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NORMES, SEXUALITE, REPRODUCTION

De
216 pages
Cet ouvrage, réunissant juristes, ethnologues, anthropologues, sociologues, psychanalystes, économistes, psychiatres, démographes et historiens, se propose d'entamer une première réflexion partant de cette interrogation : quel rapport y a-t-il entre le pouvoir de produire des normes (Loi et Etat) et l'ordre du vivant pour le sujet ?
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NORME, SEXUALITÉ, REPRODUCTION

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L'Harmattan, 19%

ISBN: 2-7384-4904-2

Sous la direction de Nadir MAROUF et Noureddine SAADI

NORME, SEXUALITÉ,

REPRODUCTION

Les cahiers du CEFRESS Université de Picardie Jules Verne
------------------------------------------Atelier « Fondements anthropologiques de la norme»

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Ouvrages déjà parus dans la même collection (sous la direction du même auteur) :

arabo-andalou - Identité-Communauté - Espaces maghrébins: la force du local? - Le travail en question

- Le chant

SOMMAIRE

Avant-propos, Nadir MAROUF. Ouverture, Nourredine SAADI.. Tenir les femmes en respect, Sylvia OSTROWETSKY. « Ce que nous apprend Tirésias », l'identité sexuelle en question, Patricia ATTIGUI. L'inceste, Alvaro ESCOBAR. Fiction et réalité des catégories d'enregistrement. A propos de la demande de changement d'état civil des transsexuels, Elisabeth ZUCKER-ROUVILLOIS... A propos de l'évolution des politiques de protection de l'enfance: vers un renouveau de surveiller et punir; vers l'omission de la clinique psychologique, Yves GERIN Féminité et masculinité: identités prescrites dans le droit algérien, Nourredine SAADI.. Economie de rente et circulation sexuelle, Ahmed HENNI. ...

7 .11 15 ...35 ..47

..53

83 89 97

5

Du désir et de l'alliance en Mauritanie. Nonne et évolutions contemporaines, Aline TAUZIN La crise du père au Maghreb, Gilbert GRANDGUILLAUME La figure du héros dans l'imaginaire et dans le champ politique de l'Algérie contemporaine, Nadir MAROUF Diabotisations, Françoise MICHEL-JONES Comptes rendus de lecture, Mahfoud GRANE

109 .129

.141 169 181

6

AVANT-PROPOS

L'inventaire critique des thèmes que l'Atelier «Fondements anthropologiques de la norme» se proposait d'aborder, au moment où la maquette du CEFRESS a été reformulée, voilà déjà deux ans, laissa présager un travail ardu d'identification. Il s'agissait, bien sûr, d'identifier les « matières» concernées, au sens où le catalogue des bibliothèques traite des matières. Une telle taxonomie n'était, en fait, pas une préoccupation en soi, si ce n'est que l'inventaire en question s'énonçait sous forme de paradigmes, ou pour le moins, de questions théoriques majeures en cours d'élaboration. La formule était commode, en tout cas moins aléatoire, car elle nous laissait le champ libre de prendre application dans n'importe quelle discipline, ou plutôt, dans n'importe quelle matière. La recension ne veut pas dire panoplie, dès lors que la diversité et la discontinuité de ces matières est articulée. Abraham Moles parlait « d'art permutationnel » pour expliciter la corrélation significative qu'il voulait voir entre une dominante modale, le La majeur dans l'Allemagne romantique, et l'écosystème sonore né des nuisances industrielles de la Rhür. Nous n'irons pas jusque là, mais le « diable» était tenté quand nous abordions le paradigme de la norme et de la marge, dans le « Chant arabo-andalou». Nous avons ainsi pu montrer que le présupposé épistémologique qui fonde les règles de dérogation et de transgression sont les mêmes, s'agissant de l'art compositionnel dans le domaine musical, de l'art de légiférer dans la production normative (jurisprudence verbalisée par la notion de hyallruses en fiqh/droit musulman), ou de l'art de dialectiser en termes de «centre-périphérie» la sociologie urbaine, ou celle du changement social (théorie du «maillon 7

faible », voire la dyade plus à la mode de ['ordre/entropie). Le choix des lieux disciplinaires importe peu, du moment que l'articulation est, sinon pensée, du moins posée. L'ouvrage sur « Identité-communauté» a continué dans la même voie, celle qui propose un mode d'ordonnancement du multiple, la multiplicité, dans ce cas, étant liée à la diversité des approches méthodologiques, des terrains historicogéographiques, voire des registres thématiques. L'inflation dont la rhétorique sur le travail a pu faire l'objet, nous a également inspiré la même voie d'articulation entre l'un et le multiple. La postérité jugera de l'utilité de ces travaux, et ce rappel n'aura de sens ici que pour éclairer le lecteur sur la continuité d'une démarche, par delà l'éclectisme apparent des thématiques abordées ici et là. La rencontre, combien féconde, sur «Norme, sexualité, reproduction », à la préparation de laquelle s'est attelé avec beaucoup de doigté Nourredine SAADI, renouvelle pour nous ce désir ardent d'ouverture aux champs disciplinaires les plus variés. Ainsi, psychanalystes, juristes, sémiologues, anthropologues, historiens et (bien évidemment) sociologues ont pu se retrouver l'espace d'une Journée d'Etudes pour débattre d'un sujet capital. Ce sujet est saisi à un triple niveau: - celui de la parentèle et du décalage qui, l'évolution des moeurs aidant, s'opère entre la grille des « appellations» et celle des « attitudes », pour reprendre l'expression de C. LéviStrauss. La nouveauté ici réside moins dans la polysémie des fonctions et des attitudes, que dans leur propension à bouger insidieusement, alors même que l'univers des représentations évolue très lentement; 8

- celui de la métaphore qu'inspirent les règles de filiation, et qui va servir de cadre conceptuel pour qualifier des objets et des faits dans l'ordre généalogique. Au delà de la métaphore, la question de sa fonction cathartique, et de sa capacité explicative, se pose ici: question non débattue certes, au plan épistémologique, mais restée ouverte et abordée de manière diverse et originale;
celui de l'expérience, c'est-à-dire de la « fréquentation» au sens de Merleau-Ponty: fréquentation professionnelle, celle de l'analyste, fréquentation existentielle, celle que nous livre l'homme de terrain, de part et d'autre de la Méditerranée. La différence de latitude géographique a pu montrer ainsi, à la fois des convergences au plan des problématiques, et des différences, notamment quant aux formes d'intrusion de la puissance publique dans l'espace privé de la famille. La métaphorisation demeure dans les deux cas, mais renvoie à des réalités différentes. * * Les contributions sont ordonnées par groupe disciplinaire mais de façon discrète. Ce qui s'opère au niveau de la parenté « réelle », plus proche de la psychanalyse et du droit, précède l'approche anthropologique ou de philosophie sociale, où prime la parenté symbolique. De même, les papiers se rapportant à l'expérience occidentale, et ceux traitant du Maghreb sont exposés séparément, sans que cela apparaisse, toutefois, comme une discontinuité dans la nature des réflexions. La différence avancée plus haut ne relève pas d'une anthropologie différentielle, qui insinuerait quelque détermination du culturel. 9 *

La prégnance de l'Etat dans le paysage familial, par exemple, ne signifie pas la même chose, dans un monde où la légitimité est régulée par le contrat social, et dans un autre où celle-ci fonctionne au principe du leadership charismatique. En ce qui concerne ce dernier, en effet, les processus de socialisation et les rituels qui se mettent en scène à la fois du côté du pouvoir dans sa quête de légitimité, et de celui de la société dans sa quête de conservation... renvoient à l'instance culturelle, certes. Mais bien au-delà de celle-ci, ce qui est donné à voir ou à entendre peut n'être qu'une simulation ludique ou tactique mettant en jeu une articulation instrumentale entre culture et « ruse ». Dans ce rapport, la régulation fonctionne tant que les deux protagonistes (Etat-société) s'inscrivent dans une logique de trans-action. Dans ce contexte, peu importe de savoir si la transaction est conflictuelle ou si elle confine, en revanche, au «compromis renégat », car la dimension ludique du processus n'a de sens que dans la mesure où les deux aspects cohabitent syncrétiquement, si l'on peut dire, dans des comportements individuels ou collectifs. * * Un dernier mot enfin pour ce qui est du contenu global de ce livre. La direction scientifique d'une publication académique, notamment en sciences sociales, ne confère pas à son titulaire le monopole de la doctrine, sauf chez ceux dont le charisme quasi-mystique est d'une exceptionnelle notoriété et vis-à-vis desquels les contributeurs d'articles manifestent une allégeance non moins confrérique. C'est pourquoi, les auteurs du présent ouvrage ayant la liberté de leur propos, ils restent, bien entendu, responsables du contenu de leurs contributions respectives. Nadir MAROUF 10 *

OUVERTURE
Il était immanquable que le laboratoire « Anthropologie de la norme» du CEFRESS aborde cette question essentielle à partir d'une approche interdisciplinaire tant les interrogations sont nouées et complémentaires. La rencontre d'aujourd'hui est une ouverture et la présence de juristes, ethnologues, anthropologues, sociologues, psychanalystes, économistes, psychiatres, démographes, historiens est encourageante, à bien un égard, de l'intérêt qu'accordent aujourd'hui les sciences sociales à une question longtemps refoulée. C'est dire l'importance des travaux de Pierre Legendre à qui nous voudrions rendre hommage - qui nous rappelle que:
« La généalogie dans son principe ne vise pas seulement le faisceau des réalités biologiques mais bien l'ensemble des .\ystèmes institutionnels fabriqués par I l 'humanité pour survivre et se répandre» .

-

Cette citation comme exergue, pour abriter notre Journée d'Etudes, voudrait signifier que si la filiation est au principe des systèmes institutionnels de toute l'humanité, cette valence universelle s'effectue selon les modalités propres à chaque culture dans son inscription à la Loi. L'incursion dans des champs aussi différents que ceux d'Europe, d'Amérique Latine, de Mauritanie, du Yémen et le rapport entre les grandes fondations comme le judaïsme, la chrétienté ou l'islam vérifient qu'ici et là, pour reprendre encore comme Pierre Legendre:
« Si l'on vellt bien réjléchir all problème anthropologique des montages institlltionnels, on
P. Legendre, L'if/estimable Paris, p. 9. 1 objet de la transmission, Leçon IV, Fayard,

Il

constatera alors ceci: avec l'invention de l'Etat, quelque chose de nouveau est apparu, modifiant le système des textes et des interprétations. La modernité étatique repose sur ce socle: le pouvoir sur le corps a été transféré à l'Etat, investi d'un pouvoir d'interprète sOllverain ».

Ainsi précisé, le montage de la filiation rappelle à tout sujet son assignation dans ses diverses appartenances. Les catégories légales d'identification (filiation, lignée, nom, sexe...) sont constitutives du cadre généalogique qui désigne au sujet les places nommées, assignées, interdites. C'est-à-dire le rapport intrinsèque dont rendent compte les relations entre le biologique (le corps dans la vie et la mort), le social (dans le familial, le sociétal et l'Etatique) et l'imaginaire et le ,\ymbolique (en tant que représentation, de discours avec le sujet). Cette institution de « l 'homme en tant que sujet parlant» dans sa différenciation subjective est donc un lieu essentiel des enjeux inconscients. La dimension institutionnelle, sous la forme première de l'institution familiale comme surface de projection des identifications inconscientes est au coeur de la « construction du sujet» et de la succession des générations. Quelques siècles avant la célèbre phrase de Freud «I. 'enfant est le père de l 'homme », Ibn Arabi enseignait que «Le jUs est le secret du père ». La psychanalyse en tant que théorie du sujet rejoint ici l'herméneutique des textes sacrés. Double entrée donc par la question de l'Interdit et celle de la Référence. Le droit, norme positive de toute société, participe également de cette problématique. Il «cert ~fie l 'homme (ou la femme) confhrme à/a norme» pour reprendre une expression de Francine Demichel- .
2

F. Demichel, Représentation et sujet de droit, in/,a place des femmes, Ouvrage collectif, La Découverte, Paris, 1995. 12

Le sujet de droit n'est pas une simple gestion technique de statuts, il est porteur - dans tout système juridique - de valeurs en fonction des productions symboliques et des fondations mythologiques. Apparemment fort éloignées les unes des autres dans les institutions universitaires, ces disciplines nous semblent nécessairement coalescentes pour entrer dans le sujet. Si la psychanalyse ou l'anthropologie permettent de découvrir (ôter le caché) la valeur et la portée des constructions juridiques dans la reproduction humaine (les statuts des personnes), inversement l'interrogation sur le juridique, sur les concepts socialement, culturel1ement, subjectivement élaborés par le droit, devrait être un passage important de la théorie du sujet. Si l'on veut bien admettre que l'Etat ne saurait, pour son appréhension, être réduit à un simple montage institutionnel ou à un déterminisme socio-économique primaire, l'interrogation par le politique et l'économique nous sont également essentiels car eUes permettent d'investir le passage de l'ordre du sujet à J'ordre du politique. On ne pourrait mieux l'exprimer qu'avec Yan Thomas:
« La cité, c'est-à-dire de IIOS jours
métaphore de lafiliatioll ».
l'Dat, est ulle

En reliant donc les divers champs que les notions de « norme, sexualité et reproduction» traversent, notre journée d'étude se propose une première réflexion sur cette question primordiale: quel rapport y a-t-il entre le pouvoir de produire

des normes et l'ordre du vivantpour le sujet

:l

Nourredine SAADI

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TENIR LES FEMMES EN RESPECT Sylvia OSTROWETSKY

En exergue à la réllexion qui va sui\Te et en hommage à Sarah Kofman . « Respecter les femmes, n'est-ce pas là une attitude très respectable? N'est-ce pas làire montre de déférence, avoir pour elles des égards que mérite tout être supérieur, toute grandeur, toute majesté? N'est-ce pas les élever sur un piédestal, les transformer en reines ou déesses dignes d'avoir sur les hommes autorité et pouvoir, de les avoir à leurs pieds 'J OU, du moins, sur de petits tabourets réservés autrefois aux gens d'une naissance inlèrieure (on les appelait des « respects J»), humblement assis - à distance .) respectueuse Cette idéalisation des femmes, leur métamorphose en êtres sublimes, ne peut pas ne pas être suspecte car elle a toujours été au . les hommes cours de l'histoire l'envers de leur rabaissement respectent les lemmes certes, mais ils cherchent toujours aussi à les tenir en respect». Introduction à Le respeCl desfemmn (Jalilée. \ 9R2.

Dans l, 'amour du censeur, P. Legendre affirme que la publicité, la mode, l'Etat, reproduisent ou contiennent les grands axes de la pensée romaine et chrétienne, c'est-à-dire au creux même de l'amour et du respect, « la mise en lif:,1J1e la division », des pouvoirs (1). Mais il affirme aussi que sans cette dissymétrie fondatrice nous deviendrions tous fous. Faut-il en conclure, contre S. Kofman, que le droit des femmes comme celui des hommes est quoiqu'on fasse indissolublement lié à leur mise en respect? Faut-il penser que sans cette mise à distance, l'homme ne serait ni citoyen, ni femme mais psychiquement malade et que l'égalité n'est pas de ce monde... Pourtant notre époque se présente comme n'ayant plus besoin de cette forme respectable du respect, ni pour les femmes, ni pour les hommes... Qu'est-ce 15

que cela signifie? La plus exécrable des méconnaissances, la folie de l'indifférenciation? le mensonge de l'égalité qui cache en vérité des échelles et divisions incontestables ou, à l'inverse, et telle qu'elle veut se promouvoir de nos jours, une forme de respect sans arrière-pensée, permettant effectivement de se passer des piédestaux douteux et des petits tabourets? L'organisation sociale fondée sur la physiologie, celle des sexes comme dans le cas des sociétés sans écriture ou sur le droit transmis de naissance comme dans le cas des castes ou des ordres, même si elle domine encore la planète, semble céder inéluctablement la place. Tout en participant de la hiérarchie due à la naissance encore dans certains Etats, des positions accordées par l'argent dans d'autres, de l'indifférenciation dans certains domaines ou certaines situations mais aussi de l'égalité effective parfois, le monde contemporain s'adonne, dans cette avancée, à une double opération. Sauf peut-être dans les pays affichant hautement les valeurs du libéralisme, l'accumulation du capital entraîne d'abord un redressement qui concerne son contrôle et un renouvellement indispensable du droit et de l'éthique afférent au pouvoir qu'il confère souvent inconsidérément. Toute une critique politique et sociale du règne de l'argent qui ne peut valoir pour soi (2) y est engagée. Ce n'est pas rien. Concernant son expression ensuite, une seconde opération propose, avec ferveur quelquefois, sa construction sur d'autres bases que celles des données biologiques ou des héritages indiscutables, quasi naturels, au profit d'une performativité identitaire d'un autre type. D'autres dimensions, celles des spécificités culturelles, des singularités individuelles, celle du mérite, forment progressivement une nouvelle légitimité culturelle et sociale pour la reconnaissance. Cette seconde substance des expressions symboliques inverse les procédures ancestrales et toujours majoritairement à l'oeuvre. Tous les membres d'un même sexe, d'un même Etat, se valaient comme partie du même corps social, ou encore s'échangeaient à une différence de 16

subordination ou d'échelle près, ils veulent désormais valoir en soi, en dehors de tout classement social a priori (3). On mesurera sans doute le caractère utopique d'une telle réclamation mais, après tout, elle peut constituer un idéal, ce vers quoi tend le mouvement social. De toutes les façons, elle représente une avancée dans la définition de l'égalité qui, au lieu de tout ramener à une «nature» humaine abstraitement déterminée et jamais rencontrée comme au 18ème siècle et qui n'a empêché ni les exactions ni les soumissions les plus cruelles, fonde à l'inverse l'essence de l'homme, sur sa capacité plurielle, son inventivité collective ou individuelle, telle que nous la voyons quotidiennement à l'oeuvre dans la diversité des cultures, dans les manifestations et les créations à l'échelle du globe. Elle rejoint surtout une «dispute », essentielle à nos yeux, concernant la production de sens dans ses rapports à l'économie sexuelle qui nous occupe ici. Dans son introduction à Essais de linguistique générale, N. Ruwet montre comment R. Jakobson fournit deux manières de définir les traits distinctifs qui sont à la base de la production de sens dans la langue: «Sans doute, en particulier pour certaines dimensions phonétiques (par exemple voisé non voisé, nasaliséJnon nasalisé), il existe des cas où les traits distincttf..... sont identifiables en termes absolu: la présence du voisement ou de la nasalité s'oppose à leur absence complète ». Mais, ajoute-t-il en substance, outre la difficulté d'application de ces critères (minimum ou maximum de nasalisation ou de voisement), le « caractère relationnel» (4) des traits distinctifs (par exemple ouvert/fermé) offre l'avantage de ne pas se restreindre à l'opposition binaire (5). C'est à notre avis et quoiqu'il en dise, sur cette même base, celle de l'identification en termes d'absolu, le sexe masculin jouant le même rôle que le trait marqué en phonologie (6), que Lacan noue inconscient, sens et sexualité. J. Lacan, il est vrai, insiste sur l'idée de Valeur proposé par Saussure au détriment d'une définition réductrice du signe qu'il 17

récuse à juste titre, mais en instaurant le phallus comme signifiant premier, omniprésent, il rompt avec l'idée même de structure qui se forge sur la base d'une interdépendance des éléments et pas sur une filiation majeure, fut-elle celle de la virilité. On ne s'étonnera pas, dès lors, qu'il affirme sans plus d'explication et de façon approximative à propos de Jakobson dans Le Séminaire, livre XX (7) : « Cette façon de topologiser ce qu'il en est du langage est illustré sous la forme la plus admirable par la phonologie, pour autant qu'elle incarne du phonème le signifiant (sic !). Mais le signifiant ne se peut d'aucune façon limiter à ce support phonématique» (p. 22). Mutatis mutandis, à la lumière de Jakobson justement, ne peut-on répondre que ce n'est pas tant la présence absolue du signifiant comme du phonème ou du trait distinctif lui même en l'occurrence la verge ou le pénis, fut-il plus ou moins grand ainsi que l'écrit Freud - mais la différence des deux sexes, qui sert à la production de sens. Cette deuxième définition possède un double avantage; comme on vient de le voir, elle est plus fidèle à la palette scientifique, mais surtout, elle permet de redonner un sexe au féminin. Non pas un manque à la manière d'Aristote mais une différence distinctive construite sur la base d'une opposition relative. En tout cas, si les sociétés traditionnelles ont pu considérer que le pénis valait comme, supériorité sociale et symbolique, il n'est plus possible, même sous la forme ambivalente proposée par Freud de le soutenir aussi simplement aujourd'hui. Ce n'est plus sur une base « raciste» - 1. Lacan ne dit-il pas que la femme est la seule race
en effet?

la manière de Freud - mais d'une logique structurale aussi que le sexe se performe culturellement. Autrement dit, ainsi que le soulignait ironiquement R. Barthes, la structure, phonologique en l'occurrence, permet d'asseoir la sexualité sur un modèle qui tout en autorisant des variantes historiques, est plus démocratique que ce signifiant dressé qui voile à peine la réalité des rapports sociaux entre ]8

- ou

d'une hiérarchie phallique

- du

clitoris au pénis à

hommes et femmes. Une chose est donc de constater que tout respect est une mise à distance dans les faits et de le proposer comme vérité universelle organisatrice indépassable. La psychanalyse, celle dont nous parlons en l'occurrence, fait ainsi à nos yeux deux erreurs. Elle pratique d'abord un savoir linguistique dont elle se déprend aussi vite qu'elle en mésuse d'autant plus facilement que cela lui sert, sous couvert du nom, ensuite, à justifier une prévalence masculine et paternelle indiscutable. En rétablissant la logique distinctive de nature relationnelle et non plus absolue ou distinguée, on ouvre peut-être une voie à la « normalité» d'un rapport plus strictement égalitaire (8). Dans ce dernier cas, les mouvements identitaires fondés essentiellement sur la reconnaissance des sexes, les particularités culturelles, les singularités, constitueraient le seul et véritable projet susceptible de fournir une réponse positive à l'égalité des droits (9). Non seulement reconnaître le semblable en tant qu'il est un semblable mais reconnaître le semblable en tant qu'il est différent. L'histoire moderne et contemporaine et particulièrement le mouvement des femmes est tout entière traversée par ce passage de l'égalitarisme au «différentialisme ». Cette nouvelle reconnaissance n'évitera pas plus les rapports de force individuels et collectifs que l'égalité des droits n'a amené l'égalité effective. Cependant, y renoncer reviendrait à saisir comme une unique régression les mouvements sociaux qui ne se fonderaient pas sur base des intérêts et des économies fussent-elles symboliques, alors qu'il s'agit d'en percevoir, sans l'approuver pour autant, la modernité, au contraire. Pour beaucoup, la chute du respect des femmes telle que nous l'avons décrite plus haut, dévoile une crise majeure: l'absence du père seul capable de faire tenir en ligne la différence des sexes et des générations au fondement de toute vie sociale. Oeuvre d'un juif laïc pourtant, la psychanalyse

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brandit ainsi, en toute quiétude catholique, le nom du père, du fils, sinon du Saint Esprit... Comme d'autres avant moi, mais avec l'insistance de la sociologue, je voudrais montrer dans ce trop bref développement que la crise occidentale actuelle - mais n'est-ce pas une des spécificités de ce que l'on a nommé la fin de l'histoire d'être perpétuellement en crise? - ne tient pas seulement d'Oedipe et de Jocaste, et partant de l'absence des pères pour cause d'émancipation féminine, mais aussi d'Oreste et d'Electre et plus généralement de la fratrie ou, plus sociologiquement parlant, de la colatéralité. Plus précisément encore, l'appel à une seule figure fut-elle d'Oedipe réduit de façon caricaturale la question des rapports entre inconscient individuel, famille et société. Question qui concerne l'articulation des deux niveaux structuraux, familiale et politique, ou si l'on veut, verticale et horizontale. Et s'il fallait là encore un mythe pour l'illustrer, qui ne connaît l'histoire édifiante des Atrides? A Iphygénie, la fille sacrifiée du pouvoir d'Etat par Agamemnon (10), Clytemnestre, sa mère, répond par la loi du coeur en tuant son propre époux. A son tour, c'est au nom du père et non pas du roi, que la seconde fille, Electre, demande à son frère, Oreste, d'éliminer Clytemnestre et Egisthe son amant. La mère qui défie la loi d'Etat puis prend la place du père, d'un côté, les enfants qui réaffirment la loi du père contre le pouvoir royal, de l'autre. Terrible chassé-croisé entre les deux niveaux de l'organisation sociale, familial et politique, comme si la loi de l'un devait, à chaque fois, valoir contre la loi de l'autre. Ce mythe là est beaucoup plus compliqué certes que celui des Labdacides mais, en emboîtant loi familiale et loi politique, beaucoup plus juste à nos yeux. Il s'agir donc d'abandonner un raisonnement qui fait du niveau familial le noyau fondateur du politique, le reflet agrandi de l'autre. Une archéologie de cette articulation serait sans 20

doute à faire; on se contentera ici de montrer que si les sociétés primitives superposent les deux niveaux de la lignée et de la société, l'histoire occidentale se construit sur leur autonomisation progressive. A la consubstantialité de la famille et du clan fait suite d'abord la mise en miroir des instances religieuse, familiale mais aussi politique. Non seulement le fils, le père et le Saint Esprit mais le fils, le père, le roi et le Saint Esprit. La coupure privé/public qui s'installe depuis la fin 18ème et durant tout le 19ème siècle amène ensuite un bouleversement radical des deux sphères qui s'emboîtent désormais à partir de bases propres à chacune. Le religieux devient une affaire privée de l'organisation sociale qui prend corps dans la loi de séparation de l'église et de l'Etat (11) et qui reste accordée aux figures du paternalisme tandis que le politique accède de plein droit à l'idée de représentativité et d'élection pour aboutir plus ou moins tardivement au droit de vote des femmes. Certes le roman familial reste imaginairement présent partout mais il doit s'inscrire dans des modalités spécifiques qui sont bien plus duplices heureusement que la figure aveuglée d'Oedipe, ne le laisse entendre. Dans les sociétés dites primitives, encore une fois, la loi d'exogamie gère tout à la fois la supériorité politique, l'interdit de l'inceste, le partage des biens. Si l'on suit des anthropologues comme C. Lévi-Strauss, sorte de « monnaie vivante », ce sont les femmes qui constituent en substance son capita1. En en faisant le lieu où filiation, échange et différence des sexes sont consubstantiels (12), L. Irigaray a bien montré en son temps comment le corps reproducteur était le bien le plus précieux, et pourtant appropriable, des sociétés «sauvages» (13). Lois d'exogamie, nom qui change souvent avec les parties du corps du totem représenté, depuis les pieds et jambes pour les plus jeunes jusqu'à la tête pour les plus âgés; famille, politique et fonctionnement social en général, sont une seule et même chose. Au nom du père, du fils et du totem...

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