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NOIRS, CAFRES ET CRÉOLES

Rose-May NICOLE

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NOIRS, CAFRES ET CREOLES
ÉTUDES DE LA REPRÉSENTATION DU NON BLANC RÉUNIONNAIS

DOCUMENTS ET LITTÉRATURES RÉUNIONNAISES 1710-1980

L 'Harmattan Inc. L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

<9L'Hannattan, 1996 ISBN: 2-7384-4615-9

Préliminaires

Les préoccupations identitaires, qui sous-tendent le champ d'une partie de la production romanesque, poétique ou musicale, contemporaines, la volonté qui se manifeste, de plus en plus, dans ces domaines d'expression, d'affirmation et de revendication de la spécificité culturelle de l'île, leur quête de réunionnité, l'intérêt croissant des chercheurs pour le fait de culture réunionnais, spécifique, et les nombreux travaux de recherche qui en résultent, telles sont les constatations qui sont au départ du travail qui va suivre. Il n'a d'autre ambition que de dresser un inventaire critique de la représentation du Noir, quelle qu'en soit la désignation, du regard d'Antoine Boucher, à l'aube du XVIII" siècle, aux visions que nous livrent, à la suite de son Mémoire, les documents coloniaux (Presse, Mémoires), et les diverses littératures, coloniale et contemporaine, qui lui font une place dans leurs écrits poétiques ou romanesques Nous préciserons que notre étude de la représentation littéraire du Noir porte principalement sur la période antérieure à la décennie 1970/1980. La fin de cette décennie est en effet marquée par l'émergence d'une littérature de la réunionnité, dont les productions qui œuvrent à la valorisation de l'île, de ses hommes et de ce qui fait sa spécificité culturelle, s'inscrivent dans une problématique réunionnaise de l'identité. Elle annonce avec l'abandon de la fable de l'île édénique ou cruelle, une énonciation plurielle de l'être réunionnais, affranchie des pesanteurs coloniales, héritées du maître et de l'esclave. En ce qui concerne les textes littéraires retenus pour notre étude, et en raison du sujet qui nous occupe, nous nous sommes particulièrement intéressée aux romans parus entre 1844et 1955.

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Il apparaît que c'est la littérature romanesque de cette période qui est particulièrement féconde en romans où il question de personnages noirs, esclaves, marrons, ou indigénisés. Il convient par ailleurs de noter que le roman de M.- H. Mahé, édité en 1955 sous le titre: Eudora ou l'Ile Enchantée, outre le fait qu'il s'interroge sur la contribution de l'esclave à la culture insulaire, signale la fin d'une tradition romanesque coloniale. Il sera, pour ainsi dire, suivi d'un long silence de l'écriture sur le Noir Rappelons qu'il faut attendre 1973, et la publication de Vali pour une reine morte du poète B. Gamaleya pour que se lève le silence fait sur le Noir. Il est vrai que le désir du poète de réécrire l'Histoire, et la représentation mythique du Marron qu'il propose, sont déjà expressifs d'une volonté de renoncer aux schémas préétablis Il nous faut ensuite signaler la production de M. Hibon : Sitarane au-delà de la mort (1975). et de S. Bar-Nil, Nouvelles de chez nous (réédité en 1975), qui reste proche du roman colonial. Par la suite il sera de plus en plus question d'une écriture romanesque de la réunionnité et d'affirmation identitaire, prenant en compte la réalité de l'île et de ses Insulaires. On peut considérer Les Muselés de A. Cheynet comme le premier acte d'affirmation de cette écriture réunionnaise. C'est le premier roman à arborer le label "roman réunionnais". Il paraît en 1977 chez l'Harmattan. I] sera suivi de :
Le Bassin du Diable, 1977, de J.-F. Sam-Long. Ainsi qu'un paria, de R. Savreux, 1979, Le Tricmardage de J.-P. Lefèvre-Garros, paru à Paris en 1980.

Le premier roman d'A. Gauvin: Quartier trois lettres, dont l'écriture est terminée le 16 décembre 1979, est édité au cours du premier trimestre 1980. Il faut ajouter que l'idée d'engagement n'est pas bannie de ces romans que travaille le malaise identitaire. A. Cheynet présente Les Muselés comme une transcription française d'authentiques témoignages "recueillis dans une certaine classe sociale, ceIle des déshérités", tandis que le militant créoliste A. Gauvin, choisira le français régional ou le créole comme langue d'écriture de ses romans. Il est déjà, du reste, en 1977 l'auteur d'un essai: Du créole opprimé au créoLe

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libéré, sous-titré Défense de la langue réunionnaise, où il souligne la nécessité de produire des œuvres littéraires en créole. A noter qu'il y a eu six versions de ce premier roman de A. Gauvin: Quartier trois lettres. La première version (1970) est écrite en français standard. La dernière version, en créole, kartyé trwa lèt, paraîtra en 1984. Signalons également la publication de deux productions en créole: Zistwar Kristian (1977) de Christian, et Louis Rédona (1980) de Daniel Honoré, qui témoignent d'une évidente volonté de valoriser le créole et d'en faire une langue pour la littérature. Nous essaierons de mettre en lumière, dans l'ensemble des productions retenues pour notre travail, les divers aspects de la représentation du Noir, avant, pendant, et après l'abolition de l'esclavage dans l'île, pour en saisir les lignes de force et les éventuelles mutations, et proposer nos remarques en guise de conclusion. Il est entendu que le terme "Noir" dont nous usons ici, n'a pas seulement désigné, au cours de l'histoire de l'île, l'esclave ou l'esclave africain, et qu'il ne doit pas engendrer de déductions hâtives ou erronées. Nous serons amenée à examiner plus loin, lors de la justification de l'intitulé de notre étude, les différents sens. qu'il a pris dans l'île. A l'heure où la problématique de l'identité tend à passionner les débats, et où elle travaille le champ d'une partie de l'écriture romanesque contemporaine, nous n'avons pas manqué de nous laisser interpeller. L'orientation de notre propos correspond à ce nouveau mode d'écriture réunionnaise, à son besoin d'une expression plus authentique de l'île et de sa culture. Elle suit la conviction que l'île est l'héritière d'une histoire complexe; qu'il convient, de ce fait, d'évaluer les composants du fait de culture réunionnais spécifique, d'une manière qui cesse d'en privilégier les seuls apports européens, et d'accréditer les anciens diktats littéraires. Reconnaissons que ce besoin de promouvoir, et de faire reconnaître les valeurs de la réunionnité est prometteur quant à l'épanouissement de l'homme réunionnais. L'écriture de la réunionnité serait-elle ce facteur d'une prise de conscience, nécessaire à la construction d'une identité réunionnaise métisse collective? - 9-

Qu'en est-il de sa représentation du Non Blanc? Nous essaierons d'y répondre en en relevant les aspects importants dans les deux romans qui nous semblent représentatifs de cette littérature réunionnaise naissante: Les Muselés de A. Cheynet et Quartier trois lettres de A. Gauvin. C'est toutefois à ce dernier roman que nous avons accordé une attention particulière. Il va sans dire que cette sélection ne signifie pas pour autant la mise au ban des productions antérieures que représentent Vali pour une reine morte, Sitarane au-delà de la mort (1975), de M. Hibon et Le Bassin du Diable (1977), de J.-F. Sam-Long, qui associent le Noir au mythe et à l'Imaginaire. Ce sont les visions du Noir ou autre Non Blanc de ces productions qui clôturent l'inventaire critique de la représentation du Noir qui est l'objectif de notre travail. Notre préoccupation de recherche nous a imposé une indispensable confrontation aux documents de l'Histoire, à la perception de l'Autre noir à travers le système linguistique créole réunionnais, les habitudes et les mentalités, et les sentences de la doxa populaire. Nous prenons également en compte, dans notre travail, des textes et documents non littéraires. Ces documents, en raison de leurs visées scientifique, rationnelle, ethnographique, politique, utilitaire ou médiatique, se tournent, au-delà de la littérature des poètes et des romanciers, de manière plus directe, vers la réalité du Noir dans la société de l'île, à des moments cruciaux de son histoire. Il faut rappeler que, jusqu'à l'émergence de la littérature de la réunionnité, la bipartition ne se fait pas entre littérature française et littérature réunionnaise. La production des poètes des XVIII. et XIX. siècles, répond aux besoins de retour à la nature, et de dépaysement, qui sévissent dans un Occident aux goOts duquel ils se conforment. Ils choisissent de chanter l'îledécor et ses attraits, en privilégiant la veine exotique. Peu de place est faite au paysage humain dans cette production, qui continue, du reste, à proliférer par-delà le XIX. siècle, et gravite autour du mythe de l'île sans faille des grands maîtres de la poésie coloniale. Aux stratégies d'évitement de leur poésie vont s'ajouter les mises au ban, les silences ou les sélections de la littérature de fiction. Plus ou moins complice de l'idéologie, cette littérature de l'île coloniale reste inféodée aux normes littéraires occidentales. Le Noir qu'elle représente se conforme à - 10-

l'imagerie littéraire conventionnelle, et se fige en clichés, qui le disent éternellement esclave. Compte tenu de ce parti pris littéraire qui, la plupart du temps, adapte l'image du Noir aux contraintes de ses choix esthétiques et idéologiques, nous étions tenue de prendre en compte le point de vue des documents qui témoignent de façon plus officielle ou plus spontanée sur le Noir. Ce n'est que dans la deuxième moitié du XX. siècle que tend à se mettre en place une littérature romanesque qui cherche à se libérer de l'empreinte aliénante des modèles coloniaux, pour exprimer à travers une perception différente une réalité insulaire complexe et problématique. Nous préciserons que notre approche ne relève pas de la critique littéraire classique, le dessein global n'étant pas, dans l'étude que nous menons, celui d'une étude purement littéraire. Du reste, notre matériau n'est pas uniquement littéraire. D'où le fait que nous ne nous plaçons pas dans une perspective théorique déterminée. Nous nous situons plutôt aux confins de l'histoire (par les textes et les documents), de l'ethnologie (par ;a problématique de l'identité), et de la littérature (par les œuvres littéraires qui s'intègrent à notre corpus) pour une mise en rapport de vues "objectives" (Presse, Mémoires) et de représentations "littéraires". Aborder ce sujet de la représentation du Noir, dans une île qui passe pour exemplaire en raison de sa "multiracialité" n'est pas chose aisée. Le titre de notre étude, que nous expliciterons dans notre introduction, est significatif de l'impossibilité d'ajuster le Noir du contexte insulaire réunionnais aux définitions des dictionnaires. Certains de ces dictionnaires comme Le Dictionnaire des huict langaiges.. 1552, Paris, renvoient à un savoir hérité de l'Antiquité. Ils font figurer Ethiopien ou Maure et non Nègre. D'autres, plus intéressés par les grandes découvertes, et le trafic négrier, font figurer l'esclave: NEGRE, adj. m. et f. Esclave noir qu'on tire de la côte d'Afrique, et qu'on vend dans les Isles de l'Amérique pour la culture du païs, et dans la Terre Ferme pour travailler aux mines, aux sucreries, etc. Le commerce des Nègres se fait par toutes les nations qui ont des établissements dans les Indes Occidentales. (u.) 1727, Furetière, Dictionnaire universel.

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Quant à la question de la représentation des Noirs dans la littérature française, elle a été traitée, entre autres, par Léon Fanoudh-Siefer: Le Mythe du nègre et de l'Afrique noire dans la littérature française (de 1800 à la Seconde Guerre mondiale (1968), et par Léon-François Hoffmann: Le nègre romantique, personnage littéraire et obsession collective (1973). En 1980, un universitaire américain W. B. Cohen publiait un ouvrage à propos du regard des Français et des Africains: Français et
Africains. Les Noirs dans le regard des Blancs (1580-1880).

Il ressort, de ces ouvrages, que la vision du littérateur occidental réduit la représentation du Noir à une imagerie de clichés tenaces, de stéréotypes et d'images d'EpinaI. C'est ce que laisse entendre Hoffmann 1 lorsqu'il révèle qu'ur. atavisme de racisme, et de mépris, persiste à peser sur une vision française, méprisante, du Noir et qu'après l'émancipation des esclaves, les mêmes images infamantes se sont transmises et ancrées dans les mentalités, à travers l'endoctrinement scolaire et les dictionnaires. Il cite l'article du Grand Larousse universel:
"C'est en vain que quelques philanthropes ont essayé de prouver que l'espèce nègre est aussi intelligente que l'espèce blanche Quelques rares exemples ne suffisent point pour prouver l'existence chez eux de grandes facultés intellectuelles. Un fait incontestable, et qui domine tous les autres, c'est qu'ils ont le cerveau plus rétréci, plus léger et

moins volumineux que celui de l'espèce blanche, et

(00.)

ce fait suffit
art.

pour prouver la supériorité de l'espèce blanche sur l'espèce noire." (P. LAROUSSE, Grand Dictionnaire universel, 1866-1880, Nègre).

Cette imagerie est corrélée, selon lui, à une entreprise coloniale en quête de justification. Il constate par ailleurs, en ce qui concerne la représentation littéraire du Noir, une constance imagistique obsessionnelle. Remarquons que Aimé Césaire ne manque pas, dans son Discours sur le colonialisme (1950), qui représente un événement dans la littérature politique, d'analyser sans pitié les jugements négatifs, paternalistes ou racistes sur les Noirs, puisés chez de grands écrivains français. Il y dévoile "l'ensauvagemcnt" d'une Europe qui a "enté l'odieuxracismesur la vieilleinégalité".

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Déjà dans l'Antiquité, Hérodote parle des Noirs en terme de bestialité et révèle que "leur semencen'est pas blanche commecelle des autres hommes mais noire comme leur peau". Pline faisait de l'Afrique une contrée sauvage qu'habitaient des êtres monstrueux. Le Moyen-Age imagine toujours l'Afrique à travers les légendes de l'Antiquité. Les Noirs des chansons de geste sont des figures exotiques. Leur noirceur ne signifie pas infériorité essentielle, mais méchanceté, félonie, ou idolâtrie. Apparenté au Diable par les occultistes, le Noir acquiert parfois dans la tradition populaire médiévale une dimension sacrée. Elle le situe dans la lignée de Salomon et de la reine de Saba ou dans celle du roi mage Gaspar d'Ethiopie, tandis que les hauts dignitaires de la chrétienté sont animés du désir de s'allier au prêtre Jean, dont l'immense royaume est dit s'étendre sur "toute terre au-delà des
frontières de la chrétienté, de l'islam et de l'empire mongol".
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A l'heure de la traite négrière, l'esclavage en tant que fatalité historique, trouve sa justification dans la malédiction biblique qui condamne la descendance de Cham à la servitude éternelle, et situe les Noirs au plus bas de l'humanité. Une religion féodale, étayée par l'infaillibilité des textes bibliques, donne à ce fait colonial une assise religieuse. La pratique de la traite devient action salvatrice. Louis XIII y aurait même vu, selon le père Labat, un moyen "pour inspirer le culte du vrai Dieu aux Africains." Le discours du Parfait negociant de Jacques Savary, dont la première édition date de 1675, va dans le même sens.
"Ce commerce paroît inhumain à ceux qui ne sçavent pas que ces pauvres gens sont idolâtres, ou Mahometans, & que les Marchands Chrétiens en les achetant de leurs ennemis, les tirent d'un cruel esclavage, & leur font trouver dans les Isles où ils sont portez, non seulement une servitude plus douce; mais même la connaissance du vrai Dieu, & la voye du salut par les bonnes instructions que leur donnent des Prêtres et Religieux qui prennent le soin de les faire Chrétiens, & il Y a lieu de croire, que sans ces considérations, on ne permettrait point ce commerce. (...)".3

La découverte du Nouveau Monde avait consenti à l'Indien une identité de Bon Sauvage. La Relation (1636) du père Brébeuf, qui vécut chez les Hurons de 1634 jusqu'à sa mort (1649), vante la forme démocratique de leur gouvernement.. A l'Indien s'opposera le Noir esclave, et inférieur, avant que l'idée du -13-

sauvage, meilleur que le civilisé corrompu, ne devienne un motif littéraire. Hoffmann signale que dès le XVII< siècle, la science s'interroge sur le pourquoi de sa couleur, ou autres particularités anatomiques. La couleur du Noir donne lieu à de nombreux écrits. Il fallut bientôt ajouter aux explications théologiques de la condamnation du Noir à la servitude, des justifications plus scientifiques Elles aboutirent au XVIII" siècle, à la conclusion que la race noire était une race particulière, biologiquement séparée des autres. Voltaire dans l'Essai sur les mœurs, en est convaincu, de même qu'il est convaincu du caractère irréductible des "différentes races d'hommes". Il n'y a pas pour lui unité de la race humaine Jean Meckel, à la suite de la dissection de deux Noirs est du même avis:
"Mais il Y avoit aussi une grande différence à remarquer, par rapport à la couleur, entre le sang du Nègre et celui du Blanc. Car le premier était si noir, qu'au lieu de rougir le linge, comme le sang le fait ordinairement, il le noircissoit. Il semble donc que les Nègres fassent presque une autre espèce d'hommes par rapport à la structure intérieure; et il n'est pas surprenant que, d'un sang aussi noir, il se porte vers la peau des particules de la même couleur, qui contribuent à la noirceur de la mucosité souscuticulaire". J. Meckel, Nouvelles observations, 1757, p.71, cité par Hoffmann (1973) ; pp.47-48

Buffon, dans le livre intitulé "De l'homme" (1749), traite des "Variétés dans l'espèce humaine", et de la race des Noirs, qui est une de ces variétés. Selon sa théorie, c'est en tenant compte de toutes les "variétés" de l'espèce humaine, qu'on peut expliquer les singularités qui leur sont propres. Si la couleur est un caractère distinctif de la race noire, elle n'est qu'un caractère acquis devenu héréditaire. Il fait des Nègres les plus noirs de tous les hommes, mais non une race qui se différencie de toutes les autres. Néanmoins les thèses de Buffon, qui situent la race noire à un des extrêmes de l'espèce humaine, n'agrandissent que plus la distance que la vision ethnocentrique mettra entre le Noir et son modèle blanc. Elles seront réfutées par Voltaire, qui n'admet pas que le couple originel ait donné naissance à des espèces si différentes.s Les images antiques ou médiévales, associées à celles des récits de voyageurs, qui les supplantent, renforceront celles que - 14 -

sécrétera l'ethnocentrisme européen. Si on écarte, au nom de la Raison, le mythe chamitique de la Bible, l'idée de la malédiction originelle n'est pas vraiment abandonnée. Toutefois, comme le fait remarquer J.-c. C. Marimoutou dans l'éditorial de la Revue Expressions (N°2, Janvier 1989), l'Occident n'est pas l'unique responsable:
"La civilisation islamique a fait du Noir l'infidèle par excellence, et dans une culture où l'homme se définit par la foi, l'infidèle est quelque part, le non-homme; et que dire de l'Inde dont une des dénominations du Noir n'est autre que celle de la figure démoniaque, de la réalisation du mal, qui habite les pages du Ramayana, l'une des grandes épopées de la culture indienne? "

A propos de la perception des Noirs par les Français, de 1580 à 1880, W. Cohen constate, de son côté, la "continuitéd'une attitude basée sur les principes d'inégalité raciale". Pour Fanoudh-Siefer, la cristallisation du mythe moderne de l'Afrique et du Noir, qui a amené les représentants de l'élite intellectuelle à remettre en question les idées reçues sur le monde africain, est née de représentations littéraires, orientées. Dans l'île esclavagiste bourbonnaise, puis réunionnaise, le Noir, après avoir partagé aux côtés de l'Européen une première existence précaire, sera reconnu objet, et utilisé comme esclave. Métamorphosé par la "société de plantation" en rouage de l'économie coloniale, il ne sera qu'un sous-homme réifié. Alors qu'il est devenu objet de préoccupation, depuis l'incendie du cap Français en 1791, et lors de la première abolition, et que le problème de l'émancipation des esclaves est de plus en plus soulevé, il n'est pas reconnu comme un sujet acteur de l'histoire. En dépit de ces faits qui ouvrent la voie, en Europe, aux gloses négrophiles, et négrophobes à venir, autour d'une présence noire devenue problématique, le Noir ne cesse d'appartenir, dans l'île, au pôle négatif d'une "sociétéde plantation"*immobile, que ne remettent presque jamais en question les détenteurs de l'écriture. Le Noir esclave reste une non-personne. Il n'existe, avant tout, que par son ombre d'homme nié, et par sa fonction utilitaire d'outil de production. L'inessentialité dont est frappé l'esclave, l'absence de nom propre, le seul prénom, ou surnom, par lequel le maître se l'approprie, et exerce sur lui son autorité - 15 -

magistrale, son maintien au bas de l'échelle sociale, le sort d'exclus réservé aux Mulâtres que le préjugé racial s'autorise à humilier, et aussi, le désir de perpétuer un schéma social qui la privilégie, justifient l'évitement littéraire du Noir par l'élite lettrée privilégiée, et sa prédilection pour le genre poétique. Dans la première littérature de l'île, qui est le fait de poètes créoles presque exclusivement issus de l'aristocratie dominante, - on ne compte dans leurs rangs au XIX' siècle qu'un seul Mulâtre: Auguste Lacaussade - le Noir n'échappe pas à son statut servile. L'intérêt que la littérature poétique lui voue est minime. Par ailleurs, la piètre conception que la classe hégémonique a de l'homme noir, refusé, et déshumanisé, au sein de la "société de plantation",* dont les grands noms de la poésie créole sont aussi les fils, ne saurait donner lieu à une héroïsation fictionnelle de l'esclave. Au XVIII' siècle, Evariste de Parny est toutefois le seul poète à s'intéresser aux Noirs dans ses Chansons madécasses. Une étude de Edward D. Seeber: "Parny as an Opponent of Slavery" in Modern Language Notes, 1934, compte Evariste de Parny parmi ceux qui protestèrent, dans leurs écrits, contre l'esclavage. Animé des intentions réformistes de son temps, il s'élève avec véhémence dans sa correspondance, contre le troc des Nègres, la tyrannie des maîtres qui les fouettent avec cruauté. Il exprime aussi sa solidarité à la cause des opprimés et dénonce, comme le fait Bernardin de Saint-Pierre dans son Voyage à l'/le de France (1773), les excès du traitement infligé aux esclaves. Mais dans l'ensemble, des Elégies d'Antoine de Bertin, qui inaugure la longue lignée des poètes "créoles", à Sortilèges Créoles de Marguerite-Hélène Mahé, le Noir reste le plus souvent perçu en esclave, ou descendant d'esclave. Il ne sera décrit ou représenté qu'à travers le regard déformant du Blanc, natif, ou européen plus ou moins associé à l'histoire de la colonie, ou, exceptionnellement, du Mulâtre en quête d'identification au Blanc. A aucun moment, il ne se verra doter d'une aura qui le soustrait à l'imagerie de la dépendance, le rapprochant par exemple des amants épuisés par leurs
partenaires blanches de Scarron dans La Précaution inutile
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ou

des représentations merveilleuses, positives de la reine de Saba, qui fut au milieu du XII" siècle, en Allemagne, une jeune femme blonde et noire, symbole du peuple en marche vers la rédemption, vers l'idée d'un Dieu.? - 16 -

La littérature coloniale le verra à travers les lunettes déformantes de son choix esthétique ou de son idéologie. Et même à l'heure de la revendication de la spécificité culturelle, le rapport de la littérature au Noir semble oblitéré par les schémas antérieurs. Les romans réunionnais, qui font une place au personnage noir dans leur intrigue, entre 1844 et 1952, l'identifient invariablement à l'esclave. Au-delà de cette date, il arrive que des romanciers s'en inspirent encore dans leurs productions. J.-F. Sam-Long et F. Lacpatia, écrivains de la littérature contemporaine, dans Zoura et dans Adzire ou Le prestige de la nuit, parus en 1988, mettent ell scène des personnages issus du monde servile. Et dans les nouvelles, plus récentes, de Monique Séverin: Némésis et autres humeurs noires (1989), le sceau de l'esclavage marque encore, de façon négative, les comportements de personnages contemporains. En abordant ce sujet de la représentation du Noir, nous ne perdons nullement de vue que La Réunion est une île métisse. Intégrée aujourd'hui à l'ensemble des départements français créé par le décret du 19 mars 1946, qui substitue à son statut de colonie française, celui de département français d'outre-mer, l'île ne se réduit pas à cette seule définition. Elle peut surtout se définir comme une terre de mélanges ethniques et d'interactions culturelles complexes, le lieu de croyances sacrées, syncrétiques, et d'un fait de culture original. Des éléments venus de divers horizons de l'esclavage s'y sont infiltrés par des voies officieuses, et secrètes. Ils se sont adaptés à la réalité insulaire, et ont créé de nouveaux repères. Ils témoignent, de ce fait, d'un phénomène de créolisation, particulièrement décelable dans les domaines de la linguistique et de l'anthropologie, et qui confère à l'île une indéniable spécificité culturelle. Les métissages biologiques ont été, et demeurent si importants, qu'il semble assez difficile de statuer, avec précision, sur J'appartenance ethnique d'un individu donné. Ceci, note R. Chaudenson, n'est envisageable que "dans des cas marginaux
(Métropolitain, Chinois, Indiens musulmans) qui ne représentent qu'une faible proportion de la population." 8 Les patronymes, qui ne

sont pas toujours caractéristiques d'une ethnie, ne peuvent aider à définir des groupes ethniques à partir de critères précis. Les Affranchis d'avant 1830 n'ont souvent porté que leur prénom, alors que ce prénom se transformait en nom pour la génération suivante.9 Les Affranchis, comme les Nouveaux Citoyens, se - 17 -

virent attribuer un nom, souvent tout aussi ridiculement fantaisiste que le prénom ou le surnom par lequel le colon s'appropriait l'objet esclave. Ainsi, à partir de la fin octobre 1848, figurent sur les registres de recensement de la population affranchie: un Adonis Superbe, un Léveillé Rivarole, un SaintAnge Récidive, un Léveillé Violant, un Eugène Volcan, un Hercule Némée.lo S'il existe une bourgeoisie blanche qui se répartit entre les fonctions de grands propriétaires terriens, et les professions libérales, ou les emplois d'encadrement du commerce et de l'industrie, ce groupe social ne correspond pas à un groupe, ethniquement homogène, exempt de mélange. Il peut aussi bien s'y intégrer des familles blanches, de race pure, soit que leur insertion dans l'île est relativement récente ou que des mariages endogames ont été contractés, que "des individus faiblement
métissés" .n

Nous signalerons, en outre, qu'il n'y a pas vraiment à La Réunion, comme à l'île Maurice, de groupe blanc, rigoureusement endogame. De même, on ne saurait parler de "Noirs purs". Il n'y a pas eu de communautés serviles noires vivant en "tribus" isolées, ayant une langue et une culture communes, susceptibles de transmettre des rites et une postérité d'ascendance exclusivement africaine. Un rapport de l'INSEE (recensement de 1961) énonçait certes:
"Les noirs purs n'occupent que des îlots dispersés ou des zones peu étendues; on peut avancer une évaluation de quelques dizaines de milliers. "

R. Chaudenson, dans l'introduction de son ouvrage: Le lexique du parler créole de La Réunion, explique que cette énonciation semble résulter d'un contresens commis à propos d'une remarque de J. Defos du Rau qui écrit que:
"Les noirs purs n'occupent (18, p. 298) ; que quelques îlots ou des zones réduites"

l'auteur, qui oppose les populations blanches et noires, parle, en fait, des Indiens et non d'Africains.12 Il n'existe pas non plus de famille "Maloya"* dans l'île, ni de famille relevant de telle ou telle race, conservée à l'état pUr.13 - 18 -

Même si les traits phénotypiques et culturels d'origine n'ont pas été effacés, nous ne saurions y trouver prétexte à des regroupements de la population réunionnaise en îlots ethniques, bien délimités. Adopter un tel regard, ce serait ignorer l'histoire, aller à l'encontre d'une évolution des mentalités, et surtout refaire le jeu d'étiquetage ethnique de la "sociétéde plantation".* Ce regroupement s'avère d'autant plus impossible que, dans la société paysanne de l'île, les Blancs (en général pauvres) s'intègrent à l'ensemble dénommé kreol, 14quienglobe aussi bien les Métis que les Noirs de type africain. Blancs et Noirs, concernés par une histoire commune, ont été pris, au fil de l'histoire de l'île, en dépit des interdits, des mythes raciaux, et des conditionnements officiels, dans les filets des divers processus de rencontres ethniques et culturelles, de métissages biologiques, d'abord agréés au début du peuplement de l'île, puis refusés, et sanctionnés, mais aussi imposés par le libertinage des maîtres, et de préjugés coloniaux qui ont été intériorisés par l'entremise de l'assimilation. II y a eu, en fait, quelle que soit l'époque, une évidente disponibilité de l'île pour le métissage biologique. Ce métissage constitue dans le cas spécifique réunionnais, un phénomène très ancien, profond et étendu. Nous ajouterons que les raisons qui ont conduit notre recherche, ne sont pas d'ordre racial. Les informations de l'histoire sur la population de l'île n'autorisent pas plus à faire de la Réunion une île d'Afrique ou d'Inde, qu'à célébrer une race et une seule. II n'y a pas de substrat africain ni de gisement africain, fondamental, à exhumer. Et notre objectif n'est pas l'exaltation d'une négritude réunionnaise que les stratégies coloniales de déculturation et de façonnement de l'esclave, l'hétérogénéité de la population servile, le phénomène de métissage et la politique d'assimilation qui fut envisagée à l'heure de l'émancipation, ont rendue impossible. Notre propos vise moins à radiographier le Noir intégral, devenu l'objet d'une étude, qu'à jeter un éclairage sur un point obscur de l'identité réunionnaise en question. L'autre raison, plus personnelle, qui a conduit notre travail, est de l'ordre du vœu. Nous ne souhaitons que la reconnaissance d'un héritage pluriel à assumer, le dépassement des rapports internes d'exclusion, ou de conflits, pour que se construise une identité réunionnaise, enrichie de toutes ses données plurielles. Que l'adjectif "réunionnais" qui a tendance à qualifier la - 19 -

littérature de la prise de conscience de la spécificité culturelle, cesse d'être pensé en terme d'antithèse, de maîtres/esclaves, au détriment de l'inéluctable contribution du Noir (partenaire, esclave du colon ou Engagé) à l'originalité ethno-culturelle de l'île. Et que la tenace référence à la race soit enfin dépassée.

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Introduction

Nous ne ferons que rappeler dans le cadre limité de ce préambule, que le peuplement de l'île, - sur lequel nous reviendrons de façon plus détaillée dans un prochain chapitre socio-historique ne commence effectivement que vers 1665. Toutefois, avant d'en arriver aux points essentiels de notre introduction, que sont la justification du titre et l'explication de notre choix, et ce, dans le but de permettre une meilleure lisibilité de notre étude, nous pensons qu'il n'est pas inopportun d'évoquer l'originalité, et la diversité des relations Noirs/Blancs, qui se sont établies au cours de l'histoire réunionnaise, et la spécificité qui en découle. L RELATIONS NOIRSIBLANCS
Un métissage agréé puis refusé

Il Y a au départ de nombreuses unions mixtes. Elles associent aux Immigrants européens des femmes malgaches - épouses ou concubines.15et des hommes malgaches. Ces derniers jouissent d'un statut de serviteurs. Les unions mixtes donnent naissance, en dehors de toute discrimination, aux premiers enfants réunionnais. Car c'est seulement à partir de 1715, que l'île va opter pour une agriculture coloniale, plus spéculative que vivrière. Ce choix entraînera l'adoption du système économique de développement de la "société de plantation".* Déjà expérimenté aux Antilles, ce système, qui fonctionne à partir de la traite et de l'esclavage, est - 21 -

réglementé par le Code Noir (1685). Remanié à l'usage de Bourbon, et agrandi de quelques additifs, ce Code Noir deviendra dans l'île les Lettres Patentes (1723). L'Edit est enregistré à Bourbon, le 18 septembre 1724.16 Ces premiers Réunionnais métis s'intègrent ensuite parmi les "habitants"*. A ces Malgaches, qui sont les premières mères de l'île, s'ajouteront par la suite, en 1678 des "Portugaisesdes Indes"* ou Indo-portugaises auxquelles on fera appel pour remédier au manque d'éléments féminins.17Les Malgaches représentent, à cette époque, l'élément majoritaire d'une population féminine, où les Blanches sont rares, sinon absentes. Sur les 16 femmes expédiées en 1676 à Bourbon, "sur ordre du Roy", 2 seulement, s'établirent réellement dans l'île. Un recensement sommaire de 1686 permet de dénombrer 94 Métis (52 Franco-malgaches et 42 Franco-portugais). Ces Métis, qui sont en majorité des enfants,
représentent la première génération née à Bourbon.
IS

Les rapprochements initiaux semblent, toutefois, n'avoir concerné que les femmes de couleur et les hommes blancs. La rareté des femmes blanches, la liberté des mœurs, la précarité du mode de vie, dans un monde où il importait surtout de survivre et où la législation faisait défaut, ont pu, il est vrai, faire de ces rencontres, des rencontres forcées. A travers elles, il ne s'en est pas moins tissé un lien initial de parenté, et d'alliance, entre Européens et femmes malgaches. L'article 20 de l'ordonnance du roy en 25 articles pour l'Isle Bourbon, donnée à Saint-Paul, le 1.r décembre 1674, par le gouverneur J. de La Haye, peu après qu'ait eu lieu le massacre des colons français de Fort-Dauphin par les Malgaches, interdit les unions mixtes:
"Deffense aux Français d'épouser des négresses, cela dégoûterait les noirs du service; et deffense aux noirs d'épouser des blanches: c'est une confusion à éviter". 19

Il transforme le statut des premiers "domestiques", et impose la bipartition de la population en deux communautés noires, et
blanches. L'interdit instaure "la division fonctionnelle du monde de

Bourbon".20 Mais les enfants métis ne sont pas reniés. Ils seront ensuite classés soit comme des Blancs soit comme des Noirs, selon leur condition sociale. Les interdictions d'unions mixtes, qui seront rappelées à plusieurs reprises par d'autres mesures, dont un règlement de la Compagnie des Indes du 19 janvier - 22-

170921,entraînent un changement d'attitude à l'égard du métissage biologique. Dans la société de "pré-plantation"** qui précède la future "société de plantation"** vont apparaître avec l'idéologie du blanchiment, une évolution des mentalités et le préjugé. En naîtront les contradictions du Métis, et les ambiguïtés d'un monde, qui décide de condamner le métissage, alors qu'il en est issu. Cependant, sur le plan ethnique, cette société de "pré-plantation"* reste fortement métissée. Le Gentil de La Barbinais écrit en 1717 que "il n'y a que sixfamilles(blanches)dont
le sang soit sans mélange".12

C'est le rappel d'une transgression d'interdit que représentent, au sein de la "société de plantation"* les enfants nés d'unions illicites. Les Lettres Patentes (1723) interdisent ces unions par l'article ci-dessous:
"défendons à nos sujets blancs de l'un et l'autre sexe de contracter mariage avec les noirs, à peine de punition et d'amende arbitraire, et à leurs curés, prêtres ou missionnaires séculiers ou réguliers, et même aux aumôniers de vaisseaux, de les marier".

Cela dit, il importe de souligner, qu'en dehors de la relative proximité Noir/Blanc, qui régnait dans la communauté de départ, les deux pôles, des maîtres et des esclaves au sein de la "société de plantation"* n'ont pas été sans communication et rapports l'un avec l'autre. Le système esclavagiste a, par moments, fait obstacle au développement séparé des races, que dictait la loi coloniale. Il a également permis la rencontre des sexes, des races et des cultures. L'esclavage, dans l'île, s'est souvent teinté d'affectivité. Les liens, qui se sont tissés entre le maître et les "esclavescréoles"* privilégiés, et nés sur "l'habitation"*, attestent que des interactions culturelles se sont opérées, selon différents processus, transcendant les rapports de domination.
Interactions culturelles

Erigés en modèles sociaux, les "esclaves créoles"*, "nénènes"* (nourrices), esclaves chargés de tâches délicates ou spécialisées, domestiques à qui l'on épargne la dure condition des "noirs de pioche" "commandeurs"* ou interprètes, investis de privilèges et/ou de responsabilités dans les affaires de "l'habitation", * n'étaient pas étrangers au monde des maîtres. Ils ont été au

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centre de relations et de contacts inter-culturels, qui n'excluaient pas la réciprocité. Ces esclaves privilégiés ont permis à une acculturation obligée23 de se produire ambilatéralement. Nés dans l'île, coupés du pays de leurs ascendants indiens, africains ou malgaches, satisfaits d'un asservissement affectif, qui les privilégiait par rapport aux esclaves importés, et qui les maintenait dans la proximité du Blanc - dont ils subissaient la fascination, et auxquels ils voulaient ressembler - ils ont été des agents essentiels du phénomène de créolisation. La femme noire, en particulier, n'a pas seulement été un outil de travail. Antérieurement épouse, ou concubine, génitrice d'une postérité métisse, elle a également tenu, à l'heure de l'esclavage, une place importante dans la vie sexuelle de l'île. Car le système esclavagiste encourageait l'exploitation sexuelle de l'esclave par les maîtres libertins. "Nénène",* souvent amante ou maîtresse, la plupart du temps nourrice et gouvernante, elle a été celle qui alimentait, choyait et éduquait les enfants blancs. A ce titre elle s'intégrait à la cellule familiale du maître. Elle y a alors joué un rôle positif de mère de substitution, d'éducatrice et d'agent de la créolisation. C'est à travers elle que croyances, contes et légendes afro-malgaches se sont transmis aux enfants blancs, et à travers ces derniers, aux adultes, amenant l'africanisation du Blanc. Il y eut aussi, pendant la période coloniale, des Blancs mariés à des Mulâtresses. Si on ne peut parler de véritable métissage, du fait que les apports culturels non blancs, non reconnus en tant que tels, se sont adaptés par des osmoses secrètes, et qu'il n'y a pas eu de symétrie calculée dans la répartition, l'île, génétiquement mêlée, et originale autant que sa langue créole, sa population et sa culture, n'en reste pas moins le fruit de toutes ces rencontres, si complexes qu'elles aient pu être. Son vécu en est marqué. Face aux interdictions officielles, aux lois déshumanisantes et aux préjugés, des mélanges et des interactions se sont produits, par le biais d'une adaptation créolisante. La langue créole, qui permettait la communication entre le maître et l'esclave mais, aussi, celle de tous les esclaves entre eux, témoigne d'une indéniable créolisation au plan linguistique. Il apparaît que "Dès la deuxième
génération, les esclaves noirs ne connaissent pas d'autres langues." 2"

Au centre des processus d'interactions, et de rencontres inter culturelles, "l'esclavecréole"* né dans l'Île, a joué un rôle incon-

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testé, non plus de figurant, mais d'artisan, dans l'accomplissement du phénomène de créolisation. Il faut néanmoins retenir que l'esclave importé, n'a pas rejeté, en général, l'intégration à un système socioculturel, susceptible de lui apporter une promotion sociale. Il ressort du précédent aperçu que La Réunion n'a pas été qu'une terre d'esclavage, dont les esclaves furent émancipés le 20 décembre 1848. Les Noirs n'ont pas seulement désigné les esclaves. Les esclaves n'étaient pas exclusivement des esclaves africains. La relation Noir/Blanc a revêtu, tout au long de l'histoire de l'île, avant, pendant, et après l'esclavage, de multiples aspects. De la conjonction de ces diverses données découle une indéniable spécificité réunionnaise, tant au plan biologique que culturel. Ainsi près de deux siècles de cohabitation Blancs/"Non Blancs"* ont aidé au tissage virtuel d'une culture réunionnaise originale, toujours en formation, à laquelle l'asservi, que son statut d'esclave négrifiait automatiquement, a inévitablement contribué.
Une culture originale

Que l'île ait été marquée par son histoire complexe, biologiquement et culturelle ment, n'est certes plus à démontrer. Il suffit d'en repérer les preuves sur les visages, dans certains traits phénotypiques, dans certains aspects de la manière d'être au monde du Réunionnais. Il existe dans la tradition orale des contes créoles du cycle de Petit-Jean, que l'on pourrait, selon M. Carayol, 25 rattacher à la tradition européenne, mais dont la trame narrative a intégré des motifs, qui semblent provenir des traditions malgaches et africaines. Quant aux faits mystérieux qui jalonnent le quotidien du Réunionnais, ils participent d'habitudes, de légendes et de croyances, qui font appel à d'autres références que les références occidentales, et ne s'éclaircnt que par la reconnaissance de l'héritage africain, malgache ou indien. Dans le domaine du sacré et du religieux, se rencontrcnt des dévotions populaires, catholiques, à tonalité syncrétique, qui ont été créées, où le travail de la créolisation est vérifiablc. Dc même le pouvoir incontesté dévolu aux guérisseurs ct aux exorcistes, l'importance accordée à certains traités de sciences occultes, s'insèrent dans un contexte magique spécifique, qui - 25-

entretient avec le catholicisme des liens diffus. Un rôle de premier plan est également joué par le sorcier. Il sécurise. Il rétablit l'équilibre. Il dissout la peur du chaos psychique. Sorcellerie et magie réunionnaises, renvoient à la fois aux vieilles croyances paysannes françaises et à celles de Madagascar, de l'Afrique ou de l'Inde. Il faut encore signaler le vocabulaire issu de mots malgaches et, outre l'infime part de mots africains, certaines pratiques agricoles, l'intonation, la gestuelle et surtout le "sega" et les rythmes africains et indiens du "maloya"* réunionnais. Ils constituent autant de preuves de l'évidente spécificité culturelle de l'île. Certaines particularités du mode de vie réunionnais, la façon d'organiser l'espace domestique, ou de cuisiner, l'originalité de l'attitude face à la mort, la mythologie autour des esprits et des "bébet"* sont particulièrement révélateurs du phénomène de créolisation. Notons que la cuisine, en tant que lieu et mode culinaire, est également un domaine où l'identité réunionnaise métisse semble s'affirmer. La cuisine qui est "transcommunautaire
et implique dans bien des cas d'inévitables adaptations initiales des systèmes d'origine", 26 serait un des rares domaines où s'affirme clai-

rement l'identité culturelle réunionnaise:
"Dans une île où la relation à l'autre se vit, soit sur le mode du gel de l'identité, du repli crispé sur le mythe d'une authenticité liée au fantasme d'une culture ancestrale, soit sur le mode de l'assimilation et du kitsch, la cuisine et les gestes de table semblent intégrer et dépasser des pratiques ethno-culturelles qui s'opposent en d'autres lieux, en d'autres réseaux." TI

Après l'abolition de l'esclavage, des Noirs ont été amenés à la Réunion en tant que travailleurs engagés. Ils l'ont été, au même titre que les travailleurs indiens auxquels on avait déjà fait appel de façon officielle dès 1829. La suppression de la traite - en 1815 par le traité de Vienne - ne permettait plus de renouveler la main-d'œuvre servile. Le recrutement de travailleurs indiens devait alors servir à pallier la pénurie de bras qu'allait entraîner l'éventuelle émancipation des esclaves. L'immigration indienne avait repris, avec la restitution des comptoirs indiens à la France en 1815. Mais c'est le 3 juillet 1829 qu'un premier arrêté réglemente l'introduction des Indiens à Bourbon.28 Ces Engagés indiens allaient remplacer les esclaves émancipés. Les Engagés

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malgaches et africains venus dans l'ile, échappaient, comme leurs homologues indiens, à la christianisation imposée. En effet, leur condition d'Engagés ne les contraignait plus de renoncer à leurs pratiques religieuses, comme devaient le faire les esclaves. A travers certains rites, légués par l'ancêtre engagé, et pratiqués dans le respect des traditions, des lueurs afro-malgaches se sont aussi introduites en secret dans la vie de l'île, bravant les forclusions et la déculturation antérieures liées au système colonial. L'exemple de Sitarane, dont on sollicite l'aide, et honore de nos jours, la mémoire, corrobore avec des témoignages de descendants d'Immigrants engagés, la participation de ces Engagés non victimes d'une déculturation brutale, à la culture et au peuplement réunionnais. Autrefois Engagé originaire du Mozambique, puis en rupture de contrat, Sitarane fut guillotiné en juin 1911, pour délits de crimes liés à des pratiques magiques. Ces crimes avaient été perpétrés avec le concours des complices réunionnais Fontaine et Saint-Ange. Baptisé juste avant d'être guillotiné, et donc sans péché, Sitarane s'est mué en figure exemplaire de l'imaginaire local. Métamorphosé par son baptême en intercesseur sanctifié et en héros positif, il est aussi associé à des pratiques occultes. La mémoire populaire en fait souvent un "Komor".* Ces données ont tenté de mettre en lumière la complexité des processus sodo-historiques qui fondent la spécificité ethno-culturelle réunionnaise. Le fait qu'il y ait eu métissage biologique, la dualité d'attitudes, positive puis hostile, à l'égard de ce métissage, l'aspect parfois affectif et intime de l'asservissement, la relation de proximité entre les "nénènes"* et les enfants des maîtres, font que la réalité socioculturelle réunionnaise s'oppose à la revendication d'une ascendance de couleur, bien définie, ou européenne. C. Barat, qui pense que le Réunionnais d'aujourd'hui n'est pas réductible à une catégorie qui le différencie de l'autre, et ne peut être caractérisé par son appartenance à une culture ou à un

groupe uniques, 29 dans son ouvrage Nargoulansur la culture et
les rites malbar à la Réunion, écrit en exergue que si :
"La perception de son appartenance à un milieu "blanc", "noir", "indien", "chinois", "créole", aussi bien sociale que culturelle, peut

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quotidiennement pousser le Réunionnais (la Réunionnaise) à se conduire d'une manière qu'il (elle) juge suffisamment originale, en fonction de son héritage culturel spécifique, pour considérer qu'il (elle) appartient à un noyau différencié, voire à une ethnie ( ) il (elle) n'est pas pour autant simplifiable en une catégorie qui le (la) différencie totalement de l'autre et ne peut être caractérisé (e) par son appartenance à une seule culture ou à un groupe unique. Il est engagé dans un processus de créolisation globale qui crée des traits communs dans ses modes

de pensée, ses conduites".

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La population servile était une population hétérogène. Cette hétérogénéité voulue, qui tendait à réduire les risques de complot, contribuait à garantir la sécurité du Blanc. Les effets conjugués de cette hétérogénéité et d'un asservissement, plus ou moins consenti, au sein de la population des "esclaves créoles"* privilégiés, nés sur "l'habitation"*, ont très vite rendu impossible le fractionnement de la population servile en "ethnies bien précises". L'homogénéité de la population esclave ne découlait que du statut colonial de "noir" qui faisait de l'esclave un objet non identifié, "élément" d'une masse servile indifférenciée. Il ne s'agissait pas d'homogénéité ethnique. Dans le microcosme colonial de la "société de plantation"* créé par et pour le Blanc, "l'habitation"* constituait un isolat humain et économique. Elle correspondait à un espace nettement délimité. Elle allait le plus souvent du "battant des lames au sommet des montagnes" et d'une "ravine" à l'autre.31 La masse servile y était maintenue par petits groupes déstructurés, car les manœuvres coloniales barraient la route à l'émergence d'une conscience servile horizontale, et à la constitution de rapports solidaires horizontaux. Ces manœuvres coloniales visaient, avant tout, à adapter l'esclave au statut servile qui le réifiait. Le préjugé de couleur devait se charger de lui signifier son infériorité essentielle. Au manichéisme de la religion des dominants s'ajoutait le manichéisme d'une idéologie qui dotait les colons de privilèges indiscutés, pour permettre à l'idéal économique colonial de la "société de plantation"* de se réaliser, sans problème de mauvaise conscience. Qu'il fOtMalgache, Africain, Indien, Malais ou Créole né dans l'île, tout esclave était un "noir". Le fait que l'appellation de "noir" a été appliquée d'emblée à l'esclave, sans que ne fOt vraiment prise en compte son appartenance à une communauté ethnique, et que les "esclaves créoles"* ont formé une part importante de la population servile, ne peut que mieux - 28-

souligner la diversité ethnique de cette population. On y compte, parmi les premiers esclaves importés, des esclaves originaires de l'Inde. C'est plutôt du Noir colonial qu'il est question sur "l'habitation"*bourbonnaise. Mais, comme le précise R. Chaudenson :
"Dans la "société de plantation"*, la frontière interethnique entre le Blanc et le Noir est à peu près infranchissable et recoupe presque parfaitement le clivage social; les "Blancs" (individus de race blanche, maîtres, propriétaires...) s'opposent aux Noirs entre lesquels les distinctions ethniques ne sont pas pertinentes."n

Il Yeut aussi des "Libres de couleur". Dans cette classe sociale, intermédiaire entre le maître et l'esclave, se rangeaient les enfants issus de mères esclaves et de pères blancs, parfois adoptés ou reconnus par leurs pères. Ainsi, on ne peut nier que des relations de proxinùté et d'intimité, qui découlaient de l'échange sexuel, et du caractère, parfois affectif, de l'asservissement, ont substitué à la netteté des lignes arbitraires de structuration sociale, d'autres lignes plus floues. Elles engendrent dilemmes et contradictions, malaise et inconfort, lorsqu'il s'agit, pour l'être réunionnais d'aujourd'hui, de se situer entre l'Autre et le Même.
2. JUSTIFICATION DU TITRE

Entre les unions mixtes et agréées du début, et leurs métamorphoses ultérieures en moules de bâtardise fautive dans l'espace racialement hiérarchisé de la colonie esclavagiste, il n'est pas facHe d'user du terme susceptible de signifier certains aspects positifs et précieux qui résultent des rapprochements inter-ethniques. Il est également malaisé, sinon impossible, de définir avec précision le Noir, en raison de la complexité des mélanges inter-ethniques. Lors de l'élaboration de notre titre, nous avons, sur ce point particulier, rencontré des difficultés; car les Noirs n'ont pas seulement désigné tout au long de l'histoire de l'île les représentants d'une population asservie. Il importe, également, de ne pas perdre de vue le métissage de "l'esclave créole"* qui naissait souvent de rencontres sexuelles imposées par le colon.

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Noirs Dans les anciens documents de l'île Bourbon, c'est entre Blancs et Noirs que se fait l'opposition. Au début du peuplement on trouve des épouses ou des concubines malgaches, des enfants métis et des serviteurs malgaches, qui ne sont pas des Blancs de race pure, mais qui ont tous une individualité. Les premiers actes de baptême, qui usent de formules analogues pour les enfants de serviteurs noirs ou de colons, en témoignent:
25 mai 1670 : "le vingt-cinquième mai de la même année 1670, je soussigné prêtre de la Congrégation de la Mission a baptisé solennellement en la chapelle de Mascarin Antoine Théo fils de Raingeouvangombo, ses père et mère tous noirs du pays de Guabade Mangabe ; le parrain

Royer de Bransion, Diocèse de Châlon-sur-Saône"

JJ

Le mot "esclave" n'apparaît dans les documents qu'en 1690, selon J. Barassin.34 Les actes de baptême se transforment, dès lors, en conséquence. Ainsi:
"2 mars 1698 : Marie, Ethiopienne de nation, négresse à François Corzan, née à Madagascar de parents infidèles, âgée d'environ 6 à 7 ans a reçu le baptême dans l'église paroissiale de Saint-Paul, le deuxième de mars avec les cérémonies accoutumées par moi soussigné. Le parrain a été Bernardin Hoareau et la marraine..."

Le nom s'est perdu. On ne mentionne plus la filiation. Les actes de baptême indiqueront "né à Madagascar" ou "Malgache de nation".JSLa pratique de l'esclavage va transformer l'île en une société de maîtres blancs et d'esclaves noirs. C'est sous l'appellation uniformisante de "noir" que l'esclave est désigné par la "société de plantation"* bourbonnaise, quelle que soit son appartenance raciale. Le lexème associe servitude et négritude. Toutefois, R. Chaudenson rappelle que l'usage du mot "Noirs" pour désigner les esclaves est antérieur à l'emploi de cc dernier terme, et que, durant toute la période de l'esclavage, on a souvent confondu sous l'appellation générale de "N airs" les travailleurs africains, indiens ou malgaches, en précisant parfois
"Noirs de Mozambique, de l'Inde, de Madagascar"J6

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Cafres
L'étymologie fait venir le lexème "Cafre" de l'arabe "kafir" qui signifie "infidèle". Le mot existe également en anglo-indien 'SI: "Caffer : caffre... the word is properly the Arab Kafir pl : "Kofra" "an infidel, an unbeliever in Islam". As the Arabs applied this to Pagan negroes, among others, the Portuguese at an early date, took it up in this sense and our countrymen from them".

Dans la première phase de la colonisation, les esclaves africains sont peu nombreux. Introduits dans l'île en tant qu'esclaves, ils n'arrivent que tardivement à Bourbon, pour s'adjoindre à une population servile déjà existante. Ils ne seront du reste jamais majoritaires, et n'ont pas été parmi les premiers esclaves importés. Ils sont appelés "Cafres". Kaf (cafre) : individu de race africaine (ou présumé tel) ; c'est la définition du mot (kaf) cafre que nous propose Le Lexique du parler créole de La Réunion de R. Chaudenson. Il souligne que:
"En créole, le terme n'a jamais désigné spécialement comme en français, les Bantous, originaires de la "Cafrerie". "Caf (f) re" s'applique à des Africains d'origines diverses et a le sens de "nègre" ; on précise

souvent le lieu exact d'où vient l'esclave".

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L'appellation "cafre de Guinée" courante dans les documents anciens, est synonyme de "nègre de Guinée". Cafre est synonyme de nègre d'Afrique. Le mot a le sens que lui donnaient les Portugais en Inde. Ils utilisaient "cafres" pour désigner les noirs, "cafres" vrais ou non. Dans l'Inde Française (1736, Journal d'Anandarangappoullé) "cafres" s'oppose à "blancs".39 A la Réunion le terme "Cafre" est proche par le sens du "Cafre" des Portugais des Indes qui, selon Pyrard de Laval, désigne les Noirs d'Afrique:
1619. "Cafre ou nègre d'Afrique."4o

Alors qu'en portugais, comme le souligne R. Chaudenson dans son Lexique du parler créole de La Réunion (T.l ; p. 553),
"Cafre" a un sens assez différent de celui du terme français:

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"Cafre: n. m. et adj. : homme rude, ignorant et barbare." (H. de Garcia, Dictionàrio Contemporàneo da lingua portuguesa, 5 vol. 1958 (Gar).

Nous retiendrons ici que si le mot "Cafre", durant la période de l'histoire coloniale, a servi à désigner des esclaves venus de différentes régions d'Afrique, il ne peut désigner des Noirs d'une même région, ni d'une même communauté ethnique. Quant aux Engagés, ils n'ont pas été hostiles aux métissages. Pour ce qui est des sens du mot "Cafre" nous noterons que "cafre" = "noir". Mais à certains moments, les "Cafres" (terme réunionnais) sont effectivement pour partie des Cafres (africains de l'Est) ! Le terme "Cafre" (Ka!), dans le vocabulaire créole, désigne de nos jours un Réunionnais de couleur très foncée, que certains traits phénotypiques et caractéristiques physiques: couleur foncée, cheveux crépus, nez aplati, lèvres épaisses, situent au dernier degré de l'échelle chromatique réunionnaise. Ce Réunionnais n'est pas, toutefois, à maintenir en dehors des phénomènes de métissages, attendu qu'il n'y a pas eu de ghettos "cafres" dans l'île. L'appellation, qui s'autorise des traits différentiels ci-dessus, comme déterminants d'une altérité ethnique négative, émane d'une pensée coloniale raciste dont le discours de la supériorité raciale, blanche, a été enregistré et intériorisé. Et le champ sémantique des races, blanche, et non blanches, persiste, à comporter dans sa structuration des mises au ban et des rejets. Nous aurons, du reste, à revenir de façon précise sur l'aspect socio-linguistique, vu que nous serons amenée à appréhender la vision du Noir et du Métis, qui émane du système réunionnais, pour la mettre en rapport avec celles qui sont livrées par le regard extérieur des documents et par les productions littéraires. Et Créoles Créole (kréol). Individu né à la Réunion (quelle que soit la couleur de sa peau; le terme s'est même appliqué à des animaux:
"cheval créole" !).
41

Dans la reconstitution de l'histoire du terme par R. Arveillcr, il est démontré que le mot est attesté, pour la première fois en - 32-

français, à la fin du XVI' siècle, dans la traduction de l'Historia natural y moral d'Acosta où le mot espagnol "crioIlos" vraisemblablement emprunté au portugais "criouIIo" est cité. La francisation de la terminaison n'intervient que vers la fin du XVIII' siècle; "criole" et "crioIIe" sont alors fréquents. A la même époque "crioIIo" emprunté par voie orale par les colons français des Antilles devient "créole" et supplante le terme premier "crioIIe" utilisé dans les textes imprimés des Antilles, et de l'océan Indien, au cours des premières décennies du XVIII' siècle.42
Acceptions diverses

Si l'on se tourne vers les dictionnaires anciens, le terme "créole" se définit ainsi en 1690,par Furetière:
"Crioles : c'est le nom que les Espagnols sont nez aux Indes." donnent à leurs enfants qui

Dans le dictionnaire de Trévoux on ne trouve plus que la forme "créole".43Mais le mot semble avoir rapidement servi à désigner soit des Métis (réputés ou non Blancs, comme à Bourbon où le métissage fut important dès les premières années de la colonisation), soit des Noirs (puisqu'il devenait nécessaire de distinguer
des esclaves immigrés, les Noirs nés dans le pays).
44

Le qualificatif "créole", dès 1725, remplacera la mention "de Mascarin". On qualifiera de "créole" un bœuf, ou un cheval, né dans l'île, pour les opposer aux bêtes d'importation. De même, l'adjectif servira à qualifier un produit local considéré comme spécifique.4s Dans un ouvrage documentaire Les îles sœurs ou le Paradis retrouvé, écrit par Marius Leblond, il est rappelé que:
"Au début créole signifie exclusivement Le lllanc né aux Colonies de souche européenne, une aristocratie que ce mot distingue des sangmêlé. A partir de 1871 et du suffrage universel, ceux qui descendent d'esclaves ou d'anciens immigrés, se battant la poitrine, se proclament créoles de couleur." 46

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Le sens retenu ici, et qui conforte la tendance albocentriste des Leblond, est celui qu'ont retenu bon nombre de dictionnaires français:
Créole (kré-o-l'), s. m. et f. Homme blanc, femme blanche originaire des colonies. (Littré; t. 2 ; 1968 Gallimard et Hachette)

Le Petit Larousse en couleur, (édition de 1972) propose ces deux entrées:
Créole (Kreol), adj. et n. Personne de race blanche née dans les plus anciennes colonies européennes. Créole N.m. Langue parlée par les noirs de l'Amérique et des îlcs de l'océan Indien et qui est formée de français, d'espagnol ou d'anglais ct de mots indigènes.

Les sens que les français régionaux assignent au terme "créole" ne sont pas pris en compte par les dictionnaires. Il signifie en français des Antilles: "Blanc" ; en français mauricien ou seychellois : "Métis ou Noir africain" ; en français réunionnais: "Blanc, Métis ou Noir". Retenons que le qualificatif créole, dans la première moitié du XVIIe siècle, s'est appliqué aux Antilles comme aux Mascareignes, aussi bien à des Blancs qu'à des Noirs. Puis à partir de cette indifférenciation ethnique, des sens différents sont apparus selon les lieux et les sociétés. Seul le créole réunionnais semble avoir conservé le sens ancien puisque "créole" désigne les Blancs, les Noirs ou les Métis nés dans l'île.47Selon l'étude de R. Chaudenson, "Le Noir et le Blanc dans les parlers créoles" parue dans la Revue de Linguistique Romane (1974), "Créole" est le seul lexème à pouvoir, dans l'une de ses acceptions, désigner le Noir ou le Métis né dans l'île. Mais il désigne aussi le Blanc natif de l'île. Retenons toutefois que s'il existe un ensemble "créole" propre à englober le Noir, le Blanc et le Métis réunionnais, une barrière de mépris et racisme tend à en exclure l'Indien. Certains aphorismes, qui énoncent avec racisme et mépris les défauts que l'imagination populaire réunionnaise attribue à l'Indien, laissent entendre son exclusion de l'ensemble "créole". Dans la classification proposée par R. Chaudenson, il s'insère dans le groupe des "non- Blancs". Le terme malbar, par lequel il est souvent désigné de façon péjorative, tend - 34-

aujourd'hui à être remplacé par celui de tamoul. Christian Barat, qui voit dans l'affirmation actuelle de l'identité tamoul: une affaire de choix "culturel", familial et individuel, et nullement une situation biologique "raciale", note, en outre, que le qualificatif malbar n'a pas théoriquement de connotation péjorative, mais que, cependant, employé dans certains contextes il peut prendre une nuance de plaisanterie. Les autres composants du groupe des "non Blancs" sont les Musulmans, dits zarab. Les individus dont le phénotype est négroïde sont appelés kaf ("cafre" ; fém. kafrin"cafrine") ; "kréol" qui désigne un Blanc ou un Noir né dans l'île, n'a pas une extension englobante. Le mot ne peut servir à désigner un Indien ou un Chinois qui sont qualifiés de kontnasyon. Et R. Chaudenson note que:
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"On peut même dire qu'en réunionnais il n'y a pas de terme permettant de dénoter purement et simplement le métis. "Créole" ne peut être admis comme tel puisque, comme nous l'avons vu, il peut à la Réunion désigner un Blanc".49

Voilà qui justifie le choix du terme "Non Blancs" dans l'énoncé du titre de notre travail. Nous avons préféré regrouper sous l'appellation élargie de "Non Blancs" les Noirs, Cafres et Créoles, réunionnais. Ces trois termes, dans le système linguistique réunionnais, servent à désigner le Noir ou le Métis. Ils tendent à classifier à partir de la race et de la couleur, et restent, en quelque sorte, liés aux évaluations de l'ancien discours colonial sur l'esclave. Le terme "Non Blanc" nous a paru plus englobant, et moins marqué par l'ethnocentrisme colonial. Plus conforme à la réalité de l'île, il est susceptible de désigner l'esclave, quel qu'il soit, ou le Métis plus ou moins concerné par le phénomène biologique de métissage.
Quelle Afrique?

Reste à lever les ambiguïtés concernant "l'Afrique" de l'esclavage. Il ne s'agit pas plus de l'Afrique au passé glorieux, que Cheikh Anta Diop entend faire remonter à l'Egypte des pharaons, que de celle sur laquelle s'est centrée la Négritude de Léopold Sédar Senghor. A l'échelle réunionnaise, elle sc rétrécit -35-