Née de père et mère inconnus

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296295315
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"Née de Père et Mère inconnus"

Chez le même éditeur:

Anne CADORET : Parenté plurielle-Anthropologie placement familial, 232 p.

du

Annette BLAIN (Pauline OLIVIER)
éditée par Gilbert CAHEN

"Née de Père et Mère inconnus" ou Le Droit aux Origines
Pour les Abandonnés/Adoptés
Avant-propos et épilogue de Gilbert Cahen

Postface de Michel Cahen

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

cg L'Harmattan,

1995

ISBN: 2-7384-2846-0

« Si mon livre est écrit un jour, je le dédierais à Prosper MOUSSINIER et à Jeanne MOROT -SIR» * Annette BLAIN (Pauline OLIVIER)

(*) Ce sont les véritables noms et prénoms respectivement du premier père nourricier (surnommé« le Galvacher ») et de la seconde mère nourricière (surnommée« la Marie ») de l'enfant Pauline Olivier.

Avertissement

Les lignes que vous allez lire dans ce livre ne sont pas le fruit d'un travail abouti. Ma mère, Annette Blain, pseudonyme de Pauline Olivier épouse Cahen, ne les trouvait pas suffisamment bien rédigées. Son mari et ses enfants n'ont d'ailleurs pas eu le privilège de pouvoir en juger, puisqu'elle ne voulait, malgré leur insistance, les faire lire à quiconque. Claude Cahen, son mari lui disait pourtant souvent, dans la mesure où cela pouvait être utile à certains, qu'il valait mieux les publier précocement même imparfaites dans la forme, que « parfaites» mais trop tard. Mais il semble que rien n'y fit car même après sa mort, Annette Blain ne voulait pas plus accepter l'aide de ses enfants. La connaissant, ils imaginèrent qu'elle désirait, même vis-à-vis d'eux, montrer un travail accompli, sans avoir été « assistée », dont elle pourrait être fière, mais en même temps, elle manquait de confiance quant à ses capacités à affronter une telle tâche,. enfant de l'Assistance oblige. Par ailleurs Annette Blain était très passionnée, et d'une manière parfaitement désintéressée, par les recherches généalogiques qu'elle menait sur les origines de personnes abandonnées et affectées par ce « vide ». Ce travail lui prenait tout le clair de son temps mais pouvait alimenter aussi en exemples concrets le futur livre. Pourtant le moment vient où si l'on veut qu'il y ait un livre, ilfaut l'écrire! Malheureusement ses intentions furent contrariées par la disparition prévisible de son mari de dix années plus âgé qu'elle, et en vue de laquelle consciemment ou non elle ne voulut se préparer. Le choc fut terrible,. elle écrivit à l'un de ses enfants qu'elle revivait un deuxième abandon, ayant de surcroît choisi pour tenter de se retrouver, d'aller vivre seule un

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AVERTISSEMENT

temps indéterminé dans la maison de son enfance, celle de ses parents nourriciers dont elle hérita de façon inattendue. Là-bas, Annette Blain ne put remanier et compléter le « bouquin» comme elle l'appelait.. « - ma tête n 'y est plus, d'ailleurs elle lâche par tous les bouts» disait-elle. Il semble qu'elle relut quand même l'ensemble car on trouve des annotations et une date «1992 », écrite de sa main, sur le manuscrit. Elle écrivit en revanche cinq préambules, écriture obsessionnelle qui trahissait peut-être le pressentiment qu'elle ne pourrait reprendre son livre. Quoi qu'il en soit, c'est bien le grand tourment de sa vie que l'on y entend, mais c'est aussi le témoignage vécu de l'intérieur, de bien d'autres innocents et de leurs souffrances. Pour tous les abandonnés quels qu'ils soient, qui restent encore dans l'ignorance non acceptée de leurs origines, que puissent les lignes qui suivent être un soutien moral, être un encouragement à faire changer les lois, à faire comprendre aux « autres» que connaître ses origines biologiques, lorsqu'on en ressent profondément le besoin, est vital pour le bon équilibre de la personnalité. Annette Blain a fait ce qu'elle a pu, avec son « bagage» d'institutrice comme elle disait, son vécu d'enfant de

l'Assistance, son caractère très « entier », sa famille d'alliance
un peu trop abstraite... C'est peut-être tout cela qui a fait que Pauline Olivier, pupille de l'État, est devenue Annette Blain, qu'elle s'est dévouée pour ces compagnons d'infortune, qu'elle a tenté de dire pour les autres... qu'elle a écrit... Ce livre, « reconstitué» par mes soins à partir d'une partie des notes et manuscrits laissés par Annette Blain, se compose de deux parties qui se distinguent par la manière d'approcher un même sujet: l'abandon. Afin que l'authenticité des écrits soit préservée pour le lecteur, précisons que tout ce qui est imprimé en « italique », n'a pas été écrit par Annette Blain.. qu'en revanche, l'a été, tout ce qui est imprimé en « romain », donc l'essentiel du livre.

La première partie, dans ses chapitres I et Il, relate des souvenirs d'enfance se situant à l'époque où Pauline Olivier

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avait entre deux ans et demi et huit ans, et dans son chapitre III certains souvenirs entre huit et trente ans. Ils ont été écrits vers l'âge de cinquante-deux ans soit avant que Pauline ne retrouve ses origines familiales. Pour les chapitres I et Il, ces souvenirs

sont pour ainsi dire « presque purs» dans la mesure où ils ne lui ont jamais été racontés par d'autres. On pourrait ajouter que cette écriture, qu'elle fit des après-midi entiers dans la buanderie de la maison de Savigny-sur-Orge où elle avait installé une petite table, était une sorte de thérapie contre le «malaise des origines absentes ». Quand votre histoire n'apparaît pratiquement dans aucun document écrit, photographique etc., tout être normal peut éprouver le besoin de compenser cette déficience, en matérialisant par l'écrit son histoire, surtout celle de sa petite enfance. Cela explique pourquoi le chapitre III se termine «sans fin », car cette écriture ne devenait plus nécessaire. Les premiers chapitres sont donc le fruit d'un travail d'écriture réalisé avant la pleine prise de conscience pour ainsi dire politique du problème du droit aux origines,. la vision reste purement individuelle. Enfin, pour être tout à fait honnête, on n'a jamais pu savoir avec certitude si ce texte de souvenirs, retrouvé dans un dossier à part, était destiné à figurer dans le livre projeté par Annette Blain. La deuxième partie du livre est un exposé qui fait preuve d'une prise de conscience sociale et politique du problème de l'abandon et qui va donc bien au-delà du propre cas de Pauline Olivier. C'est en effet très peu de temps après avoir retrouvé ses origines familiales, en 1978, que Pauline Olivier adopte le pseudonyme d'Annette Blain J et s'engage sous ce nom dans
une lutte acharnée contre la
«

loi du silence », au sein de deux

associations qu'elle créa et présida successivement: la D.P.E.A.O. et GEN-AB., la première devant s'attaquer à la législation, la deuxième aider à reconstituer la généalogie des enfants abandonnés ou des parents abandonnants, dans un but de retrouvailles. Malgré son âge, Annette Blain déploya une
BLAIN ou BELAIN ancien nom du village de Roussillon-en-Morvan avant la Révolution. De nos jours un hameau de cette commune de Saône-et-

Loire s'appelle encore « Blain-Ie-Viel».

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AVERTISSEMENT

intelligence et une énergie étonnantes. On trouvera dans cette deuxième partie, d'une part des analyses sur l'abandon étayées de cas réels, d'autre part des conseils généalogiques du fait des omissions et falsifications d'actes de naissance.. on trouvera aussi des conseils psychologiques intéressants, notamment lors des retrouvailles. Pour conclure cette note aux lecteurs, on ajoutera qu'en publiant ces deux parties de genre différent, on a pensé, par la première, sensibiliser ceux qui voient le problème de loin, par la deuxième, aider ceux qui le vivent de l'intérieur.

Il s'agit enfin de permettre que l'Association « GénéalogieAbandonnés », durement affectée par la disparition de sa fondatrice, puisse continuer sa lutte pour l'accès aux origines, un droit dont il est difficile d'imaginer qu'il puisse être retiré à certains Français. 16 juin 1994 Gilbert Cahen Président assurant l'intérim de Gen-AB

PREMIÈRE PARTIE Morvan, terre de pupilles, d'enfants de personne et de nulle part

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Note technique relative aux mots de morvandiau: - dans le texte, les mots morvandiaux sont écrits en italique, parfois expliqués par une note. - dans les dialogues, le texte initial morvandiau, par A. Blain n'est pas signalé. francisé

Les promesses...

Tu m'as dit, avant de mourir: «Écris ton livre ». Ce sont même tes dernières paroles. Comment pourrais-je manquer à ma promesse? Tu étais un homme cultivé, un savant, membre de l'Institut I ; moi je n'avais que mon pauvre petit bagage d'institutrice, un peu enrichi, certes grâce à toi. Écrire un livre m'a semblé toujours une prétention, malgré tous tes efforts. C'est que nous autres de l'Assistance publique, la société a manqué bien peu d'occasions de nous minimiser, même premiers à l'école, nous demeurions les inférieurs, en tout cas ceux de ma génération. «Lis-moi, au moins le chapitre que tu crois être le plus réussi» : or, j'étais sûre que tout était raté, j'en avais honte... comment offrir à un être cher, à quelques jours de sa fin, semblables balbutiements! Comment expliquer? Je pense ainsi: mon mari était un homme cultivé à l'esprit critique si pertinent, que mon chatouilleux petit amour-propre a paniqué. .. je suis demeurée muette, il est allé s'allonger. Comme je suis malheureuse, maintenant! Pourtant, c'est bourrelée de remords que je me mettrai à l'ouvrage, alors qu'il eût été tellement plus confortable de museler ma susceptibilité! Aux obsèques d'Annette Blain, au cimetière du Montparnasse et devant les personnes présentes, famille, amis et compagnons d'infortune, nous fîmes la promesse que le livre serait publié.

1.

Claude Cahenfut l'un des principaux, sinon le plus grand des historiens de l'Islam médiéval, internationalement reconnu par ses pairs.

Raconte, maman...
Dans la petite armoire du bureau de ma mère, j'ai trouvé, enfoui sous une masse de documents, un gros cahier vide à l'exception de la première page. Ce gros cahier, par sa couverture de dos, était attaché à une chemise contenant une centaine de feuilles pelures blanches et vertes. Sur cette première page, c'était un dix juillet, quelques lignes au stylo bleu pour fixer une émotion: Geneviève 1 m'a dit, en m'offrant ce cahier, et ce stylo, pour mon anmversaJre: « Raconte, maman, ce que tu te rappelles... » Et j'ai pleuré. Et Geneviève, me voyant pleurer, a pensé qu'elle n'avait pas fait ce qu'il fallait, et elle s'est mise à pleurer aussi! Mais je l'ai embrassée et je lui ai promis que je lui expliquerai. Moi, j'avais compris que c'était toi 2 qui avais soufflé à Geneviève. Quelque chose t'avait dit que j'avais envie de « raconter ». . J'ai cherché longtemps la manière. Sur les dernières pages du cahier, peut-être l'aurai-je trouvée? J'ai ouvert la chemise, j'ai lu, «La maison d'en haut », la «maison d'en bas », je ne l'avais jamais lue, j'ai eu brusquement l'impression de retrouver ma mère petite, sans rien pouvoir faire pour elle...

1. 2.

Sa fille qui avait alors environ dix ans. C'est-à-dire son mari.

Chapitre 1 La maison d'en haut
Cet après-midi-là, le Galvacher n'ayant pas besoin des femmes, on était dedans. A genoux sur une chaise devant la table, «j'écrivais ». Je me souviens très bien que je portais un petit tablier à carreaux bleus et blancs, manches longues, poches cousues, quatre plis devant quatre plis derrière piqués sous la ceinture et, je me rappelle aussi très bien que le poignet droit conservait d'une lessive à l'autre la même tâche sombre du fait qu'il me servait de mouchoir et de serviette de table. Derrière moi la haute et large cheminée avec le poêle juste en-dessous, ce qui précise qu'on était dans la belle saison. A ma gauche les portes des deux chambres: la belle où l'on ne couchait pas et la laide où je dormais avec l'Adine. Devant moi, au fond, le lit des Galvacher, fier de ses oreillers brodés que l'on n'utilisait pas et de son gros édredon rouge au «jeté» de dentelles blanches. Faisant immédiatement suite à son pied, l'horloge, son tic-tac, le coup de ses heures, de ses demies et le gémissement de sa vieille carcasse. Puis à angle droit avec cette dernière, l'armoire, énorme, sombre, et toujours fermée à clé. Ensuite venait la lourde porte dont les balais et le martinet qui chargeaient son dos venaient battre contre le côté de l'armoire. Pour éclairer, à la suite de l'entrée, était l'unique fenêtre habillée de persiennes à franges et dont l'appui, occupé par trois patiences dominait la table à tout faire. Pour finir, la bassie éclairée par son œil de boeuf et tout contre, perpendiculairement, le placard qui montait jusqu'aux poutres noircies d'où pendaient les jambons et les quartiers de lard. Juste au-dessus de la table descendait la

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suspension. Sous les pieds, le vieux carrelage râpeux et rafistolé. Sous ma chaise, mes deux sabots ferrés. La grande Adine savonnait sur la table, devant la fenêtre. Elle avait à l'époque dans les dix-sept ans, c'était une grande fille blonde, piollée avec un long cou. Elle portait un chignon dans la nuque. La Galvachère raccommodait devant la porte grande ouverte. Elle avait bien soixante ans, les cheveux gris tirés vers le haut, torsadés en une sorte de chignon plat solidement piqué sur le faîte du crâne.

Ouzbé

L'Adine se redressa, une chaussette dégoulinante au-dessus de la cuvette: - Dis, m'man, t'avais dit... p't'ête qu'à ç't'heure elle s'rait assez grande... - P't'ête. On peut toujours lui d'mander, on verra ben. Alors la Galvachère se leva, avec son raccommodage et vint s'asseoir à côté de moi. Je ne pensais même pas qu'elle pût s'intéresser à mes « écrits» en dents de scie... - Dis, Pauline, comment qu'elle était ta maman? tu t'en rappelles ben... elle était grande? Elle était p'tite ? Comment qu'elle avait les ch'veux ? - ???? - Allons, tu comprends ben. T'es grande. .. - Alors, ton papa? - ???? - Il avait des vaches? Il criait fort? Il battait ta maman? .
????

Tu fais pas comme y faut, m'man, fit l'Adine. Donne-lui

d'abord une poire au sirop. La Galvachère se leva, posa son travail, alla au placard et revint avec dans un verre, une belle poire la queue en l'air. Quand je vis ce trésor devant moi, je lâchai mon crayon et

LA MAISON D'EN HAUT

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avançai la main, l'eau à la bouche. Mais le trésor s'éloigna. Il y avait donc des poires cuites dans le placard. .. Tiens! ? - Allons dis-moi tout ce que tu sais... et tu te régales. - ???? - Comment qu'i s' app' lait ton «pays» ? Ici, on est... - Au Champou. - Tu vois qu'tu comprends... et ton « pays» à... ton papa et à ta maman?

-

????

- J't'i foutrais une baffe, dit la Galvachère. - Et ça t'avancerait à quoi, répliqua l' Adine. Pour la première fois je sentais la révolte gronder en moi. J'hurlai: - Eh! ben moi, j'suis d'Ouzbé. - Ouzbé, dit la Galvachère, lavou don qu'ça peut ben êt' ? Elle en avait posé son raccommodage et regardait au loin... J'avais sauté sur la poire. « Adine, essuye tes mains et vois don pour attraper la jographie tout en haut du placard, là où y a les liv' de classe. » L'Adine bondit sur une chaise, ouvrit la jographie à la page des « carrelages» et examina chaque carreau minutieusement du doigt et de l' œil, perchée sur une patte, le livre sur un genou. y a pas d'Ouzbé, m'man, mais la gamine a p'tête écorché l'nom. J'vois Roubaix, ça r' ssemble... c'est dans le nord. - Pourquoi qu'elle s'rait pas du nord, dit la Galvachère... La guerre de quatorze, la misère. .. Elle ne me questionna plus mais je sentis souvent un long regard posé sur moi, qui s'enfuyait devant le mien. Quelques fois, aussi, je la vis lâcher brusquement son travail, se diriger vers l'armoire tout en extrayant de la poche intérieure de son jupon la clé, revenir avec une sorte de gros cahier recouvert de papier journal, et, de nouveau assise, l'ouvrir sur ses genoux, lire et relire certaines pages tout en me décochant à la dérobée certains regards qui m'apprirent, en plus, qu'il y avait une relation entre le gros cahier et moi. Non je n'avais pas fait la mauvaise tête. C'est absolument exact qu'au moment où la Galvachère me questionna je ne savais rien. Mais on ne voit

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rien, non plus, sur la plaque photographique, avant le passage du révélateur. . . La Galvachère dormait depuis longtemps à l'ombre du grand mur, lorsque je pris conscience que j'avais des souvenirs. Cela se fit petit à petit, je ne peux pas donner d'autres précisions que celle-ci: à dix ans j'avais tout «récupéré ». Mais non tout identifié.. . Je ne pense pas que l'ordre dans lequel je les raconte soit celui de leur « retour», je l'ai choisi pour la commodité du récit. Tout là-bas, très loin dans la brume, ce sont des paroles que j'entends, des paroles sans visage, sans détail matériel d'aucune sorte, des paroles qui passent au-dessus de moi, d'une grande personne à l'autre et disent: «... Pas attendre... Après, ça sera trop tard... Après, ça sera

trop tard... »
Puis cette courte scène: je dors dans un petit lit, des poum, poum, poum, lourds et réguliers me réveillent, je fais un gros effort pour soulever ma tête et voir... Une personne, en longue chemise de nuit passe, marchant sur les talons. Elle regarde dans ma direction, voit que je suis réveillée... passe... Elle est jeune. Et celle-ci, que j'ai identifiée quarante-neuf ans plus tard, j'y reviendrai: je suis dans les bras d'une femme, dans un endroit sombre. Je passe de la position assise à la position couchée, je ne suis pas du tout d'accord... je donne des coups de pieds, je me tortille, j'hurle, on me fait quelque chose qui ne fait pas partie de mon ordinaire. Lorsque je me retrouve assise, une forme blanche, à voix d'homme, dit:
« Enfin nous y serons tout de même arrivés.
»

Ce que je vais raconter maintenant s'est forcément passé ensuite. . .. Je me réveille dans une grande chambre. Tout est blanc, les murs, le plafond, les portes, les petits lits... des petits lits à barreaux très profonds, tous pareils, beaucoup de petits lits... Le mien est tout près de la porte. Devant moi sur le mur il y a une grosse pendule ronde à bord noir, qu'un homme en blouse blanche, perché sur une échelle, tripote et fait sonner. La porte s'ouvre à la tête de mon lit: une dame tout de blanc vêtue et

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coiffée, plonge jusqu'à moi, m'enlève dans les airs tout en me tâtant le derrière et j'entends: « Oh, elle a tout trempé. » Je sais que cette nouvelle vie dura six jours. Je ne me souviens pas de toutes les petites cérémonies très « importantes» qui la remplissaient, toilette, repas, siestes, séances de propreté, mais, je me revois devant une assiette de riz au lait et je me souviens que les petits grains qui passaient dans la bouche, c'était si bon, si bon. (Douze ans plus tard, j'eus l'occasion de savourer à nouveau cette «gâterie ». Je sus alors qu'elle était parfumée à l'orange.) ... Mais je n'ai pas oublié non plus certaines séances de propreté... Elles nous alignaient sur des petits fauteuils très bas et très stables pendant des temps infinis. C'est durant l'une de ces séances qu'une dame en noir s'accroupit devant moi, me regarda, me caressa la main que j'avais sagement posée sur le bras du petit fauteuil, répétant des « si petite, si mignonne, si sage» et puis des «Oh! Ô ô ô» avec des yeux qui m'étonnaient... se releva, dit des choses à la dame en blanc qui la suivait, d'où m'arrivèrent les « trop grande. .. trop tard» puis se laissa conduire devant un autre petit pot... Et puis, un jour pendant cette semaine, je me sentis très haut perchée dans les bras d'une de ces dames en blanc. Ensemble nous allions d'un bout à l'autre de la salle, il y avait des instants où je m'intéressais à cette promenade dans les hauteurs, il y en avait d'autres où seule l'épaule de la dame comptait.
« Je n'ai rien fait depuis ce matin », disait la voix tout contre

mon oreille. Je passe tout mon temps à la promener, je ne sais plus quoi inventer. Elle pleure, elle pleure, elle veut sa

maman. »
De qui parlait la dame? Qui pleurait? Qui était inconsolable? Inconsolable... qu'est-ce que cela voulait dire? Inconsolable. Le mot, je l'ai fixé, ce jour-là, je suppose qu'il a dû voltiger plus d'une fois d'une bouche à l'autre. Le sens je l'ai attrapé par la suite. Les autres n'avaient pas de conseils à donner. Elle fit encore quelques tours avec moi, puis soudainje fus descendue à terre, juste devant moi une porte... Une main, au-dessus de ma tête

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tourna la poignée, la porte s'entr'ouvrit, je fus poussée dedans, la voix au-dessus de ma tête disait: « Tiens, elle est là ta maman. » Je vis les pieds d'une table, sous la table d'autres pieds, je m'agrippai au bord de la table, me hissai une seconde, juste le temps de voir un fouillis de tissus noirs, des mains qui s'activaient et deux visages inconnus qui ne me regardaient déjà plus et n'avaient pas dit un mot... La suite je l'ai oubliée. Le « ronron» dans les murs blancs dura six jours. Et maintenant voici ce que j'ai retenu des « événements» qui suivirent.. . Les rideaux des fenêtres sont tirés et frémissent continuellement. Ils sont de couleur sombre, comme les vitres. Une faible lueur tombe du plafond. Un bruit incompréhensible avec des moments assourdissants... Quelqu'un frappe à la porte continuellement, toc toc, toc toc, personne ne lui ouvre... C'est très petit. Entre les deux bancs qui se font face, il y a tout juste la place de passer. Je me promène à quatre pattes dans cet espace et je sens que sous mes genoux et sous mes mains, c'est chaud; je rencontre des pieds à souliers cloutés qui grognent, je m'assieds alors sur mon derrière et je vois... Ils sont blottis les uns contre les autres dans leurs pèlerines sombres, il y en a qui dorment la tête sur l'épaule du voisin, il y en a qui ont les yeux ouverts... Dans le coin de la porte, une grande personne, la seule. Elle tient dans ses bras un paquet blanc à pompons qui danse. Je reviens dans sa direction, elle pose le paquet, me déculotte et me pose sur le pot. . . L'étape suivante je ne me la rappelle absolument pas. Pourtant je sais aujourd'hui, qu'elle dura quatre jours. Elle dut ressembler à celle des six, peut-être même les ai-je confondues, c'est sans importance. Voici comment elle se termina: ... Encore un autre «dedans », le monsieur qui regarde continuellement au loin, que regarde-t-il donc? Il Ya une dame qui est assise à côté de lui et moi qui suis sur les genoux de cette dame. Il a ses deux mains posées sur une chose ronde, elles s'en vont avec la chose tantôt à droite tantôt à gauche. J'ai très envie de tripoter tout, il écarte ma petite main. La dame elle me fait doux et chaud. Je ne vois pas son visage, j'entends sa voix audessus de moi, elle m'enserre de ses deux bras. De temps à

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autre, elle se penche dans la direction du monsieur, ils se disent quelque chose mais il y a tant de bruit dans cet espace minuscule... Et puis voilà que je m'arrête de tripoter, quelque chose m'arrive à la bouche, déborde, tombe sur la main de la dame... Aussitôt un mouchoir s'applique sur mon visage et je sens un violent courant d'air qui malmène mes cheveux. Le mouchoir s'en va, le courant d'air demeure, assagi. Dehors, il y a un monde étrange, qui se précipite à notre rencontre, s'engouffre par en-dessous, s'enfuit sur les côtés. Je vois passer ce que j'appellerai plus tard une route, des arbres, des prés, des vaches, des maisons... comme dans un tourbillon. Enfin le monde étrange ralentit sa course, s'immobilise. La machine continue à gronder et trépider... Un visage inconnu - encore un ! - apparaît derrière la vitre de côté, la porte s'ouvre, me voici emportée dans les hauteurs, une fois de plus. Mes petites mains se mettent immédiatement à explorer le visage inconnu qui se tourne dans toutes les directions pour leur échapper. Elles découvrent le chignon, le peigne d'écaille, les boucles d'oreilles en forme de mûres. La machine continue de trépider, cela n'empêche pas la dame d'utiliser l'avant comme pupitre. Elle explique des tas de choses à « l'autre », même que nous nous penchons, « l'autre» et moi, de temps en temps, pour ne rien perdre et manifester notre respect... Un gros ballot de toile bise attend sur le toit de la machine, je saurai très vite qu'il est mon paquet. . . Eh ! bien, voilà, c'est tout ce qu'il y avait en sommeil dans mon souvenir. Pas de quoi mériter une poire au sirop! Quant à Ouzbé, nous en reparlerons... On était dans les tout premiers jours de mars et j'allais avoir trois ans aux beaux jours. Ni la Galvachère ni la grande Adine ne m'ont raconté ni n'ont raconté devant moi, mon arrivée dans la « maison d'en haut ». Quant au Galvacher, comme tous les hommes, il ne s'occupait pas des affaires des femmes. J'en suis donc réduite à mes propres souvenirs. Je me revois sur les genoux de l'Adine. Jamais je n'ai été sur les genoux de la Galvachère et encore moins sur ceux du

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Galvacher. Le poêle est au milieu de la maison I, il fait donc encore froid. La lampe à pétrole brûle dans la suspension, c'est donc le soir, vraisemblablement à cette heure où, le travail au dehors terminé, on attend la soupe, en bavardant et en se chauffant autour du feu. La Galvachère va et vient dans l'ombre et la lumière. L' Adine se tourne et dit: - M'man... tu crois qu'elle se rappelle? - Mais non, elle est ben trop'tite ! Je savais pertinemment qu'il s'agissait de moi, le patois de cette région est très voisin du français. J'ai un autre souvenir qui se situe à peu près à la même époque, puisque le poêle est encore à la même place. Cette fois, la Galvachère m'immobilise dans son giron, la tête enfouie dans son corsage. Une voix d'homme parle dans mon dos, deux mains travaillent dans ma nuque... Lorsque j'ai le droit de regarder, un homme que je ne connais pas, est assis à califourchon sur une chaise et s'apprête à ranger un outil tout en disant: « cette fois, le fil est solide, elle ne le cassera plus. .. » Je ne me souviens pas de l'instant où je fis la découverte de mon collier, ni de celui où je le cassai, mais ce jour-là j'eus vaguement conscience qu'il était un élément très important. Je me revois par la suite dans les bras de l'Adine, devant le poêle, sous la haute cheminée. On est donc aux beaux jours. La Galvachère est en train de cuisiner, l'Adine ne sait pas comment lui dire que j'ai arraché par lambeaux le papier de la meureille. « On aurait dû y penser », répond la Galvachère, « avec toute cette eau qui monte... Eh ! ben tu vas coudre un vieux. drap, à la place. » Je me souviens du drap qui remplaça le papier moisi, même que l'Adine l'avait orné de guirlandes au point de chaînette: « aux champs les vaches ». J'ai encore deux. souvenirs pour terminer cette première année dans la « maison d'en haut ».

1.

Nom donné à la grande salle commune.

LA MAISON D'EN HAUT

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Le directeur

Un après-midi je ne me réveillai pas dans mon lit comme à l'ordinaire. Au-dessus de moi, très loin, c'était plein de lumières bleues; à la hauteur ordinaire d'un plafond c'était sombre, irrégulier avec des trous de soleil. Par terre ça piquait, malgré la vieille couverture. La Galvachère assise, les jambes allongées refaisait son chignon, l'Adine s'étirait. - Alors, m'man, tu vois que j'suis capable d'monter une cabane! - C'est vrai, dommage qu'il va falloir la démonter à c't'heure. Un autre jour je me réveillai bien dans mon lit... C'était un matin. J'éprouvais une sensation de froid sur tout le corps. Ma chemise était retroussée jusque sous mes bras, le drap et la couverture étaien~ roulés jusqu'au pied du lit. A ce dernier se tenait la Galvachère qui parlait tout bas avec un homme qui ne m'était pas inconnu. Furieuse je rattrapai le drap et m'enfouis complètement dessous, alors l'on entendit et l'on vit le désespoir d'un petit enfant de trois ans. Ils s'en allèrent... Lorsque l'Adine revint des champs, un peu avant midi, la Galvachère lui dit: « Le directeur est venu. T'étais pas là, mais j' lui ai dit qu't'allais bien, qu't'étais en plein dans la mouchon... Il a ben voulu quand même signer ton livret. La Pauline, elle a piouné, ony a pourtant rien fait. Fallait ben pourtant que j'fasse voir qu'les draps sontprop' et qu'la p'tiote a le cul lavé. » Le soir, lorsque la vieille Lazarette vint chercher son lait, il fut question de l'événement. - Alors, Mélie... paraît qu'l' directeur est v' nu ? - Ben voué, Zarette. Avec moi il est tranquille, j'fais tout comme y faut. Y m'demande tant seulement jamais d'montrer l'paquet, ainsi... - Vous saivez toujours ren pour celle-là? Celle-là, c'était moi. - Qui, qui pourrait dire quéqu' chose? La gamine, d'ici quequ'temps... Moué, j'suppose qu'la mére, elle est morte à

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l'hôpital, on's sépare pas d'un gosse quand il a trois ans. Ou ben y aurait au1'chose... J's'rais pas étonnée qu'un jour l'directeur m'fasse savoir qu'elle est r'connue... comme le p'tit Pierre tu te rappelles, Zarette? Alors p't'ête que les parents... - Ben sûr, Mélie, manqu'rait pu qu'ça qu'les parents soient pas r' connaissants ! l' Je n'ai jamais ressenti la Mélie comme ma mère. Elle était une personne qui s'occupait de moi, rien d'autre. Le Galvacher, c'était son homme, pas mon père. L' Adine, je la ressentais exactement comme je me ressentais, elle n'était pas ma sœur, elle dépendait du directeur tout comme moi. Mais c'est un fait que, soit parce qu'on me l'avait imposé soit parce que j'avais imité l'Adine, je disais « maman» à la Galvachère et « papa» au Galvacher. Je ne me souviens pas de mon premier hiver passé dans la «maison d'en haut ». Je ne dus pas mettre souvent le nez dehors vu les rigueurs du climat et dedans, au fil des jours, du lever au coucher, c'était toujours la même chose. Lorsque le temps fut venu où la porte demeurait longtemps ouverte, j'eus la permission d'aller dans la cour où se promenaient les poules et se tenait le fumier, élément très important pour moi puisque c'était là que je devais m'accroupir pour... «faire». La Mélie me surveillait depuis la porte et, selon ce qu'elle avait deviné, elle arrivait avec un papier de journal ou, sans se déranger me priait de me relever et d'aller justement voir les poules. Ces dernières de toute façon étaient au courant, et rappliquaient rien qu'à me voir en position et commençaient même à se régaler avant que j'eusse terminé. Pour moi c'était une montagne le fumier! Je m'installais à sa base, dans les débris séchés, bien en vue de la Mélie, à quelques mètres de la première marche de l'escalier. Je me débrouillais très bien toute seule; il faut préciser que les culottes de ce temps là n'était pas cousues à l'entrejambe. Pourtant on m'appelait la petite pichue et c'était l'Adine la plus « enragée». .. Un jour qu'elle m'avait emmenée au lavoir, elle me dit que si elle avait tant de savonnage à faire, en plus de son travail aux champs, c'est que je pissais au lit toutes les nuits, et que

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j'arrivais même à lui pisser dessus malgré la précaution qu'elle prenait chaque soir de me repousser, le nez contre la meureille. « M'man, qu'est-ce qu'on pourrait ben faire? J'veux pu
coucher avec elle. ..
»

La Mélie se creusait la cervelle. Elle avait tout essayé, du moins tout ce que lui permettait la saison froide c'est-à-dire: les

mines dégoûtées... bé, bé, sale « pichue », les deux doigts l'index et le « quinquin » - pointés agressivement jusque dans les yeux, les « hou» les cornes, la panade le soir dans laquelle la cuillère se tenait toute droite, et enfin la station sur le pot qui donnait à celui-ci largement le temps d'incruster sa marque sur le petit derrière. .. « V'là les beaux jours Adine, on trouv'ra ben quequ'chose... » En effet... J'avais donc la permission d'aller et venir dans la cour. Je remarquai que l'Adine, certains jours, s'en allait poussant devant elle la petite charrette à bras. Je l'accompagnais le temps de traverser la cour, la barrière se refermait et je « pestais» le nez entre deux barreaux, si longtemps que la Mélie sortait à ma recherche. Un après-midi que l'Adine se préparait à partir, je fus si collante qu'elle n'y tint plus; elle m'enleva dans les airs, en riant, et m'assit dans la carriole. Puis se retournant, eUe cria en direction de la maison : « M' man, j'emmène la Pauline! » Elle s'élançait déjà lorsqu'un: - Ah, non par exemple! tu es folle! Elle a encore pissé au
lit. .. comme si tu ne le savais pas. Elle est déjà sur le sarriot... - Oh, M'man... courage de la descendre. .. j'ai pas le

- Grande bourrique, j'vais ben l'avoir, rooué, l'courage de la descendre. Si tu croué qu'ça s'élève comme ça des enfants... Ce fut vite fait. Je me retrouvai à terre tout ébaubie au milieu des poules, une sensation désagréable aux aisselles, la charrette s'en allant tristement d'un côté et la Mélie gaillardement de l'autre. L'Adine lava encore beaucoup de draps et je la regardai partir encore beaucoup de fois... Un matin pourtant, rAdine et

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la Mélie en ouvrirent des yeux tout ronds... Le drap fut sec, bien sec à ma place. Je n'y compris rien du tout. .. On me fit des compliments, c'était plus agréable que les « cornes », mais je ne me sentais pas concernée. Enfin... puisque ça leur faisait plaisir! L'après-midi, lorsque la charrette fut prête, La Mélie qui guettait se montra à la porte: - Oublie pas... t'sais ben... - Ah voué, mais c'est vrai qu'la Pauline a pas pissé au lit !... Je n'étais pas loin, elle m'enleva comme la première fois et m'assit dans la carriole. Je m'adossai à la planche du fond qui fermait la sarotte dans le sens de la marche, j'accrochai ma main droite à un rebord latéral, et ma main gauche, faute de pouvoir atteindre l'autre rebord, je la cramponnai à l'un des paniers. La barrière claqua derrière nous... on était parti. L'Adine marchait bon train, les roues cerclées de fer se ruaient sur les pierres du chemin, j'étais projetée à droite, j'écrasais le panier à gauche... Les poules s'envolaient épouvantées et leurs cris affolés s'ajoutant à notre vacarme, des têtes apparaissaient au-dessus des murs... je riais comme je n'avais jamais ri. L'Adine alors se mit à courir, je décollai, je retombai, ça « couinait », ça grinçait, je ne sentis bientôt plus ni mes fesses, ni mes bras et l'on riait et l'on riait... Je crois que j'aurais bien fait pipi dans ma culotte si nous n'étions entrées dans une riotte fouaillante, bourbeuse et sombre, qui nous calma. J'avais encore les mains qui me protégeaient le visage lorsque la carriole s'arrêta. J'ouvris les yeux,...il y avait par en bas, quelque chose d'immense, qui semblait courir sur place. C'était plein de couleurs, le blanc que je connaissais bien, le vert avec toutes ses nuances qui me devenait familier, le jaune d'or dont je ne savais pas le nom, le mauve que je pris pour une espèce de blanc et tous les roux, les incarnats, les roses que je distinguerai et nommerai beaucoup plus tard. L'Adine me posa sur le sentier et nous descendîmes. Lorsque nous fûmes en bas, la végétation était plus haute que moi, mes yeux fouillaient dans l'épaisseur!

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« Cueille des fleurs Pauline, fais un gros bouquet, pendant que je m'occupe de mon herbe. » Comme je la regardais surprise, elle lâcha son travail et se mit à cueillir pour moi, me tirant derrière elle dans la tranchée qu'elle ouvrait. « Tiens, du lilas des prés, sens! Des boutons d'or et des

marguerites... pour finir deux belles feuilles de pan-nées. »
Je reçus dans les bras une énorme gerbe dont les fleurs m'entraient dans le nez et m'enivraient de leur parfum.

La Saint-Jean

J'allais sur mes quatre ans. A quoi ressemblait la petite fille que j'étais, il n'y avait pas de miroir pour me le dire et la photographie, c'était pour les riches dans les grandes circonstances, de toute façon, pas pour moi. Je crois, tandis que la Mélie me peignait, avoir remarqué des mèches blondes me tombant sur les yeux. Je suis sûre qu'elle me ramassait une partie de mes cheveux sur le dessus de la tête, les y fixait en une sorte de petit chignon branlicotant retenu par un ruban presque noir. Le reste me tombait dans le cou et sur les oreilles, tout droit. Je n'ai pas le souvenir d'une abondante chevelure; il arrivait pourtant que le peigne - le démêloir - fût bloqué dans sa course et j'entendais alors la Mélie me cracher sur la tête. J'aurai préféré évidemment qu'elle utilisât le contenu de la petite boîte ronde et bombée qu'elle réservait à son usage personnel et qui sentait si bon la violette. J'étais toujours en petit tablier boutonné dans le dos et je

portais des sabots. La nuit, je mettais des « quatre-pattes », sorte
de caleçons à jambes longues formant brassière vers le haut, ayant appartenu à d'autres enfants et tout déguenillés. Un matin, lorsque j'arrivai devant mon bol de soupe, il y avait un grand branle-bas dans la maison. Le Galvacher, en flanelle et casquette enfoncée jusqu'aux oreilles, faisait de ses bras de gros « plouf-plouf» au fond de la maie. Pour une fois la

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soupe aux choux avec des « yeux» descendit tout droit... Ce n'était pas la première fois que je voyais le Galvacher ainsi, mais d'habitude, c'était dans le courant de l'après-midi et le poêle était alors toujours au milieu de la maison... C'est un fait que le pain qui avait «trempé» ma soupe, n'était plus le nôtre mais j'étais allée le prendre avec l'Adine, au boulanger qui l'apportait jusqu'au bas du chemin... Et puis ce matin-là, il y avait aussi la Mélie et l'Adine qui allaient et venaient avec des airs importants, ce qui n'était pas leur habitude pour la circonstance. Inhabituelle aussi, la bonne odeur qui arrivait d'une casserole bouillottant sous la cheminée. Et que dire de la table sous la fenêtre, récurée à blanc! Donc le temps de récupérer mes sabots, d'approcher la chaise basse, j'étais en position au bout de la maie, et je savais que le Galvacher ne m'enverrait pas «promener ». Le pain, ça commençait donc par cette grosse masse grise dans laquelle disparaissaient les mains et les avant-bras du Galvacher, à la manière des pincettes à feu. La masse montait en s'étirant, le Galvacher faisait « han », la masse claquait au fond de la maie et puis ça recommençait. Il faisait très chaud, de temps en temps l'Adine venait passer une serviette sur le dos et la figure du « p'pa », je me faisais alors toute petite. Lorsque des boursouflures apparurent et crevèrent à la surface de la pâte, le Galvacher s'arrêta, sortit ses mains auxquelles rien n'avait collé, s'assit en s'épongeant et demanda un« canon ». A mon grand étonnement, sur la table où j'avais « expédié» mon bol de soupe, étaient venus se poser comme de grands nids de paille tressée garnis intérieurement d'une étoffe blanche. Le Galvacher leur confia une motte de pâte chacun, aussitôt emmitouflée dans l'étoffe. J'avais vu la Mélie envelopper ainsi les poussins nouveau-nés... La pâte, c'était pourtant pas des poussins! Mais il n'y avait pas de moment pour des explications. A peine tout le monde couché et bordé, qu'il vint au fond de la maie une autre pâte, plus jaune, plus parfumée, que le Galvacher se mit à claquer et soulever comme la première fois. Lorsqu'elle fut à point, il en fit encore des « pâtons », mais cette fois-ci, au centre de chacun il fit un trou, y logea son poing, fit

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tourner la pâte dans un nuage de farine ce qui donna une petite couronne, qui fut nichée et dorlotée comme précédemment. . . Pendant ce temps, devant la fenêtre, la Mélie fabriquait tout en chantonnant - c'était rare qu'elle chantonnât - une pâte d'un autre genre, qu'elle étalait au rouleau puis installait avec d'infinies précautions sur des tôles, comme elle disait. Pour que je lui fiche la paix, elle me donna un petit reste de pâte et je commençai une œuvre à ma façon, ce qui ne m'empêcha pas de me sentir l'eau à la bouche lorsque les pruneaux vinrent se ranger en anneaux serrés sur la préparation du moule. Quand elle eut fini, on prit la marande I, sur les genoux, très rapidement. L'Adine, qui avait été au service de l'un et de l'autre à mon insu toute la matinée, fut chargée de préparer le bois pour le four. Le Galvacher s'en alla dormir sur l'en-haut et la Mélie fit du rangement dans la belle chambre, tout en soulevant de temps à autre l'étoffe blanche d'un nid. Je n'allais tout de même pas m'en aller dans la cour, non! Et j'étais bel et bien là, les pieds sur mes sabots, agrippée à la table, lorsque la Mélie, ayant soulevé une étoffe, dit: «Mais c'est levé! » Je vis alors que la petite boule de pâte avait poussé dans tous les sens à n'y rien comprendre, comme si elle était vivante. Il n'y avait pas d'explication à demander... c'était comme ça, bon! mais cela ne m'empêcha pas de penser aux petits poussins. .. « Ô ô, Ô Ô », cri a-t-elle à son homme dehors. «Tu viens, c'est levé, le temps d'allumer le four et d'le chauffer, ça s'ra l'moment... » Il descendit bâillant et s'époussetant. Oui, l'Adine avait préparé le bois, oui, elle avait garni le four. Le four? Il était dans la chambre à four qui faisait suite à notre chambre et donnait sur le pré-derrière. Je revois encore l'Adine, chaque soir tandis que je me calais côté meureille, ouvrir la porte de communication, entrer dans la chambre à four, y craquer une allumette; je l'entends encore visiter tous les
I . Repas de midi.

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coins de la pièce, ouvrir le four, y craquer une autre allumette et revenir en me faisant: « chû-û-û-t », l'index sur la bouche... Le Galvacher alluma. Les fagots de l' Adine crépitèrent, un torrent de flammes sortait en avant, comme la langue à la rencontre du nez. Puis le Galvacher introduisit le gros bois, coupé aussi long que le four. Il tirait bien ce jour-là mais il n'en était pas toujours ainsi. Combien de fois n' a-t-il pas enfumé tout le dedans, nous faisant tous pleurer et nous acculant aux courants d'air! Lorsque le gros bois fut passé, le Galvacher constata que la voûte était au blanc, il fallait vite nettoyer l'aire. Il prit une longue perche terminée par une grosse ferrure en forme de « Z » et fit venir toute la braise ardente à l'avant du four, là où se trouvait le trou de fomot. Depuis la chambre où j'étais consignée, je vis alors un torrent d'étoiles se précipiter en terre. .. Puis le Galvacher prit une autre longue perche, cette fois terminée par un gros balais de boula et se mit à balayer l'aire, attirant adroitement la cendre dans la gueule de fomot. Enfin, tout fut fin prêt. Je dus aller m'asseoir sur le pré-derrière devant l'autre porte de la chambre à four. Je vis le Galvacher faire des allées et venues entre la maison et la gueule du four avec une longue pelle arrondie où s'étalait un petit pâton devenu grand. Je m'avançai jusqu'au niveau de la porte, il ne me dit rien et j'écarquillai mes yeux. Il enfonçait la longue pelle dans la gueule du four très loin tout au fond; d'un coup sec ilIa retirait, je la voyais repartir à vide, puis revenir chargée... Lorsque les pains furent installés, vint le tour des couronnes, puis celui des tôles que la Mélie plaça elle-même à l'avant du four. Puis le Galvacher ferma les deux portes noires. Juste l'Adine rentrait avec les vaches, c'était le moment de traire. Il n'y avait plus rien à regarder, je suivis la Mélie qui pansait les lapins. Le vieux Jacques passa sur la route: « Ça sent bon chez vous la Mélie ! On voit qu'c'est Dimanche, la Saint-Jean. Ça m'rappelle quand j'allais r'trouver la pauv'Yeyette à la crot-au-loup. Ten, c'est comme si c'était hier.. .» La Saint-Jean? C'était quoi... la Saint-Jean ?

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« J't'y mènerai », dit la Mélie, «et... tu s'ras belle, tu t'reconnaîtras plus... »

- Et tu f'ras une tournée de «pousse-pousse », ajouta l'Adine. - Qu'est-ce que c'est les «pousse-pousse» ? - Tu verras, tu verras... Je retins que la Saint-Jean c'était une belle dame... Le dimanche matin, il y avait tous les gâteaux et toutes les tartes sur le carrelage bien astiqué de la belle chambre. C'était le lendemain du grand branle-bas, donc le jour de la grande « dame ». (Je savais que chaque jour avait un nom, je le reconnaissais mais je ne savais pas comment il se plaçait par rapport aux autres et personne ne s'intéressait à me
I' apprendre).

Les tourtes, je les avais repérées dans la maie lorsqu'on avait trempé ma soupe, même que j'aurais plutôt préféré avoir une tartine pour la grignoter seule et la faire durer. .. Tout était beau dans la maison: le vieux carrelage, inhabituellement tout rose et tout humide, la croisée qui livrait tout du vieux poirier, les oreillers et le dessus d'édredon extraordinaires de blancheur, le poêle dont le gris mat était devenu noir luisant et le dessus à glissière de la maie qu'on venait d'encaustiquer. Je reniflai un bon coup... Mais quand allait-on voir la Saint-Jean? La Mélie, d'un geste m'envoya dans la cour. Là, il y avait l'Adine qui ramassait les bouses de vaches entre deux coups de balai aux poules. - Dis. .. les pousse-pousse? - C'est des petites chaises.. . A l'heure de la marande, il arriva des gens avec leurs habits des dimanches. On mangea sur une étoffe blanche des tas de bonnes choses et, pour finir, on savoura la tarte aux pruneaux; c'était ce que j'attendais... Hum! quel régal! Le soleil était encore très haut, l'Adine était partie, les gens toujours là, quand la Mélie décida que je devais aller dormir. Je n'en avais pas envie parce que je voulais voir la Saint-Jean, mais je fus bien obligée d'obéir. Il faut croire que je dormis, puisqu'on me réveilla. Le soir tombait. Il y avait une cuvette

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d'eau chaude sur la table devant la fenêtre, un savon de marseille et un torchon... « Si tu couines, tu ne vas pas voir la Saint-Jean... » Je ne couinai pas, même pour les oreilles. Elle me passa une première robe blanche fine, puis pardessus, une seconde robe blanche, mais bien plus fine et toute brodée. Deux robes! Lorsque le démêloir eut aligné mes cheveux, c'est un ruban de soie blanche qui entortilla mon chignon. Le tout disparut sous un chapeau de satin blanc orné de petites choses qui dansaient sur le rebord. La Mélie me fit asseoir et je vis mes pieds s'enfoncer dans des chaussettes blanches, puis se caser dans des... souliers vernis noirs! Je sentais que j'étais réellement très belle. Naturellement, que j'allais faire attention à mes beaux habits! Puis elle s'habilla en toute tranquillité; de sa toilette, je ne me souviens plus... Lorsqu'elle eut crié à son homme qu'il aurait à s'occuper de tout, elle me tendit un joli morceau de gâteau: « Ça va t'occuper sur le chemin, les miettes, ça sera pour la Saint-Jean ». On marcha longtemps... Je me souviens du plaisir que j'avais à marcher en souliers. Je ne sais combien de fourmis je régalai, mais il n'y avait plus trace de gâteau lorsque tout à coup, loin devant nous il y eut comme le rougeoiement de la braise tandis que nous parvenait une sorte de piétinement régulier habillé de rires, de musique, de coups de feu. Plus on avançait, plus ça devenait fort, plus le rougeoiement devenait multitude. On approchait et l'on montait. .. « Voici la Saint-Jean », me dit la Mélie. On continua de monter... La Saint-Jean, elle était donc là haut, qui barrait le chemin, on allait donc bientôt la toucher. Mais ce fut elle qui nous enveloppa. . . Tandis que la Mélie serrait plus fort sur mon petit bras, j'ouvrais des yeux tout ronds. De chaque côté du chemin, je voyais des choses merveilleuses présentées sur des tables ou pendues en l'air dans tous les sens et qui brillaient d'une infinité de lumières. Des lampes à pétrole, comme celle de la Mélie, des falots et surtout des sortes de boîtes en papier de toutes les couleurs, illuminées de l'intérieur et qui dansaient un peu

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partout dans le vent léger. Un peu bousculées, aspergées de petits grains de papier de toutes les couleurs, entortillées dans de longs rubans de même nature, on avançait en se régalant. On arriva en plein dans la musique qui d'un côté venait d'une cabane en planches recouverte d'une bâche, « c'est le bal », me dit la Mélie, de l'autre, sortait d'une couronne de petites chaises qui tournaient avec le grand parapluie qui les protégeait, «c'est les pousse-pousse, ceux-là c'est les petits et regarde là-bas, c'est les grands. » En effet de l'autre côté de la fontaine, il y avait des hauteurs incroyables, et surtout des garçons et des filles qui voltigeaient en essayant de se rattraper et de se pousser avec des cris que j'eusse poussés si je m'étais trouvée devant les cornes d'un satron. « Tu vas monter sur les petits pousse-pousse, les voilà justement qui s'arrêtent », dit la Mélie. Elle m'ôta mon chapeau et m'installa dans un petit fauteuil. Je me sentis emportée, mais bientôt ce furent tous les gens autour de moi qui tournèrent, ce n'était pas du tout amusant... Enfin, on tourna moins vite, je repérais les cheveux blancs de la Mélie, tout s'arrêta et je me retrouvai debout à côté d'elle. « On va chercher l'Adine maintenant », dit-elle. On entra au bistrot. Il y avait un monde fou. .. Ce fut l'Adine qui nous vit la première; elle prenait un verre avec ses cavaliers, c'était permis un jour de Saint-Jean, même que les cavaliers offrirent un verre à la Mélie, ce qui était de mise également. Puis on entra sur le bal. Si la Mélie ne m'avait pas tenue solidement par la main, je serais certainement devenue introuvable, tellement il y avait de monde. Enfin, on parvint entre deux danses, à gagner une place vide sur le banc qui faisait le tour du parquet. « Regarde les musiciens comme il font la musique. .. » En effet, il y en avait un qui tenait entre les bras une espèce de boîte plissée qui passait son temps à se tordre et à se ratatiner; un second qui m'avait tout l'air de moudre du café d'une main tandis que de l'autre il tapotait sur des boutons

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blancs; un troisième enfin qui tapait avec une baguette sur une grosse boîte ronde surmontée d'une assiette mal en équilibre qui prenait une taloche de temps à autre. Tout cela faisait un bruit assourdissant qui mettait les danseurs en excitation et même les autres, comme la Mélie, dont je voyais le pied battre tout à côté du mien. La danse s'arrêtait, le cavalier reconduisait sa cavalière à sa mère puis revenait la prendre dès que la musique repartait. La patronne, sacoche en bandoulière, se précipitait après chaque danse pour faire payer chaque cavalier, pendant que les musiciens en profitaient pour vider un verre. Une fois l'Adine m'ôta mon chapeau et me dit: « Pauline, on va danser». .. Elle me tira par les deux mains, très loin de la Mélie ; sur le parquet luisant, elle faisait joliment bien les pas. Moi, un danseur m'arracha un de mes petits souliers vemis... Ce fut toute une affaire pour le retrouver, l'Adine me reconduisit à ma place. Je ne sais pas combien de temps je regardai danser... Lorsque je me réveillai, la Mélie était en train de m'emmitoufler dans un châle; le bal était presque vide, on soufflait les lampes. Dehors le garde-champêtre éteignait les demiers lampions, dont certains avaient mis le feu à leur belle robe... Les « poussepousse» dormaient et les marchands de jouets avaient déjà remballé. On se mit à descendre. Il faisait presque jour. Lorsqu'on arriva au gouet, le soleil sortit, tout là-bas au-dessus de la brume. Le Champou, là-haut devant nous, commençait à se dégourdir, des cheminées fumaient ça et là, les coqs se répondaient. On avait fait la moitié du chemin, il restait le plus dur. L'Adine gambinait: - J'ai reçu un coup en dansant la gigue... ouille... ouille... - Ben t'voilà réussie pour faner, à c't'heure, et qu'on n'est pas en avance, tu t'arrangeras, mais le foin n'attend pas, dit la Galvachère. Quoi qu'il en fût, on décida de prendre par les prés, ça montait plus fort, mais c'était plus court. Je n'avais plus du tout sommeil lorsqu'on poussa la barrière. Le Galvacher ouvrit la porte, la tarte aux pruneaux était déjà sur la table.. .

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J'eus mes quatre ans le dix de juillet, je ne le sus pas. D'ailleurs on avait d'autres chiens à fouetter. Même la jambe de l'Adine fut ignorée, elle dut se guérir en tassant les chars de foin. Lorsque je me levai, il y avait beau temps que l'Adine et le Galvacher peinaient... L'après-midi, la Mélie leur donnait un coup de main et j'allais avec elle. Une fois, elle m'assit à l'ombre avec une tartine en me priant de rester tranquille. Une tartine ça se mange avec les deux mains, ce n'était pas de trop? j'étais donc toute à mon affaire, lorsque ça se mit à me courir dessus dans tous les sens et dans toutes les directions. Je connaissais les mouches, je me mis donc à les chasser, elles ne s'envolèrent pas; je me secouai, je fis tomber ma précieuse tartine, je me roulai par terre et ce fut comme si des tas d'aiguilles m'entraient dans la peau et sur toute la surface et dans tous les recoins de mon corps... Plus je me roulais, plus ça piquait, alors j'hurlai... La Mélie et l'Adine accoururent: « Oh la la, c'est les fourmis. » En un tournemain, je fus déshabillée, époussetée, mes vêtements secoués sur l'envers et sur l'endroit, examinés minutieusement. La Mélie défit mon chignon, ôta un de ses peignes de tête et me racla consciencieusement la peau du crâne. Lorsque tout fut fini, j'étais en feu et drôlement décorée. Je m'en souviendrai encore longtemps! Lorsque le dernier char de foin eut rempli l'en-haut jusque sous les ardoises, le Galvacher, un matin qu'il était allé faire un tour, sortit de sa poche une poignée de paille qu'il posa sur la table. Je m'approchai pour voir: les brins se prolongeaient par une sorte de natte avec de la moustache; quelle drôle de fleur! Et qui intéressait le Galvacher au point qu'il envoya promener la Mélie et ses intentions de mettre la table! « Mais regarde-moi donc ça! C'est-y pas réussi! Y manque pas un grain. .. Comben qu' ça pèse? Et qu' c'est quasiment mûr. Dans l'commencement d'la s'maine qui vient on s'y met la

fonne 1. »
Il avait complètement détruit la belle « fleur» et il y avait sur la table parmi les déchets meurtris, un petit tas de grains dorés.
1. Lafemme.

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Il en prit un entre ses gros doigts, l'ouvrit d'un coup d'ongle, je vis apparaître une poudre blanche: « Tu vois, mon p' tiot, c'est de la farine... c'est avec ça qu'j'fais l'pain, goûte! » Je goûtai... ni sucré, ni piquant... c'était plutôt agréable. Ce n'étaient plus des chars de foin qui rentraient maintenant, mais des chars de froment. On m'emmena beaucoup de fois. Je suivais pas à pas la Mélie qui m'encourageait à ramasser les épis que le râteau avait oubliés et à en faire un bel épissot que j'aurais la permission de donner moi-même aux poules. Après le froment, ce furent les avoines, puis le seigle et, pour finir, le blé noir. Un beau jour l'Adine parla de la batteuse qui allait venir, avec la machine qui fait « tchi tchi tchi » et qui siffle à vous percedes oreilles. Un soir elles vinrent en effet. Ce fut la batteuse qui arriva la première, grosse comme une maison, tirée par six vaches qui n'en pouvaient plus. Puis vint la machine, affreuse, noire comme le four avec ses deux énormes roues qui tournaient déjà toutes seules et sa cheminée qu'on avait couchée, si longue qu'elle aurait pu aller de la tête à la queue d'un cheval. Assise sur la rampe de l'escalier, j'écarquillais mes yeux. Demain, je me mettrais à la même place et je pourrais tout voir, quel bonheur! Le lendemain matin, lorsque j'arrivai dans la maison, il y faisait presque noir. La porte était fermée et ne donnait même pas le trait de lumière habituel à sa base; le jour brillait par les interstices des volets et le rond de la bassie. La Mélie faisait griller de la viande sur le poêle à trois pattes et l'Adine tournait et retournait quelque chose dans un saladier. On me tendit mon bol que je mangeai sur les genoux, et puis je voulus aller voir dehors, m'installer à mon poste... « Ils ont décalé voilà une heure », dit la Mélie ; « ils allaient pas traîner pour toi... Mais attends pour sortir, la bouffe n'est pas encore toute partie, j'ai pas envie d'en avoir dans ma cuisine. » Puis soudain un grand coup dans la porte, l' Adine se précipita et le jour revint. Dehors, il y avait les poules qu'on

LA MAISON D'EN HAUT

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venait de libérer et qui avalaient leur bol. Le fumier, le puits, le banc, la terre, tout était gris, sauf à l'endroit de la machine où l'on voyait des traces de charbon et une flaque d'eau.. Mais loin par en bas, quelque chose grondait et crachait. .. J'entendais dire maintenant que la grosse vague de chaleur était passée, qu'après les regains I on pourrait commencer l'arrachage des treuffes 2 On n'était tout de même plus aussi bousculé qu'avant; l'Adine s'embarrassait volontiers de moi quand elle allait au lavoir ou garder les vaches et avait même la permission de sortir le dimanche après~midi. La Mélie causait plus souvent avec la Jeanne par~dessus le mur. Le Galvacher bricolait de temps à autre dans l'atelier. Une fin d'après-midi, l'Adine et moi on rentrait d'en champs-les-vaches. L'Adine m'avait donné une petite baguette de noisetier et je me prenais pour une grande personne... «T'approche pas si près », me disait-elle à tout moment. On n'y comprit rien ni l'une ni l'autre... les vaches, brutalement se mirent à lever le derrière. Je me retrouvais le nez dans le sable du fossé avec la certitude d'avoir roulé plusieurs fois sur moi-même et le souvenir tout chaud des deux « pattes-ressorts» qui m'avaient expédiée dans les airs. .. Je n'eus pas besoin de l'Adine pour me relever. .. seulement pour retrouver mes sabots. La Mélie en fut presque malade Puisque je ne m'étais pas fait mal ! Mais il fut décidé que l'Adine ne m'emmènerait plus en champ-Iesvaches. Il Y eut des jours de temps gris, des jours de pluie. Les treuffes arrivaient parfois entre deuX: éclaircies. Elles dégringolaient de la charrette dans les corbeilles que l'Adine et le Galvacher emportaient dans la cave. Il faisait froid, on restait seule, la Mélie et moi, dedans. Un jour, elle passa beaucoup de temps à m'occuper. On venait juste de prendre la marande, les deux autres étaient partis. Je crois me souvenir qu'elle m'avait donné un vieux catalogue et une paire de ciseaux à bouts ronds.
1. 2. Herbe qui repousse dans un pré après la première coupe. Pommes de terre.

« Pas si près Pauline », hurlait l' Adine...

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DROIT AUX ORIGINES

Je me mis à découper, à découper, je découpai pendant un temps infini. .. Et puis j'en eus assez, je me levai de ma petite chaise, et m'aperçus que j'étais seule dans la maison, alors je voulus sortir, mais la porte était fermée à clé. Non, je ne me mis pas à pleurer. Non, je ne touchai pas au poêle, d'ailleurs il était bien gardé par l'entourage de bois réglementaire. Ce que je fis? Je retroussai mon tablier et je cherchai les poches que ma culotte devait forcément avoir, puisque celle des garçons en avait... et qu'ils avaient l'air si importants, les garçons et les hommes leurs deux mains dans leurs poches. Je trouvai deux fentes, je fourrai mes deux mains dedans et je voulus me voir dans la petite glace que l'Adine avait rapportée de la Saint-Jean et plantée au mur entre la porte et la fenêtre. .. Mais la glace était bien trop haute. J'approchai alors ma petite chaise, je grimpai dessus et pour la première fois de ma vie... je me vis, et les deux mains dans les poches à la manière des garçons. Ce que je vis. .. j'appris plus tard au hasard de bavardages, que ça ressemblait plutôt à un fromage blanc. r étais encore debout sur ma chaise lorsque j'entendis que l'on marchait dehors. Le temps de descendre et de reporter la chaise à sa place, j'aperçus le chignon en forme de serpent qui obstruait tout l' œil-de-bœuf de la bassie. .. La clé joua dans la serrure, la Mélie ne me donna pas d'explication, je ne fis aucune réflexion, si seulement cela pouvait recommencer. . .

La noce

Lorsque les pommes de terre furent à l'abri dans la cave, tout le monde respira, on allait pouvoir se «remettre ». J'entendis alors des « tas » de bavardages entre l'Adine et la Mélie. - C'est pour quand la noce que tu dis, m'man ? - Comme tout l'temps, avant qu'on soit dans l'hiver ou avant les travaux d'printemps. J'crois... avant l'hiver. -Onenest?

LA MAISON D'EN HAUT

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- Tu penses... on est quand même parents. Voué, on s' cause pas tous les jours. .. mais on est parents. - La Pauline? - On l'emmène. Pour la Saint-Jean quoi qu'on a fait? C'est pas d'main qu'les habits elle pourra pu les mettre! En parlant des habits, tu vois, ça sert à quéqu'chose d'avoir été placée... Toi, t'y s'ras pas allée chez les Monsieurs... Oh, ça, j't'ai ben apprise mais y a pas qu' ça. .. enfin... - M'man, t'as vu qu'la Cécelle est déjà chez la Jeanne? Paraît qu'elle va y rester, qu'y vont l'élever. Elle est ben pu grande que la Pauline, avec une année de moins, et si tu voyais ses joues et ses mollets! La Pauline pourra p'têt ben jouer avec elle, des fois la Jeanne s'ra pas mécontente. Et toi? - J'aime pas trop qu'y vienne des oeillots étrangers dans mes murs... enfin... - Mais m'man, elles sont ben trop p'tiotes... Et pis on est parents, c'est ben c' que t'as dit. .. Quelques jours plus tard, en allant faire boire les vaches avec l'Adine, on tomba nez à nez avec la Lucie et la Cécelle qui dansait au bout de son bras. Les deux grandes filles se mirent tout de suite à parler de la noce et je compris bien que la Lucie, c'était la future mariée. La Cécelle et moi, on se regarda un bon moment sans rien se dire et puis tout d'un coup, la Cécelle voulut savoir ce que j'avais autour du cou. Je l'avais oublié... Je fis un saut en arrière, elle me fonça dessus et me fourra ses doigts dans la nuque, j'enfonçai la tête dans les épaules... je crois bien que les choses auraient tourné mal si l'Adine, qui savait, n'était venue à mon secours: - Son collier, oh la la... Cécelle, arrête. - Arrête, ou tu prends une raclée, cria la Lucie. La Cécelle arrêta... J'avais pu voir qu'elle n'avait pas de collier. Toutes les petites filles n'avaient pas de collier... Moi, j'en avais un. Et l'intervention énergique des deux grandes filles me prouvait toute l'importance de ce collier. Je me sentis mal en dedans. « Oh, mes vaches qui vont faire des bêtises... Et ton promis qui va se demander pourquoi qu' t' es pas au vieux sâgne... Donne vite ta main Pauline et perds pas tes sabots... »

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DROIT AUX ORIGINES

On se mit à courir... On arrivait que la Blanchot, celle qui m'avait envoyée dans les airs, allait juste régler son compte à la Roussaude du Gros-Louis. L'Adine en trembla longtemps rien que d' y penser. La Cécelle put venir jouer à la maison et j'eus la permission d'aller quelquefois chez elle. Une fin d'après-midi, je me trouvais encore dans sa cour lorsque la Lucie vint prendre la Cécelle pour aller au devant de son promis. « Mais tu peux venir aussi », me dit-elle, puis cria devant notre barrière: - Ô Mélie, j'emmène la Pauline, je peux.? - Mais ben sûr Lucie. Aussitôt on s'élança, la CéceUe à droite et moi à gauche, solidement accrochées à une main vigoureuse. On ne marchait pas, on sautait, on courait, on ne prenait de repos que le temps de retrouver un sabot. Lorsqu'on fut un peu trop essoufflé, on décida de s'asseoir au bord d'un pré. On attendait là. Ce fut la Cécelle qui le vit la première... Elle fila comme une flèche. Le garçon la cueillit et fit mine de la lancer dans le ciel puis il la posa sur ses épaules. La Lucie et moi, on descendait à leur rencontre; la Lucie riait mais moi, j'aurais bien voulu être à la place de la Cécelle.. . « Marcher devant les p't'iotes », dit la Lucie. La Cécelle fit une rage, elle voulait à tout prix remonter à dada. Moi, j'étais soulagée qu'elle fut descendue. Je réussis à l'entraîner à me courir après... On ne les vit bientôt plus. On revint en arrière; ils se tenaient très serrés et s'embrassaient. Alors brusquement je criai : « Cécelle, on rentre, viens. » Lorsque j'arrivai dans les maisons, la Cécelle ne m'avait pas suivie.. .
« La noce, ça s'ra autour de la Saint-Martin », dit la Mélie,

«y fait toujours bon à c'moment là, c'est une bonne idée ». Quelques jours avant, on chauffa le four dans les deux maisons. Ça sentait bon! Le Galvacher me fit une petite tourte pour moi toute seule, qu'il fit cuire à l'avant du four, sur une

feuille de chou:
«Une épouingne, mon p'tiot?»

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