MONOPOLE ET PROHIBITION DE L'OPIUM EN INDOCHINE

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Ce présent ouvrage donne de l'exploitation et de l'usage de l'opium en Extrême-Orient une perspective qui éclaire les aspects politiques, économiques et sociaux des problèmes soulevés par l'influence de l'Occident dans cette région du monde. Cette étude permet de comprendre les contradictions, et donc la complexité des enjeux internationaux autant que nationaux liés à la commercialisation de la drogue entre 1880 et 1946.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296171084
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MONOPOLE ET PROHIBITION DE L'OPIUM EN INDOCHINE

Collection Recherches Asiatiques
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Philippe Le FAILLER

MONOPOLE ET PROHIBITION DE L'OPIUM EN INDOCHINE

LE PILORI DES CHIMERES

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CQL'Harmattan,2001 ISBN: 2-7475-0311-9

INTRODUCTION
DE LA MUSE DES POÈTES AU PRINCE DES TOXIQUES

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, Allonge l'illimité, Approfondit le temps, creuse la volupté, Et de plaisirs noirs et mornes Remplit l'âme au-delà de sa capacité.
Charles BAUDELAIRE Le Poison

Le 24 mai 1906, sur ordre de Gaston Thompson, ministre de la Marine, la police de Toulon se mit en quête des fumeries où les officiers de marine, retour de lointains périples, se livraient à l'ivresse de la pipe d'opium. Cette initiative inaugurait l'ère de l'opium proscrit, après des décennies de laisser faire de la part des autorités et d'apologies qui firent les délices des amateurs de littérature exotique. À quelques mois de distance, la Chine elle-même, en un geste de défi vis-à-vis des Occidentaux, prenait par édit la dimension du désastre politique et humain qui s'abattait sur elle depuis plus d'un siècle et ordonnait une prohibition drastique. L'Angleterre avait mis l'empire du Milieu à genoux en l'inondant d'opium; par un ultime sursaut il se rebellait, érigeant l'opium en symbole d'émancipation. Concomitante en Occident et en Orient, cette prise de conscience des dangers de la drogue devait plus à l'opportunité politique, voire géopolitique, qu'au souci humanitaire qui lui tint lieu de prétexte. La drogue, calamité moderne, n'a pas, tant s'en faut, toujours été considérée comme telle. De la tolérance, voire l'engouement, à la proscription et la clandestinité, tel est le parcours, encore inachevé, d'une exigeante substance aux vertus troubles et au danger avéré, dont l'histoire même sert de révélateur aux contradictions de ce siècle.

Par quel détour de l'histoire la pipe d'opium fut-elle avant 1906, la lTIUSe es poètes en Europe, alors même qu'en Extrême-Orient l' opiod manie constituait un fléau de masse? Comment en vint-on à interdire l'usage de la drogue, opposant ainsi bien public et liberté individuelle? À quels principes élémentaires de gouvernement et de diplomatie se heurtaient les idéaux philanthropes quand les finances ou la sûreté de l'État étaient en jeu? Autant de questions auxquelles ce livre tente de répondre en prenant plus particulièrement, au sein d'un mouvement d'ensemble centré sur l'Asie, l'exemple de ce que fut l'Indochine sous domination française. La genèse du mouvement international anti-opium, son action entre 1906 et la seconde guerre mondiale, donnent la mesure de la constitution progressive d'un dogme anti-drogue. Cette initiative de morale politique transcendait les clivages nationaux et tendait à l'universalité des principes. Influences européenne et asiatique s'y affrontaient ou s'y mêlaient sur fond de nationalisme, d'anticolonialisme et de modernité. Ce faisant, l'opium se révèle COlTIlneun élément central, quoique méconnu, des relations politiques et diplomatiques en Asie pour la première Inoitié du XXe siècle et, à ce titre, trouve sa place parmi les grandes questions soulevées par ce que fut l'influence occidentale en cette partie du monde. La perspective historique détermine une aire géographique de prédilection au commerce et à l'usage de l'opium: l'Asie des moussons où naquit le premier phénomène de toxicomanie de masse. Pour autant, le raccourci: opium = mal spécifique de l'Extrême-Orient, est une conception qu'il convient de nuancer, tant l'usage de la drogue semble être issu d'un enchaînelTIent de circonstances, d'une suite de choix économiques et politiques qui furent le fait des puissances coloniales. Certes, l'opium était connu en Asie avant l'arrivée des Occidentaux et l'on se perd en conjectures sur la période exacte d'introduction de la pratique opiomane - celle du fumeur d'opium, par opposition à l' opiophagie. Est-ce l'influence arabe qui, par l'intermédiaire des réseaux commerciaux, a propagé des rivages de la Méditerranée vers les côtes du Levant une pratique qui semble être née en Anatolie? Doit-on privilégier l'hypothèse d'une diffusion le long de la route de la soie? Probablement, mais nul ne sait vraiment quand l'opium fit son apparition en Chine, en Indonésie et au Vietnam, où il fait partie de la pharmacopée traditionnelle, sous forme de boulettes ingérées, relTIède souverain, dit-on, contre les maux digestifs. Celle que d'aucuns nOlTImaient"l' iInpérieuse substance" était présente en Asie bien avant que le moindre vaisseau venu d'Europe y abordât.

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L'existence d'une pratique narcotique, et non plus thérapeutique, est attestée en Chine puis au Vietnam par les différents édits de proscription. Ces interdits entravèrent efficacement la propagation de l'opiomanie, du moins jusqu'à l'arrivée des Occidentaux. Il convient manifestement de lier colonisation et essor des toxicomanies en Asie. Passion funeste ou péril véritable à l'échelle du plus peuplé des continents, l'opium y restait, aux yeux des vertueux et des nationalistes la "boue étrangère", le mal personnifié dont l'action remettait en cause les fondements de la société. Aux mandarins chinois qui le questionnaient en 1842 sur l'absence d'interdit dans les colonies britanniques et les exportations d'opium, sir Henri Pottinger, l'envoyé britannique répondit: « Vous avez entre les mains le remède du mal existant. La constitution de l'Inde ne nous permet pas d'interdire la culture qui serait entreprise le cas échéant, par d'autres pays. Si donc votre peuple est vertueux, il abandonnera cette pratique nuisible, et, si vos officiers sont incorruptibles et vous obéissent, il ne pourra plus entrer un pain d'opium en Chine.» [MILLANT;1910: 155] Les affrontements politiques, économiques et militaires qui opposèrent les puissances occidentales et l'empire du Milieu au XIXe siècle nous sont connus sous l'appellation de "guerres de l'opium" et véhiculent ainsi l'idée de l'ouverture forcée de la Chine à l'opium venu d'Inde, comme s'il s'agissait de l'objet permanent de l'expansion économique occidentale en Chine. Il n'en est rien, et si ce terme générique recouvre sous une l11êmedénomination trois conflits, l'opium n'y tenait pas un rôle déterminant. Parmi tous les exemples d'une opposition fondamentale de culture c'est pourtant l'opium qui se distingua, s'éleva au rang de symbole et apparut COl11mele "cheval de Troie" de la colonisation. Désormais, l'opium servit à décrypter l'avenir politique et économique de cette région du monde: à ceux qui surent s'en préserver, le Japon notamment, l'accès à une reconnaissance de souveraineté; aux autres, la quête d'une intégrité politique et l'argument d'une destruction des valeurs morales par la "noire idole" apportée par les Occidentaux. Géographiquement, l'exploitation de l'opium dans toute l'Asie a suivi fidèlement l'extension des colonisations. Chronologiquement, elle fut portugaise à Macao, britannique en Inde, à Hong Kong et en Malaisie, espagnole aux Philippines, hollandaise à Java et enfin française en Cochinchine, puis dans l'ensemble de l'Indochine. La simultanéité de l'expansion de l'opiomanie et de la colonisation en Asie est patente. L'installation dès le XIXe siècle des Inonopoles étatiques visait à drainer les capitaux des Chinois émigrés pour l'établissement de finances coloniales autonomes. L'opium y apparaît comme un dénominateur COl11mun l'exploitation coloniale. Il n'est guère de colonisateurs qui de
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n'aient perçu l'opium comme une source de richesse propre à fournir le substratum des finances publiques des territoires sous domination. Aussi ne fut-il pas surprenant de voir le colonisateur français, anglais ou hollandais se désintéresser des effets d'une opiomanie grandissante chez les Chinois pour peu qu'elle épargnât, très théoriquement, ses "protégés" indigènes. Pour un coût politique minime, les colonisations trouvèrent un contribuable docile: le Chinois expatrié. Elles perfectionnèrent alors une fiscalité qui se voulait indolore pour la majorité. En Asie, seule la Chine donnait alors le spectacle d'une opiomanie de masse. La diaspora chinoise véhicula et propagea le goût de l'opium à l'ensemble de l'Asie du Sud-est. Même marginale, l'opiomanie devint cependant un mal endémique de l'Asie, et une calamité politique qui menaçait les zélateurs étrangers. Afin de comprendre ce mouvement d'ensemble, il faut faire la part de l'exemple donné par certains et des capacités des autres Occidentaux à imiter ce modèle. Il n'existait pas en la matière de stricte originalité, mais la réponse d'ensemble d'une certaine conception du monde issue d'une opposition Occident<i>Orient. Si l'exploitation de l'opium visait principalement le consommateur chinois, où qu'il résidât, c'est qu'il semblait être l'élément central d'une économie antérieure et, à ce titre, facteur principal d'un ordre qu'il fallait contrôler. Certes, l'utilisation de ce relais de pouvoir économique était capitale pour le colonisateur, mais l'aspect à retenir reste l'exploitation de la Chine, "homme malade de l'ExtrêmeOrient", à travers sa diaspora et ce que l'on considérait comme son vice "naturel": l'opium. À ce client de prédilection correspondait un pourvoyeur officiel. La marchandise-opium avait son marché et un fournisseur disposé à produire en grande quantité pour une qualité constante. L'Inde anglaise avec son monopole de la vallée du Gange alimentait l'opium trade vers la Chine et tous les monopoles-clients mis sur pieds par les puissances coloniales, y compris l'Indochine, qui ne produisaient pas ou peu d'opium. Néanmoins, cette itnpression d'unité du marché trop idéalement structuré ne doit pas masquer une réalité qui s'affirma avec une vigueur croissante dans la seconde partie du XIXe siècle: l'existence d'un second centre de production d'opium, en Chine même. De plus, la prééminence d'un marché clandestin préfigurait la nature de l'actuel marché des stupéfiants, avec son corollaire: faut-il interdire ou taxer? L'expansion occidentale en Asie s'est indiscutablement livrée une colonisation économique ne s'elnbarrassant guère de principes. Ce faisant, la période coloniale a vu l'émergence d'une pratique toxico-

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mane en Asie qui lui survécut. Il importe désormais non de fustiger mais de comprendre sur quelles assises morales cela fut rendu possible et surtout de retracer une évolution historique qui épouse la modification du sens usuel du Inot "drogue". De la confrontation des actes et des principes naît un tableau d'ensemble de l'opiomanie: à la fois mal réel, thème de prédilection des littérateurs, outil budgétaire des administrateurs et élément du discours nationaliste. Cela donne lieu à une confrontation de cultures: pour l'Orient, le blanc est un corrupteur qui empoisonnait pour asseoir son pouvoir, celui qui imposait, par la force des armes, son label sur les boîtes en laiton que produisaient en chaîne ses usines, usant et abusant de l'appétence de certains pour la pipe d'opium en entretenant un vice ô combien profitable pour les caisses publiques. Vu d'Occident, l'opium c'est l'Asie, une part du mythe exotique auquel on répondait par l'incompréhension et l'acceptation tacite: le Chinois fUlne l'opium comme il mange du riz; s'il en meurt qui s'en étonne? La tradition occidentale est de faire payer les vices et les plaisirs. À quelles logiques politiques et sociales du XIXe siècle correspondait cette différence de traitement, sinon à l'essence même du colonialisme et la prégnance du mythe de la supériorité occidentale: admettre chez l'autre, le colonisé, ce qui indignait la conscience de l'Européen pour luimême. Faire commerce outre-mer, dans les colonies et les territoires sous domination d'un produit que tous s'accordaient à trouver dangereux, en tirer de considérables bénéfices lors même qu'une législation précautionneuse interdisait au blanc égaré en Asie de fumer l'opium, et ne s'indigner enfin que lorsque le mal eut atteint l'Europe: il y a là comme un résumé de ce qui n'était pas un simple malentendu. Une confusion courante dans la bibliographie du début du siècle consistait à amalgamer le fUlneur des salons parisiens et londoniens à celui des fumeries d'Orient. L'engouement d'une élite intellectuelle} pour les paradis artificiels a largement contribué à la création d'un mythe romantique de l'opium dont l'indiscutable précurseur fut Thomas de Quincey dans sa "Confession of an English opium eater, being an extract of the life of a scholar", publié en 1821 dans le London Magazine2. C'est précisément à partir des multiples traductions de ce texte, en France surtout celle de Baudelaire, que prit corps une vision éthérée de la drogue.
} cf. Arnould de LIEDEKERKE, La belle époque de l'opium, 1984. Ce livre, tiré d'une thèse de 3e cycle, contient une anthologie littéraire de la drogue (voir bibliographie). 2 En 1828 paraît à Paris la première véritable traduction sous le titre de "L'Anglais fumeur d'opium", signée d'un énigmatique A.D.M. qui n'est autre qu'Alfred de Musset. 9

« Tu tiens les clefs du Paradis, ô juste, ô subtil, ô puissant opium! » De Quincey ne fut pas le seul écrivain ou artiste britannique à avoir usé et abusé des opiacés; on peut sans se tromper citer le poète Samuel Coleridge, Walter Scott, Keats. Quincey n'était pas opiomane, ce n'était pas un fumeur mais un intoxiqué au laudanum, dérivé pharmaceutique opiacé à l'état liquide. Si ses descriptions d'une Angleterre sous l'influence de la drogue peuvent sembler exagérées, dictées par son cas personnel, cependant les pharmacies, distribuaient des pilules, sirops et autres préparations à base d'opium au plus grand nombre depuis la fin du XVIIIe siècle 1. Cet apprentissage des drogues arrivait d'Orient, mais un pragmatisme européen, et une industrie pharmaceutique nouvelle, les rendaient accessibles à tous, d'un usage simple, sous une forme dénuée du moindre décorum. L'opium originel n'en demeurait pas moins prisé des esthètes et des voyageurs qui le consommaient sur tous les points du globe. La drogue se répandit sans contrôle dans les pays industrialisés, où, déjà, on raffinait la morphine et l'héroïne2, dérivés de l'opium. Le danger devint pressant, le sujet politique, mais comment agir en Occident sans remettre en cause la nature du rapport colonial? Entré dans un autre siècle et dans une époque où, peu ou prou, on se piquait "d 'hygiène sociale", où la "fée verte", la dangereuse absinthe, faisait l'objet d'attaques menant à son interdiction en 1915, que fallait-il penser de l'opium qui, avant 1906, ne touchait pas les masses mais se répandait en Europe dans les milieux artistiques et littéraires en jouissant d'une image de muse inspiratrice? Certes, les sensations étaient différentes, la déchéance moins rapide et, faute de fumeries publiques, plus discrète, mais l' exotiSll1eet la nouveauté ne sauraient expliquer à eux seuls l'engouement des fumeurs mondains et la perception distincte d'une OpiOll1anie salon comparée à l'effet de masse destructeur en Asie. de L'explication est à rechercher dans l'ignorance entretenue du public français sur les méfaits de la drogue. Cette méconnaissance relevait aussi d'un certain mépris pour le colonisé, être lointain et étrange, aux pratiques et aux mœurs incompréhensibles dont l'image véhiculée par une presse
1 Promulgation en 1868 du "Pharmacy and Poison Act" réglementant la vente par les pharmaciens de l'opium, et ultérieurement de la morphine. 2 La diacétylmorphine, ou héroïne, commença d'être produite en grande quantité par la firme Bayer d'Elberfeld en 1898. Découverte par un chimiste anglais en 1874, cette substance jouissait alors de la réputation d'être un antidouleur puissant, substitut sans risque de la morphine, n'occasionnant pas de phénomène d'accoutumance et d'une utilisation rendue aisée par la seringue Pravaz. 10

populaire outrancière arrivait dans les foyers métropolitains en scènes sanglantes au dos du Petit Journal. Fumeurs d'opium et pirates tonkinois appartenaient à un imaginaire que l'éloignement désincarnait. En Occident, la première prise de conscience d'un danger, encore confuse, fut liée à l'arrivée d'un opium ramené d'Extrême-Orient par des fonctionnaires coloniaux et des militaires. Jusqu'alors limité à ces voyageurs, l'usage de la "toufiane" (de thu6c phi?n, opium du fumeur en vietnamienl) devint désormais trop voyant dans les fumeries portuaires. À titre d'exemple, estimait alors à 30% le nombre des Chinois opiomanes à San Francisco dont 10% absorbaient de l'opium sous une forme liquide, c'était les "opium drunkards". Les fumeries du quartier chinois dites "opium kitchens" demeuraient interdites aux blancs qui, eurent rapidelnent leurs lieux attitrés2. En l'East End de Londres comme à Chicago, Sydney ou Marseille, les fumeries des centres urbains firent naître parmi la population, passée la curiosité initiale, un sentiment de réprobation. Car le phénolnène ne se limitait plus en ce début de XXe siècle aux coolies chinois immigrés et à quelques marins de retour de périple en Extrême-Orient3. Ce furent désormais des natifs du cru qui offrirent, au sortir des fumeries, un spectacle digne des rues de Shanghai. Les âmes vertueuses qui s'émurent de leur sort formèrent les plus ardents propagandistes du mouvement anti-opium. L'Asie et ses mœurs, ignorées de la population occidentale qui n'y voyait que prétextes à l'expansion coloniale, pénétrèrent le quotidien d'une société qui, manquant de repères pour juger, procéda par amalgame. Afin d'expliquer cet engouement exotique pour une drogue largement méconnue, on cherchait des exemples cOlnparables au sein des sociétés occidentales:

La langue vietnamienne, comme la langue chinoise, est particulièrement riche en termes divers pour l'opium, on trouve aussi nha phiin, a phiin, d phù dung, etc. Il faut faire la part des transcriptions issues d'une interprétation phonétique et celles plus chargées de sens où l'opium, par le jeu de l'interprétation des caractères, est tantôt une "terre à fumer", la "fumée de l'Ouest", la "grande fumée" ou le simple cam den "riz noir", Î - [C.F. HOLDER, "The opium industry in America", Scientific American, 1898: 147]. 3 « D'aucuns contractent aussi la mauvaise habitude de fumer de l'opium; bien se garder surtout de prendre ce défaut, qui comme chez nous la morphine, devient une véritable passion; on s'en défait en effet très difficilement, et au prix de quels supplices! le jour où rentré en France on ne peut plus se procurer aussi facilement l'opium nécessaire» [GALLAIS; 1894: 70]. Il

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« C'est une opinion universellement accréditée que la consommation de l'opium est un vice inné chez les Chinois comme celui de l'alcoolisme chez les Européens: ainsi à chacun ses vices propres, à la race blanche l'alcoolisme, à la race jaune l'opiumisme, si j'ose employer ce néologisme. Mais il paraît établi aujourd'hui que c'est notre race qui est responsable des deux fléaux à la fois et que les Chinois ont joué seulement le rôle de victimes, complaisantes,
1 il est vrai» .

Abusus non tollit usum2, ou de l'auto tempérance, le parallèle avec l'alcoolisme était alors de rigueur et parasita longtemps le débat entre partisans de la prohibition et tenants du monopole. On évoquait, à tort, les effets excitants (!) de l'opium dans les pays chauds, en estimant que son elnploi était « sans doute indispensable aux ouvriers qui travaillent dans la vase et dans les rizières, ce qui explique la généralité de cet usage.» [BOUINAIS,PAULUS; 1885,1.1:237] Comme le disait ultérieurement Jean Dorsenne «L'opium est pourchassé, tandis que l'alcool bénéficie de l'indulgence des lois». L'opium, nouveau mal, devint alors un sujet politique au sens le plus large, une menace pour l'ordre établi dans un Occident qui, jusque-là, n'avait cure des désordres semés de l'autre côté du monde. Peu touchée par les bouleversements économiques entraînés par l'opium trade, l'opinion ne resta pas insensible à la pratique importée de l'opium. Plus que la déchéance des opiomanes d'Asie, maintes fois rapportée par les voyageurs, c'est le spectacle proche et l'imminence du danger qui entraînèrent les premières interventions étatiques. Médecins et hygiénistes s'acharnèrent à faire la preuve qu'au siècle de la science et du progrès la nocivité désormais incontestable des drogues ne pouvait être tolérée, et qu'il était du rôle de l'État d'interdire et de réprimer. Force est de constater que leur action fit plus pour cette prise de conscience que les décennies de protestations des tenants d'une "morale politique" prêchant pour le respect des peuples d'Asie. En l'occurrence s'annonçait le primat du "savant", ici le médecin, sur le vecteur traditionnel de la morale que sont le prêtre, le juge ou le philosophe. En France, le sort des fumeurs des colonies ne fut jamais considéré par l'opinion publique comme digne d'intérêt au point de susciter, comme en Angleterre, un mouvement solide ayant de profondes racines dans les milieux bien-pensants et usant de pressions politiques réelles pour faire cesser l'exploitation de la drogue par un État marchand de rêves.
1 Comité consultatif des affaires indigènes, rapport Charles GIDE, 1913, AP 2418 dl. 2 « Mais depuis quand est-il permis de traiter de mauvaise en soi une chose qui n'est nuisible que par l'abus? ». Remy De GOURMONT: Épilogues (Mercure de France). 12

En Indochine, les Chinois constituaient une forte minorité, 300 000 personnesl, soit environ 1 % de la population, principalement en Cochinchine (141 000) et au Cambodge (1 14 000). Ils faisaient preuve dans le cadre urbain comme à la campagne d'une activité non négligeable et fournissaient les gros contingent des fumeurs d'opium. En dehors de l'élément minoritaire chinois, l'opiomanie était un phénomène marginal des civilisations cambodgienne et vietnamienne. Une habitude rapportée dont l'expansion, toute relative, fut liée au contact colonial (d'abord indirecte par l'influence des communautés chinoises puis directe par l'exploitation coloniale). Il importe de déterminer qui fumait et pourquoi, afin de préciser l'impact réel ou supposé de l'opiomanie dans sa réalité. La pratique opiomane semble avoir été inégalement répartie dans les sociétés asiatiques, et vietnamienne en particulier. Alors qu'elle restait presque inconnue dans les campagnes, c'est-à-dire dans la majeure partie de la population, l'opiomanie s'affirmait comme un phénomène citadin, qui s'accrut avec l'urbanisation et l'émergence d'une classe ouvrière, peu à peu affectant toutes les strates de la société. Néanmoins, bien que les fUllleurs se rencontrassent dans la haute société comme parmi les plus démunis, il n'y avait pas d'égalité devant l'intoxication; les riches vivaient plus longtemps que les pauvres, qualité de l'opium et surtout conditions de vie faisaient la différence. Fumer dans les fumeries publiques, excepté pour le fumeur occasionnel, restait le triste privilège de ceux qui ne possédaient pas même une pipe (et autres lampes, aiguilles, curettes.. .) et se procuraient l'opium au j our le jour. L'adepte de la pipe à opium était, et reste, généralement discret. Seuls ceux qui fréquentaient les fumeries de bas étage étaient retrouvés dans les arrière-cours où on les avait déposés, plongés dans leur état narcotique. Et pour peu que la curiosité menât le voyageur à s'enquérir de la vérité et à pousser la porte d'une fUlllerie, il y découvrait un spectacle identique à celui décrit par le comte de Beauvoir lors d'un voyage à Singapour: « Oh !je ne saurais vous dire l'impression affreuse que m'a causée la vue de cette salle, où l'immonde prostration de cinquante êtres humains n'empêche pas de nouveaux clients d'entrer pour suivre leur exemple. La fumée âcre nous aveugle, l'odeur nauséabondenous soulève le cœur! Et c'est là, dit-on, que ces dégradés, ces pourris, viennent chercher les rêves enchanteurs du paradis! Non, c'est le plus vil abrutissement qu'ils y trouvent. On nous montre là de jeunes Chinois de vingt ans, déjà décharnés comme des squelettes, usés jusqu'à la moelle des os par ce vice, qui ne leur laisse même plus deux années à vivre! L'habitude les a tellement endurcis, que tandis qu'un novice ne fume que pour
Les chiffres cités valent pour l'année 1912 et ne tiennent pas compte de la population flottante [BRENIER, 1914]. 13 1

huit ou douze sous dans toute une nuit, eux peuvent absorber la somme d'un dollar. Tous les soirs, ils reviennent; car il leur est devenu absolument impossible de digérer une nourriturequelconquelejour, s'ils n'ont aspiré pendanttoute la nuit la fumée du poison! Ils fument pour vivre, mais ils en meurent! » [BEAUVOIR;1904: 149] Les commerçants aisés, ou ceux qui tenaient à conserver quelque dignité, fumaient à l'abri des regards. Le bruit courait-il que vous "tiriez sur le bambou" ? Vous risquiez de perdre aussitôt cette honorabilité si précieuse au notable d'une certaine importance. D'ailleurs, les archives judiciaires vietnamiennes ne manquaient jamais de souligner l'opiomanie éventuelle des prévenus, à titre de circonstance mi-aggravante, miexplicative. L'entourage des fumeurs invétérés prenait donc un soin particulier à cacher leur infortune et ceux-ci devaient se calfeutrer pour que l'odeur ne les trahît pas auprès des voisins, clients et relations, sous peine de perdre la face. Pour anecdotique qu'elle paraisse, cette sauvegarde des apparences fut un des atouts de la morphinomanie du début du siècle, l'usage de la seringue étant plus discret que celui de la pipe d'opium à l'exhalaison empyreumatique reconnaissable entre toutes. Bien que nous ne disposions d'aucune étude sur le sujet, la disparité sociale des fumeurs se traduisait par une mortalité différente selon la qualité des opiums utilisés. Si, au début du siècle, on s'interrogeait encore sur l'innocuité relative de l'opium, c'est toujours en prenant pour exemple certains comlnerçants chinois aisés qui fumaient sans pour autant négliger leurs affaires. Les plus fermes partisans de la prohibition dénonçaient une autre réalité: celle de ces hommes diminués que l'on pouvait parfois apercevoir, agonisants, sur un lit d'hôpital. Bien loin de Baudelaire, la réalité de l'opiomanie en Asie confinait souvent au sordide. La qualité du produit détermine la nocivité de l'opiomanie et son issue fatale. Le fumeur aisé se fournissait en chandoo (l'opium préparé); disposant des moyens financiers correspondant à ses goûts il utilisait un produit de bonne facture, sans adjonction de matières étrangères autres qu'odoriférantes. Pauvre, le fumeur ne pouvait qu'occasionnellement s'en procurer. Aussi allait-il dans une fumerie, souvent attenante au débit, où le tenancier pouvait lui proposer de fumer ou de chiquer le dross, résidu de combustion noirâtre moins onéreux, vendu clandestinement et produit de prédilection des fraudeurs. En lui se concentrent la morphine et l'acide. Le réutiliser c'est s'intoxiquer avec certitude écrivait Jean Cocteau: « Certains nous disent: "les délicatsjettent le dross", d'autres: "les délicats font fumer leurs boys et ne fument que le dross". Si on interroge un boy sur le danger de la drogue: "Bonne drogue engraisse,répond-il, dross malade." Le vice de l'opium c'est de fumer le dross. » [COCTEAU;1930:91]

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Ce fond de pipe peu cher, aussi riche en morphine, à poids égal, que l'opium lui-même, est "l'assommoir" du pauvre, celui-ci devant parfois se contenter du résidu second du dross. Les études menées à l'époque par l'Institut Pasteur et des chimistes insistaient sur la nocivité de ce sousproduit [MOISSAN,1896] et se livraient à une comparaison où le dross serait à l'opium ce qu'est l'absinthe tueuse à la vertueuse fine d'après repas. Contrairement au fumeur de chandoo, pour qui la dépendancel vis-à-vis de l'opium pouvait prendre de longues années, le fumeur désargenté s'intoxiquait rapidement au dross, laissant à la fumerie la presque intégralité de ce qu'il gagnait au détriment d'une alimentation réduite que venait renforcer le manque d'appétit induit par la drogue. De surcroît, son travail généralement pénible (coolie-pousse, docker, sampanier etc.) et les nuits passées à fumer ne lui laissaient guère le temps de se reposer et son organisme résistait peu de temps, moins à coup sûr que celui du fumeur aisé; les stigmates de l'abus apparaissaient: squelettique, les yeux luisants et cernés, le système digestif miné au dernier degré. À ce stade, tout annonçait la mort prochaine. Mais la santé de ce prolétariat intéressait moins que les effets secondaires propres au comportement des toxicomanes (vagabondage, vol etc.) qui seuls semblaient préoccuper les administrateurs coloniaux et les mandarins. L'opiomanie n'était, aux premières années du siècle, ni une maladie ni un crime, tout juste un vice n'induisant pas une réaction de la société pour autant qu'il restât marginal. Cette conception excluant la responsabilité collective ne devait pas survivre au phénomène de masse et l'opium, "fléau social", allait profiter du réveil politique de la Chine et durablement modifier la perception du danger des drogues. La position chinoise s'appuyant sur l'immoralité de l'opium trade pouvait désormais compter sur le discours prohibitionniste métropolitain et prendre en tenaille la position défendue dans les colonies. C'est donc la fin d'une certaine conception de la drogue qui s'annonçait. Aussi la définition du présent ouvrage, "Le pilori des chimères, monopole et prohibition de l'opium en Indochine", répond-elle à une double préoccupation: comprendre à quelles logiques sociales et politiques correspondaient l'opium trade, l'implantation des monopoles d'État en Asie du Sud-est et l'émergence du mouvement anti-opium. D'autre part, il convenait insérer le cas particulier de l'Indochine, point central de cette étude, dans un ensemble humain et géographique hors duquel toute tentation monographique ne pouvait que mener vers un raisonnement réducteur peu adapté à un produit sujet à contrebande.
I On parlait alors "'d'assuétude".

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PREMIÈRE

PARTIE

L'OPIUM DU PEUPLE: CHEVAL DE TROIE DE LA COLONISATION

Pourquoi faut-il qu'un grain d'opium donne souvent plus de félicité que tous les traités de philosophie?
VOLTAIRE Le sottisier

1 - LA QUESTION

DE L'OPIUM

EN EXTRÊME-ORIENT

Ce qui fut un temps nommé la question de l'opium en Asie tient en ce simple paradoxe: comment la Chine, devenue grande consommatrice d'opium, est-elle restée aussi longtemps prisonnière des importations venues des colonies britanniques, alors même que sa capacité de production dépassait ses propres besoins? Tout comme l'Inde, serait-on tenté de dire, grande productrice de coton, se voyait forcée d'exporter le produit brut qui lui revenait des filatures de Leeds et Manchester nanti d'une forte plus-value. Dans les deux cas, la politique économique de la GrandeBretagne imprimait sa marque et s'arrogeait un statut d'intermédiaire obligé. Le commerce anglo-chinois d'opium, dit opium trade, fut le vecteur de l'expansion de l'opiomanie. L'affrontement inégal des empires chinois et britannique fit naître en trois générations une Chine amoindrie et dépendante offrant le spectacle d'une opiomanie généralisée. Combien furent-ils, du mandarin au coolie, à fumer dans le Céleste Empire? De 10 à 15 % d'une population estimée à 400 millions d'habitants en 1906. L'approximation est la règlel. De l'instauration de l'opium trade par la force, au nom du libre commerce, à l'effondrement de cet édifice par le travail du mécanisme d'offre et de demande étayé de revendications nationalistes, voilà résumé près d'un siècle de débats et de jeux d'influence, dont les incidences ne se limitent cependant pas aux deux protagonistes centraux. Le lien est en effet direct entre l'opium trade et la propagation de l'OpiUlTIdans le reste de l'Asie. Le commerce de l'opium en Asie du Sud-est représentait un contrepoint de ce flux central de l'Inde vers la Chine, marginal au regard de la masse des fumeurs chinois et aux enjeux. Les particularités nationales ou coloniales ne s'en firent que plus ressentir. Cependant, tout part et tout revient à la Chine et aux Chinois. De la compréhension de la nature de l'opium trade dépend celle des n1onopoles de l'opium en Extrême Orient qui en constituent, en quelque sorte, le pendant.

Certains indiquent, Alfred W. McCoy notamment, se fondant sur les sources chinoises de 1906, le chiffre de 13,5 millions d'opiomanes, soit 27% de la population adulte mâle.

1

L'INDE:

CULTURE ET EXPORTATION

D'OPIUM

Épisode unique en son genre, l'opium trade fut le vecteur de l' expansionnisme britannique. La Chine était le débouché de l'opium indien et faisait prospérer l'Inde, du cultivateur de pavot au négociant en gros, sans oublier les finances coloniales. Toucher à la demande chinoise revenait à mettre en péril l'édifice de production soigneusement élaboré par les Britanniques. Entre les deux pays les plus peuplés du monde, comment et pourquoi a-t-on organisé sur une telle alnpleur le flux d'une marchandise qui ne fut, jamais, considérée comme anodine? De l'instauration d'un monopole au bénéfice exclusif pendant un demi-siècle d'une compagnie privée, l'East India Company, au simple mais profitable contrôle de la production, comment démêler l'écheveau des intérêts qui seuls expliquent la résonance de l'édit chinois de 1906 et lui donne sa portée universelle? Précédant l'implantation britannique en Inde, Portugais et Hollandais y faisaient déjà commerce de l'opium, en petite quantité, vers Sumatra, Java, Bornéo et la Chine. L'Angleterre les évinça et l'East India Company, installée depuis 1736, obtint en 1762 une charte privilégiée lui confiant un monopole d'administration et d'exploitation des ressources de cette nouvelle colonie. Le rôle du gouverneur nomIné par Londres ne se bornait pas à superviser l'ensemble des intérêts politiques de la puissance tutélaire. À trois mois de bateau de Londres, dans le meilleur des cas, il administrait 100 millions d'indiens avec 24 000 soldats et fonctionnaires britanniques. L'East India COlnpany, quant à elle, engrangeait des bénéfices annuels d'un million et demi de livres, un pactole qui la poussait à accroître sans cesse la base territoriale de son emprise. À la recherche de ressources exploitables, la Compagnie trouva de vastes étendues fertiles où le pavot poussait déjà, répondant au besoin des opiophages locaux. Les possibilités d'extension existaient, seuls manquaient les débouchés. En 1773, le colonel Watson et le vice-président Wheeler s'avisèrent du marché d'avenir que pouvait représenter la Chine, et des bénéfices que la Compagnie et l'Inde pourraient en retirer. Après quelques essais fructueux, elle entreprit de consolider les bases du trafic en instituant un monopole sur l'achat de la récolte et, une fois satisfaite la demande intérieure du Bengale, en orientant une grande partie de ses ventes à l'exportation. L'ampleur des quantités produites et celle des surfaces réservées au pavot fit de la colonie britannique le premier pays exportateur d'opium brut du monde. Détenant un monopole de fait sur l'approvisionnement du marché légal en Chine, l'Inde fut aussi le 20

fournisseur privilégié des autres monopoles d'Extrême-Orient, et le créateur d'un marché asiatique de l'opium. La Compagnie s'assura l'obtention de la province de Bénarès (Varanasi) en 1775 par un traité avec le Nabab de Oudh et, évitant soigneusement Macao et les taxes portugaises, commença les envois vers Canton. Consciente des possibilités climatiques propices à la culture du pavot au Bengale et soucieuse d'en tirer parti, la puissance coloniale britannique sut au XIXe siècle faire de l'opium un produit d'exportation. Héritier direct du privilège des empereurs Moghols, le monopole colonial en Inde était centré sur un contrôle précis de la production et ne s'étendait pas à la consommation éventuelle de la drogue. Il était avant tout un organe contrôlant la culture, la manufacture et le commerce en gros de l'opium. Aux premiers temps de la présence britannique, le monopole fut confié à l'East India Company et devint sous la conduite énergique de Warren Hastings une source de profits considérables. Cette politique se trouvait déjà à l'époque en butte à des réserves d'ordre éthique formulées par certains administrateurs. Au fil du temps, le choix de l'exploitation fut justifié a posteriori comme tel: «...(elle) ne contribuera pas à augmenter la consommationde cette drogue délétère ni à amplifier ses effets nuisiblessur la société. Son seul et unique objet est de nous en réserver la totalité de la productionen empêchantles étrangersde participer à un commerce auquel à I'heure actuelle ils prennent une part non négligeable - car il est évident que les Chinois aussi bien que les Malais ne peuvent vivre sans le secours de l'opium, et que si nous ne satisfaisonspas leurs
besoins, les étrangers y pourvoiront. »1

La raison évoquée, la concurrence internationale, portugaise, hollandaise ou américaine, n'étant qu'un alibi, nul ne songea par la suite à reprendre cet argument tant il apparut vite que, si quelques sociétés américaines connurent un certain succès (Perkins, Russel), le monopole de l'Inde bénéficiait surtout à la Compagnie des Indes orientales puis aux sociétés britanniques (Jardine & Matheson, Dent & Co...) et Parsi. Entre temps, les lndiamen géants, bateaux de 1200 tonnes, étaient lancés, qui revenaient d'Inde et de Chine avec de colossaux chargements de thé, à moins qu'ils ne se fassent arraisonner par les corsaires français de l'île de la Réunion. Le voyage Canton-Angleterre prenait 109 jours en 1815. On s'élevait contre le despotisme de la Compagnie qui perdit le 3 avril 1790 son privilège mais survécut en tant que simple société commerciale. Les partisans du free trade eurent raison, en 1832, du monopole exclusif
Le Gouverneur Général devant le conseil du directoire de la Compagnie des Indes Orientales, 30.7.1819, India Office Letter from Bengal vol. 81 [in: OWEN; 1934: 87] 21 1

de la Compagnie sur l'exportation de l'opium vers la Chine. La perte des privilèges de la compagnie à charte se fit au profit du Gouvernement de l'Inde, pour la vente sur son territoire, et à celui de lllultiples compagnies privées pour l'exportation. L'Angleterre entendait laisser aux entrepreneurs privés le soin d'introduire l'opium sur le territoire chinois. Plus qu'une élégance permettant de sauver les apparences, ce système des plus pragmatiques préservait l'État des aléas commerciaux et de certains inconvénients politiques. Monolithe colonial des XVIIe et XVIIIe siècles, la compagnie à charte, était un ensemble trop important et trop cohérent pour être manipulé sans risque politique dans les rapports économiques internationaux. Astuce politique plus que victoire de l'idée libérale, la fin du monopole n'était pas une concession à un rapport de force, un renoncement forcé aux profits de l'opium trade, lllais plutôt une évolution radicale du mode d'intervention de la Grande-Bretagne en Asie. Les compagnies privées diluaient la responsabilité de l'État tout en étant solidaires d'une politique qui les privilégiait et confortait leur position vis-à-vis de la concurrence. Le 11l0nopole de fait de la production indienne d'opium, contrôlé directeIllent par le Gouvernement, était la garantie du bon fonctionnement d'un ordre implicite. La vente aux enchères à Calcutta dégageait les fonctionnaires britanniques de toute Ï1llplication directe dans le trafic, bien que l'aide des consuls en Chine restât un important relais politique aux menées des compagnies de Hong Kong, garantissant ainsi la demande. Cette connivence entre capitalisme et diplomatie autour d'intérêts conjoints fut servie par l'exclusif de production indien, le dynalnisme des commerçants et la puissance militaire et maritime britannique. Établi dès l'origine, le principe d'une production d'opiulll à des fins strictes d'exportation n'était qu'apparence, car l'Inde même consommait une part non négligeable de l'opium produit. Contrairement à l'usage des autres pays d'Extrême-Orient, la drogue n'est pas en Inde fumée mais ingérée sous forme de boulettes. Cette pratique est celle du Moyen-Orient où les mangeurs d'opium sont connus sous le vocable thériakis1, et il est probable que l'expansion musulmane amena avec elle la drogue en Inde au XVIIe siècle puis vers l'Indonésie. L'opium de bonne qualité, appelé afyuni, était le privilège des classes aisées, les plus pauvres se contentant d'un opium inférieur à base de feuilles et de tiges: le pust.

La thériaque du moyen âge était un onguent contenant de l'opium et utilisé contre le venin des serpents. 22

I

Cette opiophagie qui absorbait une part importante de la production locale demeurait, elle aussi, sous contrôle gouvernementall. L'autorité anglaise en avait limité la pratique à deux provinces: la Présidence de Bombay et les États du Nizâm (Hyderâbâd). La drogue livrée à la consommation locale par le monopole indien était l'objet d'une dénomination propre: opium à chiquer "de régie", il était soumis à des droits de douanes d'où son nom d'excise opium. Beaucoup plus fluide, l'opium du fumeur, dit provision opium, bien qu'identique à l'autre avant transformation, restait exclusivement destiné à l' exportation2. Pour ce qui est de l'opiuln à fumer, la distinction s'opérait entre opium de Mâlwa et de Bénarès. Outre des modes de culture et de commercialisation différente, ces opiums étaient produits dans des régions sous administration distinctes. La présence économique et politique de la puissance coloniale en Inde étant inégale, elle s'exerçait avec plus ou moins de force selon le statut particulier des provinces. À côté du strict monopole de la vallée du Gange, une production plus libre perdurait ailleurs. Par opium de Mâlwa il faut entendre la production du Rajpoutana et des provinces dépendant de la Central India Agency dont le siège était à Indore. Ces territoires considérés comme des "États natifs", semiindépendants, étaient soumis à une administration coloniale lointaine. L'influence de la puissance tutélaire anglaise ne s'y faisait sentir que sur certains problèmes strictement politiques. Contrairement au régime en vigueur dans la région de Bénarès, ni la culture ni la transformation de l'opium ne faisaient l'objet d'un contrôle étatique dans cette zone3. La culture du pavot se pratiquait sur le plateau de Mâlwa, dans le nord-ouest du Deccan. Les terres basaltiques, dont l'altitude varie entre 300 et 600 Inètres, sont connues sous la dénomination de "terres noires à coton". Elles sont particulièrelnent favorables aux cultures en raison de leur faculté de retenir l'humidité. Reconnus comme meilleurs que ceux du

En 1907-1908 la quantité officielle livrée à la consommation fut de 523 072 seer soit à peu près 500 tonnes. Rapporté à la population de l'Inde (350 millions d'habitants), ce chiffre est, somme toute, minime. 2 L'opium de Bénarès contient 71 % d'opium pour 29 % de passewa qui est le liquide qui l'accompagne; l'opium de Malwa, plus concentré, titre 74 %; l'opium de régie destiné au marché intérieur titre 90 %. Conditionné en pains cubiques d'un seer (937 gr) cet opium très sec ne nécessitait pas d'enveloppe extérieure. 3 On comptait sept États dans lesquels la culture du pavot était pratiquée dépendant de la Central India Agency, quatre dépendant de la Rajpoutana Agency, auxquels il faut ajouter l'état de Baroda et l'enclave anglaise d'Ajmer Merwara. 23

1

Bengale, ces terrains avaient un rendement supérieur, enVIron 25 kg à 1 I' hectare [BRENIER,1911] . Le climat de cette région, s'il est propice à la culture du pavot, est toutefois soumis à de fortes fluctuations de température et des sécheresses peuvent se produire, anéantissant alors les récoltes (comme en 1890 et en 1900). Le contrôle des États sur l'ensemble de la production étant plus lâche qu'au Bengale, celle-ci était aux mains des usuriers qui effectuaient les avances sur récolte. Le négoce de l'opium était généralement un privilège de caste, celle des Sarangi Bunya, transmis au fil des générations et figeait durablement les rapports entre spéculateurs et cultivateurs (le prêteur, le manufacturier et le marchand ne faisant souvent qu'un). Les collecteurs au service des négociants récoltaient le latex et le traitement du produit brut s'effectuait chez des fabricants locaux sans effort d'uniformisation. C'est en boules ou en demi-caisses que l'opium brut était expédié à Bombay comme à l'intérieur de l'Inde. Le Miilwa était considéré comme de moindre qualité que le Bénarès. Sa culture et sa transformation ne faisant l'objet d'aucune surveillance, il pouvait être falsifié par les intervenants successifs et l'irrégularité de sa fabrication lui ôtait le crédit dont bénéficiait l'opium-type de la vallée du Gange. Cependant, bien qu'estimé produit de seconde catégorie, donc moins cher, l'opium de Mâlwa était néanmoins prisé sur le marché chinois (référence en la matière) car, outre son titrage en morphine assez élevé, il ressemblait plus à l'opium chinois et se bonifiait avec le temps. L'opium produit dans les États "natifs" de l'Inde, c'est-à-dire autonomes, était toutefois frappé de droits de consommation. Les Conseils de Gouvernement (Durbar) de ces États fixaient indépendamment le montant des taxes et le cas échéant les diIninutions de production. Aussi la disparité entre les provinces était-elle accusée, car le Gouvernement de ]'Inde restait fidèle à son principe de non-intervention. Les taxes variaient aussi selon la destination des caisses, celles destinées à l'exportation,
Le rapport d'enquête d'Henri Brenier sur la question de l'opium en Inde est ici le document de référence. Directeur de l'Agriculture, Brenier fut un des représentants français à la conférence de Shanghai de 1909, car spécialiste attitré de l'Indochine dans le domaine sensible des relations internationales liées à l'opium. Les Français manquant d'informations sur le fonctionnement des régies à l'étranger, il fut envoyé en mission à Hong Kong puis à Singapour en novembre 1910. Sa mission en Inde, de décembre 1910 et janvier 1911, dresse un tableau d'une grande précision sur le marché indien avant que les restrictions envisagées ne soient mises en œuvre. Il nous éclaire sur le fonctionnement du monopole indien tel qu'il se trouvait, à peu de chose près, en 1906 au moment du décret impérial chinois. Les renseignements qui suivent concernent la situation à cette époque, les évolutions intervenant après cette date seront relatées plus loin. 24 1

fortement rémunératrice, étaient plus lourdement grevéesl. La part importante tenue, dans les budgets des États autonomes, par les taxes sur l'opium, comme dans les comptes du Gouvernement central de l'Inde, rendait ceux-ci dépendants du marché international. Qu'il vint à se dérégler, que la pression des engagements internationaux amenât à une prohibition généralisée et c'était une crise économique qui menaçait de frapper les régions vivant du pavot en Inde2. Une province comme Indore en cultivait 10 000 hectares, et les taxes de consommation s'élevaient à près de la moitié d'un budget annuel de 5400 000 roupies. Zones de production d'opium en Inde

~

..

Malwa

Bénarès

Le Gouvernement de l'Inde ne percevait de taxe qu'après la fabrication, elle était un peu plus élevée pour la consommation intérieure
1 À Indore, la taxe pour l'opium livré à la consommation locale était en 1910 de 15 roupies par caisse mais, dans le même temps, la forte hausse du marché international faisait monter la taxe sur l'opium destiné à l'exportation de 15 à 110 roupies. 2 Un rapport confidentiel fait état d'une superficie cultivée en pavot s'élevant en 1909-10 à 150 000 acres (60 000 ha). Ce chiffre est à mettre en rapport avec les chiffres donnés à la conférence de Shanghai: 1906-07: 247 000 acres (98 000 ha), 1907-08: 192 000 acres (76800 ha) [BRENIER, 1911: 41]. 25

que pour l'exportation et son lllontant sensiblement équivalent à la valeur de l'opium lui-même. Les autorités coloniales se sont très peu préoccupées de connaître l'étendue réelle de la culture du pavot destiné à la production d'opium de Mâlwa avant l'année 1909 où deux inspecteurs de l'Indian Civil Service furent chargés de mener une enquête. En revanche, l'opium du Bengale était connu et contrôlé, regroupant la production des régions de Bénarès (centre de fabrication GhâzIpur) et du BIhar (manufacture de Patna). Strict monopole gouvernemental, la culture du pavot était soumise à autorisation délivrée par l'Opium Department. Fort de plus d'un siècle de pratique, ce service gérait les demandes d'autorisations - gratuites - des paysans en fonction des fluctuations du marché et veillait à stabiliser offre et demande à un niveau égal. L'administration définissait son choix en fonction des antécédents du cultivateur et de la situation des terrains, ce qui constituait accessoirement un llloyen de pression politique non négligeable. La connaissance approfondie des "terres à pavot" qu'avaient acquis ses agents faisait du monopole un service particulièrement sûr et suscitait peu de remarques. Doté d'une soixantaine d'agents (européens et eurasiens), ce service était dirigé par un superintendant. Ces agents de l'État encadraient l'ensemble des opérations du monopole: culture, récolte, transforInation et vente. [cf. KIPLING, 1889] Cultivé sur de vastes étendues, le pavot n'était en aucune Illanière une production forcée, et le paysan restait libre de choisir ses cultures. S'il optait pour le pavot, une fois sa demande agréée par les autorités, il était désormais lié par un contrat tacite. Elles contrôlaient étroitement le rendement par surface comIne le nOInbre de parcelles et l'ensemble de la récolte était dû. La qualité devait être égale et ne pas être adultérée de quelque façon que ce soit, sous peine d'amende. Le monopole ne manquait pas de candidats, car à la certitude de vendre sa récolte à un juste prix s'ajoutaient les avantages d'un système d'avances sur récolte], du sixième de la valeur estimée de la collecte, sans intérêts, qui liait à l'Opium Department une masse paysanne chroniquement endettée. Il faut relativiser le terme de monoculture parfois eInployé car la production de pavot n'occupait les terres arables que pendant la saison d'hiver, c'est-à-dire de novembre-décembre, temps des semis, jusqu'à la récolte de mars-avril. Pendant la saison d'été qui s'ensuivait le terrain était laissé en jachère ou, plus fréquemment, cultivé de InaÏs ou de millet. Les surfaces consacrées à l'opium étaient de petite diInension (les plus grandes atteignaient tout au plus un demi-hectare) et
1 En 1911, elle était de 6 roupies par bigha (un bigha = 25 ares).

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servaient rarement plus d'une année à la même culture. [Opium Report, Allahabad, 1911] Il ne s'agissait pas de monoculture, loin de là puisque rares étaient les régions où l'opium représentait plus de 5% des terres cultivables. Cependant la culture du pavot se faisait, comme en Chine, au détriment de l'agricultures vivrière traditionnelle et mettait la population à la merci des caprices météorologiques et des disettes. Dans son rapport, Brenier souligne l'importance que revêtait le pavot pour le paysan qui lui réservait ses meilleures pièces de terre, préalableInent fumée, et accordait un soin tout particulier à l'arrosage des semis. Le rendement moyen était de 24 kg à l'hectareI, la résine brute était récoltée sur les capsules de pavot avant la première évaporation. Ce premier produit était acheté par les agents du monopole après une première expertise empirique. Habitués par des années de pratique à juger à la consistance, à la couleur et à l'odeur de la qualité du latex, ils détectaient les ajouts suspects de matières étrangères (sucre, tabac et résines) et la proportion d'eau. Un produit non conforme était déclaré inacceptable, saisi, et les paysans poursuivis. L'opium était expédié par les agences chargées de la collecte et arrivait en pots de grès aux Inanufactures. Les jarres étiquetées étaient contrôlées par le Parkaïa, l'autorité supérieure de la manufacture qui, les descellant, y plongeait la main et appréciait à la lumière, une fois encore, la qualité de l'opium. À la fabrique de Ghazïpur, l'opium était conservé dans huit bassins ciInentés de 2 000 maunds2 (soit 75 tonnes chacun). Des précautions multiples étaient prises pour protéger ce trésor des vols et surtout du feu: outre un château d'eau et des bouches d'incendie dans chaque hangar, la manufacture entretenait un corps de pompiers de 80 Sikhs. Des analyses plus rigoureuses étaient effectuées par échantillonnage aux laboratoires des manufactures de Patna et Ghazïpur pour déterminer la teneur en eau et surtout en morphine. Des résultats dépendaient les sommes à verser aux paysans. En 1911, le seer était payé 6 roupies mais ce Inontant indicatif correspondait à la proportion moyenne de 70 % d'opium pour 30 % de liquides. La rétribution était majorée ou minorée selon les variations de qualité autour de cette norme. Accepté, l'opium subissait une série de transformations: séchage, mélange et mise en forIne, et devenait une matière première d'une grande uniformité conforme au besoin d'un produit de qualité constante (le type-étalon) aux

I
2

Précisément 6 seers (un seer vaut 0,937 kg) par bigha [BRENIER; 1911: 8].
Le maund fait 37,5 kg.

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fins d'exportation}. Conditionné sous forme de boules de 3,5 livres (1,612kg), puis enveloppé de pétales de pavot afin de retenir I'humidité, l'opium était mis en caisse de quarante boules représentant 64,485 kg d'opium net plus 8 kg de feuilles (imbrios). C'est la caisse d'opium (chest) au poids de 72,480 kg qui représentant l'unité de vente, était cotée aux enchères de Calcutta. Le principe de cette vente d'opium était en vigueur depuis la fin de l'exclusif de l'East India Company. Le détail de l'organisation pratique de celle-ci était un secret bien gardé par une coterie de gros marchands qui manipulait les cours. L'aspect le plus intéressant des ventes d'opium "de provision" était l'annonce faite à la dernière adjudication de l'année par le Board of Revenue du Bengale sur le nombre de caisses qui devaient être mises aux enchères l'année suivante. Ce chiffre précis déterminait le nombre de caisses par manufacture (Patna ou Ghazlpur). Les ventes se tenaient par adjudication mensuelle à Calcutta où l'opium était entreposé dans de vastes hangars. Les caisses d'opium brut n'étaient vendues que pour l'exportation par voie maritime, et les certificats de vente n'étaient délivrés qu'à cette condition. Deux cents acheteurs étaient inscrits et pouvaient prendre part aux enchères, mais seule une faible partie d'entre eux concouraient. Les caisses étaient vendues par lots de cinq et les enchères se faisaient par unité de cinq roupies, les adjudicataires étaient tenus d'avancer une somme, variable selon les cours atteints et le nombre de caisses, sous forme de lettre de crédit (promisory note). Cette somme, au vu du niveau des enchères et du minimum de cinq caisses, représentait une caution au montant propre à dissuader les clients peu sérieux. Les règles de paiement étaient très strictes: l'acquéreur disposait d'une durée de cinq jours pour remplacer cette promesse à payer par un reçu de la Banque du Bengale du mêlne montant, le solde étant exigible quinze jours après la vente. Dans le cas contraire, l'opium était revendu et les bénéfices restaient acquis au Gouvernement; les frais, ou le cas échéant les pertes à la revente, étaient à la charge des "défaillants" qui, quelle que pût être l'issue de la revente, perdaient aussi leur caution. A ces dispositions il faut ajouter le pouvoir discrétionnaire du fonctionnaire présidant à l'adjudication qui pouvait exiger à titre de "promesse à payer" le règlement effectif au lieu d'une simple lettre de crédit.
1

Un article paru dans National Geographic en février 1985 (Vol. 167, p.143-189) sous la plume de Peter T. White et intitulé « The Poppy» décrit la production licite d'opium en Inde dans les années 1980. La fabrication du produit brut à Ghazïpur y était encore identique à celle décrite par Brenier et on estime à 170 000 le nombre de familles (sur 6900 villages) qui vivraient actuellement de la culture du pavot. 28

Le prix initial de l'adjudication, fixé par ordonnance, variait peu et restait très largement en dessous des cours atteints 1. Les modalités de vente apparaissent exagérément complexes, propres à dérouter les noninitiés, y compris les acheteurs des monopoles hollandais et français. Le contrôle des cours fut une préoccupation constante des autorités coloniales qui veillèrent à décourager les offres fictives. Aussi se réservaient-elles le droit de retirer un lot non vendu pour l'offrir à un prix Inaximum dans des enchères à rebours où les appels se faisaient, là aussi, par 5 roupies. Cette opération pouvait être renouvelée, mais en aucun cas les cours ne devaient descendre en dessous de 800 roupies. S'il voulait relancer les ventes, un acheteur, après l'obtention d'un lot de cinq caisses, était en droit d'acquérir au même prix 25 autres lots de rang (à partir de 1910 on limita ce chiffre à 15), aussi la concurrence demeurait-elle particulièrement vive. Sur demande des acquéreurs, des échantillons pouvaient être prélevés sur des séries de lots lors de l'envoi de l'opium vers Calcutta. Expédiés en Chine, ils y étaient estimés par l'acheteur final, ce qui explique certaines variations de cours. Seul un petit nombre d'acheteurs comptait réellement sur le marché de l'exportation d'opium vers la Chine, huit ou neuf d'entre eux achetaient et vendaient plus de mille caisses par an et en premier lieu les Sassoon. Ce groupe familial, agent à Hong Kong de la compagnie maritime "Apcar", était composé de plusieurs maisons de négoce d'opium (David Sassoon, E.D. Sassoon, M.A. Sassoon, Sir David Sassoon, Meyer) dont tout donne lieu à penser qu'elles étaient associées dans leurs affaires. Ces juifs originaires de Bagdad avaient acquis fortune et honorabilité dans ce commerce à risque où leur présence date de la fin du XVIIIe siècle. [cf. MIÈGE, 1978]L'ampleur des transactions du groupe, au volume d'affaire annuel estimé à 30 000 caisses, nécessitait une représentation perlnanente à Shanghai et Hong Kong où des filiales étaient établies. On note aussi la présence d'un autre groupe familial israélite, les Manasseh, qui, d'après Brenier, ne semblait pas faire cause commune avec les Sassoon. À ces groupes familiaux s'ajoutaient deux
En 1911, ce prix était de 800 roupies par caisse malgré un prix à la vente quatre ou cinq fois supérieur. Pour un prix de revient estimé à 500 roupies par caisse, le bénéfice jugé suffisant par les autorités était donc de 300 roupies. Or, le prix de la caisse atteignait fréquemment 2000 à 3000 roupies ce qui laissait à l'administration une marge bénéficiaire bien différente. Au vu du nombre très modeste de gros acheteurs la question d'une éventuelle manipulation des cours se pose. Leur puissance pouvait donner lieu à une entente et, eu égard au prix de base étrangement bas, l'achat à un tarif proche des 800 roupies initiales était susceptible de leur laisser une plus value miraculeuse. 29 1

personnalités: le parsi Hurdutroy Chamria et le courtier musulman Currimboy Ebrahim. La puissance de ces entreprises dépassait de loin le seul secteur du commerce de l'opium; elles avaient très largement diversifié leurs intérêts et jouaient un rôle important dans l'industrie cotonnière, prédominante à Bombay où elles y possédaient filatures Inécaniques et usines. La multiplicité des intérêts (y compris dans la banque) de ces firmes atténuait l'iInpact éventuel d'une ditninution significative des exportations d'opium. On notera qu'aucune de ces Inaisons n'était anglaise et que le seul intérêt de la puissance britannique résidait dans les droits à exportation; la vente aux enchères à Calcutta Inêlne les dégageait de toute implication directe dans le trafic et sauvait les apparences. Les compagnies basées à Hong Kong, comme Jardine & Matheson et Dent & Co., avaient exercé au XIXe siècle une influence déterlninante sur les options politiques choisies par le Foreign Office. Si leur essor devait beaucoup au commerce de l'opium dans la première Inoitié du siècle, l'importance financière de cette denrée devint rapidelnent annexe et ne fut plus par la suite qu'un des dOlnaines de l'investissement en Chine, jusqu'à l'abandon pur et simple. Ainsi, en 1906, le Gouvernelnent indien ne pouvait plus cOlnpter sur l'aide de l'important groupe de pression au service de ces compagnies et se retrouvait isolé sans possibilité d'user du prétexte maintes fois utilisé de sauvegarde du "libre échange" et de la protection des intérêts privés des ressortissants nationaux. En conséquence, la production d'opium en Inde, développée depuis le Inilieu du XVIIIe siècle, était parvenue à son apogée en 1887, profitant de l'inépuisable Inarché chinois. L'opium comptait alors pour 20% des revenus de l'Inde. Puis, progressivement, ses ventes avaient décliné sous l'action d'une concurrence nouvelle: l'opium chinois. Les Britanniques, ayant d'autres ambitions, se lancèrent alors dans une formidable production de cotonnades, de thé et de produits divers. N'étant plus le produit d'exportation par excellence, l'opium, son usage et son commerce devint la cible des moralistes anglais. Concurremment, les compagnies privées, Jardine & Matheson en tête, abandonnèrent le négoce d'opium au profit d'activités plus honorables. Au début du siècle, si l'opium trade n'était plus vital pour les finances indiennes, il représentait encore un enjeu important, tant en terlne de politique intérieure, de nombreux paysans vivaient de la culture du pavot, qu'en ce qui concernait les rapports avec la Chine.

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LA CHINE SOUS INFLUENCE:

LA NATURE DE L'OPIUM

TRADE

Le rôle central de la Chine dans ce qui a trait au commerce et à l'usage de l'opium se justifie par les flux financiers qui en résultèrent et l'ampleur des dommages causés à l'Empire et à sa population. L'édit de prohibition de 1906, sa portée et son opportunité s'expliquent par les bouleversements sociaux dus à l'introduction massive d'opium. Tout ceci amène à dresser un court état des lieux. Le contexte politique de la Chine, entre Empire déclinant et modernité naissante, donne la double dimension d'un acte de politique intérieure utilisé comme argument de reconnaissance internationale; on aborde ici la valeur symbolique de l'opium, quand cet instrument d'assujettissement politique et économique se transforme en un puissant levier de reconquête de la souveraineté perdue. Cette tentative de prohibition de l'opium en Chine n'était pas la première du genre. Parallèlelnent à l'imposition depuis 1678 d'une taxe sur l'opium, la culture du pavot et l'opiomanie étaient l'objet de nombreux édits d'interdiction, notamment ceux des empereurs Yongzheng en 1729 et Jiaqing en 1800. Entre-temps, les importations illicites d'opium indien en Chine opérées par les Britanniques s'accroissaient de quinze tonnes en 1720 à soixante-quinze tonnes en 1773. En 1796, puis en 1799, les importations d'opium étranger furent de nouveau bannies mais les textes restèrent lettre Inorte devant l'attitude intransigeante de la Compagnie anglaise des Indes Orientales et du Gouvemelnent de sa Majesté britannique. L'empereur Xianfeng en août 1850 promulgua le texte le plus dur, donnant cinq mois aux opiomanes pour s'amender avant que d'encourir la décapitation, leur falnille réduite en esclavage et leur descendance exclue des exalnens pour trois générations [FAULKNER, FIELD; 1975: 139]. Après la première guerre de l'Opium de 1839-1842, la voie au libre commerce de l'opium en Chine semblait définitivement ouverte et le pouvoir impérial peu en mesure de s'y opposer. Cela fut entériné après le second conflit de 1856-58. La légalité du commerce de l'opium établi, les grandes compagnies, anglaises surtout, virent leurs bénéfices légèrement diminuer, tant l'accroissement de l'opiomanie en Chine s'accompagna d'une forte élévation de la production locale. [cf. DERMIGNY;1964] « C'est la libéraleAngleterrequi a forcé la Chine à recevoir le poison qu'elle force les Indes à cultiver (. ..) Et c'est la libéraleet civilisatriceAngleterrequi les a poussés (les opiomanes) et qui les précipite sur cette pente.» [FOURNET; 1864:377-401]
31

Cette appréciation, une fois dépouillée de ses connotations llloralistes, résume bien le principe économique de l'importation d'opium en Chine. Il en allait de même ailleurs car la Birmanie se trouvait dans une situation analoguel. C'est au nom du libéralisme que l'ouverture forcée de l'Empire fut légitimée, ses droits souverains amoindris, comme s'il s'agissait de simples barrières douanières qu'un protectionnisme sourcilleux aurait dressées pour faire obstacle à une évolution inéluctable. Cette introduction forcée de l'opium ne fut pas sans conséquence sur l'ensemble de l'économie. Elle entraîna une érosion des structures existantes et lllodifia les réseaux comlllerciaux. Le commerce de l'opium en Chine, tel que fixé par la convention de Zhifu (Tché-fou, 1876) entre l'Angleterre et la Chine, bénéficiait d'un régime spécial aux yeux des autorités chinoises. Les maisons de commerce étrangères importaient de l'opium sur le territoire du Céleste Empire mais ne pouvaient le vendre que dans les ports. Le transport à l'intérieur de la Chine leur était interdit et, pour circuler, la drogue devait être propriété chinoise et convoyée par des Chinois. Les bénéfices des compagnies anglaises étant ainsi préservés, la Chine tirait, elle aussi, d'importants revenus sous forme de taxes que les douanes impériales chinoises étaient chargées de percevoir. Importé en Chine sous le contrôle exclusif des douanes maritimes - aux mains d'un inspecteur général britannique - l'opium, ne pouvait sortir de leurs entrepôts qu'après avoir payé des droits d'importation fixés à 180 francs le picul2 (c'est-à-dire la caisse). De plus, l'opium subissait à un droit de lijin à hauteur de 8 % de sa valeur3. Cette taxe de circulation intérieure était comparable à l'octroi. En frappant indistinctement toutes les denrées, elle revêtait autant l'apparence d'un impôt de consommation que celle d'un droit de passage. Instaurée lors de la révolte des Taïping afin de perlllettre aux provinces de renflouer leurs caisses, cette taxe fut maintenue au profit des autorités locales; peu élevée dans les centres urbains proches du littoral, elle était à l'intérieur du pays l'instrument de tous les abus.

Bien gu 'un décret royal de 1826 ait promulgué la peine de mort pour les opiomanes, les Birmans se virent contraints, par le traité de 1862, d'accepter les conditions anglaises dont l'importation d'opium indien, puis d'un système de licences. Cf. RENARD R., The Burmese Connection, 1996. 2 Le pieul ou tan fait 60,453 kg, le taël fait 36,7 gr. 3 Le lijin (ou likin) d'importation et d'exportation était fixé à 5 % ad valorem, mais variait selon les produits (20 % pour le thé et moins de 5 % pour la soie. Le total des lijin de 1902 se montait à 20 millions de taëls (d'argent) dont 2 pour l'opium et 8 pour le sel assujetti à un droit d'un demi taël par pieul). [Jean TILLA in : Revue d'Asie; 1902] . 32

1

« On peut dire qu'il y a en Chine autant de barrières de Li-kin, qu'il existe de mandarins, petits et grands; et, comme ceux-ci sont nombreux, il n'est pas rare de voir le prix de revient de certaines marchandises augmenter de 100%, en traversant une seule province. La moitié, au moins, du produit du Li-kin reste entre les mains de ceux qui le perçoivent; l'autre moitié va aux gouverneursde provincesqui partagentavec le Trésor Impérial.» [DELMAS,1902: 112-113] Afin de promouvoir leurs exportations en Chine, les puissances occidentales firent inclure dans les traités des clauses qui visaient à préserver leurs produits de lijin multiples. Leurs produits déjà soumis une fois au lijin recevaient gratuitement un certificat de transit qui devait, en principe, leur permettre d'aller d'un bout à l'autre de l'Empire sans prélèvements supplémentaires. Dans les faits, l'esprit des textes était tourné par les mandarins qui opéraient des ponctions significatives sous fOrIlle de taxes additionnel1es, droits d' elllmagasinage ou autres, payées par les négociants chinois. L'opium était grevé d'un lijin important, 480 francs-or par caisse, et circulait sous garantie du certificat de transit délivré par les douanes chinoises. Les négociants chinois seuls avaient le droit de demander ce certificat; mais peu d'entre eux le faisaient de crainte d'attirer l'attention des mandarins et de leurs percepteurs. Ces taxations s'opéraient pour le plus grand intérêt du trésor impérial auquel elles rapportaient depuis 1887 près de 40 lllillions de francs par an. L'opium indien coûtait très cher près des villes portuaires et plus encore loin des côtes. Cette situation avait la faveur des exportateurs d'opium indien car dans un premier temps leur négoce n'était pas remis en cause et l'opiomanie s'accroissait. Mais, à terme, ces opiums de Bénarès et de Malwa, rendus excessivement onéreux, furent supplantés par l'opium produit localement, moins prisé, mais plus accessible à la majorité. Les fumeurs aisés fumèrent toujours l'opium étranger, réputé de meilleure qualité, mais la démocratisation de la drogue enrichissait les sociétés secrètes et les autorités provinciales là où l'introduction d'opium étranger bénéficiait pour partie au Trésor illlpérial. Les conséquences de cette production nationale étaient manifestes dans les provinces où les plantations du pavot se substituait aux cultures vivrières; cette culture de rapport d'un genre spécial restait étroitement liée à une conjoncture politique où un pouvoir faible, qui ne pouvait l'empêcher, en tirait de substantiels profits tout en la condamnant. Cependant, ces bénéfices étaient lllaigres comparés aux dysfonctionnements importants entraînés par l'opium trade dans la machine économique. Avec l'ouverture du lllarché chinois en 1842, les profits des importations d'opium en Chine eurent pour principal effet d'inverser le 33

déséquilibre de la balance commerciale de l'Empire. De bénéficiaire qu'elle était, avec ses exportations de thé et de soie, la Chine devint déficitaire au profit de l'Inde. Il en résulta que, jusqu'en 1890, l'opium était en valeur la principale denrée d'importation devant les cotonnades. Marx notait que l'argent de l'opium faisait prospérer de vastes territoires de l'Inde anglaise où l'heureuse fortune de la population permettait un fort accroissement de l'exportation des produits manufacturés anglais vers l'Hindoustan. [MARX,New York Daily Tribune,20 et 25 septembre 1858] L'opium n'était donc pas seulement le prétexte d'une ouverture forcée de la Chine, même si les "guerres de l'opium" ont favorisé celle-ci, c'était aussi une nécessité pour l'économie britannique, qui ne pouvait se satisfaire d'avoir à introduire constamment des liquidités en Chine. De fait, l'opium trade fut le seul commerce à connaître la prospérité escomptée après l'ouverture amorcée par la première épreuve de force de 1842. Les espoirs placés dans l'augmentation du négoce du thé et de la soie ne s'étaient qu'incomplètement réalisés. Le rôle de l'opium, source de numéraire, s'en trouva renforcé pour les Occidentaux et entraîna en Chine une raréfaction des espèces monétaires et qui perturba l'activité économique. L'argent-métal, par sa rareté, déstabilisa le rapport qui existait entre la sapèque de cuivre et le dollar argent espagnol- le Carolus connu depuis le XVIIIe siècle - puis la piastre mexicaine introduite en 1857, toutes espèces utilisées pour payer l'opium étranger afin d'alimenter les circuits d'importation. [CHESNEAUX,BASTID; 1969:63] Ceci explique en partie l'émergence d'une production locale qui, plus souple, s'adaptait mieux à la pénurie de numéraire. L'extension des cultures de pavot en Chine même modifia considérablement les circuits d'échange traditionnels. L'opium devint rapidement un produit idéal pour le troc, une véritable monnaie avec laquelle se réglaient les achats, les dots et les impôts [cf. ORLÉANS; 1898: 166].Ce faisant, la part croissante de terrains alloués à la culture du pavot s'effectuait au détriment des cultures vivrières, de moindre rapport, faisant planer la menace de famines. Des sources diverses indiquent que certaines régions étaient particulièrement touchées par l'opiomanie grandissante au point que 70% des hommes du Sichuan, principale région productrice d'opium, (qui comptait 70 millions d'habitants) devaient être considérés comme intoxiqués. En 1881, le consul britannique à Yichang estimait la production d'opium du sud-ouest de la Chine à 13 525 tonnes. En 1906, les premières statistiques officielles donnèrent, pour le Sichuan et le Yunnan réunis, le chiffre de 19 100 tonnes, soit plus de la moitié de la production totale du pays.

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£ à 25,20 Francs-or[cf. MIÈGE, 1988: 15-41] Si l'on considère l'opium comme un instrument de pénétration politique et économique, lutter contre cet état de fait équivalait à reconnaître à la drogue une responsabilité dans l'incapacité qu'éprouvait la Chine de réagir dans son ensemble. L'opinion selon laquelle l'opium affaiblissait la "race chinoise" était couramment admise à l'époque par le personnel politique chinois et l'intervention de l'État était jugée indispensable pour y mettre un terme. Tentation similaire à celles suscitées en Europe par les débats sur l'alcoolisme et la dégénérescence héréditaire, ce qui traduisit d'ailleurs un passage de la conception de drogue/vice à celle de drogue/maladie. L'alcool n'était toutefois pas considéré comme un danger politique en Europe alors qu'en Chine, où les fumeurs ne se distinguaient pas en classes sociales mais où toute la société fumait, du paysan au soldat, l'enjeu était différent. La presse chinoise, quand elle ne fulminait pas sur la sujétion aux "diables étrangers", titrait sur la responsabilité collective qui incombait à tous les Chinois de lutter contre le mal par une mobilisation sociale et politique. Les opposants à l'usage de l'opium s'appuyaient là sur un discours existant depuis près d'un siècle: la responsabilité partagée entre promoteurs du "vice" et victimes consentantes 1. Certains articles s' adressaient aux fonctionnaires, aux lettrés, voire aux femmes, et plus précisément aux fumeuses supposées être "une des causes primordiales de la faiblesse de la race chinoise".
Lin Ze-Xu écrivait à la reine Victoria en 1839 : « S'il est des gens stupides pour céder à ce besoin à leur propre détriment, c'est eux qui ont causé leur propre perte, et dans un pays aussi peuplé et florissant, nous pouvons nous passer d'eux...» [CHESNEAUX, BASTID; 1969: 70-71] 35 I

Parmi les rares Occidentaux à pouvoir apprécier les ravages de la drogue, les Inissionnaires jouaient un rôle particulier. Quelques centaines christianisme malgré les très forts préjugés qui entouraient les "barbares" étrangers: "les canons sont des recommandations de mauvais augure pour les religions de la Croix". Comment, pour des pasteurs britanniques, répandre la bonne parole et se placer en champion de la morale lorsque leurs compatriotes molestaient la dignité du pays? Car le préjugé antianglais des Chinois semble s'être nourri de l'argument des importations d'opium, aussi par extension tout ce qui était "barbare", commerce, missions et même religion, était douteux. Pour de faire pièce à cette suspicion, les missionnaires chrétiens menèrent dès lors une active propagande anti-opium, en Chine, comme ailleurs. Les prêtres catholiques allèrent jusqu'à demander au Saint-Siège l'excommunication des marchands d'opium. De leur propre aveu, cette intransigeance détournait nombre de "Célestes" de la foi chrétienne car il fallait choisir entre la fumerie et la chapelle... Le vicaire apostolique, alerté par les défections, en référa à Rome. Fallait-il refuser les sacreInents aux planteurs d'opium, à leurs familles? Quelle attitude adopter vis-à-vis des opiomanes trop atteints pour être désintoxiqués? La réponse du Saint-Office, en 1878, fut ambiguë: Rome ne permettait pas, mais tolérait. L'intérêt spirituel cédait le pas au pragmatisme, mais les contradictions subsistaient. [Cf. L'Ami du Clergé,juillet 1908] Un Synode tenu à Pékin en 1880 admit au sacrelnent les fidèles ayant promis de s'amender, pour les moins atteints, ou de diminuer les doses, pour les fumeurs invétérés. Les cultivateurs ou les commerçants de l'opium ne devaient pas être admis à recevoir les sacrements. Toutefois le Saint-Siège jugea cette lnesure trop sévère. Bien qu'aucune publicité n'ait été faite sur les prises de position du Vatican, nOlnbreux furent ceux qui relevèrent la différence de traitement entre le planteur de pavot et le fumeur d'opium: on tolérait l'un, car l'opium le nourrissait, et l'on menaçait l'autre des foudres divines. Après moult synodes, une seconde instruction fut diffusée en Chine, aussi itnprécise que la précédentel . La remise en cause de l'importation d'opium en Chine n'était pas une nouveauté en 1906. Outre les victimes asiatiques et les missionnaires, humanistes, Inédecins mais aussi politiques, anglais de surcroît, s'élevaient au XIXe siècle contre l'introduction forcée d'opium, ce qui
Instruction de l'Office de la Congrégation du Saint Office du 29.12.1891 citée in : Motion proposée par l'Union Catholique d'Études Internationales à la conférence de l'opium de Genève en 1924, AP 2427 dl. 36 1

d'entre eux, - Allemands, Anglais et Français- tentaient de répandre le

parfois leur coûta leur poste comme pour Montgomery Martin, membre du Conseil législatif de Hong Kong: « Bien sûr, le commerce des esclaves avait quelque chose de miséricordieux par rapport au commerce de l'opium: nous ne ruinions pas l'organisme des Africains, car il était de notre intérêt immédiat de les maintenir en vie; nous ne dépravions pas leur nature, ni ne corrompions leur esprit, ni ne tuions leur âme. Or, le vendeur d'opium tue le corps après avoir perverti, dégradé et ruiné l'âme des malheureux pêcheurs. À chaque heure qui passe, on sacrifie de nouvelles victimes à cet insatiable Moloch: l'assassin anglais et le candidat chinois au suicide rivalisent d'ardeur sur son autel sacrificatoire. » [MARTIN; 1847, 1.II : 261]

Cette critique, pourtant sans appel, des conséquences de l'opium trade restait cependant limitée aux aspects sanitaires et moraux. La critique politique et économique était beaucoup plus discrète, car l'exploitation coloniale faisait l'objet d'un large consensus et seuls les moyens étaient sujets à discussion. L'opposition à l'usage et l'exploitation de l'opium est fort ancienne, contemporaine de l'appropriation par l'East India Company du commerce de la drogue produite en Inde. Du temps de l'introduction forcée de l'opium indien dans l'Empire du Milieu, hormis la Chine, les États ne s'étaient jamais prononcés sur le principe de ce commerce. Les pratiques coloniales d'une puissance occidentale n'étaient, en règle générale, pas relnises en cause par les autres colonisateurs; il est vrai qu'aucun d'entre eux ne pouvait prétendre se donner en modèle d'humanisme. Dérogeant à cette règle tacite, seule la traite des populations africaines avait réussi à engendrer un mouvement d'opinion suffisamment fort pour entraîner la condamnation de cette pratique. Encore faut-il souligner qu'en l'occurrence, l'intérêt économique de la traite avait fortement diminué et que l'opposition de principe, fortement teintée de moralisme, ne se heurtait pas à une conception devenue caduque d'une exploitation coloniale telle qu'elle se faisait au XVIIe siècle. Le commerce de l'opium devait-il donc être économiquement moins profitable pour engendrer des critiques précoces? Il fallut attendre l'apparition de nouvelles doctrines politiques pour que le commerce de l'opium fasse l'objet d'une analyse l'incluant dans le contexte d'expansion coloniale. Le texte suivant, daté de 1857 et publié dans le New York Daily Tribune, permit à Karl Marx de fustiger une politique d'exploitation en stigmatisant les moyens utilisés pour y parvenir. Avec un demi-siècle de distance, ce type de discours devint d'une criante actualité et fut repris, tel quel, par les modernistes chinois. « Comment les Chinois pourraient-ils considérer ces "grandes nations occidentales" comme des "amis sincères" et les "traiter en conséquence" quand
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ils savent pertinemment que l'objectif premier de ces grandes nations en Chine était et demeure la vente, la diffusion de l'opium, drogue empoisonnée, introduite en Chine par ces mêmes étrangers, il y a un siècle, et inconnue auparavant des Chinois, drogue dont l'usage a augmenté avec une rapidité terrifiante, drogue fatale aussi bien aux mœurs et traditions qu'à la prospérité économique et à la santé physique des Chinois? C'est seulement lorsque ces "grandes nations" prouveront leur amitié sincère en collaborant avec les autorités chinoises pour mettre un terme à ce trafic scandaleux, qu'ils pourraient se plaindre de ce que les Chinois ne soient pas disposés à reconnaître leur "amitié sincère" » [MARX, 1857, New York Daily Tribune, 10 mai 1857] L'ordre établi par les guerres de l'opium et le break up de 1898 avaient déterminé pour quelque temps les zones d'influence étrangère et amoindri les capacités de résistance du pouvoir central au point de transformer la Chine en cette hypo-colonie dénoncée par Sun Yat Sen (Sun Zhongshan). Les temps ayant changé, c'est aux symboles les plus criants de la présence étrangère et de la domination économique et politique que les réformistes s'attaquaient. Cependant, la prépondérance de l'influence occidentale dans cette partie du monde restait soulTIise à la condition d'une supériorité militaire et technique désormais battue en brèche par la victoire japonaise sur la flotte du Tsar à Tsushima en mai 1905. Le premier succès de l' impérialisme nippon entérinait la montée en puissance d'une modernité asiatique que nul, désorlTIais, ne songea à nier. Bien que cette victoire retentissante ait conduit de la part des puissances coloniales occidentales à une prise de conscience des lTIutations en cours, il serait exagéré de prétendre qu'avant cette date nul ne s'était aperçu que le Japon ou même la Chine avait entrepris d'assimiler ce qui avait fait la force des envahisseurs. Le coup de semonce japonais mettait en garde les impérialistes "ancienne mode" contre ces atteintes répétées à l'orgueil des colonisés, et des Asiatiques en général, qui désormais ne croyaient plus au dogme de l'invincibilité des Occidentaux. Mieux encore, il devint nécessaire d'atténuer les symboles les plus attentatoires à leur susceptibilité, et d'abord en Chine où la force délTIographique et l'éveil aux idées modernes faisaient craindre une brutale et incertaine opposition. « Les cessions à bail, les zones d'influences économiques, les conventions de non-aliénation, sont aussi douloureuses aux gouvernements dont elles atteignent et compromettent la face que les conquêtes et les annexions directes. Et Quang Chouwan, Weïhaiwei et Kiaotchéou sont aussi pénibles au cœur chinois que la Corée, que Formose et que l'achat obligatoire de l'opium étranger. »1
Albert de POUVOURVILLE, La Dépêche Coloniale, 4.2.1911. 1 "En Extrême-Orient, la fin de la contrainte", in:

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Le pouvoir impérial, discrédité par les renoncements successifs, se décida à agir dans le sens d'une prohibition de l'opium, car il savait agir dans un contexte politique international propice. La politique américaine de la "porte ouverte" prônait certes une ouverture de la Chine à toutes les puissances, mais ne signifiait en rien un retour de souveraineté pour l'Empire. Néanmoins elle annonçait une attaque des privilèges coloniaux concédés aux autres puissances et en premier lieu à la Grande-Bretagne. Les États-Unis étaient ouvertement opposés au commerce et à l'usage de l'opium. L' adlllinistration américaine était confrontée, dans sa nouvelle possession des Philippines, aux effets d'une opiomanie héritée de la présence espagnole: les puritains y montaient des ligues anti-opium et antialcooliques. Alliance de circonstance entre la Chine et les États-Unis, tous deux pressés de bousculer la prédominance européenne, le décret anti-opium de 1906 ne se limitait pas à une œuvre de salubrité nationale. C'est aussi sous la pression intérieure des modernistes comme Sun Yat Sen que le pouvoir défaillant tentait de réagir. Revenu de Tokyo en 1905, Sun fédéra les étudiants chinois les plus activistes}, créa la Ligue jurée et relança le combat nationaliste. Son raisonnement, qui impliquait plus qu'une réforme du système, excluait la dynastie déconsidérée. Pour y répondre, le pouvoir mandchou, en pleine décomposition, ne pouvait espérer garder prise sur les événements qu'en anticipant sur les revendications des modernistes. Lesquels n'étaient pas tous des révolutionnaires mais aussi des hauts fonctionnaires ayant appliqué les programmes de tllodernisation comme le général Yuan Shikai gouverneur de Zhili, à la tête des arlllées de la zone Nord (Beiyang Lujun), disgracié dans l'élllotion générale. Il n'est pas exclu que le pouvoir chinois ait décidé de promulguer un édit anti-opiulll afin d'ôter aux partisans du remuant général un argument qui lui tenait à cœur. Ce décret s'inscrivait dans un

contexte d'intense activité législative. L'édit du 1er septembre 1906 qui

prolllettait, au terme d'une période de transition, l'établissement d'un régime constitutionnel en fut la pièce maîtresse. Mais la vitalité réformiste poursuivie depuis 1901 tentait d'entraîner à marche forcée le vieil Empire et la dynastie mandchoue vers une modernité salvatrice (réforme de l'instruction, de l'armée, de l' organisation fiscale). À ce titre, le texte anti-opium était une caution aux réformistes en vue d'absoudre le pouvoir de ses responsabilités passées.
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« Ils venaient de l'élite dirigeante et acceptaient par tolérance le commandement de Sun, qui était pour eux capable d'obtenir des résultats en cumulant l'aide étrangère, les fonds d'outre-mer et les combattants des sociétés secrètes pour s'emparer du pouvoir. » [FAIRBANK, 1986: 225]. 39

Le 20 septembre 1906, un rescrit de l'Impératrice douairière Zi-Xi (Tseu Hi) fut affiché aux portes du yamen impérial chinois. Il ordonnait, en termes très clairs, aux plus hautes autorités du pays de se mobiliser pour mener la lutte contre le funeste opium. «Du 3e jour de la 8e lune. - Depuis que l'on a permis l'importation de l'opium en Chine, le mal que ce poison a fait dans toute la Chine est apparent à tous. Tous ceux qui fument l'opium perdent la santé et la dignité de l'homme, sacrifient leurs intérêts et leur famille, deviennent faibles et pauvres. C'est pourquoi la Chine semble chaque jour plus gênée et plus débile. Pensant à ce poison qui est le motif de la pauvreté et de l'état précaire et effacé de la nation, nous l'avons en haine absolue. En ce moment, la Cour, qui s'applique à fortifier la Chine, croit nécessaire d'exhorter le peuple à savoir s'affranchir du mal et supprimer toutes les coutumes, les habitudes et les abus mauvais, afin que tous les Chinois puissent se réjouir d'un grand bien-être et d'une grande paix. Nous ordonnons donc que, à l'avenir, tous les Chinois s'abstiennent de l'opium; ainsi, le mal causé par ce poison venu des Indes ou préparé dans le pays, pourra être enrayé, sinon supprimé, dans un délai de dix ans. Quant aux moyens pratiques de l'interdiction sommaire et absolue à tous les fumeurs et à ceux qui cultivent cette drogue, nous ordonnons au Tcheng- Vou-Tchou 1 de délibérer sur les meilleures mesures à prendre à ce sujet et de nous en faire part dans un rapport détaillé. Respect à ceci. » [MILLANT; 1910: 225-226] L'édit impérial dictait aux responsables de l'administration d'État une ligne de conduite. Il fut renforcé par un texte daté du 21 novembre 1906 qui, en onze points, précisait les conditions d'application des mesures annoncées: cessation de l'usage de l'opium comme de la culture du pavot en dix années, réduction des surfaces cultivées au rythme de 1/10 par an avec confiscation éventuelle des terrains appartenant aux récalcitrants. L'immatriculation des fumeurs et le contingentement des quantités délivrées étaient les points forts de la campagne contre l'opiomanie, les doses allouées devant être réduites annuellement de 20 ou 30 %, seuls les fumeurs âgés de plus de soixante ans bénéficiaient d'une tolérance (l'impératrice, opiomane elle-aussi, y avait veillé). On annonçait la fermeture sous six mois des fumeries "à lampe ouverte", sous une année des boutiques d'articles pour fumeurs et progressivement, dans un délai de dix ans, des débits d'opium. Les tenanciers étaient tenus d'exiger des fumeurs la présentation de leur carte ainsi que de justifier des quantités vendues. La morphine était prohibée pour tous usages. Les autorités, du simple mandarin jusqu'au Vice-Roi furent mises à contribution, mobilisées au sein de "sociétés pour
1 Conseil chargé des nouvelles administrations.

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