Négociants au long cours

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296182806
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NÉGOCIANTS AU LONG COURS

@ L'Harmattan,

1989

ISBN: 2-7384-0418-9

Sylvie BREDELOUP

NÉGOCIANTS AU LONG COURS
Rôle moteur du commerce dans une région de Côte-d'Ivoire en déclin
Cet ouvrage est publié avec le concours du Ministère de la Coopération Française

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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I

2.000
I

Km

Le

-travail-

d'une

ville

africaine

Dimbokro, en Côte-d'Ivoire, est une "ville moyenne", mais certainement pas une ville ordinaire. Les communications, le commerce, l'industrie naissante

et

les

services nécessaires à

une

administration

régionale lui ont donné son importance et ont orienté son essor. Elle s'inscrit dans une histoire, dans un mouvement né des courants migratoires, des influences

culturelles mêlées, des échanges et des choix du pouvoir - colonial, d'abord, national, maintenant.
Mais, Dimbokro est en crise depuis plusieurs années. Le développement inégal des régions ivoiriennes, puis la dégradation continue de l'économie, ont entretenu le processus de déclin. Au point qU'il devient possible d'envisager l'histoire prochaine comme celle de la mort d'une ville.
L'étude de Sylvie Bredeloup tient une part de son originalité de ces circonstances. Autant qu'une sociologie d'une ville, elle est une sociologie du déclin, des lentes dégradations et des ratés de fonctionnement. Elle montre les mécanismes à l'oeuvre, elle découvre la ville réelle sous les apparences de la ville "officielle", elle révèle une marginalisation qui affecte Dimbokro et son environnement rural. Il n'y a là, cependant, aucune complaisance à faire le compte des effacements, des difficultés et des maux. A ceux-ci, des "réponses" sont opposées. L'acteur individuel apparaît avec sa capacité de création, son initiative, sa volonté d'entreprendre. Ce qui est mis en évidence, avec une rigueur et un talent incontestables, c'est ce que l'auteur qualifie d'.usages de la ville". L'individu se sert de celle-ci et la sert,

- 7 -

malgré les circonstances contraires: ainsi un "travail" par la ville et pour la ville. constant combat pour le maintien, en partie à l'issue incertaine.

apparaît C'est un obscur et

Trois acteurs principaux occupent la
urbaine. Les "jeunes" tout d'abord, dans

scène


la mesure

la population scolaire constitue le tiers de l'effectif urbain. Ce ne sont évidemment pas des actifs, mais des agents indirects des échanges et de la vie de relation; ils consomment; ils contribuent à la formation des réseaux sociaux et à la conservation d'univers familiaux éclatés. Les fonctionnaires ensuite, davantage que les autres catégories de salariés, peu nombreuses, sont des facteurs de permanence et des agents économiques, en raison de leur relative "aisance" et de leurs activités dérivées. L'acteur du premier rang est la citadine, et d'autant plus que la population féminine prédomine. La femme apparaît plus entreprenante, plus audacieuse. Les histoires de vie rassemblées révèlent des femmes qui ont su conduire une véritable révolution personnelle: elles sont passées de la sujétion à l'autonomie par l'accès à la gestion de libres entreprises. Par une sorte d'effet paradoxal, la lutte contre le déclin s'effectue par la multiplication des échanges; alors que l'activité commerciale ne suffit pas nécessairement à provoquer l'entraînement de l'économie locale. Sylvie Bredeloup montre, à partir de deux exemples -le commerce de deux produits vivriers, la complexité des relations de négoce. Complexité non exclusive des comportements d'une parfaite rationalité, si les stratégies semblent résulter de l'intuition autant que du calcul, elles n'en mettent pas moins en oeuvre l'information, l'exploitation de toutes possibilités de gain et la souplesse d'adaptation aux circonstances.
Le déclin de Dimbokro a une fonction révélatrice. Les réactions qu'il provoque se manifestent en quelque sorte sous grossissement. D'un côté, le collectif, la tradition, le recours aux formes sociales héritées et

ravivées, tout ce
dégradation du paysage

qui

contribue à

contrarier la
autre côté,

sociologique.

D'un

- 8 -

l'individu, l'initiative, tition et l'inégalité qui

le mouvement, avec la compéles accompagent inévitable-

ment.
.

L'un
une

des

grands mérites de ce
de l'individualisme

livre est
africain,

de
sur

présenter

figure

la scène d'une ville en situation critique. L'individu en compagnie d'un partenaire de plus en plus révéré, l'argent. A Dimbokro, le monumental, c'est le marché, et lui seul, cependant que les banquiers ambulants canalisent avec profit la circulation monétaire. L'argent façonne la vie collective et ses valeurs, toujours plus vite et plus en profondeur.

Georges

Balandier

- 9 -

PLAN
DE

de

LOCALISATION

DIMBOKRO

Echf!//8,1/400GOOO

Source:

B.C.E. T.

l N T ROD

U C T ION

LE CONTEXTE POLI TI CO-ECONOMIQUE DE LA RECHERCHE

Loin

de s'inscrire dans une démarche monographique,

l'étude

des

déterminants du développement de la ville de Dimbokro est à replacer dans un contexte politico-économique national voire international. Il importe en effet de relativiser la grandeur et la décadence de la cité baoulé à la lumière d'une réalité économique, macro-sociologique. macro-

Le

Le

développement

économique

ivoirien:

une croissance

bloquée?

développement

économique

ivoirien a été

envisagé

selon

le

modèle occidental. Celui-ci repose sur l'intégration au sein du système d'économie mondial et se fonde sur l'appel aux capitaux étrangers. Félix HOUPHOUET-BOIGNY avant même son accession à la présidence, "considé(rait) que l'indépendance politique sans développement (était) un leurre" (1). La stratégie ivoirienne s'est donc construite autour de la "recherche du développement par la dépendance" (1). Au plan politique, la Côte-d'Ivoire s'est orientée vers un régime de présidentialisme à parti unique. J.F. MÉDARD l'a qualifié de régime paternaliste en raison de "l'étrange combinaison d'autoritarisme et de libéralisme, d'autorité et de bienveillance, de fermeté et de modération,,(2)qu'il supposait.

---------(1) Y. FAURÉ~ "Le complexe politico-économique", Etat et bourgeoisie en Côte a'Ivoire. (2) J.F. MÉDARD~ "La régulation socio-politique", Etat et bourgeoisie en Côte a'Ivoire.

- 11 -

L'agriculture

d'exportation:

le fondement

de l'économie

Une fois les options économiques proclamées, le gouvernement ivoirien s'est assigné comme objectif de développer les produits de plantation (café, cacao) et forestiers au détriment des productions vivrières de subsistance. L'agriculture d'exportation constitue la base de l'édifice économique ivoirien. En dépit d'une redistribution inégale des ressources, elle a permis la diversification des productions primaires, industriel et l'essor de services.
d'encadrement comme la Caisse Agricoles Prix des Produits nomique pleine a (CSSPPA),

le démarrage du Par le biais des
l'Etat

secteur sociétés

de Stabilisation

et de Soutien

des
écoen

en tant qu'agent agricole

organisé

des prélèvements

sur un secteur stables

expansion.

En assurant

des revenus

aux producteurs a pu dégager, substantielle à

et en leur distribuant l'abri de

des primes,

le gouvernement une base

toute contestation

sociale,

d'accumulation.

En

Côte-d'Ivoire,

libéralisme

et ouverture

sur

l'étranger se conjuguent avec interventionnisme de l'Etat. Pour décrire cette croissance rapide et soutenue issue d'un savant dosage entre le politique et l'économique, certains ont parlé de "miracle ivoirien". Gardons cependant à l'esprit qu'à la veille des indépendances, la Côte-d'Ivoire avait pris du retard par rapport aux autres pays africains dans la mise en valeur de son
territoire. ivoirienne,

Sans vouloir procéder à l'apologie de la réussite rappelons brièvement quelques-unes de ces manifesta-

tions :

-

Un

P.

1. B .

en augmentation

constante:

+

6.8 % par an entre 1965

et 1980.

Un cacao,

palmarès

agricole

étonnant: Premier

premier producteur

producteur africain

mondial de

de

troisième

de café. Premier

bananes, de palme

troisième

de coton.

exportateur

africain

de l'huile

selon les années.

-

Un niveau de vie en progression:
minimum garanti

un P.I.B. par tête en hausse,
d'Afrique francophone.

un salaire

le plus élevé

- 12 -

.

Les vecteurs de la dépression économique

Aléas Les tion

à la production, recettes canalisées dans

à l'exportation issues de l'économie ont été de plantainvesties privées récur-

fortes et

d'exportation

par les pouvoirs négligés

publics

directement

les domaines lourdes).

par les entreprises des charges

(infrastructures

Une sous-estimation

rentes emprunts

de

fonctionnement importants pour

a

conduit

l'Etat

à

contracter la

des

continuer à

financer

réalisation internasur place plants la les

d'équipements et de réseaux. tionale et la à

Mais c'était oublier combien le pays produits

demeure dépendant des aléas climatiques et de la demande l'heure où la transformation des de productivité des n'est pas encore généralisée. faiblesse sécheresse Outre le vieillissement des cultures

extensives,

de 1983 eut des répercussions catastrophiques sur Par ailleurs, l'exportation

récoltes ivoiriennes de café et de cacao. situation de surproduction internationale,

dans une restait

malaisée et inévitablement inférieure à la récolte.

Des programmes

industriels

ambitieux

Dans

ce

contexte

particulier

d'investissements,

une des

nouvelle matières à

génération premières

d'industries promouvant la valorisation a succédé à la première armature

ivoiriennes en produits finis ou semi-finis destinés

l'exportation

industrielle rapiderationails sont qui il a

d'import-substitution. ment des limites.

En l'absence d'un marché national ou intercette dernière avait trouvé nouveaux complexes Les industriels

africain suffisamment large, (essentiellement ne

sucriers et textiles) présentaient une

lité économique contestable. Aujourd'hui, les produits transformés sont pas compétitifs sur le marché international par l'Etat. Quant à l'objectif également à la conception de ces projets subventionnés présidait d'aménagement

industriels

(réduction des disparités régionales, été partiellement approché (1).

création d'emplois),

-----------

(l)Voir Travaux de A. DUBRESSON sur les "mammouths" textil~~ de l'axe du chemin de fer (Thèse d'Etat soutenue en janvier 1966).

- 13 -

Un secteur

para-public

hypertrophié

Le secteur du 20.8

para-public moderne"

regroupait en 1979

plus

de 65 % des investissements représentait seulement

"secteur

alors

qu'il

%

moderne territoire dans

de la valeur ajoutée et 3.4 % de l'emploi du secteur (1) Outre des entreprises oeuvrant à l'aménagement du ou proposant un service d'Etat public, (SODE). étaient regroupées avaient pour

ce secteur

des Sociétés

Ces SODE de

objectif tion et

de participer

au décollage de

de l'industrie

transformaqu'elles ne

au redéploiement

l'agriculture.

Avant

soient dissoutes ou restructurées, (réforme 1980)
avaient des été notés. Dispendieuse a débouché Pour plutôt sur un rémunérer avaient Sociétés d'Etat

de nombreux abus
la gestion mettant en

que rigoureuse, dérèglement

danger dépenses ment

l'économie illicites,

du pays.

des sureffectifs été contractés

et des directe-

des emprunts financier

sur le marché

mondial.

Le

renchérissement

des

prix du pétrole

(1973-74

et

1978-80), sont

l'inflation mondiale, autant publique l'équilibre manifestes. tional. vise la

la sécheresse climatique,

la faible crois-

sance de l'industrie et l'endettement du secteur para-public

de

l'économie

facteurs qui ont contribué à une stagnation de ralentie, la dette ivoirienne. La croissance s'est
alourdie La dangereusement 1981: au risque les de compromettre deviennent de sa Internaet de général du pays. Côte-d'Ivoire dérapages

demande un rééchelonnement

dette auprès de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire à une réduction de 50 balance

Un programme de stabilisation est fixé sur trois ans ; il

% du déficit du service public
de la

courante ainsi qu'à un rééquilibrage

balance

globale des paiements. En dépit d'une révision notoire à la baisse des objectifs du dernier Plan quinquennal (réduction des dépenses publiques, des programmes sociaux et vivriers pour l'essentiel) et d'un assainissement de l'appareil productif avec désengagement de l'Etat, la Côte-d'Ivoire n'a pu rembourser sa dette. Le deuxième programme de stabilisation mis en oeuvre courant 1984 n'a pas permis de rétablir l'équilibre.
de rembourser

En

juin

1987,

le

président

HOUPHOUET-BOIGNY

refusa

la dette.

---------

(1) D. LECALLO "Les entreprises publiques en Côte Ministère des Relations Extérieures ,France , juin 1982.

d'Ivoire"

- 14 -

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