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Myriam: la fille du Tonnerre Bienfaiteur

De
166 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 241
EAN13 : 9782296320253
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MYRIAM: la fille du Tonnerre Bienfaiteur

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4324-9

Emile BIT] AB]

MYRIAM: la fille du Tonnerre Bienfaiteur

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions N°l17 Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. N°118 Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. W 119 Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? N°120 Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. N°115 Philippe Camara, Discopolis. N°122 Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. N° 123 Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. N° 124 Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamance. (Polars Noirs). N°125 Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. N°126 Ken Bugul, Cendres et braises. N°127 Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). N° 128 El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades. N°129 Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. N°130 Georges Ngal, Une saison de symphonie. N° 131 Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. N°132 Moussa Ould Ebnou, Barzakh. N°134 Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. N°135 El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. N° 136 Dominique M'Fouilou, Le quidam. N°137 Nocky Djedanoun, Yana. N°138 Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. N°139 Pius Ngandu Nkashama, Yakouta. N°140 Maria Nsue Angüe, Ekomo N°141 Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrangefillette N° 142 Essomba, Les lanceurs de foudre N°143 Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. N° 144 Mamadou Gayé, Lait caillé. N°145 Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. N°146 Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel. N°147 Ruben Nwahba, L'Accouchement N°148 Charles Carrère, Mémoires d'un balayeur, suivi de contes et nouvelles. Wl49 Salim Hatubou, Le sang de l'obéissance. N°150 Blaise Aplogan, Les noces du caméléon. W 151 Komlanvi J.M. Pinto, L'ombre du Karité. N° 152 Adamou Ide, Talibo, un enfant du quartier N° 153 Moudjib Djinadou, L'avocat de Vanessa.

1

Ici, on dénombre deux saisons. L'une où, comme le dit si

bien Yao, l'ami d'un jour,

«

tout n'aurait été que soleil,

sécheresse, soif, et où tout un monde, injecté de la plus petite particule de feu, pouvait se permettre le luxe malheureux de flamber à son aise, sans que ni Dieu, ni le Diable, à

plus forte raison les hommes y puissent quelque chose... »
L'autre, la même que je rencontre si souvent dans mon cher Sud, dans le creux verdoyant des tendres tropiques, où tout n'a toujours été que pluie, humidité, désaltération; où la nature ne s'est jamais lassée d'entretenir la flamme de sa perpétuelle renaissance... Mais il n'y a pas que cela dans ce petit bourg déplié sur l'aile droite du Djoliba, chargée des nombreuses richesses agricoles du nord de Ségou. Ségou est un royaume puissant. Fondé par Biton Koulibaly, désormais il était gouverné d'une main sûre par Monzon Diarra, le fils de Ngolo Diarra, son esclave préféré qui en fut aussi un remarquable roi. Oui, à Sisséklidougou, foisonnaient d'autres phénomènes non climatiques qui, quoique invisibles, régulaient, comme la sécheresse et l'humidité, chaque instant d'une vie, tous les instants de la vie. n y a dans les saisons, les vents, et dans les vents: les rumeurs... Celles qui enchantent l'être adulé ou le citoyen ordinaire, le pauvre démuni dont l'existence terne ne dérange personne, mais qui, du même coup, accablent l'indésirable, l'homme de bonnes vertus morales, ou bien, celui dont la montagne de fortunes représente un reproche mortel, qu'on a le droit d'immoler, et pour qui on tisse, sans

remords, sa haine avec des mots qui tannent, dépècent..., tuent. * * * Tenez, pas plus tard que l'autre nuit où ce maudit tourbillon de poussière a piétiné le village, quelques-unes d'elles (et non des moins éloquentes), roulèrent comme des chants lugubres, sur les lèvres d'un groupe de personnes: «Paraît-il qu'ils lui en voulurent pour son mariage pompeux. Que c'était pour le blâmer de son esprit exhibitionniste qu'ils firent ses billes, molles, permettant ainsi à son

épouse de réaliser -

bien avant qu'elle ne lui donne ce

garçonnet qui est resté, entre ciel et terre, son seul et unique fils -, trois fausses couches, de mettre au monde trois

horriblesmonstres. » « Paraît-il qu'il a voulu tromper leur vigilance cette fois,
c'est pourquoi il a marié à leur insu, et sans féeries ni fas-

tes, son rejeton à la gamine aînée de sonjeune ffère. » « Paraît-ilqu'ils n'ont pas du tout digéré ça, digéré le fait
que leur confrérie et le reste de la communauté en aient été outrageusement mis à l'écart, contrairement aux habitudes. Qu'ils ont, par conséquent, envisagé le pire, des représailles atroces, et qu'en fin de conseil, tous se sont même réjouis de leur funeste dessein, en clamant: "Contents nous rumes d'avoir été responsables de son infécondité d'antan, autant heureux serons-nous de lui barrer à nouveau le chemin, de transmuer le sperme de son fils en semence de fourmis ou de reptiles, afin qu'il ne puisse pas, de son vivant, avoir de petit-fils et jouir ainsi du privilège d'être parvenu à régénérer sa lignée !".» JO

Paraît-il que le vieillot a entendu, plusieurs fois, ce qu'ils ont dit! »
«

Cette nuit donc, elles roulèrent. Sourdement. Avec le

même « Paraît-il », inoubliablesymboleintroductif commun
à tous les émetteurs de pensées, pensées dont nul ne veut, en général, être l'auteur, mais dont le colportage procure à son usager, semble-t-il, un fort immense plaisir... * * * Cependant, à l'inverse des anciennes qui, comme on le susurre à tout bout de champ, avaient trimbalé sur les voies publiques des malles bourrées de mensonges, ces toutes fi'aîches crachèrent dans leur sillon un ouragan de vérités. Elles avaient levé le voile sur l'existence révolue de quelqu'un d'important. Et ce ne serait point Adama Samba qui le démentirait. Il se trouvait tout juste derrière la case suspecte lors de leur émanation; il les avait bien ouïes. Et peu importe si ce fut, pour lui, la première fois, contrairement aux affirmations de l'un des racontars... L'essentiel est qu'il les avait clairement perçues et qu'il avait même reconnu, à travers leur lettre et esprit, ce personnage de poids au passé duquel elles dressaient ce tableau flou, obscur. Le malheureux n'était autre que lui-même. C'était lui leur cible, lui, le mari de la femme aux fausses..., le vieillot au fils unique, le hors-la-loi contre lequel ils ont projeté de se venger, « ils» ? J'indexe: les Maîtres de « l'aprèsminuit »... Ce ne serait en tout cas pas ce sexagénaire qui le nierait, et vous savez maintenant pourquoi... Mais quelle aventure avait pu entraîner cet homme âgé, traqué par le mauvais sort et la colère de ses semblables, 11

dans le ventre de ce massif de ténèbres et en pareil lieu, pour que ces balles en lettres d'alphabet, ces murmures vénéneux, déchirent crûment sa chair, heurtent de plein fouet ses profondeurs et inondent son coeur d'une douleur pourpre, infernale? Adama Samba aimait certes prendre un peu d'air trais chaque soir, en flânant à tout loisir, dans les ruelles nattées du village. Mais cette escapade salutaire ne durait qu'une vingtaine de minutes. Et quoi qu'il s'appuyât solidement sur sa canne de bois, avec peut-être l'intention de dévorer beaucoup d'espace et d'avancer dans sa voie, la distance qu'il parcourait n'excédait guère l'hectomètre. Une fois de plus, quelle putain d'aventure le propulsa-t-il une énorme heure si loin de sa demeure, sur la peu coutu-

mière longueur d'un kilomètre, et l'amena-t-il à fouler ce qui était le plus surprenant - le sol rouge de ce quartier
sud, carré de latérite qu'il avait jusqu'alors considéré, comme étant le jardin où prolifèrent les ragots les plus insultants et les plus indignes, et où, bien sûr, il ne s'était rendu depuis si longtemps?
«

Le hasard! se chuchota-t-il. Oui, ce gros salaud a

comploté bêtement contre ma bonne foi. Il a profité de la belle fraîcheur du temps, cette gentille compagne de ma marche paisible, pour venir m'égarer sadiquement derrière cette masure, et forcer mes oreilles à lécher ce qu'elles ont toujours refusé de lécher, à engloutir ce qu'elles n'ont jamais attendu pour les engloutir: ces propos épouvantables !» Le coeur saignant de tristesse, il tourna ses pieds enfouis dans des babouches blanches et son buste en arc moulé dans un ample burnous noir, dans la direction opposée à celle qu'il suivait. Il fixa le ciel à jamais maculé de nuages gris, traita de chienne bâtarde l'intempérie qu'il venait d'y ]2

constater et ramena les yeux sur terre. Ensuite, il balaya d'une main fébrile et rapide son visage raviné, pour chasser quelques moustiques par-dessus tout incommodants. Il gratta son dos, y délogea une féroce démangeaison et, enfin, mit le cap sur sa case. * * * Rentré chez lui, il se dévêtit, puis, il jeta sa vieille carcasse dans son lit de bois à deux places. Bien qu'il se délectât de l'intense chaleur corporelle de Coumba encore pleine de vigueur, et des doux câlins de ses draps fins et ses couvertures soyeuses, il pensa. Il réfléchit avec ferveur sur ce qui était arrivé, sur les châtiments que les inconnus du taudis avaient rapportés en s'inspirant du ramage d'autres radoteurs inconnus..., et que d'éventuels anciens ennemis espéraient de nouveau, semble-t-il, lui infliger à travers la personne de son fils. Une terrible peur détruisit soudain le confort matériel et moral qui l'avait assiégé aux côtés de sa femme endormie, et le gela. Peur de la menace d'enlisement que faisaient planer sérieusement sur son avenir ces mesures punitives: virus de l'incertitude. Mais ne pouvant contenir plus longtemps l'idée de la tragédie qui le guettait, un sentiment de révolte l'échauffa et dénoua sa gorge. Alors il s'écria: « Plus jamais ça chez les Samba! Plus d'avortons dans notre camp! Oui, mon fils Mady ne sera pas un handicapé sexuel comme le fut autrefois son père! Sa femme Awa, j'en suis sûr, tombera enceinte, à son premier contact charnel avec lui, enceinte, dans ce courant de leur merveilleuse lune de miel! Mady enfantera! ».
13

Quel grand défi lancé contre la cruauté des hommes!

14

2

Je disais donc qu'il y a dans les vents: les rumeurs... Mais où naissent-elles? Résoudre cette énigme revient, tout naturellement, à ne pas oublier - car cela me paraît juste -, ce qui, d'essentiel architectural, a procédé du génie créatif des gens de Ségou. Je cite: les maisons. Car c'est en elles, et nulle part ailleurs, que ces fameux bruits découvraient pour la première fois le monde. Car c'est dans leur sein, et nulle part ailleurs, qu'ils croissaient, que ceux qui les ont engendrés les allaitaient et fortifiaient leurs ailes, avant qu'ils ne voltigent de nuit, comme des chouettes libertines et malicieuses, ou de jour, comme des corbeaux fiers et bavards; avant même qu'ils n'aient l'âge nécessaire pour se lancer à l'assaut des rues et n'y alimentent, à tort ou à raison, la conscience des hommes. * * * Il y a les maisons. Des maisons de toutes sortes. Solidement ancrées, comme dans tous les bourgs, comme à Niani ou à Ségou-Ies-quatre-villes, capitale du royaume, dans le derme de la terre. Celles dans le miroir desquelles l'on pouvait lire aisément la valeur sociale de leurs occupants: les fastueuses villas des bourgeois, et ces constructions qui n'étaient pas tout à fait des maisons, auxquelles ne pouvait revenir que ce piteux nom de chaumières; ces édifices à pièce unique, domaines vétustes, domaines nus dépourvus de baies, où esclaves et pauvres hères partagent le sol, la 15

peau de bête ou la natte, avec la faim, la fièvre et, parfois, la mort; où, évidemment, ils sont livrés à la rage de toutes les guerres possibles ici-bas. * * * Mady et Awa sont d'origine bourgeoise. Ils sont issus de la lignée des Samba, l'une des rares familles qui ont tiré leur prospérité des conquêtes de l'empire mandingue et du commerce, aussi bien sahélien que saharien, et qui jouissaient encore d'intarissables trésors. Parmi ces fortunes, il y avait du cuivre, extrait des mines de Diara et de Takedda, et de l'or et du fer, sortis de celles du Haut-Sénégal ou du Haut-Niger. Les cauris et le sel provenaient, eux, de Oualata, Tombouctou et Gao. Ils ne pouvaient donc habiter une de ces chaumières auxquelles la gracieuse architecture mauresque a refusé de prêter un des brillants aspects de son charme divin, contrairement à ce qu'elle fit si généreusement pour les résidences bourgeoises. Ainsi avaient-ils

élu, le 2 janvier - nous sommes en l'an 1804-, domicile
dans une maison de cossus. Cuirassée sur tout son pourtour d'une muraille d'argile coiffée de tourelles, dont les façades offi-aient aux passants le plaisir de contempler l'inégalable esthétique de ses nombreuses peintures géométriques, elle était rectangulaire et comportait trois grandes pièces carrées: une large véranda, et de chaque côté de ce séjour, deux spacieuses chambres à coucher, agrémentées chacune d'un douillet lit au châlit en or. Des peaux de panthères, de chèvres, de boeufs et d'hyènes, bigarrées, tapissaient méticuleusement le sol nivelé de la véranda. Quant aux statuettes d'ivoire et de bois, 16

et aux lanières de cuir rouges et noires, elles complétaient royalement la légendaire beauté de toutes ces pièces, couvertes en altitude par un toit en terrasse, similaire à celui de la petite cuisine située à l'autre bout de la vaste cour. Ce toit montrait sa surface plane pieusement au ciel, comme tout croyant qui se respecte, montre sa face au Créateur. Aussi faut-il ajouter ou plutôt affirmer librement, qu'à cause de la meilleure qualité de son étanchéité, ni les rayonnements calorifiques du Seigneur du zénith, ni une impétueuse averse, ni même la plus dévastatrice des endémies, n'eussent été de taille à le franchir pour nuire à l'intégrité des vies qu'il abritait. Certains parents, pourtant nantis comme lui, laissent souvent le logis de leur progéniture claironner un manque total de décoration interne. Ayant, contrairement à eux, un goût très prononcé du pittoresque, du beau, Adama Samba avait dû dépenser une fortune colossale pour mettre en valeur son dedans, l'ornementer ainsi richement. * * * Cependant, ce luxe inouï avait-il rendu heureux son fils, depuis le début de sa vie commune avec Awa, la fille de Konaté Cissé et de Nya Fatou ? A votre avis, quel être, digne de ce nom, jouirait-il à toute aise d'un luxe qui ne tenait lieu d'aucun rempart contre les moqueries qu'on balançait par-dessus le mur qui entoure sa case et qui le couvraient de honte?

Ce mariage à la sauvette sent du pourri! » « Les Samba ne sont plus les richissimesSamba que l'on
«

a connus. Ah ! ah ! ah ! Décidément, il n'y a plus de cauris 17

dans leurs poches, pour offiir de la kola aux gens de ce village, et en outre, réserver des fiançailles et des noces

décentes à leurs enfants. Ah ! ah ! ah ! »
C'étaient, oui, les voix tonitruantes et intruses qui survolaient sa haute barrière et qui, de façon outrancière, peuplaient ses oreilles. Peut-on, dans ce cas, être réellement heureux d'une somptuosité, dont l'esprit contraste avec celui du mariage pour lequel elle a été expressément conçue, et où on perçoit en plus, à l'endroit de sa famille et de soi, des grossièretés ignobles? Jamais le jeune Mady ne s'était senti à l'aise dans ce refuge aux mille et une couleurs. Et pire: ses splendeurs l'avaient laissé indifférent, blasé. Car pour lui, elles restaient en deçà de toute ruse que l'on puisse inventer, pour effacer les fàcheuses conséquences d'un crime, tel que celui que son père a perpétré à son égard, à savoir: son cuisant échec nuptial. * * * Depuis qu'il est dans cet état d'esprit brumeux, il méditait sans relâche sur ce triste événement qui avait comme gangrené sa vie. Peut-être cherchait-il, dans cet isolement spirituel, à en dominer sa rancoeur et, de surcroît, à s'immuniser contre les dénigrements qui en pleuvent partout. Peut-être y fouinait-il, pour élucider les raisons de sa mésaventure. L'ultime version paraissait probable. Car, au sortir de l'une de ses longues et rituelles cogitations, se trouvant après déjeuner en face de son épouse, le matin du dixième jour de ce même janvier, il lui demanda, révélant ainsi son impuissance à déchiffier le mystère qui, d'hostilité, enrobait leur existence: 18