Nouvelle-Calédonie, pays Kanak

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296324435
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NOUVELLE-CALÉDONIE PAYS KANAK

L

A collection Sémantiques est née du constat qu'il est devenu de plus en plus difficile pour les chercheurs en linguistique de faire paraître en librairie des ouvrages relativement pointus, leur science passant apparemment pour trop difficile et leur lectorat trop restreint aux yeux des « grands éditeurs»... alors même que leurs travaux souffrent énormément du manque de publicité, tant pour s'exposer à la critique de leurs pairs que pour être appréciés hors du premier cercle des spécialistes. Collection ouverte à toutes les recherches en cours, Sémantiques a pour but de faire connaître ce qui se passe dans les universités et les laboratoires en matière de sciences du langage: linguistique générale et appliquée - ou mieux: confrontée - à la psychologie, à la sociologie, au secteur de l' éducation et aux industries de la langue. Le rythme de parution adopté - un titre par mois permet la publication rapide de thèses, de mémoires et de recueils d'articles.

Sémantiques s'adresse d'abord aux linguistes, mais son projet éditorial la destine plus largement aux chercheurs, formateurs et étudiants de 3ème cycle en lettres, en sciences humaines, en pédagogie, ainsi qu'aux techniciens des langues et du langage, lexicographes, traducteurs, interprètes,
orthophonistes. Marc Arabyan Maître de conférences en linguistique IUT de Fontainebleau F -77 300 Fontainebleau

el/Harmattan,

1996

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ISBN: 2-7384-4556-X

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Jacqueline Dahlem

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NOUVELLE-CALE DON lE PAYS KANAK
un récit, deux histoires

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F-75005 PARIS- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL - CANADA H2Y lK9 (Qc)

Je rel1Jercie Patrick Charaudeau dont les travaux ont joué un rôle décisif dans ma détmnination à entreprendre une recherche sur l'écriture de l'histoire, même si le sujet et le dispositif d'analyse que j'ai utilisé s'écartent de ceux qu'il privilégie dans ses recherches actuelles. Mes rel1U!rciel1Jel1tss'adressent également aux chercheurs du laboratoire "LexicOl1Jétrie et textes politiques" pour leur disponibilité et l'attention qu'ils ont portée à ce travail, tout particulièrel1J(!11t à Sil1wne Boonafous dont les encouragements et les critiques ln' ont été précieux. Je remercie Ines collègues spécialisés en informatique Jacques Bresson, Denis Capovilla et Claude Patoux qu~ très gentiment, ont lnis leurs compétences techniques à ma disposition,. sans eux ce travail n'aurait pas vu le jour. Je rel1Jercie enfin toutes celles et tous ceux qui ont séjourné dans la baie de Poindia, au Centre de développement pédagogique de Touho et qui ont accepté de me faire partager leur expérience, leur savoir et leurs intenvgations. Pour ne citer que quelques nOl1JS: Tué Wahmereungo, Marie-Claude et Franck Apock, Dal1ièle D'Anglebennes, Gina Neaoutyne, Marine Diél1Jène, Jean-Pierre AppiaZtlri, Geneviève Giroux...

Spatialement, nous sommes de plus en plus près des antipodes,
111£lismentalement, nous en sommes
Régis Debray,

de plU$ en plus
dans Régis

loin.
ZIEGLER,

DEBRAY et Jean

Il s'agit de ne pas se rendre (Conversations sur France-Culture) Arléa, 1994.

Préface
par Alban Ecole des Hautes Etudes
BENSA

en Sciences

Sociales

Le témoignage des mots

L ter les différentes composantes du peuple calédonien à
A SIGNATIJRE

des accords de Matignon, le 26 juin 1988, a voulu invi-

s'entendre. La poignée de mains entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, en symbolisant l'acceptation mutuelle de l'autre, a anticipé une solution pour la Nouvelle-Calédonie en termes de réconciliation ; comme si, par la magie de ce geste, la reconnaissance des kanak, et en retour, l'acceptation par ces derniers de l'immigration européenne pouvaient être décrétées. Certains Calédoniens ont pris au pied de la lettre cette gageure et se sont attachés à la concrétiser. La publication, en 1992, d'un manuel scolaire d'histoire de la Nouvelle-Calédonie est l'une des mises en acte les plus significatives de ce qu'il est convenu d'appeler "l'esprit des accords". En 1990, des enseignants et des chercheurs, kanak et caldoches, ont travaillé ensemble fXJurtenter d 'élaborer une histoire de la Nouvelle-Calédonie qui fasse une place équitable à chacun et n'élude pas le douloureux fait colonial. Il faut dire que sur ce sujet les manuels

10

NOtNELLE-cALÉDONIE

PAYS KANAK

scolaires précédents avaient rivalisé dans l'art du non-dit et de l'euphémisme. L'histoire de la confrontation entre les autochtones kanak et le peuplement d'origine européenne y était soigneusement occultée. les femmes et les hommes qui se sont inspirés de la philosophie des accords de Matignon pour publier un nouveau manuel ont voulu conjurer cet aveuglement, regarder les réalités en face. La question centrale posée par Jacqueline Dahlem dans la présente étude est de savoir si ce "collectif d'auteurs" rassemblé par le Centre Territorial de Recherche et de Documentation Pédagogique de Nouméa est parvenu, avec La Nouvelle-Calédonie} Histoire, destiné au cours moyen, à surmonter les contradictions inhérentes à la situation historique et institutionnelle de ce Territoire d'Outre-Mer. Jacqueline Dahlem traite ce manuel scolaire comme Freud analyserait un rêve, une œuvre littéraire ou un mot d'esprit. Certes, la méthooe n'est pas psychanalytique mais lexicométrique : il s'agit de traquer, à l'aide d'un logiciel approprié, les occurrences de quelques termes clés et d'évaluer ce qu'ils peuvent nous révéler des difficultés, conscientes ou inconscientes, rencontrées par les auteurs quand ils abordent des problèmes particulièrement épineux. le choix des mots, leur distribution, leur fréquence et leur enchaînement font apparaître ce qui est tu à travers ce qui est dit; et Jacqueline Dahlem de montrer, par exemple, que l'abondance des dénégations ("les Kanak ne sont pas..."), l'emploi de l'expression "pays kanak" ou la valorisation des pionniers anglo-saxons de la colonisation fonctionnent comme les traces irréfutables d'un malaise. De même qu'aujourd'hui encore la plupart des Européens hésitent à employer le mot "kanak" et ne savent pas trop comment désigner les non-kanak (Calédoniens, Européens, Caldoches, Français, etc.), de même les auteurs du manuel tournent-ils autour de la question coloniale en opposant "pays kanak" à "Nouvelle-Calédonie" : leurs louables efforts butent, à leur corps défendant, sur le caractère batard de tout territoire encore colonisé. Où sommes-nous donc? en Nouvelle-Calédonie, en France, en pays kanak, en Kanaky ou dans cet ailleurs étrange et incertain appelé Territoire d'Outre-Mer? le grand mérite de Jacqueline Dahlem est de montrer, en analysant un livre destiné à tous les enfants de Nouvelle-Calédonie, la bonne volonté de ceux qui ont pris au sérieux l'appel au dialogue

PRÉFACE

Il

des accords de Matignon et de déceler, au moyen d'une lecture rigoureuse et objective, les limites de leur tidvail. Car en pays colonisé, les mots sont des colis piégés que chacun manipule avec précaution. Les mots n'y sont pas libres, ils ont peur d'eux-mêmes et des autres parce que ceux qui en usent n'ont pas les mêmes références - faute d'un creuset politique commun où viendraient se couler, et donc s'accepter, l'histoire des kanak et celle des nonkanak.
Paris, juin 1996

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La Nouvelle-Calédonie et ses voisins

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NOUVELLE-ZÉLANDE

Introduction

o A L'HEUREù tout un secteur de la linguistique s'applique à corn.. 1\. prendre le langage comme enjeu sociohistorique, il m'apparaît nécessaire de replacer la présente étude dans son contexte relation.. nel et situationnel. A l'origine, deux manuels parus respectivement en 1990 et 1992 : Géographie de la Nouvelle..Calédonie et Histoire de la Nouvelle.. Calédonie. Le choix d'un tel objet n'a pas été guidé par les orientations actuel.. lement privilégiées par les sciences du langage et plus particulière.. P1ent l'analyse de discours, qui visent le discours ordinaire, le dis.. cours médiatique et le discours politique. Il ne s'est pas décidé au sein de l'instance universitaire dans un continuum d'études et de recherches dont il serait la résultante possible. Il est né d'une ren.. contre aussi difficile que troublante avec ce qu'il est convenu d'appe..

1er« le mondemélanésien»et avecce qu'on nommeplusrarement
«

la culture caldoche », à un moment de l'histoire de la Nouvelle..

Calédonie marqué par la signature des accords de Matignon. «L'acte de langage, écrit Patrick Charaudeau, n'est pas seulement

une expédition mais aussi une aventure [...]Lesujet communi..
J

quant n'est ni totale1nent nzaître des effets produits sur le sujet interprétant [...] ni totalement nzaître de son propre inconscient

qui peut transparaître - lequel peut produire des effets non
prévus
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ni totalement conscient du contexte sociohistorique dont

14

NOUVELLE-CALÉDONIE

PAYS

KANAK

il dépend et qui cependant transparaît dans son acte de production. »1 Je ne saurais retracer mon aventure calédonien ne. Que dire de ces années vécues sur la côte Est, en pays kanak, dans cette baie de Poindia, tout au bout du chemin poussiéreux bordé de caféiers, de cocotiers et de pandanus qui cond uisait à cet ancien hôtel, ce « Coco Beach» dont les bungalows, au milieu des hibiscus, des bougainvilliers, des crotons, avaient abrité un contingent de militaires français

et qui, racheté par le Territoire, est devenu « Centre de Développement pédagogique », abritant une cinquantaine d'instituteurs méla-

nésiens et trois enseignants métropolitains, dont j'étais? Nous
vivions dans ces bungalows et nous nous retrouvions dans les salles de classe de deux bâtiments préfabriqués tout neufs... A mon arrivée en mars 1989, j'ignorais tout du monde mélanésien et de l'univers colonial. J'ai appris peu à peu, parfois péniblement. Certaines leçons sont difficiles à recevoir. Par exemple que la langue que nous avions en commun, le français, indécrochable de l'histoire des Français dans ce pays, nous séparait J'ai une profonde gratitude à l'égard de celles et de ceux, Kanak ou Caldoches, qui ont accepté

d'user de mon langagepour m'initierau leur, me permettant de
donner un sens aux gestes, aux regards, aux attitudes, aux comportements, aux silences, aux paroles, et de m'ouvrir à d'autres modes de communication, à d'autres structures et à d'autres codes de relations sociales. Cette expérience de quatre années passées à enseigner, et surtout à vivre intellectuellement et affectivement ces découvertes, constitue l'origine et le moteur de ma recherche.

A son retour de Nouvelle-Guinée, Marguerite Mead observait qu'elle avaitlongtemps conselVéune attitude acquise parmi les communautés mélanésiennes qu'elle étudiait: celle de se courber en se déplaçant, comme le font les femmes en présence d'hommes, ou

comme toute personne doit le faire lorsqu'elle entre dans la demeured'un chefou d'un étranger.
1 Patrick Charaudeau, Langage et discours, Élé1nents de sémiolinguistique (l'héorie et pratique), Hachette, 1983,p. 51.

INTRODUCTION

15

La difficulté majeure est pour moi de ne prélever qu'une écume

dans le foisonnement de la mémoire. De me résoudre à « dire» alors
que j'ai très profondément vécu l'impact du silence, des comporte.. ments, de la culture et de l'histoire dans toute communication. A dire ce que je pense devoir dire et rien d'autre.

Mais que l'on dise

«

ce qu'on croit qu'il faut dire »,2ou « autre

chose », la trahison n'est-elle pas au cœur de l'acte de langage? De Paris à Nouméa, il y a environ 20 000 km. Soit 20 à 24 heures d'avion. La Nouvelle-Calédonie est aux antipodes de la France. Quand le soleil se couche en France, là-bas il ~e lève. Quand la France connaît l'hiver en janvier et février, la Nouvelle-Calédonie connaît les chaleurs tropicales de l'été, les risques de dépressions cycloniques. Quand la FrJnce vit l'été et ses orages, la Nouvelle-Calé.. donie vit la saison douce et sèche.

La France a « pris possession» de la Nouvelle-Calédoniele 24 septembre 1853. Le 150e anniversaire de cet acte a été commémoré en 1993, année internationale des peuples autochtones. Je n'avais aucun lien affectif avec ce pays du bout du monde. Et je dois dire que si j'en connaissais le nom, j'en ignorais les réalités. Jusqu'à ces jours de 1984 - à l'époque dite « des événements» - où j'ai découvert par les médias l'existence de Caldoches et de Kanak. J'ai su que là-bas la décolonisation ne s'était pas accomplie. J'ai vu les images télévisuelles des Kanak au moment où ils construisaient des barrages sur les routes du pays, où ils se révoltaient, organisaient une résistance, un contre-pouvoir en face de ce pouvoir colonial, soutien des intérêts des Blancs, usurpateurs de leurs terres, propriétaires des richesses minières du sous-soL « Loin d'être l'image directe de la réalité, les actualités télévisées

s'inscrivent dans une perception conditionnée à la fois par des
expériences subjectives et les mécanismes professionnels dont elles

2 Sophie Moirand, Une histoire de discours, Paris, Hachette 1988, p. 57. Dans son analyse de la revue Le français dallS le I1w-rzde,Sophie Moirand associe textes

et stratégies de positionnement. Le surdestinataire est défini comme

«

une

sorte d'archétype du "dominant" du domaine auquel on appartient (ou auquel on aspire appartenir) - car on dit ce qu'on croit qu'il faut dire, ce que l'on croit que l'on attend de vaLlSpour être accepté, reconnu, respecté, voire admiré.»

16

NOUVELLE-CALÉDONIE

PAYS

KANAK

constituent une construction au second degré (et dont le spectateur construit une vision au troisième degré) »3.

J'ai vu noir, sauvage, primitif.
Je n'avais. pas encore lu, dans ce manuel scolaire du début du siècle des textes regroupés sous le titre « Les Peuples inférieurs », dont certains concernent les « inférieurs» de Nouvelle-Calédonie:
« Il est des peuples

déjà civilisés jusqu'à un certain

point,

en ce

sens qu'ils savent cultiver la terre, et qui pourtant se trouvent très loin de nous par les mœurs et les idées. Ils ont gardé leurs coutumes. Ainsi ils tuent leurs semblables pour se repaître de leur »4 chair. Tels ces Canaques de Nouvelle-Calédonie...

Je ne connaissais pas non plus cette « histoire drôle» signée H. le

Chartie : r
«

Un Canaque à qui un père avait reproché d'avoir deux épouses

crut rentrer en grâce en dévorant la plus grosse des deux et vint réclamer l'absolution en ces termes: "Mi toupaï popinée, finish KaïKaï beaucoup lélé" - "j'ai tué ma popinée, je l'ai mangée, elle était ronne». »5 J'ignorais qu'une « Académie canaque» avait été fondée à Paris vers 1895 par Marie de Hérédia, la fille du poète. J'ignorais que pour devenir membre de cette « Académie canaque », il fallait réussir les plus belles grimaces, et que Paul Valéry, Pierre Louys, Claude Debussy,Henri de Régnierétaient ainsi devenus « académiciens» et « canaques ». Tout comme Marcel Proust qui, de surcroît, avait pu s'honorer d'en être le secrétaire perpétuel...6 Les images télévisuelles des Kanak au moment des événements de 1984 puis de 1988 réactivaient davantage ces archétypes caricaturaux de « primitifs» grimaçants et cannibales plutôt que la subtile complexité de la Pensée sauvage des Mythologiques, ou celle non moins
3 Beat Münch, Les constructions référentielles dans les actualités Berne, Peter Lang, 1992 , p. 107 (ré£. à Ruhrmann 1989,57). télévisées, 1870-

4 Cité par Dominique Maingueneau, in Les livres d'école de la République, 1914, Ed. Le Sycomore, 1979, p. 223.

5 Ibidem, p. 223 6 Cité par Louis-JoséBarbançon,LePays du Non-Dit, Nouméa, 1992.

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.. l'Alliance7.

IN1RODUCTION

17

subtile de l'organisation sociale et politique des Chemins de
Ce n'est pas à cette époque que j'ai appris l'existence de
« Cal-

.
~

doches éclairés» se considérant aussi victimes que les Kanak de « l'aliénation coloniale »8. C'est en vivant en Nouvelle-Calédonie que j'ai pu approcher certaines réalités humaines, sociopolitiques et culturelles, et que j'ai conçu ce projet de recherche. A la parution des manuels, j'étais donc professeur de français dans

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l'un des deux centresdits de « Développement pédagogique ». Ces
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centres, situés l'un à lifou, l'autre sur la côte Est de la Grande Terre, près de Touho, ouverts en mars 1989 à la suite des accords de Matignon, étaient des sortes d'antennes de l'École Normale de Nouméa délocalisées en brousse. Rappelons que ces accords, signés en juin 1988, ont mis un terme à la période conflictuelle au cours de laquelle se sont clairement manifestées en Nouvelle-Calédonie deux forces politiques: le courant indépendantiste au sein du FLNKS (Front de libération Nationale Kanak Socialiste) et les partisans du maintien de la NouvelleCalédonie dans la République française regroupés dans le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République). Deux hommes ont incarné ces forces politiques: Jean-Marie Tji-

baou et Jacques Lafleur,artisans et signataires de ces accords
approuvés par référendum en novembre 1988. La loi référendaire qui en est issue fIxe pour une période de dix ans les grandes étapes d'une réorganisation politique, économique et sociale dont la ligne de force est le rééquilibrage.
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La communauté mélanésienne, originaire du Territoire de
première victime des déséquilibres issus de la

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Nouvelle-Calédonie,

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7 Alban Bensa, Jean-Claude Rivierre, Les Chemins de l'Alliance, L'organisation sociale et ses représentations en Nouvelle-Calédonie, Paris, Selaf, 1982. Ouvrage dans lequel l'ethnologue et le linguistique restituent, à partir de récits collectés dans la région de Touho, en pays cèmuhî, des aspects de l'organisation sociale, de l'histoire et des représentations sociales et politiques cèmuhî. 8 Frédéric Bobin, dans un article du Monde paru au sujet du livre de L.-J. Barbançon : « Les colères d'un Caldoche éclairé».

18
colonisation}

NOUVELLE-cALÉDONIE

PAYS KANAK

doit être le principal

bénéficiaire

des mesures

mises et et

en œuvre pour redonner lui permettre d'atteindre économique

au Territoire un meilleur

une plus grande cohésion équilibre géographique

», écrivait le Président de la République, François Mitterrand, dans sa Lettre à tous les Français. Au terme de cette période transitoire, c'est-à-dire en 1998, un référendum d'autodétermination devrait permettre aux électeurs calédoniens de décider de leur avenir9.

Nous étions trois enseignants métropolitainsnommés dans le
Centre de Développement Pédagogique de Touho où nous avons été installés en même temps qu'il était inauguré. Il avait vocation d'améliorer en six ans la qualification de 250 instituteurs, pour la plupart mélanésiens, et de participer ainsi à la mise en œuvre du
nécessaire rééquilibrage. Rédigés en 1990 par des spécialistes locaux, les manuels de géographie et d'histoire étaient conformes à des programmes quasi officiels qui, pour la première fois, étaient adaptés aux réalités locales10. Ùl réalisation, l'édition et la diffusion de ces manuels ont été un événement dans la mesure où jusqu'en 1992, la Nouvelle-Calédonie

9 La voie démocratique n'est pas sans poser de multiples problèmes que quelques points d'histoire peuvent éclairer; les Kanak ont été écartés de la citoyenneté jusqu'en 1951, date à laquelle leur a été octroyé le droit de vote. Leur entrée dans le corps électoral a été suivie à partir de 1962 d'une politique

de peuplement: proposition du gouvernement français aux rapatriés « piedsnoirs It d'immigrer vers la Nouvelle-Calédonie,immigration wallisienne et néohébridaise au moment du boom du nickel, immigration de métropolitains et d'originaires des départements d'Outre-mer, comme la Réunion. Les objectifs de cette politique encourageant les flux migratoires ont été clairement explicités par Pierre Mesmer, Premier Ministre qui, dans sa note au secrétaire d'État Xavier Deniau, disait en Juillet 1972 : «A long tenne, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du

Pacifiquereprésententune massedémographiquemajoritaireIt (in lA Nouvelle-Calédonie après les accords de Matignon, Rapport de la commission d'enquête indépendante sur la situation en Nouvelle-Calédonie, INFOTEC, Paris, 1991 ; lettre également citée en annexe par Marc Coulon, L'irruption kanak, Messidor, 1985). 10 Ds n'ont jamais été inscrits au B.O. malgré les démarches entreprises.

IN1RODUCTION

19

n'avait d'histoire officielle que celle de la France qui, sous le Second
Empire, en avait
«

pris possession

».

Les blonds Gaulois des images d'Epinai ont longtemps été les ancêtres des peuples bruns colonisés par la France, qu'ils soient d'Mrique ou d'Océanie. Ils ne le sont plus aujourd'hui dans une Mrique qui depuis quelques décennies cherche et retrouve ses
propres racines. Ils l'étaient encore très récemment en Océanie, dernier continent atteint par la décolonisation. Désormais, en Nouvelle-Calédonie, les instituteurs allaient pouvoir initier les élèves à l'histoire et à la géographie de leur pays, et non plus exclusivement à celles de la France. Parler de la Nouvelle-Calédonie, la raconter, étudier sa géographie, lire son histoire en français. Le prérequis demeurant la maîtrise du français. Or l'apprentissage du français est le problème majeur auquel sont

confrontées les écoles de brousse11où la plupart des enfants n'entendent parier françaisqu'à l'école. En Provincenord où la
population est en majorité mélanésienne, les langues locales sont encore fréquemment pratiquées dans les familles. Ces langues, une trentaine dont une vingtaine en Province nord, sont pariées par environ 70 000 locuteurs sur l'ensemble du territoire. Elles se caractérisent par des différences marquées malgré la proximité. Dans l'école publique de Hienghène par exemple, les enfants pratiquent quatre langues, le pije, le fwâi, le nemi, le jawe, selon leur origine géographique: vallées à proximité de Hienghène, Hienghène et bard de mer. J'y ai assisté en 1991 à une séquence pédagogique au cours de laquelle, dans le groupe de quatre enfants que j'observais, l'un traduisait à deux autres, dans leur langue maternelle, les consignes données en français par l'institutrice francophone, ce que l'un
d'eux

-

au moins bilingue en langues vernaculaires

-

se chargeait de

retraduire au quatrième... Le plurilinguisme étant de règle, les difficultés de communication ne sont pas toujours aussi aiguës. Néanmoins la maîtrise du français demeure un problème majeur. L'orJlité des langues mélanésiennes
Il Dans le langage courant la brousse s'oppose à Nouméa et désigne les zones rurales de l'archipel par opposition à la capitale qui concentre une population majoritairement européenne.

20

NOUVELLE-cALÉDONIE

PAYS KANAK

constitue également une difficulté que la scolarisation en français devrnit prendre en considération. A Tendo par exemple, dans une des vallées de Hienghène, il n'était pas rare que des enfants scolari.. sés pour la première fois à sept ans entrent directement au cours préparatoire pour« apprendre à lire» comme dans n'importe quelle école de France. Il leur fallait donc découvrir non seulement l'écrit mais dans le même temps une langue étrangèrel2. L'institution n'avait aucune réponse à donner à l'institutrice qui devait faire face à de tels cas. Citoyenne frnnçaise impliquée dans le système éducatif frnnçais, j'ai été scandalisée devant de telles situa.. tions que seules expliquent les structures politiques et socio--écono.. miques mises en place au cours d'un siècle et demi de présence coloniale françaisel3. En 1989 (la situation n'avait guère changé à mon départ en 1993), aucun enseignement de frnnçais langue étran.. gère n'était dispensé dans les écoles publiques14 : les progrnmmes étant les mêmes qu 'en métropole, le français était enseigné aux éco.. liers kanak comme s'il était leur langue maternelle. L'idée que les langues des peuples colonisés, dénommées dialectes ou jargons dans les débuts de la période coloniale, sont aussi primitives que leurs locuteurs, persiste dans les mentalités 15.

12 «9% de la population (de JO ans et plus) de Li/ou et 6% de celle de Maré déclarent ne rien connaître de la langue française. (...) Ie nord-est de la Grande Terre présente aussi d'importantes proportions de personnes n'ayant aucune connaissance du français. » Louis Arréghini, Philippe Waniez, La Nouvelle-Calédonie au tournant des années 1990, un état des lieux, Reclus La Documentation Française ORSTOM, 1993, p. 89.

-

-

13 Cf. J. M. Kohler et L. J.D. Wacquant, L'École inégale, éléments pour une !DCrologie de l'école en Nouvelle-Calédonie, 1985. Institut Culturel mélanésien, Nouméa,

14 Par contre l'école privée (catholique et protestante), très présente en NouvelleCalédonie et traditionnel soutien des Kanak, mène, avec des moyens réduits, des actions de formation en didactique du français langue étrangère à l'intention des maîtres et élèves-maîtres de l'école normale privée. C'est ainsi que diverses méthodes ont cours depuis plusieurs années dans certaines écoles primaires de l'enseignement privé. 15 Les postulats et les fondements d'une typologie hiérarchisée des langues circulent bien au-delà de la Ille République. Louis-Jean Calvet fait le point sur cette

questiondansun ouvrageparu en 1974et constate:

« alors même que la lin-

INTRODUCTION

21

Or la maîtrise du français est devenu un enjeu fondamental pour l'avenir du pays: alors qu'à la suite des accords de Matignon, des formations supérieures sont mises en place pour augmenter la proportion de cadres locaux, le baccalauréat demeure une barrière difficilement frnnchissable par les Mélanésiens.

Les recherches pédagogiques menées localement portent au
mieux sur l'apprentissage de la lecture. Lors d'une conférence d'avril 1994 au siège de l'Agence pour le Développement de la Culture Kanak (ADCK), un inspecteur de l'Éducation nationale en poste en

Nouvelle-Calédonieconcluait son développement sur « le problème de la méthode» par « il n y a pas plus de méthode pour apprendre
une langue seconde qu'il ny en a pour apprendre sa langue maternelle »16. Plus encore que l'évitement des méthodes d'enseignement du français langue étrangère ou langue seconde, leur négation par les représentants de l'institution scolaire ne s'explique que par la signification politique et idéologique qu'impliquerait leur reconnaissance. D'où la prudence qui consiste à préférer l'expression « enseigner le français autrenlent » plutôt qu'« enseigner le

français langue étrangère »... Pourquoi cherchernit-on à discuter de
l'efficacité des méthodes alors qu'il s'agit d'échapper au débat idéo-

logique, et finalement politique? Reconnaître le caractère « étranger » ou « second» de la langue française en Nouvelle-Calédonie
serait en contradiction avec son statut de langue officielle unique est flagrante puisqu'elle acquis du fait de la colonisation. «La carence du système d'enseignelnent

pennet le maintien de ce monopole (ethnique et de classe) en ne donnant pas à tous les enfants des ethnies et des couches sociales
guistique a généralement évacué lespostulats racistes ou racistoïdes
[...],

les

effets de ces postulats se font toujours sentir ». (Louis-Jean Calvet, Linguistique et colonialistne, Payot, 1974, Chap. V : 4(Le discours colonial sur la langue », p. 120-121). En Nouvelle-Calédonie circulait encore entre 1989 et 1993 l'idée que les langues mélanésiennes ne permettent pas de conceptualiser, ce 4(trait distinctif» pouvant être donné comme responsable de l'échec scolaire des Mélanésiens... 16 Emile Martinez, 4(Langage, langues et pédagogie: pourquoi et comment enseigner autrement le français en Nouvelle-Calédonie? » in Cahiers des conférences de l'ADCK n° 3, ADCK 1994 , p. 30.

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