NAITRE ET MOURIR A L'ILE BOURBON A L'EPOQUE DE L'ESCLAVAGE

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En partant des réalités telles qu'elles se présentent, Porsper Eve décrit l'évolution et les structures de la population de l'île Bourbon (aujourd'hui la Réunion) avant d'analyser les trois composantes essentielles des comportements démographiques : la nuptialité, la natalité et la mortalité.

Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296405356
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1rtaître et mourir à fîre J;our6on à r époque Se r escra"age

MAQUETTE: EDITH AH..PET..DELACROIX, CAROLINE CARL THROP, JEAN"PIERRE CHAFFRE. SOPHIE DENNEMONT, STÉPHANE RIVIÈRE @ RÉALISATION: BUREAU DU TROISIÈME CYCLE ET DE LA RECHERCHE FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES

UNIVERSITÉ

DE LA RÉUNION,

1999

CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIA 1 5, AVENUE RENÉ CASSIN BP 7 1 51 .. 97 7 1 5 SAINT..DENIS MESSAG CEDEX 9 ~PHONE: 0262 938585 ~COPIE: 02 SITE WEB: http://www.univ-reunion.fr 62 938500

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L'HARMATTAN,

1999

7, RUE DE L'ÉCOLE 75005

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UNIVERSITÉ

DE

LA

RÉUNION
HUMAINES

F ACUL TÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES

Prosper

ÈVE

1ftaître et mourir à rîre ~our6on à répoque Se fescra"age

Publications

du Centre en Histoire

de Documentation et de Recllerche Régionale (CDRHR)

ÉDITIONS L'HARMATTAN 5-79rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION 159avenue René Cassin 97715 Saint~Denis Cédex

L'Université

de La Réunion remercie le Conseil général pour son concours

COMITÉ SCIENTIFIQUE DE LA FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES

HUMAINES

Michel BÉNIAMINO,Maître de Conférences, HDR (ge so); Bernard CHERUBINI, Maître de Conférences, HDR (2()e so) ; Alain GEOFFROY, Professeur (lle so); Jean-Louis GUÉBOURG, Professeur (23e s.); Jean-François HAMON, Maître de Conférences, HDR (16e so) ; Michel LATCHOUMANIN,Maître de Conférences, HDR(7()eso); Edmond MAESTRI, Professeur (22e So); Serge MEITINGER,Professeur (ge so); Jean-Philippe WATBLED,Professeur (07e so et lle so)

LISTES

DES ABRÉVIATIONS

ADR AN ANSOM AESD ACSSp APRdP

ArchivesDépartementales de LaRéunion ArchivesNationales ArchivesNationalesSection Outre Mer Archivesde l'évêché de Saint-Denis Archivesde la Congrégation des Pères du Saint-Esprit Archivesde la Paroissede la Rivièredes Pluies (Saint-FrançoisXavier)

INTRODUCTION

La démographie historique est en France une science jeune. Ses principaux résultats datent d'une quarantaine d'années, après l'impulsion donnée par le démographe Louis Henry et l'historien Pierre Goubert à travers l'exploitation des registres paroissiaux de l'état civil ancien dans les années 19501. Le travail déjà accompli est si considérable que des synthèses ont déjà pu être rédigées2. Sous l'Ancien Régime, les familles, appuyées par le pouvoir royal, ont fini par faire triompher le mode du mariage tardif, ce qui suscite l'inquiétude de l'Église catholique qui y voit un encouragement à des rapports sexuels entre les jeunes gens hors des liens du mariage, pendant cette longue période d'attente séparant l'âge de la puberté et celui du mariage. En effet, comme la majorité est alors fixée à vingt-cinq ans pour les filles et trente ans pour les garçons, les parents ont la possibilité d'empêcher le mariage d'un enfant mineur. Sans le consentement des parents, l'union est assimilable à un rapt et est passible de la peine capitale. Depuis l'ordonnance de Blois du roi Henri III, en 1579, réglementant les mariages, les unions clandestines dues au refus d'autorisation par les parents des époux sont difficiles. Le curé de la paroisse des futurs mariés doit proclamer trois bans au prône des messes des trois dimanches précédant le mariage et quatre témoins sont obligatoires lors de la célébration. A La Réunion (ancienne île Bourbon), l'engouement pour l'étude de la population est tout à fait récent. Après l'abbé Jean Barassin3, MM. Jean Ricquebourg4, J. Houdaille5, Robert Bousquet6, Claude Mazet7,
GaUBERT P., Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. Contribution à l'Histoire de la France au XVIf siècle, Paris:

SEVPEN,1960. ARMENGAUD A, La famille Paris: PUF, 1975. et l'enfant en France et en Angleterre française aux XVIf du XVf et XVIIf au XVIIl siècles, française siècle, Paris: aux aspects démographiques, et Histoire de

DUPAQUIERl,

La population

PUP, 1979 XVl, XVIf

la population Synthèse

fram;aise, Paris:

t. II, Paris: Ophrys, sur

PUP, 1988. GARNOT B., La population 1988. l'évolution dans des l'océan groupes Indien, ethniques Actes du IV

et XVIIf

siècles,

L Histoire, « Aperçu

BARASSIN l, 1848

général

à l'île

Bourbon

depuis

les origines

jusqu'en de

», Mouvement

de populations

Congrès

de l'Association

internationale

l'océan Indien tenu à Saint-Denis RICQUEBOURG C.L.l, Dictionnaire

de La Réunion généalogique

du 4 au 9 septembre 1972, p. 245-258, Marseille, 1980,460 p. des familles de l'île Bourbon (1665-1810), 3 vol., Mayenne,

1983,

2881 p.

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

MmesChristine Hamon8 et Michèle Dion9 ont avancé sur ce front en véritables pionniers. Sans être des travaux de démographie pure, les mémoires de DEA de Droit de Mme Sylvie Fontaine10 et de maîtrise d'Histoire de MlleCorinne Sinapinll offrent des informations parcellaires mais intéressantes sur les quartiers Saint-Denis et Saint-André. Les travaux de démographie, à l'exception des deux derniers cités, concernent surtout les premières décennies de la colonisation, mais aucun n'aborde en même temps l'ensemble des quartiers de l'lIe, du début de leur peuplement jusqu'en 1848. Les années 1800 n'ont pas encore trouvé leurs chercheurs. Il manque de nombreuses monographies sur Saint-Pierre, SaintLouis, Saint-André, Saint-Benoît, Saint-Joseph, Saint-Leu, Saint-Philippe, avant que l'heure de la synthèse ne sonne pour La Réunion. Ce mince ouvrage qui a nécessité le dépouillement de nombreux registres n'a pas la prétention de résoudre tous les problèmes de la démographie bourbonnaise. Il entend seulement offrir une approche sommaire de la question. Le terme chronologique retenu, 1848, pose un problème de fond, celui du temps, qui n'a jamais été abordé ouvertement et que je n'ai pu esquiver, car ce travail devait au départ ne concerner que l'Ancien Régime. Comme ce n'est pas par «boulimie» que nous avons choisi d'aller jusqu'en 1848, nous nous devons d'apporter quelques précisions. A propos des grandes périodes de l'Histoire française, Françoise Hildesheimer dit:
«

Au XIXesiècle, la réforme des études aboutit à la définition de quatre grandes

périodes assimilées à de véritables institutions, dont les limites sont fixées en fonction de grands événements d'ordre politique mais qui présupposent une évolution harmonieusement concomitante des diverses composantes de chaque ensemble. Elles se partagent le temps de l'histoire et structurent l'organisation professionnelle du monde des historiens: l'Antiquité cesse avec le dernier empereur romain Romulus Augustule le Moyen Age, de 394 à 1453, se brise sur la chute de Constantinople l'époque moderne, de la Renaissance à la Révolution de 1789

-

- l'époque contemporaine
HOUDAILLE

»12.

6

J.,« La Réunion, des origines à 1766, étude démographique », Annales de Démographie Historique, 1980, p.213-237. BOUSQUET R., Vie et mort des Blancs de Saint-Paul, des origines à 1810, Mémoire de Maîtrise, Université de La Réunion, 1989, 289 p. + 121 p. annexes; Les esclaves et leurs maîtres à Saint-Paul, !le Bourbon et dans le quartier sous le vent, des origines à 1735, Mémoire de DEA,Université de La Réunion, 1992,2 vol., 164 p. + 94 p. MAzETCl.,« L'lIe Bourbon en 1735 : les hommes, la terre, le café et les vivres », Économies et sociétés de plantation à La Réunion, Saint-André: Graphica, 1989,351 p., p. 17-54. HAMONCh., La population de Cilaos de 1850 à 1974 : étude de démographie historique, Paris V, 1982,376 p. DION M., Grand !let, une population blanche des Hauts de l'île de La Réunion, 1990,299 p. (concerne la période de 1885 à nos jours). thèse de troisième cycle, Paris V, à une d'Aix,

7 8 9 10 11 12

FONTAINES., Les esclaves pendant la première moitié du XVIIf siècle à l'lie Bourbon: mort, Mémoire de DEAde Droit, Université de La Réunion, 1986,86 p. SINAPIN Saint-André: c., 1991,341 p. Hildesheimer de la paroisse à la municipalité, de 1740 à 1790, mémoire

d'un déracinement de Maîtrise, Université

Fr., Introduction

à l'Histoire, Paris, 1994, 155 p., p. 27.

8

Introduction

Bourbon étant colonisée définitivement dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, son histoire commence à l'époque moderne. Mais quelle doit être la borne délimitant celle-ci de l'époque contemporaine? Peut-on périodiser à l'identique en se coulant dans le moule commode élaboré au XIXe siècle ou définir notre propre périodisation correspondant au rythme réellement vécu par notre société? Que représente la coupure 1789 pour cette colonie? Peu de chose sur le plan économique et social. La liberté ne trouve droit de cité à Bourbon ni en 1789, ni en 1794, ni en 1796, ni en 1803. Si l'année 1815 voit cette colonie étendre les superficies cultivées en canne à sucre et passer de la fabrication artisanale de flangourin à la fabrication industrielle de sucre, il nous semble que le séisme social qui se produit en 1848 reste l'événement majeur, puisqu'un peu plus de 60 000 esclaves deviennent alors citoyens. Cette colonie pouvant enfin jouir des principaux idéaux de la Révolution française de 1789, cette année marque réellement, à notre sens, la fin de « l'Ancien Régime» et la fin du XVIIIe siècle également. Un XVIIIe siècle qui commencerait vers 1715, lorsque la Compagnie, en exigeant des habitants qu'ils cultivent le café, met fin à l'époque de l'économie de subsistance basée sur la cueillette, la chasse, la pêche, une petite agriculture et un petit élevage. A partir de 1715, l'lIe dispose d'un produit spéculatif, le café, auquel s'ajoutent, après 1750, les épices et, après 1815, le sucre. C'est pourquoi nous avons préféré adopter comme terminus la date de 1848. Il n'est pas aisé de parler de la population de Bourbon autrefois, pour la bonne raison que les sources sont lacunaires et trop souvent sujettes à caution. Les registres d'état civil, comme les recensements généraux ou partiels, sont loin d'avoir été bien conservés pour que le chercheur puisse travailler en toute quiétude. Comme l'esclavage est instauré dans l'lIe peu après sa colonisation définitive, il est évidemment plus facile de suivre la population blanche, voire la population affranchie communément désignée sous le terme de « libre de couleur », que la population esclave. Mais cela ne signifie nullement que les sources concernant la population blanche sont exhaustives. Un exemple suffit, à mon sens, à étayer ce propos. On pourrait croire que les décès de cette catégorie de la population ont été correctement déclarés. Or, à la fin de notre période, lors des mariages, bon nombre d'époux ou d'épouses indiquent à l'officier civil qu'ils sont incapables d'expliquer pourquoi leurs parents défunts n'ont pas été enregistrés. Ainsi, Élisa Sautron, qui se marie le 20 juin 1843 à Jean-Marie Huet, trouve fort étrange que le décès de son père survenu vingt-deux ans plus tôt13,n'ait pas été enregistré. Marie Joseph Leheau, qui épouse Charles de Roland le 20 juillet 1843, assure que son père est décédé voilà vingt13 ADR, 4E 6/245, Acte du 20 juin 1843.

9

Naître et moun'r à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

quatre ans14. Lors de son mariage, le 13 avril 1847, Marie Anne Cécile Trovalet15 ne peut prouver la mort de sa mère, décédée deux ans plus tôt. Sous la régie de la Compagnie des Indes orientales (1665-1767) et pendant la période royale (1767-1792), la tenue des registres de naissances, mariages et décès des habitants revient aux curés et vicaires. Jusque vers 1770, aucune distinction n'est faite dans certains quartiers entre l'état civil des Blancs et Libres et celui des esclaves. La loi du 27 septembre 1792 ayant confié cette tâche aux municipalités, La Réunion s'y plie et cette institution reste en vigueur jusqu'en 1803, soit jusqu'à l'abolition des municipalités. L'arrêté du 2 octobre 1803 institue un commissaire civil dans chaque quartier de la colonie et lui attribue la tenue des registres de l'état civil, avant que l'ordonnance locale du 12 juin 1815 ne restitue ce rôle aux maires

et à leurs adjoints. L'état civil est alors divisé en registre des « Blancs », des
« Libres », et des «esclaves ». En 1832, le temps des distinctions entre « Blancs» et « Libres» prend fin. Ils se retrouvent sur le même registre. A partir de 1789, la conservation des registres d'état civil des esclaves est loin d'être exemplaire. Pour Saint-Paul, nous ne disposons d'aucun registre pour eux de 1789 à 1805, et d'aucun registre de mariages de 1806 à 1841 ; pour Saint-Denis, d'aucun registre de 1796 à 1805 et d'aucun registre de mariages de 1805 à 1840 ; pour Saint-Pierre, d'aucun registre de 1794 à 1804 et d'aucun registre de mariages jusqu'en 1831 ; pour Saint-Benoît d'aucun registre de 1795 à 1804 et d'aucun registre de mariages jusqu'en 1822; pour Saint-André, d'aucun registre de 1795 à 1804 et d'aucun registre de mariages jusqu'en 1839. Pour Sainte-Suzanne, les lacunes sont encore plus importantes, les registres sont inexistants pour la période 1773-1805 et de 1805 à 1833 seuls les registres de mariages manquent. Il en est à peu près de même pour Saint-Louis, qui ne possède aucun registre pour toute la période 1770-1806 et aucun registre de mariages, de 1806 à 1829 ; pour Sainte-Marie, il n'y a aucun registre durant la période 1770-1785 et aucun registre de mariages jusqu'en 183416. L'absence de registres de mariages, lorsque les mouvements de population des esclaves sont enregistrés, ne correspond pas à des pertes et ne traduit pas un quelconque laxisme de la part des officiers d'état civil. Il indique que personne n'encourage alors les esclaves à se marier. Sous la Restauration, le sous-enregistrement des naissances des esclaves a été souvent dénoncé. En 1817, le maire de Saint-Paul avoue qu'il est impossible que parmi 6 280 esclaves, il n'y ait que trente-huit naissances déclarées. En 1828, le procureur général soumet au Conseil privé du

14 15 16

ADR, 4E 6/245, ADR, 4E 6/286, Voir à ce propos: 1963, 148 p.

Acte du 20 juillet

1843,

Acte du 13 avril 1847, CARRÈRE p" Répertoire des registres paroissiaux et d'état civil antérieurs à 1848, Nérac: Couderc,

10

Introduction

gouverneur un projet qui vise à engager les officiers d'état civil à mieux tenir les registres réservés aux esclaves. Pour justifier une telle mesure, il cite l'exemple de Saint-Denis et de Saint-Paul. Pour l'année en cours, le registre de Saint-Paul ne porte que trois naissances et celui de Saint-Denis, vingt-cinq. D'après le nombre d'esclaves de chacun de ces quartiers, il estime que le quart des naissances n'a pas été constaté. Il propose que soit adopté un arrêté exigeant que tous les trois mois, les officiers de police judiciaire (maire, commissaire de police) ou le secrétaire de la commune, comparent leurs registres à ceux de baptêmes tenus par les curés et dressent un état des omissions pour être transis au procureur du roi. Cependant, comme les maîtres ont l'habitude de négliger de faire administrer le sacrement du baptême à leurs esclaves nouveau-nés, il sait que ce moyen sera insuffisant. Aussi suggère-t-il que les officiers d'état civil compulsent les feuilles de recensement pour découvrir les contrevenants, visitent une fois par an chaque habitation et procèdent à un relevé de l'identité et du nombre des enfants présents17. Ce n'est qu'en 1839 qu'une ordonnance fixe les nouvelles conditions pour constater les naissances, mariages et décès d'esclaves. Les déclarations de naissance et de décès doivent être réalisées dans un délai de trois jours et le maître a un délai de quarante jours pour présenter le nouveau-né. L'inhumation d'un esclave doit être autorisée par le maire18. Les recensements, qui constituent pour l'administration des documents fiscaux, peuvent évidemment aider à pallier certaines carences. Sur treize recensements généraux dressés entre 1708 et 1758 pendant la période de la Compagnie des Indes et conservés aux Archives départementales de La Réunion, quatre seulement sont complets: 1708, 1732, 1733-1734, 173519. Des neuf autres, il ne reste que des bribes. Quant aux recensements partiels, ils permettent essentiellement de suivre l'évolution du quartier Saint-Denis, puisque vingt-deux des vingt-huit recensements existant pour la période 1711-1765 l'intéressent, et comme aucun document ne mentionne par qui et comment ils ont été réalisés, leur fiabilité reste douteuse2o. Pour la période royale (1767-1789), les recensements étant l'affaire de l'Administration, ils devraient être en principe plus sérieux. Mais comment expliquer que les deux petits recensements généraux de 1776 et de 1779 offrent des résultats presque identiques, sinon par le fait que le second est une copie du premier21? Deux nombres uniquement diffèrent. Si celui des Libres, qui passe de
17 18 ADR, 16 k 5, 1829, p. 86-91. Bulletin Denis, 19 20 21 officiel de La Réunion, 1839, Ordonnance du Roi concernant les recensements, chap. III, art. 19-20, Saint1839, 313 p., p. 268. généraux, Co 767 (1708).

ADR, Recensements

ADR, Co 780 à 810 (1711-1765). ADR, 1 C (1769-1779).

11

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

465 en 1776 à 461 en 1779, peut s'expliquer, par contre le recul enregistré dans le nombre des esclaves au cours de ces trois années - de 28 811, il chute à 28 801 - est tout de même problématique. De plus, il faut préciser que les marrons constituent un groupe presque indiscernable. Ils ne sont guère comptabilisés par les déclarants. Les naissances et les décès dans leur rang ne peuvent être connus. Pour qui désire prendre en compte la population esclave, il s'agit là d'une grave lacune. Les Saint-Paulois chargés de vérifier les feuilles de recensement en 1786 n'évacuent pas ce problème dans leur rapport:
« Aujourd'huy, dix neuf mars mil sept cent quatre vingt six, nous habitans du quartier de Sant-Paul soussignés, nommés à l'effet d'examiner et vérifier les recensements des habitans du dit quartier: nous nous serions assemblés en la maison de Monsieur le chevalier de Roburent commandant du dit quartier ou en sa présence, nous aurions attentivement examiné chaque recensement ou nous avons reconnu que plusieurs habitans ne portaient pas à l'article du total effectif de la récapitulation, leurs noirs marons, et cela en ce que le modèle du recensement fait mention de la rentrée du marronnage et que les habitans sont les noirs se trouvent marons dans le tems ou ils doivent leur recensement, se croyent par là fondé à les distraire ce qui est préjuicaible aux intérests de la commune en ce que ce moyen donne ouverture à une fraude considérable si Ion ny remédie; nous avons aussi observé que le mois de janvier était suffisant pour donner les recensement, qu'a plus long terme devenant abusif et contraire à l'article cinq du règlement »22.

Pour la période 1789-1810, les documents récapitulatifs ou statistiques et les déclarations individuelles aussi bien pour la région du vent que pour la région sous le vent sont très incomplets et fragmentaires23. Ils ne permettent pas une étude globale et fiable pour l'ensemble de la Colonie pour une seule année. Il en est de même pour la période 1815-184824. Les esclaves sont ceux pour lesquels le chercheur est moins bien renseigné. Quand il l'est, il faut l'admettre, c'est de manière très fantaisiste. Lorsque la Colonie adopte la culture spéculative du café, vers 1714-1715, les maîtres ont intérêt à ne pas les déclarer tous, puisqu'ils paient un impôt par tête d'esclave pour subvenir aux frais de commune. L'exactitude de chaque recensement est invérifiable. En 1784, un mémorialiste affirme même qu'il peut y avoir 10 000 esclaves de plus que les 34 075 recensés. Lorsqu'il envoie à l'ordonnateur la récapitulation du dénombrement de

1788, Parent précise que ses résultats sont

«

un tissu de faussetés pris et

recueilli sur une quantité de recensements mensongers ». En 1792, un membre de l'assemblée administrative, ].-L. Benoît déclare que «jusqu'à présent, les deux tiers seulement des esclaves existant réellement dans la
22 23 24 ADR, 1 BI, Rapport des habitants Dennemont, Cuvelier fils et chevalier de Roburent du 19 mars 1786 au maire de individuelles de la

Saint-Paul.
ADR, L 138 (1789-1810), Documents récapitulatifs ou statistiques; L 139 à 221, Déclarations région au vent; L 222 à 294, Déclarations individuelles de la région Sous le vent. ADR, 6 M 1300 à 1312 (1818-1848).

12

Introduction

Colonie ont été recensés

»25.

La situation est parfois si contradictoire, que le

chercheur a du mal à dénouer l'écheveau. Le 14 avril 1829, le procureur général apprend au gouverneur que si les décès d'esclaves sont assez bien déclarés, par contre leurs naissances sont rarement constatées. (Les circulaires adressées aux maires à ce sujet sont restées jusqu'ici sans effet.) Selon lui, trois quarts des naissances y sont omis. Il n'a aucune solution pour changer les choses. Obliger les curés à transmettre le double des registres de baptême ne permettrait nullement d'avoir une meilleure approche de la natalité chez les esclaves, puisque la plupart de leurs nouveau-nés ne sont pas présentés au baptême. Pour découvrir les personnes qui omettent de déclarer les naissances au sein de la population esclave, le procureur général propose de procéder à des comparaisons à partir des feuilles de recensement. Pour être encore plus efficace, il leur suggère de visiter une fois par an chaque habitation et de relever systématiquement l'identité et le nombre des enfants présents. La discussion de ce projet devant le Conseil privé permet aux représentants des colons de justifier leur faible empressement pour déclarer les esclaves nouveau-nés. La mortalité néo-natale étant plus élevée d'une manière générale à Bourbon qu'en Europe, il faut donner plus de soins aux enfants des esclaves pendant les deux ou trois premières années. C'est pourquoi:
«les maîtres ne comptent les nouveau-nés en accroissement d'un atelier que lorsqu'ils sont sûrs que ces enfants sont à l'abri des atteintes du tétanos ou des autres maladies inflammatoires auxquelles les exposent les variations de températures ».

Les colons ne manquent pas non plus de dire que les esclaves sont en partie responsables de la forte mortalité infantile précisant que:
«l'habitude qu'ont les négresses en couche d'allumer du feu dans leurs cases étroites est néfaste pour les nouveau-nés. La vapeur et la fumée qui s'exhalent de ces brasiers produisent souvent leur asphyxie ou les disposent à être refroidis par l'air

introduit par une porte ouverte

»26.

Ainsi, à la fin de notre période, les ordonnances royales de 1833 et 1839 prescrivent aux habitants de bien faire figurer sur leurs fiches de recensement les naissances, morts et mutations d'esclaves; les municipalités doivent fournir tous les ans des états détaillés de leurs communes à partir des déclarations individuelles. Jusqu'en 1841, le recensement sert à déterminer le droit de capitation et des journées de corvée, et donc les colons ont tout intérêt à dissimuler des esclaves. Comme à partir de 1835, l'Administration poursuit plus farouchement ceux qui se livrent à la traite clandestine, les déclarants ne peuvent alors que se montrer un peu plus sincères. L'état civil des esclaves étant mal tenu, le maire n'a aucune
p., p. 43.

25 26

WANQUET Cl., Histoire ADR, U 443, Lettre

d'une

Révolution. général

La Réunion au gouverneur

(1789-1803),

t. I, Marseille: 1829

Lafitte, 1829,

1980, 779 p. 86-91.

du procureur

du 14 avril

; et 16K5,

13

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

possibilité de détecter les fausses déclarations; il doit se fier uniquement à la parole de l'habitant. Nous citerons deux exemples pour étayer notre propos. En avril 1817, Antoine Cadet, habitant de Saint-Louis, désire se marier; mais il est dans l'impossibilité de rapporter son acte de naissance puisqu'il ne figure sur aucun registre d'état civil de la Colonie. En présence de sa mère et de son oncle Jean-Baptiste Lepinay, il fait dresser un acte de notoriété confirmant sa naissance en 1794 et sa légitimité27. Le 27 décembre 1827, Reine Charlotte Rivière de Chazalon, fille d'un médecin, se marie à Gustave Houpiart. La naissance de cette jeune fille survenue à Saint-Denis le 28 juin 1810 n'a été enregistrée que le 15 décembre 1827, soit douze jours avant son mariage. Une requête présentée par ses parents devant le tribunal a été nécessaire pour l'y inscrire28. Si un médecin ne voit pas la nécessité de déclarer son enfant dans un délai assez bref après sa naissance, nous pouvons être sceptique quant à la précipitation des autres habitants à déclarer de manière systématique la naissance ou la mort d'un esclave, qui n'est, en droit, qu'un « meuble ». A partir de 1841, le recensement est étranger à toute question d'impôt, mais ce n'est pas pour autant que les renseignements fournis sont plus sûrs pour tous les quartiers, leur utilité n'étant pas comprise par la plupart des habitants. Malgré toutes les imperfections observées et toutes les réserves émises, il va de soi que ces documents officiels qui nous sont parvenus, restent intéressants pour avoir une tendance de la croissance et des problèmes démographiques dans cette Colonie. Avant d'analyser les trois composantes essentielles des comportements démographiques - la nuptialité, la natalité et la mortalité - nous évoquerons d'abord les caractéristiques de la population bourbonnaise.

27 28

ADR, 4 E 4/92,

Mariages,

Saint-Louis,

1817. 1827 et 2 Mi EC 15 (T8) Saint-Denis, 1827.

ADR, 2 Mi EC 15 (T5), Saint-Denis

14

SPÉCIFICITÉS

CHAPITRE 1 DE LA POPULATION DE BOURBON

Combien d'habitants vivent à Bourbon de la colonisation définitive en 1665 à 1848 ? Comment se répartissent-ils dans cette colonie? Quelle est la composition de cette population?

LA POPULATION

EN CHIFFRES

Après deux moments de colonisation éphémère en 1646 et en 1654, Bourbon se peuple définitivement par immigration à partir de 1665. Les premiers colons français qui s'y installent viennent de Madagascar. Les uns, engagés de la Compagnie des Indes orientales, en ont été évacués par de La Haye en 1671 et amenés directement par lui. Les autres sont allés aux Indes, d'où ils sont revenus en 1674. Ceux qui sont demeurés à Madagascar après 1671 et qui ont échappé au massacre de Fort-Dauphin du 27 août 1674 sont parvenus à Bourbon par Mozambique et Surate en mai 16761. En 1671, la Colonie compte soixante-seize personnes, dont trentesix Blancs, trente-sept Malgaches et trois enfants métis. En 1690, les nouveaux arrivants sont deux Cafres des côtes d'Afrique et deux Guinéens. D'autres Européens s'y sont également implantés. Ils viennent des PaysBas, des Provinces-Unies, du Portugal, des États de Venise. Dans les années 1680, les Noirs - jusqu'alors serviteurs travaillant surtout la terre apparaissent avec le statut d'esclaves. Jusqu'en 1714, la population blanche triple. Elle progresse en nombre de deux cent douze individus à six cent vingt-trois, mais elle enregistre un recul en pourcentage, chutant de 67,S % à 53,8 %. Dans le même temps, la population esclave quintuple. De cent deux membres, elle atteint cinq cent trente-quatre. A l'inverse de la population des gens libres2, elle progresse en pourcentage de 32,S % à
BARASSIN (J.), Mémoire Antoine Boucher pour servir du XVIIf Orientales à la connaissance siècle, ayant de chacun des habitants 1978,447 indiens p. libres pour travailler sur ses chantiers, pour de l'isle Bourbon. L'île Bourbon et

au début des Indes

p. 20, Aix-en-Provence, fait appel à des ouvriers

La Compagnie

la clarté de l'exposé nous utiliserons l'expression « Population des gens libres» pour désigner les Blancs, les Indiens et les esclaves affranchis communément appelés « Libres de couleur ». Le mot « Libres» sera employé lorsqu'il
s'agira des seuls esclaves affranchis.

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

46,2 %3. La densité de population reste très faible puisqu'elle à 1 habitant par kilomètre carré en 1714 encore.
Tableau 1 POPULATION LIBRE ETPOPULATIONESCLAVEDE 1689
ANNÉE 1689 1705 1709 1711 1714
POPUlA nON TOTALE

est inférieure

À 1714
POPULAnON ESCLAVE

POPULAnON DES GENS LIBRES

314 736 876 1 028 1 157

212(67,5%) 426 (57,6 %) 492 (56,2 %) 555 (54 %) 623 (53,8 %)

102 (32,5 %) 310 (42, 1 %) 384 (43,8 %) 473 (46 %) 534 (46,2 %)

La population blanche reste majoritaire jusqu'en 1720. Elle est ensuite dépassée par la population servile. En 1735, elle ne représente plus que 21 % de la population totale. De 1735 à la fin des années 1790, la proportion de la population des gens libres oscille entre 18 % et 21 %. En 1808, elle s'élève à 23 %, frise les 30 % en 1830 et atteint 45 % en 1848. Si cette évolution est due à une importante poussée nataliste, puisque les moins de quatorze ans représentent 19,8 % de la population en 1778 et 35,4 % en 1831, elle est aussi due à une immigration massive d'Européens, tant pendant la période révolutionnaire qu'après 1815. La population globale triple en soixante-dix ans, de 1778 à 1848. Elle passe de 36 000 habitants, à 82 000 en 1825 et à 110 000 en 1848. La densité de population triple également avec 14,7 habitants par kilomètre carré en 1779 et 43,8 en 1848.
Tableau 2 ANNÉE 1714 1735 1744 1746 1750 1755 1763 1779 1788 1804 1815 1820 1824 1825 1830 1842 1848 ÉVOLUTION
POPULA
nON

DE LA POPULATION
LIBRE

LIBRE ET DE LA POPULATION

ESCLAVE

DE 1714

À 1848

POPULAnON ESCLAVE

POPULAnON TOTALE

DENSITÉ (HAB/KM2)

623 (53,8%) 1 716 (21 %) 2 253 (18%) 2 588 (18,6%) 2 834 (19,2%) 3 506 (20%) 4 267 (2 1,7%) 6 929 (18,7%) 9 211 (21,6%) 15 000 (23, 1)% 18 940 (27,5%) 20490 (28,5%) 22 196 (39%) 23 000 (28%) 30 000 (29,7%) 36 939 (36,7%) 50000 (45,5%)

534 (46,2%) 6 573 (79%) 10 338 (82%) 11288(81,4%) 11 893 (81,8%) 13953 (80%) 15419 (78,3%) 30 209 (81,3%) 42 588 (78,4%) 50 000 (76,9%) 49 51 45 59 369 213 375 000 (72,5%) (72,5%) (31%) (72%)

1 157 8 289 12 591 13 876 14 727 17 459 19 686 37 138 5 1 799 65 000 68 71 67 82 309 703 571 000

0,5 3,2 5,5 6,9 14,7 20,6 25,8 28,5

71 000 (70,3%) 63 447 (63,3%) 60 000 (54,5%) Sources:

101 000 100 386

10,2

43,8 11 0 000 Scherer A., Histoire de la Réunion, p. 62-66, PUF « Que sais-je? ", Paris, 1996, 128 p.

BARASSIN(T.), « Aperçu général 1848 », Mouvements
Marseille: Robert, 1980,460

de l'évolution dans

des groupes l'océan

ethniques Actes

à l'île Bourbon du Quatrième

depuis les origines jusqu'en Congrès de l'AHIOT, Paris,

de population

Indien,

p., p. 245-251.

16

Spéc(ficités

de la population

de Bourbon

La progression du groupe des gens libres est due aussi au fait qu'à partir de la période royale (1767-1792), il accueille les esclaves affranchis ou
«

Libres de couleur ». Le nombre de ces derniers reste insignifiant pendant

toute la période de la Compagnie des Indes. Les colons ayant besoin de main-d'œuvre, la Compagnie n'a pas encouragé les affranchissements. Ils sont quarante en 1742 et quarante-deux en 1758. Tel n'est plus le cas pendant la période suivante, puisque les administrateur royaux encouragent, quant à eux, les affranchissements. Le nombre d'affranchis double presque entre 1767 et 1788. De 465, il s'élève ensuite à 1 029. En 1810, il double encore et atteint le nombre de 2 340. Ce maigre résultat est le fruit de cent trente ans de colonisation. La période anglaise constitue une étape déterminante, car en cinq ans, la population d'affranchis s'élève à 4459. La politique suivie sous la Restauration est foncièrement restrictive en matière d'affranchissement. De 1815 à 1830, quatre-vingt-cinq esclaves seulement sont affranchis. La Monarchie de Juillet se montre vraiment libérale, puisque de 1831 à 1848, 6 202 esclaves accèdent à la liberté, dont 1 370 hommes, 2 428 femmes et 2 404 enfants. Alors que la population libre représente 2,2 % de la population totale en 1788, elle réunit 7,3 % à la veille de l'abolition de l'esclavage en 1848.
Tableau 3 ÉVOLUTION 1772 Population des gens libres dont Blancs Libres
POPULATION TOTALE

DE LA POPULATION 1777 6 612 6215 21,8% 397 1,1% 35 069

DE GENS 1779 6929 6464 17,1% 777 1,3% 37 138

LIBRES DE 1 772 1788 9 211 8 182 17,3% 1 029 2,2% 47 195

À 1848 1804 15 000 12 300 18,9% 2 700 4,1% 65 000 1815 18 940 14 440 21,1% 4500 6,6% 68 309 1848 50 000 42 000 38,2% 8000 7,3% 1 10 000

5 702 5477 16,4~ 225 0,7~ 33 389

L'Histoire de l'implantation des hommes à Bourbon (notamment des esclaves et des engagés) est liée à celle de l'agriculture. Les deux cycles économiques, celui du café et des épices (1715-1815) et celui du sucre (depuis 1815) ont façonné la physionomie de cette Colonie et ont exigé une main-d'œuvre abondante. La Compagnie s'en rend bien compte en 1728, quand la récolte de café faillit subir une perte considérable, faute d'esclaves. Le gouverneur Benoît Dumas s'en va alors à Pondichéry et assiste au recrutement servile4. Le processus s'amplifie ensuite. Avec le développement des cultures vivrières, du café puis des épices, les contingents apportés de Madagascar, des comptoirs de Gorée, de Ouidah et de l'Inde s'avèrent insuffisants. Pour couvrir ses besoins en bras, l'Administration de Bourbon se tourne vers la côte orientale d'Afrique. Les traites organisées sous Labourdonnais sont fournies par les comptoirs
FILLIOT(J.-M.), La traite des esclaves vers les Mascareignes au XVlIf siècle, Paris: ORSTOM,1974, p. 179

17

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

portugais situés au sud du cap Delgado. Vers le milieu du XVIIIe siècle, ce trafic décline quelque peu avant de reprendre son essor. A la suite du remplacement de l'administration de la Compagnie des Indes par celle du roi, la liberté de commerce accordée aux armateurs des Mascareignes contribue à augmenter les arrivées de la côte africaine. Chez les Portugais, les cargaisons partent de Sofala, de Mozambique et d'Ibo. Chez les Arabes, la côte exploitée est celle de Zenguebar - du cap Delgado jusqu'au golfe d'Aden - soumise à la domination des sultans de Mascate. Vers 1785-1790, le trafic de la côte de Zenguebar augmente aux dépens de celui de Mozambique, car les esclaves y sont moins chers et l'avitaillement plus abondant. Le comptoir arabe de Quiloa et l'lIe de Zanzibar sont les plus fréquentés. Cependant, la traite française est restée secondaire dans les comptoirs arabes et non principale comme dans les possessions portugaises5. De 1709 à 1808, les Malgaches cessent d'être le groupe d'esclaves le plus important. Ils sont remplacés par les Africains. Après avoir représenté 58 % de la population esclave en 1735, les Malgaches ne sont plus que 21 % en 1808, alors que les Africains qui ne composent que 12 à 15 % de cette population jusqu'en 1765 arrivent à 32 % en 18086.
Tableau 4
1709 1735 1765 1808

lA POPULATION ESCLAVE DE 1709
ANNÉE INDIENS 23 % 7% 5% 3,2 %

A 1808
MALGACHES

SElON L'ORIGINE
AFRICAINS

CRÉOLES 39 % 23 % 38 % 42,8 %

24 % 58 % 42 % 21,5 %

14 % 12 % 15 % 32,5 %

Si dans les années 1800 la présence d'esclaves malais n'est guère contestable à Bourbon, la présence des esclaves chinois a été rarement évoquée jusqu'à présent. Pourtant, l'étude des registres d'état civil atteste qu'il y en eut dès les années 1750. Ainsi, le 14 mai 1751, Jean Antoine « âgé d'environ un an, fils naturel d'une esclave chinoise anonyme arrivée par le vaisseau n° 4 de M. le comte d'Estaing », est baptisé à Saint-Denis. Le 13 mars 1783, la nommée Philippe, eclave chinoise de la veuve Dejean fils, a été inhumé dans le cimetière de Saint-Paul.

D'après les travaux de Jean-Marie Filliot, le nombre de « Cafres»
débarqués aux Mascareignes à partir de 1770, est au moins cinq fois supérieur à celui des Malgaches. Après la restriction du trafic, due à la prohibition de la traite de 1794 à 1802, celui-ci reprend son essor sous Decaen de 1803 à 1810. Les Mascareignes auraient importé de 1769 à 1810,
FILLIOT(T.-M.),« La traite africaine vers les Mascareignes p.240. 6 », Mouvements de population dans l'océan Indien, depuis les origines op. cit., jusqu'en

BARASSIN(J.), « Aperçu général de l'évolution des groupes ethniques à l'île Bourbon 1848 », Mouvements de population dans l'océan Indien, op. cit., p. 245-251.

18

spécificités

de la population

de Bourbon

115 000 esclaves. A partir des conclusions d'Auguste Toussaint concernant les entrées à Maurice de 1773 à 1810, Hubert Gerbeau admet que Bourbon

en a accueilli frauduleusement de 45 000 à 50 0007. Jusqu'en 1778, la proportion d'esclaves double pratiquement tous les vingt ans. Leur croissance s'infléchit à partir de cette date (1,7) pour se stabiliser aux environs de 60 ODD, algré une forte poussée de 1825 à 1830. m
Tableau 5 PROGRESSION DE LA POPULATION
ANNÉE 1735 1758 1778 1804 1825 1848 ESCLAVE DE 1 735 À

1848
2,2 2,2 2 1,7 1,2 1

NOMBRE D'ESCLAVES

COEFFICIENT D'AUGMENTATION

6573 14 599 29 000 50 000 59 000 60 000

La traite étant interdite depuis 1817, l'économie de l'lIe, qui vient de s'orienter dans une direction nouvelle avec la production industrielle de sucre de canne, risque de faire naufrage, si ses exigences en main-d'œuvre ne sont pas satisfaites. Aussi, certains propriétaires terriens continuent à importer des esclaves clandestinement. De 1817 à 1830, l'excédent des décès sur les naissances est d'environ 1 500 esclaves par an. Or, le nombre de ces derniers passe de 52 000 en 1817 à 70 927 en 1830, soit une augmentation de 19 000 en treize ans, alors que logiquement, on aurait dû noter une diminution de 19 500 environ. Cette anomalie s'explique bien par la continuation de la traite de manière illégale. Abolie en droit, la traite se perpétue. Elle neutralise les décès et masque la réalité. Les rares mentions d'origine lors de la saisie des esclaves clandestins prouvent que la côte d'Afrique orientale et Madagascar restent les deux grandes sources d' approvisionnement8. Le travail à l'intérieur des habitations et des industries sucrières exigeant beaucoup de bras, pour ne pas transgresser constamment les dispositions législatives, certains propriétaires comprennent que Bourbon se doit de rechercher une main-d'œuvre libre. Le premier projet de recrutement des travailleurs libres concerne Madagascar. Un administrateur créole, Bédier, redoutant les effets que l'interdiction de la traite pourrait avoir sur l'agriculture de l'lIe, suggère au commandant Pierre-Bernard Milius d'accepter l'entrée de Malgaches libres. Consulté pour avis sur cette proposition, le ministre des Colonies détecte le danger qu'il y aurait à faire travailler côte à côte, sur la même habitation, des Noirs en état de liberté et
7 8
GERBEAU

(H.), « Le rôle de l'agriculture
n° 8, décembre 1976, p. 62.

dans le peuplement

de La Réunion

», Cahiers du Centre Universitaire au XIXe siècle », Mouvements

de La de

Réunion, GERBEAU population

(H.), « Quelques
dans l'océan

aspects de la traite illégale des esclaves à l'île Bourbon
Indien, op. cit., p. 285.

19

Naître et mourir à l'île Bourbon à l'époque de l'esclavage

d'autres en état d'esclavage9. Les notables de l'lIe usent de toute leur science et de toute leur influence pour faire échouer le projetlO. Il finit tout de même par se concrétiser en 1828, avec l'arrivée d'Indiens engagés pour une durée de trois ans. Au 1er janvier 1832, ils sont 2 646 et le 9 août 1833, on en compte 2 021 dans la Colonie. Le recrutement stagne alors. Le recul n'est pas tant dû à la mortalité qu'aux retours en Inde. Au moment de l'abolition de l'esclavage, les engagés indiens sont 3 372. En 1843, le gouverneur Bazoche autorise l'introduction à titre d'essai de 1 000 cultivateurs chinois. Les premiers arrivent l'année suivante. En 1846, le quota est atteint. Les autorités interdisent de nouveaux recrutements. A la fin de 1848, l'lIe compte 3 372 immigrants indiens, 78 immigrants africains et 728 Chinois soit au total 4 248 immigrants libres, dont 4 178 hommes (98,35 %), 62 femmes (1,46 %) et huit enfants - 7 garçons, 1 fillett.
Tableau 6 LA POPULATION D'IMMIGRANTS
ANNÉE 1830 1831 1832 1835 1837 1838 1839 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 1848 NOMBRE 3 102 2628 2404 1 890 1 368 1 431 1 423 1 410 1 374 1 1 1 2 353 367 802 197

ENGAGÉS DE

1830

À

1848

OBSERVATIONS

Presque tous indiens

Introduction de chinois Introduction de Malgaches et d'Indiens

2 390 2797 4248

LOCALISATION

SPATIALE DE LA POPULATION

Pour la clarté de notre propos, il est bon de préciser qu'à Bourbon le quartier précède la paroisse et la ville. Chaque quartier se distingue au départ par ses activités agricoles. Bourbon, éloignée de sa métropole, doit forcément produire pour subvenir à ses propres besoins. A partir de 1721, cette colonie subviendra aussi aux besoins de l'lIe de France, jusqu'à ce que leur destin se sépare en 1815.
9 10 11 ADR, 56 M 3, Correspondance concernant Madagascar, Lettre du baron Portal, Ministre de la Marine et des Colonies 1819 au Ministre de la Marine et des Colonies.

au Commandant Miliusdu Il août 1819.
ADR, 56 M 3, Lettre du Commandant
RUBEN

Milius de décembre

DECOUDERC Rapport sur la nécessité de la reprise de l'immigration à La Réunion, Saint-Denis, 1908, (P.),

Il p.,p. 3.

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