NERVAL LECTEUR DE HEINE

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Analysant ici comment Gérard de Nerval emprunte à Henri Heine, l'auteur a cherché à rendre compte du contact entre les deux œuvres en terme de " rencontres ". Où l'on voit que si Nerval commente, traduit et paraphrase les textes de Heine, c'est pour se situer par rapport aux positions esthétiques qu'il croit reconnaître chez son ami allemand.
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296369924
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Nervallecteur

de Heine

Un essai de sémiotique comparative

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Le japonais face aux

C L'Harmatlan. 999 1

ISBN:

2.7384.6944.2

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Arabyan

Martin Zimmermann

Nerval lecteur de Heine
Un essai de sémiotique comparative

L'Harmattan 5- 7, rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 PARIS - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL - CANADAH2Y lK9 (Qc)

Le présent travail a été accepté comme tel par la Faculté des Lettres de l'Université de Zurich sur la proposition du Professeur Jacques Geninasca au semestre d'hiver 1997-1998.

À mes parents

Introduction
Les études comparatives sur deux auteurs ont une longue tradition. On a souvent cherché à décrire les relations d'influence ou de dépendance entre des écrivains. De ce point de vue, le présent travail s'inscrit dans la ligne des études comparatistes puisque je me suis proposé de montrer les différentes manières dont les noms et les textes de Nerval et de Heine sont liés. Ne voulant pas restreindre l'objet de mes études en ne considérant que les mentions explicites dans les textes, j'ai également tenu compte des formes allusives (citations approximatives, motifs, etc.) et des commentaires de la critique littéraire. L'histoire de la réception m'intéresse en premier lieu parce que l'on peut y distinguer les différents types de lectures intertextuelles, du rapprochement intuitif à la construction d'un rapport sémantique. Heine et Nerval se prêtent bien à une telle étude. Contemporains, les deux auteurs proviennent de deux pays et de deux cultures différentes; ils se sont connus personnellement, ils ont même été liés d'amitié. L'un était le traducteur de l'autre, et, pendant plus de cent ans, la critique littéraire s'est occupée de la question de savoir comment on peut rendre compte de leur relation. En ce qui concerne la méthodologie, se sont évidemment posés les problèmes discutés sous le nom d' intertextualité. Chacun sait que les travaux théoriques dans ce domaine sont légion. Mon intention n'était pas d'en dresser un tableau complet mais plutôt de faire un choix, lequel m'a aussi permis de situer mon approche. Pour cette raison, je me suis contenté de renvoyer à d'autres études plus complètes qui se consacrent

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GÉRARD DE NERVAL, LECTEUR DE HEINE

exclusivement à la problématique intertextuelle. La même remarque vaut pour les études sur Nerval ou Heine. La masse des publications étant écrasante, il s'agit de choisir et, parfois aussi, d'accepter le hasard qui vous met sur une bonne piste, ce qui au demeurant est une attitude bien nervalienne. Parler d'intertextualité, c'est s'intéresser à la question de savoir comment un auteur se situe par rapport à d'autres époques et à d'autres œuvres. C'est aussi une manière de poser le problème de la mémoire culturelle. Comment les écrivains parviennent-ils à transmettre le savoir d'une génération à l'autre? Quelles traditions veulent-ils maintenir ou abolir? Quelles ruptures cherchent-ils à provoquer et lesquelles sont-ils prêts à accepter?

Nerval dit de Heine qu'il est « le dernier du temps ancien et
le premier de notre ère moderne ». Les années 1830 à 1855 représentent une époque de transition: les questions esthétiques sont posées avec une insistance accrue par les écrivains tels que Nerval. Il s'ensuit naturellement que ses textes témoignent des discussions sur les différentes prises de position (épistémologiques, religieuses, esthétiques, politiques) et qu'ils en portent des traces. L'intertexte est omniprésent. J'ai essayé de cerner les différents types de relations intertextuelles observables dans le cas de Nerval et de Heine, sans chercher pour autant à établir une typologie générale de toutes les relations possibles. Certes, les systèmes généraux de l'intertextualité m'ont été très utiles. Certains scientifiques, néanmoins, ont prétendu à l'exhaustivité d'une classification générale en négligeant les problèmes qui peuvent se poser dans l'application de leurs concepts. Ainsi, très souvent, ils donnent un nom à un phénomène mais ne réussissent pas à en rendre compte lorsque celui-ci apparaît dans la pratique de l'analyse littéraire. Voilà pourquoi j'ai limité l'objet de mon travail en me livrant à une étude systématique d'un cas particulier. Mon travail a donc un caractère monographique: il présente et commente les différents types de «rencontres» entre Nerval et Heine. Comme le titre l'indique, la perspective choisie est celle de Nerval en tant que lecteur de Heine. Cela signifie qu'il s'agit

INTRODUCTION

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plus d'un travail sur certains aspects de l'œuvre nervalienne que d'une contribution aux études heinéennes. Dans la première partie, je me suis posé la question de savoir comment il convient de rendre compte de cette relation. Il me fallait résumer et commenter les études précédentes et situer mon approche par rapport aux théories de l'intertextualité et de l'influence. Dans cette partie théorique, je me réfère déjà à des textes de Nerval et de Heine. Cette analyse me permet de pré. ciser la façon dont je conçois le texte littéraire. Dans le même temps, elle m'évite de succomber à la tentation d'une discussion abstraite qui ne tiendrait pas compte de l'objet étudié, c'est-à-dire des textes littéraires eux-mêmes. La deuxième partie est une présentation des relations explicites rencontrées dans les textes de Nerval et de Heine. Quelle est la fonction de la thématisation du rapport intertextuel et quelle est leur valeur pour la signification du discours même? Les auteurs mentionnent-ils des textes et des noms pour marquer leur différence ou plutôt pour signaler les rapports de parenté et de continuité? De quelle manière les éléments empruntés s'inscrivent-ils dans le nouveau contexte? Enfin, dans la troisième partie, je me consacre aux textes de nos auteurs rapprochés intuitivement. Ce sont des associations de textes dont la comparabilité, parce qu'elle n'est pas évidente d'emblée, doit être établie et justifiée préalablement. Cela va de la description de motifs communs à la construction d'un rapport entre deux textes qui, à première vue, ne se ressemblent pas. Telle est donc la perspective d'un historien de la littérature qui cherche à montrer des relations entre différents auteurs afin de décrire des transformations. Ce type de rapport intertextuel n'est pas constitutif de la signification du texte: c'est le chercheur qui établit la comparabilité en fonction de ses propres intérêts. Il faut bien comprendre que, ce faisant, on met en rap-

port des textes dont le sens peut, en principe, être construit
indépendamment. Ma conception du discours littéraire et de son analyse s'inspire de l'enseignement et de l'œuvre de Jacques Geninasca

10

GÉRARDDE NERVAL, LECTEURDE HEINE

à qui j'exprime ici ma vive reconnaissance.. La sémiotique littéraire, telle qu'il la conçoit dans la continuation des travaux de AJ. Greimas, cherche à construire une méthode d'analyse du texte, entendu comme totalité signifiante, qui puisse rendre compte du rapport entre la forme de l'expression et celle du contenu. La référence à une théorie cohérente et l'emploi d'une terminologie définie rendent explicites et intersubjectivement contrôlables les procédés analytiques.2 On comprend bien que ces exigences méthodologiques ont une importance particulière pour le comparatiste qui doit se soucier de fonder la mise en rapport de deux textes s'il ne veut pas s'en tenir à la seule ressemblance superficielle au niveau de J'expression. Parfois, cependant, mes observations s'inspirent aussi d'études fondées sur d'autres bases épistémologiques. Ce recours à des travaux d'orientations différentes a été d'autant plus nécessaire que la problématique de l' intertextualité n'a été traitée qu'avec beaucoup de prudence par les sémioticiens qui se sont opposés à une conception trop large et trop imprécise de ce concept. Puissent les résultats obtenus aider à mieux comprendre les textes de Gérard de Nerval et de Henri Heine et inviter à une relecture des œuvres de ces deux auteurs si différents et si fascinants.

2

Je tiens également à remercier tous les collègues et amis qui m'ont aidé à mener à tenne ce travail, en particulier Colette Giboudeaux, Jürg Berthold, Alexandre Duchêne et Jean-Philippe FoUet. Pour une introduction détaillée à la sémiotique littéraire de Jacques Geninasca, voir en particulier ses publications de 1987 et de 1990. Le recueil de quatorze articles paru en 1997 sous le titre La parole littéraire présente une vue d'ensemble des travaux de Jacques Geninasca. L'ouvrage de référence pour la tenninologie et la théorie sémiotique de "École de Paris en général reste Sémiotique. Dictionnaire raiso1lné de la théorie du langage [Greimas I Courtés 1979].

J'ai toujours été plus disposé à tout croire qu'à tout nier. Gérard de Nerval, Voyage en Oriem

1. Réflexions méthodologiques
Le « doux Gérard de Nerval» et le « polémiste acerbe Heinrich
Heine », voilà une rencontre de deux auteurs qui peut nous étonner si nous nous en tenons à ces poncifs de la critique littéraire. Nombreux sont toutefois les auteurs qui croient pouvoir établir une relation privilégiée entre Nerval et Heine. Déjà la première grande étude sur Nerval [Aristide Marie 1914] est placée sous une citation de Heine.' Selon Léon Cellier [1956 :

114], « Nerval avait trouvé en Heine plus qu'un confrère et un
ami: un sosie spirituel ». D.A. de Graaf [1955 : 29] parle d'une
« confrontation entre les races latine et germanique ». D'autres

critiques encore, comme Pierre Grappin [Sakularausgabe 1. 13 K : 130], soulignent la qualité extraordinaire des deux écrivains, ce qui aurait fait de cette rencontre un événement exceptionnel. Il est donc tentant de soumettre cette relation à un examen. Gérard de Nerval est un auteur qui puise librement dans les sources livresques - de différentes traditions - qu'il a à sa disposition.2 Cette tentative nervalienne de s'inscrire dans une
Il s'agit du poème Questiolls (La Mer du Nord), un texte qui exprimerait les préoccupations fondamentales de Nerval. « En traduisant les effarantes Questions de Heine, Gérard n'a-t-il pas résumé sa stérile interrogation des religions et des philosophies?» [Marie 1914: 238]. « Ainsi que n'importe quel auteur, Nerval est tributaire de la littérature produite et/ou consommée de son temps» [Geninasca 1973: 134].

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GÉRARDDE NERVAL, LECTEURDE HEINE

tradition littéraire est sans aucun doute significative. Il faut la comprendre en rapport avec la quête d'une identité qui marque l'œuvre de cet auteur souvent difficile à lire.3 Plusieurs critiques se sont efforcés de montrer quels étaient les emprunts de Nerval à la littérature nationale française, chez les romantiques allemands, à la tradition ésotérique, chez les auteurs antiques et j'en passe. Le résultat est évident: Nerval met effectivement en scène un carrefour de voix qu'un lecteur avisé reconnaît plus ou moins aisément. Ainsi, selon l'ingéniosité ou le zèle du critique, on a pu établir de longues listes d'« influences », d'« affinités », de «motifs communs ». Il va de soi que les résultats diffèrent souvent d'un critique à l'autre, puisque les critères qui permettent un rapprochement (ou qui l'excuent) ne sont pas toujours clairement énoncés et peuvent, par conséquent, varier considérablement d'une étude à l'autre. Je vais tenter de systématiser cette problématique pour bien définir le niveau sur lequel ces questions peuvent et doivent être abordées.

1.1. L'état de la recherche
Il existe déjà une bibliographie assez importante sur la question. Nombreux sont les chercheurs qui se sont occupés de la relation entre la littérature allemande et française. Il n'est pas étonnant que ces travaux reflètent l'histoire des études littéraires aussi bien que l'Histoire, c'est-à-dire les épistémés des différentes époques comme les changements politiques. On peut en effet distinguer trois types d'approches qui, à quelques exceptions près, s'échelonnent dans le temps.4

3 4

Voir, par exemple, la démonstration convaincante de G. Malandain [1986: 199-245]. Voir les trois «états de la recherche» : Cellier [1957], Dubruck pour le rapport avec l'Allemagne [1965 : 11-42] et Geninasca [1973J pour Les Chimères.

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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1.1.1. La critique biographique C'est autour de 1900 que les chercheurs ont commencé à étudier les relations entre Heine et Nerva\. Les critiques se sont en premier lieu intéressés à la biographie des auteurs.s L'œuvre de Nerval est conçue comme une énigme, une mosaïque disjointe qu'il s'agit de recomposer pour décrire la vie de l'auteur. Ner-

val aurait consciemment « brouillé les pistes» ou écrit sous
l'influence de la folie. Le zèle et le sérieux de l'esprit positiviste aidant, la critique biographique a ainsi jeté les bases des études nervaliennes en rassemblant les données sur l'auteur qui, jusqu'alors, était souvent méconnu. Pourtant, les textes de Nerval résistent à cette approche. Aristide Marie en est déjà conscient même s'il tire les fausses conclusions de ses observations. Il convient de rectifier l'erreur en laquelle Gérard a lui-même induit ses biographes: il n'a point été élevé à Montagny [".]. Seules quelques phrases de Sylvie ont donné crédit à cette légende. A-t-il donc voulu mystifier ou mettre en défaut ses futurs historiens? Non. sans doute; mais, soit pour éviter de mêler, d'une manière trop précise, les siens à son histoire, soit pour fermer toute piste indiscrète sur les plus intimes de ses souvenirs,il a peut-être introduit quelque fantaisie dans son récit. altéré à dessein les précisions de personnes et de lieux. Donc, quand il parle de Montagny, c'est Mortefontainequ'il faut lire. [Marie 1914: 12sq] La deuxième grande préoccupation de cette approche est la recherche des sources et des influences. Le mérite d'avoir écrit l'étude fondatrice revient à Louis Betz, Heine in Frankreich [1894]. Cette thèse zurichoise est un livre remarquable par sa portée et par sa richesse. Betz pose pour la première fois systématiquement la question de l'influence à propos de Nerval et de Heine. Pourtant, même si l'on doit reconnaître que la tâche de son ouvrage est en premier lieu de déblayer le terrain et d'indiquer des pistes à suivre, les jugements sont souvent imprécis. Betz en est conscient: 5
Je résume les études suivantes sous cette catégorie: Betz [1894]. Cartier [1904], Duméril [1933], Weise [1936], Rhodes [1949], de Graaf [1955], Dresch [1956]. Dédéyan [1957] et Brion [1962].

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GÉRARDDE NERVAL, LECTEURDE HEINE

Wir betrachten es bloss ais unsere Aufgabe, den Eintluss Heines anzudeuten, Anhaltspunkte zu geben...Von einer auf gründlichen Vergleichen und genauen Untersuchungen beruhenden Studie von Einfluss und Entlehnungen kann bei der Ausdehnung dieser Arbeit [...] nicht die Rcde sein. [Betz 1894: 295] (À nos yeux, notre tâche consiste à esquisser seulement l'influence de Heine. Vu les limites de ce travail, il n'est pas possible de faire l'étude de l'intluence et des emprunts en s'appuyant sur des comparaisons et des analyses exactes.)

Betz pense que le Buch der Lieder (Le Livre des chants) et les Reisebilder (Les Tableaux de voyage) ont exercé une influence des plus importantes sur les auteurs comme Nerval. Selon lui, c'est plutôt le côté « romantique» qui a marqué les écrivains français. L'ironiste et le polémique sont passés sous silence. La présentation de Gérard de Nerval est assez sommaire.

L'auteur reprend tous les clichés connus; « Der gute, unglückliche Gérard de Nerval» (le bon et malheureux Gérard), « der unglückliche Traumer » (le malheureux rêveur), « der liebenswürdige Poet» (le poète aimable), etc. Betz parle de parenté innere Verwandtschaft ») entre Heine et Nerva\.6 Cette affirmation est pourtant justifiée par des événements biographiques et non sur les textes littéraires. Une anecdote est censée
(<<

fournir la « preuve ». Arsène Houssaye raconte l'histoire selon
laquelle, un beau jour, il a rencontré son ami Gérard de Nerval. Ce dernier aurait été en train de copier des ballades de Heine pour se consoler de son échec amoureux avec Jenny Colon. Heine aurait aussi directement influencé Nerval. C'est surtout dans le Voyage en Orient que Betz croit reconnaître la maîtrise de la langue et l'esprit heinéens [Betz 1894 : 305]. Quelques poèmes porteraient la marque très nette du poète allemand. La

6

On trouve toute une série d'expressions qui décrivent la relation

des deux auteurs: « Tiefes VersHindnisund innerste Congenialitiit» (profonde compréhension mutuelle); « Die Lieder fanden bei Nerval ein Echo» (Nerval fait écho aux poèmes de Heine),
« Nerval war in seinen innersten Empfindungen (Nerval fut atteint au plus profond de son être).

getroffen»

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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cousine (<< L'hiver a ses plaisirs... »), par exemple, rappellerait
fortement Heine.7 Le point de départ de ce beau livre n'est pas exclusivement littéraire. Betz, enfant de son temps et marqué par sa vie cosmopolite8, s'est également attribué une mission humanitaire.9 Il veut, grâce à son travail d'historien de la littérature, poursuivre le dialogue entre deux peuples qui, il y a trente ans à peine, étaient encore en guerre. Sa condamnation des hostilités est claire et nette. Betz se soucie constamment de justifier son travail de comparatiste qui apparaît donc ici comme une pratique idéologisée.1O Tandis que Betz, intemationaliste, souligne l'échange entre les deux pays, la patriote Julia Cartier (Gérard de Nerval. Un intermédiaire entre la France et l'Allemagne, Genève, 1904) s'est donné un autre but. Il s'agit de montrer que la France n'a pas besoin de l'inspiration allemande. Deux phrases tirées de la conclusion résument ses résultats:
Quand cette influence [de l'Allemagne] est tangible, elie n'a inspiré que de superficielles et insignifiantes imitations, un « Nicolas

7

Dans son article de 1897 sur « Goethe und Gérard de Nerval »,

Betz résume en disant que J'auteur du Faust a joué, pour le jeune traducteur français, un rôle comparable à l'influence que Heine a exercée sur le Nerval des années 1840-1850 [Betz 1897: 214]. 8 Né à New York, il a passé son enfance à Zurich. Après avoir fait des études en France et en Allemagne, il est retourné aux ÉtatsUnis pour rentrer définitivement en Suisse quelques années plus tard. 9 On retrouve cette attitude, qui semble faire partie des études comparatistes, chez Étienne Barilier [1990] pour qui traduire signifie «croire à J'universalité humaine ». On pourrait également citer la conception messianique de la traduction chez Walter Benjamin (Die Au/gabe des Übersetzers). 10 Voir à ce sujet Wellek [1963 : 287] : «Comparative literature arose as a reaction against the narrow nationalism of much nineteenth-century scholarship. as a protest against the isolationism of many historians of French, German, Italian. English, etc., literature. It was cultivated often by men who stood themselves at the crossroads of nations or, at least, on the borders of
one nation ».

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GÉRARD

DE NERV AL,

LECTEUR

DE HEINE

Flamel» ou un « Imagier de Harlem ». Là seulement elle fut heureuse, où elle féconda des germes déjà existants, qui se fussent après tout peut-êtredéveloppéssans elle. [Cartier 1904: I 15]

Puisque le travail du chercheur allemand Otto Weise a paru en 1936, nul ne s'étonnera d'y trouver les marques de la situation politique dans l'Allemagne fasciste. La critique littéraire s'inscrivait, en effet, dans le projet national-socialiste: il s'agissait d'exalter les qualités extraordinaires de la nation allemande. Par conséquent, l'influence de l'esprit allemand sur l'écrivain français est soulignée à maintes reprises.11Weise voit en Nerval celui des poètes français qui a su s'approcher le plus de l'être allemand et lui attribue le rôle de médiateur entre les nations. L'article de S.A. Rhodes, The friendship between Gérard de Nerval and Heinrich Heine [1949] est, le titre l'indique d'emblée, l'exemple le plus typique de la critique biographique. Il s'agit de retracer les rencontres historiques du poète allemand et de son traducteur. Le rapport entre Heine et Nerval devait être privilégié pour deux raisons. D'abord, ils ont connu tous deux un amour malheureux dans leur enfance, Adrienne étant pour Gérard ce qu'était Amalie pour Heine.'1 Même si Rhodes se méfie de la crédibilité de ce genre de textes (<< the quotation sounds rather apocryphal»), il se fonde directement sur le récit d'Eduard Schmidt-Weissenfels à qui Nerval aurait dit qu'il se

1I

Une deuxième publication d'Otto Weise (Frankreich und der deutsche Geist, 1940) est dominée par l'esprit de J'Allemagne fasciste. C'est une savante démonstration des relations entre la France et l'Allemagne qui rappelle les discours de Werner von Ebrennac dans Le si/ence de la mer de Vercors. À titre d'exemple: « Frankreich hat es nicht verstanden, die reichen Anregungen, die ihm in den letzten 150 Jahren von Deutschland zugeflossen sind, sich ganz eigen zu machen und sich mit ihrer

Hilfe schopferisch zu erneuern. » (La France n'a pas su assimiler
les riches suggestions qui lui sont parvenues de l'Allemagne, au cours de ces cent cinquante dernières années, pour se les approprier et se reconstituer avec un esprit créateur.) 12 Sur le fameux amour de Heine pour sa cousine Amalie, voir Haedecke [1985 : 15 et 92-98] et Sammons [1991 : 32].

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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sentait proche de Heine parce que tous deux avaient connu un premier amour malheureux [voir Houben I Werner 1973 : 495]. Le deuxième point commun entre les deux écrivains tient à
« la bibliothèque de l'oncle» qui les aurait influencés de la

même manière. Selon Rhodes, Heine et Gérard éprouvaient une profonde sympathie mutuelle. C'est leur «spiritual proximity»13 qui les aurait liés d'amitié. L'article de Rhodes se présente comme une paraphrase des deux Introductions de 1848 et comme une liste de citations tirées des recueils de
«

témoignages contemporains ». Le rapport entre les textes

proprement littéraires n'est jamais l'objet de cet article. L'ouvrage qui résume ces travaux biographiques paraît en 1957. C'est Gérard de Nerval et l'Allemagne de Charles Dédéyan. Voilà certainement un ouvrage important, moins par la somme de ses nouveaux apports que par son louable effort de rassembler ce qui a déjà été dit.14La critique de Dubruck est fort pertinente: «His [Dédéyan's] treatement is horizontal rather than vertical» [Dubruck 1965 : 41]. Dire que L'lnter-

mezzo est « Aurélia avant la lettre» est une chose. Montrer les
ressemblances et les différences entre une autre. Dédéyan illustre à merveille purement biographique. Celle-ci ne compte d'une manière satisfaisante ni textes. 1.1.2. Le comparatisme critique L'échec de la critique biographique a démontré que la recherche des sources d'une œuvre ne peut pas aboutir à des résultats si elle n'est pas fondée sur une étude précise de ce qui est em13 Ou« affinity» au encore « consanguinity». 14 Le texte de Dédéyan fait plusieurs fois écho à ses prédécesseurs, à A. Marie (voir aussi la note 2 de ce chapitre), par exemple, quand il écrit: «L'existence fut pour eux [Heine et Nerval] une énigme. Quel effroi devait se lever en l'âme de Nerval lorsqu'il traduisait ces Questions de Heine qui semblent comme autant de coups de fouet à notre angoisse» [Dédéyan 1957: 83 et Marie 1914: 283].

les deux auteurs en est l'impasse de la critique parvient pas à rendre de la biographie ni des

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GÉRARD

DE NERV AL,

LECTEUR

DE HEINE

dont les emprunts sont transformés et inscrits dans le nouveau contexte: «The truly comparative study must not simply pair off titles, but show how the later work mirrors and yet transforms the earlier one» [Dubruck 1965: 17]. Boeck [1972] s'inscrit dans cette tradition d'un comparatisme critique.ls Il veut tout d'abord se démarquer de la critique des comparatistes positivistes qui, selon lui, ne feraient qu'amasser des renvois à des « influences ». Son objectif est d'analyser la transformation de la signification d'un motif à l'intérieur d'un cadre de référence idéologique. Puisque les motifs sont sujets à des transformations qui entraînent nécessairement des changements de leur valeur, le seul constat d'une influence à partir d'un motif est insuffisant. Les introductions à ces études comparatistes, où les auteurs présentent le fondement théorique de leur approche, montrent que le problème a bien été reconnu. Quand on regarde de plus près, on constate pourtant qu'à la base de ce type de travaux. il y a les mêmes rapprochements intuitifs. Ce qui est nouveau, c'est le souci de justifier l'établissement d'un rapport entre deux œuvres. La démonstration se fait selon le modèle suivant. On caractérise un texte A d'une certaine manière et l'on prétend que le texte B est susceptible de la même qualification. Or, il s'agit toujours de catégories ad hoc qui ne sont pas construites selon des règles explicites et applicables à un plus grand nombre de textes. Même si les constructions sont parfois ingénieuses, elles sont souvent fondées sur des bases théoriques peu convaincantes. L'article, brillant en son genre. de Norma Rinsler, Gérard de Nerval and Heinrich Heine [1959] fournit un bel exemple de ce type de travaux. Tout comme les auteurs de la critique biographique, Rinsler commence par énumérer les rencontres historiques entre Nerval et Heine. Elle se fie donc toujours à des témoignages extra-littéraires produits par des contemporains de Heine. Ensuite, elle reprend les influences reconnues par ses prédécesseurs, de Betz à Rouger. L'explication des rapports 15 Rinsler [1959]. Hessmann [1963]. Goose [1964]. Dubruck [1965], Boeck [1972], Lambert [1975]. Lund [1983]. Lund [1987].

prunté et de la manière

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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entre les deux auteurs est en premier lieu psychologique. Rin-

sler parle de

«

similar emotional pattern» et utilise l'image du

catalyseur pour décrire l'impact de Heine qui aurait aidé Nerval à retrouver son enfance.16Gérard aurait reconnu dans les textes de Heine des images qui traduisent « his own most secret emotions ». Lors de sa propre production textuelle, il les aurait reprises et éventuellement mélangées à ses propres images. Si Heine parle négativement des Dieux grecs, de Kronion par exemple, en rapport avec l'hiver, ou de Hephaïstos, le boiteux roi du feu, Nerval y reconnaît son père perclus. Tout ceci donnera plus tard dans « Horus» le dieu Kneph (<< dieu des volle cans et le roi des hivers»). La ville souterraine d'Aurélia serait apparentée, de la même manière, à un texte de Heine, La Mer du Nord. Mais ici, Rinsler reconnaît le mouvement inverse. Cette fois, Nerval traduirait

mal parce qu'il serait imprégnépar sa propre « image mentale»
où l'enfance est baignée de lumière claire. Le problème le plus important qui se pose pour cet article réside donc dans le fait que Rinsler crée un récit qui se situe d'abord au niveau de la biographie et ensuite au niveau de la psychologie nervaliennes. En d'autres termes, l'interprétation du texte passe par une construction extra-textuelle. Ceci explique aussi la manière dont Rinsler cite des œuvres de Nerval. Sans faire la distinction entre l'Ego énoncé et le personnage historique du poète Gérard Labrunie, connu sous le pseudonyme Gérard de Nerval, elle mélange les textes littéraires et la biographie de l'écrivain. L'argumentation est ainsi fondée sur des faits extra-textuels. En outre, les motifs que distingue Rinsler sont toujours isolés du contexte. Elle ne tient pas compte de leur inscription dans un texte conçu comme unité signifiante. On doit également poser la question de savoir quel est celui des deux auteurs qui a exercé une influence décisive sur l'autre. Nerval aurait aussi bien pu influencer Heine dans le cas de la
16 Cette conception est déjà esquissée par Otto Weise [1936: ]3]. «L'influence» ne serait pas tant l'emprunt de motifs que la fécondation d'un intellect par un autre qui lui est apparenté. L'œuvre préexistante aide l'auteur à trouver la forme qui est l'expression parfaite de son projet artistique.

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GÉRARD DE NERVAL, LECTEUR DE HEINE

fameuse « bibliothèque de l'oncle» en lui racontant sa jeu nesse et en mentionnant les livres de son oncle. Selon Rinsler, Nerval aurait copié ce motif après avoir lu le manuscrit des Mémoires de Heine dans la chambre du poète malade. Rinsler n'examine pas davantage l' hypothèse d'une inspiration commune.17 Il serait possible en effet que le motif de la « Bibliothèque» soit un lieu commun que l'on trouve également dans d'autres textes autobiographiques.18 À parler d'une «implicite emotion in Heine's words », Rinsler trahit sa conception d'une critique littéraire fondée exclusivement sur l'ingéniosité du chercheur. Tout dépend de la sensibilité du lecteur qui sera touchée (ou pas) par un texte. L'arbitraire des rapprochements n'est pas exclu. Le travaille plus récent sur Nerval et Heine est aussi celui où la réflexion sur les méthodes utilisées est la plus poussée. Il ne sort pourtant pas du cadre du comparatisme critique. Lund [1987] décrit en effet une sorte de parcours chez Nerval qu'il appelle
«

schème» ou « scénario fondamental ». Un person-

nage (Ego) trouve une statue mythologique dans un jardin baigné de la lumière du soleil couchant ou de la lune. Tombé amoureux, il baise cette femme de pierre. À travers la figure de la statue, qui réunit et fait revivre différentes époques, cultures et religions, ce motif est lié à la mort qui se transforme en vie.
« S'allaiter aux pâles statues, c'est retrouver la vie, là où elle a disparu. » La déesse Diane (déesse de la mort et de l'enfan-

tement) se prête parfaitement à exprimer ce motif de la renaissance. Lund trouve ensuite des motifs semblables chez Heine. Il ne parle pourtant jamais d'« influence », mais prudemment d'« inspiration commune» ou, de manière plus affirmative, de « source réelle des textes de Nerval ». Le travail de Lund a toutefois des qualités que ses prédécesseurs n'avaient pas parce

17 Alfred Meissner évoque même la possibilité d'une collaboration de Nerval à l'autobiographie de son ami allemand [Houben / Werner 1. II: 159). Même s'il est fort probable qu'il se trompe (voir ibid: 609), il n'est pas exclu que les deux auteurs aient discuté de leurs textes autobiographiques. 18 Voir aussi la section 3.3. du présent ouvrage.

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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que ses rapprochements sont fondés sur une série complexe

d'observations et non sur l'apparition d'un seul « motif ».
Lund ne parvient tout de même pas à apporter une réponse à quelques questions fondamentales parce qu'il évite de décrire les transformations du motif que Nerval aurait emprunté. La dimension dialogique du rapport intertextuel est ainsi écartée. Sa conception de l'objet à étudier, le texte littéraire, me semble aussi problématique. Artémis, par exemple, n'est pas analysé comme un tout signifiant mais lu comme une partie d'un grand
« ensemble sémantique» nervalien. Cette pratique repose sur

l'hypothèse selon laquel1e Nerval aurait toujours cherché à dire les mêmes choses dans des formes diverses. Elle exclut l'idée d'une possible évolution. Une autre question qui s'impose une fois de plus est celle du rapport entre biographie et œuvre. On a peine à admettre une

argumentation du type « Connaissant la biographie de Nerval et
l'importance qu'elle exerce sur ses œuvres, nous n'hésitons pas à identifier ici la mère» [Lund 1987 : 87]. Comment pourraiton justifier les rapprochements de figures du discours avec la biographie de Nerval sinon de manière intuitive? Il semble aussi que le motif décrit ne soit pas exclusivement nervalien ou heinéen mais qu'il relève d'un lieu commun de l'époque romantique. À côté d' Arria Marcella'9 (Gautier) et de La Vénus d'Ille (Mérimée) dans le domaine de la littérature française, il y a aussi la nouvelle Marmorbild d'Eichendorff, où l'on retrouve exactement les mêmes motifs. Vénus, en marbre, se transforme en jeune femme qui séduit Florio. «Chaque homme a rêvé d'elle. »

]9

«L'art embelJissait ces dernières demeures, et, comme dit Goethe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et

les urnes. » (Gautier, Arria Marcella, Paris, GF, 1982: 243). On peut donc ajouter un autre nom, Goethe, à cette Jiste sûrement incomplète. On se souvient aussi d'une publicité récente pour un parfum (Sculpture), selon laquelle le prestige d'une statue grecque devient le symbole de la beauté parfaite et du pouvoir de la séduction.

22

GÉRARDDE NERVAL, LECTEURDE HEINE

Résumons-nous. Certains travaux se contentent de mentionner des titres, l'un de Nerval et l'autre de Heine, en suggérant qu'il existe une relation entre ces textes.~u D'autres parlent de thèmes communs aux deux auteurs. Dubruck [1965] distingue ainsi trois domaines thématiques qui rapprocheraient les deux auteurs : l'amour malheureux, le fantastique et l'intérêt porté aux religions païennes. Boeck [1972 : 24] ajoute d'autres thèmes encore, ce qui nous permet d'établir la liste suivante: - Erinnerung an die Kindheit / le souvenir de l'enfance Erinnerung an erste Liebe / Ie premier amour innocent Verwandlung der Personen / la métamorphose de personnes Identitiit mit zeitlich und ortlich entfernten / Identité malgré ]a séparation temporel]e ou spatiale - Seelenwanderung / métempsycose - Glaube an edle Ahnen / croyance à des ancêtres nobles - Napoleonkult / culte de Napoléon - die Rolle des Traums / J'importance accordée au rêve - Tod der Geliebten / la mort de la femme aimée - Selbstmordgedanken / réflexions sur le suicide - Einzelmotive (das aIte Schloss, Bibliothek, Spielsachen, etc.) / motifs divers (le vieux château, la bibliothèque, les jouets, etc.)

-

À partir de ces thématiques il serait pourtant aisé de repérer d'autres auteurs qui appartiendraient à la même famille d'écrivains. Il en va de même pour les listes qui énumèrent des œuvres entières. Si l'on réunit tous les rapprochements mentionnés dans la littérature secondaire, on arrive à la liste suivante:
La Mer du Nord
--->

Ideen, Le Grand
Memoiren Gorter im Exil Ludwig Borne Lyrisches Intermezzo

m>

m> ---> m> m>

Aurélia Les Chimères (El Desdichado, Myrtho, Horus) El Desdichado, Sylvie La bibliothèque de mon onele Voyage en Orie1lt, Cagliostro Voyage en Orient, Cagliostro Aurélia

20

Par exemple Fantaisie et Lyrisc!les Interme-:::.oXLIII (Duméril) ou Le naufragé (La mer du Nord) et Myrtho, Les Dieux grecs et Horus (Rins]er).

RÉFLEXIONS

MÉTHODOLOGIQUES

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Selon des critères aussi vagues, on peut sans difficulté établir toute une liste de rapports entre les textes de Heine et ceux de

Nerval.21
Plusieurs auteurs s'attachent là décrire ce qui sépare les deux écrivains. À maintes reprises, et à juste titre, on trouve l'idée que Nerval aurait été influencé par le côté romantique de Heine et qu'il n'aurait pas compris l'écrivain politique et polémique.22 Hessmann confirme en notant que la réaction des lecteurs français révèle assez leurs préférences: le Heine mystérieux et romantique plutôt que le Heine satirique [Hessmann 1963 : 206].23 Ce manque d'ironie polémique se manifesterait, par exemple, dans la manière dont Nerval parle des dieux. Nerval aurait aussi une autre attitude par rapport aux motifs exotiques que Heine ne cite qu'en suivant une mode littéraire parmi d'autres. Le rêve qui, pour Nerval, serait source de connaissance n'est qu'un motif pour Heine.

21

Il serait facile en effet de prolonger la liste des textes de Nerval et de Heine qui « se ressemblent ». La raillerie des touristes anglais (Reisebilder - Voyage ell Orient), le voyage en bateau d'un narrateur qui reconnaît dans la nature des divinités antiques (Nordsee. Dritte Abteilung - Voyage ell Oriellt, Les Femmes du Caire, Andare sul mare) ou encore le rêve d'une grande salle
(Harzreise

-

Aurélia)

sont des motifs qui apparaissent

chez les

deux auteurs. 22 De Betz [1894: 34] à Lund [1983: 199 sq] : «Nerval a été amené naturellement à rehausser. dans le choix des poèmes comme dans sa présentation. le côté poétique chez Heine au dépens du côté plus directement social ». Betz va même plus Join en soulignant l'influence néfaste de l'Allemand: « Für einen franzosischen Dichterkopf, der nicht stark und sicher denkt, ist das Vertiefen in anglo-germanisches Geistesgewebe ein Wagnis (sic !) ». (Pour une tête poétique française, dont la réflexion n'est pas sûre et forte, c'est bien une aventure dangereuse que de se plonger dans la texture spirituelle anglo-germanique.) 23 Des travaux récents ont pourtant montré que l'attitude ludique et humoristique n'est pas étrangère à Nerval. Voir surtout le livre de Gabrielle Pascal [1989].

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GÉRARD DE NERVAL, LECTEUR DE HEINE

1.1.3. Une conception dialogique Quand un auteur est inspiré par un autre auteur, il ne cherche pas, dans la plupart des cas, à répéter la même chose, mais à transformer un motif, à l'adapter. Tous les renvois à d'autres textes (citations, allusions, etc.) doivent être compris comme une pratique dialogique au sens bakhtinien du terme (voir la section 1.3.1.). C'est aussi le point de départ de Rüdiger von Tiedemann [1978] qui s'intéresse au motif de la mort de Pan chez Nerval et Heine. À partir d'une légende, racontée par Plutarque, que l'on retrouve dans l'œuvre des deux auteurs, Tiedemann essaie de comprendre les liens de parenté qui unissent le poète allemand et le poète français. Il s'agit de la légende des navigateurs qui, près de l'île de Syra, auraient entendu le cri: « Pan est mort ». Le point commun entre Nerval et Heine réside, selon Tiedemann, dans l'expérience du ciel vide. Chez les deux poètes, on peut détecter des références au fameux Songe de Jean Paul.24 La mort du christianisme représenterait pour eux un espoir. En se remémorant la vie des dieux et des croyances antiques, ils chercheraient une nouvelle forme de foi pour ne pas perdre tout rapport à la transcendance. Tiedemann se refuse pourtant à affirmer qu'il existe une ligne directe de Heine à Nerval, sans pour autant l'exclure. Nerval aurait pu avoir connaissance du texte de Heine par la lecture ou par les entretiens qu'il avait eus avec Heine. La preuve d'une influence se fonde donc de nouveau sur des arguments biographiques. Mais Tiedemann cherche une autre

solution. « Die Verwandtschaft [Nervals] mit Heine reicht in eine tiefere Schicht ais in die positivistisch belegbarerFakten. »
(La parenté entre Nerval et Heine relève d'un niveau plus profond que celui des faits rassemblés à la manière des positivistes.) Il s'efforce donc de construire la relation à un niveau sémantique (ou psychologique ?). Ce faisant, il ne constate le plus souvent que les différences.

24

Sur la réception de ce texte, voir l'étude de Pichois [1963].

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