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MOUVEMENT (UN) GAI DANS LA LUTTE CONTRE LE SIDA

De
320 pages
Créées en 1979 aux Etats-Unis, et en 1990 en France, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence (SPI) se définissent comme un mouvement radical gai, mixte, engagé dans la lutte contre le sida. Habillées en bonnes sœurs, maquillées, elles combattent l'intolérance, prônent la visibilité gaie, tout en priant pour la paix et la joie universelle. Des chercheur-e-s de l'université de Toulouse ont étudié pendant deux ans ce mouvement, analysé ses archives et suivi ses actions.
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UN MOUVEMENT GAI DANS LA LUTTE CONTRE LE SIDA Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières

parutions

Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté,1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX' siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELIER, Pour une anthropologie de l'interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions, 2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme permanente d'un service public, 2000. Pierre V. ZIMA, Pour une sociologie du texte littéraire, 2000. Lihua ZHENG et Dominique DES JEUX (eds), Chine-France, Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines, 2000. Guy CAIRE et Andrée KARTCHEVSKY, Les agences privées de placement et le marché du travail, 2000.

Daniel WELZER-LANG Jean-Yves LE TALEC Sylvie TOMOLILLO

UN MOUVEMENT GAI DANS LA LUTTE CONTRE LE SIDA
Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9300-9

Maquette et illustration: Jean-Yves Le Talec

Les auteur-e-s tiennent à remercier

L'Équipe Simone-Sagesse et en particulier sa directrice Nicky Le Feuvre, Alain Tarius, professeur de Sociologie, Yves Souteyrand de l'ANRS et Karine Bertin pour sa relecture attentive.
Sans la participation des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, en France et aux États-Unis, cette étude n'aurait pas vu le jour; qu'elles en soient éternellement bénies!

Cette recherche a été financée par l'ANRS (Agence nationale de recherche sur le sida) en 1997-98.

Des mêmes auteur-e-s
Daniel Welzer-Lang 1988 : Le Viol au masculin, Paris: l'Harmattan. 1991 : Les hommes violents, Paris: Lierre et Coudrier. Réédition en 1996 aux Éditions Côté femmes, Paris. 1992: Arrête, tu me fais mal..., Montréal et Paris: Éditions Le Jour, VLB. 1993: Les hommes à la conquête de l'espace domestique, Montréal et Paris: Éditions Le Jour, VLB (avec Jean-Pierre Filiod). 1994 : Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris: Anne-Marie Métailié (avec Lilian Mathieu et Odette Barbosa). 1996 : Sexualités et violences en prison, ces abus qu'on dit sexuels en milieu carcéral, Observatoire International des Prisons, Lyon: Éditions Aléas (avec Lilian Mathieu et Michaël Faure). 1998 : Violence et masculinité, Montpellier: Éditions Scrupules (avec David Jackson).
Ouvrages dirigés:

1992 : Des hommes et du masculin, avec Jean-Pierre FiIiod, CEFUPUniversité de Provence et CREA-Université Lumière Lyon 2, Lyon: Presses Universitaires de Lyon.
1994 : La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, ouvrage col-

lectif coordonné avec Pierre Dutey et Michel Dorais, Montréal: VLB. 1996 : Les faits du logis: épistémologie et socio-analyse de la condition de l'opérateur, avec Laurette Wittner, Lyon: Éditions Aléas. 1999: Prostitution et santé communautaire, essai critique sur la parité, avec Martine Schutz Sanson, Lyon: Éditions Le Dragon Lune. 2000 : Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse: Presses Universitaires du Mirai!, coll. Féminin & Masculin.

Sylvie Tomolillo

2000 : Théorie et mouvement queer, Lyon: Éditions Tahin (à paraître).

SOMMAIRE

Introduction

et méthodologie.

................... ........

13

Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Une recherche: trois questions. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . Une recherche partie prenante de l'historiographie. . . . . . . . Implication, engagement et scientificité: la position de Jean-Yves Le Talee. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

15 15 15 17

Méthodologie.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Première partie: contexte et historiographie. . . . . . . . . . . . . .. 27 Approche historique: les mouvements sociaux autour des questions sexuelles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29 Un siècle de bouleversements: 1860-1960. . . . . . . . . . . . . . 29 La recomposition contemporaine, à partir de 1960 et l'éclatement de l'identité homosexuelle. . . . . . . . . . . . . . 32 Histoire du mouvement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. . .41 Un mouvement... invisible? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 Acte I - San Francisco 1979 : genèse d'une farce. . . . . . . . . . .43 Une histoire de robes... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 43 La constitution du mouvement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46 Les actions et l'activisme des Sœurs. . . . . . . . . . . . . . . . . .49 L'entertainmentet la promotion de la joie universelle. . . 50 Le combat politique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51 Contre l'intolérance et le fanatisme religieux. . . . . . . . . 53 La santé: une préoccupation prémonitoire. . . . . . . . . . . 56 Recueillir toujours plus de fonds. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58 Pour la libération gaie et contre l'homophobie, de la communauté gaie à la famille queer. . . . . . . . . . . . 59 La visibilité et le génie de l'image. . . . . . . . . . . . . . . . .63 Des femmes chez les gay male nuns. . . . . . . . . . . . . . . . 65 Acte II - Paris 1990 : l'attrait d'une farce. . . . . . . . . . . . . . . . . 71 Un tout autre contexte. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71 La radicalisation américaine. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 72 La France suit le modèle américain. . . . . . . . . . . . . . . . . 73 La question de l'homosexualisation du sida. . . . . . . . . . 77 L'ouverturedu Couvent de Paris. . . . ; . . . . . . . . . . . . . . . . 80

Unerencontremarquante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 80
La fondation: une association gaie ouverte. . . . . . . . . . . 82 Une petite question de vocabulaire et de traduction. . . . 86 Le «Dimanche d'Indulgence» et l'investiture du Couvent de Paris. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86 Naissance du mouvement français de la Perpétuelle Indulgence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 La diffusion de la PerpétuelleIndulgence dans le monde. 89 L'« évangélisation» de la France. . . . . . . . . . . . . . . . . . 90 , Deuxième partie: analyse du mouvement, sociologique, anthropologique et politique. . .. . . . . . . . . . . . . .. . .. .. .. . ..
Approche sociologique des Sœurs françaises Sous les cornettes et le maquillage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Approche sociologique du groupe des Sœurs. . . . . . . . . Quelques indications sociologiques sur l'échantillon. Sexe, âge et rang dans la fratrie. . . . . . . . . . . . . . . . Origines sociales, niveau d'études et catégories .. .. .. ..

99

10 1 101 101 102

socio-professionnelles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
Orientation sexuelle, situation matrimoniale, paternité,

maternité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 105 VIR : santé et engagement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 106 Religion et spiritualité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 107 Opinions politiques. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .. 110 « Identité sociale» d'une Sœur: un profil sociologique spécifique aux associations de lutte contre le sida des années 1990 ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 110 Analyse des motivations. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 112
Un groupe militant authentique... et esthétique. . . . . . . Le détournement du discours et des rites chrétiens. . . . Regards anthropologiques sur les Sœurs Du désordre à l'Ordre? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . À la frontière du désordre et de l'ordre. . . . . . . . . . . . . . . . Deux figures du désordre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le sida. .................... ................

113 115 119 119 121
121

L'homosexualité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
Le désordre cérémoniel: l'efficacité de la théâtralisation. . 123 Le personnage du Clown cérémoniel. . . . . . . . . . . . . . 124

8

Le maquillage en guise de masque de cérémonie. . . . . 126 Des terrains culturels et sociaux sensibles. . . . . . . . . . . 128 Le rituel transformé: l'héritage de la « fête des fous» . . 132 La transition au monde de l'ordre...

de la Perpétuelle Indulgence. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les fausses sœurs sont de vraies nonnes... . . . . . . . . . . La prévention, une mission d'éducation. . . . . . . . . . . . . Le soutien et les ressourcements. . . . . . . . . . . . . . . . . . Les racines politiques des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence. . . .

135

135 137 139 141

L'anticléricalisme français. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 141
La position anticléricale des Sœurs. . . . . . . . . . . . . . . . 141

Blasphème et sacrilège. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
La visibilité comme outil d'action politique. . . . . . . . . . . . Quelques précisions d'ordre historique. . . . . . . . . . . . . Les Sœurs, folles radicales. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le rapport au mouvement gai. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les divergences entre radicaux et assimilationnistes . . . La convergence radicale des Sœurs. . . . . . . . . . . . . . . . 145 146 147 150 150 152

Troisième partie: perspectives théoriques, de l'identité
à la théorie queer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 159 Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence Rapports entre sexe et genre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161

Questions d'identité: les Sœurs, des « travestis )) ?

. . . . . . 161
163 164 164
166

Quelques pistes de problématisation du genre, de la sexualité et de l'identité sexuelle. . . . . . . . . . . . . . . . L'anthropologie des sexes et la trangression du genre. . . . . Rapide historique de la discipline. . . . . . . . . . . . . . . . . La variance du genre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'articulation entre sexe et genre: la modélisation critique de Nicole-Claude Mathieu. . . . Sexualité, savoir et pouvoir: le renversement de perspective induit par Michel Foucault. . . . . . . . . . . . . . . . Répression/Prolifération: la politique du sexe. . . . . . . Contrôle, norme et techniques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Discours et stratégies. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les courants constructivistes et les héritier-e-s de Michel Foucault. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

173 183 184 185 187 189

9

La transition modernisme/postmodernisme. . . . . . . . . . 189 Le déconstructivisme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 190 Les Sœurs et la question queer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195 La logique queer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195 Renouveau de la pensée et du militantisme. . . . . . . . . . . . 197 L'activisme de Queer Nation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199 Analyse générale de la politique et de la théorie queer. . . . 204 Les résistances à la logique queer. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 209
Le mouvement queer en France.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .210

Mixité et identité gaie: la place des femmes chez les Sœurs. . . . . . 217 Le point de vue des « fondeuses» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 217 Le discours sur le féminisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 220 Le discours sur la mixité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 223 Le discours sur l'identité gaie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .226 Synthèse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 228

Quatrième partie: Les Sœurs sur le terrain, présence,
actions et lutte contre le sida. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
233

Les Sœurs sur le terrain: présence et actions. . . . . . . . . . . . . . . . 235 Activités du Couvent de Paris en France: 1990-1995. . . . . . . . . .237 Éléments d'analyse quantitative. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .237 Effectifs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 237 Travail interne à l'association. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 238 Présence sur le terrain et actions. . . . . . . . . . . . . . . .. 240 Les premières apparitions. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .243 Le travail habituel des Sœurs. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 245 Les Sœurs voyageuses... entre Paris et province. . . . . .245 Les actionspolitiques: la théâtralisation radicale» . . 246 « La prévention: symbolique, communion et proximité. . 250 L'opération « Coup de Cornette» : relever le défi du relapse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 252 Un projet global: le Gala Gay de Poitiers pour la lutte contre le sida. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 256 Sur les trottoirs de Lyon, avec les personnes prostituées. 258 Les ressourcements des Sœurs: une forme innovante de soutien. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 260 L'image, l'imagerie et le style. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 263 Activité des Couvents de France à partir de 1996. . . . . . . . . . . . . 269

10

La « décentralisation». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269 L'irruption du sida et le temps des deuils. . . . . . . . . . . . . . 270 Actions et présence sur le terrain aujourd'hui. . . . . . . . . . . 272 Conceptualisation des. actions de lutte contre le sida. . . . . . . . . . . 275 Les spectacles, les actions globales. . . . . . . . . . . . . . . . . . 275 Les outils de prévention: symbolique et image des Sœurs. . 276 Les actions de prévention: l'opération Coup de Cornette. . 276 Les ressourcements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 277 Conclusion: des études à poursuivre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 283

La visibilité gaie et la place des « folles». . . . . . . . . . . . . . . . 285 Problématique gaie et rapports sociaux de sexe. . . . . . . . . . . . 286 Les queers à la française: l'extension de la problématique minoritaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 288 La méthode, les recherches-action, la collaboration contractuelle et l'éthique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 289 Et les Sœurs... La lutte contre l'épidémie: un paradigme de l'homosexualisation du sida. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 289 Bibliographie et index. . .. . . . . . .. . . .. . .. . .. .. .. . .. .. . . 293 Bibliographie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .1:2L Index. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .'309

11

Introduction et méthodologie

Introduction

Une recherche:

trois questions

Trois questions présidaient à notre volonté de mener une recherche ethnographique sur et avec les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence (SPI); projet que d'emblée nous situions à l'interface entre une sociologie des associations œuvrant contre le sida, une sociologie de l'agitation politique gaie, engendrée par et autour du sida, et une sociologie

des genres:

.

1- Que nous apprend l'étude socio-historique des associations de lutte contre le sida dans la compréhension de la problématique gaie et lesbienne!, son émergence et ses réalités actuelles?

2- En quoi l'étude d'une association française, composée de ce que nous avions trop rapidement qualifié de gender fuckers dans notre projet de recherche, nous apporte-t-elle des éléments pour saisir le débat actuel sur le genre, ses transgressions, son dépassement? Thème transversal à plusieurs de nos travaux précédents (WelzerLang, 1994, 1995, 1999).
3- Quel est l'apport spécifique des SPI dans l'analyse du sida? Comment leurs expériences de prévention, de soutien aux malades, l'analyse des interactions entre les SPI et le public apportent des compléments dans l'analyse compréhensive du sens de la pandémie, prise alors comme un phénomène social total au sens que donne Mauss à ce concept (Mauss, 1950) ?

Une recherche

partie prenante

de l'historiographie

Cette recherche s'inscrit donc dans le corpus des études liant genre, sida et sexualités. Elle apporte, on pourra s'en convaincre au fil des pages de ce livre, des éléments qui contribuent à faire du sida un véritable analyseur social de notre époque. Elle ressemble à cet égard aux

autres recherches dont une grande partie a pu voir le jour grâce aux crédits de l'ANRS, que nous remercions ici très sincèrement. Mais, la composition de l'équipe de recherche, sa localisation scientifique et le cadre même de la réalisation de l'étude en font un produit singulier. L'étude fut initiée à la demande de Jean-Yves Le Talec, fondateur et aujourd'hui ArchiMère Générale des SPI, qui en devint le principal chargé d'étude et dont on lira ci-joint le positionnement épistémologique. Elle a été intégrée aux travaux de l'équipe Simone/Sagesse (Savoirs, Genre et Rapports Sociaux de Sexe), pôle féministe de l'université Toulouse-Le Mirail qui, dans une dynamique de soutien scientifique aux études gaies et lesbiennes, a ouvert un séminaire sur les identités sexuelles en 19992. Cette étude s'est donc d'emblée positionnée à la croisée de divers chemins. Très vite, le thème et le contexte de notre étude nous ont obligé-e-s à débattre avec la problématique queer. L'important travail d'épistémologie critique réalisé par Sylvie Tomolillo qui s'est jointe dès le départ à l'équipe3 a largement favorisé l'intégration de la problématique féministe (et proféministe) dans nos réflexions et la publicisation des questions queers elles-mêmes4. En même temps, les nouvelles thérapies, la transformation des associations de lutte contre le sida, l'épuisement de certain-e-s militant-e-s, la disparition d'autres et les premières publications qui se veulent synthétiques des années sida avec, parfois, un lot de contrevérités ou d'oublis socio-historiques, nous ont imposé une travail de reconstruction historique minutieux. Au vu de la composition de l'équipe, et de la forme adoptée pour le travail de synthèse collectif, ce livre présente parfois la forme d'un écrit à trois voix. En effet, d'origines différentes - mouvement gai masculin pour Jean-Yves Le Talee, nouvelle vague féministe pour Sylvie Tomolillo, et études proféministes pour Daniel Welzer-Lang - nos points de vue ne sont pas encore unifiés, à l'image d'ailleurs des débats en cours dans les études qui lient genre et sexualités. En cela aussi, ce livre apporte des éléments de débats qui, nous l'espérons, pourront avoir lieu. De couvent en couvent, de Paris à San Francisco, notre étude a voulu montrer de quelle façon la lutte contre le sida est vivante, à travers l'action des SPI, comme à travers celle des autres militant-e-s associatifs-ive-s. Cette lutte reste une source incontournable pour comprendre l'épidémie et comment elle témoigne de nos sociétés.

16

À plusieurs niveaux, notre texte a valeur historique. D'une part, à travers la description de l'action d'un même type d'association dans deux pays différents (France et États-Unis), ce qui contribue à l'histoire sociale du sida qu'il importe de poursuivre. À notre connaissance c'est le premier travail documenté qui décrive les SPI en France. D'autre part, cet ouvrage montre aussi ce qui pourrait bien devenir majeur dans l'histoire des idées en France, à savoir les rapprochements entre les problématiques gaies/masculines et féministes, homosexuelles et antisexistes, bref l'avènement d'un courant queer français qui marque le passage à une problématique anti-normative beaucoup plus large. Mais outre le court passage qui décrit indicateurs sociologiques et motivations des Sœurs elles-mêmes, ce travail est aussi le moyen de rappeler que peu de choses se créent ex nihilo. Les Sœurs sont là aussi pour montrer que nos sociétés retravaillent sans cesse des figures anthropologiques connues, comme celle de la fête des fous par exemple (Lever, 1985). Cette recherche, soutenue par un mouvement social, réalisée en commun avec un chercheur reconnu et des chercheur-e-s issu-e-s du mouvement social, interroge aussi nos disciplines: sur les rapports entre objectivité et engagement et les liens entre positions universitaires et militantes. Jean-Yves Le Talec, toujours ArchiMère Générale des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, et aujourd'hui thésard en sociologieS, s'exprime à ce sujet.

Implication, engagement et scientificité: la position de Jean-Yves Le Talee Jean-Yves Le Talec situe son implication dans ce programme de recherche en rapport avec son engagement dans le mouvement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence (Le Talec, 1998b : 9-10) : « Affirmer que cette recherche n'a aucune valeur autobiographique serait nier l'évidence. Avec d'autres militants, engagés depuis la première heure, j'ai consacré beaucoup de travail, d'énergie, de temps, à la création puis au développement du mouvement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence en France; cet investissement dure encore, et les Sœurs poursuivent leurs actions, tant sur le plan du militantisme gai que sur celui de la lutte contre le sida.

17

Cette coloration autobiographique n'est pas intrinsèquement péjorative et ne nuit pas nécessairement à la qualité du travail de recherche universitaire. Jeffrey Weeks évoque ce genre de circonstances dans la préface à la seconde édition de son ouvrage Coming out: Mon troisième objectif était de tenter une histoire de l'impact du mouvement de libération gaie. J'étais impliqué dans ce mouvement depuis novembre 1970 [...] Le résultat est inévitablement un récit honnêtement partisan, qui, je pense, traduit néanmoins l'agitation et le dynamisme de cette époque. (Weeks, 1990 : xiii) De la même manière, François Bédarida souligne « l'originalité de la démarche du sociologue-historien », dans sa préface à l'ouvrage de Michael Pollak (Pollak, 1993 : 9); il évoque « la dialectique involvement/ detachment », c'est à dire le couple implication personnelle/distanciation critique, engagement/objectivité », qui se résume à « s'investir et en même temps prendre du recul, marier l'affect et le logos ». C'est en effet au travers de la partie de son œuvre consacrée au sida que cette dialectique apparaît constamment, puisque Michael Pollak se savait lui même porteur du VIR; il est décédé du sida en juin 1992. Mais si l'histoire personnelle, l'autobiographie militante, suffit peut-être à légitimer ce travail de recherche, elle n'en est pas l'unique raison. La vérité historique, ou plutôt, un débat contradictoire à son propos vient constituer un deuxième mobile. À sa parution, en 1996, voici ce qu'indiquait, comme unique mention à propos des Sœurs, l'ouvrage Le rose et le noir: De leur côté, les Sœurs de la perpétuelle indulgence, qui renouent avec l'autodérision des Gazolines du FHAR, sont apparues en France en septembre 1990, dans le prolongement d'Act Up Paris (alors qu'elles sont nées en 1979, à San Francisco, sans lien avec le sida). Groupe d'hommes gais travestis en religieuses, les Sœurs se proposent de combattre le fanatisme chrétien par la caricature, un militantisme volontairement blasphématoire et des récoltes de fonds. (Martel, 1996: 348).

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N'en déplaise à l'auteur, qui se targue d'une réserve qu'il a« tenté de privilégier en gardant aux faits leur objectivité et aux témoignages leur singularité» (p. 398), aucune de ses affirmations à propos des Sœurs n'est vraie, si ce n'est leur origine américaine. Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence sont nées officiellement en février 1991, et apparues en public pour la première fois en mars de la même année. Historiquement, leur lien (lointain) avec le FHAR et les Gazolines ne peut être fait qu'à une vingtaine d'années de distance; avec Act Up Paris, il est inexistant. Dès leur origine, les Sœurs réunissent des hommes et des femmes, qui ne se définissent pas comme étant travesti-e-s (mais peuvent être vu-e-s subjectivement comme tel-le-s). Enfin, les statuts de l'association n'ont jamais mentionné ni une volonté de lutte contre le fanatisme chrétien, ni un objectif de militantisme blasphématoire. Pour clore, l'honnêteté commande de mentionner que les recueils de fonds ont toujours été intégralement reversés ou consacrés à l'aide aux personnes touchées par le VIR. Tant d'inexactitudes en si peu de mots, dans un ouvrage présenté comme une référence6, fournissent une raison solide d'entreprendre une recherche historique sérieuse à propos des Sœurs, non seulement sur leur histoire en France, mais sur leurs multiples racines dans le mouvement gai contemporain, et plus largement dans les mouvements sociaux modernes. Non qu'elles aient la prétention d'avoir une incontournable importance, mais les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence ont tenu et tiennent toujours leur place spécifique dans le mouvement gai français, ainsi que dans la lutte contre le sida. La satisfaction autobiographique et le soucis de l'exactitude historique peuvent encore être jugés comme relevant de l'anecdote. Pour adopter une perspective plus large, la question politique reste aujourd'hui toujours ouverte. Martel, encore, soutient la thèse qu'en France, le communautarisme ou le particularisme sont problématiques et sans avenir; seul l'universalisme peut ouvrir une perspective aux « homosexuels» 7 (pp 410-411). Pour réconcilier les homosexuels et la société, « l'homosexuel doit redevenir un individu sans étiquette », écrit-il. Sauf erreur, Martel n'indique nulle part, dans son ouvrage, qu'il est homosexuel (ou qu'il ne l'est pas !). Il est par avance, de ce point de vue, sans étiquette. Son injonction ne saurait du tout me convenir et j'adopterais ici l'attitude inverse, en affirmant que puisque je suis homosexuel ou gai ou pédé, alors la question gaie m'intéresse et me touche

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personnellement, historiquement, sociologiquement et politiquement, et que cette étiquette ne m'empêche néanmoins nullement d'exercer la distance critique nécessaire à toute analyse historique. Et plutôt que de compter sur les bontés d'un universalisme qui montre toutes ses limites à l'occasion des débats récents sur le Pacte civil de solidarité (PaCS), je reprendrais plus volontiers à mon compte l'analyse de Monique Wittig: The consequence of this tendency toward universality is that the straight mind cannot conceive of a culture, a society where heterosexuality would not order not only all human relationships but also its very production of concepts and all the processes which escape consciousness, as well. Additionally, these unconscious processes are historically more and more imperative in what they teach us about ourselves through the instrumentality of specialists. The rhetoric which expresses them (and whose seduction I do not underestimate) envelops itself in myth, resorts to enigma, proceeds by accumulating metaphors, and its function is to poeticize the obligatory character of the "you-wiIl-be-straight-or-you-wiIl-not-be."8 (Wittig, 1992 : 28) Cette vision politique de la domination hétérosexuelle que propose Monique Wittig sert d'autant mieux de guide à une démarche analytique que l'on arbore une étiquette, mais elle ne saurait être une fin en soi. Je ferais volontiers mienne l'ouverture proposée de Michel Foucault: Il devrait y avoir une inventivité propre à une situation comme la nôtre et à cette envie que les Américains appellent "coming out", c'est à dire se manifester. Le programme doit être vide. Il faut creuser pour montrer comment les choses ont été historiquement contingentes, pour telIe ou telIe raison intelligible mais non nécessaire. Il faut faire apparaître l'intelligible sur le fond de vacuité et nier une nécessité, et penser que ce qui existe est loin de remplir tous les espaces possibles. Faire un défi incontournable de la question: à quoi peut-on jouer, et comment inventer un jeu? (Foucault, 1981). Cette ouverture permet de laisser la dualité communautarisme-universalisme à son étroitesse de contingence. Et quoi de plus adapté, que

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de parler de jeu et d'invention à propos des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence? Reste la question du sida, centrale au moment où les Sœurs apparaissent en France. Pour rester dans le registre des mobiles à ce travail, je dirais qu'elles ont été traversées, travaillées et atteintes par le VIR. Comme chacune d'entre elles, je peux affirmer que je suis touché par le virus, sans en être personnellement atteint: n'étant pas séropositif, bien des aspects de cette expérience m'échapperont nécessairement. Je peux néanmoins donner la parole à d'autres. Je tiens surtout à honorer la mémoire de ceux qui ne sont plus là pour s'exprimer parce qu'ils sont morts du sida. Ils ont leur place dans l'histoire des Sœurs en France, et ils ont pris part à leurs actions, y compris en luttant contre l'épidémie. Aujourd'hui, le sida a indéniablement changé de visage, avec la diffusion de traitements, toujours non curatifs, mais plus efficaces. Le public semble tenir pour acquis que le problème est réglé, ou en passe de l'être, mais, à y regarder de plus près, bien des difficultés demeurent; elles sont seulement rendues moins visibles (Le Talee, 1998a). Dans ce contexte, la mémoire est d'autant plus importante. Biographie, histoire, politique et impact de l'épidémie de sida, voici les raisons qui ont initié cette démarche de recherche et cet ouvrage. Bien entendu, aucun de ces mobiles n'est « autonome », indépendant des autres. Comme l'a souligné Simon Watney, il y a sans aucun doute un lien entre le désintérêt des Queer Studies pour les questions touchant au sida (qu'il a constaté), et l'impact même de l'épidémie sur la « communauté» gaie en général et sur le groupe des universitaires engagés dans ces études en particulier (Watney, 1997). En déplorant tout à la fois l'élitisme et le nihilisme de certains courants des Études gaies et lesbiennes, comme des Queer Studies, Simon Watney insiste sur la nécessité d'une constante préoccupation de la vie quotidienne des femmes lesbiennes et des hommes gais ordinaires, sans nier leur difficile parcours historique: Le Coming out n'est décidément pas juste un « autre» placard, s'il vous est arrivé d'y être, ou si vous en sortez. Prétendre le contraire revient à se désengager de questions de la plus immédiate et urgente importance pour la plupart des lesbiennes et des hommes gais,

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dont la relation au sida n'est pas la moindre. C'est aussi faire preuve d'une perte de mémoire historique à court terme, qui, je n'en doute pas, est également intimement associée à l'épidémie, d'une manière que nous commençons tout juste à peine à comprendre. (Watney, 1997) S'il n'y avait qu'une seule chose à retenir des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, ce serait leur volonté de se placer au plus près des personnes qu'elles rencontrent, et la prise de conscience qu'elles cherchent sans cesse à faire partager, de l'importance de l'histoire (et de la mémoire), qu'elle soit individuelle ou collective, politique ou affective, publique ou privée. »

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Méthodologie

C

ette étude comporte trois volets: une approche historique des Sœurs (à travers leurs archives d'une part, et la mémoire vivante de ses membres et d'un certain nombre de personnes les ayant approché-e-s d'autre part); une analyse du discours, et du vécu actuel de ceux et celles qui participent aux activités des SPI; une analyse critique du courant queer. Les archives ont d'abord été rassemblées, répertoriées et classées. À ce jour, l'ensemble des documents connus (comptes rendus d'actions, et de réunions, articles de débats internes, publications...) a été réuni et traité9. Elles ont été introduites dans le texte sous forme d'extraits. C'est un premier acquis de cette étude (voir, sur la question de la mémoire, Pollak, 1993; Broqua, 1998). La parole des Sœurs a été recueillie de deux manières différentes. Nous avons réalisé trente-deux entretiens dans les sept couvents qui composent cette association en France (huit aujourd'hui), et deux aux États-Unis. Les entretiens ont duré entre quarante minutes et deux heures et quart. Trois de ces entretiens concernent des femmes: le mouvement français des SPI comprend un nombre de femmes ayant varié entre cinq et sept (postulantes, Novices, Sœurs, Garde-cuisses et Saintes confondues) depuis le début de notre recherche. De plus, par une méthode ethnographique, nous avons participé à la vie de l'association pendant deux années: présence aux réunions, Conciles et Conclaves, Chapitres généraux (assemblées générales), aux actions de prévention et de visibilité, et lors des ressourcements (séjours d'une semaine à l'intention de personnes séropositives et de leurs proches). Nous avons à nouveau mis en place une forme de « collaboration contractuelle» (Welzer-Lang, Mathieu et Barbosa, 1994) avec les SPI, garantissant une rigueur éthique en même temps qu'une dynamique d'échange féconde pour les deux parties. Nous leur avons ainsi diffusé

largement le projet de recherche et les principes éthiques l'Association anthropologique américaine, qui sont les suivants:

de

1- « Garantir la liberté d'actiondes personnesou organismeétudiés».
2- «Les protéger des dommages psychologiques ou physiques ». 3- « Evaluer les risqueslbénéfices que font courir l'étude, et ne l'entreprendre que si les bénéfices l'emportent sur les risques ». 4- «Le respect des personnes et leur consentement éclairé ». L'avis des SPI fut favorable à un travail avec les chercheur-e-s; nous avons vite pu constater que les Sœurs étaient en train de traverser une crise de définition. Des désaccords éthiques et politiques internes avaient abouti à un schisme douloureux, marqué par la création du Couvent de Paname. L'étude était l'occasion de faire appel à la mémoire des Sœurs afin de recueillir de précieuses informations sur l'histoire des mouvements gais radicaux à l'ère du sida. Ce recueil est d'autant plus important que nombre d'activistes disparaissent, emporté-e-s par la maladie, maillons manquants de la transmission orale. Dans une perspective plus dynamique, l'étude devait permettre de donner un aperçu de l'évolution des motivations, des représentations et de la culture politique des Sœurs. Le troisième objectif dans ce travail, était l'investigation de la théorie queer. Il s'agissait de faire une synthèse des concepts et débats en cours dans ce champ en formation de l'autre côté de l'Atlantique. Pour ce faire, nous avons réuni un certain nombre d'articles émanant de ce courant. Nous avons choisi des textes qui se présentent comme des tentatives de concilier une approche théorique queer et une approche sociologiquelO. Ils prennent souvent l'aspect de chapitres de livres collectifs. Les auteur-e-s sont tou-te-s américain-e-s, et les textes en anglaisll.

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Notes de l'introduction et de la méthodologie
1- Bien que le terme gai englobe à sa création hommes et femmes homosexuel-les, nous adopterons ici les définitions récentes de ce terme et distinguerons problématique gaie centrée sur les hommes, et problématique lesbienne centrée sur les femmes. Cette distinction, voulue explicitement par des femmes lesbiennes correspond au désir de lutter contre l'invisibilité des femmes que présente souvent le terme gai. Elle permet de resexuer, regenrer, la problématique homosexuelle. Les lesbiennes sont femmes ET homosexuelles et subissent de ce fait une double oppression. Les gais, même opprimés comme homosexuels n'en restent pas moins des hommes, donc des dominants dans les rapports sociaux de sexe en œuvre dans nos sociétés. Le terme queer (voir plus loin), d'apparition récente et utilisé comme générique, risque d'ailleurs de produire les mêmes effets d'effacement des rapports sociaux de sexe que le terme gai. L'analyse des tensions entre question gaie et lesbienne, problématique homosexuelle et perspective féministe a été ajoutée en cours de recherche, notamment à travers les apports spécifiques de Sylvie Tomolillo. 2- Le séminaire s'intitule: « Gais, lesbiennes, bisexuel-le-s, transgenres, queers Orientation et identité sexuelles, questions de genre». 3- Sylvie Tomolillo et Jean-Yves Le Talec ont valorisé leur participation à cette recherche dans la production de travaux universitaires (Le Talec, 1998a; Tomolillo, 1998). 4- Voir ainsi les débats qui ont eu lieu à la journée de l'ANEF (Association nationale des études Féministes), en mai 1999, et ceux de l'Université d'été euroméditerrannéenne des homosexualités, en juillet 1999. 5- Jean-Yves Le Talec prépare une thèse sur la visibilité gaie au temps du sida. 6- Il n'est visiblement pas retenu comme référence par Didier Eribon, qui écrit: à peine croyable que nous ne disposions d'aucun livre sérieux et rigoureux sur l'histoire du mouvement gai et lesbien en France depuis les années soixante-dix ou, plus généralement, sur les homosexuel-le-s de 1968 à nos jours. » (Eribon, 1998 : 17).
«

... il est

7- Ce masculin pluriel est fidèle au texte de Martel. L'universalisme ne gouvernetoil pas d'inclure les femmes, sous la forme «homosexuel-le-s » ? Ou bien est-il universellement masculin?

8-11 nous a semblé important de conserver ici l'original en langue anglaise, qui peut se traduire ainsi: « La conséquence de cette tendance à l'universalité est que l'esprit hétéro ne peut concevoir de culture, de société où l'hétérosexualité n'ordonnerait pas non seulement toutes les relations humaines, mais aussi la production elle-même de ses concepts, et aussi bien tous les processus qui échappent à la conscience. De plus, ces processus inconscients sont historiquement de plus en plus impérieux, dans ce

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qu'ils nous enseignent à propos de nous-mêmes à travers l'instrumentalité des spécialistes. La rhétorique qui les expriment (et dont je ne sous-estime pas la séduction) s'enveloppe de mythes, recoure à des énigmes, et procède par accumulation de métaphores,

et sa fonction est de poétiser l'incontournable "tu-seras-hétéro-ou-tu-ne-seras-point". »
9- Notamment grâce à l'aide de Denis Auffret, Sœur Pénélope. ID- De nombreux textes queer abordent aussi d'autres champs de réflexions. Voir à ce propos le dernier travail collectif publié en France (Bourcier, 1998). 11- Lorsque les notes bibliographiques ne signalent pas de traduction française, les citations des articles sont de Sylvie Tomolillo. Jean-Yves Le Talec a, pour sa part, traduit les références relatives aux SPI ou à l'histoire gaie et celles provenant des archives américaines du mouvement des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

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Première partie: Contexte et historiographie

Approche historique: les mouvements sociaux autour des questions sexuelles

ignalons tout d'abord le peu de documentation sur l'histoire des luttes ayant vu le jour autour de la sexualité en France, comparé à ce qui se publie en anglais (Merrick et Ragan, 1996). Nos références sont donc essentiellement constituées d'auteur-e-s américain-e-s. Le britannique Jeffrey Weeks exploite lui-même des informations concernant surtout les États-Unis. Cet état de fait reflète sans doute des contextes sociaux différents en Amérique du Nord et en Europe, où la structuration politique et culturelle des «minorités sexuelles» s'est avérée beaucoup plus lente, moins visible et, jusqu'à récemment, de peu de poids dans les questions de droits civils. Sans doute les intellectuel-le-s français-e-s réalisent-elleslils à peine, et en grande partie grâce aux travaux de Michel Foucault, le déterminisme du modèle hétérosexuel sur l'épistémè occidental depuis le XVIIIe siècle, au moins. De même, on peut déplorer, et ceci sans clivage de frontières, la disparité des informations concernant les mouvements homosexuels masculins et féminins, en remarquant d'ailleurs que là aussi, la situation des femmes reste la moins documentée.

S

Un siècle de bouleversements:

1860-1960

Il Y a tout lieu de penser que l'attirance pour des individu-e-s de même sexe soit aussi ancienne dans la sexualité humaine que le désir pour des individu-e-s de sexe différent. En revanche, le développement d'une identité homosexuelle distincte n'est - pas plus que sa corollaire, l'identité hétérosexuelle - une donnée universelle. Dans La volonté de savoir, M. Foucault a situé en 1870 l'émergence d'une interprétation identitaire de l'homosexualité (analyse en partie contestée par Didier Eribon, 1999). C'est en effet durant la seconde partie du XIXesiècle que le discours sexologique, s'emparant des manifestations diverses et variées du désir, dresse son grand catalogue des fantasmes et pratiques sexuelles. Il donne un nom et une étiologie à l'attirance pour les per-

sonnes de sexe identique et isole peu à peu une nouvelle catégorie d'individu-e-s : les homosexuel-le-s. Mais, qu'on ne s'y trompe pas, les siècles qui précèdent ne sont pas l'âge d'or de la permissivité. Le dernier bûcher pour crime de sodomie a officiellement été dressé le 6 juillet 1750 à Paris. De manière concomitante, des facteurs politiques, économiques et sociaux ont permis l'émergence de communautés gaies et lesbiennes. Ainsi, la croissance du capitalisme industriel a eu un impact important sur l'institution familiale, les rôles sexués, l'urbanisation et l'idéologie individualiste. Unité de reproduction autonome jusqu'au tournant du
XIXe siècle,

la famille s'atomise au gré du nouveau marché du travail

salarié et acquiert progressivement une connotation essentiellement affective. La sexualité conjugale revêt de nouvelles significations, distinctes de la fonction reproductive. Cette ouverture permet potentiellement d'envisager d'autres modèles d'aménagements affectifs et sexuels. D'autre part, si le capitalisme s'appuie sur le patriarcat, il offre néanmoins la possibilité à certaines femmes de s'émanciper du pouvoir des frères et des pères grâce à un revenu autonome et l'alternative des zones urbaines, en pleine expansion, au système traditionnel rigide. Entre 1850 et 1930, une importante population homosexuelle s'est organisée aux États-Unis et en Europe, transversalement aux catégories de classe, de race, de genre et d'âge. C'est durant cette période que se constitue une communauté homosexuelle masculine à San Francisco (port connu sous Ie nom de Bagdad by the sea, puis Sodom by the sea, vers 1850) à la faveur d'une concentration de chercheurs d'or, puis de militaires. Et malgré le regain de l'ordre moral au début du xxe siècle, une tradition de relative liberté sexuelle y perdure jusqu'à la seconde guerre mondiale. En Europe, l'Allemand Magnus Hirshfeld crée le Comité scientifique humanitaire, première organisation militante, qui œuvre à l'abolition des sanctions légales contre l'homosexualité masculine. Notons d'ores et déjà que les juristes dans leurs préoccupations semblent ignorer l'existence d'une homosexualité féminine. Mais dès 1933, une politique de répression très stricte se met en place en Allemagne. Le Comité scientifique humanitaire est interdit. En 1936, Himmler décrète l'extermination des homosexuel-le-s, et la déportation vers les camps de la mort débute l'année suivante. En Union Soviétique, le régime stalinien procède de même, dès 1934.

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Au début des années 1930, sur la côte ouest des États-Unis, est fondé un syndicat communiste multiracial qui rassemble des hommes employés à des tâches traditionnellement dévolues aux homosexuels, le Marine Cooks and Stewards Union (syndicat des cuisiniers et stewards de la marine) (Bravmann, 1996). En 1941, les États-Unis entrent en guerre, trente-six millions d'hommes sont mobilisés, mais les homosexuels sont systématiquement écartés: leur dossier de réforme, de couleur bleue, porte un H rouge (Blue discharge). Peu d'entre eux retournent dans leurs villes d'origine et beaucoup s'installent dans les ports de guerre que sont San Francisco et San Diego. Ainsi se constitue, de 1941 à 1945, une communauté d'hommes « désignés et discriminés» qui n'ont donc plus grand chose à perdre et se comportent en conséquence de manière plus visible que leurs aînés (Le Talec, 1999). La vague de répression maccarthyste qui suit la deuxième guerre mondiale aura un effet assez semblable: en créant un sentiment collectif d'oppression, les chasses aux déviant-e-s sexuel-le-s des années 1950 ont consolidé le sentiment identitaire de ces minorités. Cependant, Scott Bravman replace la maturation politique et culturelle gaie et lesbienne dans le contexte plus large des changements survenus après la seconde guerre mondiale dans la nature des mouvements sociaux: la gauche troque peu à peu son radicalisme économique (accent sur la classe ouvrière) contre un radicalisme à l'accent culturaliste. Bien entendu, ce glissement est facilité par une collusion anti-communiste qui parvient effectivement à démanteler l'organisation ouvrière multiraciale. Ainsi, le Marine Cooks and Stewards Union est réduit à néant après près de

vingt ans d'existence. Sa disparition coïncide avec l'apparition de la
Mattachine Society qui commence à se réunir en 1950, et qui purge ellemême ses rangs des activistes radicaux en reprenant à son compte le discours patriotique et anti-communiste. En 1955, une organisation lesbienne voit également le jolir, The Daughters of Bilitis. Dès le début des années 1960, la lutte pour l'égalité des droits civils est en marche; la dernière grande vague de répression (fermeture de bars et arrestations massives) a lieu en 1964 à San Francisco. L'évolution des luttes homosexuelles durant cette période peut donc être résumée en deux aspects: d'une part, la consolidation d'une communauté sur des bases identitaires et, d'autre part, la mise à l'index de toute autre forme de mobilisation politique des gais au profit d'une certaine respectabilité.

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En Europe, des centaines de milliers d'homosexuel-Ie-s ont péri dans les camps de la mort. Le nombre exact de ces victimes reste aujourd'hui encore indéterminé, en raison de la destruction des archives nazies et du fait que les lesbiennes n'étaient jamais identifiées en tant que telles, mais confondues avec les prostituées. À la Libération, la déportation homosexuelle est passée sous silence et la conscience gaie est totalement annihilée (Heger, 1981; Plant, 1986). La France met en place un ensemble de lois répressives dès la libération: majorité sexuelle à 21 ans, contre 15 ans pour les hétérosexuel-Ie-s, et impossibilité d'entrer dans la fonction publique. Puis le Parlement vote en 1960 l'aggravation du délit d'outrage à la pudeur dans le cas d'actes « contre nature ». L'homosexualité est également ajoutée à la liste des fléaux sociaux... Le réveil commence avec la publication de la revue Futur à partir de 1952 et durant trois ans, qui dénonce les tabous de notre société et défend l'égalité et la liberté sexuelle en se référant à un discours scientifique. Ce n'est toutefois pas une revue gaie à proprement parler. Puis André Baudry crée le club et la revue Arcadie en 1954; proche de l'Église, ce mouvement entreprend quelques luttes en termes de droits civils, obtenant notamment l'extension de la loi sur le racisme en 1972, mais reste relativement discret. Il disparaît rapidement, ne survivant pas à la vague de contestation radicale qui s'abat sur l'ensemble de la société en 1968.

La recomposition contemporaine, à partir de 1960, et l'éclatement de ['identité homosexuelle

En fait, l'émergence d'une politique sexuelle radicale a été possible grâce à la structuration des communautés homosexuelles dans les grandes villes des années 1960, simultanément à la montée en puissance de mouvances activistes formées à l'école du féminisme, du pacifisme et de l'antiracisme. Et là encore, la dynamique sociale nord américaine précède l'éclosion des luttes en France. Avant cette période, que l'on peut qualifier de « libérationniste », les communautés gaies et lesbiennes sont confinées dans un courant homophile assimilationniste, dont sont représentatives la Mattachine Society et les Daughters of Bilitis. Steven Seidman explique que l'homosexualité est alors conçue

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