Mourir pour les Antilles

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Publié le : mardi 1 janvier 1991
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EAN13 : 9782296214156
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Illustration: Vue des quarante jours d'incendie des habitations sur la plaine du Cap-Français. Par Chapuy d'après le tableau de PJ. Baquet.

Mourir pour les Antilles

Ouvrages récents publiés dans le cadre du Centre d'Etudes et de Recherches Caraibéennes Cuba et les Antilles. Bordeaux: deaux, 1989 (dir. A. Yacou). Presses de l'Université de Bor-

De la Révolution française aux révolutions créoles Paris Editions Caribéennes, 1989 (dir. M.L. A. Yacou). Bolivar et les peuples de «Nuestra ses de l'Université de Bordeaux,

et nègres. Martin et Pres-

América ». Bordeaux: 1990 (dir. A. Yacou).

La Caraïbe politique et internationale: bibliographie que. Paris: L'Harmattan, 1990 (par M.L. Martin).

politologi-

Etudes Caraïbéennes : société et politique. Toulouse: Presses de l'Institut d'Etudes Politiques, 1991 (dir. M.L. Marin et A. Yacou). La République dominicaine, la Guadeloupe et la Caraïbe. Paris: Economica, à paraître 1991 (dir. M.L. Martin, F. VeIlas et A. Yacou).

Mourir pour les Antilles
Indépendance nègre
(1802-1804)

ou esclavage

sous la direction de Michel L. Martin et Alain Yacou

~

L"aribeennes

ditipns

5, rue Lallier
75009 Paris

Ont contribué à la présente étude: L. Abenon, Merlande, R. Anduse, D. Anex-Cabanis, D. Bégot, J. Cauna de Ladevie, J.-Y. Coppolani, J. Corzani, M.L. Martin, D. Pageaux et A. Yacou. Cet ouvrage d'une subvention de la part du Conseil Régional de la

J. Adélai(leA. Cabanis, O. Devaux, a bénéficié Guadeloupe.

@ Editions CARIBEENNES, ISBN 2-87679-071-8

1991

A la mémoire

de :

BERCHEL Bernard BERCHEL Bertrand CADET Michel CREN Bertrand DE FORGES DEMULIER Dominique DEREUMAUX Jean-Luc DEVACAN Gaëtan DUBOIS Christian ELAPIN Franck EUSTACHE Nelly FERGA Pierre LESTIN Gérard LOISEL Pauline MASSE François MOUNIER Bernard RAMASSAMY Arnould

Morts en Guadeloupe au temps de l'ouragan Hugo. Septembre 1989.

AVANT-PROPOS

De retour

de Saint-Domingue,

le général

Kerversau

déclarait
«

dans un rapport très officiel au ministre de la Marine:

C'est

à la République à examiner si après avoir donné des lois à tous les monarques de l'Europe, il convient à sa dignité d'en recevoir dans une de ses colonies d'un nègre révolté...» Il fut entendu. Et la réponse du premier Consul à la constitution ,de 1801 de. Toussaint Louverture et aux velléités autonomistes ,qu'elle contenait, fut, on le sait, l'expédition militaire dont Bonaparte confia le commandement à son propre beau-frère, le général Victoir~' Emmanuel Leclerc. La suvte est connue: l'aventure se termina par un retentissant échec où la maladie le disputa aux défaites militaires. Les rescapés et avec eux ce qui restait de colons français trouvèrent sur les îles étrangères à l'entour, et à Cuba, en particulier, la terre la plt4s proche, un asile obligé. D'aUltres, tel Rochambeau qui avait succédé à Leclerc emporté par les fièvres, finirent dans les geôles anglaises. Le premier janvier 1804, Dessalines proclamait l'indépendance sur la place d'armes des Gonaives où l'on fait serment de «renoncer à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination» : Saint-Domingue français était devenu Haiti. A la Guadeloupe, dans le même temps, la sédition d'officiers indigènes longtemps écartés du pouvoir par les agents métropoilitains allait susciter l'envoi d'un corps expéditionnaire placé~ sous le commandement du général Richepance. L'affaire prit là une tout autre tournure. Dès le 22 mai 1802 est promulgué l'arrêté rétablissant l'esclavage alors que résonnait encore l'émouvante proclamation de Delgrès, l'ultime combattant: «C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la philosophie qu'une classe d'infortunés que l'on veut anéantir se voit obligée d'élever la voix vers la prospérité pour faire conna~tre lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs. » Sous le titre Mourir pour les Antilles, cette nouvelle livraison du Centre d'Etudes et de Recherches Caraïbéennes, consacrée à l'alternative «indépendance nègre» ou «rétablissement de
l'esclavage»

restées françaises au cours de la grande commotion révolutionnaire, fait suite bien évidemment à l' ouvf1age De la révolution française aux révolutions créoles et nègres publiée en 1989 aux mêmes presses. Après un chapitre introductif sur la politique coloniale de Bonaparte dont Yves Bénot démontre l'absurdité et la folie, l'ou-

-

-

à laquelle

furent

confrontées

en 1802 les colonies

vrage est divisé en quatre parties. La première, «Les protagonistes indigènes et l'enjeu », réunit les réflexions de Lucien Abenon sur les biographes de Toussaint Louverture, Jack Corzani sur l'aliénation révolutionnaire à propos d'une pièce entée sur le héros haïtien, l'Adieu à la Marseillaise, et Roland Anduse sur l'histoire du Premier Bataillon de l'armée de Guadeloupe où

s'illustra Ignace. La seconde partie, « L'expédition contre les colonies antillaises rebelles », rassemble d'abord un extrait du
journal d'un marin de l'expédition du nom de J.-B. Drinot, puis une analyse par Daniel Pageaux de la peinture de Pauline Bonaparte dans l'œuvre d'Alejo Carpentier, El reino de este mundo, pour se terminer avec l'étude icondgraphique de Danielle Bégot sur l'insurrection servile et l'imaginaire de violence qu'elle nourrit. Les articles d'Alain Yacou sur l'espionnage espagnol à Saint-Domingue, de Jacques Cauna de Ladévie sur les derniers français dans l'île, de Danielle Anex-Cabanis sur la morbidité dans un régiment suisse de l'expédition et de Jean-Yves Coppolani sur les déportations d'Antillais en Corse constituent le contenu de la troisième partie, intitulée «La débâcle et l'holocauste ». La dernière partie, «Des avatars du conflit », décrit les lendemains des combats, lendemains immédiats avec les «coureurs de bois» en Guadeloupe, par Jacques Adélaide-Merlande, et des lendemains plus lointains, en France au cours des Cent-Jours et de la seconde Restauration, par Olivier Devaux. L'étude d'André Cabanis et Michel L. Martin sur la perception de l'indépendance haitienne en France et ses malentendus sert de conclusion à l'ouvrage. Naturellement, ce travail n'a pas la prétention d'être exhaustif. Certains thèmes n'ont été traités que de manière périphérique, notamment ceux qui avaient fait l'objet d'une recherche approfondie par ailleurs, c'est le cas par exemple de l'expédition Leclerc si magistralement étudiée par Claude et Marcel Auguste après, bien sûr, l'ouvrage de son premier biographe, Paul Roussier. L'objectif ici consistait simplement à apporter quelques éclairages complémentaires sur des événements encore trop souvent négligés de l'histoire pourtant riche du phénomène révolutionnaire. Cet ouvrage n'aurait pu être mené à bien sans concours extérieurs. Outre les auteurs qui ont bien voulu y contribuer, les rédacteurs souhaitent remercier plus particulièrement le Conseil régional de la Guadeloupe pour son aide matérielle iainsi que Mademoiselle Poumaroux pour son attention à la préparation des manuscrits. Michel L. MARTINet Alain YACOU Centre d'Etudes et de Recherches Caràibéennes Université des Antilles et de la Guyane

INTRODUCTION

BONAPARTE ET LA DEMENCE COLONIALE (1799-1804)

Yves BENOT *

Que la politique coloniale du Premier Consul ait été monstrueusement inhumaine, marquée à jamais par les massacres de SaintDomingue et de la Guadeloupe, c'est suffisamment connu et démontré; au surplus, ces atrocités s'inscrivent dans le processus de reniement et d'annulation de toutes les conquêtes politiques, sociales et morales de la période révolutionnaire. Ce que l'on voudrait ici examiner, c'est le degré de logique interne de cette entreprise de conquête et de reconquête, qui n'a pu se déployer que sous le Consulat; non pas que les grands desseins impérialistes aient été abandonnés par l'Empereur, bien au contraire, mais la force des choses les a contraints à n'être plus que rêves et vélléités. Donc, en écartant pour l'instant tout jugement moral, tout souci des Droits de l'homme, on peut se demander d'abord si les grands projets bonapartistes outre-mer étaient cohérents et réalistes dans la définition de leurs objectifs. Il convient ensuite de voir dans quelle mesure ils reposaient sur une appréciation juste des rapports de force internationaux, y compris les rapports de force dans les îles de la mer des Caraïbes où l'on s'est tant battu. Enfin, puisque le militaire Bonaparte est aussi chef d'Etat et homme politique, il faut se demander si ces grands projets ont l'appui de l'opinion publique française, si, même réduite à l'impuissance par la mise en place de la dictature, ne se manifeste pas çà et là une résistance que l'on a peut-être eu trop tendance à minimiser.
* Historien.

14

Introduction

Certes, le Bonaparte du 18 brumaire se présente aux Français et au monde comme l'homme qui veut parvenir à la paix générale \ bien entendu, comme on dit «dans l'honneur », c'est-à-dire la victoire. Dans ce contexte, il semble que, relativement aux colonies, tout ce qu'il demande, c'est la préservation ou la restitution des colonies françaises. Mais en 1799, aux colonies de l'Ancien Régime (parmi lesquelles, la Martinique, Sainte-Lucie et Tabago sont occupées par les Anglais), s'est déjà ajoutée l'Egypte, conquise par ledit Bonaparte, plus Malte prise par la même occasion. Ainsi la colonisation française à la fin de la Révolution s'en va à la fois vers l'ouest américain et vers l'Est, vers l'Orient des rêves européens et vers les Indes lointaines. Garder et les possessions des Antilles, y compris Saint-Domingue qui vit en état d'indépendance de fait sous les couleurs du drapeau français, et les nouvelles conquêtes orientales, tel est l'objectif premier au lendemain du coup d'Etat. Il est déjà démesuré par rapport aux possibilités militaires et financières de la France. La preuve en est donnée par l'échec des tentatives faites dans ces deux directions avant la conclusion des préliminaires de paix avec l'Angleterre (1'" octobre 1801). Bien que l'Egypte hante Bonaparte longtemps après qu'il eut abandonné son armée à son destin, c'est en direction de Saint...Domingue qu'il tente aussi d'envoyer une expédition militaire. A cette date, à la fin de 1799, le problème urgent, c'est la guerre civile entre Toussaint Louverture (qui a dans cette affaire l'appui des Blancs restés dans l'île) et Rigaud dans le sud - guerre civile dont le but est en fait de rétablir l'unité du

pouvoir et du pays. Paris va essayer d'imposer une conciliation
de même qu'il va essayer d'empêcher l'occupation

2,

de la partie

1. La proclamation à l'armée du 19 brumaire fait appel à la paix. Une autre, du 8 mars 1800, dit: «Français, vous désirez la paix...» Au reste, dès 1798, dans un article du Moniteur du 7 frimaire an VII, Volney avait salué en Bonaparte «LE PACIFICATEUR It (en majuscules dans le texte). 2. D'après les papiers rassemblés aux Archives nationales (fonds Colonies CC 9B18, in fine), c'est le 9 frimaire an VIII (30 novembre 1800) que le ministre de la Marine et des Colonies, Forfait, a été invité par une lettre «du consul Buonaparte» (sic) à ouvrir des consultations à la suite d'une pétition de certains colons, dont le texte ne paraît pas avoir été retrouvé. En tout cas, la réunion du 2 décembre chez Forfait discute de la position à prendre dans la guerre civile entre Toussaint et Rigaud. Les opinions sont partagées, mais tout le monde s'accorde à juger qu'ils sont tous deux ambitieux et tous deux attachés à la France. Quant à la question de l'envoi ou non - d'une force militaire imposante, elle est laissée à l'appréciation du gouvernement. Au contraire, Sonthonax, le 7 décembre, prend parti pour Rigaud et juge Toussaint «vendu aux émigrés, aux Anglais et aux Américains ». En dehors de ce jugement abrupt, les consultations n'ont pas soulevé la question des visées de Toussaint à l'indépendance, encore une fois sauf Sonthonax dans son mémoire que l'on trouve

-

dans

CC 9A 23.

Yves Benot

15

espagnole de l'île théoriquement française depuis le traité de Bâle de 1795, mais restée sous administration espagnole. Dans les deux cas, ce sera l'échec. Non pas tant parce que la mission tripartite envoyée au début de 1800 (le général Michel, le colonel Vincent et Julien Raimond) ne réussira pas à convaincre Toussaint de s'entendre avec Rigaud, mais parce que l'expédition préparée en secret dans le même temps ne parviendra pas à quitter Brest. En effet, dès le 4 pluviose an VIII, une lettre du sous-directeur de l'artillerie de Saint-Domingue, en France à cette date, Gassonville, au ministre de la Marine, Forfait, révèle que l'expédition militaire est déjà décidée 3. On comprend alors que le but n'est pas simplement de mettre fin à la guerre civile, mais bien de reconquérir Saint-Domingue. Tandis que la mission des trois arrive à Santo Domingo (21 avril 1800), à Brest, une petite armée de 4600 hommes se prépare à embarquer, avec à sa tête l'amiral Lacrosse, le général Sahuguet et le préfet Lescallier. Ce dernier, qui sévira en 1802 à la Guadeloupe, a été un moment membre de la Société des Amis des Noirs. En 1793, il a de son propre chef proclamé l'abolition de l'esclavage dans les Comptoirs français de l'Inde avant leur occupation par les Anglais -, mais il a changé depuis. De même, Lacrosse, jacobin en 1793, défenseur de la Martinique cette année-là, est devenu esclavagiste. Si l'expédition ne part pas, c'est que, sortie de Brest le 2 juin, elle y rentre bientôt à cause de la tempête. On ajourne à l'automne. En septembre, un nouveau trio, amiral Gantheaume, Sahuguet et Lescallier, est à la tête d'une autre expédition, de plus de 3000 hommes, et Sahuguet se fait explicitement autoriser à rétablir le travail forcé 4. Celle-là partira finalement dans une autre direction, et avec le général Seriziat. En effet, le 14 janvier 1801, l'ordre lui est donné de quitter Brest pour Toulon, et de là, d'aller secourir l'Egypte. Elle arrivera en juin devant la côte égyptienne, mais Seriziat ne pourra - d'aucuns disent: n'osera - pas débarquer, et tout le monde revient en France. Le destin de Seriziat est assez exemplaire des oscillations gouvernementales. Ce général, beaufrère du peintre David, au retour de cette campagne d'Egypte avortée, sera envoyé dans l'autre sens, à la Guadeloupe, où il

-

-

3. La lettre de Gassonville à Forfait du 4 pluviose an VIII (A.N., Col. CC 9A23) fait référence à une lettre de Forfait du 29 frimaire (20 décembre 1799) qui mettait à sa disposition 76 ouvriers d'artillerie «pour l'expédition de Saint-Domingue ». 4. Même source, Col. CC 9B18, rapport du ministre sur les notes du général Sahuguet qui demande une autorité illimitée, du 30 septembre 1800. Dans le même dossier, un brouillon d'instructions non daté - mais vers la fin 1800 - pour l'amiral Gantheaume prévoit d'établir, pour les cultivateurs «une espèce de discipline militaire)t.

16

Introduction

« s'illustrera» - pour parler comme le petit Larousse - dans la campagne contre Delgrès en mai 1802, avant d'y mourir, atteint par les fièvres; exemplaire de la manière dont la politique coloniale, qui veut à la fois l'Est et l'Ouest, est contrainte d'osciller entre les deux. Dans l'intervalle, une nouvelle expédition pour Saint-Domingue va être mise sur pied. Au début de mars 1801, c'est l'amiral Cambis qui est placé à la tête de la nouvelle armée destinée à reconquérir Saint-Domingue; l'ordre de départ est annulé le 19 avril, parce que l'on vient d'apprendre l'occupation de la partie espagnole par Toussaint, au grand déplaisir du Premier Consuls, qui comptait sans doute se servir de ce territoire comme d'une monnaie d'échange. L'envoi des troupes est suspendu, mais Cambis reste à Brest, avec Lequoy Mongiraud, et un noyau de soldats, en attente. En octobre seulement, après la conclusion des Préliminaires de Londres, autrement dit l'armistice franco-anglais, pourra commencer la concentration de l'armée Leclerc. Auparavant, Lacrosse aura été envoyé à la Guadeloupe, en remplacement de Jeannet-Oudin (neveu de Danton) et Bresseau qui demandaient leur rappel, et d'ailleurs n'étaient pas des partisans fervents du Premier Consul. Mais l'important, c'est que Lacrosse, du 30 mai au 21 octobre 1801, va s'efforcer de déman-

teler et briser les cadres de l'armée coloniale de la Guadeloupe

6.

5. Toussaint, comme on sait, avait fait une première tentative en 1800 pour occuper la partie espagnole de Saint-Domingue restée sous administration espagnole depuis 1795 bien qu'officiellement cédée à la France par le traité de Bâle. Les représentants français à Santo Domingo, le mulâtre Chanlatte et le général blanc Kerverseau, avaient mis en échec la mission du général (blanc) Agé. Après la fin de la guerre civile (août 1800), Toussaint a pu occuper, pratiquement sans combat, la partie espagnole en janvier 1801. Or, juste à ce moment, l'expédition Cambis, rassemblée à Brest, avait reçu pour mission de s'opposer «à ce qu'une armée de nègres empiète sur les limites de la partie espagnole ». A la nouvelle de l'occupation àpportée à Paris par Dambrugeac, on jugea préférable de feindre d'accepter les explications de Toussaint (lettre de Forfait à Toussaint du 9 prairiàl an IX, CC 9B18). 6. Il suffit de rappeler quelques étapes. En 1799, le successeur de Victor Hughes, Desfourneaux, est rembarqué d'autorité le 3 octobre par les généraux blancs Paris et Pélardy, mais il avait également contre lui l'armée coloniale qui le soupçonnait, non sans raison, de vouloir rétablir en fait l'esclavage. Le proconsulat Jeannet-Oudin et Baco, de décembre 1799 à mai 1801, se passe plus calmement, en dépit de l'expulsion illégale du 3e commissaire, le général Laveaux, rembarqué d'autorité par ses collègues en février 1800 parce que jugé trop «négrophile» (opération menée exclusivement par des troupes blanches). L'arrivée de Lacrosse, premier représentant du po"tlVOircentral à être nommé par le Premier Consul, marque tout de suite une volonté de briser l'armée coloniale à coup d'arrestations et de déportations d'officiers noirs et mulâtres, à commencer par ceux qui étaient soupçonnés d'avoir joué un rôle actif dans l'affaire Desfourneaux. Au 20 octobre, quand les menaces d'arrestation s'abattent sur le

Yves Benot

17

Ce sera lui qui sera renversé et chassé lors de la révolution des 21-23 octobre. Mais ce qui doit retenir l'attention, c'est que, quels qu'aient été les résultats de ces entreprises, toutes montrent une volonté de détruire les deux obstacles au rétablissement du vieil ordre colonial et esclavagiste: les armées noires (et mûlatres) de Saint-Domingue et de la Guadeloupe. Il est dès lors vain de chercher à travers tel ou tel texte, telle ou telle confidence, quand Bonaparte a pris la décision de rétablir esclavage et traite. Avant d'en venir à la proclamation publique d'une telle mesure, il était indispensable de liquider les défenseurs armés de la liberté générale, ceux-là mêmes qui avaient déjà mis en échec les tentatives de conquête anglaises, en 1794-1798 à Saint-Domingue, en 17941796 à la Guadeloupe et les îles voisines. Ce pourquoi, il fallait envoyer des escadres, alors que l'on n'avait pas la maîtrise de la mer. Les louvoiements à l'égard de Toussaint, un jour nommé capitaine-général à la fin de 1800, rayé secrètement des cadres en mars 18017, n'ont pas d'autre raison. Nombre de textes officiels attestent que l'on se rendait compte au ministère de la Marine

que l'on n'avait pas en mains les moyens d'une politique offensive

8,

déjà décidée. Mais alors, se demandera-t-on, les moyens disponible ont-ils été concentrés pour servir à cet objectif, déjà difficile à atteindre? On a vu avec le cas Seriziat qu'il n'en est rien, et que Bonaparte ne voulait pas lâcher l'Egypte non plus. Au début des négociations de Londres, en mars 1801, Hawkesbury, ministre des Affaires étrangères, avait d'abord proposé de laisser l'Egypte à la France, et que l'Angleterre garde ses conquêtes ailleurs donc aussi dans la mer des Caraïbes. La proposition n'a pas été rejetée parce qu'elle renfermait un piège évident, à savoir que la France en Egypte aurait été condamnée à rester en guerre avec la Turquie, alliée encore jusqu'en 1798; elle l'a été parce que
général Pélage, les ca:pitaines Ignace et Gédéon, l'insurrection éclate, celle des troupes de Port-Republicain et celle des cultivateurs voisins et de toute la population. Lacrosse arrêté et rembarqué, la Guadeloupe sera donc pratiquement indépendante jusqu'à mai 1802, à l'arrivée de l'eXPédition Richepanse. 7. Archives de la guerre, dossier Toussaint Louverture, 284G/D, 2" série. 8. Voir les instructions déjà citées pour l'amiral Gantheaume. La nomination de Toussaint Louverture capitaine-général, du 19 avril 1801, prévue depuis le 22 décembre 1800, ne peut être interprétée autrement. De même les instructions sur les colonies du 16 octobre 1800 (A.N. Col. CC 9B18, cité par C. et M. Auguste: L'expédition Leclerc, Port-au-Prince, 1983, pp. 8-9) reconnaissent que les représentants de Paris à Saint-Domingue
c

n'ont aucun moyen de force et ne peuvent donc employer que la persua-

sion ». Dans sa lettre du 28 mai 1801, le ministre de la Marine dit de l'annexion de Saint-Domingue que «puisque c'est chose faite, il ne faut plus songer qu'à la faire tourner au profit de la colonie tout entière... ». Cité par C. et M. Auguste, p. 10.

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Introduction

Bonaparte à cette date croyait encore pouvoir conserver l'Egypte et les colonies des Antilles. D'ailleurs, même après le traité d'Amiens, et alors que la guerre bat son plein à Saint-Domingue, il n'a toujours pas renoncé à l'espoir d'une autre expédition d'Egypte 9. Mais il a encore d'autres ambitions. A peine la paix rétablie avec les Etats-Unis en septembre 1800 (30 septembre: traité de Mortefontaine), voici que des clauses secrètes du nouveau traité de Saint-Ildefonse avec l'Espagne (1er octobre 1800) assurent à la France la cession de la Louisiane. Mais, faute de possibilités, ce sera seulement le Il septembre 1802 que le général Victor sera officiellement nommé au commandement de l'expédition qui doit partir de Hollande pour aller prendre possession de la nouvelle colonie, au risque de rallumer la guerre avec les Etats-Unis. C'est seulement la rupture imminente avec l'Angleterre qui contraindra Bonaparte à renoncer et à vendre la Louisiane aux Américains (3 mai 1803). Les projets ne manquent pas, car il s'en révèle d'autres encore. Le capitaine Baudin qui met à la voile en octobre 1800 a pour mission de fonder un établissement français en Australie; il y trouvera les Anglais et reviendra. Plus près, Bonaparte pense aussi à Alger. La paix est certes conclue avec la Régence en décembre 1801 - l'état de guerre dans ce cas était encore une des conséquences de l'expédition d'Egypte. Mais en février 1802, aux négociations d'Amiens, Talleyrand fait miroiter l'idée d'une croisade contre les Barbaresques la. Il n'est guère écouté, mais il se trouve que c'est dans cette période que Jean Bon Saint-André présente à Decrès un plan de conquête d'Alger, où il a été consul sous le Directoire (1796-1797) - ce ne fut d'ailleurs pas une réus9. Le rapport Sébastiani tel que Bonaparte le fit publier autorisait tous les soupçons, ne fût-ce que par cette phrase: «Six mille Français suffiraient aujourd'hui pour conquérir l'Egypte.» En 1808, quand fut étudié un plan de partage de l'Empire turc entre Napoléon et le tsar Alexandre, l'Egypte, et même la Syrie, devaient revenir à la France - sans préjudice de l'Algérie... 10. La note de Talleyrand à Joseph Bonaparte du 18 février 1802 a été publiée pour la première fois par A. Du Casse: Histoire des négociations diplomatiques relatives aux traités de Mortefontaine, de Lunéville et d'Amiens, t. III, pp. 256-257, Paris, 1855. «Le soussigné (Joseph) est chargé d'insister sur la proposition qu'il a faite, tendant à ce que les quatre parties contractantes s'entendent pour mettre fin aux brigandages que les Barbaresques exercent dans la Méditerranée à la honte de l'Europe et des temps modernes. La seule notification qui leur serait faite à cet égard de la volonté des puissances contractantes donnerait la paix au commerce des Etats-Unis, du Portugal, du roi de Naples et de tous les autres Etats d'Italie.» Et Talleyrand (via Joseph) de faire valoir que ce n'est pas par intérêt, mais au nom de «la morale politique» que la France fait cette proposition...

Yves

Benot

19

site. Au mois d'août, une escadre est effectivement prête à Toulon pour cette noble conquête - d'un Etat allié de la France. Si elle ne part pas, c'est que le 12 août, le Dey a fait une réponse habile à l'ultimatum français et paraît en passer par les exigences de Paris. Restent enfin les Indes, où Decaen est envoyé en 1803; quand il part le 5 mars, il est encore chargé non seulement de gouverner les anciennes colonies - les cinq comptoirs de l'Inde et les Mascareignes -, mais aussi de mener une politique offensive dans l'ensemble de l'Inde. Quand il a reçu ses instructions, le 15 janvier, cependant, la gravité de la situation à Saint",Domingue était connue à Paris n, la tension allait croissant avec l'Angleterre. Quand il s'embarque, la publication du rapport Sébastiani (30 janvier), et bientôt le message royal aux Communes du 8 mars marquent déjà les étapes de la rupture. Autrement dit, Decaen partait avec une mission d'ores et déjà impossible à remplir. Si l'on ajoute à ce tableau les extensions de la domination française en Europe, où les choses étaient plus faciles ne concernant que les forces terrestres, et dont nous reparlerons, on a l'impression d'être en face d'un enfant gâté qui veut toujours d'autres jouets que ceux qu'il a, d'un rêveur impénitent qui se croit seul au monde, et prétend s'en emparer pour son seul usage. Mais tout autant d'un rêveur incapable de faire le compte des forces dont il dispose, ignorant les résistances, y compris celles des éléments - la tempête en avril 1800, plus tard les vents contraires de novembre-décembre à Brest. N'y a-t-il pas là une sorte de folie? Quand au rétablissement de la traite et de l'esclavage, on pourrait y voir un autre genre de folie ou de débilité mentale, celle qui est à ce point dépourvue d'imagination qu'elle ne connaît d'autres moyens de s'assouvir que ceux qui ont déjà été employés dans le passé. Il est vrai que dès le début, Bonaparte aime à s'entourer d'hommes du passé, que, dans cette affaire, aller promouvoir des Barbé-Marbois, des Moreau de Saint-Méry, des Malouet, plus tard, Dubucq le fils, c'est bien l'indication qu'iJ songe tout de suite au retour de l'esclavage car il ne pouvait pas ignorer que ces hommes étaient tous esclavagistes. Mais, quoi qu'il en soit des projets et de leur caractère rétrograde, leur réali-

-

11. C'est le 16 septembre que Leclerc annonce à Bonaparte que l'insurrection «est devenue générale », mais les lettres des 6 et 9 aotlt à Decrés, ministre de la Marine et des Colonies depuis septembre 1801, sonnaient déjà l'alarme. Donc, en novembre au plus tard, Paris pouvait se rendre compte de la gravité de la situation militaire. Avec le retour en France de Pauline Bonaparte accompagnant le cercueil de Leclerc (8 janvier 1803), aucun doute n'était plus permis sur l'inévitable désastre.

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Introduction

sation exige, soit la paix avec l'Angleterre, maîtresse des mers, soit un prodigieux développement de la marine de guerre française et l'on n'est plus dans le climat de l'an II pour se lancer dans un tel effort. Ainsi les relations internationales commandent tout. En dépit des déboires ultra-marins, les succès des armées en Europe, ceux des négociations permettent à Bonaparte de réaliser de 1800 à 1802 ce programme de paix générale, qui, seul, lui a valu un assez large soutien en France. Paix avec les Etats-Unis en 1800, avec l'Autriche et le Portugal en 1801, armistice avec l'Angleterre en 1801 et traité d'Amiens en mars 1802, complété par des traités avec Alger, Tunis, Constantinople et la Russie dans la même période: à partir d'octobre 1801, la mer est de nouveau libre pour les expéditions françaises. Mais c'est à condition que l'Angleterre y consente. L'armée Leclerc ne partira pas de Brest, Rochefort et autres ports avant qu'une négociation complexe n'ait permis d'obtenir l'accord de Londres. On pourrait en tirer la conclusion pratique que la politique coloniale voulue par Bonaparte exige impérieusement le maintien de la paix, sinon de l'entente avec l'Angleterre. C'est justement ce que Bonaparte, abandonné à ses impulsions militaristes et autoritaires, ne voudra

-

pas admettre

12.

Il vaut la peine de suivre de près cette négociation francoanglaise d'octobre-novembre 1801. C'est le Premier ministre britannique, Addington, qui soulève la question de l'expédition de SaintDomingue le 12 octobre: «Vous enverrez sans doute des forces à Saint-Domingue, a-t-il continué, pour y rétablir complètement l'autorité de la métropole et nous le désirons bien sincèrement. Nous serons peut-être obligés aussi d'envoyer des renforts dans quelques-unes de nos colonies. Comme l'objet des deux gouvernements est de maintenir l'ordre dans leurs possessions respectives, il ne peut y avoir aucun inconvénient à s'informer réciproquement de l'envoi de toutes forces armées, et on évitera par-là les interprétations malignes du public.» Tel est le compte rendu

adressé

le 13 octobre

par Otto à Talleyrand

13.

De fait, le

16 octobre, Talleyrand autorise Otto à informer confidentiellement le gouvernement anglais des préparatifs de Brest, et il ajoute:
12. Sinon à Sainte-Hélène quand il a admis que «la paix avec l'Angleterre n'était pas encore assez bien établie ». Mais Saint<?yant, in !/istoire de la colonisation française. pendant l~ période napoléonœnne, Pans, 1?31! p. 246, a raison sur ce pomt quand Il commente cette phrase: «AmSI ce n'est pas dans le principe que l'Empereur s'accuse, mais seulement dans le choix du moment; il blâme si peu l'usage des armes que plus loin il ajoute: "Les Bourbons réussiront s'ils emploient la force...".» 13. Archives des Affaires étrangères, correspondance politique, Angleterre, volume 596; d'autres dépêches citées sont dans le volume 597.

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Benot

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«et sans doute le gouvernement britannique ne pourra voir qu'avec plaisir une expédition dont le but est de ramener la colonie de Saint-Domingue à un état d'organisation tel qu'elle ne soit plus d'un voisinage si dangereux pour toutes les colonies européennes ». Talleyrand et, derrière lui, Bonaparte misent donc sur la constitution d'une sorte de front esclavagiste franco-anglais aux Antilles; et apparemment Addington ne semble pas y être opposé. Néanmoins, la pensée politique anglaise est un peu plus complexe. Le 23 octobre, Otto a eu une longue conversation en tête à tête avec Addington à Wimbledon, pendant trois heures. «L'intérêt des deux gouvernements, m' a-t-il dit, est absolument le même: c'est de détruire le jacobinisme, et celui des Noirs surtout.» Mais il doit tenir compte de l'opposition du Parlement; c'est pourquoi il tient à connaître le nombre exact de vaisseaux qui vont sortir des ports français de quoi il sera en effet informé quelques jours plus tard. Mais cela dit, Addington, d'après le rapport d'Otto, passe à des considérations plus générales. «M. Addington m'a parlé ensuite des nègres avec la sagesse d'un homme d'Etat et la bienveillance d'un philanthrope. Il désire ardemment que les nègres soient conduits par gradation à l'état social et que les deux gouvernements conviennent de quelques mesures propres à empêcher à la fois les convulsions dans les colonies et l'introduction des esclaves d'Afrique et à faire substituer enfin la charrue au travail manuel. Il m'a prié instamment de sonder à cet égard les dispositions du Premier Consul et de voir jusqu'à quel point les intérêts du commerce et de l'humanité pourront être conciliés par un accord franc et heureux entre les deux puissances. Je voudrais pouvoir vous rendre le discours de M. Addington à ce sujet; son âme noble et franche y était tout

-

entière.

»

On sait que Wilberforce a reproché au ministère de ne

pas avoir profité des négociations de paix pour y introduire des dispositions menant à l'interdiction de la traite, ce qui est vrai des négociations officielles, mais on voit par cette dépêche qu'Addington a tout de même fait un sondage. L'opposition chauvine n'est pas la seule avec laquelle il doit compter, il y a aussi le mouvement philanthropique anglais que les Talleyrand et Bonaparte tiennent pour nul, mais dont Addington, lui, tient compte. Un mouvement qui, pour l'heure, ne demande pas l'abolition de l'esclavage, mais celle de la traite ce qui s'accorde avec le discours d'Addington. Si Otto est de toute évidence sensible à l'argumentation du Premier ministre, Paris n'y fera aucun écho: tout ce qui intéresse le gouvernement français, c'est le départ de l'armada pour Saint-Domingue, et son silence face aux propositions

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Introduction

anglaises signifie que le rétablissement et de la traite comme de l'esclavage est pour lui l'essentiel. Mais les informations communiquées par Otto d'ordre de Talleyrand vers le début novembre, ou un peu avant, vont déclencher une crise. D'après la note du 9 brumaire à Otto, c'est plus de 43 navires donc à peu près la moitié des vaisseaux de ligne français - qui doivent partir des ports de France, Espagne et Hollande. Sur quoi, Otto est obligé de transmettre les inquiétudes,

-

pour ne pas dire l'opposition anglaise, à Paris:

«

Dans d'autres

circonstances l'envoi d'une force aussi considérable aux Indes occidentales ne pourrait pas manquer d'inspirer de la jalousie et de la méfiance au gouvernement anglais; dans celles que le citoyen Otto a exposées, ce gouvernement ne désire point de mettre des entraves à ce que la nécessité pourra exiger. Mais c'est avec la plus grande surprise et inquiétude que le ministère anglais a appris la destination d'une force navale de la magnitude de celle qui a été annoncée parce que cette force ne lui paraît aucunement nécessaire à la réussite de l'expédition contre Saint-Domingue.» Et d'avertir que l'Angleterre devra envoyer une force navale équivalente aux Antilles. Elle propose cependant que les vaisseaux de guerre, sauf 6 ou 8, soient désarmés; sinon, plane la menace de s'opposer au départ de l'escadre. De fait, le 12 novembre, le négociateur anglais, lord Cornwallis, qui n'a pas encore quitté Paris pour Amiens, adresse à Talleyrand une note urgente pour l'inviter, de manière pressante, à différer le départ de l'escadre en attendant qu'il ait reçu réponse de Londres. Le 14 novembre, après une nouvelle entrevue avec Cornwallis, Talleyrand fait des concessions : seuls 18 vaisseaux seront armés en guerre, les autres en flûte. En outre, ils reviendront aussi vite que possible et ne stationneront pas trop longtemps aux Antilles. D'ailleurs l'amiral français a ordre de se concerter avec l'amiral anglais de la Jamaïque. Précédemment, le 9 brumaire, TalIeyrand avait fait

savoir à Otto que « l'intérêt de la civilisation générale étant de
détruire la nouvelle Alger qui s'organisait au centre de l'Améri-

que », il fallait agir vite et fort. Cette fois, et à la suite d'instructions de Bonaparte que ces contretemps ont mis en colère 34, il se livre à d'autres considérations, qui frisent le chantage. « Vous
ferez sentir enfin que si le Premier expédition à une autre année, il se reconnaître Toussaint, de renoncer à tuer des Noirs français, ce qui sans geux au commerce de la République,
14. Lettre de Bonaparte

Consul devait remettre cette verrait dans la nécessité de Saint-Domingue et d'y constidoute ne serait point avantamais pourrait l'être beaucoup
an X.

à Talleyrand du 22 brumaire

Yves Benot

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à sa puissance militaire. On ne s'est point dissimulé que SaintDomingue reconquis par les Blancs serait pendant bien des années un point faible qui aurait besoin de l'influence d'une longue paix et des secours perpétuels de la métropole, au lieu que le gouvernement des Noirs reconnu à Saint-Domingue et légitimé par la France serait dans tous les temps un point formidable d'action dans le Nouveau Monde. Aurait-il donc pu échapper au gouvernement britannique que le plus grand avantage de la paix pour l'Angleterre dans les conjonctures présentes, c'est peut-être d'avoir précédé la reconnaissance formelle de l'organisation des Noirs à Saint-Domingue. Car cette nouvelle puissance ayant été une fois constituée et reconnue, le sceptre du Nouveau Monde serait tôt ou tard tombé dans ses mains et les conséquences d'une pareille secousse sont incalculables pour l'Angleterre, tandis que pour la France, elles se seraient

confondues avec celles de la Révolution.

»

D'après la dépêche d'Otto

du 19 novembre, ces considérations ont été bien accueillies par les ministres britanniques. Un peu après, il communique la liste définitive des navires en partance, et le 28 novembre, la crise est déjà réglée: la flotte peut lever l'ancre avec la bénédiction du cabinet britannique. Une première remarque s'impose de soi: dans les cercles officiels, il est alors courant d'accuser Toussaint d'être vendu aux Anglais - ce qui n'est pas tout à fait l'avis des Anglais, d'ailleurs. Mais c'est bien le gouvernement français qui doit s'abaisser à des compromis, ou des compromissions, avec Londres pour pouvoir lancer son expédition négrière. De quel droit alors accuser Toussaint? Plus encore, l'argumentation de Talleyrand, suggérée par Bonaparte mais en tout autres termes, car lui protestait qu'il n'entendait pas «constituer des Noirs» - est d'une parfaite hypocrisie - et, comme toujours un hommage à la vertu. La politique qu'il trace comme une menace, c'est en effet celle qui aurait été une politique intelligente et infiniment moins coûteuse. Mais depuis le 18 brumaire, elle n'a jamais été même esquissée au niveau du ministère; tout ce que l'on a pu accepter, c'est de ruser avec Toussaint tant que l'on n'avait pas les forces suffisantes pour la reconquête. La menace est donc parfaitement vide. En outre, les perspectives grandioses d'une hégémonie haïtienne dans les Caraïbes sont loin de correspondre à une réalité que Paris connaît parfaitement. Si, depuis 1798, Toussaint a dû conclure des accords avec l'Angleterre pour assurer la liberté du commerce avec les Etats-Unis, s'il a dû renoncer à porter l'insurrection des esclaves à la Jamaïque, par ce que l'on pourrait appeler le compromis historique de l'indépendance dans un seul pays, c'est que la

-

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Introduction

survie de Saint-Domingue, dans son indépendance de facto, était à ce prix: la colonie, privée de tout ravitaillement venu de France, ne produisait presque rien de ce qui lui était indispensable pour subsister, à commencer par les fusils et les poudres... D'ailleurs les colons blancs des Mascareignes ont, eux aussi dans les mêmes années, fait des compromis de ce genre, pour survivre. A eux, on ne l'a pas reproché, tandis que l'on s'en plaint véhémentement quand il s'agit des Noirs de Saint-Domingue. La négociation franco-anglaise de novembre 1801 a cependant un coté involontairement bouffon. Retardé au moins depuis le 12 novembre, le départ de l'escadre devient possible vers le 25 novembre. Il n'aura lieu que le 14 décembre. C'est que si Londres ne s'y oppose plus, les vents contraires depuis le début novembre, puis les tempêtes du début décembre s'y opposent, eux, d'une manière irrémédiable. Les colères et chantages de Bonaparte en prennent du coup un aspect encore plus dérisoire. Comme s'il avait cru les vents à sa disposition tout comme la police de Fouché 15... Revenons à la diplomatie consulaire. Du côté de l'Angleterre, elle mise exclusivement sur les esclavagistes et les conservateurs, sans même prendre en compte les nuances apportées par Addington lui-même. Il est sans doute vrai qu'il existe des tenants actifs de la solidarité esclavagiste, entre autres les commandants anglais de la Martinique et de la Dominique. Non seulement le général Keppel, commandant à la Martinique, exprime son souhait de voir la France «décidée à établir le système colonial sur les seules bases qui conviennent» et consciente «de la nécessité de

conserver ici les distances et de ranger chacun à sa place », dans une lettre à Barthélémy transmise à Talleyrand 16. Mais surtout,
face à la révolution de la Guadeloupe, pratiquement indépendante du 21 octobre 1801 au 6 mai 1802, les Anglais vont collaborer au rétablissement de l'ordre; on ne saurait oublier que, pour prendre le fort Saint-Charles de Basse-Terre en mai 1802, Richepanse a eu absolument besoin des obusiers, mortiers et munitions obligeamment prêtés par le gouverneur de la Dominique 17. Précédemment, les Français de Lacrosse, réfugiés à la Dominique, avaient aidé les Anglais à réprimer l'insurrection d'un régiment noir;
15. Les causes météorologiques du retard ont été étudiées par C. et M. Auguste, op. cit., pp. 57-60. 16. Archives des Affaires étrangères, correspondance politique, Angleterre, volume 596, lettre du 4 décembre 1801 remise à Talleyrand le 26 février 1802. 17. Il suffit de se reporter aux rapports du général Gobert, A.N. Col. C 7A57, et du commandant Roslin, id., C 7A58, respectivement d'octobre et novembre 1802.

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