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Nord-Katanga 1960-1964

De
224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 427
EAN13 : 9782296264144
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Collection" Zaïre

-

Histoire & Société"

dirigée par Benoît V erhaegen

COLLECTION

«ZAIRE

-

HISTOIRE

& SOCIÉTÉ»

Le ZAIRE est l'un des pays les plus importants d'Afrique par sa population, son immensité, ses richesses, sa position stratégique. Pourtant il est mal connu et notamment en France, malgré qu'il soit le plus grands pays francophone du continent. 10 ans après l'Indépendance, les premiers universitaires zaïrois publiaient dans nombre de revues et collections des études de haut niveau consacrées à leur pays et dont l'écho était important dans le monde. Aujourd'hui, bien que comptant quelque 40000 diplômés du Supérieur et 60000 étudiants, le ZAIRE a une production scientifique dérisoire. La COLLECTION «ZAIRE - HISTOIRE & socIÉTÉ» contribue à pallier ces manques dont souffre le pays autant que la communauté internationale. Elle accueille les écrits d'auteurs zaïrois et étrangers concernant l'Histoire, l'Economie, la Société d'hier et d'aujourd'hui. Le but recherché est de fournir des textes de référence à un large public afin de susciter une réflexion étayée sur le passé et le devenir du Zaïre, et permettre aussi à la communauté scientifique zaïroise de s'exprimer. Directeur de colléction:
Co~eil scientifique:

BENOIT VERHAEGEN, ex-Doyen la Faculté des Sciences sociales l'Université de Kisangani.
LAURENT MONNIER, professeur

de de
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l'Institut Universitaire des Etudes du Développement (IUED), Genève. OMASOMBO TSHONDA, professeur à l'Université de Kinshasa. TSHUND' OLELA EPANYA SHAMOLOLO, professeur d'Histoire à l'Université de Lubumbashi.

Dans la même collection

- A. GBABENDU & E. EFOLO: Volonté de changement au Zaïre, préface de B. Jewsiewicki, 2 vol. de 224 p. - A. MAUREL: Le Congo de la colonisation belge à l'indépendance, réédition Maspero 1962 (M. Merlier), préface de J-Ph Peemans, 352 p: - A. RYCKMANS & C. MWELANZAMBI BAKWA: Droit coutumier africain - Proverbes judiciaires Kongo (Zaïre), préface de L-V Thomas, liminaire de J. Vanderlinden; co-édition Aequatorius/ L'Harmattan, 400 p. - B. VERHAEGEN: Femmes zaïroises de KisanganiCombats pour la survie; préfacé par J-L. Vellut, 294 p. - Fr. V. DIGEKISA PILUKA: Le massacre de Lubumbashi - Dossier d'un témoin-accusé; préfacé par Jean Ziegler, 288p.

Kabuya Lumuna Sando

Nord-Katanga 1960-64 De la sécession à la guerre civile
Le meurtre des chefs

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'auteur
Célestin KABUY A LUMUNA SANDO, né le 13 octobre 1948, est originaire de Kabongo au Katanga. Il fut, en 1971, l'un des dirigeants étudiants de Lovanium, condamné alors à deux ans de prison. 11a longtemps vécu en Belgique où il a obtenu un doctorat de sociologie politique à l'université de Louvain-la-Neuve. Romancier, poète, essayiste et éditeur, professeur à l'université de Kinshasa et coordonnateur du Programme d'ajustement des secteurs sociaux (P.A.S.S.) de la Banque mondiale pour leZaïre.
Du même auteur : Nationalisme? Tribalisme? - la question tribale au Congo (Zaïre). Africa, 1978. Zaïre: misère de l'opposition et faillite de l'Etat. Africa, 1980. Pour une République socialiste et fédérale au Congo (Zaïre). 1981. Lovaniwn - La Kasala du 4 juin - récit. Africa, 1982. Texte et poésies du film de Ch. Mesnil, H. Galle et Y. Thanassekos: Du Zaïre au Congo (1982). Idéologies zaïroises et tribalisme. Cabay, Louvain-la-Neuve, 1985. Doctrines et mouvements politiques en Afrique, SECCO, Kinshasa, 1992.

Cet ouvrage est la version revue et augmentée d'un texte paru dans les Cahiers du CEDAF (n06, décembre 1989) sous le titre:
Zaïre 1960-1964 La Tourmente katangaise. @ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1263-7

Afeu Mulongo Misha Kabange, qui m la encouragé à entreprendre ce travail

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reprise de Zaïre, n0224, avril 1988).

(Source: L. de Saint-Moulin

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Avant-Propos 1960-1990 : l'Histoire bégaye-t-elle ?
Ce livre était déjà rédigé quand, au Zaïre, la marche de la perestroïka a démarré. Dans un climat international agité encore par la capture et l'exécution de M. et Mme Ceaucescu en Roumanie,l avec une opinion internationale "étonnée" par l'ouverture politique de Kérékou au Bénin, le président Mobutu a innové en organisant les Consultations Populaires. Pendant trois mois, et toujours dans le cadre du Pmti-Etat, il a parcouru les régions du pays pour entendre des revendications et critiques transcrites dans les fameux mémoranda populaires. Des vérités cinglantes sont alors sorties, à travers un véritable réveil d'une société civile longtemps figée dans un apolitisme de fait. Ceux qui en attendaient une démonstration de popularité pour le président Mobutu déchantèrent. Pour les observateurs attentifs, quand le 24 avril 1990, le président Mobutu annonça les mesures d'ouverture en tirant les enseignements des 6000 mémoranda présentés, ce fut déjà une rebuffade. La perestroïka zaïroise a mal démarré, parce que Mobutu ne croyait pas vraiment à la portée et à l'importance du mouvement qui jugeait ainsi sévèrement les 25 années de son régime. Plutôt que de suivre le courant, quitte à maîtriser la galère plus loin, il a réagi en vieux monarque en imposant des garde-fous aussi fragiles qu'inefficaces (multipartisme à trois, interdiction d'étiquettes religieuses pour les pmtis, élection afin de choisir les trois partis politiques de la 3ème République, non-mise au pilori du Chef de l'Etat, etc.). Très vite, il a montré que l'initiative pllse était davantage, de sa palt, un stratagème pour étouffer le vent de l'ouverture qu'un
1. Nicolaï Ceaucescu et Elena son épouse ont été fusillés après un jugement sommaire (et secret), fin décembre 1989. La cassette-vidéo de leurs dernières heures a été aussitôt fournie aux médias étrangers... 7

objectif sur lequel il nourrissait une quelconque conviction. Plutôt que d'être son oeuvre propre - ce qui lui aurait peutêtre apporté la satisfaction unique d'enterrer 25 années de dictature et de présider lui-même une ère démocratique -, la perestroïka zaïroise semblait, dès le départ, appelée à se faire sans lui, ou à ne pas être. Dans un autre cadre, nous aurons sans doute à revenir sur l'analyse de ces moments passionnants où l'on a vu, en 18 mois au moins, un chef de l'Etat perdre l'initiative, puis la décision, en laissant le pays sombrer dans une faillite aux conséquences incalculables. Mais ce qui est frappant et que nous ne pouvons pas ne pas relever après cette étude sur Les Colères du NordKatanga qui ont enflammé le Congo de 1960 à 1964, c'est l'analogie des deux périodes. En effet, la période allant de 1956 à 1960 ressemble curieusement à celle ouvette en janvier 1990. En 1956, un Belge, le Professeur Van Bilsen lançait à la figure du pouvoir colonial un mot magique: l'indépendance du Congo. Il se montrait alors très progressiste. Pourtant, il se trompa sur la vitesse de l'Histoire. Van Bilsen voyait alors cette indépendance au bout de 30 années! Il sous-estima lui-même l'effet catalyseur du concept qu'il venait d'introduire dans la pratique politique du Congo-Belge! Manifestement ce délai de 30 ans minimisait les demandes de l'ABAKO, qui était officiellement un mouvement culturel certes, mais qui portait des revendications politiques et qui répliqua à Van Bilsen qu'il fallait l'indépendance immédiate. Ce délai minimisait aussi la grogne, ambiguë sans doute, mais persistante, des classes montantes et des associations comme l'Association du Personnel Indigène du Congo (APIC) (Lumumba en fut le président à Kisangani), dont Ie courant allait vite s'exprimer dans le Manifeste de Conscience africaine.2
2. "Conscience africaine" fut l'intitulé d'un groupe de Catholiques congolais "évolués", résidant à Léopoldville, et dont l'animateur principal était Joseph IIéo. Soutenu par l'abbé Joseph Malula, un "Manifeste" fut publié en juillet 1956 soulignant les "souhaits" politiques du groupe quant à l'avenir du Congo. Un mois plus tard, l'Abako de Joseph Kasa Vubu publiait elle aussi son "manifeste" 8

Comme Mobutu en 1990, le pouvoir colonial belge voulut minimiser à la fois le réveil d'une société pétrifiée dans l'apolitisme colonial et le contexte international: la défaite française de Dien Bien PhO face aux Vietnamiens en 1953, l'insurrection algérienne en 1954, la Conférence de Bandoeng et le réveil des Non-alignés en 1955, l'indépendance du Ghana, la guérilla de Bourguiba en Tunisie en 1956, et puis, plus proche alors, le discours de De Gaulle en 1958, etc. Comme toutes les dictatures, le pouvoir pensa que cela n'arrivait qu'aux autres. La "Communauté Belgo-Congolaise" de Léo Pétillon en 1955 sonne un peu comme les trois partis de Mobutu où devaient figurer le MPR, son petit frère et un autre... Le discours du Roi Baudouin prononcé le 13 janvier 1959, parlant "d'indépendance", peut ressembler à celui du 24 avril 1990 pour Mobutu. Caractéristique commune: le pouvoir ne se remet pas encore en cause et cherche à s'accommoder des nouvelles exigences, demeurant convaincu qu'il n'est pas contesté en tant que centre de décision et de gestion de l'Etat. Dans les deux cas, le mouvement de contestation a fini par se préciser: il s'agissait non pas de cohabiter dans un climat de "fraternité", mais plutôt d'un véritable «Ote-toi de mon soleil! ». Les Belges finirent par comprendre que de nouveaux acteurs prétendaient à la direction du Congo, et qu'il fallait vite légitimer leur pouvoir. On pensa aux élections... où du reste on essaya en vain de favoriser un parti manipulé (le PNP, Parti National du Progrès) de Delvaux AlbeIt, les chefs coutumiers et tous les esprits conservateurs de l'époque. Mais là aussi, le débat de fond - celui de savoir si la légitimité des acteurs est à valider avant l'indépendance ou après l'indépendance, avant ou après la "Table ronde" - évoque le débat fOlt animé se déroulant entre janvier et avril 1991, sur la primauté de la Conférence nationale, et celui sur sa souveraineté, en dehors de toute élection. Dans les deux cas, ces assises - "Table ronde" en 1960, "Conférence nationale" en 1990 - représentent le momentcharnière où la question se pose (au profit d'une bourgeoisie élitiste ou d'une "classe politique" de convertis) de savoir qui représente la Nation.
revendiquant l'indépendance pour la colonie belge.

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Pratiquement tous les leaders congolais qui ont participé à la Table ronde de 1960 étaient des élus, légitimés d'une façon ou d'une autre soit par leurs associations, soit par leurs partis politiques, soit par leur électorat dans le cas des bourgmestres et échevins. Il faut relever encore que les décisions de cette Table ronde avaient été entérinées par le Parlement belge et que la Table ronde n'était pas souveraine. Enfin, une différence fondamentale dans les fonctions attendues des deux assises en 1960 et en 1990: la Conférence nationale apparaît comme une stratégie pacifique de rupture. Il ne s'agit pas de composer, il s'agit plutôt d'amener le Gouvernement d'aujourd'hui à partir sans casse; mais plus encore, la Conférence nationale apparaît comme le cadre d'un procès politique à travers ce qu'on a appelé "le déballage" selon le modèle brazzavillois du genre. 3 En 1990, la conférence nationale s'est voulue souveraine. Et, dans le fond, la question était celle - politique - des garanties maximales de cette Conférence nationale pour assurer que ses décisions seraient immédiatement exécutoires et opposables à tous! En 1960, les Belges n'ont pas assuré de telles garanties. En fait, ils en ont profité pour truquer l'indépendance et notamment changer in extremis les statuts de l'UMHI<',du CSK, 4 etc. Mais au-delà de ces analogies, ce qui frappe encore c'est la configuration de la scène politique intérieure. On assiste pratiquement au réveil, sinon des vieux combats idéologiques ou institutionnels de 1960, en tous cas de leurs partis sinon de leurs ténors (Ileo, Kamitatu, Tshisekedi, Lihau, Mungul Diaka, Bula Mandungu, Gbenye, A. Gizenga étaient déjà là en 1960 et sur la même scène que Mobutu I). Et les différents acteurs se repositionnent selon les mêmes
3. La Conférence nationale congolaise s'est tenue. à Brazzaville plusieurs mois (mars-juin 1991) et a été amplement diffusée par les médias radio-télévisés zaïrois, d'autant qu'elle a révélé la plupart des grands crimes de sang et des malversations, comlptions, concussions etc. marquant le régime de Sassou Nguesso. 4. L'Union minière du Haut-Katffilga et le Comité spécial du Katanga étaient de grffildes entreprises ré,gionales.
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frontières: les fédéralistes et les unitaristes, les tenants de la centralisation contre ceux de la décentralisation, etc. Le courant nationaliste, défini par rapport aux ingérences étrangères, est de nouveau présent, comme en 1960, face aux "PNP", tandis que les inévitables connotations régionales et références au nationalisme tribal des uns et des autres réapparaissent, comme pour rappeler qu'il faut toujours se méfier d'un Zaïrois qui se dit anti-tribaliste ! Du Katanga au Shaba Le Katanga n'a pas échappé à ce réveil des consciences et des acteurs des années 1960. Et pourquoi du reste, devrionsnous considérer les combats d'alors comme achevés ou comme n'ayant eu aucun ancrage solide? Il est donc important de resituer la scène et les acteurs, au moins pour éviter les égarements du passé. Shaba veut dire: cuivre. Katanga est le nom des souverains qui régnaient sur une partie de la région cuprifère avant l'arrivée des Belges. Quand, vraisemblablement, le premier Européen Reichard? - de l'expédition allemande "Afrikanische Gesellschatft in Deutschland", pénétra les contrées du HautLufira et y découvrit l'existence des mines de Luishia, en 1884, le Chef katanga, comme ses voisins Panda et Kazembe, avait déjà été évincé par l'envahisseur Yeke M'Siri qui se proclama Roi du Garengaze au cours de la deuxième moitié du 19ème siècle. Dans une étude sur les mangeurs de cuivre, publiée en 1926, Mgr de Hemptinne a décrit les procédés de fabrication des lingots et des croisettes, différents selon trois zones d'exploitation recensées, à savoir: la zone Est dominée par les Bayeke, la zone Centre dominée par les Basanga, et la zone Ouest dominée par les Baluba.5 Il s'agit de l'époque où le cuivre était de rentabilité et d'utilité locales. Dès l'organisation de l'Etat indépendant du Congo, le
5. J. Cornet: le Katanga avant les Belges et l'expédition BiaFrancqui-Cornet. Ed. L. Cuypers, 1946. 3ème édition revue et augmentée. 11

Katanga actuel faisait partie d'un territoire plus large qui comprenait: Haut-Lualaba, Haut-Lomami, Maniema, Urua et Katanga. Retenons que l'Urua correspond avec le Buluba dans le Nord et Nord-est. Pour comprendre la sociologie politique du Shaba, il faut revenir à l'histoire économique de cette région, à l'installation de l'Union minière du Haut-Katanga (1906), ancien nom de l'actuelle Gécamines Exploitation, à Elisabethville (Lubumbashi), à celle de la Géomines (aujourd'hui la moribonde Zaïre-Etain), à Manono. Mais, dans cette histoire, il faut s'arrêter à la géographie humaine, et à cette politique sociale, prônée par Mgr de Hemptinne6. L. Motoulle et d'autres sociologues, qui se résumait ainsi: « Il faut éviter que la maind'oeuvre de la puissante industrie minière soit totalement autochtone. Cela comporte des risques énormes d'ériger, avec le

temps, un bastion important des luttes ouvrières. » On sait que
celles-ci hantaient et ont hanté l'Europe depuis 1905 et 1917 et ce, jusqu'à la récente perestroïka russe. Kolwezi, Kambove, Likasi, Lubumbashi, Kipushi, Shinkolobwe, etc. furent donc peuplées d'immigrés venant de différents coins du Congo d'alors. Aucune sédentarisation ne fut encouragée. Il venaient pour travailler puis ils retournaient chez eux, avec femme, enfants et. bagages. En termes de flux migratoires, les données statistiques établies en 19847 indiquaient que seuls Kinshasa et le Shaba étaient vraiment des régions à forte migration positive: c'est-à-dire où l'on émigre pour s'installer! Lors de la grande exécution de la politique de peuplement ouvrier du Sud-Katanga, la densité démographique était estimée des plus faibles (moins de 4 habitants au km2). Et la dignité des "mangeurs de cuivre" et autres seigneurs de ces plaines rouges les poussa à un repli hautain loin des grues, des draisines et des bennes qui hantaient cette nouvelle forme d'esclavage: "le travail salarié chez l'homme blanc !". Pourtant, cet "esclavage" s'accompagnait de nouvelles formes de pouvoir politique et
6. Mgr. J. F. de HemptiIme : Les Mangeurs de cuivre in Revue Congo Tome I, Mars 1966 pp.371-403. 7. Zaïre, un aperçu démographique. Publication de l'INS-UNDTCD projets ZAI/83/019 - ZAI/88/903.

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social: l'argent et l'instruction.

L'essentiel des colères du Katanga tient à ce que, dominés socialement dans les grands centres urbains du nouveau pays, les gens du Nord et du Sud-Katanga ont voulu s'unir pour récupérer leur prédominance. Mais ils ont fini par se déchirer et s'épuiser eux-mêmes! En effet, quand en 1957, à la suite des élections communales qui révélèrent la prédominance de l'élite immigrée à Elisabethville et à Jadotville (Likasi), Kishiba Alexis lança dans un journal le célèbre « Katangais où es-tu? », ce cri de colère toucha dans leur âme tous les Katangais. On créa la Conakat (1957). Mais déjà, on avait oublié que ce Katanga mythique ne pouvait tenir que par le lien avec le grand empire luba qui, un moment, avait regroupé les Baluba au Nord, les Batabwa et Bahemba à l'Est, les Basanga au Sud, tout en créant un pacte d'amitié et de mariage avec le puissant empire Lunda au Sud et Sud-Ouest.8 Entre-temps, il est vrai, le Sud était passé sous la coupe de Msiri, vainqueur des Basanga et des Baluba. Les Balamba du Sud, comme les Tchokwe, etc. du Sud-Ouest ou les Bahemba, Bazela et Batabwa du Nord-Est, toutes les minorités avaient eu le temps de rejeter tous les impérialismes d'antan. Le Katanga n'avait pas qu'une colère à ruminer! Le Katanga pluriel existait encore! Depuis 1%0, le Katanga, par sa sécession proclamée dix jours après l'indépendance (11 juillet 1960), par l'assassinat tragique du premier ministre Patrice-Emery Lumumba, survenu à Elisabethville (le 17 janvier 1961), par la personnalité marquante de Tshombe Moïse, le Katanga donc n'a cessé de hanter le pouvoir central. Ce même pouvoir que les leaders katangais, forts des richesses minières qui font la fortune du pays, ont toujours cru leur revenir de droit, quand ils n'ont pas pensé tout simplement s'en séparer définitivement. Cette conviction était déjà celle des Belges: on ne peut pas régner sur le Zaïre sans s'assurer d'un bon contrôle sur le Katanga. En effet après avoir mis sur pied une solide
8. Luc de Heusch : Le Roi ivre, Gallimard 1972. Verhuelpen: Baluba et Balubaïsés, Editions de l'Avenir, Bruxelles, 1936. 13

Compagnie du Katanga (1891) chargée d'assurer les exploitations minières et qui devait apparaître comme un Etat dans l'Etat, les Belges avaient déjà dO aménager pour la riche province un statut spécial: un vice-gouverneur général du Congo administrait ce territoire, alors que les autres provinces étaient dirigées par un simple gouverneur. Dès janvier 1960, à la veille de la Conférence de la Table ronde qui devait organiser le calendrier politique et les institutions du Congo indépendant, cette ambition katangaise fut explicitement exprimée dans un article de ['Echo du Katanga (n08160 du 12janvier 1960) :
« Puisque le Katanga, économiquement, financièrement et politiquement (sans compter les autres domaines) est réellement l'élément vital de cet ensemble appelé aujourd'hui Congo Belge et qui sera demain (...) la Fédération du Congo, c'est le Katanga qui doit être le noeud de toute la discussion. Ou l'on comptera avec lui, ou on le forcera à aller son propre chemin, seul s'il le faut...» 9

Plus qu'une ambition, cette doctrine a définitivement jeté le froid entre Elisabethville et Léopoldville. Le t~xte cité précisait déjà:
« C'est autour du Katanga, et non plus de Léopoldville, que doit se constituer le Congo de demain... ! Il n'y pas un seul Katangais qui n'ait à un moment ou un autre caressé sans enthousiasme cette ambition. »

Même quand la Balubakat s'opposa à la Conakat de Tshombe pour - selon le mot de son secrétaire général, Rémy Mwamba - «['unité du Congo autant que ['autonomie provinciale interne», elle ne put que difficilement, et d'ailleurs à ses dépens, se moquer de cette doctrine... Jason Sendwe, président de la Balubakat n'a signé son alliance avec Patrice Lumumba que tard: le 15 juin 1960. Mais sans doute le leader Balubakat, principal héros de cet ouvrage, a-t-il souffert jusqu'au bout de n'avoir pu endosser une ambition profondément inscrite dans les structures et les mentalités katangaises.
9. Congo 1960, tome 1, CRISP, Bruxelles, p.232. 14

Jusqu'où l'unité idéalisée par Lumumba et l'autonomie provinciale recherchée par les Katangais étaient-elles incompatibles? Ce débat a fait l'objet de la fameuse préface de Jean-Paul Sartre au livre de J. Van Lierde : La Pensée politique de Lumumba.IO Nous n'allons pas l'épuiser ici. Mais on peut encore se poser la question de savoir si l'erreur n'a pas été de croire que l'Etat-Nation était un fait de progrès? Quand on sait que la centralisation des Etats est plus proche des modèles de monarchies et des "états premiers" d'organisations étatiques fondées sur le pouvoir de la force ou de la richesse, on est en droit de penser que les modèles fédérés sont les modèles de progrès, en ce sens qu'ils allient toujours la notion de tolérance, de respect de la différence et de la liberté de l'autre... En 1964, après avoir caressé successivement le rêve d'être premier ministre du Congo (et là, Lumumba était trop fort pour lui), le rêve de séparer le Katanga du Congo pour l'intégrer dans la Fédération rhodésienne de Sir Roy Wellensky, puis le rêve d'être seul maître du Katanga (rêve incarné dans la sécession de 1960 à 1963), Moïse Tshombe revint au Congo pour renouer avec son premier rêve: être premier ministre du Congo, en attendant d'en être le président. Les Katangais derrière lui semblèrent réconciliés avec eux-mêmes. Il n'y avait pas volte-face, ni paradoxe, ni trahison du nationalisme katangais car l'ambition de Tshombe était celle de toute une province: à la primauté des richesses économiques devait correspondre le contrôle du pouvoir politique. Simplement son parti politique, la Conakat (Confédération des Associations tribales du Katanga) devint Conaco (Convention nationale congolaise créée en 1965) quoique la doctrine demeurât le fédéralisme et une large autonomie provinciale. Et si donc, en ce mois de juin 1964, les leaders de Léopoldville semblèrent accepter le règne du puissant katangais, les dissensions fondamentales demeuraient les mêmes qu'en 1960 ! En effet, - et c'est le drame que nous tentons de dégager dans cet ouvrage - le Katanga était tout sauf sociologiquement homogène! Et les peuples du Katanga se sont empoignés! Au10. La Pensée politique de Patrice Lumumba, textes et documents recueillis et présentés par Jean Van Lierde ; préface de Jean-Paul Sartre, Présence Africaine, Paris 1963. 15

delà donc de l'ambition commune, de l'homogénéité doctrinale face à Léopoldville, qui a fait identifier Tshombe et ses partisans comme étant les "vrais" Katangais, il y avait des divisions. On ne peut pas bien interpréter la sociologie politique du Katanga si, au-delà du clivage Nord-Sud, on ne garde pas à l'esprit le clivage idéologique qui a divisé cette province: la Balubakat, unitariste lumumbiste, régnait au Nord, mais était suivie par l'Atcar et les Tchokwe du Sud-Ouest katangais. Les Bahemba et Batabwa du Nord-Est étaient alliés dans la sécession aux Lunda, Basanga, Balamba et Babemba du Sud et Sud-Est! Il est bon d'essayer de comprendre ce phénomène, d'autant que depuis lors, nous semble-t-il, l'échiquier katangais semble fonctionner politiquement et idéologiquement selon les mêmes clivages. Dès son accession au pouvoir en 1%5, Mobutu comprit l'enjeu katangais, lui qui avait déjà oeuvré personnellement pour ramener Tshombe de son exil madrilène et le placer au poste de premier ministre. Déjà en 1967, les gendarmes de Tchimpola et les mercenaires qui avaient servi la sécession le hantèrent. Usant du bâton et de la carotte, il élimina Tchimpola, poursuivit Tshombe à l'extérieur (mOlt à Alger en 1%8), puis il mit un Katangais,Bulundwe Edouard, au poste de ministre de l'Intérieur, soit pour l'époque, au poste de n02 du régime... Ensuite, la plupart des Katangais dont il s'entoura (Munongo, Bulundwe, Nguz a Karl I Bond, Mwando Simba, Nyembo Shabani, Lunda Bululu, etc.) relevaient de l'obédience tshombiste. Sans doute parce que Mobutu avait compris que cette obédience incarnait le mieux le Kantanga et ses menaces contre Léopoldville et qu'il s'agissait avant tout d'amadouer ce courant. Ce faisant, il renforça, pendant plus de 25 ans, les frustrations et les colères du Nord-Katanga! 1990, 24 avril, le maréchal Mobutu a annoncé, après trois mois de consultations populaires la fin du régime du Parti-Etat, et l'avènement du multipartisme. Trois semaines plus tard, tandis que le démarrage démocratique se faisait avec des ratés et des balbutiements déroutants, dans la nuit du Il au 12 mai 1990, des massacres furent perpétrés sur le campus de Lubumbashi où les étudiants, peu convaincus du calendrier des changements annoncés le 3 mai 1990, et inquiets du sort réservé à leurs camarades traqués à l'université de Kinshasa, 16

avaient exprimé leur mécontentement en traquant à leur tour les Ngbandi du campus (Ie président lvlobutu est de nationalité tribale Ngbandi). Le drame de Lubumbashi, par son aspect tri baliste, par les grèves qui s'en suivirent dans les milieux ouvriers de la Gécamines, à pattiI' du 17 mai, par la grève des écoles primaires et secondaires, marqua la déchirure entre le pouvoir central et la province minière. Le premier parti politique à naître au Shaba, autour de Kyungu, Mulongo Freddy, Dr. Muteta, etc. au lendemain du 24 avril s'est appelé FENADEC (Fédération nationale des Démocrates chrétiens) : fédéraliste dans l'âme, il ne tarda pas à fusionner avec les Républicains indépendants de Jean Nguz Karl I Bond pour engendrer l'UFERI (Union des Fédéralistes et des Républicains indépendants). Deux ténors se démarquèrent à la tête du nouveau parti: Kyungu wa Kumwanza, Muluba originaire du Nord-Katanga et Nguz Karl I Bond, Lunda originaire du Sud-Katanga. Un rappel? Un programme? Dirigée dès sa création par le Docteur Muteta, la Fenadec catalysa les sentiments katangais les plus durs en regroupant les Katangais nostalgiques à la fois des mouvances sécessionnistes (APEKO) et des mouvances nationalistes (Baluba kat): un sentiment de remords historique permettant à ces derniers de renouer avec leurs frères du Sud sans plus devoir commettre "l'erreur" de 1960 quand Jason Sendwe, à la tête de l'importante Balubakat, refusa de suivre la voie de la sécession... et permit ainsi aux hommes de Léopoldville de parler seulement de
"séceSsion du Sud-Katanga".

Fédéralisme et nationalismes Trente ans après, l'échiquier zaïrois est encore confronté à ses équations premières: d'abord l'équilibre interne et ses exigences régionales qui en appellent au fédéralisme ou à la décentralisation; ensuite la légitimité des leaders par rapport à une société civile où les bases sociales se partagent encore entre références professionnelles, références confessionnelles, références régionales et davantage encore les différents nationalismes tribaux. Une donnée majeure est tombée: le partage d'influence entre partisans de l'Est et partisans de l'Occident. Dans le cas du Shaba, il semble intéressant d'observer
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l'échiquier politique à travers l'évolution des trois grandes tensions qui déchirèrent la province, à savoir: - le Katanga face à Léopoldville et ses représentants; - les Katangais d'origine contre les immigrés kasaïens ; -la Balubakat, alliée aux Tchokwe, contre la Conakat. En décrivant "Les Colères du Nord-Katanga", nous visons au moins trois buts: a) D'abord rappeler que les déterminants des mouvements sociaux ou des comportements politiques dans un pays aussi grand que le Zaïre ne relèvent pas toujours des données "macropolitiques" ni des grands équilibres mondiaux. Même si - dans le processus de gestion de l'évènement - ces mouvements peuvent apparaître comme des instruments de stratégie mondiale ou de "géopolitique". b) Ensuite, dans le cas précis de l'histoire politique du Katanga, il était intéressant d'analyser le comportement d'un acteur historique - le peuple luba du Katanga - dont l'importance sociologique est grande au Katanga (3/5ème), dont l'histoire passée est significative de l'organisation politique des empires africains, dont la culture propre a été prise - de façon érronée - par Tempels comme fondement de la philosophie bantoue, et dont le rôle face à la sécession katangaise a été déterminant: acquis aux thèses nationalistes de Lumumba, ceux qu'on avait pris l'habitude de décrire comme" les rebelles du Nord" ont mis leur nationalisme tribal au service de l'unité nationale en combattant la sécession de Tshombe. Les Balubakat sont sortis de cette aventure meUl1ris et "blessés". Il est intéressant de voir le fondement de ce nationalisme jacobin, presque masochiste dans son aspect "anti-katangais", et les aberrations qui ont pu s'ensuivre. c) Enfin, il s'agit, sans trop croire en une répétition mécanique de l'Histoire, de prévenir - trente ans après - des erreurs du passé qui ont toutes les chances de se reproduire devant des équations qui sont restées presque identiques... et notamment la tension persistante entre Katangais d'origine et "Immigrés". L'élite luba décapitée
Sans chercher à reprendre toute l'Histoire, nous avons choisi

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de la restituer à travers trois évènements qui sont trois tragédies: les assassinats politiques de trois personnalités localement éminentes. Cela nous donne l'avantage d'entrer dans le vif de l'analyse autour de faits précis. Cela nous permet aussi, par la voie des interviews et autres enquêtes, de tenter une reconstitution de ces faits historiques apparemment isolés mais combien révélateurs des motivations et des enjeux des acteurs locaux, souvent mal dissimulés par quelques gros plans de scènes qui ont marqué ces "années de braise" ! Pourquoi ou comment les Baluba sont-ils parvenus à un tel niveau d'engagement politique qu'ils tuèrent leurs représentants, sans révolution, et dans le seul souci apparent d'une conformité idéologique? Kabongo d'abord, puis Yangala à Manono, et, plus tard, Sendwe lui-même? Que s'est-il passé au juste? Ces assassinats répondaient-ils à une simple tradition? Ou bien peut-on y voir une convergence de deux mouvements: celui de l'indépendance contre les Belges et celui de la révolution contre les anciennes formes de pouvoir local? Mais, au-delà des divergences politiques réprimées, il convient de relever l'aberration de militants Balubakat qui s'attaquèrent à tous ceux qui étaient instruits ou riches, et qui représentaient donc une cel1aine élite pour l'époque. Sans analyser la psychologie sociale des peuples "en délire", nous garderons à l'esprit la question de savoir pourquoi et comment de telles colères ont été possibles? Et puis qu'est-ce que les Baluba ont gagné à éliminer, plus qu'ailleurs, leurs leaders? Une leçon majeure peut être, en tous cas, tirée: le fédéralisme si cher aux Katangais ne peut se faire que dans l'unité bien comprise au sein des Katangais eux-mêmes. Mais comment acquéIir l'unité dans un Katanga où les déséquilibres sociologiques sont tels que les Baluba apparaissent à leurs frères du Sud, les Lunda, comme de dangereux "impérialistes" ? Il importe de resituer les faits et les acteurs pour comprendre et savoir d'abord qui a tué qui et pourquoi. Très souvent dans l'Histoire, les causes directes d'un évènement - et les significations mêmes, parfois érigées en mythes. n'ont que peu à voir avec la simplicité des faits qui se sont enchaînés! Au-delà donc du simple évènement, nous essaierons de 19

saisir~ l'évolution de cette région qui englobe un peuple orgueilleux et fier quoique pauvre, dont la culture séculaire fut consacrée par deux grands empires.

SOlU'Ce:Zaüe, A.G.C.D., Bruxelles,

1985.

Les noms actuels Congo =Zaïre
Bas-Congo Bas-Zaïre Province Orientale Haut-Zaïre Katanga Shaba KwiJu Bandundu

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Sud-Kasal = Kasaï Oriental Albertville = Kalemie Bakwanga = Mbuji Mayi Banningville Bandundu Baudouinville Moba

Costermansville = Bukavu Elisabethville = Lubumbashi ladotville Likasi LéopoldviHe = Kinshasa Luluabourg = Kananga Ponthierville = Ubundu Kindu-Port Empain Kindu Port Francqui IIebo

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Paulis

Coquilhatville

= Mbandaka

=Isoro = Kisangani Thysville =Mbanza Ngungu
Stanleyville

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Prologue Le dernier voyage du Roi Kabongo (1980)
1980. Couché sur son lit d'hôpital, l'homme paraissait outrageusement amoindri. Sa tête était immense. Elle venait de subir une opération délicate: une tumeur bénigne au cerveau. Dans le visage épais, les lèvres déjà relâchées par une hémiplégie laissaient couler une salive qu'il était difficile de contenir. Je contemplais ce roi des tropiques, géant à la carrure de catcheur; j'essayais de deviner ses pensées, sa mémoire qui plongeait ses racines dans l'histoire la plus reculée de mon peuple. Je revécus, un instant, la visite effectuée avec lui au musée de Tervuren. Il s'était arrêté devant une pièce de bois où étaient gravés quelques signes qui ressemblaient à des dents de scie et à d'autres lignes géométriques. Son regard rempli de sollicitude et marqué de cette lassitude propre aux yeux qui n'ont vu défiler que défaites et déceptions, s'était appesanti sur la pièce. Puis, calmement, il m'avait regardé et, accompagnant sa parole d'un mouvement de l'index, il m'avait demandé: «Qu'est-ce que cette pièce fait ici ?» Je ne savais quoi répondre: « Vous la connaissez? » lui demandai-je à mon tour. « Il n'y a qu'un roi qui puisse lire ce qui est gravé dessus. On le lui apprend à son intronisation et il doit savoir tout expliquer... Ah, ces Blancs! » s'exclama-t-il en balançant sa tête dans un mouvement de protestation. Ma curiosité fut éveillée devant ce livre insolite, de préceptes ou d'Histoire. Mais le vieux monarque s'enferma vite dans son silence et ses rancoeurs... Peu avant, il m'avait montré un siège royal qui ressemblait à celui de son père, Kumwimba. Etait-ce le même, confisqué par les premiers colonisateurs? «Depuis lors, il n'y a plus de siège à Kabongo et le mien n'est

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pas encore fabriqué ».11Mon esprit de chercheur s'anima, se heurtant hélas à la réserve protocolaire que la coutume m'imposait devant l'auguste septuagénaire: je ne pouvais trop l'interroger... Tandis que je pensais à ce que je savais de cet homme terri ble, ainsi perdu dans ces prestigieuses cliniques universitaires de Louvain, le roi diminué ouvrit faiblement les yeux. Il scruta mon visage et je sentis comme un reproche dans ses yeux. J'avais insisté et pris sur moi la décision de lui faire subir cette opération qu'il redoutait. Je savais qu'il avait tellement peur de mourir chez "les Blancs", dont il visitait le pays pour la première fois! Il avait peur que l'argent qu'il avait sur lui - un chèque de 300 000 FB offelt par le président Mobutu - ne fût insuffisant pour les soins. Venus pour de simples troubles de tension, c'est à Bruxelles qu'on lui appIit qu'il était affligé d'une tumeur bénigne au cerveau. Devant la perspective des dépenses, il avait quitté les cliniques sans plus attendre! Il fallut alors insister auprès du service social, et compter sur la compétence et la bienveillance d'un professeur - dont mon épouse, improvisée médecin traitant du roi, fut l'une des étudiantes pour rassurer l'ancien percepteur des impôts et l'amener à accepter une intervention chirurgicale délicate certes, mais techniquement sans grand risque... Hélas, si l'opération s'effectua sans incident, les suites se compliquèrent tragiquement.. . Les yeux s'étaient ouverts. Il me tendit le bras droit et je compris vite que le gauche ne fonctionnait plus. Il balbutia quelques mots en \ciluba, que j'eus difficile à saisir. Je me penchai sur lui. Alors il me révéla son drame: l'infirmière blanche qui s'occupait de lui avait vécu chez nous au NordKatanga, où son mari avait été mercenaire au service de la sécession lcatangaise. Elle l'avait reconnu! Certes, comme me
11. Selon Verhulpcn in Baluba et Balubaïsés du Katanga, p. 180, les insignes des Balopwe (chefs) étaient: 1) les baguettes du feu sacré; 2) une chaise (kihona) ; 3) une lance de type spécial (kibango) ; 4) une cloche double en fer (lumembo) ; 5) un tambour (ngoma) ; 6) un coquillage (lyenga), porté sur la tête; 7) deux cymbales (mayundo) ; 8) une courge ( mboko). 22