OPIUMS

De
Publié par

Ce livre représente un recueil de travaux récents réalisés en Asie sur l'usage et/ou la production de substances psychotropes dans les cultures traditionnelles. L'opium, le cannabis, l'alcool, le tabac, le kava, le bétel et d'autres substances inattendues comme l'usage des fleurs dans la transe sont traités sous un angle anthropologique et historique dans toutes leurs dimensions culturelles.
Publié le : lundi 1 mai 2000
Lecture(s) : 282
Tags :
EAN13 : 9782296411357
Nombre de pages : 448
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

OPIUMS
Les plantes du plaisir et de la convivialité en Asie

Collection Recherches Asiatiques
dirigée par Alain Forest

Dernières parutions

Marie-France LATRONCHE, L'influence de Gandhi en France, 1999. Julien BERJEAUT, Chinois à Calcutta, 1999. Olivier GUILLARD, Désarmement, coopération et sécurité régionale en Asie du Sud, 1999. NGUYÊN TUNG (ED), Mông Phu, un village du delta du Fleuve Rouge (Viêt Nam), 1999. NGUYÊN THÊ ANH, YOSHIAKI ISHIZAWA (eds), Commerce et Navigation en Asie du Sud-Est (XIVe-~ siècles), 1999. Pierre SINGARA VÉLOU, L'École française d'Extrême-Orient ou l'institution des marges (1898-1956),1999. Catherine SERVAN SCHREIBER, Chanteurs itinérants en Inde du Nord, 1999. Érid DÉNÉCÉ, Géostratégie de la Mer de Chine méridionale et des bassins maritimes adjacents, 1999. Françoise CAYRAC-BLANCHARD, Stéphane DOVERT et Frédéric DURAND (eds), L'Indonésie, un demi-siècle de construction nationale, 1999.

Sous la direction de

Annie HUBERT
&

Philippe LE FAILLER

OPIUMS
Les plantes du plaisir et de la convivialité en Asie

Institut de recherche sur le Sud-Est Asiatique

Ouvrage publié avec le concours de "Sociétés, Santé, Développement" UMR 5036 (CNRSlUniversité Bordeaux 2)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBlV:2-7384-9123-5

NOTE DES EDITEURS

Fruit d'une initiative de l'Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique, cet ouvrage qui devait initialement s'intituler "De l'épice à l'extase" est né du désir de mettre en correspondance le savoir et l'expérience des chercheurs travaillant sur l'Asie, et même au-delà, autour du thème des "substances du plaisir et de la convivialité". Quelques années furent nécessaires pour regrouper ces articles dont les auteurs ont choisi, qui d'aborder une pratique, son acceptation et ses effets, qui de traiter de différentes substances sur un même pays, qui encore d'aller au-delà de la substance elle-même pour rentrer dans les mythes et la valeur symbolique d'un usage. Il est vite apparu que cette somme d'articles ne visait pas à l'exhaustivité. Que le lecteur ne s'attende pas à trouver ici un catalogue, une nomenclature des substances ou une approche systématique par pays mais il s'agit plutôt d'initier un récolement et une mise en perspective des pratiques. La question se posait, fallait-il privilégier une répartition par aire géographique, par produit, par période historique ou par discipline? Il nous a semblé, au vu des articles qui se répondent ou se complètent, que les associer par produit était plus judicieux afin de mettre en valeur le caractère récurrent de certaines pratiques et cela au risque de quelques répétitions. Ce faisant, certains articles abordant des sujets multiples sont donc classés selon le produit qui fait l'objet d'une étude privilégiée par l'auteur. Ce choix des éditeurs méritait une explication. Nous tenons ici à remercier ceux et celles qui ont bien voulu aider à la parution de cet ouvrage, les auteurs tout d'abord dont l'infinie patience est enfin récompensée, Alain Forest qui a relu les épreuves, l'Institut de Recherche sur le Sud-Est Asiatique qui a épaulé ce projet et le centre de l'EFEO à Hanoi où s'est effectué la mise en page finale, sans oublier le substantiel soutien des volutes de Vinataba. PLF

«Ne connaître simplement les plantes que de vue, et ne savoir que leurs noms, ne peut être qu'une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres... » J.-J. Rousseau (Lettre de 1771), Le Botaniste sans maître

6

INTRODUCTION
Annie HUBERT*

L'usage de substances induisant un état psychique altéré est sans doute aussi vieux que l'humanité. De la préhistoire à nos jours, les êtres humains ont utilisé des plantes ou des produits à base de plantes "magiques", non pas pour se nourrir, mais pour modifier leur humeur, stimuler leurs rêves, s'abstraire du monde, ou au contraire lui faire face avec courage. L'utilisation de ces plantes remonte aux premières explorations de son environnement par l'homme, et ces substances furent, en leur temps, importantes dans les rites religieux comme vecteur d'accès au monde invisible des Dieux. Certaines furent et sont encore vénérées. Leur emploi est si étroitement lié aux représentations, aux cultures, aux croyances, que des utilisateurs de la même substance dans des traditions différentes peuvent en éprouver des effets diamétralement opposés. Dans un cas l'opium donne le courage au guerrier, dans un autre c'est une substance lénifiante et favorisant la convivialité. L'usage de "drogues" dans le sens large du terme est une activité fondamentale de l'homme, sans doute aussi ancienne que ses pratiques sociales. Une foule de termes vise à caractériser ces substances que l'on peut définir comme narcotiques, neuroleptiques, hallucinogènes, stupéfiantes, psychomimétiques, hypnotiques, analgésiques, euphorisantes, sédatives et j'en passe. Un terme semble suffisamment général pour s'appliquer à toutes est celui de psychoactives, autrement dit, qui ont un effet sur le psyché. Le seul terme satisfaisant pour décrire le sujet du présent ouvrage est allemand "Genussmittel", qui signifie "moyen de plaisir", inexistant en français. Ce qu'il faut savoir de ces drogues, c'est qu'elles sont toutes obtenues à partir de végétaux que nous pouvons qualifier de toxiques, dans le sens où utilisés à outrance ou dans de mauvaises proportions, ils peuvent faire l'effet de poison plus ou moins violent.

* CNRS, "Société, Santé, Développement", Université de Bordeaux II.

Rentrent dans cette catégorie des substances aussi courantes que l'alcool, ou le tabac, mais aussi le bétel, l'opium, le cannabis, le café, le thé, le kava, et une foule d'autres plantes utilisées à travers le monde pour leurs propriétés psychoactives. Nous pourrions y ajouter, dans la quête de plaisir et de stimulation, les épices, qui furent aussi des substances du pouvoir à un moment de l'histoire de l'humanité. Toutes ces plantes ont été des enjeux culturels, mercantiles et politiques, elles ont été au cœur de la pensée médicale, religieuse et dans les stratégies politiques. Elles sont aussi un lien de convivialité entre êtres humains et des instruments de plaisir. Nous avons voulu regarder de plus près le rôle de ces substances en Asie. Ce n'est certes pas le continent le plus consommateur ni le plus producteur de plantes psychoactives : ce rôle est dévolu à l'Amérique. Mais l'Asie a été un centre important pour leur importation leur diffusion et leur usage. Le bétel et le chanvre, ainsi que le thé et nombre d'épices sont asiatiques, le kava est originaire des frontières sud-est vers le Pacifique. Ce continent a adopté rapidement l'opium et le tabac, et les consommations d'alcool sous toutes ses formes y sont peut-être encore plus anciennes qu'en Occident. Le bétel, caractéristique de l'Inde et de l'Asie du Sud-Est jusqu'en Papouasie Nouvelle Guinée, pourrait être décrit comme la plante emblématique de la convivialité. D'une importance majeure dans les civilisations de cette partie du monde, la chique, à base de feuilles ou d'inflorescences de bétel, de noix d'arec et de chaux, avec une foule de variantes pour les "assaisonnements" est un élément vital dans les relations entre les personnes. Offrir et chiquer le bétel fut un préalable à tout échange verbal amical ou officiel. Il eut une signification symbolique importante dans les relations amoureuses: c'est à travers l'offrande et le partage d'une chique de bétel que l'on déclare son amour ou son intérêt envers un partenaire. Ce stimulant a marqué les civilisations ouest et sud-est asiatiques, dans leurs rituels, leurs légendes, leurs symboliques, et a résisté face à l'entrée en force du tabac. Son déclin est récent, l'abandon par les jeunes de cet usage correspond à leur désir de. modernité et leur idée du monde occidental. Qui prendra aujourd'hui encore le temps de préparer posément, lentement et gracieusement sa feuille ou son inflorescence de bétel, son morceau de noix d'arec, de doser prudemment et précisément la chaux qui fera agir les substances alcalines présentes dans ces végétaux, de porter le tout à sa bouche, pendant qu'amis ou interlocuteurs en font tranquillement autant, avant de commencer ou poursuivre une conversation? 8

Quel jeune amoureux oserait encore offrir une chique de bétel à sa bien- aimée qui de nos jours ignore probablement tout du symbole qu'elle porte. Le bétel est même en train de disparaître des offrandes aux génies et puissances du monde invisible, modernité oblige... Mais comme le montrent les nombreux textes traitant de ce sujet, la chique de bétel et de noix d'arec en Inde et en Asie du Sud-Est a représenté durant des siècles et peut être des millénaires, la substance psychoactive la plus utilisée par les diverses populations et cultures de ces régions. Le cannabis, originaire du Turkestan, s'est ancré en Asie depuis des temps immémoriaux. Il est utilisé dans l'Inde védique du troisième millénaire avant Jésus Christ comme "herbe des Dieux", indispensable à la pratique de la méditation pour la caste des brahmanes et vecteur privilégié du contact avec le monde invisible. De l'Inde, il se répand avec la diffusion du bouddhisme dans le reste de l'Asie, ne dit-on pas que le Bouddha dans son ascèse vécut pendant quelques jours de quatre grains de chanvre? L'usage de la plante va se laïciser rapidement et son usage se répandra ensuite dans le monde entier dans le sillage des premiers trafics de drogue. Mangé, bu ou fumé, parfois utilisé comme "épice" ou condiment, il peut être également considéré comme une plante de la convivialité. L'alcool, là où il est bu en Asie, prend une dimension à la fois de commensalité et de convivialité. Sous forme de bière ou vins, d'eaux de vie, à base de riz ou de sorgho, de sève de palmier ou de cocotier, bu à la jarre avec de longs chalumeaux comme sur les Hauts Plateaux du Laos et du Vietnam, à la louche, à la coupelle ou au verre il fait partie de toutes les festivités. Parmi les groupes montagnards du Nord Laos et de la Thaïlande, on vous réveille au Nouvel An en vous offrant une coupelle d'un alcool qui titre pas loin de 70°. On l'offre aux ancêtres et aux génies, au cours de banquets il donne l'occasion de joutes poétiques. Hors des zones islamisées, tout le monde boit plus ou moins pour des occasions spécifiques. L'alcoolisme fléau, comme il peut l'être parmi les populations arctiques ou amérindiennes, est absent de l'Asie qui depuis des millénaires a su apprivoiser cette substance pour en faire un marqueur de fête et de joie. Les alcools occidentaux, whiskies ou cognacs, connaissent une grande faveur auprès des hommes en zones urbaines, avec les bières industrielles ils tendent à remplacer les alcools traditionnels. Une autre boisson traditionnelle, non alcoolisée mais de type narcotique semble avoir un regain d'importance aux extrêmes-est de l'Asie. Le kava devient un emblème, une sorte de symbole national pour le Vanuatu, mais aussi plus loin chez les Samoans. C'est un des rares 9

exemples de réhabilitation d'une coutume ancestrale établissant la convivialité. L'opium originaire d'Europe du centre-ouest s'est si bien acclimaté au continent asiatique qu'il en est devenu une sorte de caractéristique. Utilisé depuis le paléolithique c'est sans doute via les Perses qui l'avaient connu grâce aux Mésopotamiens qu'il pénétra tout d'abord en Inde où on le cultive depuis un millier d'années, particulièrement au Bengale sur le plateau de Malwa. Auparavant et pendant des siècles, par caravane et par voie maritime, le pavot fut l'objet d'un commerce comme denrée importante de la pharmacopée indienne et chinoise. Il était surtout produit en Égypte et en Asie mineure, Perse et Syrie et se vend chaque année aux enchères à Calcutta. Ce remède devient aussi une boisson des guerriers et des braves. L'Inde est le seul endroit d'Asie où l'opium se boit au lieu de se fumer ce qui atteste sans doute son ancienneté dans cette zone. Nous le verrons, la pipe n'a fait son apparition qu'avec l'introduction du tabac. Le commerce et la circulation de l'opium changent du tout au tout avec les découvertes de nouvelles voies maritimes par les Occidentaux. Le grand négoce se développe, de nouvelles routes s'ouvrent, le commerce international est réorganisé par les Européens qui en tiendront le monopole jusqu'au XXe siècle. Les échanges entre l'Asie et l'Europe ne sont plus centrés sur la Méditerranée via les commerçants arabes, ils se font sur un axe majeur Inde-Europe. Nous arrivons au commerce triangulaire transocéanique: alcool et armes contre esclaves, esclaves contre tabac et ainsi de suite, système dont fera très rapidement partie l'opium. C'est précisément par l'introduction du tabac aux Philippines par les Espagnols et par l'introduction massive de l'usage de la pipe, que se crée le futur marché asiatique de l'opium. Des capitaines hollandais opérant en contrebande en mer de Chine s'aperçoivent que leurs serviteurs javanais vendent du tabac imbibé d'une solution d'opium comme remède contre le paludisme. Les Chinois des comptoirs de Formose répandent rapidement l'habitude de fumer ce mélange qui a un effet certain sur l'humeur et l'esprit. Les Portugais réalisant l'importance d'un marché potentiel, établissent le grand commerce de l'opium avec les effets dévastateurs qu'il eut sur une grande partie de la population chinoise. Ceci fut suivi par l'établissement au XXe siècle des diverses régies de l'opium, qui permettait aux pouvoirs coloniaux de payer leurs frais de gestion. Qu'en était-il parmi les populations? Dès le XIXe siècle, suite aux interdictions impériales chinoises de cultiver ou consommer de l'opium, des groupes ethniques comme les Yao ou les Hmong, Lisou et Lahou commencent à cultiver le pavot dans des champs sur brûlis cachés dans la montagne. 10

C'est une grande source de revenus. Il est à noter que ces producteurs ne sont pas opiomanes: s'ils fument, c'est soit pour se guérir de certaines pathologies, soit pour se relaxer entre hommes. En quelque sorte la retraite des vieux qui ont assez de fils pour cultiver les terres. L'opium, fumé traditionnellement parmi ces groupes est avant tout une substance de convivialité. Il était rare il y a encore vingt ans de rencontrer de vrais opiomanes dans ces populations. L'opium fut aussi la substance du suicide, particulièrement pour les jeunes femmes qui se tuaient en avalant une dose mortelle de boulettes de latex. Mais la découverte de l'héroïne pendant la Première Guerre mondiale, va transformer le marché de l'opium. S'instaure alors progressivement le trafic de la drogue. Cette substance du courage pour les uns, de la convivialité pour les autres devient aussi une substance de pouvoir. Un pouvoir économique immense et délétère. La greffe" opium" a extraordinairement pris en Asie, et elle fut trop récente pour que cette substance soit" apprivoisée". L'opiomanie a fait place à l'héroïnomanie parmi les plus démunis en zone urbaine, on ne voit pas bien comment cela peut cesser. Le tabac qui se répandit en Asie en même temps que l'opium, est fumé partout et par tous. Certaines minorités des montagnes comme les Lahou ou Lisou donnent même la pipe à fumer aux petits enfants. Il m'est arrivé de voir ainsi de jeunes fumeurs encore portés dans le dos de leur mère. Les plants de tabac poussent autour de tous les villages, quoique de nos jours la cigarette industrielle tende à remplacer les grandes pipes à eau en bambou ou les petites pipes sèches en terre cuite. La cigarette a également remplacé la chique de bétel, dans sa dimension conviviale comme dans le rituel des échanges. On l'offre maintenant aux ancêtres et aux Dieux, les grandes compagnies de tabac américaines, perdant un marché chez elles, en ont retrouvé un bien plus grand en Asie. Avec ce que cela comporte de risques pour la population. La consommation traditionnelle, pipes, cheroots, cigares, agrémentés de ce que l'on rajoutait autrefois au bétel: clous de girofle et autres épices, n'avaient pas l'effet nocif qu'ont les cigarettes industrielles. Les "krétek" indonésiens, "bidis" indiens et autres préparations donnaient du plaisir et de l'évasion avec moins de risque. Il est des substances qui, sans être directement psychoactives, sont des supports à l'atteinte d'un état mental spécifique: transe ou proche de la transe. Tels ces rituels indiens où ce sont les fleurs et leur parfum qui entraînent les hommes dans leur voyage mystique. On pourrait dire également que l'usage d'épices est fait pour exalter non seulement le goût, mais l'esprit. Que pour leur valeur symbolique, leur pouvoir 11

hédoniste, elles ont été, durant des siècles, des plantes du pouvoir économique, et qu'aujourd'hui encore, elles sont le support de voyages intemporels. Quoiqu'il en soit, ces substances qui ont permis et permettent encore de transcender le banal, de tisser des liens entre les êtres humains, apprivoisées par des siècles voire des millénaires de grand usage, sont en passe aujourd'hui de perdre de leur pouvoir au profit de nouveaux rituels issus de métissages entre l'Occident et le reste du monde. Les plantes des Dieux sont devenues des denrées commerciales, le plus souvent illicites, et la base de nouveaux produits de synthèse destinés à l'abrutissement individuel.

12

Feuille de bétel et noix d'arec

BETEL CHEWING IN SOUTH-EAST
Dawn F. ROONEY *

ASIA

INTRODUCTION

The ubiquitous red-stained lips and blackened teeth associated with betel chewing are sported by one-tenth of the human race and one-fifth of the global population. The custom pervades Asia, yet it is hardly known outside of the continent. It has no sex barriers and embraces all ages and classes. Even though it has long-established roots in Asian culture, history of the custom relies mainly on oral tradition, probably because it is most prevalent amongst the agrarian population. Since the eleventh century, however, the royal use ofbetel in South-East Asia is described in written records which provide a rich source of details about the protocol of sharing a quid with a king and the use of betel in royal ceremonies. From the sixteenth century onwards, when Europeans reached the East, accounts include descriptions of the royal use of betel but the custom has consistently been misrepresented by early western travellers who wrote about it, either from their own observations or those of others. The custom, so alien to foreigners, was viewed from a western perspective. Nearly all of them were repelled by it and called betel chewing an 'unhygienic, ugly, vile, and disgusting' habit. Even the name given to the custom by Europeans, 'betel-nut chewing' is a misnomer. The term is incorrect because an areca-nut, not a betel-nut, is chewed. Many English language dictionaries continued to retain 'betel-nut' as an entry until recently, but today most references to the custom are defined correctly under 'betel.' The geographical parameters of betel chewing encompass an area of Il,000 kilometres east-west and 6,000 kilometres north-south and include the Indian subcontinent, Sri Lanka, and all of South-East Asia. The boundaries extend to the eastern coastline of Africa to Madagascar in

* Anthropologist,

G.B.

the West; Melanesia to Tikopia (in the Santa Cruz Islands) in the East; southern China in the North, and Papua New Guinea in the South. Betel chewing is firmly embedded in the traditions of South-East Asia and enjoyed, even revered, on severallevels. The most obvious reason as to why people chew betel is for social affability, in a way similar to westerners drinking coffee together. A key to its widespread patronage, though, lies in its use for other purposes besides chewing. The betel quid is also used as a medicine to cure a variety of illnesses ranging from headaches to skin infections. Betel is also believed to be a powerful link in contacting supernatural forces and as such is intricately entwined with the rites of animistic worship which give it magical qualities. And both the nut and the leaf are used symbolically in all ceremonies related to the rites of passage. It is particularly potent in fostering social and sexual relationships between a male and a female.
THE BETEL QUID

A betel quid has three essential ingredients and others may be added depending on availability and preference. The so-called 'nut' is actually a seed of the Areca catechu, a member of the palm family. The slender trunk is one of the tallest of the palms and is distinguished by a cluster of leaves at the top sheltering stalks of the nuts. The nut itself is round or oval and about five centimetres long at maturity. At the earliest stage it is green and soft with a smooth exterior, but it gradually turns yellowish to brownish with a tough, fibrous husk when it hardens. The young nut is succulent and sweet-tasting whereas the mature one is bitter and savoury. The leaf is from the vine of the Piper betle pepper plant. The vine is cultivated from cuttings. It likes shade and is usually trained to grow up another tree or pole for support and protection from the sun. The leaf itself is broad with defined points and a prominent central vein. Lime, the third ingredient, is obtained from various available sources. The lime is ground to a powder (calcium oxide) and mixed with water to a paste-like consistency (calcium hydroxide) to make it suitable for chewing. Limestone chalk (calcium carbonate), obtained from mountain lime, is used in Thailand, Laos, and Vietnam. Sea shells and molluscs, such as snails, and coral provide sources of lime in the island areas. They are pulverised by burning and then crushing with a hammer or even the hands. Mussels and other freshwater shellfish from rivers and streams are used in the Philippines. In some places cumin or turmeric are added to the lime, which gives a pink or reddish cast to the paste. 16

Additional ingredients are a status symbol and the greater the number and the more exotic, the higher the owner's prestige. Other additions listed in early Sanskrit texts were mainly spices, the luxuries from the Moluccan islands. They included cardamom, clove, camphor, musk, nutmeg, black pepper, and dry ginger. Interestingly, many of these spices are still used as additives in betel chewing today. A stick of clove may be added to secure a folded or rolled quid. Cinnamon, coriander, and ambergris add flavour and thus enhance the taste. Cardamom stimulates the flow of saliva. Tobacco is a modern addition to the quid. Sometimes shreds of tree bark are substituted for tobacco. The most common method of making a betel quid in South-East Asia is as follow: the leaf is first daubed with lime paste and topped with thin slices of an areca-nut. Then the leaf is folded, like wrapping a present, to the desired shape and size. Finally, the wad is placed between the teeth and the cheek and pressed with the tongue to allow sucking and chewing. Sometimes it is held in the mouth for hours; others sleep with it. The interaction of the ingredients during chewing produces a red-coloured saliva. Most of the betel juice is spat out. The tell-tale residue looks like splotches of dried blood.

THE ORIGINS

The origins of betel chewing are unknown but it is at least 2,000 years old. Although it has long been held that betel chewing is native to India, recent linguistic and archaeological evidence casts doubt on this theory. Only literary evidence continues to support an Indian origin. The word 'betel' was first used in the sixteenth century by the Portuguese. According to LH. Burkill, it is probably a transliteration of the Malay word vetila ('the mere leaf) which is close in sound to 'betel'.(1) The word has undergone a series of spellings from 'bette le' to 'betre' to 'betle' and finally to 'betel'. 'Areca' may have derived from the Malay word adakka ('areca-nut') or from adakeya, the Indian equivalent. The widest range of words for 'areca' and 'betel' has been found in Indonesia, which suggests it may be the original location where these words were spoken. In India, on the other hand, the lack of variety of words for 'areca' and 'betel' indicates a later date of origin for the plants in that area. Moreover, sireh, the most widespread name for 'betel' in
(1) Burkill, 1.H., A Dictionary of the Economic Products of the Malay Peninsula, 2 vols., London, Crown Agents for the Colonies, 1935. 17

Malaysia, is not derived from Sanskrit, which suggests betel chewing might have developed independently in Malaysia.(2) Based on linguistic evidence, therefore, the custom seems to be native to the Indonesian archipelago. The earliest archaeological evidence found so far is at Spirit Cave in north-western Thailand, where remains of Areca catechu, dating from 10,000 BC have been found.(3) Similar finds have been reported at other early sites in Thailand such as Ban Chiang which dates to 3600 BC to AD 200-300.(4) All finds, however, are from the cultivated plant; the absence of a wild species in the same area may suggest the custom originated elsewhere. The wild species has been found in Malaysia and adds archaeological support to the linguistic evidence of its origin in that area. Skeletons bearing evidence of betel chewing, dated to about 3000 BC, have also been found in the Duyong Cave in the Philippines.(5) Compared with these finds, the earliest archaeological evidence for betel found in India is the early years of the Christian era, much later than other parts of the region. Literary sources, however, point to an Indian origin. A PaU text of 504 BC mentions beteI.(6) Chinese chronicles of the second century BC describe betel chewing in Vietnam. The next known reference is the Mandasor Silk Weaver's Inscription from India of about AD 473. Arecanut in Indonesia was mentioned in a Chinese chronicle of the first half of the sixth century (Book 54 of the History of the Liang Dynasty). Persian descriptions of betel chewing appeared in Indian literature of the eighth and ninth centuries. From the tenth century onwards, literary sources provide plenty of evidence that betel was widely used in the region. Champa (Vietnam) gave tribute to China in the form of areca-nuts in the tenth and eleventh centuries.(7) The stele of King Ramkamhaeng, of the
(2) Penzer, N.M., Poison-damsels, and Other Essays in Folklore and Anthropology, London, private print for C.1. Sawyer, 1952. (3) Gorman, Chester F., 'Excavations at Spirit Cave, North Thailand, Some Interim Interpretations', Asian Perspectives, Vol. 13, 1970, pp. 79- 107. (4) White, Joyce c., Discovery of a Lost Bronze Age: Ban Chiang, Philadelphia, The University Museum, University of Pennsylvania and the Smithsonian Institution, 1982. (5) Bellwood, Peter, Man's Conquest of the Pacific, New York, Oxford Univesity Press, 1979. (6) Klebert, Beowulf K., 'The Lerche Collection: Chewing Betel Through the Ages', Arts of Asia, January-February 1983, pp. 107-13. (7) Wong, Grace, 'A Comment on the Tributary Trade between China and Southeast Asia, and the Place of Porcelain in this Trade, During the Period of the Song Dynasty in China', Chinese Celadons and Other Related Wares in Southeast Asia, Singapore, Southeast Asian Ceramic Society, 1979, pp. 73-100. 18

Sukhothai Kingdom in Thailand, purportedly written at the end of the thirteenth century, says 'The people ofthis land of Sukhothai... celebrate the Kathin ceremonies... with heaps of areca nuts.' The earliest European reference to betel was made by Marco Polo in the thirteenth century, who noted that the people of India always have a quid in their mouths and that betel chewing 'prevailed especially among the nobles and magnates and kings.'(8) Other early travellers, such as Ibn Batuta and Vasco Da Gama, also observed betel chewing in the East. In addition to material evidence, the oral traditions of South-East Asia give insight into the origins of betel. The symbolical use of betel in Cambodia, for example, can be traced to a legendary Prince Prah Thong who marries a serpent princess. She gives the prince a betel quid as a pledge of her trust, and since this time betel has been used in Cambodia to bond relationships. From these sources - linguistic, archaeological, literary, and oralit seems likely that betel chewing was practised in South-East Asia in prehistoric times. From the beginning centuries of the Christian era its use spread throughout the region, and from the tenth century onwards, it appears betel has been used regularly.

BETEL CHEWING AND HEALTH

Chewing betel evokes a mild euphoria, and it is this general feeling of 'well-being' that contributes to the popularity of the custom. The ingredients of the betel quid, though, are not narcotic and betel chewing is not addictive although it can be habit-forming. According to the universal classification of food, the areca-nut and the betel leaf complement each other and are, therefore, in harmony. Since the arecanut is 'hot' and the betelleaf 'cool', they act together to keep the human body in balance. Some claim that the areca-nut is an aphrodisiac, perhaps because of its classification as a 'hot' food. Conversely, the betelleaf, as a 'cool' food, is believed to relieve 'hot' illnesses such as headaches and fever. The properties of the areca-nut relevant to betel chewing are alkaloids and tannin. The main alkaloid, arecoline, is toxic and has a stimulating parasympathetic nervous action, giving the betel chewer a relaxed
(8) Latham, Ronald (trans.), The Travels of Marco Polo, Penguin Books, London, 1958.

19

feeling. This alkaloid activates secretion, increases smooth muscle activity, salivation, and thirst, but reduces appetite. It gives a red colour to the saliva, teeth, and faeces. The alkaloids in the areca-nut also contribute nitrogenous matter to the diet which neutralises stomach acids and acts as an astringent. The tannin in the nut contributes the property of astringency.(9) Areca-nut is widely used in veterinary medicine, mainly to expel parasitic worms in animals. The pulp of the nut is used for relieving pain in the stomach of humans. As an astringent it hardens the mucous membranes of the stomach. In Malaysia, young shoots of the Areca catechu palm are believed to be effective in aborting a pregnancy. The root of the palm is given to cure dysentery. The Piper betle leaf contains phenols which contribute to its aromatic scent and pungent taste. It also contains eugenol, a clove-oil compound, which is a powerful natural antiseptic. This role as an antibacterial agent accounts for its effectiveness in curing infections, especially of the skin and the eyes. The juice of the leaf is used to aid in the healing of headaches and fever, while stalks of the betel vine are used for glandular swellings. The relationship between betel chewing and oral cancer is unclear. In some areas where the custom is concentrated, a high percentage of mouth cancer is reported. These claims, however, are not supported by research. The effect of betel chewing on the teeth has also not yet been determined. It does, though, turn the teeth red, and if betel is chewed over a prolonged period without cleaning the teeth, they will turn a black colour. Prolonged chewing is generally believed to keep the gums healthy by strengthening them. It also seems to prevent tooth decay as long as the teeth are cleaned. The reasons for these positive aspects of betel chewing on the teeth are probably the fluoride content and the antibacterial effect of the betelleaf. Surveys in New Guinea and East Java have shown that cavities are markedly less frequent among betel chewers. Gum disease, though, is common because of the irritating effect of the lime. Pieces can become wedged between the teeth causing gaps where food can lodge and attract tooth-destroying bacteria. The teeth may become loose and with prolonged chewing can even fall out. Lime grinds the enamel black and, when chewed, also blackens the dentine.

(9) According to a report in the medical journal Lancet (10 May 1992), a substance in the areca-nut narrows the bronchial tubes and can 'provoke severe asthma attacks'. 20

BETEL AND THE SPIRITS

According to ancient belief, all spirits whether good or evil must be dealt with and controlled through rituals. Offerings of betel are made to satisfy, win over, or thank good spirits and to exorcise evil ones. The spirit Phra Phum, Lord of the Land, is given special attention in Thailand. It is believed that if he is taken care of through appropriate offerings he will guard and protect the people who live on the land near his miniature spirit house. Spirits of the land and water are carefully looked after in agricultural areas where adequate rainfall and fertile soil are essential for the cultivation of rice. Evil spirits are the most feared of the supernatural forces because they cause illness, so many rituals focus on exorcising the evil spirits and replacing them with protective ones. A medium is considered to possess supernatural power in establishing communications between the spiritual and earthly worlds and is especially adept in dealing with evil spirits. Betel plays a symbolical role in rituals associated with ancestral spirits. It is customary in parts of South-East Asia to provide the deceased with appurtenances from the worldly life to accompany them to eternity. The importance of betel on earth makes it an essential item to go with the deceased on the journey to the spiritual world. The use of betel for funeral rites is also believed to pave the way for a better incarnation for the deceased. Betel quids and rice are typical offerings used to honour and propitiate the spirits of deceased ancestors.

THE SYMBOLISM

OF BETEL AND SEXUAL RELATIONSHIPS

Betel is considered a significant element in fostering both social and sexual relationships between a male and a female. It figures prominently in the language, folklore, and poetry of the region. It has even penetrated the vocabulary as numerous words derived from the equivalent of 'betel' relate to a union between the male and the female. In Malay, for example, compounds of pinang (areca-nut) mean 'to court' or 'to propose'. Meminang is to 'ask in marriage' and pinangan is 'betrothal'. Pinang muda is a euphemism for a go-between of lovers and draws a correlation with the ideal areca-nut which has two perfectly matching halves. Sireh, the Malay word for betel leaf, means 'a young girl who is eligible for 21

marriage'. Leko passiko ('a bundle of betel leaves') is an offer of marriage in Makassar. Khan mak ('a basin of betel nut') refers to a wedding in both Thai and Lao. In Thailand today, the phrase means a present for an engagement. The idea that chewing betel stimulates passion and brings out charm is reflected symbolically in many tales and beliefs involving relationships between a male and a female. Betel is present from the earliest encounter between the two. Ancient legends reflect the symbolism between betel and love which also extends to erotica. Betel was listed as a necessary adjunct to sex in the Kama Sutra. And in parts of South-East Asia it has explicit sexual symbolism. In Vietnam, for example, the vine of the betel leaf (vagina) wraps around the areca-nut (penis) with lime at the base which, when ground, produces a lime paste (male and female union) which dresses the leaf and the nut. Betel has played a role in ceremonies involving marital union since ancient times. Even today it is offered as a prelude to discussions of partners, dowries, and other necessary arrangements for a marriage. Acceptance of the betel signifies agreement to the proposal under discussion. It serves as an offering in traditional betrothal and marriage ceremomes.

CONCLUSION

Betel chewing gave rise to an entire artistic genre that included implements for preparing, serving, transporting, and storing betel ingredients. These are as varied and distinctive as the custom itself, but a discussion of these wares is outside the scope of this paper. A remaining consideration is the impact of cigarette smoking on betel chewing in South-East Asia. Articles in journals often report that cigarette smoking has replaced betel chewing but they fail to cite the basis for the statement. Others maintain that the introduction of tobacco has had little effect on betel chewing. One of the few surveys conducted on this aspect concluded that cigarette smoking has largely replaced betel chewing amongst adult Indonesian men. Women, though, according to the survey, continue to chew betel. Over 85 per cent of the men in Indonesia smoke cigarettes compared with 1.5 per cent of the women.(10)

(10) Reid, Anthony, 'From Betel-Chewing to Tobacco-Smoking The Journal ofAsianStudies Vol. XLIV, No.3, May 1985, pp. 529-47. 22

in Indonesia',

As we move towards the twenty-first century, the 2000 year-old custom of betel chewing seems to be losing its appeal in South-East Asia, at least in urban areas. This is in contrast to other parts of Asia, particularly India. In Bombay, for example, the number of people who chew betel is actually increasing. Discernible changes in the marketing of ingredients in South-East Asia reflect a response to changes in consumption. Vendors selling leaves, nuts, and lime from a plastic bucket on street corners in the cities are gone, suggesting a decrease in the demand for the ingredients and, by deduction, a decrease in the custom. The present generation seems to be chewing less betel than their grandparents. The younger ones, many of whom have been educated abroad and have inculcated Western ideas, find betel chewing no longer socially acceptable. Other modern social taboos, such as spitting, have contributed to the decline of betel chewing. Progress in urban areas has created an increased pace of life and discourages a leisurely chew. Despite these trends pointing towards a decline in the custom, the legacy of betel chewing remains and its use for medicinal and symbolical purposes continues as a vital part of the culture of South-East Asia.

SELECTED

BIBLIOGRAPHY

BELL WOOD, Peter 1979 Man's Conquest of the Pacific, New York, Oxford University Press. BROWNRIGG, Henry 1991 Betel Cutters from the Samuel Eilenberg Collection, Stuttgart and London, Edition Hansjorg Mayer. BUDDLE, Anne 1979 Cutting Betel in Style (exhibition catalogue), London, Victoria and Albert Museum. BURKILL, LH. 1935 A Dictionary of the Economic Products of the Malay Peninsula, 2 vols., London, Crown Agents for the Colonies. GIMLETTE, John D. 1971 Malay Poisons and Charm Cures, London, J. & A. Churchill, 1929; reprinted Kuala Lumpur, Oxford University Press. GORMAN, Chester F. 1970 'Excavations at Spirit Cave, North Thailand, Some Interim Interpretations', Asian Perspectives, Vol. 13, 1970, pp. 79-107. KLEBERT, BeowulfK. 23

'The Lerche Collection: Chewing Betel Through the Ages', Arts of Asia, January-February 1983, pp. 107.13. LATHAM, Ronald 1958 (trans.), The Travels of Marco Polo, Penguin Books, London. MORARJEE, Sumati n.d. Tambula: Tradition and Art, Bombay, Tata Press. PENZER, N.M. 1952 Poison-damsels, and Other Essays in Folklore and Anthropology, London, private print for C.J. Sawyer. REID, Anthony 1985 'From Betel-Chewing to Tobacco-Smoking in Indonesia', The Journal of Asian Studies, Vol. XLIV, No.3, May 1985, pp. 529-47. ROONEY, Dawn 1993 Betel Chewing Traditions in South-East Asia, Kuala Lumpur, Oxford University Press. THIERRY, Solange 1969 Le Betel, 1. inde et Asie du Sud-Est, Series K, Asie l, Paris, musée de l'Homme. WHITE, Joyce C. 1982 Discovery of a Lost Bronze Age: Ban Chiang, Philadelphia, The University Museum, University of Pennsylvania, and the Smithsonian Institution. WONG, Grace 1979 'A Comment on the Tributary Trade between China and Southeast Asia, and the Place of Porcelain in this Trade, During the Period of the Song Dynasty in China,' Chinese Celadons and Other Related Wares in Southeast Asia, Singapore, Southeast Asian Ceramic Society, pp. 73-100. n.d. The inscription of Ramkamhaeng the Great, edited by Chulalongkom University on the 700th Anniversary of the Thai Alphabet, Bangkok.

1983

24

ROUGE EST LE SANG BETEL ET AREC AU BHOUTAN
Françoise POMMARET *

Dama zhes est l'une des phrases les plus répandues au Bhoutan. "Prenez du bétel et de la noix d'arec, s'il vous plaît" revient comme un leitmotiv lorsque deux personnes se rencontrent, lorsqu'un repas se termine et dans toutes les circonstances de la vie quotidienne. Il est impossible de ne pas voir l'importance que le bétel et l'arec possèdent au Bhoutan. On pourrait multiplier les scènes et les exemples: Chalands achetant des feuilles de bétel au marché hebdomadaire; poche du vêtement gonflée par les boîtes en argent ou, plus simplement, par un sac en plastique rempli de feuilles; petits marchands aux arrêts de bus proposant des chiques toutes prêtes dans des cornets en papier; moines rentrant au monastère avec dans leur sac la quantité nécessaire à leur consommation de la semaine; feuille de bétel avec un morceau de noix d'arec que l'hôte remet avec les deux mains aux invités lors d'une cérémonie; bétel et noix d'arec posés dans une assiette ou un panier en bambou côte à côte avec les bonbons pendant les joutes de tir à l'arc ou pendant les cérémonies officielles; bétel et arec passés à la ronde après un dîner; traces rouges dans la rue; hommes et femmes aux joues gonflées par la chique, transpirant à grosses gouttes. Ces descriptions appellent des questions et tout d'abord que désigne vraiment au Bhoutan l'appellation "bétel" ? Peut-on dater l'habitude de consommer du bétel et de l'arec au Bhoutan? L'importance de ces plantes en Inde et dans les pays d'Asie du Sud-est est bien connue. D'autre part, on sait que les Tibétains ne mâchent ni bétel, ni arec. Les Bhoutanais, au carrefour de ces deux mondes, auraient-ils été
* CNRS, Laboratoire "Langues et cultures de J'aire thibétaine" Je voudrais remercier ici tous mes amis bhoutanais qui m'ont donné de précieuses informations et sans lesquels cet article n'aurait pu être écrit: Dasho Shingka1am, Karma Choezom Thinley, Aum Chime, Aum Norzom, Ugyen Namgyel, Aum KunJey, Rajman Tamang, Lopen Namgyel, Lopen Kanjur, et Mindu.

influencés par les habitudes de leurs voisins du Sud? Au-delà de ses propriétés addictives, quel rôle le bétel a-t-il dans la société? Ce qui induit la question suivante, pourquoi le bétel est-il accepté alors que la consommation de tabac est fortement réprouvée?

LA NOIX, LA FEUILLE ET LA CHAUX

La plupart des Occidentaux croient que le bétel est la noix. On parle même de "noix de bétel" (betel nut) et l'erreur remonterait à 1673 (1). En fait le bétel (Piper betel) est la feuille qui enveloppe la noix et cette dernière est une noix d'arec (Areca Catechu). Au Bhoutan, une chique est composée d'un morceau de noix d'arec, dama (2), et d'une feuille de bétel, pani, (de l'Hindi pan, venant du Sanskrit parna qui veut dire "feuille"(3), sur laquelle on applique de la chaux, tsuni. Le morceau de noix d'arec est enroulé dans la feuille et la chique ainsi obtenue s'appelle aussi dama, forme raccourcie de dama pani. La noix d'arec n'était pas indigène au Bhoutan mais était importée de l'Assam et du Bengale. Elle a commencé à être cultivée dans le sud du Bhoutan où elle forme aujourd'hui une importante ressource, dans les années soixante lorsque le Sud a pu être peuplé après le contrôle de la malaria et le développement des communications avec l'intérieur du Bhoutan. Toutefois, une partie est encore importée de l'Inde. La noix d'arec est consommée de deux façons: fraîche, elle porte le nom de kanza et est récoltée en été; vieillie, elle s'appelle mouza (4). Celle-ci, consommée en hiver et au printemps, est conservée traditionnellement dans de grands trous creusés dans le sol. De la taille d'une balle de ping-pong légèrement oblongue, la noix d'arec fraîche a une écorce vert orangé et donne un jus qui a la réputation d'avoir des propriétés intoxicantes; la noix vieillie a une écorce brun foncé et recouverte de fibres et elle consommée de préférence à la noix fraîche car elle est moins forte.

(1) H. Yule & A.C. Burnell, Hobson-Jobson: a glossary of colloquial Anglo-Indian words and phrases, and of kindred terms, etymological. historical, geographical and discursive, Rupa & Co, Delhi, 1989 (I st édition: 1886): 89. (2) Dama s'écrit dog ma en Dzongkha. Ce mot désigne aussi le fruit de n'importe quel arbre. (3)flobson-Jobson, 1989:689 (4) Il n'y a pas d'orthographe standard en dzongk:ha pour ces termes. 26

La liane qui fournit le bétel, pani, pousse à l'état sauvage dans les régions du Bhoutan au climat subtropical, c'est-à-dire en dessous de 1300 m. On la trouve dans les régions de Punakha, Khyeng, au Sud du Bhoutan oriental, et le long de la frontière indienne. Deux types de feuilles de bétel sont consommés. Le rata est le bétel qui pousse à l'état sauvage tandis que le trodom (5) qui appartient à la même espèce que le bétel de l'Inde est cultivé, essentiellement, à Tabadramtsi dans le district de Samtsi au Sud-ouest du Bhoutan. Les deux espèces sont disponibles sur le marché et se divisent en plusieurs qualités. Le rata a une feuille plus petite et est acheté avec la tige, le trodom est vendu sous forme de paquets de feuilles. Le premier est moins cher et a des effets moins forts que le second. Il est difficile pour une personne accoutumée au trodom de mâcher du rata et vice versa. La chaux, tsuni, est importée de l'Inde en petites quantités mais est encore aujourd'hui en grande partie fabriquée artisanalement dans les villages. Le meilleur calcaire se trouve dans la région de Chendebji au Bhoutan central mais les villageois se servent aussi du calcaire disponible dans leur région. Ils produisent de la chaux vive qu'ils font ensuite bouillir jusqu'à l'obtention d'une pâte blanche, crémeuse. Celle-ci est ensuite consommée sur place ou vendue sur les marchés dans des boîtes de lait condensé vides. La pâte de chaux bhoutanaise est supposée être moins forte et moins corrosive que celle importée de l'Inde. On dit que la pâte de chaux préparée pour des personnages importants ou le roi contenait du beurre bien blanc de vache, qui en adoucissait l'astringence. Il est aussi possible d'ajouter une plante dont l'espèce m'est inconnue qui colore la pâte de chaux en rose (6). Les différents ingrédients peuvent être achetés sur les marchés hebdomadaires des petits centres urbains. Les noix d'arec sont enveloppées dans de grands sacs de jute et les marchands présentent généralement une noix coupée en deux afin de montrer au client la qualité de ce qu'il achète. Ils arrachent aussi les fibres qui recouvrent l'écorce des noix vieillies avec un couteau. L'unité d'achat la plus courante est le pon qui est une unité d'origine indienne et est équivalente à 80 unités. Les feuilles de bétel rata sont liées par dix et empilées dans de grandes hottes en bambou grossièrement tressé tandis que les feuilles trodom sont pliées et empaquetées dans des boîtes.

(5) idem. (6) Interview de Dasho Shingkalam, Thimphu, 4 janvier 1996. 27

Quant à la chaux, elle est vendue dans des boîtes de lait condensé qui forment une mesure. Chaque personne fait ensuite son propre mélange chez soi, lissant la feuille, l'enduisant avec la quantité de chaux de son goût, posant la moitié ou un quart de noix d'arec avant de replier la feuille et mettre le tout dans sa bouche. Les ingrédients sont généralement posés sur une assiette ou dans un banchung, panier en bambou tressé qui sert d'assiette. Les gros consommateurs transportent sur eux dans leur hemchu (poche de poitrine formée par le pli du vêtement qui est remonté et serré par la ceinture) la quantité nécessaire à leur journée, enveloppée dans un sac en plastique ou dans une pochette en tissu. Une petite boîte en métal contient la chaux. Le nécessaire à bétel d'apparat consiste en une boîte rectangulaire en argent, chaka (7), qui contient les noix et les feuilles, et d'une boîte ronde au couvercle conique, également en argent, thimi (8), pour la chaux. Autrefois, les gens transportaient ces deux boîtes dans leur poche de poitrine mais aujourd'hui, ils préfèrent les sacs en plastique bien moins lourds et encombrants. Dans la plupart des boutiques le long des routes, aux arrêts de cars, ou dans les gros villages, on trouve des chiques toutes prêtes vendues par quatre dans des petits cornets en papier. Les chiques forment ainsi un petit bouquet dont les noix seraient les fleurs. Appelées kamto, elles coûtaient 2 Nu. en 1995 (soit 25 centimes). Mais il est rare qu'un Bhoutanais consomme la chique directement. Il lui faut déplier la feuille, regarder la quantité de chaux et rectifier la dose si besoin est, avant de mâcher la chique. Dans l'Est du pays, les feuilles, la chaux et les noix sont simplement enroulées dans du papier et à chacun de faire son propre mélange.

"C'EST

SI BON" : ACCOUTUMANCE

ET EFFETS SECONDAIRES

Le doma pani provoque un phénomène d'accoutumance et est donc, selon les critères médicaux, une drogue. Certaines personnes se réveillent la nuit et ne peuvent se rendormir si elles ne mâchent pas une chique. Les personnes âgées qui ont de mauvaises dents se servent d'un instrument

(7) En dzongkha, [cags dkar, qui veut dire "fer blanc", car les premières boîtes étaient faites de ce métal et non en argent comme aujourd'hui. (8) En dzongkha kri mi. 28

spécial appelé drecha (9) pour réduire la noix d'arec en petits morceaux afin de pouvoir continuer à mâcher, et un gros consommateur peut mâcher jusqu'à cinquante chiques par jour. D'autre part, le fait de cesser de mâcher peut provoquer chez certaines personnes de véritables symptômes de manque: maux de tête, vertiges, irritabilité. Ses effets nocifs sont reconnus: lésions de la bouche et des gencives, abrasion des dents, cancer de la bouche et de la gorge. Bien plus, la plupart des Bhoutanais ne crachent pas le jus mais l'avalent, ce qui semble provoquer des lésions de la paroi intestinale. Le dama pani consommé à jeun peut également déclencher des diarrhées. Les Bhoutanais disent que le dama pani leur permet de supporter le froid en leur donnant une sensation de chaleur, et de se tenir éveillés ou concentrés. Certains doma pani plus forts que les autres provoquent même chez le consommateur des poussées de sueur. Il semble aussi assez plausible que le dama pani insensibilise certaines papilles gustatives. Ceci pourrait expliquer la quantité impressionnante de piment consommé au Bhoutan où le piment est un légume et non un condiment, et plus particulièrement au Bhoutan de l'Ouest. Dans la région de l'Ouest uniquement, la croyance veut qu'un doma pooi et de l'eau chaude soient donnés à une femme qui vient d'accoucher afin d'éviter les diarrhées chez le nourrisson.

QUI MANGE QUOI? ORIGINE ET SUBSTITUTS

Mâcher du bétel et de l'arec semble être une pratique ancienne tant elle joue un rôle social important; au premier abord, cette coutume apparaît aussi indissociable de la culture bhoutanaise que le tir à l'arc. Cependant, l'examen des sources et l'enquête de terrain permettent de douter de son ancienneté, en tout cas dans la majeure partie du pays. Dans le Code de Lois (bka' khrims) du Bhoutan, composé en 1729 par bsTan 'dzin Chos rgyal sur ordre du 10e cheftemporel Mi pham dbang po et qui régit de façon minutieuse les différents aspects de la vie, on trouve une diatribe concernant le tabac (ff. 107 a-b) mais le bétel n'est pas mentionné. En 1775 dans son rapport de mission, le premier émissaire britannique Georges Bogie qui visita le Bhoutan en 1774, mentionne la grande consommation d'alcool comme une habitude bhoutanaise mais
(9) Il s'agit d'un tube de bois au fond duquel est placé le morceau de noix d'arec qui est ensuite réduit en miettes par l'insertion d'une lame qui pilonne et tronçonne la noix. 29

pas le bétel. De même, il énumère les plats qui sont déposés sur sa table mais ne mentionne pas le bétel (10). Cependant, il semble qu'à cette époque la noix d'arec ait déjà été importée de l'Inde vers le Bhoutan puisqu'il écrit: "The consumption of Bengal goods except tobacco, betel nut, and other bumky articles is very small in the Deb Rajah's country"(ll). En 1783, un autre émissaire britannique, Samuel Turner, visite le Bhoutan. Il décrit en détail les mets qui lui sont présentés, les coutumes bhoutanaises, mais ne mentionne nulle part le bétel (12). En 1815, les Britanniques envoient un Indien Kishen Kant Bose en mission. Dans son rapport de mission, il écrit: "From the low-lands under the Hills and on the borders of Runpore and Coach Behar, they import swine, cattle, pan and betel, tobacco, dried fish, and coarse cotton cloth (13)". Avec Pemberton en 1838, commencent les rapports de mission méprisants sur le Bhoutan du XIXe siècle, rapports qui s'expliquent par les mauvaises relations qui s'établissent alors entre les Britanniques et les Bhoutanais. Pemberton mentionne les exportations de tabac vers le Bhoutan mais pas le bétel et ne décrit pas l'habitude de le mâcher, ce que, me semble-t-il, il n'aurait pas manqué de faire si celle-ci avait été aussi répandue qu'aujourd'hui (14). Le docteur W. Griffith qui participait à la même mission ne décrit pas non plus cette coutume mais en revanche note que "the Booteahs depend on the plains for supplies of betel nuts, otherwise they might advantageously culivate the tree on many of the lower ranges (15)". J.e. White qui fut Political Officer au Sikkim et au Bhoutan, relate qu'au couronnement du roi en 1907 "three kinds of tea, rice and pan were offered in turn (16)". Quant à Mrs Williamson qui accompagna son mari,
(10) Markham, CI., Narratives of the mission of George Bogle to Tibet and the journey of Thomas Manning to Lhasa, London, 1879; réimpr. Manjusri Publishing House, New-Delhi, 1971, ch. III, 25. (11) Markham, 1971 : ch.XVII, 183. (12) Turner, S., An account of an embassy to the court of the Teshoo Lama in Tibet. containing a narrative of a journey through Bhutan and part of Tibet, London, 1800; réimpr. Manjusri Publishing House, New-Delhi 1971. (13) Bose, K.K., "Account of Bootan", in Political Missions to Bootan, (Anonymous), Calcutta, 1865; reimpr. Manjusri Publishing house, New-Delhi, 1972,350. (14) Pemberton, R.B., Report on Bootan with an Appendix and Maps 1838, Calcutta, 1839; réimpr. Today & Tomorrow printers & publishers, New-Delhi 1976. (15) Griffith, W. "Travels in Assam, Burma. Bhutan. Afghanistan and the neighbouring countries ", in Political Missions to Bhutan, Anonymous, Calcutta, 1865; réimpr. Manjusri Publishing House, New-Delhi, 1972, 322. (16) White, I.C., Sikkim and Bhutan: Twenty-one years of the North-east frontier 1887-1908, London 1909; réimpr. Vivek Publishing House, Delhi 1971 & 1983,226. 30

le Political Officer de l'époque, au Bhoutan en 1933, elle ne mentionne aucunement I'habitude de mâcher du bétel (17). Ces témoignages posent un problème. La plupart font état de l'exportation au Bhoutan de noix d'arec mais aucun, alors qu'ils sont fort détaillés, ne mentionne sa consommation. On peut proposer deux hypothèses pour ce manque d'information: soit, venant de l'Inde où le bétel et la noix d'arec sont largement consommés, les Britanniques ne jugeaient pas utile de décrire une habitude bien connue, soit cette habitude n'était pas aussi répandue que de nos jours et concernait seulement une petite partie de la population. Il est difficile de trancher sur la base de ces sources. Un parallèle contemporain est fourni par le livre récent de Kenji Nishioka, un Japonais qui a vécu vingt ans au Bhoutan; il passe le bétel et la noix d'arec sous silence alors qu'il s'attache, par exemple, à décrire la production d'alcool (18). Il ne fait nul doute que l'habitude de chiquer du bétel et de la noix d'arec est venue de l'Inde, et l'écologie du Bhoutan se prêtait à l'expansion de celle-ci alors qu'elle est inconnue au Tibet. Le mot même de pani pour désigner le bétel vient, on l'a vu, de l'hindi pan qui désigne la feuille de bétel, mais aussi la combinaison des ingrédients que l'on mâche et dont il est fait mention dès 1298 dans les récits de Marco Polo (19). Pan serait la forme abrégée de pan supari, le terme supari signifiant en sanskrit "agréable" et désignant en hindi la noix d'arec (20). Le terme supari n'a pas été introduit au Bhoutan et il a rapidement en Inde désigné uniquement la noix d'arec coupée en petits morceaux et agrémentée de toutes sortes d'ingrédients; ce que les Bhoutanais appellent "forme sèche" par opposition à la "forme humide" qu'ils mâchent, c'est-à-dire la noix d'arec avec la feuille de bétel et la chaux, qui est aussi la plus prisée en Assam et au Bengale. C'est très certainement de ces régions frontalières avec lesquelles se faisaient les échanges commerciaux que les Bhoutanais ont adopté cette combinaison d'ingrédients. L'auteur indien Chakravarti affirme que "the Bhutanese seemed to have picked up this habit from the people of the plains in Assam in course of their trades and raids through centuries. Bhutan draw its requirement of betel leafs and

(17) Bhutan. (18) (19) (20)

Williamson, M.D., Memoirs of a Political Officer 's wife in Tibet, Sikkim and Wisdom, London, 1987. Nishioka, K., & Nakao, S., Flowers ofBhutan, Asahi Shimbum, Tokyo, 1984. Hobson-Jobson, 1989 : 89. Hobson-Jobson, 1989 : 689. 31

areca nuts from Assam. Betelleafs, however grow in some quantity in the jungles of lower Bhutan also (21)". Que les textes bhoutanais historiques ne fassent pas mention de la doma n'est pas surprenant, si l'on sait que ces textes ont essentiellement une tonalité religieuse et que les coutumes des laïcs, ou relevant de la vie privée, sont peu ou pas documentées. Toutefois, un texte récent intitulé Significance ofChibdrel, Serdreng and Zhugdrel Ceremonies, énumère le doma pani parmi les offrandes faites pendant la cérémonie de Zhugdrel (22) : "This is followed by oblations of wine (marchang), flag, changyep (ceremonial money) and doma pani (areca nut and leaf) (23)". Si l'on se tourne maintenant vers la littérature populaire, seulement récemment et partiellement, mise par écrit, on note que le doma (24) est mentionné dans deux histoires populaires, Gasa Lamey Sengye et Nam/ala, qui sont datées de la deuxième moitié du XIXe siècle. De même, le doma apparaît dans une des histoires truculentes de Ap Wang Drugay, personnage haut en couleurs et l'équivalent bhoutanais de l'Akhu Tompa tibétain, qui est supposé avoir vécu au XIXe siècle (25). Toutefois il n'y a pas, à ma connaissance, parmi la centaine de contes recensés, un conte où le bétel et l'arec jouent un rôle important. L'enquête que j'ai effectuée sur le terrain en décembre 1995 a permis, d'une part, de confirmer le fait que les Bhoutanais de l'Est et du centre mangent beaucoup moins de dama pani que ceux de l'Ouest; d'autre part, de découvrir que l'usage généralisé et fréquent du bétel et de l'arec était probablement dû au développement des communications et du commerce avec l'Inde dans les années 50 et donc relativement récent. La biographie de Dasho Shingkalam (26), courtisan qui servit les deuxième, troisième et quatrième rois éclaire ce point. Lorsqu'il arriva au Bhoutan de l'Ouest pour la première fois en 1947, venant de Bumthang au Bhoutan central, il note: "People in Paro seemed to be richer and were accustomed to the consumption ofbetel nuts as a daily necessity, whereas

(21) Chakravarti, A cultural history of Bhutan, Hilltop publications, Calcutta, vol. 2, 77. (22) dzongkha gshugs grel. (23) Rigzin Dorji, Significance of Chibdrel, Serdreng and Zhugdrel ceremonies, Thimphu, n.d. (probablement le début des années 80), 7. (24) J'utilise arbitrairement le masculin pOUf dama car il n'y a pas de genres en tibétain et en dzongkha. (25) "(He) chewed ruminatively upon the makings of a doma", in "Opening Spell", Chiramal, lM., Ap Wang Drugay, Thimphu, Yangchenma publications, 1995, n.p. (26) Drag shos Shing khar bla ma. 32

it was still an occasional indulgence in Central Bhutan (27)". II me confirma ceci dans une interview (28) : Les Bhoutanais de l'Ouest et, en particulier, les gens de Paro et Haa avaient l'habitude de mâcher de la noix d'arec et du bétel depuis une date non-spécifiée mais depuis très longtemps. Ils se les procuraient lorsqu'ils se rendaient pour le commerce en Inde mais surtout, et souvent les deux activités allaient de pair, lorsqu'ils transhumaient avec leur bétail en hiver vers les régions du Sud. Il est intéressant de noter que la région de Tabadramtsé où se pratique aujourd'hui la culture du bétel est une région de transhumance hivernale. Il semble donc le doma pani était réservé à une couche aisée de la population ou aux Bhoutanais de l'Ouest qui avaient l'occasion de se rendre dans le Sud du Bhoutan. En revanche, les villageois de l'intérieur du pays avaient des substituts végétaux de différentes sortes qui sont encore aujourd'hui utilisés dans les régions reculées. Les plus courants sont le rushing et le gonra (29); Rushing, qui veut dire "arbre-liane", est identifié comme Poikilospermum (?). Abondant dans les régions subtropicales et surtout Khyeng et Lhuntsi, il était consommé essentiellement dans ces régions, à Bumthang et au Bhoutan de l'Ouest. Aujourd'hui, il est parfois ajouté en petite quantité au mélange arec/bétel/chaux. La liane était écorcée puis l'écorce était séchée et découpée en petits morceaux pour être mâchée. Elle donnait alors un jus rouge. Les Bhoutanais de l'Ouest mâchaient aussi l'écorce du pêcher sauvage tandis que ceux de l'Est et surtout de la région de Lhuntsi consommaient l'écorce du pin Chir (Pinus Roxburghii). Le gonra (sharchopkha; en dzongkha: Bjukosisi; en Bumthangkha: yukuling; potentilla pedoncularis fam. Rosacœ), se trouve dans tout le Bhoutan mais était la plante la plus consommée au Bhoutan de l'Est. La racine est extraite du sol, bouillie et ensuite coupée en petits morceaux. Mâchée, elle donne une couleur rouge et a un goût amer. Tous ces substituts pour la noix d'arec étaient aussi préparés avec de la chaux et des feuilles de bétel lorsque celles-ci étaient disponibles. Les sources et l'enquête de terrain permettent donc de présenter une image beaucoup moins uniforme et ancienne de la consommation du doma pani que la première impression le laissait penser. S'il semble que les Bhoutanais importaient de la noix d'arec de l'Inde au moins depuis le milieu du XVIIIe siècle selon les sources britanniques, la consommation
(27) Karma Ura, The Hero with a Thousand Eyes, Karma Ura, Thimphu, 1995. (28) Interview de Dasho Shingkalam, Thimphu, 4 janvier 1996. (29) Ugyen Thinley du Département des Forêts a identifié les noms botaniques de ces deux plantes. Qu'il en soit remercié ici. 33

ne devait pas en être aussi généralisée qu'aujourd'hui et restait un luxe pour la plupart, d'autres plantes étant en fait consommées dans l'intérieur du Bhoutan.

DON ET PARTAGE:

LE ROLE SOCIAL DU BETEL

Ces conclusions se trouvent partiellement confirmées si l'on examine maintenant le rôle que le bétel joue dans la société bhoutanaise. Aujourd'hui, tous les Bhoutanais mâchent du dama pani mais la consommation est beaucoup plus élevée dans la région de l'Ouest où la noix d'arec était importée depuis au moins deux siècles si l'on en croit les sources britanniques. Il existe au marché hebdomadaire de Thimphu, la capitale, une section entière consacrée aux vendeurs de dama pani. Tous les informateurs de plus de 50 ans s'accordent à dire que dans leur jeunesse, le dama pani était un luxe, que la noix d'arec n'était pas disponible partout et, si elle l'était, elle était environ dix fois plus chère qu'aujourd'hui. Pour tous, c'est le développement des routes dans les années 50 et 60 qui a permis à l'usage du dama pani de se démocratiser et de se généraliser au-delà du Bhoutan de l'Ouest. Selon Mindu, chauffeur au Département de l'Éducation, dans sa jeunesse, le dama pani était offert par les gens importants aux villageois, soit comme un cadeau de valeur, saelra (30), soit même comme paiement. Si le villageois obtenait une noix d'arec entière avec deux ou trois feuilles de bétel, il était très content. De même, Dasho Shingkalam relate (31) qu'au temps du deuxième roi (1926-1952), ce dernier avait pour habitude de donner comme saelra une chique déjà préparée par un serviteur: la noix d'arec était enveloppée dans une feuille de bétel sur laquelle on déposait de la chaux. Les sources disent en fait la même chose, même s'il faut en décrypter quelque peu le sens. J. C. White explique, on l'a vu, que trois sortes de thé, riz et pan furent offertes aux invités au couronnement du premier roi en 1907. A cette époque, la plupart des Bhoutanais ne buvaient pas de thé mais utilisaient les feuilles d'arbres divers en guise de thé. S'ils en avaient, ils le préparaient salé et au beurre. Servir trois sortes de thé était

(30) Le soelra, orthographe gsol ras, est le cadeau d'un supérieur à un inférieur. (31) Interview avec Dasho Shingkalam, Thimphu 4 janvier 1996. 34

donc faire preuve de grand luxe, comme servir trois sortes de riz, alors que la majorité des Bhoutanais ne mangeaient, selon les régions, que du maïs, de l'orge ou du sarrazin. On peut donc imaginer que présenter trois sortes de pan était un signe de richesse. Le roi avait d'ailleurs un courtisan dont la tâche était de porter la boîte de bétel et d'arec, "a senior changgap carrying doma bata (betel nut container) (32)". La bata (33) était une boîte ronde en métal, souvent décorée de motifs de lotus sur le couvercle et dont l'usage était réservé au roi, au chef religieux du Bhoutan et aux ministres. Offrir des feuilles de bétel ou du dama pani était aussi au milieu du XIXe siècle un présent acceptable comme l'histoire de Namtala, un courtisan du Seigneur de Dramitsé au Bhoutan de l'Est, le relate. Namtala revenait d'une mission pour son seigneur quand "on the way, he realized that he had not taken any gift for his lord, so he took some betel leaves from the forest and put them in his 'go' (34). The lord of Dramitse was very surprised to see Namtala back the next day. He accepted his gift of betelleaves." De même dans l'histoire de Sengye, le serviteur du lama de Gasa (35), le chambellan du Desi, le chef temporel du Bhoutan, se rend chez des paysans aisés de la vallée de Punakha qui "tried to receive him as well as possible. They were not poor but they were not rich either and it was an honour for them to receive the Desi's chamberlain in their house. They offered him 'doma' and drinks." Lorsque Dasho Shingkalam était à la cour du deuxième roi du Bhoutan à Bumthang vers 1948, il rencontra une jeune paysanne et il la courtisa en lui offrant plusieurs noix d'arec: "In the course of our frivolous talk, I took out my pan holder and scooped a dash of tsuna (lime paste) with two rumpled leaves of pan. I recall I did not put a quarter of betel nut on the pan as commonly done, but three pieces of betel nut, which I am sure she understood as romantic (and perhaps narcotic) lavishness (36)". La noix d'arec était donc suffisamment rare pour qu'offrir trois noix soit considéré comme une grande largesse, accessible seulement aux gens importants. On a déjà relevé la surprise de Dasho Shingkalam lorsqu'il constata que les gens de l'Ouest consommaient beaucoup de noix d'arec.

(32) (33) (34) (35) (36)

Karma Dra, 1995: 179. En dzongkha sba khra. Le go (dzongkha gas) est le vêtement masculin. Ga sa bla ma 'j Seng ge, histoire très populaire du milieu du XIXe siècle. Karma Dra, 1995: 101. 35

Dans ce contexte, il est très possible qu'offrir du doma pani pendant la cérémonie de zhugdrel représentait un don prestIgieux fait aux moines, ceux-ci ayant l'autorisation de mâcher du bétel alors qu'ils ne peuvent ni fumer, ni boire de l'alcool. En Inde, la coutume d'offrir du pan aux invités qu'on voulait honorer est très ancienne comme l'atteste le dictionnaire Hobson-Jobson (37): en 1616 "the king giving mee many good words, and two pieces of his pawnee out of his dish, to eate of the same he was eating" ; et, en 1800, "On our departure pawn and roses were presented (...)". II est probable que les Bhoutanais, en même temps que le bétel et l'arec, empruntèrent cette coutume à l'Inde et ce geste d'amitié et d'honneur était d'autant plus apprécié que les ingrédients étaient relativement rares. . Du fait de sa diffusion et de sa disponibilité, le doma pani n'est plus aujourd'hui considéré tant comme un don important ou une marque de faveur, que comme le symbole de la convivialité et de l'amitié. Offrir du doma pani lors d'une rencontre fortuite dans la rue ou le bus implique que l'on veut prendre le temps de bavarder, et donc, si les deux personnes se connaissent déjà, qu'on veut entretenir des liens amicaux. Lors d'une cérémonie de promotion ou de mariage, un serviteur remet avec les deux mains, ce qui est une marque de courtoisie élémentaire, une feuille de bétel avec une demi-noix d'arec aux personnes venues présenter leurs vœux et un cadeau. Pendant les cérémonies officielles ou les tournois de tir à l'arc, des assiettes contenant des feuilles de bétel, de la chaux et des demies noix d'arec sont posés sur les tables basses disposées devant les invités. Toutefois, l'étiquette est respectée et un invité de position sociale inférieure ne se permettra pas de mâcher du doma pani devant un supérieur, à moins que ce dernier ne l'y invite expressément. En revanche, entre pairs, l'assiette passera de main en main, chacun choisissant avec soin, la feuille, la quantité de chaux et la noix, et immédiatement l'atmosphère devient plus détendue, les conversations animées. De même à la fin d'un repas, les convives soupirent d'aise lorsque l'assiette de doma pani circule. Un vrai repas ne se termine pas sans chique et l'hôte ne doit pas l'oublier. Ce partage ne peut se faire de façon détendue qu'entre personnes d'un même niveau social; dans ce cas, le protocole n'existe pas et partager du doma pani devient une façon symbolique de signifier que la conversation sera libre.

(37) Hobson-Jobson,

) 989: 689.

36

C'est aussi une marque d'amitié, et même d'intimité que de demander à quelqu'un de préparer une chique car cela suppose que la personne connaît les goûts de l'autre.

ROUGE EST LE SANG

Mâché aussi bien par les hommes que par les femmes, par les laïcs que par les moines, et à toute heure de la journée, le dama pani est aujourd 'hui perçu par les Bhoutanais comme signifiant un instant de détente et de convivialité. Il m'est toujours apparu surprenant que, bien que ceux-ci soient conscients de ses aspects négatifs pour la santé et de sa nature de drogue, le dama pani ne rencontre aucune opprobre alors que le tabac est fortement condamné. La clé se trouve peut-être dans une histoire dont l'une des variantes est attribuée à Guru Rinpoche (Padmasambhava), la grande figure religieuse du VIIIe siècle qui aurait introduit au Tibet et au Bhoutan le bouddhisme tantrique et converti ces deux pays. Guru Rinpoche est extrêmement vénéré au Bhoutan où il est considéré par une grande partie de la population comme le Second Bouddha. Alors que celui-ci aurait fortement condamné le tabac, il aurait encouragé les Bhoutanais à mâcher des plantes pour remplacer leur cannibalisme. En effet, la tradition bhoutanaise affirme que les habitants du pays étaient des cannibales buveurs de sang avant l'arrivée du bouddhisme. Lorsque Guru Rinpoche arriva au Bhoutan, il fut horrifié par cette coutume et ordonna aux Bhoutanais de manger un substitut, c'est-à-dire des plantes qui donnaient un jus rouge comme le sang. Une autre tradition orale raconte que la plante dure représente les os, la feuille dans laquelle elle est enveloppée, la peau, la pâte de chaux le cerveau, et la plante rushing qui est ajoutée, la chair; le sang est remplacé par le jus rouge produit (38). Enfin, une dernière version explique que la noix représente les os, la feuille la peau, la chaux la chair et le jus rouge obtenu le sang. Cette histoire et ses variantes semblent relever uniquement de la tradition orale et il m'a été impossible, malgré mes recherches, de la localiser dans un texte quelconque. Mais, au-delà de sa fonction de sanctifier la consommation de bétel et d'arec, ou d'un substitut, au Bhoutan, elle révèle plusieurs aspects de la conversion au bouddhisme
(38) M. Aris, The Raven Crown, Serindia, London, 1994:16. 37

des régions de l'aire tibétaine. Le mécanisme de cette conversion est recréé a posteriori selon un schéma-type bien connu: avant l'arrivée du bouddhisme, les habitants étaient des sauvages mangeurs de chair humaine et buveurs de sang qui étaient régis par des divinités autochtones farouches. Le bouddhisme représentait la civilisation et condamnait ces aspects barbares; mais, au lieu de les supprimer totalement, il les transforma en une pratique et en des divinités acceptables. Ainsi les divinités autochtones ont-elles été soumises et sont-elles devenues des divinités protectrices du bouddhisme; de même, selon certaines traditions les sacrifices animaux ont-ils été remplacés par des gtor ma, des gâteaux sacrificiels que l'on pose sur l'autel ou selon d'autres sources par des effigies "rançons" (glud). Ces transformations sont attribuées à des personnages religieux éminents, ce qui contribue à les rendre authentiques et leur donne encore plus de valeur et de prestige. C'est une sorte d'imprimatur bouddhique qui leur est ainsi conféré, en particulier lorsque Guru Rinpoche lui-même tient le rôle de "civilisateur". Étant donné le rôle essentiel que joue ce personnage dans la religion populaire au Bhoutan, il n'est pas surprenant que l'habitude de mâcher du bétel et de l'arec - ou un substitut - lui soit attribuée. Ce faisant, les Bhoutanais, y compris les moines, mâchent en toute sérénité et impunité puisqu'ils ont l'autorisation la plus sacrée qui soit. En même temps, ils reproduisent à leur profit l'opposition sauvage-non-bouddhiste/civilisébouddhiste et se considèrent comme un peuple béni puisque Guru Rinpoche lui-même les a aidés à sortir de l'état sauvage. L'étude du bétel au Bhoutan nous permet donc, grâce à son histoire d'origine, de discerner l'opposition qui parcourt le monde tibétain dans son ensemble, mais aussi de comprendre comment une pratique importée de l'Inde a été récupérée dans le contexte de la conversion au bouddhisme d'une des régions du monde tibétain.

38

D'AMOUR ET DE BETEL ET DE QUELQUESAUTRES EXCITANTSAU VIET NAM
N'GUYEN TUNG, Nelly KROWOLSKl *

Onze siècles de colonisation chinoise et d'acculturation ne sont pas venus à bout de l'identité vietnamienne. La coutume de chiquer le bétel - que ne partagent pas les maîtres chinois - constitue un des marqueurs les plus puissants de cette identité préservée. C'est un des traits culturels qui rattachent les Vietnamiens (1) au monde austro-asiatique, voire à la "civilisation sud-asiatique ou océanienne" si l'on reprend la formule de Pierre Gourou (2). Dans les années trente, nous dit cet auteur, au Tonkin, l'aréquier, pourtant à la limite de son aire de culture, "érige dans tous les villages, et on peut presque dire dans toutes les maisons, son panache de feuilles...", il ajoute plus loin que "chaque maison cultive aussi quelques plants de bétel..." (3). Pourtant à cette époque déjà, cette pratique, sans doute pluri-milIénaire, commençait, comme en Cochinchine, à décliner. Dans cet article, au travers de la littérature populaire, nous aborderons, en premier lieu quelques usages du bétel et de l'alcool traditionnellement liés au comme offrandes rituelles si l'on s'appuie sur l'expression trâ'u ruçru ("bétel et alcool") qui désigne les offrandes en général. Nous évoquerons ensuite deux autres excitants introduits au Viêt Nam plus récemment, à savoir le thé (entre le Vile et le VIlle siècle) et le tabac (au début du XVIIe siècle). Nous porterons une attention particulière à l'évolution de leurs usages respectifs, sous l'impact de l'occidentalisation en œuvre au Viêt Nam depuis plus d'un siècle.

* CNRS, Laboratoire Asie du Sud-Est et Monde Austronésien, Paris. (I) Par Vietnamiens nous entendons ici l'ethnie majoritaire: les Kinh ou les Vi~t. (2) P. Gourou, 1953: 290. (3) P. Gourou, 1965: 415-416.

LA CHIQUE DE BETEL

Les études tant ethnographiques que botaniques ou économiques sur la chique de bétel, ses usages rituels et sociaux et les objets qui l'entourent sont relativement abondantes. Nous renvoyons le lecteur à ces travaux plus généraux (4) et nous nous bornerons à apporter, concernant le Vi~t Nam, quelques informations complémentaires en nous appuyant sur différents corpus de littérature populaire (5), et nous essaierons de montrer qu'en dépit de son inexorable déclin, le bétel conserve une place importante dans la vie sociale et rituelle. La légende d'origine '<Dans l'antiquité, il y avait un mandarin de grande taille (cao) ; c'est pourquoi le roi lui donna le patronyme Cao. Il avait deux garçons dont l'aîné s'appelait Tân et le cadet, Lang. À l'âge de dix-sept, dix-huit ans, ils quittèrent la région pour étudier avec un maître dont le patronyme était LI1U.Celui-ci avait une fille âgée de dix-sept ans. Charmée par la beauté et le sérieux des deux garçons, et ne pouvant les départager, elle décida qu'elle épouserait l'aîné. Pour découvrir lequel c'était, elle leur proposa un bol de soupe de riz et une seule paire de baguettes pour voir qui mangerait le premier (6). Puis elle obtint de ses parents l'autorisation de l'épouser. Les jeunes époux s'aimaient tant qu'ils négligèrent le cadet. Meurtri, celui-ci décida de quitter son frère. Il marcha au hasard et atteignit un cours d'eau infranchissable. Il s'arrêta désespéré et pleura tant et tant qu'il mourut et se métamorphosa en aréquier (7). Inquiet de la disparition de son frère, l'aîné partit à sa recherche. Parvenu à l'endroit où son frère s'était arrêté, il comprit qu'il était mort, il se brisa alors la tête contre le

(4) Citons en particulier les travaux: - muséographiques et ethnographiques, sur la chique de bétel de Solange Thierry (1969), sur le Viêt Nam de Léopold Cadière (19551958) et de Pierre Huard & Maurice Durand (1954), - ethnohotanique, comme le travail d'Alice Peeters (1970), et économiques, comme un certain nombre d'articles dans le Bulletin Économique de l'Indochine ou le Bulletin des Amis du Vieux Hué. (5) Entre autres: VÜ Ngqc Phan, TlfC ngii'ca dao ViÇt Nam, (1978) ; 6n Nhu Nguyên Van Ngqc, Tl}c ngil Phong dao Viçt Nam, (1991); Nguyên nn Long et Phan Canh, Thi ca hinh dân Vift Nam (1971). (6) Le cadet devant par principe donner la préséance à son aîné et l'inviter à manger le premier. . (7) Selon d'autres versions, il se transforma en rocher.

-

40

tronc de l'aréquier et se transforma en rocher (8). Ne les voyant pas revenir, la jeune femme partit à son tour à leur recherche. En découvrant la mort de son époux, elle se jeta contre le rocher et mourut en se métamorphosant en une touffe de bétel qui enlaça le rocher et l'aréquier. Les parents de la jeune femme firent construire un temple pour perpétuer leur culte. Plus tard, un roi de la dynastie Hùng (9) passa devant le temple construit à côté de l'aréquier, de la touffe de bétel et du rocher. Après s'être fait raconter l'histoire par les habitants, il voulut goûter un morceau de noix d'arec et une feuille de bétel. En recrachant le tout sur le rocher, il vit alors apparaître une tache de couleur rouge vif. Intrigué, il fit cuire la pierre pour en obtenir de la chaux qu'il mélangea avec la noix d'arec et la feuille de bétel. Il trouva cette composition parfumée et savoureuse. Comme en outre elle rendait les lèvres rouges et les joues roses, il comprit qu'il s'agissait de biens précieux et les fit rapporter à la cour. Dès lors, la chique de bétel devint symbole de la fidélité et de l'amour, fraternel comme conjugal. Plus tard, le bétel et la noix d'arec furent utilisés par les habitants de notre pays comme offrandes rituelles pour les

fiançailles, le mariage et toutes les autres cérémonies CI0)."
Si cette légende explique l'origine de la chique, et par voie de conséquence son usage rituel, elle cherche également à donner une explication de l'origine des termes désignant le bétel, trau (blâ'u), et l'arec, eau, en donnant aux héros de l'histoire des patronymes d'origine chinoise bru et Cao dont la ressemblance phonétique avec ceux-ci est manifeste. L'effort est d'autant plus net que, d'autre part, les noms personnels des deux frères, Tân et Lang, accolés composent, comme nous le verrons plus loin, l'expression sino-vietnamienne tân lang (pin lang en chinois) qui signifie aréquier.
Sa composition

Au Viêt Nam comme le souligne la légende et comme dans presque tous les pays où cette coutume existe, les trois éléments essentiels de la chique sont la feuille de bétel, la noix d'arec et la chaux.

(8) Selon d'autres versions, il se transforma en aréquier. (9) Il s'agit d'une dynastie légendaire à l'aube de l'histoire du Viêt Nam. (JO) D'après leLinh Nam chich quéÛ[Les êtres extraordinaires du Linh Nam], recueil de légendes mises au point, selon la tradition, par Vù Quynh et Kiéu Phu à la fin du XVe siècle.

41

Des trois ingrédients qui composent cette chique, c'est la feuille de bétel qui en constitue l'élément indispensable, ce que traduit bien le vocabulaire. En effet trdu désigne aussi bien la feuille de bétel (Piper betle L.) que la chique elle-même, tout comme l'action de chiquer est rendue par l'expression "manger le bétel" (an trdu). Au moins jusqu'au milieu du XVIIe siècle, trâ'u (ou gidu) s'est prononcé hlâ'u, puisque Alexandre de Rhodes le relevait encore sous cette forme dans son dictionnaire (11). Dans les provinces de Ngh~ An et Hà TInh, le terme trdu (bétel) se prononçait, jusqu'à la veille de la deuxième guerre mondiale, trù (12). Par ailleurs, dans le centre et le sud du Viêt Nam, on prononce souvent encore au en u (ou inversement) (13). On peut en conséquence supposer que hldu a pu se prononcer également blù. Bldu ou blù, si notre hypothèse est fondée, est phonétiquement proche des noms vernaculaires employés par d'autres ethnies de l'Indochine: bolOu (Bahnar), mlü (Khmer), mlu (Chrau), mlu (Jarai), mlu (Stieng), phlu (Thaï)... et surtout, blu (Khmu) (14). Quant au nom sinovietnamien de la feuille de bétel, phù lttu, il est probablement la transcription phonétique de bldu. La noix d'arec, second élément entrant dans la composition de la chique, se dit en vietnamien trai cau (fruit-arec) et l'arbre qui la porte est dénommé cay eau (arbre-arec). La noix d'arec comporte une grosse amande (hçlt ou ht)t cau: grain ou noyau-arec) contenue dans une enveloppe fibreuse plus ou moins épaisse (vo cau: écorce-arec). Il est intéressant à signaler qu'on ne peut rapprocher cau d'aucun autre terme vernaculaire désignant l'aréquier dans la péninsule indochinoise (15) alors que son nom chinois: pin lang (binh lang ou tan lang en sinovietnamien) provient sans aucun doute possible du malais pinang. Il faut également noter que, peut-être pour siniser ce terme, les Chinois lui ont donné le sens de "Monsieur l'hôte" alors que les caractères pin et lang ont été manifestement créés de toutes pièces pour transcrire le mot malais pinang: ils sont de ce fait différents des caractères pin = hôte et lang = homme. D'ailleurs l'expression pin lang au sens de "Monsieur l'hôte" n'existe pas en chinois. L'expression pin lang (arec) est attestée
(I I) A. de Rhodes, Dictionarium annamiticum lusitanum et latinum (1651). (12) Tout comme d'autres termes en âu : trâu (buffle), Mu (courge), nâu (igname des teinturiers) qui se disaient respectivement, tru, hù et nu. (13) Ainsi h6 câu (pigeon) se dit aussi h6 cu, hâu (s'attrouper) hu, thâu (percevoir) thu, ehâu (patronyme) chu, ehâu dao (scrupuleux) chu dao, dâu (bien que) dû. (14) Cf A. Peeters (1970: 263-264). (IS) En bahnar : monang, khmer: sla, chrau : pan011g,jarai : mnang ou ponang, thai: mak ou mag, Iao : mak ... 42

en Chine, semble-t-il, à une date très ancienne. En effet, Lê Quy Dôn (16) cite ce passage du Nam phZ(<Yng thao m<)etrçmg [Flore des pays du Sud] de Kê Hàm, auteur chinois vivant au début du IVe siècle: "Quand on mange la noix d'arec (tân lang), on la trouve amère et âcre mais si on la coupe en quartiers qu'on fait cuire comme les prunes séchées et qu'ensuite on les mange avec du bétel (phù hm) et de la chaux (th~ch khôi), alors on la trouve savoureuse et bénéfique pour la digestion. Dans les mariages, les habitants de Giao Châu (17) et de Quang Châu (18) offrent en premier aux invités le bétel et la noix d'arec, et si on rencontre quelqu'un et qu'on ne lui offre pas de bétel et de noix d'arec, cela provoque toujours des ressentiments. Ces coutumes restent les mêmes de nos jours". Enfin, le terme qui désigne la chaux (vôi) est, selon Lê Ng<;>c rt;t(19), T une altération du mot sino-vietnamien khôi. Tout comme dans le cas de eau, on ne peut rapprocher phonétiquement vôi d'aucun autre terme vernaculaire désignant la chaux dans la péninsule (en khmer: kambo, en chrau : chur, en lao :poûn, en thai: pun, en khmu :pun. ..). À la fin du XIXe siècle, Huynh Tinh Paulus Cua (20) distinguait en Cochinchine quatre sortes de bétel. Le trau ehà tllt, bétel aux petites feuilles très piquantes, le trau Sài Gàn ou trau bai ou trâ'u bai quê: bétel aux feuilles jaunes et parfumées, le trau SôC. Vinh, bétel aux feuilles épaisses et foncées et le trau rirng, bétel de forêt. Le même auteur relève trois sortes d'aréquier en Indochine: "l'aréquier-piment", eau 61,(de petite taille et à petites noix), "l'aréquier siamois", eau xiêm, (de grande taille à grandes noix), "l'aréquier de forêt", eau rirng, (nain à petites noix). De son côté, DÔ Tât Lqi n'établit de distinction qu'entre l'aréquier de jardin, eau nhà (en sino-vietnamien, gia binh tang), et l'aréquier de forêt ou de montagne, eau rirng (21) (en sino-vietnamien, sdn binh tang) qu'on trouve beaucoup, selon lui, dans les provinces de Thanh Hoa, Ngh~ An et Hà Tïnh (22). En revanche, Nguyên Van Oanh n'identifie pas moins de dix variétés d'aréquiers dans la province de Hai Dt1Œ1g (23) :
(16) Lê
Quy Dôn, Vân Dài lO<;1i (1973), vol. III, p. 264. ngii' (17) Le Nord du Viêt Nam actueJ (18) L'actuel Canton. (l9)Lê NgÇ>cTr~, Urn nguyên tù ditn Vi?' Nam (1993). (20) Huynh Tjnh Paulus Cùa Dictionnaire annamite, 1895. (21) Nom scientifique: Areca laoensis L. (22) Db Tât Lqi, Nhii'ng cây thu&: và vi thuôc Vi?t Nam (1976: 190-192). (23) Nguyên Vân Oanh, (1930, série B, pp. 504-513).

43

Cau tu thm (aréquier des quatre saisons) : il fructifie toute l'année et donne des noix petites ou moyennes, très recherchées. Cet aréquier est probablement aussi appelé eau liên phàng ou eau truyln hrç,termes relevés dans le dictionnaire Viçt Nam tl! diê'n publié à Hà NÇ>i ntre 1931 et 1939 (24). e 2. Cau hup vdi: ses grosses noix en forme de fuseau (hup vdi) sont aussi très recherchées. 3. Cau dita: ses noix, peu estimées, ont la forme de noix de cocotier (dita). Il compte deux sous-variétés: eau dita hé qua (à petites noix) et eau dita to qud (à grosses noix). 4. Cau sung: l'aréquier dont les noix ont la forme de figue (sung). 5. Cau dùi trông: ses noix rondes ressemblent à l'extrémité d'une . mailloche de tambour (dùi trông) et sont très estimées. 6. Cau trai dào : ses noix presque rondes, ressemblant à des pêches (trai dào) sont très appréciées. 7. Cau diê'u : ses petites noix à amande rouge foncé (diê'u) sont rares et recherchées. 8. Cau tia gâé:: il est ainsi appelé parce que, sous l'écorce, la tige est rousse (tia gae). 9. Cau gi : ses toutes petites noix, peu estimées, ressemblent à des œufs de pinson (gi). 10. Cau ma sé ses petits fruits en forme de bec de moineau (ma sé), bombés au milieu et pointus à l'extrémité postérieure, sont peu recherchés. Dans les années trente il y avait, selon DÔ Tfft Lqi (25), environ 2500 hectares d'aréquiers dans le Tonkin, notamment dans les provinces Hung Yên, Kién An, Quàng Ninh, Nam Dinh, Hà Nam, Thai Blnh et 1400 hectares dans le Centre- Vi~t Nam. Nous ne disposons pas de chiffres pour le Sud où ils sont pourtant réputés abondants. La noix d'arec fraîche (eau tl1C1i) de loin la plus savoureuse et la est plus tendre à mâcher. Un dicton affirme d'ailleurs que les noix d'arec à peine séchées (PhC1itai) sont plus savoureuses tout comme les femmes qui viennent d'achever leur deuil (26), les oiseaux qui apprennent à voler et les poules qui pondent leur premier œuf. Mais comme on ne peut en disposer toute l'année, les amateurs de chique doivent se contenter la plupart du temps de quartiers de noix d'arec séchés (eau khô). Signalons
(24) Par le Hçi Khai trr tiln Duc [Association pour la Formation Intellectuelle et Morale des Annamites, AFIMA], réédité à Saigon en 1954. (25) Db Tât Lqi, op. cil. (26) L'abstinence sexuelle qu'elles ont dû observer les rendant plus ardentes. 44

1.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.