//img.uscri.be/pth/5216effa59ceaef0198e399c3c0248e247c6d659
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 22,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

MURABITÛN

De
432 pages
Puisée dans le légende de Sidi-Abed-El Hakim El M'zoughi, l'histoire nous conte la fondation de la bourgade tunisienne de Kouda, conçue comme un nid d'aigle, et la formation de sa population née de la fusion de deux communautés, l'une " murabitûn ", l'autre araméenne, que tout, à l'origine, devait séparer, mais que le destin s'est chargé d'unir à jamais !
Voir plus Voir moins

MURABITÛN
La Ballade d'El M' zoughi

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Alber et Alain Mabanckou

Esma Harrouch

MURÂBITÛN
La Ballade d'El M' zoughi

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

1999 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7737-2

« Il serait jàrt intéressant de connaître les divers modes de jàrmation de ces villages.A difaut de textes précis, on peut, au moins, s'en faire une idée, surtout grâce aux traditions conseroées ar leurs habitants. » p
(Jean Despois « Tunisie Orientale et Basses Steppes. »)

Ed. 1950 p. 152

« A tous les Mudbitûn, ces reconstructeurs mémoires tour à tour conquises ou colonisées,

oubliés par nos ..

A mon père et ma mère, en souvenir de leurs deux familles, Au Docteur Harrouch, mon époux qui m'a aidée dans toutes mes démarches et ma quête d'une certaine vérité, Je dédie ce manuscrit Kouda ». qui relate une verS10n de la légende de

La Marsa, le 1er septembre 1996.

AVANT

-PROPOS

Kouda a pour ascendance deux grandes tribus: une marocaine, la plus importante, une autre syrienne. 1 Pourquoi les « volontaires de la foi)} Murabitûn ont-ils quitté le Maroc? Quand? qu'étaient les

Pour comprendre, il faudrait remonter au XVIè siècle: Le Maroc avait tout son littoral occupé par les Portugais: « cette invasion favorisa un revif religieux et, à l'élan expansionniste des autres dynasties succéda la mystique des Sa'dien : ceux-ci, installés dans les confins sahariens du Maroc, depuis le XIIIe siècle, avaient pour guide spirituel Mohamed El Cheikh. Ils s'étaient isolés à Tagmadert, près de Zagora, dans la plaine du Sous, drainée par le fleuve homonyme, et ouverte sur l'Adan tique » (Le Robert) Chérifs, descendants du prophète par sa nourrice Halima Ben Banu Sa'd Ben Bakr, les Sa'dien avaient la réputation de porter bonheur; car le prophète, dans les moments cruciaux, avait toujours fait appel à eux. Voilà pourquoi la population du Draa les appela au Jihad contre l'envahisseur « ils s'attaquèrent aux positions portugaises et s'imposèrent en enlevant Agadir: cette victoire prestigieuse fut génératrice de beaucoup d'autres: Safi, Azzemour, Ras-El-Kébir. La reconquête s'acheva, en 1578, avec « La bataille des Trois Rois », qui coûta la vie à El Moutawakil, son allié Don Sébastien du Portugal, et Abed-El-Malik, le roi victorieux! »(Le Robert) C'est là qu'intervient l'histoire d'El M'zoughi1. « La propagande religieuse ne dure pas sans les liens du sang» dit la tradition. Au Sud Marocain, Berbères et Arabes ne faisaient plus qu'un. Le frère d'Abed-El-Malik, Ahmed, surnommé El Mansour, avait décidé la conquête de Gao et de l'Afrique Occidentale: c'était la route de l'or. El M'zoughi et les siens ne participèrent pas à cette expédition: les Marocains, à l'égal des Portugais, allaient devenir des agresseurs: ce n'était pas dans l'optique soufie d'El M'zoughi. Mohamed Touré qui fonda l'empire du Mali et la dynastie des Askias était un fervent

- 9-

musulman, l'attaquer était contre nature... De plus, au Maroc, en l'absence d'El Mansour, naquirent des factions rivales et, parmi elles, il y en avait une prépondérante: celle des chérifs du Tafilalet. Les mêmes «liens du sang» vont être à l'origine de l'exode de nombre de MudbitûnI vers la Tunisie: fuyant la division, par vagues successives, ils vinrent s'installer, entre 1578 et 1588, dans un pays assiégé par les Espagnols, où la guerre et une épidémie de peste avait décimé la population. Parmi ces Mudbitûn, il y avait trois cousins maternels, trois capitaines: tous trois médecins. Ils étaient chérifs et originaires de Saguiet-EI-Harnra, au «Maghreb-EI-Jazouli»: c'étaient Abed-EI-Akim-EI-M'zoughi, Ameur El Mesbouh2 et Mohamed Bou Othman3. Nous avons, en Tunisie, beaucoup de mausolées, de zaouias: leurs dévolutaires sont des Marocains: «tous ont revendiqué, pour origine, Saguiet-EI-Hamra ».II «Par l'intermédiaire de somptueuses nécropoles royales, les Sa'dien ont voulu laisser à la postérité un témoignage de la louange humaine, élevé à la gloire des chérifs... ».III Les Mudbitûn ont perpétué cette volonté: Que sont les oriflammes que l'on voit dans les mausolées? Que sont ces caparaçons dont on couvre les chevaux, lors des cérémonies célébrées en l'honneur d'un m'rabet? Qu'est-ce que le « Djerid », ces joutes équestres, sinon des attributs et des cérémonies militaires, aujourd'hui réduites au domaine du folklore ? Il n'est pas dans la tradition Arabe de se faire enterrer en grande pompe. Si l'on considère que les Sa'dienlv ont, sous l'influence des

« les XVè et XVlè siècles ont vu, en effet, arriver en Tunisie un grand nombre de marabouts sortis de cette pèpinière de Saints que fut alors le Sud marocain et, en particulier, la Saguiet-El-harnra (Rio de Oro)... « Sidi Abd-El-Hakim El Maghrebi, marocain arrivé sur les lieux au moment où les nomades commençaient à se fIxer, aurait laissé de nombreux descendants... Mais, parfois, le Saint est arrivé après la formation du village et n'a fait que contribuer à son développement, c'est le cas de Sidi Fraj d'AKouda... » Despois : « Tunisie Orientale» p.153. L'on remarque que Despois ignore les noms d'El M'zoughi et de Harbi : en fait Sidi Abd El hakim El M'zoughi, et Sidi Fra; El Harbi dont les mausolées respectifs seront détruits dans les années 60. Il Selon Despois : (p. 153. « La Tunisie Orientale et les Basses steppes »). III Citée par Mme Ghachen Benkirane : « Marrakech ». IV Par « Sa'dien »i1 faut entendre, selon le texte, et la famille Saadienne elle-même, et ses partisans

I

- 10-

Ibères, et sûrement pour les contrer, inauguré cette coutume, alors l'on pourra mesurer l'héritage reçu! Bien des villages, en Tunisie, ont été rayés de la carte avec l'invasion espagnole. On doit au Murâbitûn d'en avoir reconstruit un bon nombre. Comment ont-ils pu faire renaître ces villages? De combien d'hommes étaient-ils accompagnés? De quels moyens fmanciers disposaient-ils? L'on sait que Tabar El M'zoughi Es-Safi!, au XIVème siècle, était accompagné de quarante hommes, que les Aguerba étaient toute une tribu; mais ceux qui, aux XVIème siècle ont fondé Jemmal, Ksibet-ElMediouni, Kouda, Hammam-Sousse, Sidi Bou Ali, Bou Othman, Bou Merdès, Nacta, Menaa (Kalaa-Kebira), Djebeniana, Sidi Ali-EI-Hani, Khriba, Louza, Ghennouche, Métouïa, Bou Chemma, Bembla et d'autres encore, de combien d'hommes disposaient-ils? Il faut se rendre à l'évidence, dans ce XVIème siècle obscur, ces Murâbitûn étaient biens arrivés avec leur tribu, mais aussi avec armes et bagages! Ils avaient pu s'installer en même temps que les Turcs; mieux, ils avaient apporté avec eux de gros moyens fmanciers! Ce ne serait guère étonnant si l'on admet, enfm, qu'ils ont appartenu à une famille prestigieuse. La gloire des Murâbitûn, leur mystique, n'auraient pas suffi pour amener les autochtones tunisiens, déjà ruinés par les attaques espagnoles, puis par les razzias des nomades, à travailler pour eux sans une rémunération équitable... L'autorité des Murâbitûn était grande et, peutêtre, leurs forces aussi; mais quelle autorité peut s'exercer sur des gens malades et des ventres affamés? 2 Qui étaient les « M~zoughi » ? Étymologie du nom « M» et « Zoughi »: tout comme dans « M'rabet» (Murâbit), le nom est composé d'un préfixe « M », qui indique l'espace occupé, et la racine « zoughi », qui exprime la qualité de l'espace occupé: « M'rabet» est celui qui occupe un « Ribat» (une

I

Originaire de Safi au Maroc.

- 11-

enceinte fortifiée) ; de même « M'zoughi» est celui qui occupe l'espace des « zouagha» : c'est là qu'apparaît le nom d'une antique tribu Berbère du Rif Marocain: voici le témoignage de Bernard Lugan : « Idriss avait fait le bon choix en venant s'installer chez les Awerba car cette tribu était le cœur d'une coalition Berbère s'étendant sur tout le Nord du Maroc actuel: Ghiata, Ghomara, Miknasa, Nefza, Sedrata, Zouagha, Zouaoua et Zenètes »... « Pour tous ces Berbères, Idriss 1er (788-791) était un homme important car... il était de la famille du Prophète...». Nous apprenons aussi que Idriss 1er avait fait un mariage politique en épousant « Kenza», la fille d'Ishaq, chef de la coalition Berbère... Dans son livre « Les Zahriettes », le Cheikh Salem Ben Hamida dit ceci: « C'est une famille arabe marocaine, originaire du Rif... » et encore : « Sidi 'Abed-EI-Hakim El M'zoughi a quitté « Mazdagha», ville du Rif au Maghrib El Aqsa... accompagné de Muràbitûn... ». il rejoint ici la réponse d'une Marocaine, déléguée, en 1983, à la Ligue Arabe, à Tunis, à qui je demandai, un jour, ce qu'était: M'ZOUGHA»: elle m'avait alors répondu étonnée: - M'zougha, bien sûr! c'était le fief de 'Abed-EI-Krim Er -Riffi ! Sait-on qu'Alger s'appelait jadis: «Jazaïer-beni Mezghane»? (Dict: Kazimirski p.288). Mezghane, Mzougha, Mazagan! Nous avons le même radical M-Z-GH ! Mais le cheikh parle de « Mazdagha» : quel est ce phonème « d » ; quel est le phonème « r» de la jadis célèbre ville de Mazagan? Les noms, comme les mots évoluent et s'altèrent. Ce même radical, on le retrouvera dans le mot « Tamazigh », qui est la langue des Berbères! Des Akoudiennes disent, cependant, qu'El m'zoughi serait venu du « Maghrib El Jaouali» : «'Al Jaouali», aussi, est à décrypter: ce nom ne serait qu'une réduction du nom « d'Al Jazouli», nom d'un maître Soufi du Sud Marocain; or les Mudbitûn tunisiens étaient des Sou fis !Tout comme leurs ancêtres « Almoravides» (Al-Mudbitûn)! L'école du Soufisme a toujours été au Sud Marocain : « El Jazouli » ? Avec le temps, le « Z» serait tombé, et il aurait été remplacé par un « a » de liaison: Al ja(z)ouali ! De son côté, Jean Desfois dira: « Les XVe et XVIe siècles ont vu, en effet, arriver en Tunisie un grand nombre de marabouts sortis de cette - 12-

pépinière de saints que fut alors le Sud Marocain et, en particulier, la Saguiêt El-Hamra ». Mais les Akoudiennes ne parlent pas de la SaguiêtEl-Hamra... ! Le prestige d'El ]azouli était tel, au XVIe siècle, que les Sa'dien, insigne honneur, l'ont revendiqué comme l'un des leurs, puisqu'ils devaient transférer sa dépouille et celle du Sultan Al Qaïm Bi Amr'Illah, d'Afoughal à Marrakech, leur capitale! Initiative qui devait leur rallier toute la population du Draa! (Narjess Ghachem- Benkirane : « Marrakech» p. 39). a) Ce qu'il y a de pathétique, c'est que les Murabitûn tunisiens ont tenu, par nostalgie peut-être, à donner aux villes fondées par eux des noms de leur ville marocaine d'origine: Azmour (Azzemour), Ksour EsSaf (Safi) Ksibet-EI-Médiouni (Mediouna), Kouda (Al-Koudiat-EIBaïdha), Sidi Bou 'Othman (Bou Othman) ! Ce qu'il y a de curieux c'est que l'on retrouve les « M'zoughi » regroupés, avec les Zouagha, les Zouara et les Nefza, tout autour de la ville céréalière de Béjà, au Nord Ouest Tunisien! Et ce qui est plus curieux encore c'est qu'on retrouve, là, une grande partie de la coalition Berbère qui, au VIlle siècle, gravitait autour d'Idriss 1er et l'avait aidé à fonder la dynastie Chérifienne! 3 Qui étaient les 'Adhaïria de Tunisie? A. Qu'ils fussent chrétiens, cela ne fait aucun doute:
-

d'abord parce qu'ils ont été ménagés par les Espagnols, qui
n'ont pas hésité à détruire Ksar Hercalia et Gurza, mais ont ménagé Chott Maria.

-

Ce sont eux qui ont appelé l'ancienne Thémétra déjà
chrétienne, du nom de « Maria », se mettant, ainsi, sous la protection de la vierge Marie.

B. Quand se sont-ils installés sur le littoral Sahélien? Vers le XVème siècle, peut-être même avant... Il ne faut pas oublier qu'il y avait encore dans le Sud, à Castilia Qa région de Nefza), et même autour de Mahdia, des poches chrétiennes.

- 13-

C. Pourquoi les dit-on Syriens? Madame MahboubaI El Adhari, épouse Ben Hamida, a toujours affirmé que ses ancêtres venaient du « Cham », c'est-à-dire de la grande Syrie, qui réunissait, avant l'occupation française, la Syrie et le Liban. D'après mon enquête personnelle, il y a bien une grande tribu 'Adhaïria en Syrie: elle se composerait de deux branches: l'une juive, l'autre chrétienne. Voici ce que j'ai trouvé dans le dictionnaire de A. de B. KAZIMIRSKI. 1) 'Odhra: nom d'une tribu arabe. 2) Dans la même racine, l'on trouve, comme par hasard, le mot El 'Adhra, la Vierge, c'est-à-dire la Vierge Marie. Ce mot est, aussi l'épithète de la ville de Médine. 3) 'Adhra est le nom d'une femme de la tribu 'Odhra dont les hommes et les femmes étaient célèbres pour la tendresse du cœur et la pureté de leurs amours: 'Adhra est associée à Wamik, l'homme qu'elle a aimé. 4) Quand cette tribu arabe a-t-elle émigré en Syrie? Ici, j'ai un témoignage d'un grand arabisant, M. Gaudefroy Demombynes, qui écrit dans son ouvrage « Mohamed» p.127: « En Avril 624, le Prophète assiégea les B. Quaïnuqâ dans leurs forteressesrefuges « atam». Ils étaient alliés aux Khazraj. Il les bloqua dans leur quartier et ils se rendirent après quinze jours de siège. Les Khazraj intervinrent en leur faveur et les juifs allèrent se joindre aux colonies juives de Wadi'IQura, puis à celles d"Adhria en Syrie... » Ce qui nous amène à conclure qu'à l'époque les 'Adhria étaient encore tous juifs. Quand le schisme s'est-il opéré? Sûrement après les croisades, entre le XIème et le XIIIème siècle: en 1113 fut fondé l'Ordre des Hospitaliers de St Jean de Jérusalem qui devint, en 1140, un ordre militaire très efficace... L'ordre logea dans le fameux « KrakII» des chevaliers. Il se pourrait que ce fût à cette date qu'eut lieu l'évangélisation de la tribu juive. Il n'y eut pas, jusqu'au XVIème siècle, de 'Adhaïria

qui signifie « Aimée » Il Krak ou Karak. Larousse: Ety: de l'arabe « Karat »: château fort. Selon Sigrid Hunke, le château est bien une construction arabe dont ont profité les croisés, dès la première croisade en 1098 (voir photo du« krak » dans « El Kamel » du Dr Y oussof M. Reda p.688).

I

- 14-

musulmans: ils se convertirent, en Tunisie, avec l'arrivée de Sidi AbedEl-Hakim El M'zoughi à Kouda, à la fm du XVIème siècle. 4 Où est passée la brousse à genévrier, thuya et lentisque? « Entre mes premières enquêtes et les voyages qui ont été faits pour préparer cette seconde édition, soit au cours de quinze à vingt ans, le déboisement des montagnes du cadre occidental et septentrional de la steppe a progressé de façon inquiétante ». (Despois page 200). Ce n'est qu'une hypothèse, mais une vraisemblable: tous les occupants ont attaqué la forêt. hypothèse très

a) Les romains qui ont fait de ces forêts de grandes fennes et des terres à céréales. b) El Kahena qui a brûlé une forêt allant du Kef à Sousse! c) Les arabes qui lui ont préféré les forêts d'oliviers et les vergers, et s'en sont servi pour la construction de leurs toits. d) Les Espagnols: « le ministre Espagnol se croit le droit d'employer les Italiens aux plus viles besognes... Ce sont encore eux... qui vont couper le bois dans la forêt pour faire les gabions ». (Il s'agit de la prise de Mahdia). (rahar Guiga « Dorghouth Kaïs »page 78). e) Les Français qui, selon le témoignage de Despois, ont aussi préféré à la forêt, les grands domaines céréaliers: Il n'est pas du tout paradoxal de dire que la végétation y a été beaucoup plus dégradée et transfonnée par la mise en culture et par la charrue du sédentaire et du colon que par le nomade et son troupeau... « Le principal résultat de l'installation des colons dans la région de Saouaf-Zeghidane a été jusqu'ici un recul de la brousse à genévrier, thuya et lentisque ». (Despois p.200). La forêt de « Saouaf» existait encore en 1956. Elle a été sacrifiée par les colons de dernière heure qui ont préféré avoir des. terres à céréales. « Saouaf» est à seulement soixante kilomètres de Soussa et à une quarantaine de kilomètres de la côte!

- 15-

Il ne faut pas oublier, non plus, que le bois de thuya est un bois précieux, utilisé en ébénisterie: l'exploitation sauvage de la forêt a dû être des plus rémunératrices. Il est sûr que le sol Tunisien était plus humide qu'il n'est aujourd'hui. Ce qui le prouve c'est le nom de certaines terres; ainsi: « El Foukaïa» ~a champignonnière) au Nord de Sidi Bou Ali. « Foukaa » veut dire: champignon: les plantes cryptogrammes, on le sait, exigent un sol humide et de l'obscurité. 5 Qui était RomedhaneI Ben Rejeb ?

Etait-il comme le raconte ce récit, un compagnon d'El M'zoughi, c'est-à-dire un marocain; ou bien, comme le mausolée semble le laisser entendre, celui qui est appelé « Elias », c'est-à-dire un syrien d'origine, pour qui l'on a élevé le troisième mausolée? Il semble que la deuxième hypothèse soit la bonne et voici pourquoi: les familles El'Adhari prirent l'habitude, de même que la famille Slama, de se faire enterrer à l'ombre de sa zaouïa. L'inscription gravée sur le Fronton pourrait peut-être donner une indication... Elle reste à déchiffrer par des moyens dont seuls les archéologues pourraient disposer... 6 Quelle était la situation en Europe? Tout au long du XVIème siècle, l'Eglise est confrontée Réformistes.dirigés par Luther et Calvin. a) Martin Luther (1486-1546) dénonçait les « Indulgences» brûlait la Bulle « Exsurge Domine ». Il fut excommunié. aux et

b) Jean Calvin (1509-1564) participa à la rédaction des « Ordonnances ecclésiastiques ». Il fit condamner à l'exil ou au bûcher les opposants, tel Miguel Servede, un médecin qui remettait en question le dogme de la Trinité dans son « De Trinitatis erroribus ».

I Romedhane : Despois : « AKouda grimpe la pente d'une colline que domine le marabout Ramezane »(Tunisie Orientale p.200 note 1). Despois ignore le nom de « Ben Rejeb ».

de Sidi

- 16-

c) Enseignés à l'Université de Paris, les livres d'Averroès furent critiqués par le Théologien Thomas d'Aquin et condamnés en 1240 ; puis furent de nouveau condamnés par le Pape Léon X (1475-1521). Quelles ont été les incidences de ces tristes événements sur les petites communautés chrétiennes d'Afrique du Nord? Je pourrais citer cette phrase de Lugan : «Al Mansour constitua un corps expéditionnaire fort de plusieurs milliers d'hommes dont plusieurs centaines de renégats chrétiens...». (<< istoire H du Maroc» Bernard Lugan p.165). d) En Italie, Galilée (Gallileo Galilei 1564-1642) Mathématicien, physicien et astronome, soutenant les idées de Copernic fut condamné par le tribunal de l'Inquisition qui le fit abjurer. Il se serait ensuite écrié: « Eppur', si muove» (<< pourtant, elle se Et meut! ».

- 17 -

-

Gmi Hkimia, raconte-moi (( Kouda)) !

-

Promets,d'abord, ma fiUe : tonpère, toujours,tu honoreras,à
ta mère,jamais, tu ne répondras! Car, souviens-t-en : (( Enti Bent el Kobba ouè Se/sla ! )1.

Majestueusement app1fYéesur sa canne de bois d'olivier, Hkimia Bent El Mqyy la vieille aveugle, mémoire de Kouda et des Kouada, reprenait inlassablement la légende des preux chevaliers. Son cercle d'auditeurs s'agrandissait et, devant leurs yeux charmés, défilaientfiers destriers et nobles cavaliers...

1« Enti bent El Kobba oui: Selsla »: Ainsi parlait Omi Hkimia... La métaphore, concise et musicale, est intraduisible en Français: littéralement voici ce que cela donne: Enti : tu es Bent: fille Kobba : coupole Sesla : chaîne Ce qui donne: « Tu es fille de la Coupole et de la chaîne ». Nous avons une double métonymie: 1) Coupole pour le m'rabet que le mausolée abrite. 2) Chaîne pour l'ascendance des murâbitûns : « la chaîne généalogique ».

- 18-

PROLOGUE
Lettre de Ali El M'zoughiI Cheikhat de Ksour-Essef, Pays de Tunis A son ami, Abed-EI-Hakim El M'zoughi Mzougha, Royaume du Maroc. Au nom de Dieu le Oément, le Miséricordieux, Que la bénédiction et le salut de Dieu soit sur notre setgneur Mohamed, sur sa famille et ses compagnons! Cette missive est de Ali El M'zoughi, Cheikh de Ksour-Essef, son ami Abed-EI-Hakim El M'zoughi. à

Louange à Dieu Tout-puissant - Que Dieu protège mon messager, Mohamed El M'zoughi, mon neveu, et le prenne en sa sainte sauvegarde! Cela dit, mon cher ami, tu voudrais savoir si, comme mon aïeul, tu pourrais, avec les tiens, venir chercher asile au pays de Tunis, hospitalier entre tous: cela est faisable: tu pourrais éventuellement t'installer dans deux sites au choix: 1) Au Nord de Sousse, à Gurza4, dans le Mouzak:5, non loin de l'antique Hadrumète, « le pays verdoyant ». 2) Au Sud de Sousse, aux alentours de la ville sainte de Monastir. Je ne peux m'empêcher de me réjouir de vous voir arriver. Je souhaite que vous trouviez, en cette terre bénie, la paix de l'âme et de l'esprit. Que la lumière de l'assistance divine et de la volonté du Très Haut vous indique la bonne direction et éclaire votre route! Fait en l'an 977 de l'Hégire

I Tahar El M'zoughi Es-Safi fut le bâtisseur de Ksour-Essef. Son arrière petit-fils, Ali, dit El Mahjoub, mourut en défendant les murailles de Mahdia assiégée puis conquise par les Espagnols en 1550. On le surnommait « El Mahjoub », parce que, disciple de Alouane Ben Saïd, il portait un litham (un voile). Tout comme les Almoravides (El Muràbitûn) « Ils portaient le voile, le litham (d'où leur nom de moulathimûn), qui dissimulait la partie inférieure de leur visage, alors qu'une autre pièce d'étoffe leur couvrait la tête jusqu'au-dessus des yeux. Ils ne le quittaient jamais et c'est sous le nom de « Voilés » qu'ils étaient fréquemment désignés... »(Lugans p.S7: « Histoire du Maroc

- 19-

GLOSSAIRE
1 Le nom d'El M'zoughi est commun à toute une tribu émigrée en Tunisie. En- N aiël les appelle les « M'zaougha ». M'zougha serait r espace réservé aux « zouagha », une tribu du Sud du Maroc, rune de celles sur lesquelles Idriss 1er (788-791) s'est appuyé pour conquérir et former le futur Etat du Maroc. Mazagan a eu une histoire mouvementée: phénicien de Rubisis, fondé lui-même MEZGHANE) elle fut installée sur le site du comptoir sur rantique cité de Tit (En Arabe, de force plusieurs tribus

a)
b) c) d) 2

Vers 1160, le Sultan Abd-EI-Mou'men y transféra arabes, refoulant les berbères vers les montagnes.

La ville fut occupée par les Portugais en 1502. lis y fondèrent un fortin appelé « El Brija-EI-Jedida », puis une ville en 1506. Le fondateur de la dynastie Wattiste, population vers la fin du XVème siècle. Mohamed Ech-Cheikh en déporta la Ben

La ville est reprise par les Portugais, et ne fut reconquise Abdallah qu'en 1769.

par Mohammed

Ameur El Mesbouh: Mohamed Bohli En-Naiël rappelle « Ameur El M'zoughi»: cela confIrme donc son appartenance à la même tribu que Sidi-Abed-El-Hakim. Kouda est seule à lui donner son qualifIcatif d'El Mesbouh : tous les soufu priaient et méditaient: c'est donc un objet particulier qui distinguait Ameur des autres. Qu'est-ce, sinon un chapelet? En Arabe « sobha» ou « mesbeh ». Au pluriel « soubouh» désigne les grains du chapelet. Ameur El Mesbouh serait donc « Ameur au chapelet », avec peut-être une altération locale du terme. La chaîne généalogique de Sidi Ameur fIgure dans le paragraphe 2211 de « L'arbre de lumière et de pureté », sorte de Ghota arabe (note 2, page 298 de « Vérités historiques sur le SoufIsme» de Mohamed En-Naiël).

3

Bou Othman: Les villageois de « Bou Othman» affirment que la maison familiale de Bou Othman existe toujours au Maroc: il ne serait pas étonnant que, depuis le temps, elle se soit transformée en village! Gurza : Ville punique, située au sud de la Colline du même nom, elle avait survécu à toutes les occupations, puis fut détruite en même temps que « Ksar Hercalia » (Hergla) en 1554 par les Espagnols, puis ravagée par les nomades. Mouzak: terme dont les écrivains arabes désignaient la Byzacène devenue « le Sahel », beaucoup plus tard. La transcription du mot est celle de Despois.

4

5

- 20-

Les cinq prières

Février

El Fejr 5h48 El chourouq (ou Sobh) 7h16 Edh-dhor 12h40 El-'Asr 15h28 El-Maghreb 17h53 El leha 19h19

L'aube L'aurore Le midi L'après-midi Le crépuscule Le dîner ~e soir)

N.B: les heures de prière dépendent du lever du jour et du coucher du soleil. Tous les ans, le mois du Ramadan (Romedhane en Arabe) avance de dix jours. Il fait ainsi le tour des mois, au fur et à mesure que les années s'écoulent. De sorte que, pour que « Romedhane» revienne au mois de février, il faut trente six ans et demi. Il est plus facile de jeûner en hiver et au printemps que pendant les mois d'Eté ou d'Automne où la soif est difficile à surmonter.

- 21 -

AU PAYS

DE TUNIS

I Kouka

Le XVIème siècle tirait à sa fm. Avec les Sa'dient, le Maroc avait connu ses plus belles heures de gloire. « La bataille des trois Rois )Y-,à « Ksar-EI-Kébir», consacra leurs hauts faits d'armes qui, par delà l'Algérie, gagnèrent palais et chaumières au Pays de Tunis. Délivré des Portugais, le Maroc fut pourtant la proie de factions rivales. Trois Mudbitûn3, trois cousins, trois médecins refusèrent cette terrible déchirure et prirent le chemin de l'exil: ils s'appelaient Abed-EI-Hakim El M'zoughi, Ameur El Mesbouh4 et Mohamed Bou Othman5. Ils avaient quitté le Maroc fin décembre et avaient mis un mois pour atteindre le ConstantinoisI. Au début du mois de février, ils pénétrèrent plus avant au Pays de Tunis et s'engagèrent dans la forêt de Ghardimaou. A la tête de cent cinquante cavaliers, ils foulèrent enfin cette terre d'asile. Il faisait encore froid: des naseaux des chevaux s'échappait une vapeur blanche et le vent faisant voler leur crinière fauve. La terre, couverte de verdure, assourdissait le bruit des sabots. Sur la tête des cavaliers, les chênes-lièges étalaient leur toiture de branches aux feuilles lobées, toutes frémissantes d'eau de pluie, et leurs cimes alternaient avec celles majestueuses des thuyas6. Au hennissement soudain des chevaux, un mouvement furtif anima les hautes fougères: sangliers, chevreaux, renards et lièvres, affolés par l'arrivée de ces intrus, se cachaient. Lorsque les cavaliers et leur train d'équipage émergèrent enfin des arbres, une vue magnifique s'offrit à eux: dans les vergers, les arbres bourgeonnaient et leur tendre frondaison offrait une palette de couleurs
I Le Constantinois faisait aJors parti intégrante du pays de Tunis et était gouverné par le Bey. Constantine, l'antique CIRTA, résista aux troupes de CLAUZEL qui échouèrent devant ses murs en 1836. Elle fut prise, après un siège d'un an, par le Maréchal V ALEE.

- 25-

pastel où les fleurs blanches des amandiers, des poiriers, des pommiers, mêlées aux belles houppes roses des pêchers, se détachaient avec bonheur sur le bleu azur du ciel. Evitant les cultures, la troupe s'engagea sur une large route ancienne tracée, tout au long des siècles par les roues, les hommes et les bêtes. A droite comme à gauche, s'étendaient de vastes champs d'orge et de blé: leurs tendres et vertes tiges ployaient au gré du vent capricieux. Les champs alternaient parfois avec d'innombrables carrés de légumes de toutes sortes. Derrière eux, au couchant, le soleil inclinait camaïeu de pourpre. Deux bergers rentraient déjà leur ils aperçurent la cavalerie, ils paniquèrent, croyant algérienne. A la hâte, ils regroupèrent leurs bêtes, le l'angoisse. son auréole au troupeau: quand à une incursion coeur étreint par

Un cavalier, se détachant de la colonne, vint vers eux en éclaireur: Salut à toi, Berger! peux-tu me renseigner? des deux pâtres. dit-il au plus âgé

L'accent était rocailleux et rude, mais la voix bienveillante. Il n'y avait, dans son ton ni agressivité ni violence. Le berger, mis en confiance, osa s'approcher du soldat qui le dominait du haut de son cheval fauve: Un haubert dissimulait son front et sa barbe; un mantelet de laine blanche laissait entrevoir une chemise de maille, à manche, à gorgerin et à coiffe. Son pantalon blanc était serré dans de hautes bottes rouges de ftlali7. Ce qui étonna le berger c'était le contraste entre l'armure et la coiffure de sage : Sur sa coiffe de mailles, le cavalier, en effet, portait une chéchia garance pointue, contenue par une blanche «rezza »8, ornée à l'arrière par une aigrette! Ce qui effraya le berger, c'était les armes que portait le soldat: Son armure était sanglée de cuir et, de sa ceinture, sortait de sa gaine, le manche d'un Khanjar9 ! Son baudrier était flanqué,

- 26-

sur le côté, d'un sabreI dont la garde, doublée de cuir, était incrustée d'or et de pierreries; tandis que sur son dos était agrafé un mousquet! Le cavalier soutint, en silence, l'examen du pâtre qui demanda sur le qui-vive: - Partirais-tu pour la guerre? - Non, sois tranquille! - Tu n'es pas Algérien... - A quoi le vois-tu ? - L'Algérien a un jaseranl0 au col court... - Je suis Marocain... connaîtrais-tu un village hospitalier où mes amis et moi-même pourrions passer la nuit? La soldatesque ne nous a guère habitués à tant de prévenance... Quel étrange soldat es-tu ? N'aie crainte! Mes amis et moi sommes des Mudbitûn... Voilà qui explique tout! Allez donc à Kouka, c'est sur votre route: Le Cheikh est un homme sage et les gens sont connus pour leur hospitalité... Que Dieu soit avec vous!

Le cavalier rejoignit le gros de la troupe, et les deux bergers, à l'arrêt, virent déftler devant eux unOe cavalerie faite de cent cinquante Mudbitûn, tous revêtus d'une armure et portant fièrement leur « rezza }) à aigrette. La colonne était suivie de trente chevaux barbe" chargés et montés par des muletiers, et de trente dromadaires, portant des coffres et des malles, conduits par des chameliers! Ayant un but, Kouka, la petite armée, forçant le pas, arriva au crépuscule au village. Seule une certaine vie animait encore les champs d'oliviers. Des laboureurs, ayant terminé leur tâche, rentraient leurs attelages, tandis que des élagueurs, montés sur des échelles doubles achevaient de tailler des arbres. La colonne arriva le long d'un champ en jachère, peuplé de meules de foin. Devant une ferme toute blanche, un groupe d'homme parlementait. Le bruit insolite de la cavalcade les alerta. Inquiets, ils aperçurent les soldats. Le maître des lieux, Hassen El Brinis, s'alarma:

I

Ce sabre était appelé « gharif ». La garniture s'appelait « Gharifa »

- 27-

-

Que nous arrive-t-il donc là? Dieu fasse que ces hommes soient animés de bonnes intentions!

En tête de la cavalerie étaient trois cavaliers. L'un d'entre eux leva la main droite et la colonne s'arrêta. El Mesbouh! Bou Othman, faites patienter nos hommes! Peut-être camperons-nous ici... si, du moins, on nous le permet! Il mit son cheval au trot et coupa à travers champs. Les paysans, perplexes, avaient laissé tomber leurs araires et s'attendaient au pire. Hassen El Brinis se porta au devant du nouveau venu. Sèchement il demanda: -

Qui es-tu ? Que la paix soit sur toi et sur les tiens! rassura le cavalier, où est le maître des lieux?

C'est moi, je suis Hassen El Brinis ! Je m'appelle Abed-EI-Hakim El M'zoughi, se présenta le
cavalier; ajouta: et, pointant sa cravache en direction de la troupe

-

Ces hommes sont mes parents et mes amis, tu n'as rien à
craindre d'eux. Nous sommes des Murabitûn et venons du "Maghrib El Jazouli12". Nous désirons faire halte pour la nuit: voudrais-tu nous laisser camper dans ton champ? Nous n'y ferons pas de dommages... Nous partirons, demain, dès l'aube, je te le promets!

-

Des Murabitûn? répéta Hassan. Il regarda son étrange visiteur: si son aspect était farouche, sa voix, elle, était courtoise... Le cavalier devait avoir la cinquantaine, mais comment savoir avec un tel accoutrement! Ce qui fascina El Brinïs c'étaient d'étranges yeux dorés, encadrés de longs sourcils noirs, au regard étrangement magnétique.

Séduit par la force tranquille du cavalier, apaisé par la sollicitation presque humble, Hassan, désarmé, s'entendit répondre : Vous êtes ici chez vous. Fais descendre tes hommes et soyez les bienvenus!

- 28-

-

Jete remercie, tu es un homme bon et généreux ! Va ! Souda ! dit le soldat.

El Brinïs vit le cheval bai esquisser un pas gracieux, virevolter et courir, crinière au vent, vers la colonne à l'arrêt. Bientôt les Mudbitûn mirent pied à terre. Muletiers et chameliers, vite à l'œuvre, dressèrent un camp pour la nuit. Les soldats délestèrent leurs chevaux de leurs harnais. Les bêtes, soulagées, se répandirent dans le champ et offrirent un spectacle captivant: celui d'un ballet de cent cinquante alezans se livrant à une danse improvisée avec, pour toile de fond, le ciel à peine encore rosé du couchant. El Brinis assistait à l'installation M'zoughi et dit admiratif: Quels chevaux somptueux! s'enfuir? du camp. Il s'approcha d'El

Ne craignez-vous pas de les voir

Aucun d'entre eux ne s'enfuira. Où qu'ils soient, où qu'ils aillent, ils reviendront vers leurs maîtres, car ils leur sont très attachés. Ce sont des « KocWani)~ aux canons! blancs, regarde: Oh, Oh, Souda!

-

L'appel était chanté: l'alezane dressa l'oreille, huma l'air et, se détachant des autres chevaux, revint au galop vers El M'zoughi! Lentement elle ralentit le pas et se tint immobile, comme au garde-à-vous devant lui: ses yeux intelligents fixés sur son maître, elle semblait attendre un ordre... Le cavalier lui flatta l'encolure et lui dit : C'est bien, Souda! Va vers Othman, qu'il te soulage de ton harnais, va, ma jument!

Et chose extraordinaire, l'alezane hocha la tête et se dirigea vers l'un des soldats qui, la voyant venir à lui, l'attendit puis la débarrassa de son harnais: muet d'étonnement, El Brinis ne savait qui admirer le plus,

I Canon: on appelle ainsi la partie du pied du cheval située entre le genou et le boulet (petite bosse au-dessus du sabot). Ces chevaux, « aux pieds blancs », ont pris de la valeur du temps du Prophète surnommé « Le cavalier au destrier, doté d'une étoile au front et aux pieds blancs ».

- 29-

des hommes ou de leurs bêtes! Deux cavaliers le sortirent de son channe : El Mesbouh et Bou Othman qui vinrent le saluer et le remercier pour son geste d'hospitalité. - Je suis heureux que vous ayez choisi mon champ pour votre halte, répondit sincèrement El Brinis, je me sens honoré par votre présence. Quel spectacle! De ma vie, je n'ai rien vu d'aussi beau! Ensemble, ils regardèrent les compagnons s'affairer. En un rien de temps, une heure au plus, ils avaient dressé une quarantaine de tentes. Ils n'avaient pas l'intention de dresser leur camp au complet car ils avaient l'habitude de partager. De leur côté, chameliers et muletiers avaient déchargé leurs bêtes: à leur tour, les chevaux barbes s'ébrouèrent, heureux d'être soulagés de leur bât, puis galopèrent, avides de liberté; tandis que les dromadaires flegmatiques, se promenaient, leur silhouette majestueuse se découpant sur le couchant. D'abord timides, les paysans se rapprochèrent du camp, ils admirèrent la dextérité des soldats, la précision de leurs gestes. Après la profonde angoisse qui leur avait étreint le coeur, ils semblaient décidés à profiter du spectacle pacifique qui s'offrait à eux. Des Mudibitûn ! jusqu'aux puis des indigo et tenaient à

Le mot circulait, s'envolait de bouche à oreille, répété coins les plus reculés de Kouka. Des enfants accoururent, femmes. Elles étaient toutes vêtues d'une mélia14 de couleur avaient la tête couverte d'un « Knà» rouge. Timorées, elles se l'arrière de la foule. -

Qui sont ces Mudibitûn ? demanda une voix. On dit que ce sont des hommes de Dieu... répondit une autre; Ce sont des soldats, ils ont des armes! Ils ne vont pas les utiliser contre nous, voyons!

Dans une des tentes principales, un cavalier noir se distinguait des autres en ceci qu'il ne portait pas de turban. Son mantelet était muni d'un capuchon qui lui couvrait la tête. Aidé de deux compagnons, il distribuait à chaque tente de grands plats de céréales aromatisées et pétries à l'huile d'olive.

- 30-

Une jeune femme, audacieuse, se faufùa entre la foule et arriva jusqu'à lui : Cavalier, lui dit-elle, l'on dit que vous faites des miracles, voudrais-tu m'aider?

Sans ciller, le soldat la regarda, c'était une jolie femme, au teint blanc, aux traits fins et réguliers et aux beaux yeux noirs; elle était si petite et si menue qu'elle en paraissait fragile. Elle semblait malheureuse. Le cavalier se trouvait partagé entre le désir de l'aider et l'obligation d'achever sa besogne... La jeune femme comprit son indécision. Sans crainte, elle le suivit dans sa tente et se fit plus pressente: - je t'en prie, aide-moi, pour l'amour de Dieu! - Qui es-tu? demanda le cavalier noir. Sa voix était aussi douce que celle d'une femme. - je m'appelle Zekya et suis l'épouse du propriétaire de ce champ. Cet homme que tu vois, là-bas, est mon époux... Ton mari est en train de converser avec Sidi-Abed-EI-Hakim, mon Chef! Pourquoi n'irais-tu pas les rejoindre ?

- je crains de déplaire... mon enfant est malade et a besoin de soins! Puisque tu es un homme de Dieu, il est de ton devoir de venir prier au chevet de mon Hani! je crains qu'il ne se soit cassé la jambe! Les beaux yeux noirs se firent suppliants, la jeune femme était émouvante... Soudain, elle eut un mot malheureux: Ne serais-tu qu'un esclave?

Le soldat se redressa fièrement sous l'insulte. Zekya prit peur: TI paraissait redoutable. Le noir était de taille moyenne et mince, il ressemblait plutôt à un adolescent, tant son visage était imberbe! « L'aurais-je vexé?» se demanda Zekya, désorientée. La remarque abrupte et insultante fit se fermer le visage du soldat. De la part d'un autre que cette jeune femme effarée, l'offense aurait, sans aucun doute, déclenché une réaction brutale. Sardonique, il répliqua:

- 31-

-

Et toi, es-tu libre? Tu crains ton époux comme un esclave craint son maître!

Il vit l'affolement de la jeune femme, il eut pitié d'elle, et c'est d'une voix plus douce qu'il ajouta: Non, je ne suis pas un esclave, il n'y a ici que des hommes libres!

Zekya rassurée, mais devenue plus prudente, l'examina avec une curiosité d'enfant et dit, déçue: - Tu sembles bien jeune... tu ne peux être l'un des Mudbitûn... - Je ne suis pas si jeune et je suis l'un des Mudbitûn ! La véhémence du ton plongea Zekya dans un abîme de perplexité, cette voix était celle d'une femme! Puis, comme pour chasser cette idée saugrenue, elle haussa des épaules et revint à son désarroi. Prête à bien des concessions pour être enftn comprise et entendue, elle proposa, serviable: Si tu veux, je t'aiderai à porter les plats... Est-ce de la « Bsissa»15 ? Veux-tu du lait? Je peux t'en envoyer de la ferme, si tu le désires ?.. Le cavalier la regardait et suivait sur son visage expressif, le cheminement de ses pensées: on pouvait y lire comme en un livre ouvert ! - Comment t'appelles-tu? demanda Zekya. - Je m'appelle Abou Qaïs ! Je te remercie pour ton offre; mais nous avons du lait de chamelle! Maintenant, rentre chez toi! Je parlerai à mon Chef de ton enfant. Je t'en prie laisse moi accomplir ma tache... Laissant la jeune femme livrée à elle-même, le cavalier se dirigea vers El M'zoughi. Sidi, j'ai servi aux hommes rentres dîner à ton tour! leur repas. Il est temps que tu

Hassan El Brinis l'entendit et, confus, se rendit compte que les Mudbitûn devaient être fatigués de leur long voyage, qu'ils avaient besoin de nourriture et de repos!

- 32-

-

Venez dîner chez moi! proposa t-il avec chaleur, ne me refusez pas cette faveur: mes gens s'occuperont de vos hommes... un repas chaud vous ferait du bien! Viens, toi aussi, dit-il au cavalier noir.

El M'zoughi consulta du regard El Mesbouh et Bou Othman qui étaient toujours là; ils baissèrent les yeux en signe d'assentiment. Luimême pensait qu'il serait désobligeant de se dérober... C'est d'accord! Nous acceptons ton aimable invitation!

Puis il se tourna vers le cavalier noir et dit : Viens avec nous, toi aussi, Fatima!

Dérouté, El Brinis demanda: Qui est Fatima? C'est moi! répondit le cavalier noir.

El Brinis, confondu, la regardait, vêtue comme les autres, armée. Il se rendit alors compte qu'elle ne portait pas de turban. Tu n'as pas de turban! s'exclama t-il avec surprise; je me disais aussi qu'il te manquait quelque chose...

Le pauvre homme s'enferrait et ne savait qu'ajouter. Fatima le tira d'embarras : Ta femme est dans ma tente, elle est angoissée et demande de l'aide...

Craignant pour Zekya, Fatima lui cherchait des excuses, et voulait la protéger contre la colère de son époux. Scandalisé, El Brinis s'écria: - Que me dis-tu là ? Ma femme? Dans le camp? - Je vais te l'amener, mais ne la gronde pas... - Il ne la grondera pas! dit fermement El M'zoughi. Sidi, je crois qu'elle a grand besoin de ton secours! Il semble que son enfant se soit cassé la jambe. C'est bien: j'apporte ce qu'il faut... Veux-tu m'excuser, El Brinis, je dois avertir mes hommes de mon absence, je reviens à l'instant!

- 33-

Fatima l'accompagna toujours là à l'attendre. -

et, de retour dans sa tente, trouva Zekya

Tu as de la chance, lui dit-elle, mon chef est prêt à soigner Hani! Tu ne pouvais pas tomber mieux, on le surnomme « Jabar El Maksour» ! Tu va voir tes vœux exaucés. Viens, ton mari t'attend... ne crains rien! TIvient de nous inviter à dîner... Viens, je suis avec toi... !

Prenant Zekya par la main, Fatima la tira jusqu'à son époux. El Brinis, à sa vue, s'indigna: Zekya, que fais-tu donc ici? Comment as-tu pu laisser seul ton enfant?

D'un geste protecteur, Fatima enveloppa les frêles épaules de la jeune femme. Zekya, comme effarouchée, eut un mouvement de recul. Fatima rit et la rassura: Regarde-moi, Zekya ! Tu avais bien deviné tout à l'heure: je suis une femme! Je m'appelle Fatima et suis la veuve de Omar Abou Qaïs : mon époux était l'un des Mudbitûn et l'ami d'El M'zoughi, mon chef. Es-tu rassurée? Ainsi, j'avais deviné!

-

Un sourire éclaira le visage tendu de Zekya. Alors, c'est vrai... tu vas m'aider? El M'zoughi va t'aider, oui!

Pendant ce temps, ce dernier informait un compagnon, Romedhane Ben Rejeb, de l'invitation impromptue d'El Brinis. Romedhane, peux-tu rassurer nos hommes? Il semble que j'ai un enfant à soigner... Je vais peut-être tarder... El Mesbouh, Bou Othman et Fatima m'accompagnent, ne vous inquiétez pas! Va en paix, Sidi. Les compagnons ne vont pas tarder à s'endormir. El Aroui et moi-même, nous veillerons jusqu'à ton retour.. .

-

Ben Rejeb l'ayant rassuré, El M'zoughi gagna sa tente et en ressortit très vite avec une musette à pansement en bandoulière. - 34-

-

A présent je suis à toi, dit-il à son hôte.

Ils coupèrent à pieds, à travers champ. Arrivés à la ferme, ils furent accueillis par le beuglement des vaches et le bêlement des brebis. Ils entrèrent à l'intérieur d'une grande enceinte qui abritait une étable et une bergerie. Par deux marches, ils accédèrent directement à un patio faiblement éclairé. C'est un honneur de vous accueillir! dit El Brinis.

Ils avaient accédé à une cour au sol chaulé. Au coin d'un mur, à hauteur d'homme, brûlait une torche de suif. Trois chambres orientées Sud, Est et Ouest ouvraient sur la cour. A une jeune servante, El Brinis ordonna: Hadda, conduis mes amis à la chambre Sud et sers leur un thé chaud; ensuite, tu iras aux cuisines et tu demanderas que l'on serve un repas, ici, dans la cour: j'ai des invités: Fais pour le mieux et vite!

-

OmiT! gémit un enfant.

Zekya se précipita vers la chambre Est. Suivez la servante! dit El M'zoughi à ses deux compagnons. Fatima, viens m'assister, veux-tu ?

El Brinis fit coulisser la portière de toile et invita El M'zoughi et Fatima à entrer dans la chambre du malade. La lumière de la torche baigna la pièce éclairée seulement d'une lampe à huile posée sur une étagère. Deux fenêtres fermées encadraient l'entrée et donnaient sur la cour. El M'zoughi en ouvrit une: sous chacune d'elles reposait un coffre vert aux motifs inspirés de l'ornithologie et de la flore. Face à la porte, fixée au mur, une grande patère, de même style, portait, à son sommet, une encorbellement sculpté d'arabesques; tandis que, à sa base, des crochets étaient encadrés de deux vide-poches aux minuscules tourelles de bois.

I

Maman

- 35-

Deux alcôves, hautes de trois coudées, encadraient le centre de la pièce qui servait de séjour. Elles sunnontaient des claustras fennés par des petites portes en bois plein. Omi! répéta l'enfant.

El M'zoughi tira sur la tenture de l'alcôve abritant l'enfant souffrant. Il gisait sur une peau de mouton étendue, elle-même, sur un épais tapis de laine. Il tira sur la couverture qui l'emmitouflait, lui tâta le front: il était fiévreux. De plus, le jeune garçon semblait en proie au délire: des mots sans suite sortaient avec peine de ses lèvres. Quand donc M'zoughi. s'est-il blessé et comment? demande El

Hier après-midi, répondit le père: il était à la recherche de nids d'oiseaux quand son pied a manqué une branche... As-tu une planche de la taille de ton ftIs ? j'aimerais l'y coucher et le poser au sol: les soins en seront plus faciles... Non, je n'ai rien de ce genre, répondit coupable. El Brinis d'un air

Ne t'en fais pas! j'aviserai... Se rendant compte du désarroi de son hôte, il jugea sa présence inutile. Avec un tantinet d'ironie, El M'zoughi le brusqua: Nous sommes un peu trop nombreux dans cette pièce... ne m'as-tu pas parlé d'un dîner? Tes autres invités t'attendent... tu peux les rejoindre si tu veux...

-

Rappelé à ses devoirs d'hôte, El Brinis rejoignit El Mesbouh et Bou Othman: les deux compagnons devisaient debout. Il les invita à s'asseoir sur le tapis, autour d'une meïda ronde et basse. La chambre avait les mêmes dispositions que la chambre Est, et la même sobriété. Elle semblait avoir abrité une certaine activité: près de l'entrée, se dressait, en effet, un imposant métier à tisser. Un peigne de métal était encore accroché aux fùs de laine glissés à travers la trame d'un tapis en montage. A côté, sur le tapis, des corbeilles débordaient d'écheveaux de laine de couleurs différentes: c'était comme si le métier venait d'être tout juste délaissé... Un jeune serviteur vint, un plateau à la main : il leur servit des tasses de thé vert parfumé à la menthe.

- 36-

Dans la chambre Est, El M'zoughi examinait Hani. Zekya suivait ses gestes, intriguée: au lieu de prier, l'homme, lui semblait-il, lui posait

des questions futiles:
-

'

Comment s'appelle ton garçon?

- Hani... il s'appelle Hani... vas-tu lui faire mal ? - Un peu... peut-être... désires-tu rester auprès de lui? - Je ne sais pas... que dois-je faire? répondit-elle en se tordant nerveusement les doigts. Elle répéta ? Va-t-il souffrir? La douleur forge l'homme, Zekya, qu'en penses-tu? confiance en moi? demanda-t-il doucement. As-tu

La gorge serrée, la jeune femme se contenta de hocher la tête. Alors, montre moi cette confiance, ou n'est-elle qu'un vain mot? Puis, changeant de sujet, il dit abruptement: Puis-je enlever cette petite porte? Il lui montrait la porte de la dépense. J'en ai besoin pour coucher Hani un peu plus bas... C'est la porte de la dépense...

Hébétée, elle le regarda faire: d'autorité, il était allé vers la porte et l'avait facilement dégagée de ses charnières. Sans bouger, Zekya suivait, comme indifférente, les gestes de l'homme. Il lui commanda: Viens nous aider, Zekya !

Sortant de sa torpeur, la jeune femme alla vers lui. Tiens avec Fatima les extrémités de la porte et approchez-la de la "Sedia" !16

D'un saut, El M'zoughi accéda à l'alcôve et, doucement, fit glisser l'enfant et sa litière sur le brancard de fortune. Un mergoum longeait le mur de la chambre. Installez-le sur le mergoum !

Quand ce fut fait, El M'zoughi s'accroupit sur le tapis et examina la jambe endolorie de l'enfant.

- Fatima, veux-tu approcher la lampe à huile?

- 37-

La lumière vacillante vint éclairer Rani: la jambe de l'enfant était légèrement rentrée, couvertes d'ecchymoses et d'écorchures. Quel âge a-t-il ? Dix ans... Est-ce ton seul flis, Zekya ? Il est bien beau! Dieu te le garde! Ce sera, plûs tard, un fier cavalier!

Les mots étaient anesthésiants: la jeune femme en oublia un moment ses tOurments. Elle sourit au compliment et dit avec fierté: - J'en ai deux autres plus grands! tous deux sont à Kouka, au village: c'est là qu'habite mon père, le Cheikh. Puis revenant à ses préoccupations, s'enquit: Rani a-t-il la jambe cassée? La jeune femme retrouvait sa nervosité. Il fallait l'éloigner... De ses mains, il tâta la jambe écorchée: c'était bien une fracture; mais elle était légère: il fallait tout de suite intervenir... La jeune femme regardait les mains de l'homme effleurer la jambe de Rani, ses bras, sa tête, comme s'il étudiait le corps de l'enfant. Ses mains semblaient caresser plutôt que faire mal... Es-tu en train de lui faire une imposition des mains? Es-tu en train de prier? Oui, sourit El M'zoughi : c'est tout cela à la fois; mais je ferai une prière encore plus belle quand j'aurais fmi mes soins... Estu rassurée? Oui, merci!

-

Fatima intervint: Allons, Zekya, laisse Sidi se concentrer... Ce n'est rien, Fatima! C'est une mère qui souffre... Zekya, peux-tu faire chauffer de l'eau? Veille à ce qu'elle ait bien bouilli... Et toi, Fatima, prépare moi une tisane au miel, veuxtu?

Fatima comprit son besoin de solitude et entraîna Zekya dehors:

- Peux-tu me montrer ta cuisine?

- 38-

L'air frais fouetta le visage des deux jeunes femmes. Zekya reprit ses esprits et se gourmanda: « Cet homme est fatigué et a faim... que doit-il penser de moi? S'il guérit mon Hani, je lui serais reconnaissante à vie... quel étrange personnage! A-t-on vu un homme aussi beau? pourquoi sa voix est-elle si douce? Et ses yeux... comme ils sont troublants! 0 mon Dieu, aide-le! ». Tournant le dos à l'étable, se trouvait une petite cuisine construite en pisé. Elle était obscure et déserte. Zekya alluma une chandelle et la cuisine s'éclaira. La jeune femme remplit de charbon un « canoun », mit le feu à une mèche imbibée d'huile et, quand la flamme prit, mit à chauffer une marmite d'eau. Elle'prépara un baquet qu'elle rinça à l'eau d'une gargoulette accoudée à un mur, puis le sécha. Où est ton repas? s'inquiéta Fatima, moqueuse. As-tu juré de me laisser mourir d'inanition?

Zekya sourit et la rassura: Les servantes s'en occupent dans une cuisine beaucoup plus grande: je n'y vais pas ; car il y a là les ouvriers des champs, ils y prennent leur repas! Ne sens-tu pas le couscous au poulet? Comment fais-tu, soldat, pour flairer l'ennemi? Ton flair est bien émoussé! observa-t-elle narquoise à son tour.

Fatima rit: c'était vrai! Les effluves d'un couscous lui chatouillèrent agréablement les narines. Subitement, elle eut un creux à l'estomac: J'ai faim ! je crois que je pourrais, à moi seule, dévorer tout ton repas! Crois-tu qu'il y en aura assez... ? pouffa de rire et retrouva tout son esprit

Zekya, détendue, critique:

-

Pourquoi es-tu donc déguisée en homme? Parce que le costume fait la force !

Fatima s'amusa de la perplexité de sa compagne. Elle avait esquivé la difficulté d'une réponse. La marmite se mit à bouillir. Elle versa l'eau à tiédir dans le baquet, et dit :

- 39-

- Il faut préparer la tisane... - J'ai de la camomille, dit Zekya, je vais mettre une théière à chauffer. Elle ajouta les grains à l'eau bouillante, prépara un plateau et y mit la théière chaude et un bol. Dans un cruchon, elle plongea une cuillère de bois et en sortit un miel doré, dont elle sucra la tisane. Quand tout fut prêt, les deux jeunes femmes, l'une portant le baquet, l'autre le plateau, allèrent retrouver El M'zoughi qui, simplement, leur annonça: La fracture est réduite: Tout s'est bien passé et Hani n'a pas souffert. Ses écorchures ont été nettoyées.

Il tenait encore à la main une feuille de myrte encore souillée. Des bouts de coton, tâchés de sang, jonchaient le sol et une odeur de cWorure d'antimoine flottait dans la pièce. Fatima, verse la tisane dans le bol, ajoutes-y une pincée de poudre de pavot et deux gouttes d'apiol : tout est là, sur le coffre. Ensuite, tu pourras donner son électuaire17 à Hani. Fatima obéit et, à genoux, soweva la tête de l'enfant: à demiinconscient, il se laissa faire. Patiemment, elle lui fit ingurgiter le contenu du bol. Zekya regarda le pied de Hani : il avait repris sa place! Des larmes silencieuses cawèrent sur ses joues et elle se demanda: «comment remercier cet homme, ô mon Dieu? ». El M'zoughi enveloppa la jambe de l'enfant d'un roweau de coton; puis il prit des bandes d'arantèle, les trempa dans le bassin d'eau tiède, additionnée de plâtre: une à une les bandes plâtrées et lissées vinrent envelopper le pied, laissant les orteils à l'air libre, puis la jambe jusqu'en dessous du genou. Doucement, El M'zoughi lissa la gouttière ainsi formée de ses deux mains, puis, du dos d'un canif, en nivela les aspérités. La jeune mère suivait les gestes magiques de ce cavalier envoyé par le destin et une certitude s'imposa à elle, lumineuse d'évidence !

- 40-

-

En vérité, déclara-t-elle, tu es un horrune de Dieu I Tu es béni entre tous les Mudbitûn I Tu es aussi un être béni, Zekya, mais tu l'ignores... dit-il ému par tant d'innocence. Et corrunent donc le serai-je? Je n'avais à offrir à mon enfant que des larmes... I Peut-être I Mais ce sont les larmes d'une mère... ! qui a bravé les interdits et a occupé le camp des Murabitûn ? Ne serait-ce pas toi... ? Fatima rit. Zekya rougit, prenant seulement conscience de son audace. Voilà... c'est fmi ! A présent, c'est sec. Tu veilleras à la propreté de Hani. S'il est trop lourd, fais-toi aider. Sa jambe devra rester irrunobile pendant un mois. Tiens, prends la petite fiole qui est sur le coffre: elle contient de l'élixir de persil. Si Hani a encore de la fièvre, tu lui donneras une tisane et y joindras deux gouttes d'apiol. As-tu bien compris? Oui, je n'y mettrai que deux gouttes. Range la fiole: ne l'utilise que si l'enfant a de la fièvre. T'en souviendras-tu ?

-

-

- Je m'en souviendrai... mais si j'allais lui faire du mal ? - Jamais tu ne lui feras du mal, car tu es sa mère: Qui pourrait faire plus attention que toi? Tu verras, après cette épreuve, tu te sentiras plus sûre, plus responsable et ton époux aura lieu d'être fier de toi!
-

Que ferais-je après un mois?
Hassen fera venir un barbier. gouttière ? Oui... As-tu vu le coton sous la

-

Tandis qu'il lui parlait, la jeune ferrune le fixait de ses grands yeux attentifs et sérieux, buvant ses mots: alors, la voix de l'horrune se fit plus douce : Rappelle-toi: la lame du barbier ne devra pas percer le coton: tu lui recorrunanderas de faire deux sections dans le plâtre, à l'opposé l'une de l'autre: la gouttière se détachera toute seule! Tu pourras, alors, remplacer le barbier et enlèveras délicatement le coton, puis tu tamponneras la jambe délivrée

- 41-

avec une serviette imbibée d'eau propre. Ah... ! Si Hani ressent des démangeaisons, ne t'inquiète pas : ce sera vers la fm de l'épreuve. Il patientera! Ton enfant devra faire ses premiers pas à l'aide d'une canne... Tu verras: tout cela sera bien vite oublié! Et Hani, un jour, en rira ! Merci, dit la jeune femme. Puis-je me laver les mains?

Zekya vit les mains tendues, blanches de plâtre. Spontanément, elle s'en saisit et sur chacune déposa un baiser reconnaissant. Gêné, El M'zoughi quitta la pièce. A la porte, un serviteur zélé l'attendait debout pr~s d'une cuvette et d'un broc. Il lui tendit du savon et lui versa de l'eau sur les mains. Enfm, il lui tendit une serviette. Dans la cour, un grand tapis avait été déroulé. Une meïda large et ronde y avait été dressée. Un couscous au poulet attendait les invités: garni d'oignons, de pois-chiches, de carottes et de tranches de potiron, il dégageait un arôme irrésistible. A côté, une terrine offrait, pêle-mêle, les quatre mendiants: figues sèches, raisins secs, amandes et noisettes. Trois cruchons de lait, parfumé au sirop de rose, accompagnaient le repas. Les hommes s'installèrent en tailleur sur le tapis. Le dîner se passa en silence, car il était tard, et la fatigue les gagnait. Zekya avait entraîné Fatima vers la chambre Sud, où les attendait le même repas. Veux-tu dîner seule, Fatima, je n'ai guère faim: j'ai déjà dîné d'un trop plein d'émotions!

- Je n'aurai point d'appétit à manger toute seule! Dîne avec moi, Zekya! La jeune mère prit Fatima dans ses bras et la serra très fort :
-

Que serais-je devenue sans toi? Es-tu obligée de me quitter?

- Je dois veiller sur les compagnons! Bientôt El Mesbouh et Bou Othman vont nous quitter avec leurs hommes: que deviendraient les autres sans moi? je suis la ftlle, la sœur, lâ mère qu'ils n'ont plus... Ils sont aussi le seul lien qui me rattache encore à mon pauvre époux!

- 42-

-

Alors garde ceci en souvenir protège !

de moi. Dieu fasse qu'il te

Et dégrafant son jaseron, elle le passa au cou de Fatima:

-

Cette chaîne porte un Coran que mon père a rapporté de la Mecque, qu'il t'accompagne et te porte-bonheur! Maintenant, je crois que je peux dîner avec toi!

Il était minuit passé quand les quatre Muriibitûn retournèrent au camp. Une grande surprise les attendait. Sur un tapis de paille répandue pour la circonstance, les compagnons étaient assis: ils bavardaient et riaient. Devant eux, il y avait encore les reliefs d'un dîner. Romedhane Ben Rejeb et Abdallah El Aroui entouraient un homme d'âge mûr qui, à l'approche d'El M'zoughi, se leva. Je suis Mahmoud El Cheikh, se présenta-t-il. Je te remercie d'avoir sauvé mon petit-fils: ta venue chez nous est une véritable bénédiction! J'ai tenu à honorer les compagnons... J'espère n'avoir enfreint à aucune discipline... - Dieu fait bien toute chose! répondit El M'zoughi. Je ne pouvais supporter d'avoir un rien de plus que mes hommes, je te sais gré pour ta sollicitude! Kouka te salue! Vous êtes ici chez vous... dormez tous en paix, dit le Cheikh. Je laisse mes gardes autour de votre camp, ils veilleront sur vous. Veux-tu saluer le village de ma part? Car, dès l'aube, nous reprendrons la route. Pourquoi partir? Installez-vous chez nous, nous vous y aiderons! Proposa le Cheikh. Nous allons à Gurza, c'est là qu'est notre Destin !
Alors que Dieu protège votre route I Quant à nous, nous ne

-

-

vous oublierons jamais !

- 43-