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NATION NAVAJO

De
432 pages
Depuis leur arrivée dans le Sud-Ouest américain, les Indiens Navajo ont fait preuve d'une grande capacité d'adaptation. Cette capacité est mise aujourd'hui à rude épreuve ; alors que le monde extérieur pénètre dans les parties les plus reculées de la réserve grâce aux media et que l'on assiste à la globalisation de l'économie et de la culture. Dans ce cadre, la Nation Navajo peut-elle se développer tout en gardant ses traditions et son identité ?
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LA NATION NAVAJO

Tradition et développement

@ L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8872-2

Marie-Claude

FEL TES-STRIGLER

LA NATION NAVAJO
Tradition et développement

Préface de Élise Marienstras

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection L'Aire Anglophone dirigée par Serge Ricard

Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture, auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures dites "anglo-saxonnes" donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études britanniques, américaines et canadiennes et, d'autre part, de répondre à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique,
d'Asie et d'Océanie

-

sans oublier

le rôle de langue

véhiculaire

mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la science politique, les relations internationales, les littératures de langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de spécificité. Déjà parus
Serge RICARD (dir.). États-Unis / Mexique: fascinations répulsions réciproques. André BEZIA T, Franklin Roosevelt et la France (1939-1945) diplomatie de l'entêtement. Ada SA VIN, Les chicanos aux Etats-Unis. Nathalie CARON, Thomas Paine contre ['imposture des prêtres. André VIOLA, J. M. Coetzee, Romancier sud-africain. Joanny MOULIN, Ted Hughes: la langue rémunérée. et : la

Remerciements

Je suis heureuse de remercier ici ceux qui m'ont aidée à mener à bien ce travail. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à Elise Marienstras pour le soutien et l'amitié qu'elle m'a prodigués sans compter. Je remercie également John Atherton, Nelcya Delanoé et Joëlle Rostkowski qui m'ont conseillée d'entreprendre cet ouvrage. L'amitié attentive des membres du CRREU (Centre de Recherches sur l'Histoire des

Etats-Unis- Universitéde Paris 7) a été une aide appréciableet appréciée.
Aux Etats-Unis, les professeurs Peter Iverson, Louise Lamphere, David Brugge, ont bien voulu me consacrer un peu de leur temps. Enfin, j'exprime toute ma gratitude à mes interlocuteurs navaja qui ont accepté de répondre à mes questions, de me donner des informations et qui sont souvent devenus des amis. Merci à mes proches qui ont accepté de vivre à l'heure navaja ces dernières années; tout particulièrement à mon mari et à ma mère qui ont assumé la tâche ingrate de relecture. Je suis reconnaissante également à l'équipe de télétravail de l'Université de Marne-la-Vallée, qui a mené à bien la mise en forme de cet ouvrage. Par ailleurs, j'ai apprécié l'amicale décision de Tommy Arviso Jr qui n'a pas vu d'inconvénient à me laisser reproduire certaines illustrations du Navajo Times dans cet ouvrage.

PRÉFACE

Depuis quelques années, l'édition française s'ouvre à la littérature amérindienne et plus généralement aux études anthropologiques ou historiques sur les Amérindiens. La plupart de ces ouvrages sont traduits de l'américain, mais quelques-uns sont signés par des chercheurs français. La littérature sur les Navajo, notamment, est importante et pourtant, en Amérique et a fortiori en France, les Navajo restent mal connus, leurs problèmes négligés, leur riche culture abordée par ses succédanés et leur histoire partiellement gommée. Le livre de Marie-Claude Strigler ouvre une déchirure importante dans l'opaque nuage qui entoure ce peuple. Française, Marie-Claude Strigler bénéficie d'un avantageux recul sur l'Amérique et les Amérindiens. Anthropologue, historienne et économiste, elle présente les résultats d'une longue enquête menée au sein du pays navajo. Son regard ainsi doublement proche et lointain et, qui plus est, historique aussi bien qu'immédiat sur l'économie navajo, contribue à combattre l'ignorance, les préjugés et les stéréotypes qui s'attachent encore aux Indiens américains dont l'image de férocité ou de primitivisme hante toujours les esprits et même les représentations iconographiques ou littéraires. Alors que les Navajo sont beaucoup moins connus du grand public et moins caricaturés que les Indiens des Grandes Plaines, une petite portion de leur territoire, inscrite sur les cartes sous le nom de « Monument Valley», a servi de toile de fond aux chevauchées de la plupart des films de John Ford et de ses émules: entre ces chicots de montagnes ou de plateaux, résidus oubliés par l'érosion éolienne, chevauchaient autrefois incessamment, d'un western à l'autre, les cow-boys et les méchants Indiens, aujourd'hui remplacés par des touristes pâmés d'admiration. On y rencontre ici et là un hogan, cet habitat traditionnel des Navajo, à la fois lieu sacré et abri quotidien; on y croise quelques gardiens de moutons ou quelque marchand de couvertures ou de tapis qui y installe son métier pour tenter le chaland de passage. On s'y arrête dans des villages et des bourgades en tout semblables, en plus misérables, aux agglomérations - villes non-urbaines, villages non-ruraux - de l'Amérique dite «profonde ». Image de carte postale, mais aussi lieu de vie, région administrative et politique autonome, patrie d'une nation ancienne et fière, mais aussi domaine protégé - et partiellement contrôlé - par le tuteur des réserves indiennes qu'est le Département de l'Intérieur des Etats-Unis, la Nation Navajo ou Diné (pour lui donner son vrai nom) est tissée d'apparentes contradictions. Le moindre des paradoxes n'est pas la pauvreté dans laquelle vivent la plupart des Diné, la faible rentabilité de leurs activités économiques, le sous-développement en un mot, alors que le sol et surtout le sous-sol détiennent abondance de richesses et que la nation diné est sise en plein cœur du pays le plus développé de la planète. Souligner ces contrastes relève, semblerait-il, du lieu commun; et pourtant la visite-analyse à laquelle invite Marie-Claude Strigler fera pénétrer le lecteur au sein d'une problématique plus complexe qu'on ne l'imaginerait en abordant une région sous-développée. Là ne s'arrêtent pas, en effet, les paradoxes et les contradictions propres à cette tribu. L'étranger, aussi fin observateur soit-il, reste dans l'ignorance de la plus

grande partie des symboles et de la spiritualité navajo: par exemple, la «religion» des Diné, ses rites, sa pratique sacrés sont secrets. L'un des rites curatifs des hommes-médecine consiste à inscrire sur le sol une liturgie iconique en laissant filer du creux de la main des flux de sable colorés, dont le dessin stylisé et plein d'un sens fixé à jamais est effacé et dispersé dès la cérémonie terminée; de sorte qu'il ne reste rien de tangible après qu'aient été exercés les gestes graves et immuables, d'une génération à l'autre, de la pratique thérapeutique traditionnelle, une des plus graves et des plus persistantes de toutes les liturgies connues. Les Navajo ont parfois mauvaise réputation auprès des chercheurs ou auprès d'autres nations amérindiennes, comme les Pueblo Hopi, leurs voisins et ennemis héréditaires: on leur reproche l'arrogance de leur richesse, eux dont le sous-sol recèle du pétrole et de l'uranium, et dont les terres de la réserve s'étendent largement sur le Nouveau-Mexique, l'Arizona et l'Utah; eux qui se sont rendus célèbres pendant la seconde guerre mondiale, lorsque quelques volontaires ont usé de leur langue pour coder les messages de l'armée américaine. On est gêné par leur méfiance à l'égard des étrangers et par la morgue avec laquelle ils imposent la survie de leurs traditions ancestrales au sein des institutions les plus modernes. On leur reproche la complexité de leur organisation tribale et la corruption de certains des chefs qu'ils ont élus. On met en avant leurs divisions internes et les conflits d'opinion qui les séparent. Ne nous y laissons pas prendre: la plupart de ces critiques proviennent de l'idée fausse et simpliste qui ne veut pas mourir et qui fait la réputation aux «peuples premiers» d'être des sociétés consensuelles, figées dans un temps révolu, coupées du monde et de 1'histoire. Le livre de Marie-Claude Strigler nous fait entrer dans la réalité navajo, c'est-à-dire dans une histoire vivante, complexe et, pour tout dire, humaine comme l'est toute histoire d'un peuple. Les données de base sont simples, et il est étonnant qu'elles restent aussi largement ignorées: une population de plus de deux cent mille personnes, la deuxième en nombre des peuples amérindiens recensés aux Etats-Unis; un territoire en effet très vaste, le plus étendu de toutes les réserves reconnues par le gouvernement fédéral et autogouvernées par un conseil tribal; une économie fondée d'abord sur l'élevage, puis sur l'agriculture et des activités artisanales de grande réputation - la joaillerie et le tissage -, auxquelles viennent se greffer selon des programmes élaborés, des industries annexes dont le succès est aléatoire. Le soussol est exploité par des grandes compagnies multinationales qui versent des pourcentages du prix de vente et des taxes au gouvernement tribal propriétaire du sol et du sous-sol. Marie-Claude Strigler apporte un éclairage chronologique à la mise

pour sacrifier au développement, mais qui refuse la paupérisation, la marginalité et la dépendance au nom d'une tradition qui rejetterait toute modernité. C'est cette dualité qui confine bien souvent au dilemme qu'aborde avec une passion contenue et une sympathie non déguisée, mais clairvoyante, ce livre. Disons aussi, et surtout que, au-delà des Navajo, la problématique abordée ici concerne une grande partie des régions anciennement colonisées. Tradition et Développement pourrait - et devrait - faire le titre de nombreuses autres études, non seulement sur les Navajo, mais sur la plupart des peuples que les instances internationales IV

en place progressive de cette économie qui se voudrait mixte - pastorale et industrielle - et qui refuse, aujourd'hui plus que jamais, d'abandonner la tradition

appellent aujourd'hui «autochtones ». En effet, l'autochtonie est une notion qui a fini par prévaloir sur celles qui marquaient une grande partie du globe des stigmates du primitivisme technologique et culturel, de la dépendance économique et de l'archaïsme social. La notion d'« autochtonie» remet certes les pendules de l'histoire à l'heure: elle intègre implicitement le poids du passé de colonisés des peuples autochtones; mais elle évite la question si centrale de la prépondérance d'un capitalisme qui n'a pas dit son dernier mot en matière d'exploitation des ressources de régions que l'histoire a laissées derrière elle. Reste que les autochtones sont d'anciens et, pour certains, d'actuels colonisés. Marie-Claude Strigler nous prouve ici que les Navajo, comme la plupart des Amérindiens, sont eux aussi, et eux encore, des colonisés. L'auteur a pris le parti de l'approche économique pour affirmer que la colonisation sous une forme peut-être déguisée, se déroule de nos jours même à l'intérieur de la plus grande démocratie du monde. On peut être dérouté par cette affirmation qui excède (mais quel est l'usage d'une préface sinon parfois d'aller au-delà ?) les propos explicites du livre. C'est que, malgré la large autonomie dont bénéficient actuellement un grand nombre de réserves indiennes, malgré le «développement» c'est-à-dire la croissance des richesses de certaines nations qui ont fondé des espoirs sur le jeu, ou ont réussi leur développement sont décelables à tout moment. Partant de tous ces aspects de l'évolution économique, l'auteur de ce livre se veut prudente et de ton modéré. C'est que la thèse qu'elle développe avec une simple limpidité s'adresse à un sujet délicat, mal traité y compris par les spécialistes du Tiers Monde et des nations en développement ou émergentes: il s'agit de rien de moins que la survie, en termes démographiques, mais aussi culturels et d'identité, des populations autochtones en pays industrialisé, et qui, comme les Navajo ou Diné, forment des enclaves au sein du premier monde. Inutile de se poser les problèmes du globalisme ou même de l'universalisme. C'est en termes de confrontation des cultures, d'adaptation ou d'agression que l'on se pose les questions de la croissance et du développement. Car, que signifie, pour un peuple dont la valeur suprême, le bien, le beau, le bon, le bonheur en somme, icibas comme dans le cosmos qui nous englobe, réside dans un équilibre parfait, la seule croissance du bien-être, des ressources et des revenus matériels qui constituent ce que l'Occident et les autres, premier, second et même Tiers-Monde, appellent le «développement» ? N'y a-t-il pas contradiction interne, malentendu au moins sur les termes, mais bien plus, sur les buts à atteindre? Toutes ces questions vous viennent après lecture. Car Marie-Claude Strigler a privilégié les faits, tels qu'elle les a trouvés dans des archives et documents chaotiques et dispersés, puis elle en a tiré la leçon avec une infinie patience et respect d'autrui. On est impressionné par l'ampleur et l'efficacité d'une recherche dont la présentation ne laisse pas deviner le chaos régnant dans ce qui pourrait servir d'archives à la nation Diné, si seulement un spécialiste était recruté pour s'employer à plein temps à mettre en ordre la masse de papiers et de documents que recèle le bureau du gouvernement tribal. On perçoit aussi l'aisance avec laquelle l'auteur a su, lors de ses recherches de terrain, se faire accepter par une population réputée réservée et même méfiante, de sorte que le livre résonne aussi bien de la présence

pari industriel - et il en est bien peu -, les signes de la colonisation et du sous-

v

des acteurs de l'économie navajo que par les documents d'intérêt immédiat offerts à l'analyse. Mise en perspective dans le champ des travaux actuels sur l'économie du Tiers-Monde ainsi que dans celui des travaux sur les Navajo aux Etats-Unis et en Europe, cet ouvrage doit être lu avec un esprit ouvert à la réflexion aussi bien analytique que prospective. De la lecture terminée surgira clairement la question, souvent posée pour le continent africain, mais plus rarement pour l'Amérique: comment une population autochtone, dont le mode de production est aussi intimement lié à une culture intégrée, peut-elle non seulement survivre, mais aussi pérenniser sa vision du monde et les pratiques sociales, rituelles et même économiques qui en découlent, alors que l'idéologie comme les structures et les valeurs de la société dominante sont à son opposé? Une société traditionnelle confrontée à la société industrielle ou post-industrielle a-t-elle le pouvoir de rester elle-même sans être menacée dans son existence même? Il n'est pas certain que la lecture du livre de Marie-Claude Strigler porte à l'optimisme: les problèmes rencontrés par les Navajo confrontés à la modernité ne pour que Marie-Claude Strigler évite d'en faire un concept de référence -lorsqu'elle s'affronte à la tradition, n'est pas toujours gagnante. Ses valeurs, enfin, ne triomphent pas toujours de celles de populations qui, comme les Navajo, sont dotées d'une maturité historique et culturelle admirable, d'une extrême dignité dans leur attachement à leur patrimoine et d'une habileté exemplaire dans leur capacité à s'adapter au changement environnant comme aux aléas de l'histoire.

sont pas aisément solubles.Mais la modernité elle-même- un terme assez galvaudé

Elise Marienstras Professeur à l'Université Paris 7Denis Diderot

VI

Liste des Présidents navajo

Dates 1884 1922-28 1928-32 1932-36 1937-38 1938-42 1942-46 1946-50 1951-54 1955-59 1963-66 1967-70 1971-74 1974-78 1978-82 1983-87 1987-89 1989-91 1991-94 1994-98 1998-98 1998-98 1998-

Président Chee Dodge Chee Dodge (Tribal Business Council) Deshna Chischilze Thomas Dodge Henry Taliman, Sr Jacob C. Morgan Chee Dodge Sam Ahkeah Sam Ahkeah Paul Jones Paul Jones Raymond Nakai Peter MacDonald Peter MacDonald Peter MacDonald Peterson Zah Peter MacDonald Leonard Haskie Peterson Zah Albert Hale Thomas Atcitty (interim) Milton Bluehouse Kelsay Begaye

Vice-président Navajo chief

Maxwell Yazzie Marcus Kanuho Roy Kinsel Howard Gorman Sam Ahkeah Chee Dodge/Z. Tso John Claw Scott Preston Scott Preston Nelson Damon Wilson Skeet Wilson Skeet Frank E. Paul Edward T. Begay Johnny R. Thompson Irving Billie Marshall Plummer Thomas Atcitty Milton Bluehouse Frank Chee Willeto Taylor McKinley

VII

Lois fédérales citées

American Indian Religious Freedom Act Archeological Resources Protection Act Comprehensive Training and Unemployment Act Controlled Substances Act Dawes Act (General Allotment Act) Economic Recovery Act Endangered Species Act Environmental Protection Act Indian Civil Rights Act Indian Education Act Indian Financing Act Indian Reorganization Act (Wheeler Howard Act) Indian Self Determination and Education Act Johnson O'Malley Act Native American Grave Protection and Repatriation Act Navajo Hopi Long Range Rehabilitation Act Navajo Indian Irrigation Project Act Omnibus Budget Reconciliation Act Radiation Exposure Compensation Act San Juan Chama Project Law School Facilities Construction Act Uranium Mill Tailings Remedial Act Walsh Healey Act

PL 95-341, 1978 PL 96-95, 1979 PL 93-203, 1973 PL 91-513,1970 24 Stat.388, 1887 PL 97-34, 1981 PL 93-205, 1973 PL 100-707,1988 PL 91-516,1970 PL 90-284, 1968 PL 92-318, 1972 PL 93-262, 1974 Ch. 576, 48 Stat.984, 18 juin 1934 PL 93-638, 1975 Ch. 147, 48 Stat. 596, 16 avril 1934 PL 101-601, 1990 Ch.92, 64 Stat.44, PL 474, 1950 PL 87-483, 1962 PL 103-49, 1993 PL 101-426, 1990 PL 87-483, 1962 PL 81-815,1953 PL 95-604, 1978 PL 92-1571972

Ces lois sont répertoriées dans United States Code Annotated - 1996 General Index Popular Name Table, West Publishing Co, St Paul, Minnesota.

VIII

Unités

de mesure

citées

Acre: Acre- foot: Fanega : Gallon: Livre:

0,4 hectare. le volume d'eau pouvant recouvrir un acre sur une profondeur d'un pied (1 234m3). unité de poids égale à 100 livres américaines, soit 45,3 kg. 3,78 litres. 4,53 kg.

Mile: 1 609 m. Mcf. (million cubic feet) : 28 000 m3 30,5 cm. Pied: 2,5cm. Pouce:

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XII

SOMMAIRE

Remerciements.

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I

Préface, par Elise Marienstras
Liste des présidents na va j 0 ... .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. . . . VII

II

Liste des textes de loi cités Unités de mesure citées
Cartes. . . . . .. .. .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . .. . . . . .. . . . .. . . ... . . . .. . .

VIII IX
X

INTRODUCTION L'histoire de la Création PREMIÈRE PARTIE: ETHNOHISTOIRE DES INDIENS NAVAJO

.

19
29

Chapitre 1 - AVANT "BOSQUE REDONDO"
Agriculture primitive Sites antérieurs à la révolte des Pueblo La vie dans Dinetah Développement de l'élevage La révolte des Pueblo L'apprentissage de l'élevage Le temps de l'élevage et du pillage Le joug espagnol Le joug mexicain Le joug américain

Chapitre 2 - DÉPORTATION ET RETOUR DANS LA RÉGION DES
QUATRE MONTAGNES SACRÉES, (1864-1868) La Longue Marche Diné se souvient Fin de la Longue Marche Bosque Redondo Conditions économiques à Bosque Redondo La politique à Bosque Redondo Les enquêtes du Congrès Nouveaux savoir-faire Retour dans la région des quatre montagnes sacrées Avènement des trading posts Agriculture, élevage et économie familiale 51

XIII

Mutation économique Régime foncier: droit coutumier des familles Technologie des travaux domestiques, de l'élevage,et de l'agriculture Redressement économique

Chapitre 3 - L'ÂGE DU CHEMIN DE FER ET DU TRADING POST
Les trading posts Monopole du trading post Antécédents commerciaux des Navajo La période américaine Rôle historique du crédit Le trading post moderne Statut légal du trading post Multiples rôles du trader Monopole géographique du trading post Le crédit Influence du trader sur l'artisanat navajo Mutation en pays navajo Réorientation de l'économie: les années 1920 Production agricole et économie familiale Production artisanale Travail salarié Modes de consommation Modification de l'environnement, élevage, culture et habitat Changements dans les modes de production domestique, dans l'agriculture Les Navajo, artisans de leur évolution Les années 1890 Réorientation de l'économie: 1900-1930 Erosion de l'isolement culturel

71

dans

l'élevage

et

Chapitre 4 - LA RÉDUCTION DES TROUPEAUX, 1930-1950 Fin de l'indépendance Arrivée du New Deal dans la réserve Première période de réduction des troupeaux Participation des communautés: les chapitres Deuxième programme de réduction des troupeaux Toujours des réductions: le plan de pacage de 1937 Années 1940 et après-guerre Attitude des Navajo envers la réduction des troupeaux Production agricole et économie domestique Technologie des activités domestiques, de l'élevage et de l'agriculture

97

XIV

Chapitre 5 L'AUBE DES TEMPS MODERNES, 1950-1975 L 'INDUSTRIALISATION Contexte historique Une économie en mutation L'élevage L'agriculture Revenus de l'artisanat L'emploi salarié L'emploi salarié dans la réserve Programmes d'aide sociale Fin de l'isolement Déclin des trading posts Technologie domestique, pastorale et agricole DEUXIÈME PARTIE: AMÉRICAINE LES ANNÉES 1970 - LA COLONIE ... ......

-

121

.

147

Les Navajo et leurs ressources naturelles Ressources naturelles et possibilités de développement Les Navajo, nation en voie de développement Rôle du gouvernement tribal Les Navajo dans le monde d'aujourd'hui

Chapitre 6 - RESSOURCES NATURELLES RENOUVELABLES
Pâturages et bétail navajo: valeur économique et sociale Topographie Potentiel de productivité et valeur des pâturages Caractéristiques de l'élevage navajo dans les années 1960 et 1970 Apports possibles de la technologie Crédit à l'agriculture et coopératives Organisation foncière L'eau, source de vie Ressources en eaux de surface Eaux souterraines Attribution de l'eau L'eau du NIl? doit-elle être utilisée exclusivement pour l'agriculture? L'eau navajo est convoitée Valeur de l'eau navajo Economiser l'eau: un moyen de contrôler la demande Agriculture d'irrigation: Ie Navajo Indian Irrigation Project (NIIP) Le NIIP Ressources en terres et en eau Elaboration du projet d'irrigation Besoins en capitaux La main-d'oeuvre: facteur humain de production

157

xv

Main-d'oeuvre navajo NIIP et développement économique Technologie et environnement La forêt navajo -les NFPI, entreprise tribale type Ressources forestières navajo Valeur économique du bois navajo: résultats des NFPI Les NFPI : prototype d'une entreprise tribale Gestion des forêts navajo Un reboisement peu satisfaisant Relations entre les NFPI et la tribu navajo Tutelle américaine sur les ressources indigènes en forêts Exploitation intensive des forêts Maximiser la valeur du bois navajo

Chapitre 7 - RESSOURCES MINIÈRES NAVAJO
Quatre milliards de tonnes de charbon Valeur du charbon navajo Comment recevoir le juste prix des ressources déjà concédées? La renégociation L'imposition Revenus tribaux et ressources en voie d'épuisement Dénonciation des baux Valeur ajoutée en Pays Navajo Extraction du charbon à ciel ouvert Or noir en pays navajo Réserves de gaz et de pétrole Valeur du pétrole et du gaz navajo Revenus pétroliers et gouvernement tribal Comment maximiser la valeur des ressources en pétrole? L'ultime sacrifice des Indiens à l'uranium sera peut-être aussi le nôtre Exploitation de l'uranium - bénéficiaires et perdants Concession accordée à Exxon Rythme d'exploitation des ressources en uranium Coûts et profits de l'exploitation de l'uranium Conséquences de l'exploitation de l'uranium Conditions de travail Réactions psychosociales à la maladie Conclusion Chapitre 8 DÉPENDANCE

193

-

ET SOUS-DÉVELOPPEMENT

217

Communautés locales et développement Clivages au sein des communautés Responsabilité du gouvernement fédéral Développement de l'énergie et égalité sociale Détermination de l'équité: un dilemme tribal

XVI

Coût de l'extraction du charbon à ciel ouvert et du déplacement Le poids de la tradition l'emporte Des communautés mieux armées? Qui profite du développement des sources d'énergie? Persistance de la pauvreté indienne et du sous-développement Rôle du gouvernement fédéral dans le développement de la réserve Pouvoir de taxation Attentes et réalités: exemple du développement du lac Powell Paiement des redevances tréfoncières et des royalties Les Navajo et l'emploi Arrêter la fuite des travailleurs qualifiés L'effet multiplicateur Face à l'avenir Dépendance et sous-développement Conditions socio-économiques Processus et structure du sous-développement Le secteur traditionnel Le secteur capitaliste Stratégies de développement Conclusions et perspectives

TROISIÈME PARTIE: LE DÉFI DU DÉVELOPPEMENT Chapitre 9 - DÉVELOPPEMENT ET SPIRITUALITÉ Spiritualité navaj 0 Unité de la vision du monde navajo Équilibre universel et indivisibilité Rites navajo Dualisme navajo Pensée et parole La Terre Mère Pensée sacrée et éducation Des pratiques sacrées décentralisées Lieux sacrés navajo Les montagnes sacrées Autres lieux sacrés Lieux sacrés et développement industriel Déplacement des sépultures amérindiennes Politique et règles de procédure de la Nation Navajo Etude de cas: la tombe de Baby Boy Jim Problèmes posés par la tombe de Baby Boy Jim Industrie et développement Problèmes culturels navajo Conclusion

247
249

XVII

Chapitre 10 - TRADITION ET MONDE ÉCONOMIQUE Tradition et développement des entreprises Poids de la structure familiale Rôle de la spiritualité dans la vie économique Individualisme Esprit de compétition Les Navajo et le travail L'épargne Attitude des Navajo envers la richesse Les Navajo et la mort Schémas commerciaux Changement et continuité Traditionalistes et modernistes Travail et emploi salarié Attitudes envers le travail Main-d'oeuvre navajo Culture navajo Enquête de Jennie R. Joe et Dorothy Lonewolf Miller Enquête de terrain 1995-1996 Conclusion Chapitre Il - ÉLABORATION D'UNE STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT DÉCLARATIONS D'INTENTION ET RÉALITÉ Stratégies de développement Les plans de développement depuis 1987 Agriculture Activités minières Secteur du bâtiment Entreprises industrielles Transports, communications, services publics Commerce de gros et de détail Finances, assurances, immobilier

279

299

1996 - Nouvelle définitiond'une stratégiede développement
Chapitre 12 - LES ANNÉES 1990 : RÉUSSITES, ÉCHECS ET LUEURS D'ESPOIR Agriculture et élevage Agriculture de subsistance et culture navajo Forêts navajo: interface culturelle entre les usages traditionnels sylviculture moderne Usages traditionnels de la forêt Réactions de la population à l'exploitation industrielle de la forêt Relations avec la terre Industries assemblières : Navtech et Tooh Dineh Industries Navtech 317

et la

XVIII

Tooh Dineh Industries Petites et micro entreprises Pour une technique adaptée à la réserve Développement navajo et technique adaptée Domaines possibles d'utilisation Naissance de municipalités Shiprock Kayenta Chapitre 13 - TOURISME ET CASINOS .........................................................
Tourisme Etude du cabinet Clement-Smith Une étude capitaliste Le tourisme dans les années 1990 Stratégie de développement du tourisme Villages d'artisans Publicité et promotion Création d'un secteur privé d'entreprises de tourisme Obstacles administratifs Casinos indiens et Nation Navajo Tribus du Sud-Ouest et jeux d'argent Les Navajo et l'aventure du jeu Deux modèles de développement: les Péquot et les Navajo

353

CON CL USI 0 N
SOURCE S CITÉ ES.

............................................

381

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. 3 91

IND

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..

403

LISTE DES TABLEAUX

Recensement du bétail de la réserve, p.105 Secours d'urgence pour l'alimentation du bétail navaja, p.1 09 Prix de la laine et des agneaux, 1925-1950, p.113 Navajo-Hopi Long Range Rehabilitation Act, fonds réservés et fonds réellement attribués, p.122 Revenus individuels par source - 1952, p.128 Revenus individuels par source - 1960, p.129 Répartition des permis de pacage, 1946 à 1957, p.131 Composition des troupeaux de la réserve, p.131

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Irrigation de terres agricoles dans la réserve, 1951-1960, p.133 Emplois à plein temps dans la réserve, p.138 Types d'habitat navajo, 1958-1974, p.142 Terres utilisées et occupées par les Navajo, 1976, p.157 Surface et valeur de la terre, par type d'utilisation, 1973, p .159 Estimations de la quantité d'eau attribuée au Nouveau-Mexique en vertu du décret sur le bassin supérieur du fleuve Colorado, p.169 Types d'activités et qualifications requises, p.178 Actifs NFPI : Propriété, Usines, Equipements, p.185 Principales sociétés des WEST, p.193 Production de pétrole et de gaz, 1960-1975, p.202 Revenus tribaux en dollars et en pourcentage tirés des concessions minières, p.205 Revenus nets de la Nation Navajo suivant les différentes options de rémunération pour l'exploitation de l'uranium, p.208

Programmesd'aide fédérale - année fiscale 1972,p.237
Revenus miniers pour 1975, p.241 Centres commerciaux navajo, p.309 Revenus annuels des loyers, p.309 Coût annuel de gestion des entreprises, p.312 Coût horaire de la main-d'œuvre, p.312

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Introduction
« PUISSENT -ILS ALLER DANS LA BEAUTÉ»

La réserve navajo, qui couvre aujourd'hui 24 000 miles carrés, s'étend en grande partie en Arizona, mais aussi au Nouveau-Mexique et en Utah. C'est dans la réserve navajo que l'on trouve les sites les plus extraordinaires et donc de nombreux monuments nationaux, parcs tribaux, sites historiques où défilent des millions de touristes qui n'ont pas toujours conscience qu'ils sont chez Diné, le Peuple, et qui retrouvent, dans des sites comme Monument Valley, le cadre des films de John Ford. Néanmoins, si l'on s'éloigne des sites touristiques, un monde ambigu s'offre à nos yeux: un berger faisant paître ses moutons au milieu des horse heads des puits de pétrole, des paysages éventrés par l'exploitation à ciel ouvert de la Peabody Coal Mining Company, des familles navajo dont tous les membres portent de magnifiques bijoux d'argent incrusté de turquoises, mangeant des hamburgers-frites et buvant du Coca-Cola dans un Burger King au bord de la route. Lorsqu'on roule à travers le pays navajo, se succèdent sous nos yeux hogans traditionnels, logements sociaux sans caractère, trading-posts et quelques centres commerciaux récents ou encore inachevés. Pendant ce temps, la radio diffuse des émissions en langue navajo1. Dans tous les aspects de la vie quotidienne, tradition et images de développement se côtoient ou s'interpénètrent. D'ailleurs, sur la page de garde de Explore the Navajo Nation, brochure éditée par l'Office de Tourisme Navajo, entre les photos de Peterson Zah, président en 1994 de la Nation Navajo et de Marshall Plummer, vice-président, on peut lire ces mots: Bienvenuedans la Nation Navajo,la plus grandetribu amérindienneet la plus vaste réserve indienne d'Amériquedu Nord. Au nom de Diné (le Peuple), nous vous souhaitons la bienvenue sur notre terre de merveillesnaturelles, de beauté
culturelle et de traditions.

Un premier séjour dans la réserve nous a permis de cerner le domaine auquel nous allions plus précisément nous intéresser, celui des options économiques de la Nation Navajo, entre tradition et développement. En 1969, la Tribu Navajo a pris le nom de Nation Navajo par une résolution du conseil tribal. Alors qu'il devenait de plus en plus difficile aux Navajo de préserver leur identité et leur indépendance, il leur parut essentiel qu'une déclaration claire soit
1 La radio tribale, KTNN, est gérée par les Navajo Nation Broadcast Services (NNBS). Existe également le Navajo Nation Television Network (NNTN), système multimedia relié à une société locale de télévision câblée. La plupart des émissions sont en langue navajo, car souvent l'anglais des téléspectateurs est insuffisant. Ce réseau de télévision offre différents programmes d'éducation, d'informations locales, d'informations sur les activités scolaires et les activités du gouvernement en place. De plus, les villes situées à la périphérie de la réserve emploient volontiers des présentateurs

navajo qui parlent leur propre langue, pour augmenter leur audience. - Entretien de l'auteur avec
Victoria Peters, assistante administrative à la Division of Human Resources, en août 1995.

faite pour rappeler à tous que le Peuple Navajo et les terres navajo sont, en fait, séparés et distincts2. En employant ce terme délibérément, les Navajo soulignent leur unicité de langue, de territoire, de traditions culturelles et d'institutions politiques; ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils s'estiment politiquement ou économiquement indépendants des Etats-Unis. Il suffit de penser à la fierté collective qu'inspirent les Navajo Code- Talkers3 et de voir la fresque réalisée par les ouvriers des Navajo Agricultural Products Industries (NAPI) dans Ie hall de leur bâtiment, qui représente l'aigle chauve surmontant le drapeau américain. L'analyse du concept de nation se heurte à des difficultés sérieuses. Nous assistons aujourd'hui à une remontée brutale de toutes les formes de nationalisme et à la quête par les nouveaux Etats de leur «sentiment national ». On a souvent tenté d'établir des critères objectifs défInissant la nation ou d'expliquer pourquoi certains groupes sont devenus des «nations» et d'autres non. On s'est appuyé sur des critères tels que le territoire, la langue commune ou la religion et les traits culturels: il est certain que la vie en commun dans un même territoire détermine une analogie entre les genres de vie, qui sont liés, dans une large mesure, aux conditions du climat, du relief: du régime des eaux et de la végétation4. Mais cette analogie ne suffit pas à créer une nation: on connaît de nombreux exemples de territoires où l'homogénéité des conditions géographiques n'a amené ni fusion, ni même rapprochement de communautés qui s'opposent; ce fut le cas des régions littorales de la Syrie et du Liban, entre bien d'autres exemples5. Un territoire commun n'est pas non plus nécessaire: la «nation» juive dispersée a conservé un sentiment de solidarité. D'ailleurs, l'idée d'enfermer une collectivité humaine dans des limites linéaires stables est relativement récente. Ce n'est siècle que les travaux cartographiques, rendus possibles par le renouveau qu'au XVIème des études mathématiques et géographiques, font apparaître la notion moderne de frontière. La communauté de race a également été évoquée comme élément constitutif d'une nation. La similitude entre les traits physiques constitue sans doute un élément de solidarité entre les hommes. Joseph Gobineau, dans l'Essai sur l'inégalité des races humaines publié en 1853, avait cru pouvoir en conclure que des hommes ayant des caractères ethnographiques communs appartenaient à une même nation6. Mais les
2 Navajo Tribal Code, Oxford, N.E., Equity, 1969, 1:7-8. 3 Pendant la deuxième guerre mondiale, des groupes radio navajo expédièrent et reçurent des centaines de messages en utilisant une langue navajo imagée pour interdire aux Japonais de déchiffrer ce qu'ils pouvaient capter dans le Pacifique. 4 P. Renouvin et JB Duroselle, Introduction à l'Histoire des Relations Internationales, Armand Colin, Paris, 1970, chap.l, « Les facteurs géographiques ». 5 La Syrie est peuplée de chrétiens et de musulmans; elle a été sous domination turque jusqu'en 1918 et a proclamé son indépendance en 1920. Dans les années 1950, elle est tiraillée entre les tendances proégyptiennes et les tendances pro-israéliennes et se rapproche de l'URSS. C'est un pays jaloux de son indépendance, mais soumis à des influences extérieures multiples. Quant au Liban, c'est une mosaïque de communautés religieuses, un fédéralisme multicommunautaire fragile qui peut éclater sous l'effet de tensions. Comme la Syrie, il a été soumis aux Turcs jusqu'en 1918. 6 Gobineau constate que toutes les civilisations ont fini dans la décadence: à l'origine du monde toutes les races étaient pures, mais le mélange des races a ravalé les meilleures au rang métissages provoquent la déchéance. Il établit donc une hiérarchie entre les races. des pires. Les

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travaux des ethnologues, biologistes et généticiens ont montré qu'aucune des grandes nations du monde ne possédait d'unité raciale et que très peu de groupes humains -sauf ceux qui ont toujours vécu isolés - peuvent être perçus comme des races; ce qui a été confIrmé officiellement par la Conférence Générale de l'UNESCO de 19607. L'usage d'une même langue détermine une analogie dans les formes de la pensée, mais il est des nations comme la Suisse ou la Belgique qui ont plusieurs langues nationales, alors qu'une langue commune n'a pas rapproché les Serbes et les Croates au cours de leur histoire, ni les Serbes et les Kosovars récemment, comme le montrent les événements tragiques qui se sont déroulés dans l'ex-Yougoslavie. Qu'un groupe humain partage une foi commune est une condition favorable au développement d'une solidarité entre ses membres. La religion a d'ailleurs eu parfois, dans la formation d'une nation, plus d'importance que l'unité linguistique, comme l'ont montré les divergences entre Flamands et Hollandais, ou Serbes et Croates. Dans les pays musulmans, le sentiment religieux a souvent favorisé la naissance et le développement de la conscience nationale: tel a été le cas en Indonésie en 1919, alors que l'islam était la religion de 60% de la population. Les traditions et souvenirs historiques constituent souvent un facteur important dans le développement du sentiment national, (contribuant à former la mentalité collective), d'autant plus important lorsque la nation traverse ou a traversé une période troublée. Enfin, une communauté d'intérêts économiques est certainement un élément favorable au développement national, mais n'est pas indispensable. En AlsaceLorraine, après 1871, la participation à la prospérité économique du Reich n'a pas entravé la survivance du sentiment national français, bien au contraire. De tous ces facteurs, aucun n'est indifférent, mais aucun n'a de valeur générale. Qu'est-ce donc qui détermine l'appartenance à une nation? Dès la fin du XVIIIème siècle en Europe, les tentatives de réponse à cette question ont été marquées par des divergences. Pour les uns, nombreux surtout dans les milieux intellectuels allemands, c'est le Volkgeist, le génie national, dont on reconnaît l'existence à certains signes extérieurs tels que langue, coutumes, traditions anciennes, qui en constituent le critère indiscutable. Pour les autres, l'appartenance à une nation est un « fait de conscience ». L'élément essentiel est la volonté de vivre en commun, quelle qu'en soit l'origine. En 1882, Ernest Renan élargit ce thème en disant: Ce qui constitue une nation, ce n'est pas de parler la même langue ou d'appartenir à un même groupe ethnographique; c'est d'avoir fait ensemble de grandeschosesdans le passé et de vouloir en faire encoredans l'avenir8. Le facteur le plus important de cette solidarité des individus est la représentation qu'ils se font d'un avenir commun. La nation, c'est continuer à être ce que l'on a été; c'est donc, même à travers l'attachement au passé, une représentation du futur. Reprenant une expression d'André Malraux dans La

7 Le Racisme devant la Science, 8 Ernest Renan, (1864-1910), reproduite dans Discours

UNESCO,

1960. », conférence à la Sorbonne en 1882,

«Qu'est-ce qu'une nation? et Conférences, Paris, 1887.

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Tentation de l'Occident (1926), «l'esprit donne l'idée d'une nation; mais ce qui fait sa force sentimentale, c'est la communauté de rêve », Georges Burdeau a recours à une approche poétique de la nation, inattendue chez un spécialiste du droit constitutionnel: « la nation, rêve d'avenir partagé »9. Ailleurs, il se fait plus précis:
...la nation remplit les deux fonctions essentielles dont l'exercice commande la survie des collectivités humaines: une fonction d'intégration qui procure au groupe la cohésion spirituelle grâce à laquelle il résiste à l'effet corrosif des rivalités d'intérêts; une fonction disciplinaire qui, en sacralisant le pouvoir, fait de sa force une autorité10.

Elise Marienstras fait remarquer que les questions et les débats qui ont eu lieu entre les auteurs qui s'intéressent à la naissance de la nation américaine « révèlent l'équivoque entretenue, depuis les premières années de l'indépendance et jusqu'à nos j ours, sur la nation américaine et sur le sens à donner au mot nation en général ». Ils restent influencés «par l'idéologie des Lumières, où le concept de nation se subordonnait à ceux de souveraineté populaire et de libertés individuelles, les mythes forgés par les fondateurs des Etats-Unis eux-mêmes (...), enfin la tradition héritée des nationalismes du XIXèmesiècle qui ont imposé une idéologie si contraignante qu'elle perdure malgré l'ébranlement qu'elle commence à subir »11. Depuis quelques décennies, les nouvelles nations nées à la faveur de la décolonisation posent la question de la coexistence de l'Etat moderne avec les structures ethniques traditionnelles. Il est difficile pour les Etats de laisser se développer en leur sein des «nations» culturellement autonomes. On assiste néanmoins à des mouvements puissants dans des nations culturellement hétérogènes comme les Etats-Unis, où des groupes minoritaires prétendent recouvrer le statut de nations au sein d'un Etat dont, par ailleurs, ils ne contestent pas la légitimité. Les tribus indiennes en sont le meilleur exemple. Dans la mesure où elles se désignent, de plus en plus souvent, du terme de «nations », en grande partie pour affirmer leur souveraineté face aux Etats et à l'Etat Fédéral, un gouvernement national devient nécessaire. Cependant, celui-ci est né sous la pression de la politique du New Deal. Comme d'autres tribus indiennes, les Navajo ont un gouvernement qui comprend les trois corps législatif, exécutif et judiciaire. Dans les sociétés traditionnelles, les clans et les sociétés guerrières garantissaient le respect des règles qui régissaient les voyages, la chasse, les récoltes et toutes les activités qui concernaient la bande ou le village. La loi de réorganisation indienne (IRA) a permis aux tribus de créer des institutions chargées de réglementer certaines activités dans la réserve, mais qui n'ont pas de lien étroit avec leur peuple. Les gouvernements tribaux doivent donc trouver un juste milieu entre ces deux extrêmes. De plus, auto-détermination et
9 Georges Burdeau, Droit constitutionnel et Institutions Politiques, Paris, Librairie Générale de Droit et

de Jurisprudence, 1962, p.17. 10 Ibid. p.262. Il Elise Marienstras, Les Mythes Fondateurs

de la Nation Américaine,

1976, Editions

Complexes,

p.9.

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gouvernement indépendant ne peuvent exister que s'il existe un ensemble de critères définissant quels comportements et quelles croyances sont représentatifs de l'héritage tribal. C'est pourquoi Vine Deloria souligne la différence entre les «Indiens tribaux» et les «Indiens ethniques ». Les Indiens «tribaux» ont un grand respect pour leurs propres traditions, mais aussi pour les traditions des autres tribus. Les Indiens «ethniques », en revanche, ne font que dénoncer les défauts et les fautes de la majorité pour servir leurs desseinsl2. Seuls des changements structurels peuvent assurer un gouvernement indépendant. Les Navajo ont une étroite marge de manœuvre parce qu'ils n'ont pas de base économique solide. L'indépendance repose en grande partie sur la croissance de la société et des communautés, croissance qui ne peut être que progressive. Les Navajo doivent se construire une identité moderne dans laquelle ils se sentent à l'aise et qui leur permettra de développer leur réserve. Si nous pensons que la nation est un rêve d'avenir partagé, nourri des expériences communes du passé, la décision du Conseil Tribal d'adopter les termes «Nation Navajo» est justifiée, car elle traduit la volonté des Navajo d'affirmer leur identité distincte et, à travers l'autodétermination, leur volonté d'atteindre leur indépendance. Mais cette nation est-elle un Etat nation, jouit-elle de la souveraineté qui impliquerait l'exclusivité de sa compétence sur le territoire national d'une part et de son indépendance sur le plan international, d'autre part? La Nation Navajo n'a pas la maîtrise de ses relations extérieures, encore que les Indiens soient reconnus comme organisations non gouvernementales et siègent à ce titre à la Commission des Droits de l'Homme, Sous-Commission pour le Droit des Minorités et des Peuples Autochtones. De plus, à l'initiative de Peter McDonald, alors président de la Nation N avaj 0, vingt-cinq tribus ont créé en 1975 Ie CERT (Coalition of Energy Resource Tribes) qui a envisagé, un moment, de présenter sa candidature à l'OPEP. Enfin, les Navaj 0 n'hésitent pas à passer des traités commerciaux internationaux, par exemple sur la vente de leur laine à l'AustralieI3. Autre attribut de la souveraineté dont ils sont privés: les Navajo n'ont pas le droit de battre monnaie, mais ils sont exonérés des taxes foncières d'Etat et lèvent leurs propres impôts. Quant aux autres domaines et sous réserve du droit de regard du Bureau des Affaires Indiennes, la Nation Navajo a tous les attributs de la souveraineté: une structure étatique qui légifère et dirige, le contrôle de l'éducation, des moyens d'expression, de la santé, de l'économie (ressources et dépenses), de la police et de la justice dans une certaine mesure. Et enfin, le droit de décider qui appartient ou non à la nationl4. Kelsay Begaye, président de la nation navajo en 1999, a rappelé ce que signifie pour son peuple la souveraineté:
.. .un peuple fier et indépendant défendant ses droits humains et civiques,
12 Vine Deloria Jr et Clifford Lytle, The Nations Within - The Past and Future of Indian Sovereignty, New-York, Pantheon Books, 1984, p.253. 13 Joëlle Rostowski, Le Renouveau Indien, Paris, L'Harmattan, 1986, p.261. 14 Stephen L. Pevar, The Rights of Indians and Tribes, Bantam Books, New-York, 1983, p.71.

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ce qui implique d'appliquer la loi navajo en territoire navajo et le respect de la culture, de l'histoire et de la tradition navajo. Nous n'accepterons plus d'être des citoyens invisibles. Nous ne tolérerons plus la discrimination et le racisme si présents dans la société dominante, mais sans avoir recours aux affrontementsdu passél5. Un autre concept essentiel en ce qui nous concerne est celui de « tradition ». Il doit y avoir une différence entre le vécu de la tradition et l'utilisation qui en est faite vis-à-vis des non-Navajo et des Navajo contemporains. Le mot « tradition» vient du verbe latin tradere qui signifie « faire passer à un autre, livrer, remettre ». Littré en a distingué plusieurs sens qui peuvent nous intéresser ici: «transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de légendes d'âge en âge par voie orale et sans preuve authentique et écrite» ou encore «tout ce que l'on sait ou pratique par tradition, c'est-à-dire par une transmission de génération en génération à l'aide de la parole et de l'exemple ». Dans les cultures traditionnelles, on honore le passé et on respecte les symboles parce qu'ils transmettent et perpétuent l'expérience de plusieurs générations. Il est important de souligner que la notion de tradition véhicule l'idée que cet acte de transmission est en soi une valeur. Elle a longtemps été décrite comme statique et irrationnelle, nécessairement en conflit avec les forces encourageant les changements culturels; en 1928, Franz Boas écrivait dans Anthropology and Modern Life: «Les conflits entre l'inertie de la tradition conservatrice et le radicalisme d'un changement rapide sont caractéristiques de notre civilisation »16. Cette opinion a été partagée par des théoriciens dans d'autres disciplines, en particulier par Emile Durkheim et Max Weber 17. L'incompatibilité de la tradition et du changement culturel était affirmée aussi bien par l'opposition que faisait Durkheim entre solidarité mécanique et organique, que par celle que faisait Max Weber entre action traditionnelle et rationnelle. Depuis les années 1960, la signification de la tradition pour les anthropologues a considérablement changé. Leur ancienne conception d'une tradition rigide et irrationnelle n'était plus opératoire face aux changements culturels et aux évènements qui ont affecté la planète. Elle était impuissante à expliquer la persistance et l'adaptabilité des traditions politiques et religieuses qui se trouvèrent confrontées à de brusques changements technologiques. On reconnaît que la tradition est relativement changeante et qu'elle peut être invoquée ou créée artificiellement pour justifier ou infléchir l'innovation, de façon à maintenir un sens de continuité avec le passé. On comprend mieux aujourd'hui la tradition, non comme un contenu culturel fixe indéfiniment perpétué, mais comme un mode de compréhension qui rend possible la continuité dans le changement, en même temps que nous assistons à un retour

15 Discours prononcé le 2 juin 1999 par le président Kelsay Begaye lors de la cérémonie d'adieu à Naa/tsoos Sani, le traité de 1868, exposé à la bibliothèque de l'université d'Arizona du Nord à Flagstaff, avant de retourner aux archives nationales à Washington DC. 16 Franz Boas, Anthropology and Modern Life, New-York, Norton, 1928, p.134. 17 Durkheim, Règles de la méthode sociologique, 1894 ; Max Weber, Economie et société, 1922.

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implicite de l'ancienne conception dans l'appellation « peuples traditionnels ». La tradition incorpore au cours de l'histoire des acquis nouveaux à des acquis anciens et l'histoire des Navaj 0 en est une frappante illustration: nous essaierons de montrer comment le mode de vie, mais aussi la mythologie, ont évolué au cours des siècles. Par exemple, le mythe veut que les femmes navajo aient appris le tissage de la Femme Araignée, qui elle-même avait construit un métier à tisser en suivant les directives de l'Homme Araignée 18. Or, il est historiquement reconnu que les femmes navajo n'ont appris cette technique auprès des Pueblo qu'au milieu du XVIIèmesiècle. Il en est de même pour l'élevage et l'agriculture. Les Espagnols aussi ont largement contribué à l'évolution des traditions navajo avec l'apport du cheval, qui allait devenir si important et du fameux churro, mouton haut sur pattes et couvert d'une toison aux longues fibres laineuses. Les Navajo apprirent aussi, par Pueblo interposés, à construire en dur des hogans en briques d'adobe au lieu des hogans traditionnels sur fourche à trois branches. A Bosque Redondo, au XIXème siècle, pendant leurs quatre années d'emprisonnement, les Navajo apprirent le travail de la forge, ainsi que le travail du cuivre et du laiton dans lesquels ils sont passés maîtres. L'anthropologue Ruth Underhill prétend d'ailleurs que c'est leur volonté de faire des faux jetons de rations alimentaires qui a contribué à développer leur habileté dans le travail de l'argent. Ce sont ces acquis successifs qui aujourd'hui constituent la «tradition navajo », telle que les Navajo nous la présentent eux-mêmes. L'expérience traditionnelle semble donc bien être la médiation et l'intégration des cultures dans les conditions variables de la nature, l'apparition d'une communauté à elle-même à travers la perpétuelle recréation de ses valeurs 19.» D'une part la tradition a une capacité passive de conservation, mais elle est d'autre part capable d'intégrer activement des éléments nouveaux et de les adapter à des éléments anciens. Les quelques exemples donnés jusqu'à présent concernaient essentiellement le mode de vie, lié à la vie économique navajo. Mais les sociétés se définissent et font l'expérience d'elles-mêmes par leur milieu spirituel aussi bien que par leur milieu matériel. Une communauté de type traditionnel s'inscrit dans un réseau de mythes et de symboles, si bien que les cérémonies ne sont pas des répétitions de gestes stéréotypés, mais une recréation du sens mythique et symbolique d'une conduite ou de gestes particuliers. La tradition fait référence à la façon d'organiser ces pratiques, en particulier par rapport au temps; le passé est un moyen d'organisation du futur. La tradition a donc un aspect sécurisant, car elle assure la continuité entre passé, présent et futur. Il semble en outre qu'il n'y a de vraiment traditionnel que ce qui implique un élément d'ordre suprahumain. Ainsi, lorsque Karl Luckert décrit le rite navajo d'Ajilee, qui est un rite guérisseur, les éléments nécessaires semblent très simples: quelques branchettes, un panier, un sachet de sable, de l'eau, un épi de maïs, du tabac, car le patient et l'homme-médecine vont fumer en observant des gestes rituels parfaitement codifiés qui semblent mystérieux ou dépourvus de
18 Clyde Kluckhohn et Dorothea Leighton, The Navaho, p.229. p.180-183 ; Ruth Underhill, The Navajos, pA7.

19 R. Alleau, Encyclopedia

Universalis,

Vol.l6,

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signification pour cérémonies navajo cérémonies hopi :

l'étranger20. Sans doute pouvons-nous la même remarque que Frank Waters

faire à propos a faite à propos

des des

...pourtant il y a dans ces cérémonies une vérité profonde. Car pour les Hopi, la tige de maïs, les pierres qui parlent, les grandes montagnes qui respirent - tout est signifiant et vivant; ce sont les symboles des esprits qui leur donnent forme et vie. Ces formes spirituelles invisibles ne sont à leur tour que des manifestations d'une puissance suprême créatrice qui leur donne leur sens, qui les place sur leur orbite terrestre et dans le cycle des saisons, à l'unisson avec les constellations du ciel de minuit21.

Dans le domaine spirituel aussi, la tradition est capacité de recréer, d'accueillir et d'adapter. Ainsi les Navajo ont emprunté aux Pueblo une large part de leur mythologie et des cérémonies rituelles correspondantes, modifiant simplement l'interprétation des personnages et leurs caractéristiques respectives. Dès la fin du XVIIème siècle, les Navajo s'acheminaient vers une nouvelle identité qui leur permettrait de s'adapter à l'évolution du monde vers la modernité. Or il semble que la modernité est un mode de civilisation qui s'oppose au mode de la tradition, c'est-à-dire aux autres cultures antérieures et traditionnelles. C'est ce qu'exprime Alain Touraine lorsqu'il écrit: «La modernité est l'antitradition, le renversement des coutumes et des croyances, la sortie des particularismes et l'entrée dans l'universalisme.» Il ajoute: «La modernité a rompu le monde sacré, qui était à la fois naturel et divin, transparent à la raison et créé. »22 C'est là une notion historienne du «moderne », caractéristique surtout de la Renaissance, où l'on assiste au passage du monde intégré (un, ho liste ), au monde éclaté. On assiste à une crise culturelle profonde qui déchire le capitalisme et qui repose sur la négation de la tradition, sur le culte de la nouveauté et du changement. Gilles Lipovetsky parle de «la rage de détruire la tradition »23. Il rappelle que le code du nouveau et de l'actualité trouve sa première formulation chez Baudelaire pour qui le beau est inséparable de la modernité, de la mode, du contingent. Cette remarque faite à propos de l'art illustre bien la fuite en avant de la modernité, l'obligation d'invention perpétuelle qui est vraie aussi dans le domaine technologique. Anthony Giddens, lui, compare la modernité à un camion fou qui est devenu incontrôlable24. La modernité irradie mondialement à partir de l'Occident, mais elle reste difficile à défInir. Elle implique une évolution historique et un changement de mentalité permanent. En effet, la modernité est bien le jeu incessant des bouleversements techniques et scientifiques, mais aussi les modifications sociales, de mœurs et de
20 Karl W. Luckert, A Navajo Bringing Home Ceremony - The Claus Chee Sonny Ajilee, Museum of Northem Arizona Press, Flagstaff, Arizona, 1978, p.169. 21 Frank Waters, Book of the Hopi, Penguin Books, New-York, 1963, p.125. 22 Alain Touraine, Critique de la Modernité, Paris, Fayard, 1992, p.238. 23 Gilles Lipovetsky, L'ère du vide, Gallimard, 1983, p.97. 24 Anthony Giddens, op. cit., p.157.

Version of Deerway

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cultures qu'ils entraînent et le changement des valeurs d'une société. Lorsque l'on parle de modernité pour les Navajo dès la fm du XVllème siècle, il s'agit de l'apprentissage de nouvelles techniques qui vont engendrer une transformation du mode de vie: une économie sédentaire, davantage axée sur l'agriculture et l'élevage, un artisanat adapté à la demande, premier pas vers une économie de marché. Ce que Jean Baudrillard a écrit à propos des liens entre tradition et modernité dans les sociétés du Tiers-Monde est vrai aussi pour les sociétés tribales amérindiennes: ...ce sont souvent les aspects les plus techniques, les plus exportables de la modernité qui touchent les sociétés en voie de développement... C'est dans sa matérialité technique et comme spectacle que la modernité les investit d'abord, et non selon le long processus de rationalisation économique et politique qui fut celui de l'occident. Pourtant ces retombées de la modernité ont à elles seules un retentissement politique: elles accélèrent la déstructuration du mode de vie et précipitent les revendications sociales de changement25.

En effet, la modernité est liée, de par le développement technologique et scientifique, à l'industrialisation qui altère l'environnement, les modes de production et conséquemment, l'organisation sociale humaine. Dans Les Conséquences de la Modernité, Anthony Giddens explique que la diffusion planétaire des technologies est « mondialisatrice » et amène des changements dans la répartition mondiale de la production, c'est-à-dire la désindustrialisation de certains pays du Tiers-Monde. En outre, il fait remarquer que même dans les Etats à dominante agricole, la technologie moderne est souvent appliquée de telle façon qu'elle altère les relations préexistantes entre l'organisation sociale humaine et l'environnement. Elle agit par l'usage des engrais, des pesticides, par l'introduction du machinisme agricole26. Claude Lévi-Strauss décrit les caractéristiques antagonistes des sociétés traditionnelles et de la société moderne, qui est celle de la civilisation occidentale, développée: d'une part, «l'humanité cesse aux frontières de la tribu, du groupe linguistique, parfois même du village; à tel point qu'un grand nombre de populations dites primitives se désignent d'un nom qui signifie "les hommes", impliquant ainsi que les autres tribus, groupes ou villages, ne participent pas des vertus humaines >~7. D'autre part, il écrit qu'il est difficile à l'ethnologue de rendre compte d'un phénomène comme l'universalisation de la civilisation occidentale. Pour lui, la supériorité occidentale a pu s'établir grâce à la plus grande énergie dont elle dispose28. En s'implantant dans le monde entier avec ses soldats, ses comptoirs, ses missionnaires, elle a bouleversé les modes de vie traditionnels, puis a produit une culture internationale à base de sollicitations des besoins et d'informations. L'individu vit à

25 Jean Baudrillard, A l'ombre des majorités Gonthier, 1982, p.95. 26 Anthony Giddens, op. cit., p.66. 27 Claude Lévi-Strauss, 28 Ibid., p.264. «Race

silencieuses

ou la fin

du social,

Médiations

Denoël

et Histoire », Le Racisme devant la Science,

UNESCO,

1960, p.247.

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l'ère de la consommation et des médias, mais arraché au local et plus encore à la stabilité de la vie quotidienne. L'Occident a longtemps cru que la modernité était le triomphe de la raison, la destruction des traditions, des appartenances et des croyances. Mais aujourd'hui, les catégories qui avaient été soumises au pouvoir de la modernité, les pays colonisés, pays du Tiers-Monde, ou minorités ethniques, se révoltent et refusent d'intégrer un monde qui s'appelle «moderne» et qui ne reconnaît ni leur expérience particulière, ni leur rapport à l'univers. Nous assistons au réveil des nationalismes et des régionalismes. Les immigrés récents aux Etats-Unis tardent à se fondre linguistiquement et culturellement dans la société majoritaire, tout en essayant de bénéficier de ses avantages matériels. Le système traditionnel (tribal, clanique, lignager) oppose la plus grande résistance au changement et les structures modernes (administratives, économiques, morales, religieuses) ne font pas table rase de la tradition, mais elles viennent s'y amalgamer pour former une nouvelle structure sociale originale. C'est un équilibre délicat, où le débat entre tradition et modernité est permanent. L'équilibre est d'autant plus difficile à trouver et à conserver pour les Navajo que les choix sont toujours ambigus. La tradition était faite de continuité et de sacralité. Les valeurs étaient enseignées dans la mythologie, qui forme le lien d'unité des Navajo: les mythes de la création racontent comment le Peuple émergea dans notre Quatrième Monde à travers les Trois Mondes Souterrains, guidé et aidé qu'il fut par les Holy People, ces êtres spirituels invisibles. Ce sont eux qui ont enseigné aux Navajo le respect de la vie et comment vivre en harmonie avec l'homme, les plantes, les animaux, les insectes et les éléments de la nature. Le respect pour la Terre Mère (Nihima Nahasdzaan) et le Ciel Père (Yadilhil) est fondamental dans la culture navajo. Les coutumes, cérémonies sacrées et valeurs traditionnelles restent visiblement importantes chez les Navajo. Mais la réserve, comme toutes les réserves indiennes des Etats-Unis, est située au sein d'un pays d'économie capitaliste, moderne par excellence. Si les gouvernements tribaux successifs s'appliquent à rechercher l'autonomie économique et fmancière, cette démarche implique développement et amélioration du niveau de vie, c'est-à-dire industrialisation, développement du secteur tertiaire et travail salarié. Toutes les sociétés sont pénétrées par des formes nouvelles de production, de consommation et de communication. Il serait vain de prétendre qu'une nation doit choisir entre une modernité à caractère universaliste et la préservation d'une différence culturelle absolue. Mais le respect de la tradition ne va-t-il pas à l'encontre de l'élévation du niveau de vie, freinant les progrès de la politique de santé et de l'éducation? Se pose aussi le problème de l'ouverture ou non au monde extérieur: dans un article paru dans la revue Research, l'anthropologue René Konig raconte qu'en 1970, il avait vu le long de la route ce panneau: « Visitors are not welcome >~9.En effet, alors que de nombreux sites sont ouverts aux touristes puisque la réserve est riche en parcs et monuments nationaux, il est fortement déconseillé d'emprunter les chemins non

29 René Konig, «Cultural Interplay and Political Anthropology - The Navajo Case», Research Contribution to Interdisciplinary Anthropology, n02, 1983.

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goudronnés qui mènent à des villages ou des habitations isolées, y compris dans les régions ouvertes au tourisme. Ainsi, le Navajo/and Tourism Department publie un règlement à l'intention des visiteurs. On peut y lire:

- Art.l : Respectez l'intimité et les coutumes des Navajo. Ne pénétrez dans les habitations que sur invitation. Il est interdit de se promener dans les zones résidentielles ou d'endommager les propriétés.
- Art.2 : Veuillez rester sur les pistes et les routes banalisées. Il est interdit de s'éloigner des routes dans les zones rurales30.

C'est ce que R. Konig appelle un comportement de contre-acculturation, de préservation d'une identité en danger, qui donne naissance à une culture défensive, engendrée par une situation de crise: les années 1970 ont été caractérisées par le développement de l'extraction des ressources minières, avec toutes ses conséquences sur l'environnement, la santé et l'assujettissement économique et social des Navajo aux grandes sociétés extractrices. C'est l'état d'esprit de cette culture défensive qu'exprimait le président Peter McDonald quand il déclarait en 1979 : «Je me demande si c'est un nouveau départ, ou le début de la fin? » Le développement industriel de la Nation Navajo a débuté dans les années 1920 par l'exploitation des ressources du sous-sol, sous l'égide du Bureau des Affaires Indiennes qui a présidé à la signature des baux d'exploitation avec les grandes entreprises américaines ou les multinationales. Aujourd'hui, le gouvernement navajo entend contrôler l'exploitation de ses ressources non renouvelables, qui épuise les réserves en eau, si précieuse dans le Sud-Ouest, et qui pollue l'environnement dans des proportions dramatiques. La source principale de revenus de la réserve, c'est-àdire les richesses minières, sera un jour épuisée. Dès l'an 2 000 les ressources auront fortement diminué; il est donc impératif et urgent de trouver d'autres sources de revenus pour le XXlèmesiècle. Parmi les arguments avancés contre une exploitation inconsidérée des ressources minières, figurent les outrages faits à la Terre Mère. Ainsi, en 1982-1983, un projet d'extraction de plus d'un milliard de tonnes de charbon assorti de la construction d'une nouvelle centrale thermique capable de produire 2 000 mégawatts dans la région de l'Echiquier, souleva l'émotion: d'un côté des centaines d'emplois pour les quarante années à venir et un apport d'environ 750 millions de dollars, de l'autre le déplacement de 123 familles navajo à reloger. Ces dangers n'appartiennent pas au passé: un proj et de raffinerie de pétrole et de gaz inquiète actuellement les habitants de Lupton, une petite communauté d'Arizona; ils redoutent l'infiltration de produits pétroliers qui contamineraient les pâturages et pollueraient l'eau de la rivière Puerco et la nappe phréatique, ainsi que l'émission de substances cancérigènes (benzène et toluène). La construction a commencé sans l'accord de l'agence à la protection de l'environnement ni de la division de protection du patrimoine31. Les affronts faits à la Terre Mère ont de multiples conséquences dans tous les domaines: la profanation

30 Navajoland 31 Navajo

Tourism Department,

the Navajo Nation, Rules and Regulations.

Times, 6 mai 1999.

Il

de tombes et de lieux sacrés, le taux élevé de cancers du poumon et de fibroses chez les mineurs d'uranium, la désintégration du tissu familial et social provoquée par le déclin de secteurs traditionnels de l'économie, comme l'élevage, au bénéfice d'emplois salariés. Dans cette lutte des Navajo contre une exploitation excessive, contre la pollution et pour la protection de l'environnement, il semble que l'on ne doive pas seulement voir la défense de la Terre Mère mythique, mais aussi un souci partagé par les écologistes dans les sociétés modernes. Et le contrôle des extractions minières n'est-il pas aussi le fait de dirigeants responsables, raisonnant sur le long terme pour l'avenir de la Nation Navajo? En effet, l'accroissement rapide de la population sur des terres dont il est peu probable qu'on puisse augmenter la surface de façon substantielle, va obliger les Navajo à s'orienter de plus en plus vers une économie de marché et des emplois salariés, alors que les activités traditionnelles (élevage et artisanat), ne seront plus que des activités d'appoint. Pendant les présidences successives de Peter McDonald32 et de Peterson Zah33, des efforts ont été faits pour renégocier les baux d'exploitation et créer entreprises et centres commerciaux afin que les revenus soient dépensés dans la réserve au lieu d'être exportés et que le niveau de vie général s'améliore. L'habitat, le niveau d'éducation, la culture matérielle et le mode de vie vont donc changer; pourtant, dans les journaux et revues navajo récents, on peut lire par exemple: La Nation Navajo continue à s'efforcer d'atteindre l'indépendance économique. Cependant, cela n'empêche pas les Diné de continuer à adhérer à leurs valeurs culturelles, sociales et traditionnelles; c'est cet attachementà leurs valeurs qui a rendu la Nation Navajo unique et fascinante tout au long de son histoire. L'histoiretraditionnellede la Nation Navajo, caractériséepar sa faculté d'adaptation à l'Amérique moderne, continuera à perpétuer dans l'avenir la permanencedes Navajo. Le processus de développement comporte une contradiction inhérente et les réserves « en voie de développement », comme les pays du Tiers-Monde, se trouvent face à un dilemme culturel: il semble bien difficile de préserver simultanément une culture et des valeurs traditionnelles et d'assurer un développement économique: paradoxalement, pour préserver leur identité culturelle, les Indiens, et en particulier les Navajo, doivent acquérir les connaissances et les qualifications technologiques et scientifiques qui leur permettront de contrôler eux-mêmes leur développement et d'être compétitifs sur le marché national et international. Mais l'acquisition de ce pouvoir « moderne» n'ouvre-t-il pas la voie à l'acculturation? La notion de développement repose sur un fait et sur une valeur. Elle reconnaît qu'il y a de grandes disparités de richesse, de modes de production et de modes de vie entre les pays industrialisés et les pays non-industrialisés. Elle affirme aussi une valeur occidentale, la valeur de progrès, qui implique que l'histoire va dans le sens d'une progressive amélioration physique et morale. Le développement comporte
32 Peter McDonald a été élu une première fois en 1970, une deuxième en 1978, et à nouveau en 1987. 33 Peterson Zah a été élu en 1982 et réélu en 1990.

fois en 1974, une troisième

fois

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l'idée d'une amélioration du bien-être de toute la population se traduisant par une augmentation du revenu par tête, un accroissement de la ration alimentaire et un meilleur accès aux services de santé et d'éducation. Il est bien plus que la croissance, qui se définit comme la progression quantitative et qualitative de la production et qui est le préalable à tout effort de développement, sans quoi l'amélioration du niveau de vie des uns se fait aux dépens de celui des autres34. Le développement implique une amélioration du bien-être social, des changements dans les structures (la qualification de la main-d'œuvre s'accroît, l'organisation de la production se complexifie) et finalement une mutation de la société toute entière. Il passe par l'urbanisation, l'industrialisation, l'alphabétisation et la formation, ainsi que par la déstructuration des sociétés rurales. Le système de production devient plus efficace et les besoins humains sont mieux satisfaits. On voit que, dans la mesure où il est processus, le développement est une notion relative, qui ne prend son sens que dans la comparaison avec une situation initiale et avec d'autres pays. Le développement reste, au XXème siècle, un phénomène occidental et difficilement exportable. S'il existe des barrières entre les peuples, elles sont avant tout culturelles. Des civilisations raffinées ont été balayées de la carte ou réduites à la misère au contact de l'homme blanc. C'est le cas des Indiens d'Amérique Latine lors de la conquête espagnole. Cet asservissement a eu lieu, non pas parce que les conquérants étaient armés jusqu'aux dents et étaient montés sur des chevaux, mais parce qu'ils avaient une men~alité et un état d'esprit différents35. Claude Lévi-Strauss rapporte que les Indiens se demandaient si les Espagnols étaient des dieux, alors que les Espagnols se demandaient si les Indiens étaient des hommes36. C'est une des raisons pour lesquelles la conquête a pu se faire avec quelques centaines d'hommes seulement. La culture traditionnelle peut constituer un frein au développement: elle ralentit le rythme des changements, elle entrave des modifications rendues nécessaires, elle laisse les individus désarmés face à l'incertitude. L'ambition de maîtriser les forces naturelles (proj et sur lequel a reposé la révolution industrielle) n'a pas de sens dans ces systèmes de valeurs qui prônent la soumission ou 1'harmonie avec les forces de la nature. Il ne sert à rien de construire des barrages avec des capitaux importés si cela heurte les croyances du paysan ou si celui-ci n'est pas persuadé de l'utilité de la culture irriguée. Les lois et les réalisations techniques resteront sans effet si elles ne reposent pas sur une évolution des mentalités. Il existe une base culturelle sans laquelle les innovations ne peuvent être acceptées. Pour développer son économie et créer des emplois, la Nation Navajo a décidé de mettre l'accent sur le tourisme. C'est un fait que ce secteur est créateur d'emplois et qu'un fort taux de chômage est un mal endémique dans la réserve. Mais que signifient les traditions lorsqu'elles deviennent spectacle? A l'heure actuelle, il semble que les dirigeants navajo veulent tout à la fois transmettre les valeurs

34 Frédéric Teulon, Croissance, Crises et Développement, Collection Major, PUP, 1992. 35 Nathan Wachtel, La Vision des Vaincus - Les Indiens du Pérou devant la Conquête Bibliothèque des Histoires, Gallimard, 1971. 36 Claude Lévi-Strauss, op. cil.

Espagnole,

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traditionnelles, garantes de leur identité, grâce, entre autres, à l'éducation mais aussi à la presse et la radio, véhicules modernes d'éducation et s'orienter vers une économie moderne et concurrentielle qui prendra part au marché national et mondial. Ils sont en effet membres de la tribu navajo, mais aussi citoyens américains. Marshall Tome exprime clairement le choix que font les Navajo de se servir pour leurs propres fins de ce que les Blancs leur ont enseigné: Les Blancs nous ont convaincus que nous devons les combattre avec leurs propres armes si nous voulons avoir une chance de survivre et de vivre comme nous l'entendons. Nous payons nos propres avocats pour qu'ils se battent pour nous et pour qu'ils défendent notre terre et nos intérêts. Le peuple navajo veut utiliser le bois, le charbon et les minerais rares pour alimenter ses industries et veut bien vendre ses surplus, mais il n'acceptera pas de vendre son précieux héritage. Détruire notre terre et nous empêcher de mener nos affaires comme l'entendons,revient à nous refuserle droit d'être navajo37. Au cours de son histoire, la société navajo n'a cessé de subir de profondes transformations. Jusqu'en 1930, la vie des Navajo tournait autour de leurs troupeaux de moutons et de leurs champs de maïs et de courges, rythmée par le cycle des saisons. Ils vivaient dans des hogans éparpillés dans une réserve plus grande que la Virginie occidentale. C'était un peuple de la terre, une nation à demi invisible au sein d'une nation. Leur vie était rude: ils se déplaçaient à cheval, dans des chariots ou à pied, troquaient la laine de leurs moutons contre des produits de première nécessité dans des trading posts isolés, allaient chercher leur eau potable à la source la plus proche. En hiver, lorsque la neige recouvrait la réserve et que la température descendait très bas en dessous de zéro, des familles étendues de trois ou parfois quatre générations se réfugiaient dans le hogan, alimentant le feu avec des pommes de pin et des branches de genévriers, écoutant les Anciens parler de la Longue Marche et de la détention à Fort Sumner lors de la déportation imposée par le colonel Kit Carson à la tribu au début des années 1860. La crise de 1929, la deuxième guerre mondiale et l'arrivée de l'automobile dans la réserve apportèrent un ouragan de changements qui n'est pas encore terminé aujourd'hui. On voit des Navajo en chapeau de cow-boy ou en tenue de football, dans des laboratoires et des hôpitaux; ils sont mineurs, professeurs, artistes, bergers ou hommes-médecine. Il nous a semblé utile, pour appréhender l'état actuel de la culture tribale, de faire une étude ethnohistorique de l'économie navajo au cours de périodes que nous qualifierons, non pas de périodes d'acculturation, mais plutôt d'évolution et d'enrichissement par apports successifs; en effet, on dit généralement qu'il y a acculturation quand la culture du groupe auquel le groupe de référence est confronté est survalorisée ou quand celle-ci est techniquement supérieure. Cette confrontation peut entraîner une modification des modèles structurels du groupe et son adaptation à la culture environnante. En ce qui concerne les Navajo, cette adaptation au fil du
37 Marshall Smithsonian

Tome, «The Navajo Institution, p.682.

Nation

Today»,

Handbook

of North

American

Indians,

Vo1.10,

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temps a souvent représenté un enrichissement par apports successifs grâce aux emprunts qu'ils ont faits aux différentes civilisations avec lesquelles ils ont été en contact. En 1868, lorsqu'ils sont revenus de leur déportation à Fort Sumner, ils étaient environ 9 000. Aujourd'hui, il y a 250 000 Diné, comme se nomment eux-mêmes les Navajo. Cette explosion démographique a divisé la tribu: les plus âgés d'une part (dont la plupart ne parlent pas anglais) et les jeunes (qui parlent presque tous anglais, sans être pour autant parfaitement anglophones). Les 60% de la population qui ont moins de 24 ans ont eu une vie différente de la rude vie de bergers de leurs grands-parents. Même s'ils le souhaitaient, il serait impossible de revenir en arrière. Cependant, la réserve souffre d'une grave pénurie de logements, d'emplois et de perspectives économiques. Le taux de chômage est toujours proche de 50%38. Presque la moitié des habitations est encore sans eau et sans électricité. L'alcoolisme et la drogue sont les principales causes de mortalité chez les jeunes, désorientés parce qu'ils sont pris entre deux cultures qui se font concurrence. A la fin du XIXèmesiècle, le chef Manuelito disait: « L'éducation est l'échelle qui nous permettra de nous élever. Dites à mon peuple qu'il doit s'éduquer. » Ces sages paroles sont toujours valables aujourd'hui. Ce n'est que s'ils sont instruits que les jeunes Navajo pourront trouver un travail constructif et réconcilier les courants opposés entre lesquels ils se trouvent tiraillés. Si les jeunes de la tribu sont un atout économique important, il en est de même de leur territoire. Le territoire navajo contient des réserves abondantes de ressources minières. Un développement judicieux de ces ressources peut fournir les emplois et les capitaux dont la tribu a si désespérément besoin. A long terme cependant, une fois les gisements épuisés, l'un de ses plus précieux atouts sera peut-être la beauté grandiose de son territoire. Il est unique, offrant aux visiteurs les sites de Monument Valley, Rainbow Bridge, Canyon de Chelly et les ruines de Chaco Canyon ou de Keet Seel. Le tourisme est en passe de devenir l'activité la plus importante dans le monde et les Navajo devraient pouvoir profiter de cette tendance. La tribu tirera profit aussi de son héritage culturel si elle réussit à le préserver; c'est une ressource immatérielle, mais qui a sa valeur. Comme les autres peuples autochtones, les Navajo ont souffert de l'impérialisme culturel occidental. Pendant plus d'un siècle, les Américains ont tenté d'imposer leurs valeurs à la tribu en obligeant les enfants à ne parler qu'anglais à l'école par exemple ou en tournant en ridicule les hommes-médecine, leurs chants et leurs peintures de sable. Même lorsqu'ils ne s'attaquaient pas directement aux valeurs spirituelles des Navajo, les Blancs ont construit des pistes de ski sur des montagnes sacrées et des barrages sur des rivières habitées par des Etres Sacrés. Malgré toutes ces épreuves, l'héritage culturel navajo a survécu, preuve du dynamisme et de l'adhésion obstinée de la tribu à ses traditions. Même aujourd'hui, les traditions exercent leur emprise sur les Diné, surtout sur les personnes âgées. Néanmoins, une grande partie des jeunes semble consciente de l'erreur qu'elle commettrait en renonçant à son héritage pour entrer dans la société de
38 Le taux de chômage atteignait

50% à l'automne

1997 et 58% au printemps

1999.

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consommation. Quel que soit leur âge, ils sont nombreux à lutter pour préserver le meilleur de leur culture, bien qu'ils fassent des emprunts à la culture occidentale. Un examen du sceau tribal et du drapeau de la Nation Navajo est très révélateur de l'évolution des Navajo, de la façon dont ils se perçoivent et des objectifs qu'ils se sont fixés. Le Grand Sceau de la Tribu Navajo, dessiné par le peintre John Claw, de Many Farms (Arizona), fut adopté par le conseil tribal le 18 janvier 1952, par la résolution CJ 9.52. Les symboles en sont expliqués dans la publication officielle Navajo Tribal Government qui est une émanation du Bureau des Affaires Législatives de la Nation Navajo à Window Rock: cinquante pointes de flèches symbolisent la protection que les cinquante Etats des Etats-Unis assurent à la tribu. L'ouverture au sommet des cercles concentriques représente l'est, alors que les cercles représentent un arc-en-ciel et la souveraineté de la Nation Navajo. Le soleil jaune brille à l'est sur les quatre montagnes sacrées, situées aux quatre points cardinaux et représentées dans leurs couleurs cérémonielles, blanche à l'est pour White Shell Woman, bleue au sud pour Turquoise Woman, jaune à l'ouest pour Abalone Woman et noire au nord pour Jet Woman. Deux plants de maïs, en vert, symbolisant l'un des fondements de la vie navajo sont terminés par du pollen jaune, toujours utilisé dans de nombreuses cérémonies navajo. Au centre, un mouton, un cheval et une vache symbolisent l'élevage navajo. C'est une société traditionnelle qui est résumée dans ce sceau et, bien que les éléments en soient encore présents dans le drapeau de la Nation Navajo, ils y côtoient les éléments d'une société moderne. Le drapeau fut dessiné par Jay R. Degroat de Mariano Lake et officiellement adopté par le conseil tribal le 21 mai 1968. On y voit le tracé de couleur ocre de la réserve actuelle et la réserve définie par le Traité de 1868 en brun foncé. Aux points cardinaux sont les quatre montagnes sacrées. Un arc-en-ciel, symbole de la souveraineté navajo, embrasse la réserve et les quatre montagnes sacrées. Au centre de la réserve, un cercle représente le soleil au-dessus de deux plants de maïs qui encadrent les trois animaux figurant l'économie pastorale navajo, un hogan traditionnel et une maison moderne. Entre le hogan et la maison se dresse un derrick, symbole des ressources du sous-sol; au-dessus du derrick, est représentée la faune sauvage de la réserve. Tout en haut, près du soleil, on voit une scierie moderne symbolisant progrès et industrie, caractéristiques du développement de la tribu. Il est frappant de constater que les faits économiques occupent une place si importante dans les insignes nationaux. Tous ces éléments se retrouvent à Window Rock, capitale de la Nation Navajo, symbole tout à la fois de changement, de renouveau et de tradition. C'est à Window Rock que les hommes-médecine venaient, jadis, remplir à une source aujourd'hui tarie, les objets de vannerie qui seraient utilisés dans les cérémonies pour obtenir une pluie abondante. Les bâtiments officiels rappellent par leur forme des hogans octogonaux et les rares arbres qui les entourent procurent de l'ombre à quelques vaches et moutons gardés par des enfants. Les réponses aux lettres que nous avions adressées aux différents départements du gouvernement de la Nation Navajo ont été faites sur des ordinateurs ultra-modernes; elles commencent par une salutation en langue navajo, Ya-at-eeh. Window Rock abrite tous les services d'un gouvernement assez semblable au gouvernement d'un Etat américain, un musée tribal, une

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bibliothèque d'ouvrages écrits essentiellement par des auteurs navajo... C'est là la jonction du passé et du présent; c'est là que s'élaborent les plans pour l'avenir. Afin de répondre à la problématique posée par la juxtaposition des deux termes « tradition» et «développement », il nous a semblé qu'une étude chronologique permettrait de mettre en lumière les emprunts que les Navajo ont faits aux cultures avec lesquelles ils ont été en contact, ainsi que la façon dont ils les ont réinterprétés. En effet, dans la mesure où la culture est une totalité qui donne des modèles de comportement et permet de systématiser une vision du monde, l'acculturation oblige à transformer ce qui est emprunté. Dans une première partie, on esquissera l'histoire des Navajo depuis leur arrivée dans le Sud-Ouest jusqu'à l'aube des temps modernes. C'est une etOOohistoire de l'économie navajo, où nous avons essayé d'analyser l'évolution des modes de vie et de subsistance des communautés. Pour le tout début de cette histoire, nous ne disposons pas de témoignages écrits et nous avons fait appel aux études et découvertes de l'archéologie. Nous disposons ensuite d'un nombre croissant de témoignages euro-américains. La deuxième partie de cet ouvrage est consacrée à l'étude des années 1970, qui virent de profonds bouleversements dans les modes de vie et l'économie de la tribu navajo: la politique de réduction des troupeaux, instaurée par le commissaire aux affaires indiennes John Collier dans les années 1930, avait bouleversé l'économie de subsistance traditionnelle ainsi que tout le système de valeurs; puis, dans les années 1970, l'intensification de l'extraction minière donne une importance croissante à l'économie de marché et à l'emploi salarié, mais porte atteinte à la Terre Mère. Les conséquences furent désastreuses pour la population et l'environnement: inégalités économiques, déplacements forcés, pollution et radioactivité, désintégration du réseau de solidarité familiale. Au moment où le gouvernement fédéral américain adoptait une politique d'autodétermination pour les Indiens, officialisée par un discours du président Nixon du 8 juillet 1970 qui reniait en même temps la politique de terminaison forcée, les Navajo eurent à faire face à des problèmes économiques et politiques issus de leur situation de colonie intérieure. La société dominante exploite les ressources de la Nation Navajo, mais laisse stagner son économie globale. Quant à la troisième partie, c'est une tentative de portrait de la Nation Navajo aujourd'hui, cherchant sa voie entre tradition et développement. Son objectif à long terme est d'offrir un environnement propice au développement commercial, industriel et touristique pour la Nation Navajo. Il s'agit de créer des emplois pour éviter l'exode des jeunes, d'attirer des entreprises extérieures et de développer la petite entreprise autochtone. Cette politique correspond au concept de «besoins fondamentaux» défini en 1984 par la Banque Mondiale, selon lequel on considère que le but du développement d'une réserve est de permettre à sa population de satisfaire ses besoins fondamentaux en termes d'habitat, d'éducation, de santé, de niveau de vie et que cette stratégie de développement doit s'appuyer sur des activités traditionnelles39. Les activités traditionnelles, conjuguées à une politique de

39 P. Gosh ed., Third World Development: p.3-41.

a Basis Needs Approach,

Westport,

Greenwood

Press, 1984,

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satisfaction des besoins fondamentaux, doivent permettre à une population qui estime qu'il est essentiel de garder ses valeurs culturelles, d'avoir un niveau de vie acceptable. Les Navajo vivent entre deux cultures et essaient de se préparer à vivre aussi bien dans l'une que dans l'autre. Une éducation biculturelle et bilingue est nécessaire. Il est indispensable que les jeunes nés dans la réserve acquièrent les modes de comportement et les savoirs qui leur permettent de fonctionner aussi bien dans un milieu indien que dans un milieu majoritairement non-indien40.

Quelles sont les chances d'une Nation Navajo à la fois fidèle à ses traditions et décidée à suivre la voie du développement au sein d'une nation capitaliste? Selon l'historien Richard White, le seul choix qui s'offre aux sociétés amérindiennes est une modernisation délibérée et contrôlée qui implique, non seulement l'acceptation de la technologie moderne, mais aussi l'adoption d'une partie de l'organisation sociale et de valeurs de la société majoritaire. Le but de cette modernisation n'est pas l'assimilation, mais la possibilité de préserver l'identité nationale d'un groupe qui contrôle son propre destin41. Ce choix entraîne inévitablement des luttes internes entre des groupes traditionalistes et les partisans du développement qui, dans un désir sincère de remédier à la pauvreté de leur nation, provoquent des modifications de la société traditionnelle.

w
40 Robert Roessel, Navajo Education in Action: The Rough Rock Demonstration School, Navajo Curriculum Center, Chinle, Arizona, 1977, p.73. 41 Richard White, The Roots of Dependency, Lincoln; University of Nebraska Press, 1983, p.321.

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PREMIÈRE PARTIE

ETHNomSTOIRE ÉCONOMIQUE DES INDIENS NAVAJO

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