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Mururoa, notre bombe coloniale

656 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
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EAN13 : 9782296276345
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MORUROA, NOTRE BOMBE COLONIALE

Bengt et Marie-Thérèse

DANIELSSON

MORUROA, NOTRE BOMBE COLONIALE

Histoire de la colonisation nucléaire de la Polynésie française.

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Autres livres des mêmes auteurs:

L'île du Kon-Tiki, Albin Michel, 1953. L'amour dans les mers du Sud, Stock, 1957. Moruroa, mon amour, Stock, 1974. Gauguin à Tahiti et aza îles Marquises, Le&éditions du Pacifique, 1975. Le mémorial polynésien, Hibiscus, 1979. Tahiti autrefois, Hibiscus, 1981. Papeete 1818-1990, Mairie de Papeete, 1990.

CC> L'Hannattan,

1993

ISBN: 2-7384-1835-X

1 TAHITI, DERNIER REFUGE DANS L'ERE ATOMIQUE

Le drame nucléaire que la Polynésie française vit depuis trente ans, fut précédé, en 1956, d'un prologue prononcé sur la scène de la tragédie à venir par son auteur et acteur principal, le général de Gaulle lui-même. A l'époque, personne dans son audience ne soupçonnait qu'il Y aurait une suite, car il ne fut question que de la situation privilégiée de Tahiti, si bien protégée grâce à son éloignement contre la terrible menace des armes atomiques. Ailleurs dans le monde, ce voyage sentimental aux antipodes au moment où le destin du général connaît l'éclipse la plus totale ne suscite aucun intérêt, aucun commentaire. Par la suite, de Gaulle prétèrera garder le mutisme le plus absolu, dans ses Mémoires, ses discours et ses conférences de presse, sur ce qu'il a fait et dit à Tahiti en 1956, et on n'en trouve non plus aucune référence ou citation dans les nombreuses publications de l'Institut Charles de Gaulle. Pourtant il faut commencer par cette visite oubliée et ignorée pour comprendre pourquoi la population de la Polynésie française se trouve aujourd 'hui non seulement sacrifiée en cobaye des essais nucléaires, mais aussi trahie par son meilleur ami, comme par la cohorte de ses émules qui lui ont succédé depuis 1969. Rien de plus naturel pour les 75 000 habitants de cette colonie lointaine qui alors s'appelait encore Etablissements français de l'Océanie, que ce pélerinage du général. Car pour eux, de Gaulle et la France ont toutes les raisons d'être reconnaissants pour le patriotisme dont ils ont toujours fait preuve. Surtout pendant la dernière guerre mondiale, lorsqu'ils ont été parmi les premiers d'outre-mer à se rall ier au mouvement de la France libre. A vrai dire, personne clans les îles n'avait jamais entenclu parler 5

du général de Gaulle et le ralliement s'explique en grande partie par la pénurie de farine, de conserves, de tissu et d'essence à Tahiti. Les seuls pays capables de fournir ces marchandises jugées indispensables étaient l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis, c'est-à-dire les pays alliés qui soutenaient ce général inconnu et que tout le monde dans la colonie préférait au maréchal Pétain. Pour forcer le gouverneur à couper les liens avec le gouvernement de Vichy, une douzaine de notables locaux, auxquels se joignent les deux chefs polynésiens les plus influents, prennent l'initiative d'organiser, le 1er septembre 1940, un référendum éclair, afin de décider du sort de la colonie. Si seules les populations de Tahiti et de Moorea sont consultées, c' est en raison des grandes difficultés à communiquer avec les autres îles, dispersées sur une surface aussi grande que l'Europe et dépourvues de communications régulières avec Papeete, la petite capitale. Sans le concours de l'administration, bien sûr hostile à ce projet, il n'est évidemment pas possible d'appliquer la procédure habituelle avec un scrutin secret. Le.comité se contente donc de déposer à la mairie de Papeete et dans chaque chefferie un cahier sur lequel les habitants sont invités, exhortés et parfois même poussés, à venir signer leur nom dans la colonne de gauche, réservée aux partisans du général de Gaulle. Mais rien ne les empêche de signer pour Pétain, dans la colonne de droite - si ce n'est la réprobation évidente des anciens combattants de la première guerre mondiale, présents partout dans les bureaux de vote. Le comité pour la France libre remporte une victoire écrasante: 5 564 voix contre seulement 18 pour le gouvernement de Vichy. Par la suite, cette consultation a été critiquée pour son manque de rigueur, qui apparaît très clairement si on la compare à la procédure employée pour un référendum national de la Ve République. C'est pourquoi il vaut mieux la prendre pour ce qu'elle est en réalité: une pétition adressée au gouverneur. Quoi qu'il en soit, de nombreux témoignages prouvent que la majorité des Polynésiens dans les deux îles ont, par ce biais, exprimé une compassion sincère pour les malheureux Français assujettis au joug allemand. La seule anomalie est l'incarcération immédiate des dix-huit courageux métropolitains qui ont osé opter ouvertement pour le maréchal Pétain. En revanche, le gouverneur et tous les autres fonctionnaires vichystes sont poliment rapatriés en France. 6

Dans un élan patriotique encore plus remarquable et digne d'éloge, des centaines de jeunes Polynésiens, simples pêcheurs, cultivateurs, petits employés ou fonctionnaires, qui n'ont jamais vu leur mère patrie, se présentent à la caserne de la compagnie d'infanterie coloniale pour s'enrôler volontairement dans les rangs encore très clairsemés des Forces de la France libre. Par contre, à quelques exceptions près, les métropolitains installés depuis longtemps à Tahiti sont convaincus qu'ils accomplissent mieux leur devoir en restant sur place, pour assurer le bon fonctionnement et la prospérité de la colonie. La plupart finissent néanmoins par faire la guerre, mais entre eux. C'est ainsi que les mêmes personnages se retrouvent fréquemment, à tour de rôle, au gouvernement ou en prison. Lorsque les deux cents survivants du Bataillon du Pacifique, qui s'est vaillamment battu en Afrique du Nord, en Italie et en France, reviennent enfin à Tahiti en mai 1946, ils sont reçus comme des héros par toute la population. Mais à leur grande déception, ils n'arrivent pas à s'insérer dans la société qu'ils pensent être la leur, car l'économie est maintenant dominée par les «résistants» gaullistes, restés sur place, et la vie politique, comme avant la guerre, par le gouverneur et les autres fonctionnaires métropolitains. Aucun reproche n'est cependant adressé au général de Gaulle par ses fidèles compagnons d'armes, puisqu'il n Iest plus au pouvoir depuis janvier 1946. Malgré une opposition grandissante contre le système colonial, non seulement les anciens volontaires mais la population tout entière continuent à être gaullistes avec ferveur. Ce qui explique pourquoi les 25 conseillers du petit parlement local, appelé Assemblée territoriale, décident à l'unanimité, en 1954, d'inviter le général de Gaulle à visiter la colonie. Ils sont très déçus en apprenant que, ql.loique honoré par leur invitation, il a trop d'occupations importantes pour pouvoir s'absenter pendant les deux mois qu'un tel voyage maritime exige. Mais sa tè)rtune politique diminue rapidement, au point que le 15 septembre 1955 il met en sommeille Rassemblement du peuple français (R.P.F.), suite à cette constatation amère, rapportée par Soustelle: «Les Français sont des veaux». Au début de 1956, lorsqu'il avise ses fidèles amis de Tahiti qu'il viendra entin les voir, un sondage fait en métropole confirme, du reste, cette mise à l'écart, puisque 2 % seulement des personnes interrogées souhaitent son retour au pouvoir. Le fait que de Gaulle s'embarque avec sa femme à Marseille 7

sur le paquebot mixte Calédonien, destiné à Tahiti et à Nouméa, au moment où il est au nadir de sa carrière, est une indication sûre qu'il s'agit d'un voyage sentimental. Il faut aussi remarquer qu'il est alors plus encl in qu'à n'importe quelle autre période de sa vie à s'exprimer Iibrement et sans calcul. A l'arrivée du bateau devant la passe de Papeete, le 30 août 1956, de Gaulle est accueilli par les 19 coups de canon normalement réservés à un chef d'état, et conduit au quai par une vedette de la Marine, entourée de pirogues tleuries. Malgré la gentillesse spontanée et les marques touchantes d'une affection réelle de toute une population en liesse, de Gaulle n'arrive cependant pas au cours de sa visite de quatre jours, correspondant à la courte escale du Calédonien, à se défaire de sa grande dignité et de sa raideur. Par exemple, il ne rit jamais lorsqu'on lui raconte des blagues et il refuse de garder les couronnes de tleurs dont on orne son cou, selon une vieille tradition polynésienne. Toutefois, il existe un terrain sur lequel il se sent autant à l'aise que ses hÔtes: celui de la rhétorique. Car depuis des temps immémoriaux, les Polynésiens sont de grands orateurs qui aiment les phrases bien rythmées et les métaphores. Le général ne se fait pas prier. Pendant ce bref arrêt, il prononce six discours qui, heureusement - car aucun reporter ne l'accompagnait - sont reproduits dans un petit fascicule, imprimé par les soins de l'administration. Le plus important et intéressant de ces discours est celui qu'il prononce le jour de son arrivée, place du Maréchal Joffre, après avoir été salué chaleureusement par le gouverneur Jean-François Toby, qui lui rappelle que, tout en étant gouverneur vichyste du Niger pendant la guerre, il a réussi à assister à sa fameuse conférence de Brazzaville en 1944. Dans son discours, de Gaulle aborde tout de suite en ces termes le sujet qui touche le plus profondément son auditoire polynésien: «Tahiti, quand la France roulait à l'abîme, Tahiti n'a pas cessé de croire en elle. Vous étiez dans cet océan aux antipodes de moi-même qui me trouvais comme un naufragé du désastre sur le rivage de l'Angleterre et en même temps, vous tous et moi, nous avons pensé et nous avons voulu la même chose. Nous avons pensé, et nous avons voulu que la France ne devait pas être serve, humiliée, honteuse, mais qu'il fallait lutter pour sa libération, pour sa victoire et pour sa grandeur. Quand, dans les premiers jours de septembre 1940, j'ai appris que vous aviez décidé par 5 564 voix contre 18 de vous joindre à la France Iibre, quand j'ai reçu le télégramme par lequel 8

MM. Ahnne, Lagarde, Martin m'annonçait votre ralliement, ce fut pour moi, je vous le dis, un immense réconfort et, en outre, ce fut la preuve qu'il existe entre vous et moi-même, entre Tahiti et la France, un lien profond que rien, jamais, ne pourra rompre.» Puis il passe en revue «les traits nouveaux que notre terre est en train de prendre». Il en voit trois qui concernent la population des Etablissements français de l'Océanie. «D'abord, il y a la tendance de toutes les entités ethniques populaires et nationales à garder leur caractère propre et à disposer d'elles-mêmes. Il y a en même temps la nécessité primordiale de se rattacher délibérément à un grand ensemble économique, culturel, politique, sans quoi chaque territoire tomberait vite dans la misère, serait la proie de l'ignorance et servirait de champ de bataille à tous les impérialismes du Monde.» Certes, il ne faut pas beaucoup de clairvoyance pour discerner cette «tendance» universelle, amorcée dès 1947 par l'indépendance de l'Inde, librement consentie par le gouvernement anglais. Mais ce qu'il faut admirer ici, c'est l 'habileté dont le général fait preuve une fois de plus pour trouver une formule si ambiguë qu'elle satisfait largement les leaders politiques polynésiens, sans pour autant effrayer outre mesure les commerçants et colons français. Un autre trait du monde nouveau qu'il décrit aussi sommairement, «c'est l'établissement tout autour de notre terre de ce grand réseau de communications aériennes, navales, aéro-navales, qui enserrent le monde et sans lequel, de plus en plus, on ne peut plus imaginer de relations humaines, d'échanges ni d' activités.» Assez curieusement, de Gaulle semble ignorer que Tahiti n'a pas du tout profité de cette amélioration générale des communications internationales qu'il vient d'exalter, et personne ne l'applaudit donc. Le troisième trait du monde nouveau annoncé par de Gaulle «c'est le commencement du règne de l'énergie atomique, qui apporte à tous les hommes à la fois d'immenses possibilités de progrès et une terrible menace.» A la question que se posent naturellement tous ses auditeurs: Quel sera l'avenir de Tahiti? de Gaulle répond en ces termes extrêmement rassurants, qui constituent en rétrospective la partie la plus intéressante et originale de son discours: «Eh bien! dans le monde tel qu'il devient, Tahiti jusqu'à présent lointaine, isolée au milieu des mers, Tahiti tout à coup voit s'ouvrir un rÔle important, un rÔlenouveau sur le globe terrestre. 9

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Il n'est que de regarder la mappemonde et d'y tracer les communications aériennes de demain pour voir que Tahiti est nécessairement pour beaucoup de ces communications une étape indispensable et capitale, et, d'autre part, il n'est que d'imaginer les périls que la menace atomique fait peser sur la terre pour voir que Tahiti, là où elle est, entourée d'immensités invulnérables de l'Océan, Tahiti peut être demain un rejùge et un centre d'action pour la civilisation tout entière. Voilà comment la transformation du monde à laquelle nous assistons donne à votre île, et aux îles qui l'entourent, une importance tout à coup très grande.» On pourrait difficilement trouver, en 1956, une région du monde où l'on se fait moins de souci pour les terribles menaces du règne de l'énergie atomique que Tahiti et les archipels voisins. Il n'existe aucun journal et, seuls, quelques fonctionnaires et expatriés métropolitains font venir des quotidiens et des revues de France. Quant aux programmes de la station gouvernementale, Radio-Tahiti, ils sont surtout composés de musique et de nouvelles locales, parmi lesquelles les plus avidement écoutées concernent le prix du copra et les mouvements des goélettes. Par contre, lorsque le speaker commence à parler des interminables crises ministérielles à Paris et des revers militaires en Indochine, qui forment l'essentiel des nouvelles métropolitaines et étrangères, les auditeurs ferment leurs appareils. Pour cette raison, on ne connaît que très vaguement en Océanie française des noms déjà tristement célèbres ailleurs, comme Hiroshima, Nagasaki, Bikini et Eniwetok. Et c'est pourquoi la noble vision du général sur le rÔle de Tahiti dans l'ère atomique, passe totalement inaperçue et incomprise de son public pendant ce beau jour d'août 1956. Tout se passe autrement lorsque de Gaulle assiste quelques heures plus tard à une séance extraordinaire de l'Assemblée territoriale, car son président, Walter Grand, qui est l'ancien volontaire le plus décoré, consacre son discours au «second trait du monde nouveau», les communications internationales, en insistant sur la nécessité de construire à Tahiti un aérodrome de classe internationale, permettant de développer le tourisme, seule nouvelle ressource possible. Tous les conseillers applaudissent fortement le discours courtois prononcé ensuite par de Gaulle. Pour commencer, il se déclare très honoré d'être l'invité des vingt-cinq représentants du peuple polynésien, démocratiquement élus, «parce que toute Assemblée territoriale, en particulier la vÔtre, mérite la plus haute considération, mais aussi parce que je vois bien que je me trouve 12

ici au milieu d 'hommes de qualité.» Ensuite, il explique en détails les défauts des institutions de la IVe République -le chef de l'Etat n'a pas assez de pouvoir et ne représente pas l'intérêt général du peuple - avant de répondre de cette façon positive à leur demande de construire un aérodrome international: «Cette question-là, je le crois, fera prochainement des pas importants parce que, je le répète, la force des choses l'impose; l'impose au point de vue de l' Union française, l'impose au point de vue de Tahiti, bien entendu, mais l'impose aussi au point de vue international. Et par conséquent, j e pense que cahin-caha, ce qui doit être fait finira par être fait.» Et il ajoute cette promesse qui, à vrai dire, rassure son auditoire infiniment plus que toutes ces interventions, imposées par la force des choses: «Vous pouvez être certains, messieurs, qu'en ce qui me concerne, quand j'aurai l'occasion d'exprimer ma pensée après vous avoir vus, c'est un des points sur lesquels je ferai connaître ce qu'il me paraît indispensable que la France fasse ici.» Ce qui frappe tous ceux qui ont l'occasion d'écouter les six discours du général à Tahiti et de le rencontrer pendant les fêtes et les dîners organisés en son honneur, c'est surtout sa sollicitude constante et son attitude paternelle et bienveillante. Confortés dans leur profonde conviction qu'ils occupent une place privilégiée dans le coeur et la pensée du général de Gaulle et qu'ils ont en lui un véritable ami, tous les Polynésiens, les demis et les métropolitains lui souhaitent donc, à la fin de sa visite trop courte, un bon retour en France et au pouvoir. A peine un mois après son départ sur le Calédonien, le 2 septembre 1956, nous apprenons à Tahiti qu'il s'est complètement trompé, lorsqu'il nous a félicités d'avoir la chance de vivre dans le dernier refuge du monde atomique. Cette nouvelle navrante et inattendue est diffusée par la presse et la radio austral iennes, qui annoncent que l'armée anglaise, après avoir fait sauter huit bombes nucléaires en Austral ie, causant des retombées radioactives partout dans le pays, n'aura plus le droit d'y poursuivre ses essais et continuera de les faire à l'île Christmas dans le Pacifique. Cette île anglaise, qui doit son nom au fait d'avoir été découverte par le capitaine Cook la veille du jour de Noël 1777, est située sur l'Equateur, au nord de Tahiti, ce qui amène les conseillers territoriaux à décider à l'unanimité, le 23 octobre, d'envoyer ce message à Paris:

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AU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES L'ASSEMBLEE TERRITORIALE DE LA POLYNESIE FRANCAISE VOUS DEMANDE DE PROTESTER AUPRES DU GOUVERNEMENT ANGLAIS CONTRE SON PROJET DE LANCER DES BOMBES ATOMIQUES SUR L'ILE CHRISTMAS, QUI POURRAIT ENTRAINER DES DANGERS POUR LA POPULATION DE NOTRE TERRITOIRE. PRESIDENT WALTER GRAND Le ministre ne répondra jamais et l'armée anglaise fera sauter entre le 15 mai 1957 et le 23 septembre 1958, à Christmas et à l'île voisine, Malden, neuf bombes, dont sept thermonucléaires d'une puissance d'une mégatonne. Ce qui étonne et agace le plus les conseillers territoriaux n'est cependant pas que les derniers gouvernements déconcertés et déconcertants de la IVe République n'ont pas voulu les écouter, mais que leur grand ami Charles de Gaulle, qui reprend le pouvoir le 1erjuin 1958, ne fait rien pour essayer d'empêcher les Anglais de contaminer les îles de la Polynésie française qui, selon ses déclarations faites à Tahiti, sont et doivent rester le dernier refuge dans l'ère atomique.

POlir tOilS les Polynésiens, de Galllle est lin grand héros qlli llltte vaillament pOlir l'indépendance et la liberté.

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2 L'AUTRE HEROS DU PEUPLE POLYNESIEN, POUVANAA

L'inexorable marche de tous les peuples colonisés vers la liberté et l'indépendance, si chaudement approuvée par le général de Gaulle dans ses discours à"Tahiti, avait commencé dans les Etablissements français de l'Océanie dix ans plus tôt, grâce à un autre héros du peuple polynésien, Pouvanaa Oopa. Avec ses yeux bleus, son teint clair et ses cheveux châtains, héritage de son grand-père, un marin danois, Pouvanaa est quelquefois accusé par ses adversaires de ne pas être un vrai Polynésien. Pour ceux qui connaissent bien la vie dans les îles, cette accusation est mal fondée, car les critères qui décident si un individu est polynésien, demi oupopaa (blanc), n'ont pas, ou très peu, de rapports avec l'aspect physique ou racial. Ce qui compte, c'est l'appartenance culturelle, la manière de vivre et la langue dans laquelle on s'exprime. Pour cette raison, cet homme aux traits européens dominants, né en 1895 à Huahine, aux îles Sousle-Vent, est aux yeux de toute la population locale un Polynésien authentique. Il convient d'ajouter qu'il est souvent appelé, surtout par ses compatriotes, Pouvanaa a Oopa, qui veut dire «le fils d' Oopa». Poussé par le même élan généreux qui a décidé également neuf cents autres Polynésiens à partir au secours de la mère- patrie qu'ils ne connaissent pas, Pouvanaa participe en tant que volontaire, en 1917-1918, à la guerre des tranchées en Champagne. Le jour de l'Armistice, les pertes du Bataillon du Pacifique s'élèvent à deux cents hommes. Pouvanaa, qui n'est même pas blessé, porte, au retour du bataillon à Tahiti, plusieurs décorations témoignant de son courage et de son adresse. Comme beaucoup de ses camarades, il s'installe à Papeete, où il exerce le métier de menuisier-charpentier. Mais il commence aussi à s'intéresser à la 15

vie pol itique et, d'année en année, il attire à son atelier un nombre grandissant de compatriotes. Ils apprécient surtout la franchise et la vigueur avec lesquelles il dénonce les abus des commerçants et des fonctionnaires métropolitains. Ceci ne diminue cependant en rien son patriotisme et, au moment du ralliement de la colonie, en juin 1940, il devient un des membres fondateurs du comité local de la France libre. Son fils, Marcel, s'engage comme trois cents autres Polynésiens, dans un nouveau Bataillon du Pacifique qui participe à la campagne des forces françaises libres dans les déserts d'Afrique du Nord. Gravement blessé pendant la bataille de Bir Hakeim, en 1942, il est décoré de la Croix de guerre et rapatrié à Tahiti. Malgré les titres glorieux d'ancien combattant de la première guerre mondiale et de gaulliste de première heure, dont Pouvanaa peut se vanter, le nouveau gouverneur de la colonie, Orselli, qui est colonel de l'Armée de l'air, s'acharne avec une stupidité incroyable à faire de lui, à tout prix, un martyr, pendant les années qui suivent le ralliement. Pourtant, tout ce que ce gouverneur dictatorial peut reprocher à Pouvanaa, c'est de dénoncer des fraudes trop flagrantes, commises par des fonctionnaires responsables du rationnement des denrées alimentaires. Mais ceci suffit pour qu'il soit tracassé, enfermé dans l'asile des fous, emprisonné et exilé à son île natale, Huahine, jusqu'à la tin du règne du gouverneur Orselli, en décembre 1945. Les deux cents survivants du Bataillon du Pacifique déçus de retrouver à leur retour, en mai 1946, la même société coloniale, où il n'y a pas de place pour eux, découvrent en Pouvanaa un allié actif et intelligent. Ils apprécient aussi que ce sauveur du peuple polynésien ait auprès de lui une sorte d'apôtre, au prénom très approprié de Jean-Baptiste. Son ancêtre, Alexandre Jérusalémy, était le fils d'un rabbin originaire de Constantinople qui s'était installé en France et avait merveilleusement bien réussi à assimiler la langue et la culture françaises. Son fils avait été nommé trésorier-payeur à Tahiti en 1864 et ses propres enfants ont ajouté, par la suite, le nom de famille de leur père, Jérusalémy, au sobriquet de leur mère, Céran. Tous sont aussi devenus de bons catholiques. Jean-Baptiste Heitarauri CéranJérusalémy, né en 1921, est typographe et correcteur à l' imprimerie du gouvernement, ce qui lui permet d'avoir une bonne connaissance de tous les textes administratifs, qui paraissent dans le Journal Officiel. Puisqu'il parle aussi bien le tahitien, il est un collaborateur parfait de POllvanaa, qui comprend malle français 16

et ne peut s'exprimer dans cette langue que d'une manière rudimentaire. Après avoir fait preuve d'un don exceptionnel d' organisateur, en créant le premier syndicat et la première société coopérative du territoire, Céran fonde en février 1947 un Comité de soutien de Pouvanaa, dont il devient le secrétaire extraordinairement actif et et1icace. Le mouvement populaire que le comité dirige est analogue au rassemblement gaulIiste en France, étant aussi fondé essentielIement sur la personnalité charismatique de son chef qui, à l'instar de son grand homologue français, possède la faculté de pouvoir toujours prononcer des discours qui émeuvent et stimulent. De même, s'il y a des contradictions entre les positions successives qu'il est amené à prendre, Pouvanaa ne s'en soucie pas plus que ne le fait de Gaulle et juge, comme lui, tout à tàit inutile et même gênant d'avoir une doctrine c()difiée ou un programme de parti bien défini. Mais il est, comme la majorité des Polynésiens, un protestant fervent et il s'inspire de la Bible, qui est le seul livre en tahitien, pour analyser et résoudre les problèmes sociaux, économiques et politiques. Des métaphores et paraboles bibliques tèmt également partie intégrante de la rhétorique extrêmement impressionnante et séduisante de Pouvanaa. Ravis d'avoir pour la première fois un défenseur qui parle leur langue et les comprend, les Tahitiens d'abord, les Polynésiens des autres îles ensuite, l'écoutent, le consultent sur tous leurs problèmes, même les plus intimes, et le suivent avec un enthousiasme qu'aucun autre homme pol itique, chef trad itionnel ou gouverneur n'a jamais réussi à susciter. Ceci justitie parfaitement le nom de metua, père, par lequel tous ses tidèles le désignent. L'administration, dont la rigidité n'a en rien diminué à la tin de la guerre, même après le remplacement du colonel OrselIi au poste de gouverneur par un fonctionnaire civil, s'inquiète de plus en plus du succès de Pouvanaa. Il faut dire aussi qu'elIe ne fait rien pour éviter une critique justifiée. Par exemple, en avril 1947, le secrétaire général Lestrade, arrivé au terme de son séjour, décide de rentrer en France en passant par les EtatsUnis. Sa femme ne fait aucun secret du motif cie ce choix inhabituel d'itinéraire: son mari et elle en profiteront pour s'acheter une voiture américaine et un manteau cie fourrure. L'Union des volontaires et le Comité Pouvanaa protestent vigoureusement. Comment le secrétaire général a-t-il pu obtenir les milliers de dolIars nécessaires pour ce voyage et ces achats? 17

Il est interdit d'octroyer des dollars à des particuliers et même d'en posséder! Or, il s'avère qu'une des charges du secrétaire général Lestrade a justement été le service des échanges commerciaux et du contrÔle des changes. Une délégation pouvaniste demande des explications au gouverneur par intérim, Jean Haumant, qui essaie de les amadouer. L'Union des volontaires décide alors d'empêcher le départ du secrétaire général et de sa femme, qui seront finalement obligés de rendre leurs devises (il s'agit de 7 500 dollars) et de rentrer par la Nouvelle-Zélande. Sur ces entrefaites, arrive un inspecteur général des colonies, Lassalle-Séré, qui trouve le gouverneur par intérim trop mou. On est à l'époque - il faut bien s'en souvenir - où les troupes françaises viennent de massacrer 89 000 Malgaches (pour s'en tenir au chiffre établi par la commission d'enquête de l' Assemblée nationale), parce qu'ils avaient manifesté en faveur de l'indépendance. Lassalle-Séré trouve le moment très propice pour sévir contre les pouvanistes et les volontaires polynésiens, lorsque ceux-ci organisent une manifestation dans le port de Papeete, le 22 juin 1947, quand le paquebot mixte Ville d'Amiens arrive avec trois nouveaux fonctionnaires métropolitains, venus prendre des postes convoités par les anciens combattants. Les manifestants sont si nombreux et ils érigent des barricades si importantes que la pol ice n'ose pas intervenir. AussitÔt que le navire accoste, leurs chefs parviennent donc sans difficulté à occuper la passerelle, d'où ils haranguent la foule. Les plus éloquents et les plus applaudis de ces orateurs sont Pouvanaa et Céran. Lassalle-Séré a soigneusement préparé son scénario et oblige le gouverneur p. i. à l'exécuter. Le départ du bateau est simulé. Une vedette de la Marine cherche en rade les trois fonctionnaires et les débarque secrètement loin de Papeete. Mais ceci n'est que le prélude d'un coup de théatre qui intervient une semaine plus tard. Subitement, l'état de siège est proclamé le 30 juin et des pelotons de soldats de la compagnie d'infanterie coloniale arrêtent au milieu de la nuit les 34 dirigeants de l'Union des volontaires et du Comité Pouvanaa, ainsi que le metua lui-même. Le procureur, chef de la justice territoriale, leur déclare qu'aucun avocat ne veut prendre en charge leur défense et, par conséquent, leur détention se prolonge pendant plusieurs mois. La vieille prison où ils sont enfermés est trop petite, trop chaude et trop sale pour accommoder un tel nombre de personnes, de sorte que beaucoup d'entre eux finissent par avoir des ennuis de santé. Malheureusement, le nouveau 18

gouverneur, un Corse ayant servi longuement en Afrique, Pierre Maestracci, qui remplace Haumant le 12 août, a la même mentalité atroce que Lassalle-Séré, rentré à Paris à la même époque, car il répondra, lorsque le médecin de la prison lui demande la permission de transférer à l'hôpital le détenu le plus gravement malade: «Il ne sortira de prison que les pieds devant!» Le procès des détenus, totalement épuisés, aura finalement lieu le 18 novembre. L'entrée du Palais de Justice est barrée par la police et la gendarmerie, et seules peuvent assister aux séances les personnes munies d'un laisser-passer délivré par le chef de cabinet du gouverneur. A l'étonnement des accusés, leur manifestation sur le quai est qualifiée par le procureur de «complot contre la sûreté de l'Etat». Ceci s'avère cependant impossible à prouver, surtout que presque tous les témoins, qu'ils soient à charge ou à décharge, font des dépositions favorables aux accusés. Le jury, bien que sélectionné, comme d 'habitude, par le procureur, est très désemparé et finit par conclure, à une majorité d'une voix, à l'innocence des prétendus comploteurs. En foi de quoi, le président de la Cour d'assises proclame juste avant minuit, le 25 novembre, un non-lieu général. Le prestige de Pouvanaa atteint un nouveau sommet quand il présente sa candidature à la députation, lors des élections législatives du 23 octobre 1949, et obtient deux fois plus de voix que son rival principal, un vénérable pasteur métropolitain, jouissant pourtant d'une grande popularité. Céran estime, avec raison, qu'il est temps de fonder un parti politique sur le modèle métropolitain, ce qui est fait le 17 novembre. Le nom choisi, inspiré par ceux des partis pro-indépendants dans les colonies africaines, est Rassemblement démocratique des populations tahitiennes (R.D.P.T.), bien qu'il ait été plus logique d'appeler les populations polynésiennes, étant donné qu'il y a autant de membres du parti dans les autres îles qu'à Tahiti. Comme il se doit, les dirigeants du nouveau parti adoptent un programme clairement défini, dont le but est de remplacer le vieux système colonial, en vigueur depuis 1885, par un système de gouvernement donnant plein pouvoir de gérer les affaires locales à l'impuissante Assemblée polynésienne créée en 1945, en même temps que celles des autres colonies, par le général de Gaulle, conformément à son fameux discours de Brazzaville. Avec l'adoption d'un tel statut d'autonomie interne, les domaines réservés à la France seraient seulement la Justice, la Défense et les Affaires étrangères. Quant au gouverneur, il ne devrait plus 19

être un agent politique du gouvernement métropolitain, malS jouer le rt)le d'ambassadeur. Ces réformes proposées par le R.D.P.T. plaisent tellement aux électeurs locaux que, lors du renouvellement de l'Assemblée nationale, le 2 septembre 1951, Pouvanaa est réélu député, avec deux fois plus de voix que celles obtenues par tous les autres candidats réunis. Encore plus significative est la victoire remportée par son parti aux élections territoriales le 18 janvier 1953, puisque sur les 25 conseillers élus, 17 représentent le R.D.P.T. Par conséquent, Céran-Jérusalémy est immédiatement élu prési-

dent de II Assemblée. mais il démissionne vers la tin de l'année
pour devenir conseiller de la Polynésie dans la nouvelle Assemblée de I'U nion française. Par coïncidence, le Conseil de la République, comme s'appelle encore à cette époque l'assemblée supérieure qui deviendra, en 1959, le Sénat, est renouvelé deux mois après ces élections territoriales. C'est donc l'occasion parfaite pour la nouvelle majorité pouvaniste de remplacer leur ennemi Lassalle-Séré - qui avait été élu conseiller par tricherie en 1949 - par un des rares collaborateurs métropolitains de Pouvanaa. le médecin Jean Florisson. Ces succès restent cependant aléatoires pour la raison agaçante que le député Pouvanaa n'a aucune chance au Palais Bourbon d'obtenir la réforme du statut qu'il réclame au nom de son parti. Même quand il s'ail ie aux autres députés des territoires et départements d 'outre-mer, puisque le groupe ainsi constitué ne comprend que 17 députés, alors que le nombre de députés métropolitains, qui ne s'intéressent qu'aux problèmes de leurs propres partis et électeurs, s'élève à 465. Cette situation fâcheuse reste naturellement inchangée après le renouvellement de l'Assemblée nationale et la réélection de Pouvanaa le 29 janvier 1956. Quant aux conseillers territoriaux, ils sont encore plus incapahles d' intluencer le gouvernement central en raison de leurs pouvoirs restreints. qui se limitent essentiellement à discuter et moditïer le budget annuel proposé par l'administration. Et encore faut-il dans ce cas qu'il y ait de l'argent dans la caisse dont l'approvisionnement dépend en grande partie du bon vouloir du gouvernement métropolitain. Dans ces circonstances, il ne reste qu'un seul espoir, que les inquiétudes et les impatiences analogues, causées par ce vieux système colonial périmé, deviennent suftïsamment fortes partout dans les territoires et départements d'outre-mer pour que Paris soit contraint d'agir. C'est ce qui se produit enfin le 23 juin 1956, quand l'Assemblée nationale vote 20

la fameuse «loi-cadre» de Gaston Defferre, François Mitterand et Houphouet-Boigny, «autorisant le gouvernement à mettre en oeuvre les réformes et à prendre les mesures propres à assurer l'évolution des territoires relevant du ministère de la France d'outre-mer.» Pour une raison inexpliquée, cette loi libérale n'a cependant pas encore été promulguée dans les Etablissements français de l'Océanie, lors de la visite amicale du général de Gaulle, qui critique à plusieurs reprises cette négligence. Sans pour autant vouloir recevoir Pouvanaa et les dirigeants de son parti R.D.P.T., qu'il estime, selon une déclaration confidentielle faite par son compagnon Roger Frey, «trop révolutionnaire». Ce n'est que le 22 juillet 1957 que finalement est appliquée la loi-cadre du 23 juin 1956, destinée à mettre en place un nouveau cadre administratif - d'où son nom - permettant enfin aux Polynésiens de gérer leurs propres affaires. Mais en réalité, le seul changement apporté au statut est que les décisions de l'Assemblée territoriale seront désormais exécutées par un Conseil de gouvernement de cinq ministres élus, selon le système parlementaire classique, par la majorité. Malheureusement, cette réforme apparemment démocratique comporte une restriction très grave, car le chef de ce Conseil de gouvernement et le chef du territoire doivent être la même personne: le gouverneur nommé par le pouvoir central. «Afin de cl..:tîer aux hommes les plus qualifiés le pouvoir d'appliquer cette réforme libérale», - pour citer la déclaration du gouverneur Toby - des élections territoriales ont lieu le 3 novembre 1957. Malgré une propagande intense, organisée par les commerçants et autres colons métropolitains, tendant à dépeindre Pouvanaa comme un sauvage fantasque, tous les 17 conseillers du R.D.P.T. sont réélus et le parti reste donc majoritaire, malgré l'augmentation du nombre des sièges à trente, dont les cinq nouveaux sont attribués à des hommes des îles éloignées, ayant créé leurs propres petits partis locaux. Pour la première fois, Pouvanaa, toujours député, juge utile de se faire élire conseiller territorial, en tête de liste de son parti. Ce qui ne l'empêche pas d'occuper par la suite le poste le plus important après celui du gouverneur: vice-président dans le nouveau Conseil de gouvernement, ainsi que ministre de l'Intérieur. Pour marquer cette étape historique dans l'évolution politique de la colonie, son nom, Etablissements français de l'Océanie, est changé. Désormais, elle s'appellera Polynésie française. 21

Pouvanaa porte toujours un casque colonial, ce qui est très symbolique.

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3 IMPOT EGALE IMPOSTURE

Les pires craintes des colons sont immédiatement réalisées puisque, en sa qualité de ministre de l'Intérieur, Pouvanaa procède au début de 1958, à l'examen d'un grand nombre de transactions immobilières, qu'il suspecte d'être frauduleuses et de caractère spéculatif. Peu de temps après, le groupe du R.D.P. T., majoritaire à l'Assemblée territoriale dont Céran vient d'être élu président, prend une décision encore plus choquante pour leurs adversaires: les habitants de la Polynésie française devront désormais payer un impôt sur le revenu. A vrai dire, ils n'ont pas été totalement exemptés de payer un tribut puisqu'il existe depuis longtemps dans le territoire un impôt indirect, sous forme de droits de douane, même assez élevés pour certains produits de luxe. Mais le R.D.P.T. considère avec beaucoup de raison que ces impôts indirects frappent surtout les moins fortunés, essentiellement les Polynésiens. En outre, les revenus du territoire sont insuffisants et une imposition plus lourde est inévitable. Le barême de ce nouvel impôt fixé par l'Assemblée territoriale est très raisonnable. Pour commencer, ceux qui gagnent moins de 100 000 francs Pacifique, ou CFP, (550 000 anciens francs) par an ne paieront pas du tout d'impôt. Pour les autres, le pourcentage à payer augmentera lentement, jusqu'à un maximum de 20 %, lorsque le revenu annuel dépassera deux millions CFP. Une autre disposition très avantageuse est que des dégrèvements considérables sont consentis aux contribuables ayant plusieurs enfants, parents ou autres personnes à charge. Les quelques centaines de personnes, presque tous des métropolitains, des demis ou des Chinois, touchés par cet impôt, sont néanmoins outrés et décident de faire obstacle. 23

Le plus puissant et intluent d'entre eux est le jeune avocat Rudy Bambridge, dont l'arrière-grand-père était un menuisier anglais. Son père, Tony Bambridge, ancien combattant de la première guerre mondiale, est entièrement de langue et de culture française. Il a fait fortune comme commerçant et propriétaire d'une douzaine de cinémas et il a été localement le politicien le plus intluent entre les deux guerres. Membre fondateur du comité de la France libre, il a continué à soutenir le général de Gaulle, tandis que son tils ne s'est décidé à suivre son exemple qu'à l'âge de trente ans, lorsqu'il fut soumis à une pression insolite qu'il dénoncera tinalement dans une interview publiée dans le Journal de Tahiti, le 8 octobre 1974, sous l'excellent titre: RUDY BAMBRIDGE, POLITICIEN MALGRE LUI. Voici ce passage révélateur des pressions politiques constamment exercées par les représentants de l'Etat: «M. Petitbon qui était gouverneur m'avait persuadé de me lancer dans la politique, de contrer ce courant séparatiste. Car à l'époque, il n' y avait rien en face du R.D. P. T. Je n'étais pas très emballé par cette idée surprenante mais le gouverneur est parvenu à me convaincre qu'il fallait faire quelque chose. J'ai donc implanté des sections U.D.S.R., à l'époque c'était un parti de bon ton, et me voilà parti contre Pouvanaa. C était présomptueux de ma part mais aux élections du 29 janvier 1956, j'ai obtenu 45 % des voix contre Pouvanaa. C'était très bon car à ce moment, Pouvanaa était au faîte de sa puissance, c'était le bon dieu.» S'alliant à la suite avec le maire de Papeete, Alfred Paroi, Rudy réussit, le 3 novembre 1957, à être élu conseiller de l'Assemblée territoriale, où leur parti, l 'U nion tahitienne, occupe désormais neuf sièges. Pour balayer les pouvanistes, les Bambridge, père et fils, sollicitent, en mars 1958, l'aide du parti gaulliste national, qui s'appelle alors, assez curieusement, Centre national des républicains sociaux, dont le secrétaire général, Roger Frey, originaire de l'autre colonie française du Pacitique, la Nouvelle-Calédonie, est un vieil ami de Tony Bambridge. Frey lui envoie immédiatement son collaborateur principal, également originaire de Nouméa. Son nom singulier, André Rives-Henrys de Lavayesse, a connu par la suite une certaine notoriété, d'abord lorsqu'en 1968 il a été élu député U.D.R. du 1ge arrondissement de Paris, mais surtout en 1971 quand, étant président-directeurgénéral de la société La Garantie foncière, il a été condamné pour dél it d'escroquerie, abus de contiance et usage irrégul ier de son titre de parlementaire.
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Il Ya aussi toute raison de croire que c'est Roger Frey qui réussit à remplacer le gouverneur Toby, qui passe la plupart de son temps dans les restaurants, les cinémas, les bars et boites de nuit de Papeete, par un fonctionnaire assidu à sa tâche. Il se nomme Camille Bailly et a déjà une longue carrière coloniale, ayant été administrateur en Indochine de 1929 à 1949, ensuite gouverneur au Sénégal,au Soudan et en Côte d'Ivoire et finalement secrétaire général à Madagascar. Sous l'impulsion de Rives-Henrys, qui arrive au même moment que ce nouveau chef du territoire, des réunions politiques sont organisées dans les cinémas de la famille Bambridge, au cours desquelles il critique sévèrement Pouvanaa et les autres dirigeants du R.D.P.T. pour leurs «agissements séparatistes et révolutionnaires». Chaque fois, il propose également la création d'un nouveau parti archi-gaulliste et convoque pour terminer les adversaires les plus acharnés de Pouvanaa à une réunion préparatoire, le 17 avril, dont voici le procès-verbal: «Après un exposé de la situation politique, présenté par M. Rives-Henrys, un large débat s'institue. Il est mis en évidence les caractères suivants de la situation politique: 1. Régime d'autocratie et de dictature, instauré par les dirigeants du R.D.P. T. Ce parti détient aujourd 'hui tous les leviers de commande et en profite pour faire du favoritisme et du népotisme une institution. De même, il exerce sa vindicte contre tous ceux qui n'admettent pas sa politique. 2. Attitude nettement antifrançaise du R.D.P.T. 3. Accumulation des erreurs dans la conduite des affaires du pays et qui en compromettent l'avenir. Les délégués conviennent en conséquence de la nécessité de s'unir en une seule organisation, qui se nommera UNION TAHITIENNE DEMOCRATIQUE et dont la charte consiste à : a) défendre tous les droits de l 'homme et du citoyen dans le cadre de la constitution de la République française, b) coordonner tous les efforts, en vue de maintenir et consol ider la présence française dans la Pol ynésie française, c) lutter contre toutes les organisations et tous les partisans de régime d'autocratie et de despotisme, d) étudier toutes questions importantes d'ordre administratif, économique, financier, culturel et social, intéressant le territoire et présenter au gouvernement et aux corps élus les voeux et suggestions à cet égard.» 25

C'est naturellement Rudy Bambridge qui est nommé président de ce nouveau parti, mais le membre le plus puissant du comité directeur est le commerçant Alfred Poroi, qui s'occupe si bien des affaires communales de Papeete qu'il a été régulièrement réélu maire depuis 1945. Avec une parfaite logique, le secrétaire général est le seul métropolitain qui a été élu conseiller territorial aux récentes élections. Il s'appelle Frantz Vanizette et c'est comme sous-ofticier sur un bateau de la «Royale» qu'il est arrivé à Tahiti en 1947, à l'âge de 20 ans. Il a formé le syndicat des

marins polynésiens et organisé des cours d I entraînement, des
clubs et des' matchs de football avec ses nouveaux amis locaux, avant d'être nommé directeur de la première Caisse de compensation des prestations familiales du territoire. Tous les commerçants et entrepreneurs sont vite convaincus par ces manifestations et par les déclarations des dirigeants de ce nouveau parti que c'est un acte de patriotisme de refuser ce nouvel impÔt. La plupart participe donc à l'attaque, lancée par RivesHenrys contre les conseillers du R.D.P.T. lors de la séance hebdomadaire de l'Assemblée, le 29 avril. Les assaillants «patriotes» possèdent des arguments solides: plusieurs camions chargés de cailloux et un énorme bulldozer tout à fait capable de démolir le vieux bâtiment délabré sur le quai des paquebots, où la Douane occupe le rez-de-chaussée et où les conseillers siègent à l'étage supérieur dans une salle exigüe et inconfortable. Les gendarmes, les soldats et les marins métropolitains, envoyés tardivement pour protéger les conseillers, sont vite dispersés et ne semblent pas très pressés de se regrouper. Heureusement, la salle de délibération ne possède qu'un seul accès, un escalier extérieur étroit et raide, ce qui permet aux agents de police polynésiens qui, depuis le début de la séance y ont pris place, de barrer assez facilement le passage aux manifestants. Ceux-ci changent alors de tactique. Ils envoient une délégation, composée de quatre commerçants, accompagnés du capitaine de la compagnie d' intànterie coloniale, pour négocier avec les conseillers du R.D.P.T. Les parlementaires obtiennent la permission de pénétrer dans la salle de délibération, où leur porte-parole prononce tout de suite cette menace: «Si vous êtes prêts à discuter du retrait de l'impÔt, nous allons dire à la foule de se disperser. Mais si vous continuez à vous entêter, elle va vous faire courir de gros risques.» Ceci déplaît à un tel point au président de l'Assemblée, Céran-J érusalemy, qu'il prie instamment les intrus de quitter la 26

salle. Aussitôt que les manifestants voient leurs négociateurs redescendre l'escalier précipitamment, ils commencent à jeter des pierres sur le bâtiment, faisant voler les fenêtres en éclats. Ensuite, ils lancent aussi des bombes Molotov, comme on appelle à cette époque les bouteilles rempl ies d'essence avec des mèches allumées, mais la plupart s'éteignent avant que la bouteille n'explose. Pouvanaa essaie de prendre la parole à une fenêtre, mais il est hué. Les forces armées n'interviennent que très mollement et ne procèdent à aucune arrestation. Espérant qu'une démarche auprès du gouverneur Bailly aura plus de succès, les manifestants finissent par se diriger vers sa résidence. Trouvant les grilles fermées et cadenassées, leur bulldozer entre en action et les enfonce. Aux cris de «Vive la France» et «Supprimez l'impôt», ils envahissent les jardins et le rez-de-chaussée de la résidence, où le gouverneur les écoute aimablement et promet d'intervenir en leur faveur le lendemain. Les manifestants se dispersent lentement. Plus tard dans la soirée, la maison de Pouvanaa, que les forces de l'ordre ont négligée de protéger, est attaquée à coups de cailloux par une foule excitée. Pendant la nuit, des renforts importants des partisans de Pouvanaa commencent à arriver en provenance des districts de la côte sud de Tahiti et de la presqu'île de Taiarapu et ils s'installent dans le parc entourant la résidence du gouverneur. Au matin du 30 avril, ils sont aussi nombreux que les adversaires de l'impôt, c'est-à-dire environ sept cents, et leur nombre augmente sans cesse. Dans les deux camps on voit beaucoup d 'hommes armés de matraques et de fusils. Un affrontement semble donc inévitable. Bien qu'il ait servi longtemps en Indochine et en Afrique, le gouverneur Bailly est avant tout un bureaucrate accompli, exclusivement habitué aux batailles d'encriers. Par conséquent, le lendemain tout ce qu'il trouve comme solution à cette crise grave, est la diffusion d'un communiqué ainsi rédigé: «Une manifestation non autorisée ayant eu lieu hier à Papeete, le gouverneur, chef du territoire, déplore que des scènes de désordre aient pu se produire. AU NOM DE LA FRANCE dont il est le représentant, il appelle la population au respect de l'ordre et de la loi.» Malheureusement, en France, l'autorité fait également défaut. Le drame algérien s'est déjà transformé en crise nationale aux dimensions tragiques. Le nouveau gouvernement de ptlimlin est déjà démisionnaire et les ministères sont préoccupés par des 27

problèmes autrement importants qu'une petite manifestation à Tahiti qui, vue de Paris, d'après les nombreux télégrammes reçus de ces mêmes manifestants, semble avant tout être de caractère patriotique. Quant aux possibilités d'envoyer des renforts en troupes ou gendarmes, provenant de métropole ou de NouvelleCalédonie, elles sont inexistantes, en raison de la rareté et de la lenteur des communications. Le gouverneur qui, entre-temps, s'est fait vertement sermonner par les dirigeants des troupes anti-impôt, en est bien conscient ce matin du 30 avril. C'est pourquoi il s Ienferme avec Pouvanaa et les autres ministres du Conseil de gouvernement pour essayer de trouver une solution. Quand il apparaît entÏn sur le perron de la résidence, c'est pour annoncer que le Conseil a cédé aux demandes des manifestants. Ceux-ci sont aussi surpris par cette nouvelle que les pouvanistes. En réalité, le Conseil a seulement déciclé «étant donné les circonstances, de proposer aux membres cle l'Assemblée cle suspendre l'application de cet impôt.» Il reste cloneun obstacle de taille. Si l'Assemblée ne veut pas céder, la fureur des manifestants va se déchaîner à nouveau. Mais comment la persuader d'aller plus loin et cl'abroger complètement

la clélibération sur l'impôt votée en février? Il s I agit alors d I un
problème de procédure, terrain où le gouverneur est plus doué pour faire une intervention décisive que clans celui de l'ordre public. Il possède aussi l'atout appréciable que clans cette atmosphère d'émeute, la majorité R.D.P.T. persiste à vouloir montrer sa clésapprobation en ne prenant plus part au vote de l'Assemblée. Habilement, le gouverneur se rend pour la première fois à l'Assemblée territoriale et présente, comme c'est son droit, un projet de délibération où il n'est plus question cle suspendre la loi odieuse sur l'impôt, mais de l'abroger. Triomphalement, les clouze conseillers de la minorité adoptent avec empressement cette proposition, qui ne vient donc pas du Conseil de gouvernement mais clugouverneur. Les émeutiers victorieux de RivesHenrys quittent tranquillement l'Assemblée en chantant la Marseillaise, sans queles genclarmes essaient d'arrêter même les plus agressifs d'entre eùx, qui avaient lancé des cailloux et des bombes Molotov. La plupart des conseillers du R.D.P.T. continuent à être si écoeurés de toutes ces impostures qu'ils ne participent plus aux travaux de l'Assemblée et, pour la même raison, Céran démissionne le 27 mai clu poste de président. Il est remplacé par un 28

conseiller U.T.D., Georges Leboucher, un demi qui est greffier de métier. Ceci permet aussi aux conseillers ~rudimentaires» comme les pouvanistes appellent les partisans de Rudy Bambridge - de remplacer, lors du renouvellement du Conseil de la République, le 8juin 1958, le docteur Jean Florisson par l'avocat Gérald Coppenrath, l'un des dirigeants du parti de l'Union tahitienne démocratique, créée par l'instigateur des émeutes, Rives-Henrys. Tout comme Rudy Bambridge et Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy, Gérald Coppenrath est totalement de culture française. Il descend d'un homme d'affaires allemand très entreprenant, qui s'est installé en 1877 à Tahiti, où il a vite fait fortune comme commerçant, banquier et armateur. De son union avec une fille Bambridge, sont nés douze enfants et de nombreux petits-enfants. Gérald est l'un de ceux-ci, ainsi que son frère Michel, devenu prêtre et, finalement, archévêque de la Polynésie française.

Le maire de Papeete, Alfred Poroi, et le conseiller territorial Rudy Bambridge 29

L'attaque des anti-pouvanistes contre l'Assemblée territoriale le 29 avril 1958. 30

4 LA DEGAULLONISATION DE LA POLYNESIE

Un mois plus tard, l'insurrection en Algérie porte au pouvoir le fidèle et vieil ami du peuple polynésien, le général de Gaulle. Pouvanaa est autant, sinon encore plus heureux que ses adversaires de l'Union tahitienne démocratique, créée par RivesHenrys, car il est persuadé que le nouveau chef du gouvernement français sera d'accord pour venir personnellement remettre de l'ordre également à Tahiti. Il reste trop de problèmes pour de Gaulle, aussi bien en Algérie que dans l 'hexagone, pour qu'il puisse accéder à cette demande, mais par chance, il prend une autre initiative, apparemment très avantageuse pour le peuple polynésien. Aussitôt installé à l'hôtel Matignon, il annonce qu'il va offrir par un référendum - déjà le 28 septembre 1958 - à tous les peuples des territoires d'outre-mer, une plus grande liberté, allant jusqu'à l'indépendance. Dès le début du mois de septembre, cet APPEL AU BON SENS, spécifiant les termes et les conditions de cette consultation, est publié dans les journaux locaux et diffusé par RadioTahiti:
Nous sommes dans l'ère des grands ensembles économiques et politiques, et le nationalisme étriqué est aujourd 'hui une absurdité. Pis, le nationalisme ainsi compris expose inéluctablement ceux qui croient en jouir, ou qui réussiraient pour un temps à en bénéficier, aux dangers mortels de la conquête et de l'absorption «par les pays qui vont chez les autres». La France vous offre d'entrer en toute souveraineté, gérant vous-mêmes vos propres affaires, dans un grand ensemble qui sera une communautéfraterneUe. Vous êtes libres de choisir et vous, le peuple, vous exprimerez librement votre choix. 31

Si vous dites OUI au référendum, la France comprendra que vous acceptez dl>faire route avec elle, pour le meilleur et pour le pire. Vous déterminerez vous-mêmes laforme de votre indépendance à l'intérieur de cette communauté fraternelle et française. Si vous dites NON, la France saura que vous avez choisi de voler de vos propres ailes et elle ne vous retiendra pas. Elle vous souhaitera bonne chance et vous laissera vivre votre vie en cessant complètement de vous aider matériellement et moralement, puisque vous vous serez estimés capables, comme de grands garçons, de gagner votre pain tout seuls. Ce sera alors la sécession. Celli dit, je suis certain de votre réponse et j'attends de vous tous les OUI qui seront les briques de l'édifice que nous construirons ensemhle. Général de Gaulle, président du Conseil

Bien que le général exhorte les électeurs à voter OUI et menace de supprimer immédiatement toute aide de la métropole, s'ils ne le font pas, un choix réel existe assurément. Avec le souvenir des émeutes d'avril encore présent à l'esprit, Pouvanaa opte pour la seule solution qui le mette définitivement à l'abri des machinations des fonctionnaires et commerçants métropolitains, c'est-à-dire j'indépendance, en préconisant le NON. Par contre, son collaborateur le plus proche, Jean-Baptiste Céran-Jérusalémy, pense qu'il sera plus facile d'atteindre ce but par étapes et il prêche pour le OUI, suivant ainsi l'exemple de toutes les colonies afrÏl.:aines - sauf la Guinée - qui effectivement obtiendront j'indépendance deux ans plus tard. L'un et l'autre sont soutenus par de nombreux chefs des sections tahitiennes du R.D.P.T., qui finit par se scinder en deux groupes rivaux. Malgré cette dissidence au plus haut niveau du parti, tout fait croire que Pouvanaa triomphera - à condition, bien sûr, qu'il parvienne à se faire entendre, non seulement des 37000 habitants de Tahiti, mais également de ceux, aussi nombreux, des autres îles, soumis à la pression des administrateurs, missionnaires et colons français, qui vivent parmi eux et sont naturellement tous favorables au système colonial. La meilleure manière de se faire une idée exacte du problème que représente la grande dispersion des îles consiste à mettre la carte de la Polynésie française sur celle de l'Europe. En plaçant Papeete sur Paris, les îles Marquises se trouvent dans les environs d'Oslo, les îles Australes autour de Malte et de la Sicile, les îles Sous-le-Vent en Irlande, les Tuamotu en Allemagne et en Pologne et les îles Mangareva (ou Gambier) 32

sur les bords de la mer Noire. Les bateaux qui relient Tahiti à cette multitude d'îles prennent, par conséquent, des semaines et des mois pour faire le tour de chaque archipel. C'est pourquoi l'unique moyen sûr et rapide pour Pouvanaa de toucher les habitants de ces îles éloignées est de s'adresser à eux sur les ondes de Radio-Tahiti. Mais cette station appartient à l'Etat et le gouverneur Bailly refuse tout net d'accorder le moindre temps à Pouvanaa, bien qu'il soit député, vice-président du Conseil de gouvernement et conseiller territorial. A sa grande consternation, il reçoit un refus encore plus infâme lorsqu'il sollicite l'autorisation de s'embarquer sur le bateau administratif rapide, dont on vient d'annoncer le départ pour les îles Tuamotu et les Marquises. On lui répond que, par une coïncidence malencontreuse ce bateau doit, à ce moment précis, monter sur cale pour subir des réparations de longue durée. Suivant cet exemple venant de haut, les propriétaires de plusieurs goélettes de commerce, grâce auxquelles il pourrait visiter au moins les autres îles de la Société, prétendent qu'il n'y a plus de place à bord. En même temps, les magistrats inscrivent sur les listes électorales des métropolitains, seulement de passage à Tahiti comme touristes ou pour y faire des affaires, et même les passagers et les membres d'équipage d'un navire des Messageries Maritimes faisant, par chance, une courte escale à Papeete à ce moment. C'est ainsi que, d'une manière apparemment juste et correcte - si on ne connaît que le nombre de voix déposées dans les urnes Pouvanaa perd le référendum du 28 septembre 1958, dont le résultat donne 64,4 % au OUI et 35,6 % au NON. Rien ne prouve que le général de Gaulle ait ordonné cette politique d'obstruction plus ou moins masquée à l'encontre de Pouvanaa pendant la campagne référendaire. Elle est certainement, avant tout, l'oeuvre de Rives-Henrys. Mais la punition exemplaire infligée à Sékou Touré, en Guinée, qui a commis le même crime de faire campagne pour le NON - et, de surcroît, d'en sortir victorieux - démontre clairement que de Gaulle est furieux contre ceux qui n'ont pas voulu respecter le scénario qu'il avait établi pour sa politique de décolonisation. Il y a donc toute raison de croire qu'il a au moins approuvé les représailles dont Pouvanaa sera la victime. A l'instar de ce qui s'est passé pendant les émeutes des 29 et 30 avril, les adversaires et les partisans de Pouvanaa se sont retrouvés face à face à Papeete pendant la campagne référendaire. 33

De même que cinq mois auparavant, beaucoup d 'hommes dans les deux camps sont armés de fusils, de revolvers, de matraques et de javelots. Les adversaires de Pouvanaa, toujours inférieurs en nombre, compensent une fois de plus ce désavantage par le puissant bulldozer et les gros camions dont ils disposent. Après quelques bagarres pendant les premiers jours qui suivent le référendum, tout a l'air de se calmer, lorsque le 8 octobre un premier coup est porté contre Pouvanaa. Son auteur est le gouverneur Bailly, qui dissout le Conseil de gouvernement et fait confisquer la voiture de service du vice-président, qui ne pourra donc plus se déplacer qu'avec difficulté et lenteur. Devant les rumeurs de plus en plus alarmantes «qu'on va en finir une fois pour toutes avec Pouvanaa», celui-ci se barricade avec quelques douzaines de partisans dans sa maison à deux étages dans le faubourg à l'est de Papeete, Manuhoe. Ces bruits confus se confirment lorsque, le matin du Il octobre, sa maison est encerclée par une douzaine de gendarmes et une cinquantaine . de marins et de soldats, ayant à leur tête le capitaine de la gendarmerie, le commandant de la marine, le capitaine de la compagnie d'infanterie coloniale, le chef de la Sûreté et un magistrat. Installés en observateurs dans un jardin voisin, nous avons été extrêmement étonnés d'entendre le capitaine de la gendarmerie sommer le député de se rendre. Après une courte attente, Pouvanaa, habillé en complet et cravate, avec son insigne de député au revers de la veste, ouvre tranquillement la porte et sort. Il est immédiatement encadré par les gendarmes et conduit dans la voiture cellulaire au commissariat. Soixante-sept autres personnes se trouvent dans la maison ou dans la cour. Treize sont inculpées et écrouées. Toute l'opération a duré moins d'une heure. En sa qualité de député, Pouvanaa ne peut pas être arrêté sauf en cas de f1agrant délit. Ceci est donc le motif de l'inculpation qui lui est notifiée au commissariat. Puisqu'il a été arrêté au moment où il est sorti de sa maison, sans arme et de son propre gré, le f1agrant délit ne semble pas très évident. La seule explication de ce mystère est fournie par Radio-Tahiti, qui annonce qu'il Ya eu, pendant la nuit, trois tentatives d'incendie dans la ville, heureusement fort maladroites. Dans le cas le plus grave, «deux bouteilles d'essence entourées de chiffons» ont été jetées sur la véranda du domicile de l'ancien commandant du Bataillon du Pacifique, Robert Hervé, provoquant un feu minime 34

qu'il a vite maîtrisé. La seconde tentative a eu lieu à l'entrée d'un magasin appartenant à un Chinois, qui a facilement pu ramasser la seule bouteille déposée en cachette, ne causant ainsi aucun dégât. Enfin, on a aussi trouvé le matin, dans un entrepôt de bois, un cocktail Molotov identique, qui s'était éteinte de lui-même. Toujours selon Radio-Tahiti, Pouvanaa serait l'instigateur de ces actes criminels. Bien que le gouverneur Bailly ait finalement réussi à supprimer Pouvanaa, il est remplacé le 23 octobre par un ex-colonel parachutiste, nommé Pierre Sicaud, jugé évidemment plus capable de barrer la route aux pouvanistes, s'ils contre-attaquent, comme on peut s 'y attendre. Sûrs de son soutien, les conseillers anti-pouvanistes, ayant adhéré au parti U.T.D., proposent pendant la séance de l'Assemblée territoriale du 14 novembre 1958, un retour en arrière du statut. En face d'eux, ils ne trouvent personne pour les contredire, puisque la plupart de leurs collègues du R.D.P.T. sont arrêtés ou, dégoûtés, ils ne se sont pas présentés. La proposition faite par l'U. T.D. est chaleureusement accueillie par de Gaulle qui, immédiatement après avoir été élu président de la République, le 21 décembre 1958, impose un statut archaïque à la Polynésie, supprimant la fonction de viceprésident, ainsi que les fonctions ministérielles de tous les autres membres du Conseil de gouvernement, qui sera désormais, comme avant la loi-cadre, dirigé par le gouverneur, assisté du secrétaire général, qui pourrait être appelé vice-gouverneur. Afin de devenir définitivement majoritaires à l'Assemblée aux prochaines élections territoriales, les partisans de RivesHenrys essaient de s'assurer à nouveau le soutien des électeurs des îles éloignées, qui avaient voté OUI pendant le référendum; en les récompensant généreusement pour cette prise de position patriotique. Le nouveau journal ronéotypé, Les Nouvelles, fournit ces renseignements révélateurs sur le rôle décisif joué par Radio-Tahiti et par les commerçants de Papeete: «Cette initiative lancée au lendemain du référendum a obtenu un succès sans précédent dans l'histoire locale. Denrées, vêtements, obj ets utilitaires de toutes sortes et dons en espèces ont afflué pendant une semaine, à la station de Radio-Tahiti. La première phase terminée, c'est-à-dire le ramassage, il fallut s'attaquer à une tâche plus ardue: la répartition, qui entraîna un énorme inventaire, et par là même, une grande manutention. Les locaux de Radio-Tahiti étant trop petits, les marchandises furent transportées dans une vaste salle du collège 35

Paul Gauguin, et c'est là que jour après jour, les denrées étaient classées par catégorie et ensuite réparties le plus équitablement possible entre les bénéticiaires. Le premier acheminement eut lieu par la goélette administrative Tamara, qui quitta Papeete le 14 novembre 1958 pour les Tuamotu. Le patrouilleur Lotus livrera prochainement les marchandises destinées aux habitants des Marquises et des îles Australes. Voici quelques chiffres des résultats de cette belle collecte: 15506 boites de conserves diverses, 5 700 kilos de sucre, 5 600 kilos de farine, 8 sacs de riz, 1 caisse de haricots secs, 24 cartons de pâtes alimentaires, plus 288 paquets, 4 sacs et 10 cartons de café, 1 fût et 65 cartons de biscuits Arnotts, 50 cartons de bière, 38 dames-jeannes de 20 litres de vin, 80 caisses de savon, 15 fûts de 200 litres et 26 touques de pétrole, 2 caisses de chlorox, 3 500 paquets de cigarettes, de nombreuses chaussures, 24 caisses de marchandises diverses, 3 rouleaux de grillage et tïl de fer, 128 pelles, 120 pioches, 120 couteaux à débrousser, 48 pots de peinture, ainsi que plusieurs caisses de vêtements, tissus, jouets et bonbons. Bel exemple de solidarité spontanée qui apportera aux îles éloignées et aux districts les moins favorisés, un bien-être supplémentaire qui est en même temps le gage d'une communauté fraternelle.» Pendant tous ces événements, Pouvanaa reste enfermé dans une cellule à la caserne de la compagnie d'infanterie coloniale, où il attend péniblement pendant encore des mois l'ouverture du procès qui lui permettra entin de prouver son innocence et d'être acquitté. A ce propos, il est évident que le procureur laisse traîner l'affaire pour la simple raison que le juge d'instruction n'arrive pas à trouver des preuves solides de la culpabilité de Pouvanaa. Un autre aspect de cette affaire, encore plus antipathique, est que la levée de son immunité parlementaire n'a pas été prononcée. La conclusion qui s'impose avec toute la force de la logique est naturellement que la condition requise par la Constitution pour lever l'immunité parlementaire, c'est-à-dire le t1agrant délit, n'a pas été établ ie. Mais Sfil n ry a pas eu flagrant dél it, comment a-t-on pu, légalement, l'arrêter et le maintenir en prison? La gravité de ces entorses faites à la justice amène le député de Villeneuve à présenter à l'Assemblée nationale, le 22 juin 1959, cette proposition de résolution numéro 159 :

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EXPOSE DES MOTIFS
Mesdames, Messieurs, M. Pouvanaa Dopa, député de la Polynésie française est emprisonné à Papeete depuis octobre 1958. La procédure engagée contre lui s'appuie sur une inculpation de flagrant délit, outre qu'il ne semble pas que leflagrant délit soit véritablement établi, la procédure de jugement et les délais imposés dans un tel cas ne paraissent pas avoir été respectés par la juridiction locale. En conséquence une commission d'enquête parlementaire doit être constituée pour renseigner l'Assemblée sur les conditions dans lesquelles un de ses membres a pu être inculpé et se trouve hors d'état d'exercer son mandat. PROPOSITION DE RESOLUTION L'Assemblée Nationale, considérant l'article 6 de ses Règles provisoire, Décide la suspension des poursuites exercées contre M. Pouvanaa Dopa, député des Etablissements français de l'Océanie jusqu'à la clôture de la présente session ordinaire.

La proposition est adoptée à une forte majorité des députés et une commission d'enquête est aussitôt constituée. Mais lorsque celle-ci, après une longue enquête favorable à Pouvanaa, demande au Garde des Sceaux la suspension des poursuites injustifiées, il s 'y oppose par une lettre en date du 17 octobre 1959 et le procès contre Pouvanaa et ses co-inculpés s'ouvre deux jours plus tard au tribunal de Papeete, avec un jury composé exclusivement d 'hommes politiques hostiles à Pouvanaa et au parti R.D.P.T. Le seul fait indéniable dont le procureur accuse Pouvanaa est que les gendarmes, pendant leur perquisition de sa maison, après son arrestation, ont trouvé quatre carabines, un pistolet, une demi-douzaine de couteaux, une vingtaine de casse-tête et des bouteilles remplies d'essence. Pouvanaa et les autres accusés insistent sur le fait bien connu que tout le monde était armé à cet instant à Papeete et que les gendarmes auraient facilement pu trouver des arsenaux bien plus importants chez leurs adversaires, pour peu qu'ils se soient donné la peine d'y faire des perquisitions. Eux-mêmes ne se sont, du reste, jamais servi de ces armes guère efficaces, affirment-ils, et personne ne peut prouver le contraire. Quant aux cocktails Molotov, ils déclarent qu'ils les avaient préparés en vue d'une attaque imminente du bulldozer 37

dont le propriétaire avait menacé de se servir afin de démolir la maison du député. L'essentiel du réquisitoire du procureur concerne le rôle joué par Pouvanaa dans les trois tentatives d'incendie criminelles. Le moins qu'on puisse dire des dépositions et des témoignages qui se succèdent pendant deux jours, est qu'ils sont extrêmement confus et contradictoires. Le fait qu'il est nécessaire, comme d'habitude, de traduire sans cesse les dépositions, questions et réponses, du français en tahitien et vice versa, augmente considérablement la confusion. Plusieurs accusés se rétractent et beaucoup de témoins font ce genre de déclaration, reproduite dans le compte-rendu sténographique : «On m'a menotté et fermé portes et fenêtres. Je suis entré à six heures et demie du soir, le juge m'a frappé, poussé sur le mur, frappé avec une règle en métal sur la tête et m'a dit: le seul moyen pour sortir, c'est d'accuser Pouvanaa. Nous étions quarante inculpés, il en reste douze en prison, les autres sont devenus témoins, comment se fait-il qu'ils soient sortis ?» Tous les témoins à décharge sont d'accord sur un point important, à savoir que l 'homme qui a organisé la petite brigade d'incendiaires maladroits est un agent provocateur nommé Maruhi, à la solde des adversaires de Pouvanaa. Dès le début et jusqu'à la fin du procès, Pouvanaa continue à affirmer énergiquement qu'il est innocent et replace constamment les événements dans leur contexte politique, c'est-à-dire comme découlant de son option de faire voter NON au référendum. L'avocat qui assure sa défense, Me Richecoeur, répète dans sa dernière intervention qu'il s'agit, en effet, d'un procès politique, dont les charges reposent seulement sur les on-dit des témoins, n'ayant fourni aucune preuve incontestable. Quel est, du reste, le crime dont Pouvanaa est accusé, demande-t-il, étant donné que la ville de Papeete n'a pas été brûlée ni détruite. Pour terminer, il fait la révélation que Maruhi, qui a voulu, sans y réussir, mettre le feu à trois bâtiments, est un agent des Renseignements généraux. Le verdict est rendu le 21 octobre 1959, à 21 heures, après deux heures de délibération du jury. Pouvanaa est condamné à huit ans de réclusion, suivis de quinze ans d'interdiction de séjour dans son propre pays, et 36 000 francs d'amende pour complicité

de tentative de destruction d I édifices et détention sans autorisation d'armes et de munitions. De ses treize co-inculpés, détenus depuis un an, douze sont condamnés à des peines de réclusion ou

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de prison, allant de dix-huit mois à six ans, le dernier à trois ans avec sursis. Seul Pouvanaa s'est pourvu en cassation, mais le jugement est rapidement confirmé quelques mois plus tard. Il est donc et demeure encore aujourd 'hui, l'unique député français condamné pendant l'exercice de son mandat. Considérant que Pouvanaa a soixante-quatre ans, sa condamnation à huit ans de réclusion, suivie de quinze ans d' interdiction de séjour dans son pays, fait penser que ses adversaires ont enfin réussi à éliminer pour toujours le seul homme politique, capable de faire sortir la colonie de l'orbite française. Mais pour commencer, ceci s'avère en partie inexact, puisque les gardiens polynésiens de la prison vétuste de Papeete, où Pouvanaa est incarcéré, ont tellement pitié de lui qu'ils le laissent recevoir des membres de sa famille et de son parti politique. Ceci inquiète tellement le fonctionnaire qui remplace temporairement le gouverneur Sicaud, parti le 31 octobre 1959, qu'il propose à ses chefs à Paris de transférer en France ce prisonnier toujours trop influent et écouté par la population indigène. Cette proposition est immédiatement acceptée, mais craignant que l'annonce officielle de la déportation de Pouvanaa provoque une réaction trop violente de ses fidèles, le gouverneur par intérim, Poulet, le fait embarquer en cachette, dans la nuit du 15 mars 1960, par une vedette de la Marine, sur le Calédonien, quelques heures après le départ tardif de Papeete de ce navire des Messageries Maritimes. Hissé à bord dans un filet, le roulis fera cogner Pouvanaa contre le flanc du bateau, causant une blessure grave à ses jambes, dont il souffrira le reste de sa vie. A l'arrivée à Marseille, Pouvanaa est incarcéré à la prison des Baumettes. Le 12 mai 1960, le Conseil constitutionnel notifie le président de l'Assemblée nationale ~que la déchéance de plein droit de M. Pouvanaa Oopa de sa qualité de député de la Polynésie française est constatée à compter du 12 février 1960.» A la suite de quoi une élection partielle est organisée en Polynésie française, le 28 juin, pour élire un nouveau député. Le R.D.P.T. présente Marcel Dopa, héros de guerre authentique, certes, mais qui se meurt de cancer et qui, franchement, ne possède pas d'autre qualification pour la députation que celle d'être le fils de Pouvanaa. Mais ceci suffit pour qu'il batte son rival principal, Rudy Bambridge. De même, la bru de Pouvanaa, Céline Oopa, qui a encore moins d'expérience des affaires publiques, est aisément élue au siège laissé vacant par son beaupère à l'Assemblée. La signification réelle de ces deux victoires 39

électorales est facile à saisir: c'est ainsi que les Polynésiens réaffirment leur foi dans l'innocence de Pouvanaa. Pour contrecarrer cette résurgence du pouvanisme, le président-général, vers la fin de l'année 1960, choisit comme son exécutant local, le gouverneur Aimé Grimald, qui a commencé sa carrière coloniale en Indochine, en 1925, et vient de se montrer particulièrement habile pendant les quatre dernières années pour appliquer la politique rétrograde du gouvernement français dans ses deux autres colonies du Pacifique: la Nouvelle-Calédonie et les Nouvelles-Hébrides.

C'est parce que Pouvanaa a mené une campagne contre De Gaulle et pour l'indépendance, lors du référendum du 28 septembre 1958, qu'il a été arrêté, condamné et déporté. 40

5 JAMAIS D'ESSAIS NUCLEAIRES DANS LE PACIFIQUE FRANÇAIS

Des trois promesses faites par de Gaulle pendant sa visite
amicale à Tahiti en 1956 - de permettre aux Polynésiens de gérer leurs propres affaires, de les protéger contre les menaces nucléaires et de leur offrir un réseau de communication avec le reste du monde - les deux premières sont totalement négligées après le retour du général au pouvoir. En revanche, il donne rapidement l'ordre de construire à Tahiti l'aérodrome de classe internationale réclamé par les élus polynésiens. Sa détermination est si forte que la léthargie qui a régné jusqu'alors dans tous les ministères, fait soudain place à une activité frénétique. Il n'est plus question du coût prohibitif, comme dans le passé. Les travaux, qui démarrent en juin 1959, sont confiés à la Société française d'entreprises de dragage et de travaux publics, ayant déjà à son actif la réalisation d'un aérodrome du même genre à Hong Kong. L 'heureuse solution choisie conjointement par les directeurs de cette société et l'administration locale consiste à remblayer le lagon aux abords de Papeete, sur une longueur de trois kilomètres et demi. Double avantage: aucune terre cultivable ou habitable n'est sacrifiée et la piste s'inscrit harmonieusement dans le paysage. Le volume des remblais exigés par la construction dépasse un million de mètres cubes dont la moitié est constituée par des coraux extraits du lagon et l'autre moitié par des galets basaltiques en provenance de la vallée de Punaruu sur la côte ouest et transportés par des camions sur une dizaine de kilomètres. Dès octobre 1960, la piste est utilisable et six mois plus tard la construction de l'aérogare et de la tour de contrôle est également terminée. Le nouvel aérodrome dont le coût s'élève à un milliard et 41

demi de francs lourds est officiellement inauguré le 5 mai 1961 par le ministre de la France d'outre-mer, Robert Lecourt, entouré d'une vingtaine de hauts fonctionnaires, ce qui démontre l'importance que l'on attache à Paris à cet événement. Aujourd 'hui, avec la perspicacité accrue que seul le temps écoulé confère, on ne peut s'empêcher de voir un rapport certain entre l'empressement avec lequel cet aérodrome a été terminé et la perte imminente de l'Algérie, devenue évidente dès 1959. Celui qui confirme le mieux ce rapport est le général Ailleret, qui raconte dans son livre L'aventure atomique française, paru en 1968, comment le choix du champ de tir nucléaire a été fait au début de 1957 : «Nous fîmes sur la carte le tour de tous les territoires, alors disponibles pour la France, qui seraient convenables au point de vue de nos essais. En bons Français que nous étions et par conséquent ignorants de la géographie, nous pensions que de nombreux territoires s 'y prêteraient. Au contraire nous nous aperçumes vite qu'il Yavait très peu de régions susceptibles d'être retenues. Les îles Kerguelen par exemple, par ailleurs très lointaines, étaient en outre rédhibitoires à cause d'un vent de vingt à trente mètres à la seconde soufflant à peu près en permanence. L'îlot de Clipperton totalement isolé au milieu du Pacifique était rigoureusement inutilisable, l'installation d'un simple terrain d'aviation y étant impossible. Il n 'y avait en fait que deux solutions: le Sahara et l'archipel des Tuamotu dans le Pacifique.» Et le père de la bombe atomique française, comme le général Ailleret aime qu'on le nomme, ajoute que, s'il avait préféré le Sahara, c'était en partie à cause de l'éloignement des îles Tuamotu, mais surtout parce qu'en Polynésie française il n'existait pas encore d'aérodrome, condition essentielle pour une implantation rapide. Evidemment, lorsqu'un aérodrome international est construit à Tahiti entre 1959 et 1961, cette belle réalisation est saluée avec le même enthousiasme par tous les hommes politiques locaux, qui n'y voient qu'un moyen de développer le tourisme, nouvelle et importante source de revenus. Pour les dirigeants R.D.P. T., une telle évolution vers une indépendance économique aura l'avantage supplémentaire de diminuer graduellement l' emprise du gouvernement central sur la colonie, dans le domaine politique. Les atouts principaux pour attirer les touristes, dont le nombre atteint à peine 8 000 en 1961, contre 600 000 à Hawaii, 42

sont avant tout la beauté des îles, le folklore polynésien authentique et le calme extraordinaire qui y règne. Ou, pour citer les paroles du général de Gaulle, prononcées à Tahiti en 1956 : sa position privilégiée, «entourée d'immensités invulnérables de l'océan» qui la protège contre «la terrible menace atomique» et la transforme en un «dernier refuge de paix». C'est donc avec une incrédulité totale que le député de la Polynésie française écoute les rumeurs qui courent au palais Bourbon, dès l'ouverture de la session budgétaire, à l'automne 1961. Celui-ci n'est plus le fils de Pouvanaa, Marcel Oopa, puisqu'il a succombé le 14 juillet à sa terrible maladie, mais son suppléant, John Teariki, depuis longtemps pouvaniste et conseiller territorial. Selon ces rumeurs, devant le refus catégorique des «rebelles» algériens de laisser la France garder le Sahara, le général de Gaulle envisage de créer immédiatement de nouvelles bases nucléaires dans le Pacifique. Avant que Teariki, encore un peu perdu dans les dédales de la procédure, ait le temps d'intervenir, le député de la Nouvelle-Calédonie, Maurice Lenormand, non moins inquiet, interpelle le 24 octobre 1961le ministre de la France d'outre-mer, Louis Jacquinot. Celui-ci donne l'assurance que jamais de tels essais ne se dérouleront dans le Pacifique français. En effet, lorsque le général d'aviation Thiry débarque à Tahiti d'un Super-Constellation de l ' Aviation civile, le 25 février 1962, accompagné de onze ingénieurs, le seul quotidien local, à cette époque, Les Nouvelles, reproduit ses déclarations. Le seul but de sa mission, affirme-Hl, est «d'étudier les moyens de sauvetage aéro-maritime à mettre en oeuvre dans cette région du Pacifique, ainsi que la création éventuelle de nouveaux aérodromes. Dans ce dernier domaine, on envisage la construction d'un terrain d t atterrissage aux Gambier. Cet aérodrome pourrait non seulement servir de terrain de dégagement, mais aussi d'étape sur la ligne du Chili, via l'île de Pâques.» Par conséquent, le groupe part aussitôt sur un navire de guerre aux îles Gambier, passant par l'archipel des Tuamotu. De même, quand nous apprenons à Tahiti au début d'avril que des bombes atomiques vont bientôt exploser dans nos parages, il ne s'agit pas d'essais français, mais américains cette fois, à l'île Christmas, utilisée par les Anglais pour leurs essais en 1957-58. Les conseillers de l'Assemblée territoriale qui siègent à ce moment craignent naturellement qu'il y ait à nouveau des retombées dangereuses, et leurs appréhensions semblent confir43

mées par l'arrivée inattendue, le 13 avril, de deux experts du Commissariat à l'Energie Atomique (C.E.A.), ayant pour mission d'installer des appareils enregistreurs de retombées radioactives. En conséquence, l'Assemblée adopte à l'unanimité le 19 avril un voeu, demandant: 1. d'obtenir du gouvernement des États-Unis des renseignements précis sur les essais atomiques projetés à partir de l'île Christmas, 2. de s'opposer avec une absolue fermeté à toutes expériences qui feraient courir le moindre danger aux populations des archipels voisins, notamment ceux de la Polynésie Française, 3. d'exiger des autorités américaines la présence d' observateurs scientifiques français, lors des expériences nucléaires. Aussitôt que les deux experts du C.E.A. apprennent la teneur de cette démarche, ils s'empressent d'organiser une conférence publique, à laquelle nous assistons. Singulièrement, l'un d'eux, Gilbert Bresson, n'est pas expert du nucléaire, mais juriste. En outre, ses rares interventions sont si confuses qu'il est impossible de comprendre s'il est venu pour nous prouver que les Américains n'ont pas le droit de polluer nos eaux avec leurs retombées ou si sa mission consiste par contre (ce qui semble plus probable) à nous expliquer que la France ne peut pas s'opposer légalement à de telles explosions. L'autre expert, le professeur Henri Jamet, se déclare, lui, spécialiste des problèmes nucléaires et il est beaucoup plus bavard. Mais à l'étonnement de toute l'audience, il se donne beaucoup de mal pour prouver que les essais à Christmas ne représenteront aucun risque pour les habitants de la Polynésie française .:étant donné que les vents dominants sont l'alizé du sudest:».Ce qui est vrai, explique Teariki, assis au premier rang de l'audience, seulement au niveau de la mer pendant certaines saisons, tandis qu'à des altitudes supérieures, le vent change constamment de direction. A la question qui inquiète le plus les six conseillers territoriaux présents, à savoir si les gros poissons migrateurs comme les thons et les bonites, dont on consomme de grandes quantités à Tahiti, ne seront pas contaminés, le professeur Jamet répond: .:Les poissons contaminés à Christmas, s'ils ne sont pas anéantis sur place, arriveront inoffensifs dans les eaux polynésiennes, puisqu'ils perdront dans leur exode vers Tahiti le 44

degré de radioactivité qui sera nocif.» Mais il est incapable d'expliquer, lorsqu'un conseiller le lui demande, comment il peut savoir combien de temps mettent les poissons pélagiques pour faire cette traversée. Un autre savant français, l'ethnologue Louis Molet, qui est directeur du bureau local de l'O.R.S.T.O.M. (Office de la Recherche Scientifique et Technique d'Outre-Mer), n'est pas du tout d'accord. Le 26 avril, il envoie aux Nouvelles, qui viennent de rendre compte de cette conférence de presse exaspérante des experts du C.E.A., une lettre, aussitôt publiée, dans laquelle il dit notamment: «Cette installation d'appareils de contrôle, loin d'être rassurante est, au contraire, alarmante, car même s'il n'y a, en fait, rien, ou presque, à protèger en Polynésie française, il y a quand même 80 000 personnes, et les services compétents s'attendent à des retombées sinon' 'locales' " du moins' 'régionales' " qui sont loin d'être anodines, quoi qu'on dise, et contre lesquelles on ne peut se protéger.» Après quoi il cite plusieurs articles parus dans des revues etjournaux américains révélant les conséquences désastreuses des essais nucléaires à Bikini et Eniwetok sur la santé des habitants de la Micronésie. Sa lettre fait d'autant plus d'effet que les militaires américains ont commencé à faire exploser depuis le 25 avril, avec seulement un ou deux jours d'intervalle, des bombes d'une puissance de 1 000 kilotonnes. Le mensuel bilingue de l'église protestante polynésienne Te vea porotetani consacre aussitôt un numéro entier à une condamnation sévère de ce programme nucléaire abusif, sous le titre «ILS SONT DEVENUS FOUS», emprunté à l 'Epître aux Romains. Un autre texte de référence plus longuement cité est la résolution prise pendant la première conférence des Eglises et des Missions du Pacifique Sud, tenue aux Samoa du22 avril au 4mai 1961, demandantl 'arrêt des essais nucléaires partout dans le monde. Alors qu il s'avère impossible pour le gouverneur Grimald de faire taire l'église protestante, dont les pasteurs ne sont plus depuis longtemps des missionnaires métropolitains, mais presque tous des Polynésiens formés localement, il arrive en revanche à se débarrasser rapidement du contestataire laïque Louis Molet, en lui ordonnant de prendre le premier avion pour Paris! L' Assemblée territoriale s'émeut, lors de sa séance du 14 mai, de cette mesure draconienne envers un chercheur, qui n'a critiqué que des essais américains. Faut-il voir comme explication, demandent plusieurs conseillers, que le gouvernement français, malgré le
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démenti formel du ministre de la France d'outre-mer, Louis Jacquinot, songe néanmoins à installer un champ de tir nucléaire chez nous? Se rappelant le grand nombre de navires de guerre qui ont sillonné l'archipel des Tuamotu depuis le début de 1961, ils expriment publiquement, pour la première fois, des doutes sur le but réel de toutes ces croisières qui, officiellement, était toujours d'entreprendre des travaux hydrographiques. Le conseiller Jacques Tauraa, qui présente tout de suite une question préalable condamnant cette expulsion, fait cette constatation, d'une portée générale, que tout le monde approuve: «C'est un homme de science qui fait de la recherche et naturellement dit la vérité. Ce que je veux dans ce territoire, ce sont justement des fonctionnaires qui disent la vérité et non pas des menteurs, des béni-oui-oui, répétant seulement les déclarations du gouverneur.» Le conseiller Georges Leboucher offre, de sa part, pendant le débat qui s Iensuit, cette preuve que les craintes de Louis Molet sont justitiées : «Nous constatons depuis quelques temps que la plupart de nos fruits sont atteints par des brûlures, provenant peut-être de la radio-activité de l'île Christmas. Puisque tous nos produits sont en train de périr et risquent de disparaître, nous devrions intervenir auprès des autorités locales et métropolitaines pour que l'on prenne des mesures de sécurité.» Son collègue, Jacques Drollet, ajoute: «Il n'y a pas que les fruits, les hommes aussi sont atteints.» Par conséquent, tous les conseillers trouvent particulièrement regrettable que les experts du C.E.A., qui avaient aftirmé être venus pour faire des prélèvements, soient déjà repartis en France.

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UN SILENCE ELOQUENT

Le petit hebdomadaire local Les Débats, imprimé sur une machine offset et distribué personnellement par son propriétaire, lejournal iste métropol itain Jacques Gervais, apporte, comme son nom le prévoit, de nouveaux éléments au débat, le 3 juin 1962. Après que les militaires américains aient fait sauter douze bombes, il reproduit un article d'une revue métropolitaine sous le titre DANGEREUSES INCONNUES DES EXPERIENCES DE CHRISTMAS. Les passages qui intéressent le plus vivement les lecteurs locaux sont ces conseils aux populations exposées aux retombées radioactives: «Ne soyez pas végétarien. N'abusez pas d'un régime dont les bases principales sont les légumes, les fruits et le lait. Pour une même contamination du sol par le strontium 90, on a constaté que les populations dont la principale source de calcium est constituée par les légumes (Indes, Portugal, Turquie, Japon, par exemple), fixent dans leur organisme beaucoup plus de strontium 90 que les autres. Toutefois, n'abusez pas de la consommation de poissons. Ces derniers concentrent non seulement dans leurs arêtes, mais encore dans certains de leurs organes, les retombées qui polluent les océans et les rivières. Buvez le moins possible d'eau de pluie. Une explosion nucléaire donne naissance à plusieurs dizaines de produits radioactifs dont les durées de vie sont plus ou moins longues. Ces produits dangereux sont entraînés à des degrés élevés de concentration par les précipitations. Les eaux de pluie collectées dans les citernes contiennent souvent des substances radioactives à dose notable. Si vous habitez une région dont le sol est pauvre en calcium, 47

vous assimilez infiniment plus de strontium 90 en mangeant les légumes cultivés sur un tel sol que les habitants des régions dont le sol est au contraire riche en calcium.» Or, les habitants de la Polynésie française se nourrissent surtout des poissons et des légumes cultivés dans un sol sans calcium. Quand à l'eau qu'ils boivent, elle provient uniquement des pluies, qui, sur les atolls, est conservée pendant de longues périodes dans des citernes en ciment. Peu de temps après, un autre article d'un journal métropolitain redouble les craintes des conseillers territoriaux. Cette fois-ci, c'est le porte-parole du groupeR.D.P.T. qui, aussitôt que la séance du 26 juin s'ouvre, donne l'alerte. Il s'appelle Jacques Drollet et appartient à une vieille famille franco-tahitienne, dont tous les membres de sa génération possèdent une bonne culture française, mais parlent aussi bien le tahitien. Exerçant depuis 1947 le seul métier intellectuel qui existe dans la colonie, celui d'instituteur, Jacques Drollet est si érudit et ingénieux qu'en 1959 il a été nommé directeur de la nouvelle école pilote de Tipaerui. Il est également le conseiller qui lit le plus grand nombre de revues et de journaux français, ce qui explique son intervention ce jour: «Monsieur le Président,j' ai une communication très urgente à présenter. Je viens de prendre connaissance d'une coupure de journal et je vous demanderai donc de consulter l'Assemblée territoriale pour lui demander l'autorisation d'en donner lecture.» Le Président consulte l'Assemblée qui, à l'unanimité, acquiesce. «Lors d'une entrevue entre le général de Gaulle et les membres de la Ve République et de M. Aimé Césaire, député de la Martinique, il a été dit que le général de Gaulle tiendrait à maintenir coûte que coûte dans l'orbite française les Comores, où sera créée une importante base navale pouvant remplacer éventuellement Diego-Suarez, et la Polynésie, relais aéronaval en même temps que polygone idéal d'expérimentations atomiques.» Malgré leur fureur de ne pas avoir été informés directement par de Gaulle de ses intentions, la plupart des conseillers estiment néanmoins, avec une courtoisie touchante, qu'il ne faut pas s'attaquer à lui, mais simplement demander au sénateur Coppenrath et au député Teariki, qui se trouvent alors à Paris, d'obtenir des éclaircissements. Ils ne font cependant pas d'objections, lorsque le seul conseiller métropolitain du R.D.P.T., René Raphaël Lagarde, suggère qu'ils devraient manifester leur mécontentement d'une manière plus spectaculaire, en chargeant les 48

deux parlementaires «de se mettre en travers, se coucher même sur le tapis du général de Gaulle à l'Elysée». A la grande satisfaction des conseillers, qui acquiescent tous, le président Vanizette promet non seulement de transmettre immédiatement cette requête cocasse aux deux parlementaires, mais d'adresser en même temps une lettre au nouveau premier ministre, Georges Pompidou, pour lui demander, s'il est exact que, bientôt, les Polynésiens deviendront aussi des victimes d'essais français. Les deux parlementaires commencent sagement par faire le tour des ministères, où les réponses sont partout des plus rassurantes. Mais malgré qu'il appartienne au parti polynésien archi-gaulliste, l'U. T.D., le sénateur Coppenrath objecte chaque fois, tout comme Teariki, que la Polynésie n'est pas le polygone idéal pour faire des essais nucléaires. Ils ne vont cependant pas jusqu 'à s'allonger sur le tapis dans le bureau du général de Gaulle, puisque c est son homme de confiance, chargé des affaires confidentielles, Jacques Foccart, qui les invite à s'asseoir dans son bureau sur des fauteuils confortables. Sa réponse est si époustouflante que le sénateur Coppenrath lui demande de la confirmer par écrit, ce que Foccart fait dans une lettre, datée du Il juillet. Par coïncidence, c Iest lejour où la dernière bombe américaine explose à l'île Christmas. Le nombre total, en dix semaines d' expérimentations s'élève à vingt-quatre, dont quatre bombes thermonucléaires de la puissance énorme de dix mégatonnes.
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La réponse de Foccart, arrivée à l'Assemblée territoriale le 27 juillet 1962 et enregistrée sous le numéro 566, est ainsi formulée:
Monsieur le Sénateur et cher ami, Je vous confirme notreentretÎen au sujet des inJormatioJlspubliées par l'hebdomadaire Minute à la date du vendredi 1er juin. Les sources d'iliformation de ce périodique sont très sujettes à caution. Les déclarations prêtées au général de Gaulle sont absolument imaginaires et ne reposent sur aucunJondement. M. Césaire en ejfet n 'apas été reçu par leprésident de la République. Veuillez agréer, Monsieur le Sénateur et cher ami, l'assurance de mes sentiments les meilleurs et très amicaux.
Jacques Foccart

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Les conseillers de l'Assemblée territoriale considèrent à juste titre que c'est la voix du maître qui a parlé et ne s'inquiètent pas outre mesure que Pompidou ne leur ait pas répondu - ce qu'il ne fera jamais. La lettre de Foccart est pourtant totalement mensongère, comme il est facile de le constater aujourd 'hui, après la publication de nombreux récits et documents officiels, racontant et gloritiant le plus souvent aussi la manière dont le Centre d'expérimentations du Pacitique a été installé à l'insu des élus polynésiens. Déjà dans le numéro d'août-septembre 1964 de la Revue de la D~fense Nationale on trouve, par exemple, un article contenant ce passage révélateur : LE CHOIX D'UN NOUVEAU CENTRE «Dès 1961, pour des raisons politiques, il apparut impossible de mener à bien au Sahara l'ensemble des essais du programme, en particulier les tirs de très grande puissance qui ne peuvent être effectués dans notre centre d'essais souterrains. La décision fut donc prise de rechercher les possibilités de créer un nouveau centre. Dans la perspective de l'indépendance algérienne, les accords d'Evian n'assurant à la France la libre disposition des centres sahariens que jusqu'au 1er juillet 1967, la poursuite sans interruption du programme exigeait un choix rapide, un plan de construction en vue d'un achèvement avant cette date, et, bien entendu, un programme budgétaire suffisant. Le champ de tir devait répondre à un certain nombre de conditions définies: - permettre des essais aériens à toutes altitudes, - être susceptible de recevoir un équipement suftisant pour permettre toutes les mesures scientitiques et tirer le maximum de renseignements de chaque tir, - être situé dans un territoire de souveraineté française, - être situé à une grande distance des lieux habités, afin de ne pas constituer une menace pour des populations françaises ou étrangères, - pouvoir être convenablement et régulièrement soutenu à partir de la métropole par l'intermédiaire d'une base arrière à développer ou à créer. Les difficultés à réunir à la fois toutes ces conditions s'avérèrent telles que plusieurs solutions apparemment séduisantes durent être rejetées et que l'on dût orienter les recherches vers 50

notre plus lointain territoire, la Polynésie Française. Des missions de reconnaissance y furent organisées afin de choisir parmi les atolls inhabités de l'archipel des Tuamotu celui qui, par ses dimensions et son accessibilité, convenait le mieux. C'est finalement au milieu de l'année 1962 que le général Thiry, Commandant Interarmées des Armes Spéciales, put proposer au gouvernement un projet du Centre d'Expérimentations du Pacifique (C.E. P.) comprenant un atoll de tir: Moruroa, une base aérienne à Hao et une base arrière à Tahiti.» Nous savons aujourd 'hui que c'est déjà en avril 1960 que le général Thiry a succédé au père de la bombe atomique française, Charles Ailleret. On comprend donc pourquoi il a caché ce fait, lors de sa mission en Polynésie au mois de mars 1962, dont le seul but avoué était de préparer l'installation d'un aérodrome civil aux Gambier, c'est-à-dire à Mangareva, mais pendant laquelle il s'est arrêté longuement à Moruroa. C'est un fait indéniable que cet atoll inhabité, ou plutôt abandonné, s'y prêtait assez bien, en raison de «ses dimensions et son accessibilité» puisque sa longueur est de 28 kilomètres et qu'il possède une passe exceptionnellement large. Mais la condition principale indiquée dans cet article de la Revue de la Défense Nationale, que l'île choisie comme champ de tir devrait «être située à une grande distance des lieux habités», n'était pas remplie. En effet, la plupart des atolls dans le voisinage immédiat de Moruroa, ainsi que l'archipel de Gambier-Mangareva, qui ne se trouve que 400 kilomètres plus loin vers l'ouest, sont habités. Ce choix représentait donc un manque cruel de considération de la part du général de Gaulle envers ses tidèles amis polynésiens. Il aurait dû installer son nouveau champ de tir à l'île française Kerguelen, totalement isolée dans la région sud de l'Océan Indien, désignée déjà en 1957 par le général Ailleret comme «un polygone nucléaire idéal». Une autre alternative qui possédait l'avantage de coûter beaucoup moins cher, aurait été d'accepter l'offre récente du président Kennedy, comme les Anglais l'avaient fait, et de procéder désormais aux essais français au Névada. Finalement, il existait une troisième solution, inspirée par la décision récente des trois autres grandes puissances nucléaires, les États-Unis, l'Union Soviétique et la Grande-Bretagne, de cesser leurs essais aériens à partir d'août 1963, en raison des fortes retombées radioactives causant une augmentation constante des maladies cancéreuses dans l'hémisphère nord. C'est pourquoi tous les leaders politiques de Tahiti auraient voulu poser la 51

question suivante au général de Gaulle, sans, hélas, y parvenir: Si les techniciens français sont incapables de fabriquer sous peu une bombe atomique valable, pourquoi, dans ce cas, ne pas faire des essais souterrains en France après la fermeture de la base saharienne en 1967? A Paris, la cachotterie officielle continue, même après la création du Centre d'expérimentations du Pacifique par le Conseil de Défense, le 27 juillet 1962, puisque selon les déclarations publiées par les journaux, il s'agit avant tout d'une base de lancement de fusées, qui sera installée à Mangareva. Une fois de plus, c'est par un article paru dans Les Débats que nous apprenons à Tahiti cette curieuse nouvelle que le rédacteur, Jacques Gervais, commente avec perspicacité en ces termes: «Pour clarifier la situation, nous aimerions que Paris soit interrogé par le gouvernement local pour confirmation ou infirmation de cette nouvelle. La presse française a rendu compte de l' installation d'un centre d'essai de fusées dans le département des Landes avec l'approbation unanime des élus locaux: municipalités, conseils généraux, députés et sénateurs qui y voient un facteur primordial pour le développement de cette région. La base de Polynésie a-t-elle fait l'objet d'une décision définitive et toute récente? A moins, bien sûr, qu'il ne s Iagisse d'un secret d'Etat.» Trois semaines plus tard, le même journal apporte les précisions suivantes qui donnent le vertige aux rares lecteurs: «Les aménagements de cette île de l'archipel des Gambier commenceront dans le courant de 1963. Près de trois mille techniciens français seront en place en 1964. Il semble acquis que la base arrière sera située à Tahiti, mais on ignore toujours si la cité nouvelle qui abritera les familles sera implantée au voisinage de Papeete ou dans un district de l'île. La création d'une ville nouvelle dans le district de Mataiea (port-Phaéton) a été envisagée. Nous disons bien ville nouvelle et aussi port militaire où serait entreposé le matériel avant 'dispatching'. Ce sont trente milliards que le budget français dépensera pour l'équipement de Mangareva en abris, rampes de lancement, instruments divers ainsi que pour le logement sur place du personnel. Mais parallèlement, le port de Papeete, s Iil est choisi comme base arrière, devra être agrandi dans ses installations portuaires et la longueur des quais doublée tandis que les entrepôts se prolongeront jusqu'à Fare-Ute. Plus de deux mille familles accompagneront servants et techniciens de ce côté-ci du monde et la navette des navires et 52

goélettes avec les Gambier sera ininterrompue.» Selon les sources d'information métropolitaines, cette énorme invasion de consommateurs militaires serait hautement profitable aux habitants de la Polynésie. Jacques Gervais, qui contrairement à ses collègues parisiens connaît parfaitement la situation ethnique et économique tout à fait spéciale dans la colonie, dénonce donc, pour amuser ses lecteurs, cette affirmation totalement erronée. En effet une telle manne serait très inégalement distribuée, étant donné que les Polynésiens n'ont jamais adopté le système économique européen et que, par conséquent, tous les commerçants et maraîchers sont encore, à cette époque, chinois, français et, dans quelques rares cas, demis. La raison pour laquelle ces nouvelles choquantes touchent si peu de lecteurs est que le gouverneur Grimald a ordonné la saisie du journal, dont il interdira par la suite la parution, jusqu'au moment où il expulsera Jacques Gervais de Tahiti. Puisqu'il n' y a pas de loi en France permettant l'expulsion d'un citoyen français, il nous semble nécessaire d'expliquer que c'est en vertu d'un vieux décret de 1932 que le gouverneur Grimald a pu, sans aucune procédure judiciaire, prendre tout à fait arbitrairement cette décision, publiée dans le Journal Officiel de la Polynésie Française du 10 octobre 1962: Article 1er.- L'accès et le séjour dans les Iles du Vent, Sousle-Vent, Tuamotu et Gambier sont interdits au sieur Gervais (Jacques), né le 4 décembre 1926 à Etauliers (Gironde), actuellement domicilié à Papeete (Tahiti), rue du Cimetière. Article 2. - Le sieur Gervais devra quitter les îles dont l'accès et le séjour lui sont interdits dans les deux jours de la publication du présent arrêté. Article 3.- Le chef du service de la police et les chefs de circonscription des îles du Vent, Sous-le-Vent, Tuamotu et Gambier sont chargés de l'exécution du présent arrêté, qui sera publié selon la procédure d'urgence et au Journal Officiel de la Polynésie Française. Un autre journaliste métropolitain, Philippe Mazellier, qui six mois plus tard fondera un nouveau quotidien, Le Journal de Tahiti, fut si agacé par cette entorse à la liberté de la presse qu'il entreprit alors (comme il le raconte dans son ouvrage Tahiti de l'atome à l'autonomie, page 34), la démarche suivante: «Connaissant fort peu Jacques Gervais, je vais néanmoins protester contre son expulsion auprès du chargé de l'information 53

au cabinet du gouverneur, de Agostini. Je lui dis qu'il convenait éventuellement de porter plainte en diffamation. - Vous voyez le gouverneur à la barre du tribunal? - Pourquoi pas? Il arrive au Président de la République luimême de porter plainte pour injures. Mais il s'agit en réalité d 'éliminerun trublion avant l 'installation du C.E.P.. Gervais doit partir. On lui a laissé symboliquement les Marquises. Il choisit la France, emploie quelques jours de délai à vendre son imprimerie à la mission mormonne. Il part sans espoir de retour et pour le suivre avec ses enfants, sa femme tahitienne doit dire adieu à sa famille et à son pays.» L'arrivée inopinée, le 24 août 1962, du ministre responsable des Travaux publics, Robert Buron, semble pourtant indiquer que les articles de Jacques Gervais ne sont pas fantaisistes. Les conseillers territoriaux s'attendent naturellement à ce que ce collaborateur du général de Gaulle leur fournisse des renseignements et précisions sur le programme militaire choisi par son maître. Mais à leur grande colère, le ministre est très réticent et refuse leur invitation de venir à l'Assemblée pour répondre à leurs questions, sous prétexte que son temps est entièrement pris par la tâche qu'il est venu accomplir et qui consiste à faire construire des ponts et des écoles. Plusieurs conseillers protestent qu'il aurait au moins pu accomplir le rôle de facteur et leur apporter des réponses à leurs lettres adressées au président de Gaulle et au premier ministre Pompidou. Pour la majorité des conseillers, la seule explication plausible de ce lourd silence du ministre Buron est la proximité des élections territoriales et nationales, qui certainement incite de Gaulle à ne rien faire qui puisse exciter les pouvanistes, toujours aussi fâchés de l'incarcération de leur metua et qui, à la moindre bévue, seraient prêts à relancer leur agitation «séparatiste», précisément au moment où il a tant besoin de leurs îles pour ses bases militaires.

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7 LA FRANCE ASSUMERA ICI SES OBLIGATIONS

L'approche de ces élections a déjà créé, au mois de juin 1962, une scission dans le parti gaulliste, l'U.T.D., entre le président depuis sa fondation en 1958, Rudy Bambridge, et le membre le plus puissant du parti, Alfred Poroi, maire de Papeete depuis vingt ans. Ce que ce dernier reproche au président est qu'il se laisse trop influencer par le parti «paternel», l'Union pour la nouvelle république (U.N.R.) dont les dirigeants métropolitains ne connaissent pas suffisamment bien les problèmes spécifiques de la Polynésie. Rudy Bambridge réagit imprudemment, d'une manière qui démontre, sans qu'il s'en rende compte, l'exactitude de cette critique, puisqu'il s'envole pour Paris où, accompagné du sénateur Coppenrath, il est cordialement reçu par le conseil national de l'U.N.R., présidé par Chaban-Delmas. Celui-ci lui promet son soutien et lui laisse toute latitude de remanier le comité directeur de la section polynésienne. Ceci le pousse à déclarer à son retour à Tahiti que le parti s'appellera désormais Union tahitienne-U.N.R. et qu'il en exclut le maire de Papeete et ses partisans hérétiques, en spécifiant: «La maison était pourrie, je construirai une maison neuve.» Par une curieuse coïncidence, le premier affrontement entre les gaullistes orthodoxes et hérétiques a lieu le 23 septembre 1962, au moment des élections sénatoriales. Bien qu'en avril 1959, lorsque Gérald Coppenrath en a été réélu membre, le Conseil de la République soit devenu le Sénat de la Ve République, celui-ci a continué à n'être qu'une «Chambre de réflexion». La seule différence est en effet que ses membres sont dorénavant élus pour neuf ans et non plus pour six ans. Mais puisqu'il est également stipulé que le Sénat est renouvelable par tiers tous les 55

trois ans, le premier renouvellement a lieu en 1962 par un tirage au sort qui, par malchance, fait perdre son siège à Gérald Coppenrath. En Polynésie française, le corps électoral désignant le sénateur est alors composé non seulement des 30 conseillers territoriaux, mais aussi des 27 conseillers municipaux de Papeete et des cinq conseillers municipaux d 'Uturoa à Raiatea, aux îles Sous-le-Vent. Puisque le maire de Papeete est sûr de pouvoir compter sur le support non seulement de tous ses conseillers municipaux mais aussi d'au moins cinq conseillers territoriaux, il présente sa candidature et l'emporte par 32 voix contre 20 pour Gérald Coppenrath et 10 pour le candidat du R.D.P.T., Jacques Denis Drollet. Cette élection reflète donc avant tout la grande popularité de Poroi dans sa propre circonscription, la ville de Papeete. Par contre, les élections territoriales qui se déroulent le 14 octobre mettent en évidence la popularité du chef du R.D.P.T., John Teariki, qui est aussi charismatique et éloquent que Pouvanaa et, comme lui, possède une morale et une droiture dignes d'un pasteur protestant. La plupart des pouvanistes sont, du reste, si favorablement impressionnés qu'ils l'appellent aussi metua. Mais, très honnêtement, il n'essaie pas de remplacer définitivement le vieux metua dans la vie politique du pays. Au contraire, depuis qu'il a adhéré au parti R.D.P.T. en 1953, il n'a pas cessé de soutenir énergiquement Pouvanaa. Né en 1914 dans l'île voisine de Tahiti, Moorea, Teariki a eu la chance d'avoir hérité de sa mère d'une grande cocoteraie, source de revenus importants, très utiles pour un politicien. En revanche, l'héritage de son père, chef originaire de Rimatara, une des îles Australes, consiste seulement en son nom de famille, Teariki, très approprié cependant depuis sa nomination à la présidence du R.D.P.T., puisqu'il veut dire «le chef». Quant à son prénom, John, il a été choisi par son père, très anglophile, en souvenir de son long séjour aux îles Cook, alors colonie anglaise à l'ouest de Tahiti. Grâce à l'immense prestige et à l'influence de ces deux metua, le R.D.P.T. obtient aux élections territoriales du 14 octobre 1962, 14 sièges, dont un pour le neveu et un pour la bru de Pouvanaa. Des deux partis gaullistes dissidents, l'U.T.V.N .R. de Rudy Bambridge obtient 8 sièges, grâce aux électeurs catholiques des Marquises et des Tuamotu, tandis que le parti V.D.T. de Paroi, qui n'est soutenu que par les électeurs de Papeete et d 'Vturoa, n'obtient que 5 sièges. Mais puisque les 56

poroÏstes se sentent maintenant plus proches des pouvanistes, les cinq conseillers U.T.D. forment une coalition avec le R.D.P.T. Celui-ci obtiendra aussi l'appui du conseiller indépendant de la circonscription des Tuamotu-Gambier, Pierre Colombani, et de Céran, qui a formé son propre parti indépendant, mais dont il est le seul candidat élu. Cette nouvelle majorité comprend donc 21 conseillers, tandis que dans l'opposition gaulliste, ils ne sont que 8. Le trentième conseiller, l'ancien combattant de la grande guerre 1914-1918, Teivitau Pito, est ce qu'il faut bien appeler un super-indépendant, car il a été élu sur la promesse originale de supprimer l'Assemblée territoriale, qu'il juge impotente et trop onéreuse, et de la remplacer par des conseils régionaux sur l'ancien modèle polynésien. Cette élection est suivie, le 28 octobre 1962, du référendum, subitement décidé par de Gaulle, dans le but de modifier la constitution, de sorte qu'à l'expiration de son mandat il puisse être réélu président de la République au suffrage universel. 9 142 électeurs polynésiens manifestent leur anti-gaullisme en votant NON, auxquels il faut ajouter les Il 425 électeurs qui jugent inutile de se rendre aux urnes. Le nombre de OUI, qui s'élèvent à 14473, grâce au support massif habituel des électeurs catholiques aux Marquises et aux Tuamotu et des électeurs métropolitains à Tahiti, ne constitue donc que 40 % du nombre d'électeurs inscrits. La séance d'ouverture de la première session de la nouvelle Assemblée territoriale a lieu le 6 novembre 1962. Selon le règlement, le discours de bienvenue est prononcé par le doyen d'âge qui, par hasard, se trouve être ce conseiller Pito dont le but est d'abolir l'Assemblée. Il a toutefois l'amabilité d'attendre à plus tard pour introduire une motion dans ce sens et s'acquitte avec aplomb de son devoir de saluer le gouverneur Aimé Grimald. Celui-ci occupe la tribune à son tour, comme le veut l'usage, et pendant une heure il fait un tour d 'horizon complet de tous les problèmes intéressants le territoire. Ces longs «discours du trône», dont le texte est largement ditIusé par la suite, sont le plus souvent lus d'une voie monotone. De surcroît, il fait très chaud dans la petite salle sans climatiseur et, le jour de l'ouverture, le complet et la cravate sont de rigueur. On pardonne donc facilement aux nombreux conseillers qui finissent par s'endormir pendant ces occasions solennelles. Mais cette fois-ci, tous se tiennent bien droits et tendent l'oreille dès le début de la séance. Ils sont convaincus, à juste 57

raison, ainsi que le public particulièrement important, que le gouverneur va enfin confirmer ou démentir oftîciellement tous les bruits extravagants qui courent depuis des mois sur l'installation de bases militaires dans les îles de la Polynésie française. Le gouverneur commence par décrire sombrement la situation économique du territoire. «Nous entrons dans un temps hérissé de problèmes lourds de conséquences», débute-HI. (Personne ne manifeste visiblement d'inquiétude.) Puis il s'étend sur ces calamités en les énumérant l'une après l'autre. Les exportations ont enregistré une baisse sensible. Les prix du copra et de la vanille, les produits les plus importants du territoire, ont connu une chute brutale, en même temps que leur récolte a diminué. Le seul chiŒre qui a augmenté est celui du déficit de la balance commerciale. (Certains conseillers commencent à bâiller.) Il y a, bien sûr, le tourisme, grâce au nouvel aérodrome. Mais il faudra probablement que quelques années se passent avant que les effets de cette nouvelle industrie puissent se faire sentir. En attendant, le gouverneur va prendre des mesures énergiques pour diversitier l'agriculture, relancer l'élevage et développer la pêche. «Le clavier auquel le service de l'Agriculture applique ses actions est particulièrement large», aftînne le gouverneur. (Quelques conseillers ont un sourire discret. Ce sont les plus anciens qui ont déjà entendu cette ferme résolution une bonne douzaine de fois.) La situation budgétaire n'est pas plus brillante. Il n'y a toujours pas d'impôt sur le revenu et, en 1963, les impôts indirects ne suftiront pas aux dépenses de fonctionnement. Surtout qu'il s'avère absolument indispensable d'augmenter le nombre des fonctionnaires. (Mouvements divers sur les bancs) Il y aura donc un déticit budgétaire d'environ cent millions. Heureusement, la France est là pour aider. (Tout le monde applaudit.) Elle va généreusement subventionner le prix du copra. Elle va prêter de l'argent. Elle va combler le trou gênant du nouveau budget. Suit une longue série de chiŒres qui font dangereusement pencher les têtes de plusieurs conseillers. Elles se redressent rapidement lorsque le gouverneur élève la voix pour faire sa déclaration patriotique obligatoire: «La France assumera ici les obligations qui découlent pour elle de l'histoire, de sa mission, des sentiments que lui porte un peuple généreux et qu'elle affectionne entre tous. Elle n abandonI

nera pas la Polynésie à son sort, elle maintiendra -je l'affirme très haut - avec une totale résolution, elle maintiendra le drapeau

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tricolore sur ces terres qui sont françaises et qui resteront partie intégrante de la République. Mesdames, Messieurs, je déclare ouverte la première session ordinaire de l'Assemblée Territoriale. Vive la Polynésie, France du Pacifique, Vive la France !» Le gouverneur se lève aussitôt et serre la main du doyen, qui l'accompagne jusqu'à la porte. Les conseillers, ébahis, se regardent. Il n'a pas soufflé mot des problèmes qui les préoccupent le plus: le gouvernement de Paris va-t-il installer des bases militaires, oui ou non? Si c'est vrai, de quelles sortes de bases s'agit-il? Pour des fusées ou pour des tirs nucléaires? Quelles seront les conditions et les conséquences? Pourquoi ce mutisme complet qui est une insulte envers l'Assemblée territoriale? Les membres de la majorité sont également déçus de l' absence, dans le discours du gouverneur, de toute réponse aux nombreuses demandes discrètes qu'ils ont faites pour obtenir la libération de Pouvanaa, toujours détenu, et ceci depuis quatre ans, alors que les leaders nationalistes tunisiens, marocains, algériens et africains, incarcérés en même temps, sont sortis de prison il y a longtemps. Dans la plupart des cas, ils sont même au pouvoir dans leurs pays devenus des états indépendants avec lesquels la France maintient les meilleures relations. Pourquoi, alors faire une exception si cruelle pour Pouvanaa ? Certes, le gouvernement français a un peu adouci son sort en le transférant de la prison des Baumettes à celle de Fresnes, puis dans une maison de retraite protestante à Pierrefonds, en Seine-et-Marne. Mais il est toujours étroitement surveillé et toutes communications téléphoniques ou télégraphiques avec les membres de son parti à Tahiti sont interdites. Avant de pouvoir aborder ce douloureux problème, il faut cependant, comme le règlement le prescrit, conclure cette première séance par le renouvellement du bureau de l'Assemblée. Les deux conseillers représentant la lointaine circonscription des Marquises n'ont pas pu arriver à temps et l'ancien conseiller réélu, Jacques Drollet, est alité. Le nombre des votants se limite donc à 27, dont 17 préfèrent comme président de l'Assemblée le collaborateur intime de Pouvanaa, Jacques Tauraa, bien qu'il s'exprime avec difficulté en français. L'ancien président, Frantz Vanizette, ne se présentant pas, le seul autre candidat est Gérald Coppenrath de l'U.N.R. qui n'obtient que 7 voix. Lors de 59

l'élection des autres membres du bureau, la proportion de voix est identique. Mais lorsque le lendemain, 7 novembre, vingt-huit conseillers se réunissent pour renouveler le Conseil de gouvernement et les commissions intérieures de l'Assemblée, le nouveau président, Jacques Tauraa, déclare qu'avant de passer à l'ordre du jour, il faut examiner la question préalable suivante: «Les membres du R.D.P. T. - Comité Pouvanaa, élus à l 'Assemblée territoriale, prient le président de l'Assemblée territoriale de bien vouloir intervenir auprès de toutes les autorités intéressées, aussi bien locales que métropolitaines, pour obtenir le retour immédiat du député Pouvanaa a Oopa en Polynésie française. Ils comptent sur l'esprit de compréhension de leurs collègues de l'Assemblée pour les aider dans leur présente demande.» Puisque les signataires appartiennent à la nouvelle majorité, l'urgence d'une discussion de cette proposition est immédiatement adoptée. Pendant le court débat qui s'ensuit les seules objections formulées par les conseillers de l'opposition concernent l'impossibilité pour l'Assemblée d'interférer dans des affaires de justice. Toujours aussi perspicace et carré, Céran rétorque que Pouvanaa est un prisonnier politique et qu'il ne faut donc pas transmettre ce voeu aux autorités judiciaires, mais au chef de l'État, le général de Gaulle, qui pense-t-il, sera d'accord pour cette bonne raison: «Quand Pouvanaa a Oopa reviendra, je suis sûr qu'il y aura une plus forte proportion de oui, mais tant qu'il ne sera pas là, il Yaura toujours des non et peut-être encore plus qu'au dernier référendum.» La vision du chef du parti ultra-gaulliste U.T.-U.N.R., Rudy Bambridge, est identique, puisqu'il ne reproche à ses adversaires que «d'avoir mis la charrue devant les boeufs». Car il est «intimement persuadé», dit-il, «que si au dernier référendum ceux qui ont voté non avaient eu la clairvoyance de voter oui, une mesure de bienveillance aurait déjà été prise à Paris à l'égard de notre ami Pouvanaa a Oopa.» Partageant l'avis de leur chef, les conseillers gaullistes ne rejettent pas cette demande de leurs collègues pouvanistes, sans pour autant les soutenir formellement, et c'est ainsi que le voeu de cette question préalable est finalement adopté par 15 voix, dont celle du maire Alfred Poroi, et avec une seule abstention, tandis que 12 conseillers préfèrent ne pas prendre part au vote.

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Cette fois-ci, le gouverneur Grimald répond avec une rapidité fulgurante par cette lettre, datée du 9 novembre et enregistrée à l'Assemblée territoriale sous le numéro 722 : Monsieur le Président, J'ai I 'honneur d'accuser réception de votre lettre no. 788/1487 du 8 novembre 1962, transmissive d'une motion préalable présentée sous fonne de voeu enfaveur du retour de M. Pouvanaa a Oopa en Polynésie Française, motion votée par l'Assemblée territoriale le 7 novembre 1962, au scrutin public à la majorité des voix. Je dois appeler votre attention sur lefait que les dispositions de l'article 45 du décret no. 46-2379 du 25 octobre 1946, portant création d'une Assemblée représentative dans les Établissements français d'Océanie, maintenues en vigueur par la réglementation intervenue postérieurement à ce texte, ne pennettent pas à l'Assemblée territoriale d'adresser au ministre de la France d'outre-mer des observations, c'est-à-dire des voeux ou motions, portant sur des problèmes politiques. J'ajoute qu'en la matière l'Assemblée territoriale a transgressé les limites de ses attributions fixées par les textes réglementaires précités qui ne l'autorise pas à intervenir dans le domaine du fonctionnement de la Justice. Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma haute considération. A. Grimald. Ces arguments d'ordre purement juridique sont faciles à réfuter. Tout d'abord, l'Assemblée n'a rien demandé au ministre de la France d'outre-mer. Ensuite, le président de l'Assemblée territoriale a toujours été autorisé dans le passé à transmettre des voeux de toute sorte aux ~autorités intéressées aussi bien locales que métropolitaines». Si ce voeu n'est pas recevable, il faut plutôt en conclure que c'est parce que les autorités ne sont pas intéressées. Suite au vote de censure à l'Assemblée nationale, le 5 octobre 1962, contre le gouvernement de Georges Pompidou, les dates des nouvelles élections législatives sont fixées aux 18 et 25 novembre dans l 'hexagone, tandis qu'en Polynésie, comme d 'habitude, elles ont lieu avec un décalage d'au moins une semaine. Tous les quatre partis locaux présentent des candidats dont les scores démontrent que la situation politique reste inchangée depuis les élections territoriales. C'est ainsi que le 2 décembre, le député R.D.P. T. sortant, Teariki, gagne facilement au premier tour par 9 825 voix contre 7 452 pour le super-gaulliste Rudy Bambridge, 2 635 voix pour l'indépendant le plus radical, Céran,

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et 2 063 pour le candidat du parti U.T.D. de Poroi, Morillon. Radio-Tahiti présente les résultats de ces élections comme un grand triomphe gaulliste, puisque l'U.N.R. obtient 260 des 473 sièges de l'Assemblée nationale, bien que le pourcentage de voix en faveur de ce parti se limite à 31,9 % des suffrages exprimés. Pour le député Teariki, ses chances de se faire entendre à l'Assemblée nationale sont donc malheureusement devenues infiniment plus minces.

John Teariki, le nouveau chef du parti R.D.P.T., qui a été réélu député le 2 décembre 1962. 62

8 ON FAIT COCORICO A PARIS

Comme d 'habitude, le projet de budget pour 1963 est transmis par le Conseil de gouvernement à l'Assemblée avec un retard considérable, la dernière semaine de novembre. Les analyses fàites par le gouverneur Grimald pendant la séance d'ouverture de la session budgétaire le 6 novembre 1962 s'avèrent, hélas, très exactes: il y a bien un trou de cent millions à boucher. Plusieurs conseillers pouvanistes prennent la parole pour dire qu'il serait plus juste et simple d'équilibrer le budget en diminuant les dépenses qu'en essayant de trouver cette somme supplémentaire. Ils suggèrent, par exemple, de supprimer la moitié des 5 000 fonctionnaires dont le territoire est doté, chiffre énorme considérant qu'ils se trouvent tous à Tahiti, où la population dépasse à peine 45000 personnes. Le conseiller Pito présente adroitement une question préalable, proposant de réaliser son programme électoral de supprimer l'Assemblée territoriale, avançant comme argument principal «qu'elle se compose, pour une population de 80 000 habitants, de 30 membres. Si la même proportion était appliquée en France métropolitaine, ce sont 16 875 députés que le peuple français aurait à élire pour ses 45 millions d 'habitants.» Pas moins de neuf conseillers acceptent que sa proposition soit discutée, mais dixsept s'y opposent et aucune discussion n'aura donc lieu. La solution, presque audacieuse, alors proposée par la vieille garde du R.D.P.T., consiste à ressusciter le projet révolutionnaire de 1958 et d'instaurer un impÔt sur le revenu. Pour leurs alliés U .T.D. de la coalition majoritaire, c'est un choix pol itiquement dangereux et ils votent donc cette fois-ci avec les gaullistes othodoxes, ce qui résulte en un rejet massif. En fin de compte, les conseillers optent, avec une belle 63

unanimité. pour la solution classique, conseillée par le gouverneur, à savoir d'envoyer à Paris une délégation, représentant tous les partis politiques, pour solliciter une subvention. Le gouverneur s'offre aussitôt à accompagner les missionnaires, assisté de son chef du service des Finances. Il suggère en même temps que la démarche aura plus de chances d'aboutir, si l'Assemblée territoriale adopte auparavant une résolution «patriotique» qui puisse faire plaisir au président de Gaulle. Le conseiller tout à fait indiqué pour rédiger et faire accepter une telle lettre d'amour politique est, bien sûr, Frantz Vanizette qui acquiesce immédiatement et présente, le 6 décembre 1962, une question préalable très persuasive, se terminant par ce message à transmettre au chef de l'État: L'Assemblée Territoriale déclare solennellement qu'elle veut que le territoire de la Polynésie reste partie intégrante de la République Française. Les conseillers adoptent cette fois-ci à l'unanimité, non seulement le principe, mais aussi l'urgence de discuter cette proposition. Ce qui ne veut pas dire qu'ils l'acceptent tous, comme ces interventions critiques et réticentes le prouvent: Jacques Drollet : Je ne veux pas laisser passer cette question préalable sans rappeler qu'il n'y a pas très longtemps encore le gouverneur nous rappelait l'article 45 du décret no. 46-2379 du 25 octobre 1945, qui interdit à IfAssemblée territoriale de discuter les problèmes d'ordre politique. Frantz Vanizette : Je ne suis pas tout à fait convaincu que c'est un problème d'ordre politique, car il est question du statut et l'article 76 de la Constitution nous permet d'émettre des avis sur le statut du territoire. J.B. Heitarauri Céran-Jérusalémy : Le statut de certains territoires, qui faisaient partie de la République française, a évolué depuis, et je veux citer le statut des îles Comores. Il est également question pour les territoires de la Côte des Somalis et de la Nouvelle-Calédonie de voir certaines modifications intervenir dans leur statut. Je suppose donc, que pour notre territoire, le statut ne restera pas ce qu'il est actuellement, mais qu'il évoluera. Je reste donc pour une communauté avec la France, ce qui ne veut pas dire que le territoire devra faire partie intégrante obligatoirement de la République française. Frantz Vanizette : Je dois apporter quelques précisions à notre collègue, le conseiller Céran : Lorsque je parle de partie 64

intégrante de la République française, c'est que justement, j'interprête la loi cadre comme indiqué et pour le respect de laquelle vous êtes partisan. J.-B. Heitarauri Céran-Jérusalémy : Après ce que vient de dire notre collègue, le conseiller Frantz Vanizette, auteur de la présente question préalable, je voudrais lui demander s'il ne serait pas possible de préciser dans la question préalable même, cette évolution possible du statut du territoire et terminer par la conclusion qui y figure déjà. Frantz Vanizette: Avec plaisir, mais ce n'est pas l'esprit de cette question préalable... Je crois que ce ne serait pas «régulier» de ma part d'inclure une évolution possible, alors que je ne sais pas si l'unanimité de l'Assemblée territoriale est pour cette évolution. Jacques Drollet : Pour nous, cela n'a aucune importance. D'autres avant nous ont fait «cocorico» et ils se sont retrouvés dans des situations souvent contraires à leurs déclarations, bien malgré eux et malgré toutes les bonnes volontés parfois! Frantz Vanizette : Pour répondre aux interventions de M. le conseiller Jacques Drollet, je crois qu'il est préférable de préciser notre position et même de faire «cocorico» de temps en temps, pour qu'à Paris on sache à quoi s'en tenir en ce qui concerne ce territoire, car nous avons souvent vu des prises de positions, qui ne correspondaient pas à la réalité. Jacques Drollet: M. Vanizette, nous avons tous les deux et de concert, fait cocorico à Paris, mais j'ai l'impression que la poule n'a jamais pondu les oeufs supplémentaires que nous attendions pour le territoire. Notre dernière mission en est la preuve, d'un prêt de 300 millions, nous n'avons obtenu que 60 millions seulement et encore avec quelles difficultés! Frantz Vanizette : C'était quand même un oeuf. Gérald Coppenrath : Je crois pouvoir m'insurger contre ces déclarations car, au cours des quatre ou cinq dernières années, l'effort financier de la métropole est passé de 200 à 740 millions par an. Je pense qu'il y a là bien des oeufs. Céline Oopa : M. le Président, MM. les Conseillers, je me permettrai de rappeler à M. le Sénateur une lettre que le député Marcel Oopa, avait adressée en 1960 au général de Gaulle, ainsi qu'au ministre de la France d'outre-mer et au ministre de la Justice. Nous sommes tous de bons Français. Lors du référendum 65