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Morts sur le morne

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160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 71
EAN13 : 9782296392809
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Janine et Jean-Claude Fourrier

Morts sur le morne

Série TROPICALIA

~

L"aribeenneS

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

@ Editions

CARIBEENNES,

1986

Tous droits

de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
J~BN 2-903033-81-}

J. -

FAMILLE NEGRE

Kabrit ka ,kaka pilile i pa famasien pou otan (Ce n'est pas parce que le cabri fait des crottes comme des pilules qu'il est pharmacien)
Le La Le Le Le La La La père: mère: 1er fils: 2e fils: 3" fils: le fille: 2e fille: 3e fille: Lazare Marie Désiré Zacharie Horace Eugénie Romualde Gladys

Pourquoi est-il venu passer son premier mois de retraite sur le morne 1 de Plombiray? Le commissaire Collomb se laisse tomber au pied d'un cocotier. Il fait excessivement chaud, la mer en contrebas semble le narguer de sa fausse fraîcheur. Aucun de ceux qui ont été mêlés quatre ans plus tôt à ce drame n'habite encore ici, maintenant. Le paysage d'arbres, de collines et d'eau n'est plus qu'un cadre immobile dont les acteurs ont disparu. Ecartant les herbes avec soin, le commissaire s'allonge et pose un mouchoir sur son' front. Il ne lui reste qu'à jouir en touriste des éternelles vacances de la retraite. Une étrange affaire pourtant... la plus déroutante dont il ait eu à s'occuper. Le joli visage de France-Lise passe devant ses yeux, puis celui de Maurice Gauthier, l'instituteur, dont il aperçoit l'école; des gens faits pour une vie tranquille dans cette île de Guadeloupe, gros insecte tropical posé sur la mer. Le commissaire regarde le ciel à travers les palmes immo1. Colline. 7

biles. Pas un souffle. Une somnolence le gagne, troublée seulement par le vrombissement des mouches. «Famille Charcutier, le Père. Famille Couturière, la Fille. » - Petits malheureux, vous n'avez pas honte? Collomb est surpris par le son de sa propre voix; les gamins qui jouent aux cartes pas très loin, s'arrêtent. effarés. - Mais monsieur, on fait rien de mal! Collomb se redresse lourdement: Non, bien sûr, excusez-moi les enfants. - Vous ne vous sentez pas bien, monsieur? - La chaleur sans doute.

-

. ..

Le Carême se prolongeait dangereusement en cette année 1981. Bien que l'on fût en juin, il n'était pas tombé une goutte d'eau sur les petites Antilles depuis des mois et rien n'indiquait une reprise prochaine des pluies. Autour de Plombiray; une des parties les plus sèches de la Guadeloupe, la savane était brûlée et il ne restait plus que quelques touffes d'épineux. Les vaches créoles étiques tournaient en meuglant autour des piquets faisant tinter leurs chaînes. Elles attendaient d'être détachées pour aller boire aux mares saumâtres en contrebas des mornes. Dans la chaleur du jour finissant, l'instituteur Maurice Gauthier rêvassait, assis à son bureau. Les alizés ayant faibli avec le crépuscule, il ne pouvait espérer que la nuit apportât une quelconque fraîcheur. Voilà bientôt dix ans qu'il était arrivé de métropole. Chaque année il se jurait de retourner chez lui, dans le Jura, mais quand venait le temps de demander sa mutation, il hésitait, puis, finalement, renonçait. Il regarda d'un œil fatigué la.classe en désordre. Tous les enfants étaient partis, sauf Gladys, la dernière à Marie Nègre, qui finissait ses devoirs. Chaque soir, elle "'estait là, bien après les autres, retardant le moment où elle retrouverait sa case, sa mère, ses frères et ses sœurs. La petite écrivait avec application, ses nattes frôlant la page. De temps à autre elle levait les yeux, comme pour guetter l'approbation de Maurice Gauthier. Celui-ci se 8

prêtait patiemment aux volontés de la fillette. Il aimait cette heure paisible qui précédait la nuit. Soudain, le bruit d'un bidon qui roulait rompit le silence. La petite s'arrêta d'écrire. - Horace t'attend, Gladys, il va encore faire une sottise. - Oh! non, monsieur, il joue dans la cour et donne des coups de pied dans une boîte. - Il n'a rien fait aujourd'hui, la page de son cahier est vide, et il n'est pas venu en début de semaine. Où étaitil? - Je sais pas, monsieur; lui, il aime pas l'école. - Range tes affaires, ta mère va s'inquiéter. Dis-lui que je passerai la voir d'ici une heure, il faut que je lui parle de ton frère. La classe était déserte maintenant, mais Gauthier ne se décidait toujours pas à bouger. En sortant, Gladys avait oublié de fermer la porte. Les vaches s'étaient tues, relayées par des crapauds buffles qui coassaient dans la sombre nuit tropicale. Des ombres se mouvaient au loin sur le morne. Allons! il fallait se lever. Il avait dit à Gladys qu'il irait voir sa mère, et puis France-Lise allait bientôt arriver. L'évocation des yeux brillants, des formes dorées de sa jolie maîtresse brouilla le fil de ses pensées. Gauthier traversa la cour de l'école, carré de goudron désolé que l'administration de tutelle avait laissé en l'état sans songer à y planter des arbres, omission sans doute due au fait que les platanes ne poussent pas sous les tropiques, puis se dirigea vers le chemin de terre qui, contournant le morne de Plombiray, menait à la plage de Belle-Anse. nir des pouvoirs publics le moindre éclairage. Aussi, les nuits sans lune, trébuchait-on dans les fondrières qui trouaient. sa surface trop meuble. A l'entrée du chemin, Gauthier hésita un instant. Il s'arrêta devant la rôtisserie de Max Ayassamy, «1010» en planches éclairé d'un puissant néon. Grand coolie 3 sec aux cheveux de jais Max, le blan chaudé \ surveillait la cuis2. Blanc créole des Antilles. 3. Antillais d'origine hindoue. 4. Peau blanche mais sang mêlé.
9

Malgré son influence, le Béké 2 Desrivières n'avait pu obte-

son des poulets qu'il produisait lui-même dans un poulailler exigu à côté de sa boutique. Les jours de grande chaleur, l'odeur acide des litières se répandait aux alentours, mais, dans les cases proches, nul ne s'inquiétait de ces nuisances, les voisins étant les meilleurs clients de la rôtisserie. Deux Antillais mangeaient des frites à même un cornet graisseux. Après quelques minutes d'attente, Gauthier, impatient, se mit à pianoter sur le comptoir. - Vous désirez, monsieur? lui demanda Max comme s'il venait de l'apercevoir.

-

Un poulet rôti.

n'ignoraient pas l'hostilité du coolie envers les métros 5 et
rigolaient doucement, le nez dans leurs frites. Malgré sa peau presque aussi claire que celle de Gauthier, Max rêvait d'une île débarrassée de ses scories blanches. Dans les meetings qu'il tenait en treillis vert olive, un porte-voix à la main, il se référait inlassablement à Cuba, semblant ignorer la première république nègre de Haïti. Ka ou fè Max! Vit, ban moin frit ti gout. (Salut, Max. Vite donne-moi quelques frites.) Au moment où Gauthier allait protester contre cet emmerdeur qui, dans sa précipitation, l'avait heurté, il reconnut le frère d'Horace et Gladys, Zacharie Nègre. Agé d'environ vingt-cinq ans, musclé comme un athlète, mais de petite taille, il s'était juché sut des bottines à si hauts talons qu'elles donnaient une désagréable impression de prothèse. - Bonsoir, Zacharie, tu as l'air bien pressé. - Ka sa yé ? (Comment ça ?) J'ai à travailler.

- Veuillez patienter un peu, je vous prie. Et Max se retourna vers sa rôtissoire. Les deux Antillais

-

-

A cette heure-ci?

Alors tes affaires se sont arrangées.

- Panni problem (Pas de problème), j'ai trouvé un petit travail du soir très intéressant, ah oué... bien même! - Tant mieux pour toi. Justement je me rendais chez ta mère. - Parler un peu ? - En quelque sorte, Horace...
5. Métropolitain.

10

- Cila... Hé, camarade! Max s'approcha de Zacharie: - Ka ki fo ou enkô? (Qu'est-ce qu'il te faut encore ?)
Ajoute des zé de Charlotte. - Des échalottes, rectifia doucement Gauthier. Devant ses yeux, il vit passer un cornet débordant de frites molles. - Ou ka doué moin six francs (Tu me dois six francs). Une pièce roula sur le comptoir. - Garde la monnaie, Max, et sers vite mon ami Maurice. Quand Max eut estimé que Gauthier avait assez attendu

-

-

ordres du métro mais ne lui demandait pas non plus de perdre un client en l'offensant gravement - il se saisit d'une longue fourchette et, ayant embroché le volatile, il l'enferma dans un sachet sur lequel se détachait en lettres fluorescentes: «Chez Max Ayassamy, Rôtisserie Moderne. » - Monsieur est satisfait, il ne désire rien d'autre?

sa dignité

ne lui permettait

pas de se précipiter

aux

-

Non,

merci.

Gauthier tendit un billet. Les Antillais qui suçaient depuis un bon bout de temps leur dernière frite parurent déçus. Max souleva un carton aux couleurs des indépendantistes guadeloupéens, démasqua une boîte de cigares qui lui servait de caisse et, avec une voix d'une exquise politesse, susurra: - Voilà votre monnaie, monsieur l'instituteur. Mussieu Ayassamy, ou bien genti (Vous êtes très aimable). - Allez viens, Maurice, s'esclaffa Zacharie. Tu l'as bien eu avec ton créole, vous êtes bita-bita (quittes). Tout le morne se souvenait du jour où la famille Ayassamy s'était installée à Plombiray. Zacharie avait sept ans à l'époque. Il jouait seul devant sa porte lorsqu'un camion à bout de souffle transportant une "case en bois avait fait halte à quelques mètres du potager familial. A grands «ahans», des coolies hilares avaient placé la case sous un arbre à pain. En revenant du marché; Marie Nègre,

-

11

la mère de Zacharie, avait eu la surprise de découvrir ses nouveaux voisins. Marie était alors dans l'épanouissement de sa beauté noire. Large de hanches, la poitrine opulente sous ses robes en madras, elle veillait avec une maternelle vigueur sur ses quatre enfants déjà nés - Désiré, Zacharie, Eugénie et Romualde - fière à l'avance de ceux qu'elle enfanterait: Gladys et Horace. Si elle s'était montrée parfois complaisante avec les hommes, soil orgueil, sa joie, c'était sa marmaille piaillante. Un ti-moun (enfant) toujours dans ses bras ou accroché à ses jupes, elle s'activait à son ménage. Le dimanche, elle repassait une chemise blanche pour les garçons, tressait avec grand soin les cheveux des filles, et tous partaient à la messe sous l'œil inquisiteur des voisins. Une bonne mère cette Marie, élevant proprement ses enfants. L'arrivée des Ayassamy avait été une intrusion dans son territoire. Sans chercher à savoir si la simple tradition lui donnait un quelconque droit sur ce lopin de terre, elle avait tempêté, injurié les malappris: - Ca pa ka fèt, main ka sou été zôt fini la jôl (Ça ne se fait pas, je vous souhaite de finir en prison). Stoïques, ils avaient tenu bon. Un soir où Marie était restée fort tard chez sa vieille mère qui habitait au-delà de la Rivière Salée, elle avait retrouvé ses gosses partageant le colombo 6 des Ayassamy. La trêve avait été conclue. On s'interpellait d'une case à l'autre, on échangeait un igname contre quelques gombos. Les jours de grand soleil, assises chacune devant leur porte, les femmes bavardaient intarissablement. Zacharie regarda Gauthier de ses gros yeux qui en suintaient de plaisir: - Ce qu'on a pu rigoler avec Max! On s'entendait comme larrons: il était maig con baton à jaz (Maigre comme des baguettes de tambour) mais, avec ça, imbattable à la course. On était toujours ensemble à guetter les filles. Et quand mon frère Désiré s'est intéressé à Maryvonne. la sœur de Max, ah ! la la! on allait les surprendre le soir dans les cannes à sucre. Ma mère, elle répétait toujours:
6. Plat de viande épicé au curry. 12

« Cé tî boug là, yo kon la fiev é frison

~

(Ces garçons, ils

sont comme la fièvre et le frisson). Maintenant c'est pas pareil. Max n'est pas aussi insoucieux.

gas 7; une légère combinaison quelque peu défraîchie masquait mal sa poitrine opulente. A la vue de Maurice Gauthier, la jeune femme se précipita sur un tablier dont elle se drapa fébrilement cherchant à fermer les rares bou7. Chou caraïbe à racine comestible. 13

- On dit que ses affaires ne marchent pas, observa Gauthier. - Les poulets, ça va. Mais il a acheté deux chevaux de course. Il a mis tout son argent là-dedans et ils gagnent jamais. Ça le dégoûte. - Il fait trop de choses à la fois. - Ah pour ça oui! Il a de mauvaises fréquentations, il s'occupe sans arrêt de politique. - Et ton travail? Tu avais l'air pressé tout à l'heure. - Ça peut attendre un moment. Quand je trouve un ami, je l'accompagne. Mon père doit pas être rentré encore. - Vu le culte qu'il voue au rhum, cela n'a rien d'étonnant, pensa Gauthier. Lazare, le concubin à Marie, n'était le père que des deux derniers enfants, Horace et Gladys. Point trop regardant sur le chapitre de sa descendance, il veillait d'un même œil complaisant sur toute la maisonnée sans entrer dans ces détails de paternité qui n'intéressent que les métros, gens pointilleux ayant la manie de tout comptabiliser, jusqu'au nombre de leurs invités lorsque par hasard ils s'offrent un petit «danser~. La famille Nègre habitait une grande case en bois renforcée par quelques tôles grossièrement clouées. Un jardinet fleuri que Marie entretenait méticuleusement l'isolait de ses voisins. - Oh ! le chien, tu la fermes! La malheureuse bête - un « chien de canne ~ au pelage fauve - dérangée dans son éternelle sieste, recula devant le pied menaçant de Zacharie. y a de la visite. Maman n'est pas là? - Tu vois bien que non. L'aînée des filles Nègre, Eugénie, épluchait des malan-

tons encore présents. Cette réaction de pudeur fit sourire Maurice qui n'ignorait rien des charmes d'Eugénie. Elle faisait son ménage depuis qu'il était en Guadeloupe et, occasionnellement, il avait témoigné à son corps aux formes amples et rassurantes un certain intérêt. Avant l'installation de France-Lise dans sa maison, sa liaison avec Eugénie avait même connu des jours fastes lorsque le Planning-Familial local avait doté la servante de ce qu'elle appelait joliment un «stérile ~. Eugénie y avait trouvé une liberté qui, dans un premier temps, avait aiguisé ses désirs. Mais, peu à peu, travaillée par d'inconscientes racines africaines, il lui était venu des fringales de fécondité. Elle rendait son «stérile ~ responsable de tous ses maux. Un jour elle avait dit à Gauthier, stupéfait de tant de franchise: - Je ne pourrai plus avec toi pendant un moment. Je suis fatiguée, les yeux me piquent, c'est mon stérile; je vais voir le docteur pour qu'il l'enlève. Désorienté par l'attitude présente de sa «servante~, Gauthier se tourna vers la sœur cadette, Romualde : - Bonjour charmante jeune fille, tu embellis de jour en jour! La jeune fille éclata de rire. Elle avait des yeux noisette, un nez droit, un visage mobile à la grâce juvénile. Une robe multicolore portée à même la peau soulignait ses hanches minces, sa taille étroite, sa poitrine déjà bien formée. Un foulard madras masquait de gros rouleaux destinés sans doute à discipliner des cheveux jugés trop raides. - Missié l'instituteur fai zieu dou. Ne joue pas avec moi. BIan toujou flatteurs. - Je ne me moque pas. Je te trouve une grâce à faire chavirer les cœurs. Arrête de rire et dis-moi où est ta mère. - Tu veux la voir? - C'est pour Horace. - Je parie qu'il a encore fait des bêtises. Il est arrivé il y a un quart d'heure comme s'il était poursuivi par le diable.
~

Et ta mère?

Elle donne à manger aux cochons. Les rires redoublèrent, partagés cette fois par Eugénie. 14

-

Le . chemin légèrement pentu était parsemé de. bouteilles, de
débris métalliques qui brillaient dans la nuit. - Ma mère est sous le manguier, là-bas. Soulevant à deux bras un énorme chaudron rempli de « mangé cochon», Marie versait la mixture dans un pneu

- Vous allez arrêter vos couillonnades? tonna Zacharie. Au lien de fainéanter, faites bouillir le manger. - Qu'est-ce qui lui prend à çui-là ? Romualde guetta l'approbation d'Eugénie. - Il devrait être au travail et il vient crier ici. Je ne sais pas ce qui me retient... Gauthier prit Zacharie par le bras et l'entraîna dehors.

-

.

coupé en son milieu. Quelques «cochons planches» se

pressaient autour d'elle dans un bruit assourdissant. - Maman, voilà M. Gauthier! hurla Zacharie. - E bé, bonsoir, mussieu l'instituteur. Gladys m'a dit que tu désires me voir pour parler d'Horace. - Il ne fréquente pas beaucoup l'école depuis quelque temps. - A pa fot a ti moun là, i ti brin fatigué. I tini on maltêt. (Ce n'est pas de sa faute, cet enfant est un peu fatigué. Il a une migraine.) Le doctor a dit qu'il a la némie. I manque de sang. - Quand il assomme ses camarades, il ne semble pas trop anémié... - C'est encore un ti moun mais s'il s'avise à te manquer hé bé je lui rappellerai qu'il a des charges et qu'il doit pas négliger l'école. Eh! Zacharie, qu'est-ce que tu fais là, à cette heure? - J'ai accompagné Maurice. Marie essuya ses mains sur son tablier. La nuit estompait sa lourde silhouette qui se mouvait avec difficulté. - Missié l'instituteur, j'ai pas fini mais voilà Lazare, va avec lui un moment. Le concubin de Marie, le regard vague,- revenait du Café Restaurant « chez Rosette» où il avait copieusement «tété rhum». Il exerçait le métier de pêcheur qu'il pratiquait de manière traditionnelle, confectionnant des nasses en treillis métallique qu'il immergeait à quelque distance des côtes. Cette unique activité lui laissait de nombreux temps 15

libres; il les passait au café, tapant les dominos et vérifiant chaque jour que le rhum de Montebello est bien le meilleur des petites Antilles. Il se sentait débordant d'amitié pour l'humanité entière, et, afin de traduire la soudaine mansuétude qui gonflait sa poitrine, il passa un bras autour des épaules de l'instituteur:
~

Tiens, qu'est-ce que tu fais là ? Vin pren on ti bèt.

(Viens prendre un punch.)

- Merci, Lazare, j'étais simplement venu vous parler d'Horace. - Ki bitin é sa Horace? (Qu'est-ce qu'il y a à propos
d'Horace ?)

jours. Lazare ne répondit pas tout de suite. Une brutale colère l'agitait qu'il cherchait en vain à contenir. Ses yeux brillèrent d'un éclat inquiétant. - Encô. Pou emmerdan i bien emmerdan. Pan ni moyen rivé à bout à timoun laça. Où il se cache ce ti-mâle d'Horace que je lui passe dans les reins le goût de vagabonder? Gauthier craignit pour l'enfant, il savait que le ceinturon de Lazare pouvait être excessif. - Je viens de voir Marie. Elle m'a dit qu'Horace a été fatigué par une anémie. - Toujours à l'excuser, grommela Zacharie. - Toi, c'est pas tes affaires. Missié l'instituteur, si Horace te fait un affront, j'admets pas, il faut venir le dire à moi. Mais s'il est malade c'est pas pareil. Allé, pas resté là, vin bouè an ti punch a kaz. En entendant le bruit des pas, Eugénie apparut sur la véranda. Un pull jaune échancré et une jupe au plissage un peu défait avaient remplacé le tablier. De larges anneaux d'or brillaient à ses oreilles. Simplement, elle avait omis de mettre des souliers, luxe qu'elle réservait pour les jours où elle allait à Pointe 8. - Ma sœur qui fait la jolie! dit Zacharie en s'avançant vers elle. T'es trop grosse pour ça. Tu ferais mieux de nous servir un ti punch. Apporte les bouteilles.
8. Pointe-à-Pitre.

-

Je venais vous signaler qu'il a manqué l'école trois

16

Eugénie prit un air offensé. - T'as pas des yeux pour voir qu'elles sont sur la table? - Et le citron? - Je vais le chercher. Ce fainéant est toujours à traîner et le voilà qui se permet des vexations. - Mais il m'a appris qu'il avait trouvé du travail, dit Gauthier conciliant. Du travail, est-ce qu'on sait? Depuis qu'il s'est fait mettre à la porte de chez Desrivières... - Tu vas fermer ta bouche? explosa Zacharie en ébran. lant verres et bouteilles de son poing. L'instituteur, qui avait appris à se méfier de la traîtrise des punchs du pêcheur, se tourna vers Eugénie avec un sourire complice: - S'il te plaît, pourrais-tu me donner des glaçons? - Sa pa bel boué rhumkonsa (Ce n'est pas bien de boire le rhum comme ça) - et Lazare vida son verre d'un trait, faisant claquer sa langue de satisfaction. - Je file maintenant, cette bourrique de sœur m'a mÏf en retard, grommela Zacharie. - Lui trop couillon! cria Eugénie lorsque son frère eut disparu au bout du chemin.

-

Zacharie Nègre n'avait jamais été capable de mener à bien un élevage. Il n'aurait pas demandé mieux que de produire ses propres poulets mais il n'y parvenait pas. Le premier à avoir pâti de ce manque de disposition avait été le béké Alphonse Desrivières. Impressionné par un C.AP d'agronomie généreusement décerné par l'enseignement au fils de Marie, le béké lui avait alors confié son élevage de poulets de chair, un très bel ensemble fonctionnel avec vastes poulaillers, petit abattoir et chambre frigorifique Très fier de cette promotion, Zacharie s'était baptisé « manager d'élevage », ravi par la consonance anglo-saxonne du mot. Il avait obtenu la climatisation de son bureau qu'il ne quittait qu'à regret, une fois par jour, pour une tournée d'inspection de l'élevage. Il pénétrait dans chaque poulailler et, en spécialiste, estimait l'état des bêtes. De 17

temps à autre son regard s'arrêtait sur une volaille un peu plus chétive. Immuablement, de ses lèvres tombait le même arrêt de mort: «autopsie». Alors, Auguste l'Haïtien attrapait avec agilité le poulet' et l'égorgeait devant son supérieur. Zacharie regardait longuement les entrailles, et, tel un haruspice de l'Antiquité, donnait quelques nouvelles directives d'élevage. Bien qu'exerçant une fascination sur Auguste, cette manière d'agir se révéla rapidement désastreuse. Dans un premier temps, les poulets maigrirent et se déplumèrent. Pour enrayer cette rébellion des gallinacés, Zacharie mania rations protéiques et calories. Il fit fabriquer un aliment de sa composition que Desrivières paya à prix d'or. Cet aliment pourtant amoureusement dosé eut un effet aussi curieux qu'immédiat: les poulets commencèrent à boiter, puis les os des pattes se ramollirent et se déformèrent à tel point qu'en quelques jours les pauvres volatiles étaient dans l'impossibilité de marcher et mouraient d'épuisement. Des escarres infectées apparurent au niveau des bréchets des survivants, interdisant toute commercialisation. Devant le désastre, Desrivières remercia ce jeune cadre agricole plein d'avenir. Le vent ne se levait toujours pas. Malgré sa chemise légère, Gauthier sentait la sueur qui lui coulait dans le dos. - Vous n'avez pas de moustiques ici, il doit faire bon quand il y a des alizés. - Oui, c'est qu'on est en haut du morne. Les métros, ils préfèrent tous le bord de la mer où il y a toutes les

bestioles. Encore un ti CRS 9 ?
Lazare se versa une nouvelle rasade. Prudemment Gauthier retira son verre: - Non merci, il faut que je rentre. Saluez Marie pour moi. Comme Gauthier s'était mis e!l retard, il décida de couper par la propriété Desrivières. Il remonta la belle allée de bougainvillées qui menait à 1'« Habitation» puis, obliquant à gauche, se dirigea vers l'élevage industriel des «poulets Desrivières» dont les longs bâtiments proches de la pro9. Citron - rhum - sirop ou... coup de rhum sec. 18

priété se distinguaient dans laîluir-ctaire:- 6authier, -pressé,
avançait d'un bon pas lorsque, brutalement, il heurta un h,omme tapi dans les cannes. La première émotion passée, il voulut s'excuser mais n'en eut pas le temps. A son grand étonnement, il vit la silhouette se b(j.isser, ramasser un grand sac et, sans un mot, s'enfuir à toutes jambes. Un lourd nuage masqua la lune et plonga le morne dans l'obscurité. Zacharie s'arrêta de courir et s'épongea le front avec la toile du sac: l'instituteur l'aurait-il reconnu? Décidément, il devenait urgent de trouver un autre moyen d'existence. A force de répéter le même larcin, il finirait par se faire pincer. Il avait promis à Max Ayassamy de lui livrer trente poulets tués et éviscérés. Même s'il décimait les quelques poulets faméliques qui survivaient autour de la case de sa mère grâce à un marathon alimentaire, il n'aurait pas un nombre suffisant de carcasses. Pour ce soir, il ne pouvait plus reculer.

--

. ..

Le commissaire Co 110mb cligne des yeux. Le soleil qui perce à travers les palmes chatouille désagréablement ses paupières. Décidément, il ne supporte plus cette chaleur humide; l'âge qui vient, sans doute. Seule, sa pensée batifole, indépendante de ce corps trop gras qu'une torpeur moite empêche de bouger Investira+il le petit pécule qu'il a amassé dans une maison en Bretagne ou dans un mas méditerranéen? Il lui faut la mer proche, le bruit des vagues; c'est en Guadeloupe qu'il s'est pris d'une passion pour Îa mer. Lorsque cette affaire du mor.ne Plombiray lui avait été confiée - la gendarmerie locale s'était montrée un peu somnolente - c'est avec satisfaction qu'il avait échappé, pour un hiver, à la grisaille parisienne. Magie des Caraïbes. Il pensait que tout serait simple, exotique. En fait, une sorte d'échec pour lui. Autant qu'il se l'avoue, le rôle qu'il avait joué et la conclusion du drame ne le satisfaisaient point. Il en conservait un malaise. - Si je suis aujourd'hui sous ce cocotier à perdre sans bouger mes kilos excédentaires, ce n'est pas un hasard. Cette affaire m'obsède.

.

19

Avec un brusque élan il pense à l'instituteur Maurice Gauthier, intelligent, trop peut-être, un caractère passionné derrière une timidité caustique. - Toutes les qualités pour faire un commissaire, songe Collomb en chassant de la main une guêpe maçonne. Quel enchaîn;;ment idiot de circonstances!

**
A première vue, le scénario du drame qui avait endeuillé le morne quatre ans auparavant semblait évident. Gauthier heurte Zacharie caché dans l'ombre des cannes. Mais, avant qu'il ait pu lui adresser un seul mot, le fils de Marie s'enfuit, saute la barrière de l'élevage et se dirige vers les bâtiments du fond. Rex, le dobermann, est étendu à proximité, les oreilles dressées. Très doucement, Zacharie siffle et le chien court vers lui, joyeux de reconnaître l'ancien employé de Desrivières qui l'a nourri tant de fois. Après avoir longuement écouté la nuit, Zacharie pénètre dans la pièce réfrigérée, déverrouillant la lourde porte qu'il laisse entrouverte. Des montagnes de poulets soigneusement conditionnés attendent là leur commercialisation. Zacharie choisit les carcasses les plus belles et les enfourne dans son sac. Soudain, il s'arrête, l'oreille aux aguets. Il lui a semblé entendre marcher. Le pas s'amplifie, sans doute quelqu'un approche. Zacharie hésite quelques secondes puis, prenant conscience du danger, bondit vers la porte. Trop tard. Le loquet s'est refermé. Le néon s'éteint. Des deux poings, des deux pieds, il tambourine contre la paroi, hurlant: « Ouvrez-moi! » mais il ne réussit qu'à se blesser. A tout hasard, il essaie d'actionner la poignée intérieure. Il n'ignore pas que le mécanisme, détérioré depuis longtemps par l'humidit~, ne fonctionne plus. La poignée tourne dans le vide en grinçant. Le silence est total, coupé à intervalles réguliers par le bruit du moteur qui réfrigère la pièce. Malgré le froid intense, Zacharie sent une sueur glacée qui colle la chemisette à sa peau. Avec sa clé de voiture, il essaie d'entamer le revêtement plastique; en pure perte. Alors, il se résigne et attend. Quand on ouvrit la chambre froide, le lendemain, on 20

.

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