NE M'APPELEZ PLUS JULIEN

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Des yeux bleus, une peau fine imberbe…Un corps presque féminin. Depuis sa plus tendre enfance, Julien sent en lui une femme prête à naître. La nature dans son aveuglement l'a doté d'un sexe indéfini. Pour vivre, Julien doit mener un combat pour que soit reconnu son sexe, sa féminité. Les railleries, les humiliations, le rejet, l'abandon vont jalonner sa vie jusqu'à ce qu'il tente d'y mettre fin. Le traumatisme psychique de Julien naît du silence qui règne autour de sa malformation le laissant seul à gérer une impossibilité à appartenir au genre masculin. S'il ne peut être garçon, alors il sera une fille.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9782296311213
Nombre de pages : 140
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Ne m'appelez plus Julien

Jimmy SUEUR

Ne m'appelez plus Julien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan UaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-3786-2

C'est à moi, et à moi seul, de trouver un bonheur de compensation Maud Marin

Du même auteur À la société des Écrivains Le Château des cupidités

Merci à Patrice Fardeau, journaliste

AVERTISSEMENT

AUX LECTEURS

Jimmy Sueur, auteur de ce « témoignage », vous fait pénétrer dans l'intimité de Julien Sartaux. Mais qui est Julien? Aux yeux du monde, c'est un homme, mais au plus profond de son âme, il se sent femme. C'est pourquoi, lorsque Julien s'exprime, c'est par la bouche de Barbara, son « moi» féminin: « JE SUIS BELLE », dira-t-IL. Tous les autres protagonistes de ce récit ne voient en lui que l'homme, celui dont les papiers d'identité mentionnent à la rubrique sexe: masculin...

Je suis là... Figée, frappée d'impuissance devant ma coiffeuse. Je fixe mon image reflétée dans le miroir. Je suis belle. Miroir, mon beau miroir... Mais quelle question lui poser? Suis-je vraiment cette femme que les hommes dévisagent en me croisant sur le trottoir ou dans un bar, avec ce visage fin, maquillé qui ressemble à une aquarelle avec ses yeux noisette et ses longs cheveux d'un blond décoloré? Ou ne suis-je tout simplement que cet androgyne que papa a déclaré à l'état civil comme étant un garçon se prénommant Julien... Alors, où est la question? C'est moi la question. En 1953, quand vous naissez dans un village de province, on ne va pas à I'hôpital ou dans une clinique. L'accouchement se déroule dans la chambre à coucher avec l'assistance du médecin de famille et bien souvent de la voisine. L'enfant est né, il se porte bien. Ont-ils vu? Se sont-ils posé la question? Mais quelle question? D'ailleurs, pourquoi s'en inquiéter, j'avais à la naissance quelque chose entre les cuisses qui ne demandait qu'à se développer, puis on se réfugie sur cette idée: «ça s'arrangera. » Le médecin l'a dit, papa l'a dit, cet enfant a un sexe. Petit, mais bien réel. Il ne peut être que masculin.
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Il s'appellera Julien!

Ainsi en avaient-ils décidé. Et puis, serait-il convenable d'aller trouver le maire du village dès le lendemain pour lui

dire: « Je viens déclarer la naissance de mon enfant, mais je ne suis pas sûr que ce soit un fils... » On ignore à cette époque les spécialistes, on ne sait pas ce qu'est un endocrinologue, on ne parle pas de ces choses-là, on ne parle pas de ce qui fait du sexe une question. C'est un sujet tabou. Le médecin l'a répété: « C'est un garçon. » Donc Julien, tu vivras comme tu es. Mon drame a commencé ce jour-là, ce 5 avril 1953. Je reste ainsi de longues minutes à immortaliser mon visage dans le miroir. Je redresse machinalement une mèche de mes cheveux, geste que je répète maintes fois par jour comme pour effacer l'homme qui a filtré à ma naissance. Je ne peux retenir des larmes qui coulent sur mes pommettes et viennent s'écraser sur ma table de maquillage. Je masque mon visage de mes deux mains et m'effondre en sanglots. Un froid glacial m'envahit, je tremble, j'ai l'impression de ne plus contrôler mon corps. Mes doigts empoignent frénétiquement mes longs cheveux. Je voudrais les arracher! Je ne peux pas! Ce sont ceux de Barbara. Elle est en moi. Ce visage bouleversé que je n'ose plus regarder, c'est cette image féminine qui a pris sa place normale, elle s'est tissée au fil des ans. Elle est cette force inconnue qui a guidé mes gestes, qui m'a poussée à prendre des hormones pour développer ma poitrine, qui me criait à l'oreille: « Tu n'es pas un homme, tu ne le seras jamais. » Comme il me paraît loin ce temps où je faisais des projets, où je repensais ma vie, où je souhaitais harmoniser ma conscience et mon corps! Il ne me semble plus qu'illusion ce rêve d'ado quand je me disais: «Un jour, je serai cette femme, cette belle inconnue sur qui les hommes et les femmes porteront un regard, jetteront un œil indiscret, coquin, tendre... Je serai cette femme que l'on invitera à une table en l'effleurant d'un baisemain. » Rêves, désirs, délires de représentations qui n'aboutiront JamaIS.

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Mes yeux, remplis de larmes, sont rivés à ce miroir. Je le maudis. Je ne distingue qu'une image, celle que je me suis donnée et que je regarde avec un sentiment de désarroi. Il reflète mon visage, il ne reflète pas mes sentiments, il ne reflète pas ce corps de femme qui vit en moi, ce corps qui est répudié par sa famille, par ses collègues de travail. Ils n'essaient pas de comprendre, ils ne le veulent pas d'ailleurs. Quelle honte pour eux d'avoir à côtoyer un être supposé masculin qui se métamorphose au fil des ans en une créature féminine ! Que savent-ils de mes souffrances? Ont-ils le droit de me juger, de me condamner? Un père a-t-il le droit de repousser son enfant en lui refusant la protection du toit familial parce qu'il ne correspond plus aux normes d'un état civil? - Ne remets plus jamais les pieds ici! Tu es la honte de la famille ! Eloigne-toi de ta mère et de ta sœur, tu n'es qu'un être dégénéré possédé par Satan. Tu n'es qu'un malade, un vicieux. C'était la première fois que mon père me parlait ainsi, c'était aussi la première fois qu'il faisait allusion à la religion, lui qui se prônait athée. Quand je fixe mon miroir, je ne vois plus le visage de Barbara, je ne lis et relis que ce mot de « vicieux» dont mon père m'a cataloguée. Pourquoi serais-je vicieuse? Je ne suis pas quelqu'un de pervers, je ne cherche pas à tromper. Si quelqu'un s'est trompé, c'est bien le médecin qui, par une signature, a déclaré la naissance d'un enfant de sexe masculin, le cinq avril mille neuf cent cinquante trois à cinq heures du matin. Il ne s'est pas interrogé sur le fait que mon cas était ambigu. La médecine ne se trompe pas. Papa me l'a répété plusieurs fois. Il n'y a que toi pour le penser. Malheureusement, je reste seule pour assumer cette erreur avec ce sexe atrophié, qui lui, est bien réel et que l'on a osé assimiler à un pénis. Je hais ce médecin. Seule! Je le suis dans mon travail, dans mes relations. Vivre cet isolement me devient insupportable. Je ne peux plus 13

accepter ces ironies mordantes à mon encontre, c' en est trop d'entendre les sarcasmes d'un responsable de service qui vous qualifie de clown.
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dans mon bureau, démaquillé, les cheveux courts, et ne plus voir ces Jesses sous une jupe. Sinon, c'est la porte! Vous m'avez bien compris! Je me suis retrouvée au sous-sol dans le labyrinthe des archives. Comme toujours, j'étais seule... Le seul contact qui me rappelait que la vie ne s'était pas arrêtée et que j'existais encore, c'était ce monte-charge par lequel on m'envoyait trois fois par jour, des dossiers que je devais classer dans des tiroirs référencés par ordre alphabétique. Le midi, je déjeunais en prenant un sandwich dans ce local exigu qui sentait le renfermé. On m'avait interdit la cantine tant que je ne changerais pas mon comportement. Là encore, j'étais seule. Personne pour essayer de me comprendre. On ne voyait en moi que Julien, qui se singularisait en portant des effets féminins. Il m'arrivait de croiser des collègues dans le hall d'entrée où trônait la pointeuse. Pas un mot gentil, pas un regard compréhensif, je n'avais droit qu'à un sourire narquois, ce sourire qui voulait tout dire, qui vous foudroie d'un regard. Ces mots, qu'ils pensaient en silence, mais qui étaient évidents à mes yeux: « C'est un travelo. » Eux me condamnent, je les comprends. Ils ne savent pas. Mais mes parents. .. Ont-ils oublié? Ont-ils le droit de me répudier parce que je ne réponds plus aux normes qu'ils se sont fixées? Ne se rappellent-ils pas qu'ils ont engendré un être que la nature ne veut pas reconnaître. Devant ce miroir, je me sens victime d'une injustice, je suis cet être que l'on condamne pour ce qu'il n'a pas été. De plus en plus, l'idée de la mort trottine à petits pas dans mon esprit, elle se forge et s'installe en moi comme si elle devenait inévitable. J'ai l'impression d'être emmurée dans une maison où les murs se resserrent comme les mâchoires d'un étau. Personne à l'extérieur pour briser cette muraille... Pour me secourir... Personne pour me dire: « Ne fais pas ça, on va t'aider! » 14

Vous n'êtes pas au cirque Pinder ici. Je veux vous voir

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