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On m'a volé 37 ans

De
296 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1997
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EAN13 : 9782296348288
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,

ON Mt A VOLE 37 ANS
Bloqué en URSS.

Huguette BAUNE

ON M'A VOLÉ 37 ANS
Bloqué en URSS
Souvenirs de Nicolas Cherbakoff

Pr~face du Général Jacques Laurent

I~'Harmattan
5-7, rue de rÉcole-Pol ytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA I-J2Y lK9

@ Éditions l'Harmattan. ISBN : 2-7384~5805-X

1997

PREFACE

rai fait la connaissance de Nicolas Cherbakoff en Octobre 1981. Je venais de rentrer en France à l'issue d'un séjour de trois années passées en poste à l'ambassade de France à Moscou. 1981, c'était l'époque où se percevaient déjà les signes avant-coureurs de l'agonie d'un régime à bout de souffle sans qu'on puisse en prévoir ni les modalités ni le rythme: période de "stagnation" comme l'ont qualifiée les soviétiques avec un Brejnev impotent, une idéologie dont, seule, la façade craquelée subsistait encore, une économie officielle en déroute, sauvée par un marché parallèle grandissant, les trafics et les combines, une armée budgétivore, redoutable... ou que l'on croyait telle - et partout, à tous niveaux, le mensonge tel que l'avait si bien dénoncé Soljenitsyne. Quant au Goulag, on n'en parlait plus en Occident, estimant qu'il avait été pratiquement éliminé, restant réservé aux criminels de droit commun et aux coupables de malversations économiques.
Et pourtant...

Un appel téléphonique d'un de mes anciens collègues, premier secrétaire à l'ambassade, me parvint un matin d'octobre 1981: "Je viens d'arriver à Paris, accompagnant un Français évadé d'un camp de déportation soviétique. Notre ambassadeur a pensé que vous

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accepteriez de l'aider pour ses premiers pas en France. Je vous
l'amène...
Il

Quelques heures plus tard, sonnait à ma porte un homme

sans âge, dont la grande taille, bien que voûtée, faisait ressortir l'extrême maigreur, flottant dans des vêtements d'emprunt, avec un visage émacié, une bouche édentée et des yeux d'une étrange vivacité. D'emblée, durant des heures, volubile, comme s'il craignait de n'avoir ni le temps, ni la force de terminer son récit, utilisant un français assez pauvre, mais retrouvé aisément, il me raconta son extraordinaire odyssée: ses quinze années d'enfance dans le milieu fermé des émigrés russes à Paris, son départ en 1945 pour des "vacances Il en URSS, afin d'y visiter sa famille paternelle, son arrestation presque immédiate par le KGB, début d'une longue série d'.épreuves, dont la plus cruelle était son engagement à ne pas tenter de revenir en France, ses démêlés avec l'arbitraire de l'administration soviétique, sa vie nomade au cours de ses périodes de IItranquillitéll,son dernier camp en Mordovie, l'approche de la mort, l'estomac dévoré par un ulcère, et la dernière tentative," désespérée mais réussie, d'évasion vers la France, après ces 36 années qui lui avaient été "volées". A l'issue de son séjour dans les hôpitaux français, sa robuste constitution ayant vite repris le dessus, iai suivi durant quelques mois l'apprentissage de Nicolas à une vie normale dans un pays libre, ses émerveillements enfantins, son incompréhension du système économique, ses premiers désenchantements... fi imaginait que la vie était facile, que toutes les portes devaient s'ouvrir devant lui, que son étonnant talent de graveur devait être immédiatement reconnu. Avec courage, obstination, et parfois quelques faux pas, il a réussi à reprendre sa vie de français sans réussir à perdre son caractère et son comportement innés - de russe.

-

Dès son arrivée en France, en 1981, Nicolas avait songé à publier ses souvenirs. TI pensait que son témoignage sur la vie concentrationnaire avait une valeur inestimable, ignorant l'ampleur de la littérature déjà parue en Occident sur les camps de détention soviétiques. TI alla de déception en déception et les ébauches de

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mémoires qu'il avait mises en chantier restèrent inexploitées. Elles sont remises en forme et, enfin, présentées au public maintenant. Ces mémoires restent passionnants. Certes, tout ou presque a été dit sur la monstruosité et sur l'arbitraire du régime pénitentiaire soviétique, mais l'accumulation des témoignages reste indispensable pour éviter que l'oubli ou la négation - ne survienne trop vite.

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L1histoirede Nicolas ne .se limite pas à la description de la
survie au goulag. Entre ses séjours en détention, notre héros a pu mener, avec beaucoup d'astuce et en exploitant son talent de graveur, une existence presque normale de citoyen moyen. La description qu'il en fait apporte un éclairage original sur la vie quotidienne en URSS, de 1945 à 1980, telle que la connaissait un soviétique, indifférent à l'idéologie officielle, changeant fréquemment de métier, vagabondant dans cet immense pays, réussissant souvent à connaître des périodes heureuses de vie aisée en utilisant, il est vrai, des méthodes panois à la limite de la légalité. A travers ces aventures, il est également captivant de découvrir le caractère de l'homme russe. Nicolas est français de naissance et s'estime, à juste titre, profondément et seulement français. Mais, par atavisme et par le fait qu'il a vécu jusqu'à plus de cinquante ans immergé dans le milieu russe, toutes ses réactions trahissent ses origines. Au fil des pages, aussi bien quand il parle de lui-même que lorsqu'il décrit le comportement de ses concitoyens, on peut voir ainsi se dessiner les contours de l'homme russe, cet être essentiellement émotif, obéissant davantage à des impératifs de nature instinctive qu'à ceux de l'intelligence et de la raison. Le Russe est, par tempérament bon et impressionnable, accessible à la pitié, sensible au malheur d'autrui, mais, à l'image de la nature difficile aux horizons infinis dans laquelle il vit, il passe par des hauts et des bas, de la violence à la douceur, de la pitié à la cruauté, de la révolte à la servilité, de l'exaltation à la prostration et à la tristesse. Le Russe n'est pas cartésien. Sa logique est différente de la nôtre. fi a des réactions inattendues, imprévisibles, marquées parfois du sceau de la violence. fi a le sens inné de ses intérêts; il ne se croit

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pas lié par le texte écrit, par sa signature. n est opportuniste et pragmatiste. Son esprit vagabonde et il cède facilement aux sollicitations. Tous ces traits, et bien d'autres encore, se retrouvent dans le récit de Nicolas dont un grand mérite est de nous aider à mieux comprendre la Russie. Mieux la comprendre... mais sans illusion' Comme était sans illusion Dostoïevski quand il écrivait:
" S'il existe au monde un pays qui soit aux yeux des pays voisins plus inconnu, plus inétudié et plus incompréhensible' que tout autre pays, c'est certainement la Russie aux yeux de ces voisins occidentaux. Pour l'Europe, la Russie est une des énigmes du Sphynx : on inventera le mouvement perpétuel et l'élixir de la vie avant que l'Occident ,ne comprenne la vérité russe, l'esprit russe, son caractère et son orientation. "

Général (CR) Jacques LAURENT Ancien attaché des Forces'armées en URSS (1978-1981 )

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PROLOGUE

L'avion vient de toucher le sol de France' rai l'impression que ma poitrine va éclater. Je vais pleurer. L'émotion est trop forte, je n'y résisterai pas. Ce n'est pas possible, ils vont me faire faire demi-tour. rai désiré cet instant depuis si longtemps. Je ne peux pas y croire. Ce n'est pas possible, quelque chose va aniver.... Comme s'il lisait dans mes pensées, mon accompagnateur me sourit et presse ma main : - Alors, vous y croyez maintenant? Oui, c'est vrai, j'ai réussi. Je suis en France et je suis vivant. Pas bien fort, mais vivant. En France, dans mon pays. Toutes ces lumières que je regarde avidement par le hublot sont :françaises. Ca y est, je pleure. Je n'ai pas pu m'en empêcher. C'est bête. POUIVU rien n'anive. On m'a bien certifié que que tout irait bien, mais j'ai quand même encore un peu peur...

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I
LA FAUTE DE MA VIE

LA JEUNESSE PREPARE L 'AVENIR

Mon père était officier Cosaque dans l'armée du général Wrangel. Je le revois encore évoquer devant moi la lutte farouche des derniers fidèles à l'Empire russe et à la mémoire du Tsar Nicolas ll. fis ont tenté jusqu'au bout d'empêcher que leur patrie ne tombe entre les mains des "rouges". En Crimée, en 1920, la bataille était sauvage et sans merci. Pas de quartier chez les bolcheviks qui abattaient immédiatement les "blancs" capturés, blessés ou non. Les chevaux tués sous leur cavalier, l'armée blanche acculée à la mer, les hommes nageant désespérément, sous la mitraille, vers les navires sauveurs ftançais et anglais ancrés au large de Sébastopol. La multitude de morts. Sauvé par miracle, il se fit engager comme cuisinier sur un paquebot et parcourut le monde pendant deux ans. Madagascar, l'Indochine... A la maison, nous avions de nombreux souvenirs de ses voyages. Comme la plupart des Russes cultivés de son époque, mon père avait une tendresse particulière pour la France, ses écrivains, ses poètes, et parlait couramment le français. fi a

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donc tout naturellement choisi ce pays comme seconde patrie. Le métier de cuisinier semblant lui réussir, il a décidé de continuer dans cette voie. La véritable cuisine russe est délicieuse, les Français l'apprécient, et beaucoup de Russes blancs, au lendemain de la révolution de 1917, se sont retrouvés cuisiniers ! D'autres chauffeurs de taxis, domestiques, ou antiquaires, ce qu'ils pouvaient: il fallait gagner de quoi se nourrir. Et recommencer une vie à zéro, surtout lorsque l'on a un certain âge, croyez-moi, ce n'est pas facile! Mon père devint donc cuisinier dans une usine d'aluminium à l'Argentière-la-Bessée (Hautes-Alpes), où travaillaient de nombreux autres Russes fraîchement immigrés. Plus tard, il se maria avec une Française, et je vins au monde en août 1928. Ma petite enfance se déroula, heureuse, dans un paysage grandiose resté imprégné dans mon coeur. n m'est difficile de le décrire car je n'ai pas encore eu la possibilité d'y retourner en pèlerinage. Je me souviens des montagnes, toutes proches, et si belles !... La Durance coulait en contrebas et mes parents m'emmenaient souvent promener sur ses rives. I-Iesherbes me dépassaient et, tout près d'eux, j'étais déjà comme un explorateur à la découverte de fleurs ou d'insectes... TIY avait, à proximité de l'usine, une série de maisonnettes, toutes semblables, entourées d'un jardin. Nous habitions rune d'elles. Mes parents cultivaient des légumes et élevaient quelques poules et des lapins, ce qui intéressait au plus haut point me petite personne. Nou~ avions également un chien, un chat et même deux chèvres! Certains voisins possédaient aussi des vaches, des moutons... Tous les matins un jeune garçon cùnduisait nos chèvres au pâturage et mon plus grand plaisir consistait, le soir, à guetter le retour de toutes ces bêtes redescendant de la montagne.. .

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Déjà à cette époque mon amour de l'indépendance et de la liberté avait failli me coûter cher: je m'étais échappé, tout le monde me recherchait. En tête, notre chien, un berger allemand, avait flairé ma piste. Ce fut le premier à m'apercevoir jouant, tout tranquillement, avec les jolis petits cailloux qui se trouvaient entre les rails de la voie ferrée! fi fila comme une flèche, m'attrapa par le pantalon et, malgré mes cris et mes coups, me trâma sur une dizaine de mètres pour me restituer à mon père. Yétais en piteux état, pleurant, tout déchiré et égratigné par les pierres, les herbes et les ronces, mais bien vivant. Quel bonheur de me blottir entre les bras de ma mère, toute frémissante de la peur que je lui avais faite. Ma Mère! Son sourire, sa tendresse... Ses traits sont flous dans ma mémoire. Si seulement j'avais au moins une photo! Ma mère était brune, très mince, et de santé fragile. Mon père lui reprochait parfois tendrement de boire trop de café: cela lui faisait du mal. Peu à peu son état empira et mes parents décidèrent d'aller s'installer à Paris, espérant y trouver de meilleures conditions de traitement. Yavais quatre ou cinq ans. Pendant quelques années, ma mère fit de fréquents séjours dans les hôpitaux, où nous allions lui rendre visite. Les derniers temps, je ne la voyais plus que de loin. On m'empêchait de l'approcher: c'est contagieux, la tuberculose! Elle mourut en novembre 1937. A Paris, nous habitions dans le quinzième arrondissement, au 180 rue de la Croix Nivert. En novembre 1981, ma première sortie d' "homme lib!e" fut pour revoir le quartier de mon enfance. Que de changements! Combien mon coeur se serre de ne pas retrouver tout ce que j'avais si souvent évoqué pendant toutes ces années d'exil! Heureusement, l'immeuble est toujours là, et j'ai même eu la chance inouïe, après avoir

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longuement interrogé les habitants du quartier, d'être reçu par une très vieille dame qui nous avait connus et a pu retrouver dans ses archives une photo où figurait mon père! Par contre, j'ai cherché en vain mon école. Dès son arrivée à Paris, mon père a travaillé comme cuisinier dans un restaurant russe où presque tout le personnel était composé d'anciens Russes blancs. fy étais considéré comme l'enfant de la maison. Une jeune employée lithuanienne, Stéphanie, s'occupait plus particulièrement de moi et soignait ma mère lorsqu'elle n'était pas hospitalisée. Par la suite, mon père l'épousa. Parfois nous recevions des nouvelles de Russie: mon père avait laissé dans le Caucase ses parents, trois de ses frères et ses deux soeurs, avec lesquels il entretenait une correspondance suivie. Mais brusquement, -à partir de 1937, ce fut le silence. Seule, de loin en loin, nous palVenait une courte lettre de l'une de mes tantes. Le contenu en était très anodin et ne disait absolument rien sur le reste de la famille. Par prudence pour elle, mon père n'osait pas interroger sa soeur car il se doutait bien qu'il avait dû se passer quelque chose de grave, d'autant que beaucoup de ses amis, émigrés, comme lui, ne recevaient plus de nouvelles de leur famille... fis venaient souvent à la maison. Les conversations étaient tristes, le nom du Guépéou revenait fréquemment. fis parlaient russe et j'écoutais sans comprendre. Avant de repartir ils me souriaient et évoquaient pour moi en français leur beau pays qu'ils aimaient tant. Mon père aussi me décrivait sans cesse la Russie, ses immenses fQrêts, ses étendues de n~ige à perte de vue, les hautes montagnes du Caucase, la belle et grande maison familiale... De quoi rêver pour un petit Parisien!

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Et puis, ce fut la guerre; les premiers réfugiés fuyant devant l'invasion allemande. fi y en avait partout! Plus question d'aller en classe, l'école leur selVait de logement. fis se. reposaient quelques jours sur des bottes de paille avant de repartir,... plus loin. Et d'autres arrivaient... ravais un ami qui ne me quittait pas et, ensemble, nous essayions d'aider ces pauvres gens. Nous nous étions intégrés aux équipes de volontaires, leur apportant des secours d'urgence. Toutes les bonnes volontés étaient les bien venues et, malgré notre jeune âge (Il ans), nous étions utiles pour porter à manger, aller chercher un biberon, calmer un petit... ou un très vieux... Oh ! Jeunesse! Lorsque j'y repense, je crois bien que c'était amusant! Mais bientôt, Paris aussi prit peur. Avant, c'étaient "les autres", ils venaient de loin, de la Belgique, du Norq. Maintenant, je voyais les amis, les voisins qui partaient. Dans les rues, une file inintenompue et entremêlée de piétons, de bicyclettes surchargées de colis, d'automobiles surmontées de matelas et de poussettes, de chanettes, de voitures des quatre saisons où s'entassaient des bagages hétéroclites et même des meubles, chacun voulant sauver ce qu'il avait de plus précieux. Et les voitures d'enfant, tellement pleines que l'on ne pouvait deviner si elles contenaient ou non un bébé! Ce qui m'a frappé, auss~ ce qui m'a fait mal car mon père avait su m'inculquer l'amour de la France, c'est de voir des soldats français, des zouaves en l'occurrence, qui fuyaient, dans le désordre le plus complet. Nous sommes restés. Mon père ne savait où aller, et l'on m'a dit qu'il fallait que le restaurant demeure ouvert. Derrière les persiennes fermées, j'ai vu l'arrivée des Allemands. C'était très impressionnant. D'abord des motards, avec leur casque et leur capote verte. Un soldat, mitraillette au poing, à chaque

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coin de rue. Puis un autre venait, qui prenait sa place, et le premier allait occuper le coin suivant. fis guettaient partout, prêts à envoyer une rafale. Bientôt chaque entrée d'immeuble avait son soldat. Et puis, la musique! Oui, ils sont entrés en musique. Les fantassins scandant la mesure avec leur "pas de l'oie", et chantant. Là, ils avaient vraiment pris Paris. Les officiers dans leurs voitures découvertes ressemblant à des jeeps (j'ai fait la comparaison plus tard, bien sûr, car à l'époque je n'avais jamais entendu parler de jeeps), les chars, les camions bourrés de soldats... Mon père était blême de rage et se tordait les mains. C'est affieux d'être envahis. Nous ne sommes pas sortis pendant trois jours. Puis, peu à peu, la vie a repris. Les soldats allemands nous laissaient passer. TIs essayaient même d'être aimables, ayant reçu la consigne de rechercher la "collaboration" des Français. L'un d'eux me donna une plaquette de chocolat (français I). Je l'ai mangée en toute innocence. rai appris par la suite que certains de mes amis avaient eu moins de chance: leurs parents avaient exigé qu'ils jettent le chocolat, sans même y goûter. Soit par fierté, soit parce que leur expérience d'adultes leur dictait de se méfier. TIs savaient bien que le sourire d'un envahisseur est toujours calculé et qu'il faut rechercher ce qu'il cache. Ce chocolat n'était-il pas empoisonné? Mais non. Ce geste concrétisait simplement la première application d'une tactique habile et assez fréquemment utilisée: donner au peuple que l'on veut asselVir l'impression de vouloir tout faire pour le rendre heureux. Immanquablement des gens s'y laissent prendre, par inconscience ou dans l'attente d'un profit, et l'on obtient ainsi la division de ceux qui auraient pu s'unir pour combattre. * * *

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La vie sous l'occupation était bien différente de celle que nous connaissons actuellement en France. Si vous êtes né après 1937 ou 1938, vous avez vraisemblablement bien du mal à vous représenter l'atmosphère dans laquelle j'ai vécu mon adolescence. - Les Allemands en uniforme vert-de-gris ou noir, partout: se promenant, visitant la capitale, fréquentant cafés et cinémas; ou en patrouilles armées; ou en colonne, au pas de l'oie, couvrant le martèlement de leurs bottes par leurs chants gutturaux. - Le couvre-feu: pas question de plaisanter, car cela pouvait fort mal tourner pour celui qui était pris à ne pas le respecter. Il risquait de se retrouver dans un camp, en Allemagne, ou retenu comme otage, c'est-à-dire sans doute la mort... - Les alertes, souvent plusieurs fois par jour. En classe, dans notre école, c'était prétexte à chahut: vite, aux abris! Et chacun se précipitait, masque à gaz en bandoulière (on ne se déplaçait jamais sans lui, c'était obligatoire), dans les caves d'un immeuble voisin. Qui, n'ayant pas appris une leçon ou n'ayant pas fait un devoir n'a pas souhaité: "pourvu qu'il y ait une alerte l". La nuit, c'était moins amusant. Sortir de son lit, en plein sommeil, dans le froid l'hiver, car les maisons étaient très mal chauffées faute de combustible, et descendre à la cave, lampe de poche à la main (surtout, même s'il n'y a pas de panne, ne pas allumer l'électricité: la "défense passive" veille I), tout cela n'a rien d'agréable! Par la suite, avec mon père, en nous cachant, plutôt que de descendre à l'abri, nous montions sur la terrasse de l'immeuble, pour "vok". Au son, nous supposions la nationalité des avions qui approchaient. Puis les obus de la D.C.A. éclataient dans la nuit, tels un feu d'artifice. Ensuite, très ftéquemment, les fusées éclairantes

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illuminaient tout, permettant aux alliés de mieux viser leur objectif et de ne pas bombarder Paris rendu obscur par les exigences de la défense passive. Parfois le sourd grondement des bombes me faisait ftémir... Lorsqu'elles n'étaient pas tombées trop loin, le lendemain, la curiosité nous poussait, mon ami et moi, à partir en reconnaissance. Je me souviens notamment du b.ombardement de Boulogne-Billancourt... Se trouver devant des immeubles entiers détruits, des appartements coupés en deux qui laissent voir leurs meubles, parfois en équilibre instable au-dessus du vide, cela pince le coeur. On ne peut s'empêcher d'imaginer ainsi son propre logement, ni de se demander ce que sont devenus les habitants... Je ne parle pas du rationnement: de par la position de mon père, qui dirigeait le restaurant (le véritable patron n'était pas revenu après l'exode), je n'ai presque pas eu à en pâtir. Je n'ai souffert, ni des tickets, ni de la disette, ni des queues devant les magasins d'alimentation. Tous les soirs, en revenant de classe, je passais à la cuisine et l'on me donnait ce dont j'avais envie. Le restaurant était relativement bien approvisionné, les Allemands aimant la cuisine russe et le ftéquentant de plus en plus assidûment... au point même de le réquisitionner la dernière année! J'y ai maintes fois songé depuis: si je n'avais pas connu des conditions de vie aussi exceptionnelles pour l'époque, jamais je n'aurais eu la force physique de supporter les terribles épreuves qui m'attendaient. Cette prédilection des officiers allemands pour la cuisine de mon père n'avait pas que des avantages, surtout avec un nom aussi incontestablement russe que le nôtre! Au début de la guerre, l'URSS était du côté des Allemands, et c'est moi qui, à l'école, me faisais parfois huer et traiter de "sale Russe" (les enfants ne faisaient pas la différence entre les Russes

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blancs et les bolcheviks). Par contre, à partir du mois de juin 1941, l'URSS a été envahie à son tour par ses propres alliés, et c'est mon père qui était régulièrement pris à parti par les Allemands. Par exemple, ces "messieurs" s'amusaient, de temps à autre, à le faire placer devant le buffet et à tirer sur des bouteilles à quelques centimètres de sa tête... Lorsqu'il revenait de ces séances, mon père, si calme d'habitude, était dans un état inimaginable. A compter de cette époque l'occupation s'est faite plus dure. On a parlé de résistance, de rafles, de déportations. Avec ma manie de me promener un peu partout, j'ai failli à plusieurs reprises être pris dans une rafle.. Une fois, principalement. J'avais quatorze ou quinze ans. Je déambulais avec mon ami lorsque tout-à-coup des Allemands, sautant. d'un camion mitraillette en mains, ont formé un cordon barrant la rue où nous étions. A l'autre bout, la même opération s'effectuait en même temps. Chacun savait qu'être pris dans une rafle pouvait signifier la mort, et c'était la panique. Les passants, si tranquilles l'instant d'avant, couraient maintenant en tous sens. Certains criaient. Affolés, nous nous sommes précipités dans la cour du premier immeuble venu. Pas d'issue! Un mur ! Nous entendions les « raus, heraus! » tout proches. fi fallait faire quelque chose, très vite. Yétais le plus grand, mon ami m'a fait la courte échelle. Le mur était incroyablement haut. PalVenu tout de même au faîte, j'ai dû me pencher, en équilibre instable, pour lui prendre la main. n n'arrivait pas à l'attraper. J'ai cru que nous allions retomber tous les deux. Le bruit des bottes approchait, retentissant sur les pavés et dans nos poitrines. Enfin, mon ami réussit à me saisir la main. J'ai tiré, il s'est agrippé comme il a pu et est palVenu à me rejoindre. Une seconde d'hésitation: le sol paraît si loin! Mais il faut sauter. La chute a été rude, mais nous n'en avions cure. Haletants et frémissants d'angoisse nous nous sommes dirigés vers la sortie

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de ce nouvel immeuble. Elle n'était pas gardée! Un coup d'oeil pour nous mettre d'accord et nous détalons... Anivés dans notre quartier, nous sentant alors seulement hors de danger, nous nous sommes longuement congratulés, réalisant que nous venions de nous sauver la vie mutuellement: jamais, seuls, nous n'aurions pu escalader un mur aussi haut. Cette expérience nous a rendus plus prudents et a singulièrement restreint nos expéditions habituelles. Désormais, nous passions nos moments de liberté à jouer aux échecs, ou à l'une de' mes inventions sur le thème de la guerre et des conquêtes. Ce dernier jeu, très complexe, m'avait été inspiré par une occupation plus sérieuse à laquelle je m'adonnais chaque jour avec mon père.: dès le début des hostilités nous avions accroché au mur de la salle à manger une grande carte de l'Europe et nous modifiions ensemble les limites du front, à l'aide de petits drapeaux fixés par des épingles, d'après les renseignements fournis par les journaux puis, ensuite, par la radio anglaise. Lorsque, en juin 1941, les Allemands ont envahi la Russie, mon père espérait à tout moment apprendre que ses compatriotes avaient stoppé l'avance des nazis et s'étaient mis dans le camp des alliés. Pendant toute la guerre il a suivi avec passion l'évolution du front russe. Ce n'était pas facile: les renseignements qui nous palVenaient étaient souvent contradictoires... Une autre tâche m'incombait chaque jour: j'allais ravitailler une jeune juive cachée dans un immeuble voisin. Je m'attardais souvent à jouer avec sa toute petite fille. Grâce à Dieu personne ne les a découvertes et elles ont été sauvées. Lorsque nous avions quelques jours de vacances, nous allions les passer près de Verdun, dans une maison que nous possédions, à proximité d'un château et d'un lac. rai oublié le

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nom du village. Je' sais simplement qu'il y avait un grand jardin et que je me rendais parfois en ville à bicyclette. En mai 1944 mon père ne nous avait pas accompagnés, Stéphanie (ma belle-mère) et moi, car il avait bien trop de travail au restaurant: il avait à coeur de célébrer Pâques le mieux possible. Les Slaves donnent à cette rete une importance au moins aussi grande que les Français n'en donnent à Noël. Pour une telle circonstance, vantée depuis des mois et attendue avec impatience par la clientèle, mon père, malgré les innombrables difficultés d'approvisionnement dans tous les domaines, voulait que tout soit parfait dans son restaurant: la décoration de la salle, les oeufs peints installés sur des assiettes où l'on a fait pousser des grains de blé, tout le menu exceptionnel du réveillon, y compris la Pasqua, ce gâteau si long à confectionner, que l'on ne doit manger qu'à Pâques. Bret: il était "sur les dents" et nous partîmes seuls. En revenant chez nous, nous fùmes intrigués par un attroupement devant l'immeuble où nous habitions. TIy avait même des pompiers. Les premiers voisins auxquels nous nous adressâmes pour savoir ce qui se passait, parurent embarrassés. TIs n'osaient pas nous répondre, et nous avons bientôt compris qu'un événement terrible pour nous venait de se produire. Les pompiers nous expliquèrent qu'ils avaient été appelés trop tard, qu'ils avaient fait tout leur possible pour le réanimer... Yétais tout étourdi, ne comprenant pas, ne voulant pas comprendre que l'on parlait de mon père. TIs continuaient... Aussitôt arrivés ils avaient défoncé la porte. TIs l'avaient trouvé écroulé, juste derrière. La théière était sur le gaz, feu éteint... "il" avait dû s'assoupir la veille au soir et l'eau avait débordé... "TI"avait dû s'en rendre compte trop tard et, à demi asphyxié, avait voulu ouvrir la porte... TIs avaient retrouvé la clé tordue dans la serrure... Hébété, je commençais à

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réaliser confusément qu'il s'agissait bien de mon père. Cela ne me paraissait pas possible, et j'espérais encore en arrivant à l'hôpital où il avait été transporté. Hélas! Mon père était déjà à la morgue! Tout s'écroulait autour de moi et je ne saurais dire comment j'ai vécu à partir de cet instant et tous les jours qui suivirent. TIa été enterré à Limeil-Brévannes, auprès de ma mère. Je me souviens que beaucoup de ses amis sont venus l'accompagner ce jour là. Ce fut pour moi un choc terrible. Toute ma vie était axée sur mon père. A quinze ans, j'avais tout perdu. Stéphanie faisait bien tout son possible pour moi, mais je ne l'écoutais pas... rai continué, seul, pieusement, chaque jour, à modifier la ligne du front sur notre carte murale. Au débarquement, j'ai fabriqué des drapeaux anglais et américains. Quel déchirement de ne pas l'avoir auprès de moi en cet instant! Combien nous aurions été heureux de poser ensemble ces petits drapeaux! Au moment de la libération Stéphanie et moi nous trouvions dans notre maison près de Verdun. La débandade des Allemands: les camions abandonn.é~ le long des routes faute d'essence,' les réquisitions de bicyclettes pour leur permettre de s'enfuir, les coups de feu crépitant de tous côtés, les gens se cachant derrière leurs volets. Et le soir même ce fut l'entrée des chars américains dans le village, immédiatement en liesse; les embrassades, une promenade sur un char, une escapade avec un ami pour ramasser des casques et des armes sur des soldats allemands morts... Les longues files de prisonniers allemands qui passaient maintenant dans l'autre sens, sous les huées. Nous leur lancions des cailloux. Les soldats d'un char américain avaient même attaché un officier à leur canon! Cette ambiance extraordinaire dura quelques jours, puis tout redevint terne autour de moi. Le retour à Paris, la rentrée des classes... Pour qui ? Pour quoi? rétais morne et n'avais

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plus goût à rien. Seules me sortaient de ma léthargie l'écoute des informations et la lecture des journaux afin de pouvoir déplacer le plus exactement possible mes petits drapeaux! révitais au maximum notre appartement et allais prendre mes repas dans un centre universitaire. Je voyais cependant parfois les amis de mon père... Un jour ils m'annoncèrent qu'il y avait à Paris des centres de regroupement de Russes, ex-prisonniers des Allemands, et que l'on pouvait aller les voir. Soudain je me suis souvenu de conversations avec mon père au cours desquelles il regrettait de ne pouvoir aner parler aux prisonniers russes, trop bien gardés par les Allemands qui les utilisaient pour certains travaux de force. fi me disait alors que par eux il aurait sans doute pu connaître les raisons du silence de ma tante. Peut-être y avait-il parmi eux des Caucasiens ?.. Et maintenant de tels contacts étaient possibles! Mon père n'était pas là, c'était donc à moi d'agir à sa place, à moi de m'informer pour obtenir des nouvelles de ma famille. Car j'avais encore une famille... là-bas.

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DEPART EN VACANCES

Dès ce moment, j'ai perdu mon apathie: j'avais un but. Le dimanche suivant, avec deux camarades de classe qui avaient exprimé le désir de m'accompagner, j'aUai à la découverte de l'un de ces centres, situé dans la caserne de Reuilly. Je ne parlais pas le russe, à l'exception de quelques rares mots, mais j'arrivais à le comprendre un peu à force d'entendre mon père discuter avec ses amis. De plus, j'apprenais J'allemand en classe, en seconde langue, et j'avais eu l'occasion d'échanger quelques paroles avec des soldats allemands, à Verdun. Les Russes, ayant été leurs prisonniers, devaient bien connaître quelques mots de leur langue! On nous laissa facilement pénétrer dans ce centre. Nous n'étions d'ailleurs pas les seuls visiteurs: de nombreux Russes blancs immigrés étaient déjà là, tentant d'obtenir des nouvelles de leur pays, si ce n'est de leur famille (la Russie est si grande !), et heureux, tout simplement, de pouvoir parler russe avec des compatriotes. La guerre contre les Allemands était gagnée, la Révolution de 1917 semblait à tous déjà de l'histoire ancienne; dans ce centre, il n'y avait plus des rouges

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ou des~blancs, mais seulement des gens nés dans le même pays, appréciant le plaisir de se rencontrer. Une quantité de petits groupes s'étaient formés, et nous allions de l'un à l'autre. Je traduisais à mes amis les informations que je palVenais à glaner. On parlait librement de tout, et principalement de la situation là-bas, avant-guelTe. Les ex-prisonniers évoquaient les déportations, les gens fusillés, les familles entières disparues... Malgré des sujets de conversation aussi graves, l'on sentait que l'atmosphère générale était à la joie: tous ces anciens prisonniers, parfois très maigres et les traits creusés par les souffiances, allaient bientôt rentrer chez eux et revoir leur famille. fis exultaient. En les quittant, le soir, j'étais bien décidé à revenir le plus vite possible. C'est ce que je fis. De ce jour, dès que j'avais quelques heures libres devant moi, je retournais à la caserne de Reuilly. Je m'y fis bientôt des amis. rétais de loin le plus jeune de leurs visiteurs et ils s'intéressaient à moi. Je ne sais trop comment nous arrivions à nous comprendre mais le fait est là : nous aidant de gestes, nous y palVenions ! Parfois, je Jes trouvais en train de chanter pendant que l'un d'eux jouait de l'accordéon ou de la balalaïka. fis riaient sans cesse, et je riais avec eux. Ah! la bonne ambiance! rai surtout sympathisé avec trois d'entre eux, et je les emmenais visiter Paris. fis voulaient tout voir avant de repartir pour la Russie! Je leur avais parlé de ma famille, dans le Cauca~e. fis ne savaient rien, mais, si je venais les voir, en URSS, ils m'aideraient à la retrouver! Ainsi, peu à peu, naquit en moi l'idée d'aller voir sur place ce qu'étaient devenus mes grands-parents, mes oncles et mes tantes. Je voyais mes nouveaux amis presque chaque jour. Parfois même il m'arrivait de passer la nuit dans le centre avec eux. Je les admirais. fis avaient approximativement l'âge de mon père, et comme lui étaient officiers. fis me racontaient

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leurs multiples aventures dans les camps nazis, où les prisonniers russes étaient beaucoup plus mal traités que les autres. Malgré tout ce qu'ils avaient subi, ils avaient conselVé leur fierté et tenté plusieurs fois de s'évader... Pour moi, ces amis étaient 'de véritables héros, des modèles. Jamais l'idée qu'ils pussent se tromper en quoi que ce soit n'aurait pu m'effleurer. Au moment où commençaient les vacances scolaires, des officiers soviétiques vinrent pour assurer la discipline et la swveillance du centre (suite à l'accord de rapatriement du 28/06/45). Désormais, tous devaient être rentrés pour dix heures du soir. Plus question pour moi de rester la nuit. Mais la nouvelle réglementation n'entamait pas- la bonne humeur : c'était le retour dans leur famille qui commençait à s'organiser. Les officiers s'attachaient d'ailleurs à rassurer tout le monde. TI m'arriva d'entendre leurs discours: - Vous êtes les vainqueurs de cette guerre. Votre "MèrePatrie" vous attend. Elle va vous accueillir en héros et vous allez avoir de bien meilleures conditions de vie qu'avant guerre. Personne, dans le centre, ne pouvait prévoir ce qui allait arriver, et la perfidie des officiers soviétiques échappa à tous. Pour ma part; j'avais toute confiance en eux. Je les avais informés de ma situation et de mes projets ,afin de leur demander conseil. M'était-il possible d'utiliser la période de vacances pour aller voir sur place ce qu'était devenue ma famille, dont je n'avais plus aucune nouvelle depuis le début de la guerre? Comment devais-je m'y prendre? fis me répondirent fort aimablement que c'était tout à fait faisable, m'indiquèrent quels papiers m'étaient nécessaires. TIn'y avait aucun problème. Et même, si je le désirais, je pouvais me joindre au convoi de

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prisonniers qui allait bientôt partir: ainsi je voyagerais gratuitement et ne quitterais pas mes amis! C'était formidable! Mon enthousiasme n'avait plus de bornes! Mes amis étaient également tout heureux et m'encourageaient à ne pas manquer une telle occasion. rannonçai ma décision à Stéphanie, lui faisant ressortir tous les avantages de la situation: je ne voyagerais pas seul, on m'aiderait à retrouver ;ma famille, et le transport était gratuit! Elle connaissait mes amis puisque je l'avais plusieurs fois entraînée à la caserne de Reuilly. Cela devait la rassurer de savoir que je partirai avec eux! L'un des trois retournait justement dans le Caucase!... Et cela ne lui coûterait pas un sou! Le retour? Oh ! Ma tante me passerait bien de l'argent! Et puis, j'étais. débrouillard! Elle n'avait vraiment pas à s'inquiéter :je m'arrangerai toujours... Et quel beau voyage j'allais faire ! Je traverserai .l'Allemagne, avec ses villes bombardées dont tout le monde parlait. La Pologne m'intéressait aussi, car j'en avais souvent rêvé en faisant ma collection de timbres. Et la Russie, le pays de mes ancêtres, dont j'avais tant entendu parler! Une telle occasion ne se reproduirait plus. Qui sait? Plus tard, de ma vie, je ne pourrai peut-être plus jamais y retourner!... Et puis j'avais envie de visiter des pays... C'étaient les vacances... Avant-guerre, nous partions souvent pour l'étranger pendant les vacances. Qu'elle se souvienne, nous allions en Suisse, en Italie, en Belgique... Mais j'étais bien trop jeune alors pour en profiter vraiment! Bref: Stéphanie me signa l'autorisation de sortie du territoire que je lui demandais Une fiche d'état civil, et me voici à l'ambassade soviétique, me de Grenelle, où l'on me délivra un visa presque instantanément, bien que je n'eusse ni carte d'identité, ni passeport. Bien d'autres Français étaient venus comme moi à l'ambassade pour obtenir l'autorisation d'entrer

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