/Bas", c'est-à-dire situé en aval) vers 1463. Or, d'après le C1TXDBL (1981 : 42) la commune voisine, Carn Th1.1<Jng, s'appelait au début du XIXè siècle Carn Giâ Th1.1<Jng ("Canne à sucrelHaut" : en amont par rapport à Carn Giâ H~) et était composée de quatre villages: Carn Giâ Th1.1<Jng (divisé en deux harneaux, Carn Cao et Carn Dà), Ch1.1ong Lâm, Bài Nha et Narn Nguyên. Carn Giâ Th1.1<Jng (''Haut-Carn Giâ") et Carn Giâ H~ ("Bas-Carn Giâ") pourraient donc être issus d'un même village. D'autre part, comme les Annales du D{li ViÇ!signalent qu'en 1117,
"la population du giBp de Carn Giâ a offert un cerf noir" au roi L y Nhân Tông

(DVSK1T, I: 247) et comme Carn Giâ Th1.1<Jng Carn Giâ H~ sont efectivement et situés dans une région de collines, à une quinzaine de kilomètres du mont Tan Viên (1250 m), il n'est pas complètement absurde de penser qu'ils soient issus de ce giap de Carn Giâ. En raison de la connotation péjorative souvent attachée au mot h{l ("bas", "inférieur"), Carn Giâ H~ changea son nom bien avant le début du XIXè siècle en

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Cam Gia Th.!nh ("Cam Gia-Prospérité") et, enfin en Cam Thtnh dans les années 1930, rejoignant ainsi le mouvement général de contraction des toponymes en deux morphèmes, tout comme Cam Gia Thti<Jng était devenu Cam Thti<Jng comme l'atteste en 1928 la Nomenclature des communes du Tonkin de Ngô Vi Liên (1928 : 123). Cam Gia Thti<Jnget Cam Gia H~ faisaient partie d'une région qui cultivait jadis la canne à sucre. Cam giâ en sino-vietnamien signifie justement "canne à sucre"ll, mais on préfère le terme vietnamien mîa pour dénommer familièrement le marché (ch(J Mîa), la pagode Sùng Nghiêm (chuà Mîa), et l'embarcadère (bén Mîa) devenu aujourd'hui Hà Tân. Cam Gia Thti<Jnget Cam Gia H~ étaient encore désignés jadis par l'expression hai tông Mîa ("deux cantons Mia") qu'utilise par exemple le ph6 bang ("sous docteur"12) Kieu Oanh M~u (1854-1912) dans son poème sur la princesse Mia (toujours la canne à sucre !) composé vers la fin du XIXè siècle13. Les lignages des Cao (52 foyers) et des Trtidng (49 foyers) sont de loin les plus anciens du Cam Th.!nh actuel qui comportent environ 146 foyers. Or, d'après leurs registres généalogiques, leurs ancêtres sont arrivés dans ce village à une date assez tardive. En effet, Cao Phuc Th\!" l'ancêtre des Cao, originaire de Hoa Ton (7), district de Tong Sdn, province de Thanh Hoa, s'est installé probablement dans la première moitié du XVllè siècle. Marquis (Phù Vi?! hâu) et général, il commanda une compagnie de la garde royale à la capitale14 sous le règne de Lê Thàn Tông (1619-1643, puis 1649-1662). Ses deux filles se marièrent, semble-t-il, avec les fils du célèbre mandarin Giang Van Minh (1573-1638) de Mông Ph\!. Son

Il. En 304, Chi Han a décrit la canne à sucre qui pousse dans le Giao chi (Nord Viêt Nam actuel), et qui était appelée, à cette époque, en chinois chujêou canja (cam gia). Voir Hui Lin Li, 1979: 55-59. 12. Nous traduisons par "sous docteurs car les lauréats qui obtenaient ce titre créé sous Minh M:~mg, ne figuraient pas sur la même liste que les ûê'n SI: "docteurs". Ces derniers étaient classés en trois séries dont la première regroupait les trois premiers dénommés tr{lng nguyên, bang nhan et tham hoa. Les lauréats de la seconde série, souvent nombreux, s'appelaient hoàng gi8.p et ceux de la troisième dèJngûê'n si: 13. Il s'agit d'une transcription manuscrite assez mal faite du nôm en qutfc ngil On y relève que le nom de Hà Tân existait déjà à cette époque car Kfêu Oanh M~u le mentionne deux fois dans son poème. 14. Selon Lê Quy Dôn, la garde du palais royal intérieur comportait après la restauration des Lê (à la fin du XVlè siècle), quatre compagnies dont celle des câm y (gardes portant des habits en brocart) (1977 : 121).

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fils, Cao Phuc Diên, était capitaine (?) (chlinh d9i tnidngY5. TI a joué un rôle important dans la construction du dinh de Cam Gia Th!nh auquel il a aussi offert des rizières de culte. C'est pour ces raisons que le village l'a adopté comme génie bienfaiteur (hPu thlin) dont l'autel au dinh côtoie celui du génie tutélaire, également génie du sol de la localité (ban thô? thành hoàng). Signalons que sous les Lê restaurés, l'armée était divisée en deux corps séparés. Les liu binh ("soldats excellents"), recrutés dans les provinces du Thanh Hoa et du Nghç An et affectés à la défense de la capitale, bénéficiaient de la confiance des seigneurs Tqnh (eux-mêmes originaires du Thanh Hoa) et donc d'un traitement de faveur, ils obtinrent ainsi des terres publiques et des titres honorifiques. Les nhât binh ("soldats de première classe"), une sorte d'armée de réserve dont les éléments étaient recrutés dans les quatre provinces du delta du fleuve Rouge et affectés à tour de rôle au service des mandarins provinciaux. TI est donc probable que l'ancêtre des Cao et celui des Truong à Cam Thjnh, tout comme ceux de quelques lignages de la région, faisaient partie des officiers originaires du Nghç An et surtout du Thanh Hoa à qui avait été accordé l'usufruit de terres publiques dans cette région et qui ensuite ont fait souche. L'ancêtre des Truong, lui aussi originaire de Hoa Tong (?), (Tong Son, Thanh Hoa), serait arrivé à Cam Gia Thjnh à la même époque que celui des Cao. Notre informateur appartenant à la 12è génération après l'ancêtre connu du lignage, on peut en déduire que les ancêtres des Cao et des Truong se sont installés au village plusieurs siècles après sa fondation. D'après certains villageois, les lignages des B~ch et des Ngô seraient plus anciens que ceux des Cao et des Truong; ils ne comportent plus aujourd'hui, respectivement, que deux et une famille. Le lignage des Ngô risque d'ailleurs de s'éteindre car cette dernière famille n'a pas de descendant mille. Dông Sàng D'après la Notice sur les reçus aux concours littéraires de toutes les dynasties, (D{li ViÇtljch tri'Budang khoa Il}C16), armi les lauréats du concours de doctorat de p 1493 (24è année du règne de HOng Dûc - 1470-1497) figurait Ki~u PMc, originaire de Dông Sàng. Grâce à ce renseignement, nous savons avec certitude que ce village a au moins cinq siècles d'existence et que les Ki~u constituent un ancien lignage qui a aussi compté parmi les siens Ki~u Vàn Ba, reçu docteur en 1511, et
15. Toujours selon Lê Quy Dôn, à partir du règne de Quang Hung (1578-1599) jusqu'à celui de Bao Thai (1720-1729), tous les chanh dÇj trlIdngobtinrent le titre de marquis! (ibid. : 131). 16. Ce texte sera cité désormais sous le sigle DVLTDKL.

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Ki'êu 08nh M~u, reçu pha bang ("sous-docteur") en 188017. Ce dernier est connu sur le plan national pour avoir mis au point une édition du Ki~u de Nguyên Du. Mais la personne qui a contribué le plus au prestige de Dông Sàng et de la région et qui y est, de ce fait, vénérée encore de nos jours, est une femme. Dans la région, on l'appelle Bà Chua Mia ("Princesse Canne à Sucre") bien qu'elle n'ait été, en fait, que la concubine du prince-seigneur Trjnh Trâng (mort en 1657)18. À Dông Sàng on dit que son vrai nom est Nguyên Tht NgQc Gieo alors que pour les auteurs des Sites historiques et culturels du Viêt Nam (Ngô Dûc ThQ, éd., 1991 : 581), elle s'appellerait Nguyên Tm Dong et pour Nguyên Quang Tuân (1970: 86), Nguyên Tm NgQc Li~u ou Nguyên Tm Rong. À notre avis, Rong est la prononciation régionale de Dong (autre prononciation de Dung "visage" ou "physionomie", nom de jeune fIlle de la "princesse", tandis que NgQc Gieo est la forme volontairement modifIée de NgQc Li~u, nom sino-vietnamien qu'elle s'est probablement donné après être devenue concubine du Seigneur Trjnh. En effet, la "princesse" ayant été divinisée après sa mort, son nom devenu tabou ne pouvait plus être prononcé tel quel19, et il fut en conséquence modifIé en Gieo. Son père, Nguyên Quang, était originaire de Dông Sàng, mais résidait au village voisin de Nam Nguyên (canton de Cam Giâ Thl1Qng).D'après la stèle commémorative de la pagode (dont le texte fut composé par Nguyên Th1,tc,reçu docteur en 1595), c'est elle qui a fmancé, en 1632 (quatrième année du règne de Dûc Long) la reconstruction et l'agrandissement de la pagode Sùng Nghiêm. Elle a aussi fait façonner une grande partie des 287 petites et grandes statues, d'après notamment les légendes bouddhiques. Elle a son autel (et une statue) à gauche de celui du Bouddha, face à l'entrée dans le bâtiment central (trung diÇn). Signalons que de nos jours, comme la plupart des pagodes du Nord Viêt Nam, la pagode Mia héberge dans le bâtiment antérieur (ti~n dl1àng) un autel dédié au culte de possession sur lequel sont disposées les statues des Saintes Mères et de leurs auxiliaires. Si on se fIe aux affIrmations de Ki'êu 08nh M~u dans son récit en vers, la princesse aurait également contribué à la construction ou à la rénovation du marché Mia (aussi appelé ch(i Tam Bao, "marché du Triple Joyau" ou marché de pagode20), de l'embarcadère Hà Tân (ce qui laisse penser que ce nom existait, bien
17. Son père, Kieu Dinh, reçu licencié en 1868, était chef de district (tri huyçn). 18. Comme les shoguns au Japon, les seigneurs Trinh ont gouverné la partie nord du Viêt Nam, au nom des rois Lê, de la fin du XVIè siècle à celle du XVIllè siècle. 19. Cette pratique est appelée kX hayou hèm. Sur les noms taboués voir Ngô Dûc ThQ, 1997. 20. Ces trois "joyaux" sont le Bouddha (Ph?t), son enseignement ou Dharma communauté des moines ou sangha (Tang). (Phap), et la

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Nguyln Tùng

avant la fm du XIXè siècle) et du dinh, probablement de celui de Dông Sàng qui aurait été consacré, selon certains villageois, par un brevet royal en 1639. Après sa mort, la population lui a construit un temple sur le territoire de Dông Sàng, grâce certainement aux rizières de culte (tf/ dièn) qu'elle avait léguées. Divinisée21 à la manière de Liêu H~, mais uniquement dans sa région natale (les deux cantons Mia), elle est devenue, au cours des XVIllè et XIXè siècles, une sorte de Sainte Mère (thBnh miu) très vénérée et même crainte. par la population (ce qui expliquerait peut-être le bon état de préservation et d'entretien, en dépit des guerres et des changements politiques et sociaux, de son temple appelé d'ailleurs dèn phil ("temple-palais") ou dèn Miu ("temple de la [Sainte] Mère"). Dans son poème déjà cité, Ki~u Oânh M~u l'appelle Dông Sàng Vl1dng Miu ("Reine-Mère de Dông Sàng"), dénomination fondée sur le modèle de celle de la
célèbre Reine-Mère de l'Ouest en Chine (Tây Vùong Mâu

=Si Wang

Mou).

Ainsi, dès les années trente du xvnè siècle, Dông Sàng avait déjà sur son territoire les deux sites importants de la région: la pagode et le marché, appelés tous les deux Mia. Viendront ensuite le dèn phil et, plus tard, le dinh du canton. Selon les témoignages concordants des informateurs âgés, les villages Carn Gia 'fh!nh, Dông Sàng et Mông Ph\! occupaient, chacun, à ce dinh une "place" entière (probablement concrétisée chacune par une natte où s'asseyaient les représentants respectifs de ces trois villages) alors que Carn Lâm et Doài Giap y partageaient la même "place". Ce statut inférieur s'explique aisément pour Doài Giap qui, comme nous le verrons, est issu de Carn Gia H;;t..Nous discuterons également plus loin du cas de Carn Lâm. Remarquons aussi que PhU Nhi22 et Yên 'fh!nh n'avaient pas de place au dinh du canton. Cela tenait peut-être à la situation trop périphérique de l'un (Phu Nhi) et à la récente fondation de l'autre (Yên 'fh!nh), qui ne leur permirent pas de participer à la construction du dinh. C'est aussi à cause de sa situation particulièrement périphérique que Yên My qui faisait partie du canton de Carn Gia Thinh au début du XIXè siècle, s'en détacha ensuite (probablement après l'occupation française) pour dépendre du canton voisin de Carn Gia Thù<,jng.Quant à Ph\! Khang, il constitue un cas à part: il ne se sépara de Mông Ph\! que quelques années à peine avant la Révolution.

21. On dit qu'elle a obtenu d'un roi Lê le titre de génie de rang supérieur (thllfing ding thEin). 22. Phû Nhi, situé à quatre kilomètres de Dông Sàng était un grand village qui comptait, en 1928, 1357 habitants. Selon le D{li Nam nh/ft thtfng chi [Géographie du D{li Nam] (désormais cité sous le sigle DNNTC, 1971), le gouverneur Nguyên Dang Giai y construisit, au milieu du XIXè siècle, une grande et belle pagode.

Du canton à la commune

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Mông PhI} Le village est connu principalement grâce à Giang Van Minh (1573-1638). TI est de loin plus célèbre sur le plan national que la princesse "Canne à sucre", car son nom est mentionné plusieurs fois dans les Al111a1es u Dfjli Vi~' (DVSKTT). TI d fut reçu thâm hoa (troisième docteur de la première série d'une promotion qui n'eut ni premier ni second) en 1628. Sa mort, survenue en 1638 au cours de son séjour en Chine comme chef d'une ambassade (chlinh SÛ),a donné matière à une anecdote légendaire, née probablement dans la première moitié du XIXè siècle, et qui sera officialisée ensuite par la Géographie du Dfjli Nam (DNNTC) vers 187023. Selon celle-ci, lors d'une joute littéraire avec l'empereur Hi Tôn des Ming (Minh), Giang Van Minh répliqua à la sentence que celui-ci lui proposait :
Dong tJ?lchi kim dài dîlflC. Le pilier de bronze est aujourd'hui couvert de mousse 24. par: Bfjlch Ding t1j cô'huyét do hong.

BIilCh DfuIg demeure rouge de sang depuis ce temps ancien25. Furieux, l'empereur chinois l'aurait fait éventrer sur le champ, puis aurait renvoyé son corps au Viêt Nam. Cette histoire, invraisemblable, est à classer parmi toutes les autres anecdotes concernant les relations diplomatiques entre le Viêt Nam et la Chine, souvent représentées par les Vietnamiens comme des joutes oratoires, voire des concours de facéties, dont les ambassadeurs vietnamiens sortaient, bien entendu, toujours vainqueurs26. Notons toutefois que partir pour une ambassade en Chine constituait jadis une épreuve très dure, surtout pour des personnes de l'âge de Giang Van Minh (il avait alors 65 ans), car de Hanoï à Pékin il fallait, dans des conditions souvent difficiles, parcourir plusieurs milliers

23, Le D VSKTT ne dit mot sur la mort de Giang Van Minh au cours de cette ambassade qu'il mentionne par ailleurs. La Notice sur les reçus aux concours littéraires de toutes les dynasties (DVLTDKL, 1963) compilé vers 1779, parle de cette mort, sans toutefois en préciser la cause. 24. Selon les annales chinoises, Ma Yuan aurait dressé un pilier de bronze portant cette inscription: D'ông fr!l chi~, Giao chi di?t , "Si ce pilier de bronze se brise, le Giao chi - c'est-àdire le Viêt Nam de l'époque - sera détruit", La sentence proposé par Hi Tôn est considéré comme blessante pour un Vietnamien parce qu'elle rappelle l'époque durant laquelle le Viêt Nam dépendait de la Chine. 25. Giang Van Minh répond en rappelant les deux grandes victoires remportées par les Vietnamiens sur le fleuve B~ch Dâng au cours de leurs guerres de résistance contre les Chinois. 26. Voir notamment les anecdotes facétieuses sur M~c Dinh Chi, Tr~ng Lçn, Tr~ng Quynh..,