Païssi le Bulgare

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Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296384934
Nombre de pages : 208
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PAÏs SI LE BULGARE

(C)L'Harmattan, 1999 ISBN 2-7384-7700-3

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Toutcho KARABOULKOV

PAÏSSI LE BULGARE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris .. FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) . CANADA H2Y lK9

Collection Domaines Danubiens

Déjà parus
Gyula KrUdy, N.N. lena Szücs, Les trois Europes. Préface de Fernand Braudel. Istvan Kemény, Ouvriers hongrois, 1956-1985. Istvan BiM, Misère des petits États d'Europe de l'Est. Lajos Greudel, Tir à balles. Bernard Lecalloc'b, Un épisode oublié de la Guerre Froide: hungaro-yougoslave 1945-1955. Ernest Tôttôsy, L'Empire des fous. Tibor Tardos, Une fille au-dessus de la Tour Eiffel. Tibor Tardos, Le télégramme andalou.

le défi

« À partir de maintenant la tribu bulgare a une histoire, et elle devient un peuple. » Ivan Vasov (1850-1921), le patriarche de la littérature bulgare,dans son poème intitulé: « Païssi ».

Du même auteur

En français:
La conscience d'Emanoui1 (Flammarion, Paris 1957) Camarade secrétaire général (Le monde de demain, Paris 1986)

En bulgare:
La vie de Nicolas Petkov à Paris (Sofia, 1997) Je ne serai plus parmi les vivants... (Pièce de théâtre, Sofia 1997) L'Affaire Dreyfus: cent ans après (Sofia, 1998)

AVANT-PROPOS

Lorsque Candide boit, en 1759, à la santé du roi des Bulgares, le "plus charmant des rois", depuis longtemps la Bulgarie n'existait plus. Ce Royaume avait succombé à la fin du XIVe s. sous les nombreuses poussées ottomanes. Au temps de Candide, il ne représentait qu'une province turque au cœur des Balkans, alors que les Bulgares n'étaient que le raïa soumis au Sultan. Les Bulgares existent, pourtant, Voltaire le confirme. Ils ont un roi! Un roi bon, même si les Bulgares sont méchants. Après avoir fait subir toutes sortes d'outrages à Candide et à Cunégonde, ces vilains les laissent repartir vers d'autres aventures encore plus édifiantes. Au moment ou Voltaire promenait son héros chez les "Bulgares", au monastère de Chilendari, au Mont Athos, vivait un moine nommé Païssi. Un vrai Bulgare celui-là, en chair et en os. Païssi n'avait pas lu Candide, il n'avait probablement jamais entendu parler de Voltaire et de son immense talent. Or, ce moine partageait le destin des siens dont se moquait si gentiment monsieur Voltaire. Il connaissait leurs problèmes, et il savait que, hélas! ils ne sont pas aussi célèbres que veut bien l'écrire le grand penseur français. Païssi enrage à la pensée de savoir ses compatriotes aussi incultes qu'indifférents à leur sort. Ces "insensés" ne se rendent même pas compte qu'au train où vont les choses, bientôt il n'y aura 7

plus de Bulgares sur terre. Puisqu'ils ont oublié, les ingrats, leur glorieux passé et ne pensent jamais à leur avenir. Alors, afin de permettre à ces inconscients de se retremper dans leur passé, il décide d'écrire leur Histoire. Tâche monumentale qui au début le faisait hésiter. Depuis, dès l'école les petits Bulgares entendent parler de cette Histoire qu'ils appellent l'Histoire de Païssi. L'histoire de la Bulgarie moderne débute par ce petit livre. Écrit par un moine anonyme du Mont Athos. Dans les pages qui suivent, l'auteur a tenté d'imaginer Païssi et son époque. Païssi en train d'écrire son« Histoire», qu'il termine en 1762.

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CHAPITRE I PROTÈGE MON PEUPLE Comme la vie est devenue cruelle pour les pauvres gens, mon Dieu! Comme il faut souffrir pour mériter Ta miséricorde! Qu'on soit simple paysan sans terre ou esnaf, on est toujours Roum Milleti. Autrement dit, on fait partie de la Nation des Romains (des Grecs, en vérité), même si on n'est pas Grec; même si on est Bulgare, Serbe ou Bosniaque. Chacun est tenu à courber la tête devant l'Infidèle. Rappelle-toi, manant, toujours: lorsque l'Osmanli vient à ta rencontre, tu dois t'écarter de ton chemin et lui laisser le passage libre. Car tu es le raïa,rien de plus! Sinon, avec son yatagan sifflant il caressera prestement ta sale caboche. Et même, il peut te la couper ta caboche. Si le cœur lui en dit. D'un seul coup, pour ton bien. Pour t'apprendre à obéir et à ne jamais oublier ta place de ver misérable dans cette société régie par la loi de Mahomet. Oui, frère, sache-le une fois pour toutes: lorsque le maître vient à ta rencontre, tu es obligé de descendre de ton cheval, ou de ton mulet, si tu en as un, et de passer à pied devant lui. Baisser surtout le regard en l'apercevant. C'est ainsi, pauvre frère. Telle est la vie de malheur des peuples soumis. Moi, Païssi, moine bulgare du Mont Athos, je parcours depuis tant d'années les terres bulgares à la recherche de riches donateurs 9

pour notre monastère. Et depuis plusieurs années je constate que le pauvre devient encore plus pauvre, alors que la force du puissant s'étend toujours plus loin. Ainsi songeait Païssi un jour du printemps frisquet et précoce au cours de la deuxième moitié du XVIIIe s. Il avançait doucement, de son pas régulier et égal à coté de sa bête chargée de ses affaires et d'une longue vie de fatigue. Lorsqu'il revenait dans sa terre natale, pour retrouver de vieux amis ou pour faire de nouvelles connaissances, le moine ne pouvait pas s'empêcher d'éprouver une douleur poignante à la vue de ces chaumièreshabitations en torchis, désespérément tristes et toujours grises, dans lesquelles vivaient pourtant des hommes, des femmes et des enfants; à ces églises à moitié enfouies sous terre. Car jamais l'église du chrétien ne devait offenser par sa présence la mosquée du vrai croyant, qui, elle avait le droit de s'épanouir de toute sa splendeur et d'être vue de tous. Pour la plus grande gloire du vrai Dieu des vrais croyants. Telle avait été la volonté du conquérant et telle elle a été respectée, dès la fin du XIVe, lorsqu'il avait mis la main sur la Bulgarie, la très chère patrie de Païssi. Depuis qu'il était au monde, le moine avait toujours connu l'Ottoman en guerre. Pour vivre et pour respirer, son empire sans limites avait besoin du sang versé par tous les peuples habitant ses immensités. De ses innombrables vilayets, de ses sandjaks et de ses kazas partait pour les fronts une multitude de soldats qui, la plupart du temps, ne revenait jamais dans ses foyers. Le beyler bey, à savoir le gouverneur général, autrement dit le chef des chefs, portait aussi le titre de pacha. Si le simple gouverneur, ou le commandant militaire avait le droit comme insigne à une queue de cheval suspendue à une lance, appelée aussi le tough et qu'on portait devant lui, le beyler bey, lui avait le droit à deux, et parfois à trois queues de cheval. Monté sur son mulet bis, Païssi arpentait sans relâche les routes boueuses et escarpées de son pays. Il commençait à bien connaître cette terre et ses habitants, humbles et dociles sujets du Sultan toutpuissant qui régnait quelque part loin d'ici - à Istanbul, la magnifique capitale de l'Empire. Lui qui avait déjà visité de nombreuses contrées, plusieurs villes et dix fois plus de villages, n'avait pourtant jamais été à Istanbul. Il rêvait d'y aller un jour, ne 10

serait-ce que pour percer ce grand mystère: comment à partir de cette ville sise à des milliers de kilomètres des frontières, on pouvait commander à un nombre aussi important de peuples et de peuplades. Païssi se rendait aujourd 'hui à Sofia. La cité bulgare qui n'avait pas eu le bonheur d'être une capitale. Au temps de la splendeur et de la grandeur de son pays, sa capitale s'appelait Tamovo. Que de magnifiques trésors on pouvait y voir! Et ses monuments historiques, et ses églises qui attiraient des foules de pèlerins et de curieux! Ses commerçants allaient proposer au loin leurs marchandises, ses religieux enseignaient avec ferveur la foi du Christ. Mais, voilà! Un jour l'Ottoman était venu, et toute la vie s'était brusquement arrêtée. Pendant des mois les épées tranchantes avaient dansé leur danse macabre, pendant des années les mères bulgares avaient en vain attendu le retour qui d'un fils, qui d'un mari. Et pendant des siècles, depuis, le peuple bulgare souffre et gémit, en silence. Oublié du monde, rejeté des grands. Païssi connaissait bien Sofia. Or il lui arrivait encore de se tromper de rue ou de quartier. Il y était déjà venu plusieurs fois, tantôt avec d'autres moines tantôt seul comme aujourd'hui. Et à chaque fois il était émerveillé et agacé en même temps, pari 'aspect industrieux de la ville comme par l'esprit orgueilleux de ses habitants. Cette fois, il envisageait d'y rester trois ou quatre jours et de rencontrer plusieurs artisans, la classe la plus active d'une société sur le point de s'éveiller. Le moine avait toujours l'impression de redécouvrir Sofia et ses marchés, son dynamisme intense de son esnaf cosmopolite. C'était une grande ville avec des rues sinueuses et de nombreuses églises transformées en mosquées, des mosquées construites pour être des mosquées, des autorités civiles et militaires, des chefs religieux, et de plus, ces Sofiotes à l'air suffisant et si sûrs d'eux. En ces temps lointains, Sofia était probablement la cité la plus peuplée de Bulgarie. Bien que le nombre de.. ses habitants n'atteignait plus les quelque cinquante mille âmes qu'elle comptait un siècle plus tôt. Epidémies, révoltes et incursions de haïdouks, guerres s'emboîtant les unes dans les autres, la guerre d'Autriche et de la Russie contre la Turquie, tout cela avait contribué à décimer une population bariolée et travailleuse qui, en dépit du fanatisme 11

religieux, des jalousies et des tensions, arrivait encore à cohabiter et à coexister, tant bien que mal. Ville au passé millénaire, Sofia a toujours été au centre des grandes routes entre l'Occident et l'Orient. Carrefour inévitable et première victime des invasions, la ville pouvait à juste titre s'enorgueillir d'avoir tant de fois été prise et jamais possédée. Plus d'une fois au cours de son histoire elle avait dû changer de nom et de maître, et plus d'une fois elle s'était redressée et continué son chemin. Ne dit-on pas d'elle qu'elle "croît mais ne vieillit jamais! " Déjà au Ve s. avoJ.-C., Thucydide parle de la région de Sofia. Les Balkans étaient alors en majorité peuplés de Thraces, un peuple de très haute culture et au savoir remarquable. Tout autour vivaient d'autres tribus thraces connues sous le nom de Serdes. C'étaient les Serdes, justement, qui avaient donné le premier nom à la ville. Serdica. Plus tard l'importance stratégique de l'agglomération n'avait pas échappé aux Romains. Lorsqu'ils conquirent à leur tour les Balkans, ils firent de Serdica le centre administratif de la région. Au 1er s. de notre ère la ville avait le statut de ville autonome, avec son Conseil municipal, son assemblée et ses magistrats élus. En l 'honneur de l'empereur Trajan, elle prenait le nom de Ulpia Serdica. Dans la vie courante, Païssi jouissait d'une assez bonne mémoire. Néanmoins, à Sofia il se perdait toujours: à cause de ses tcharchis encombrés de monde, de ses mosquées et de ses innombrables boutiques débordant de marchandises et de victuailles. Aujourd 'hui il avait prévu de se rendre au marché des bottiers où il espérait une rencontre prometteuse avec un artisan aisé. Même si on présentait ce dernier comme un imposteur à la grosse tête et aux ailes tronquées, peu importe! Païssi voulait voir de ses propres yeux. En ces temps de recul, la ville gardait encore son aspect de séparation par quartiers religieux instaurée dès la prise du pouvoir par les Ottomans. Tout à fait au début, il était interdit à un chrétien d'habiter les quartiers réservés aux musulmans. Les années passant, les populations s'étaient fortement mélangées. Un certain nombre de chrétiens, afin de conserver leurs maigres privilèges ou bien pour échapper aux persécutions religieuses s'étaient convertis - de gré ou de force, - à l'Islam. D'autres foules compactes affluaient des campagnes environnantes. Ne trouvait-on pas plus facilement 12

ici gîte et travail? Surtout, la vie anonyme de la grande ville offrait parfois l'impunité trompeuse pour quelque délit de révolte ou d'insoumission. Le caractère national de ces populations avait également changé. La majorité imposée au début - chrétiens ou musulmans, chrétiens contre musulmans, - n'était plus de règle. Chassés d'Espagne, un grand nombre de Juifs étaient arrivés courant XVIe; de leur côté, Arméniens et Grecs s'étaient fondus dans la masse toujours prédominante des Bulgares. Transis de frayeur et d'inquiétude, ils débarquaient anonymes et impatients dans la ville multiraciale, alors que les Turcs faisaient venir d'Asie Mineure, comme soldats ou comme spahis, un nombre important d'immigrants au physique tranchant avec celui d'ici. Une frontière restait malgré tout infranchissable - celle entre le maître et l'esclave: au Musulman de commander, au Chrétien d'obéir. Oui, il demeurait ébahi et fasciné par la vie agitée de cette ville. Tout y contrastait et s'opposait à son existence à lui faite de prière et de méditation dans le lointain monastère du Mont Athos. Sofia travaillait dur, Sofia peinait et se révoltait, elle priait en plusieurs langues. Chrétiens (orthodoxes et catholiques), musulmans et Juifs vénéraient chacun leur Dieu dans des lieux du culte, ostensible pour les uns, discrets pour tous les autres. Les plus fidèles à leur Dieu devraient être les Bulgares, pensait avec émotion Païssi. Parce qu'ils sont les plus nombreux. Les plus nombreux et les plus malheureux. Ce sont les vrais chrétiens. Les orthodoxes, en général, et parmi eux les Grecs. Or les Grecs sont différents, ils se croient supérieurs aux autres. Comme beaucoup de ses compatriotes, Païssi connaissait l 'histoire de ces trois hommes vénérés, trois Bulgares courageux morts en vrais chrétiens pour que vivent leur foi et leur langue. Tous trois avaient eu une fin tragique. Pour la même raison, toujours, morts dans la gloire. Parce qu'ils n'avaient pas accepté de courber la tête, insulte suprême au maître. Un chrétien bulgare de la région de Sofia, un orfèvre nommé Guéorgui, de Kratovo, avait été pendu en 1514 par la populace turque. Son crime? Il avait refusé d'abjurer sa foi. L'année suivante un autre, le plus connu de tous, un autre Guéorgui, de Sofia cette fois-ci, avait été brûlé vif. Lui, avait voulu rester fidèle à ses racines. Et le troisième, Nikolaï de Sofia, avait été lapidé quarante 13

années plus tard pendant que son corps était traîné et mutilé dans la rue. Les siècles passaient, et la puissance de celui qui commandait perdait de son éclat. En échange sa cruauté redoublait, sa férocité n'avait plus de limite. Plus l'Empire ottoman cédait du terrain sur les fronts reculés, plus ses soldats tombaient fauchés dans les batailles sanglantes, et plus grande était la soif de la Porte de prestige et de considération. Et la conséquence en était une plus grande soumission des peuples criant de douleur. Païssi l'avait entendu de la bouche même de ceux qui l'avaient vécu. Une centaine d'années plus tôt, de sa main de fer le grandvizir Mehmet Kôprülü avait imposé l'Islam à toute une région où ne vivaient pourtant que des Bulgares. En 1657, les cris et les gémissements des gens de la vallée du Tchépino avaient retenti désespérés, sans qu'aucun écho ne leur répondît. 218 églises et 33 monastères brûlés et transformés en désert, voilà le triste bilan de ces expéditions féroces. Le peuple ne savait plus où prier. Pire, il ne priait plus n'ayant qu'un seul souhait, que la mort vienne le délivrer de l'enfer sur terre. Les voyages de Païssi en terres bulgares étaient en général organisés à l'avance. Chargé de trouver des aides pour son monastère du Mont Athos, il faisait de fréquentes tournées dans ces régions en y visitant aussi monastères et églises. Cette fois encore, à cette fin il avait prévu de rencontrer plusieurs hommes dans la ville de Sofia. Le premier devait donc être celui dont il espérait le plus. En dépit de la mauvaise réputation qu'il traînait derrière lui. Si l'artisan se montrait généreux, cela stimulerait le moine pour la suite de sa mission. Après avoir à deux reprises demandé son chemin, car il s'était de nouveau égaré, Païssi réussit enfin à trouver la boutique de l 'ousta Damian, chez qui il se rendait. Ousta (maître) Damian, bottier de son état, appartenait à une vieille famille sofiote. Plusieurs siècles plus tôt, ses ancêtres étaient venus s'installer dans la ville. Damian côtoyait maintenant un grand nombre d 'habitants, à commencer par ceux de son quartier. Et aussi les esnafs des autres mahalles, les hommes de son âge surtout: qu'ils fussent Turcs, Grecs ou Bulgares, en affaires il ne connaissait ni race ni religion. Car les temps étaient difficil~s pour les pauvres artisans. 14

Le moine arrêta son mulet juste devant la porte, ill 'attacha au piquet planté là à cet effet. Son gros bâton de cornouiller à la main, il secoua' sa soutane de l'épaisse couche de poussière qui s'y était déposée. Tout son corps ressentait la fatigue du long et pénible . voyage qu'il venait de faire. De son impressionnant bâton il frappa contre la porte. Une fois, deux fois. - Maître Damian est-il là? Un homme corpulent dune quarantaine d'années vint à sa rencontre. Son regard interrogatif en disait long sur la surprise qu'il éprouvait à la vue de ce moine inconnu. - Tu es bien maître Damian? - Je suis maître Damian. L'expression sévère du bottier imposait la distance. Païssi ne fut pas intimidé pour autant. Et comme l'autre tardait à l'inviter, il demanda, poliment: - Puis-je entrer me reposer chez toi? Depuis plusieurs jours je suis sur les routes. - Entre, si tu veux, dit maître Damian à contrecœur. Muet, il retourna à son établi pour continuer son travail. Ils se regardèrent un long moment en silence. Autour d'eux, on n'entendait que les coups mats et cadencés des marteaux des ouvriers. Païssi regrettait presque de s'être arrêté dans la boutique de cet homme d'aspect si froid. "Ne jugeons pas avant de connaître", se dit-il pourtant, tout en s'efforçant de donner un air plus avenant à son visage. - Je suis taxidiote du monastère de Chilendari, dit-il en guise de présentation. Depuis plusieurs années je visite notre pays, et je connais d'autres artisans et beaucoup de moines. Mais je suis toujours fasciné par Sofia et par ses habitants. C'est une grande ville? C'était une façon pour lui d'entamer la conversation. - Très grande, acquiesça le bottier. - On dirait qu'il y a beaucoup de tcharchis ici? (Ille savait, or il faisait le naït). - Beaucoup, dit l'autre dun ton épuisé. - L'esnaf y est nombreux, autant que je me rappelle? Cette fois maître Damian se contenta d'opiner du chef, sans même ouvrir la bouche. - Comment vont les affaires chez vous? 15

Enfin, un sujet digne d'intérêt. Maître Damian s'anima tout à coup. - Grâce à notre Sultan bien-aimé, nous pouvons vivre et travailler en paix. Que le Tout-puissant lui accorde longue vie, et prospérité et bonheur à son peuple! Ses vaillants soldats ont besoin de belles et solides tchizmés, des bottes pour combattre les ennemis de l'Empire. De la Perse à la Hongrie, ils sont partout pour veiller à notre sécurité. Aussi nos femmes et nos enfants peuventils aller en paix sans craindre les cruels brigands qui, dans d'autres pays, infestent les routes et tuent les innocents... Récité comme une prière de remerciement, le discours du bottier laissa le moine froid et indifférent. Pour la première fois il jeta un coup d'œil autour de lui. Avec curiosité son regard perçant parcourait le vaste atelier de maître Damian où s'affairaient une dizaine d'ouvriers, des kalfas. Certains coupaient et cousaient, d'autres graissaient ou débottaient, d'autres enfin frappaient de leurs légers marteaux les cuirs ramollis.. À droite s'accumulaient de grands tas de peaux et de cuirs prêts à l'emploi. - On dirait que vous n'avez aucun problème avec les autorités ici? J'ai pourtant entendu dire que d'autres esnafs se plaignaient. - Si, nous avons eu quelques démêlés mais ils ont été vite réglés, s'anima tout à coup Damian. Il y a très, très longtemps déjà. Mon père qui était bottier comme moi me l'a raconté. Un jour les autorités auraient obligé tout l'esnaf à s'installer au tcharchi près du camp militaire. En dehors de la ville, bien entendu. C'était plus facile, paraît-il, pour les soldats de choisir leurs bottes. En contrepartie, l'esnaf n'avait ni le droit ni la possibilité de pratiquer les prix qu'il voulait. Les chefs militaires veillaient, souvent il fallait leur faire des cadeaux. Oh! de tout petits cadeaux, une paire de bottes au père, une autre pour le fils. Et pendant ce temps tout le marché de la ville nous échappait. "Pas à tous, non. Au moment où l'esnaf chrétien était envoyé au diable vauvert, là où les commandes se faisaient de plus en plus rares, l'esnaf musulman, lui, s'installait en plein centre de la ville et raflait toutes les commandes. Mais je suis sûr que le Sultan - Dieu lui accorde longue vie! - n'en savait rien. Sinon il n'aurait pas toléré pareille injustice. Non, le Sultan n'était pas au courant, dit Païssi machinalement. Sans savoir pourquoi il le disait. 16

- Finalement les chrétiens se sont montrés plus malins que les musulmans, continuait Damian. Sans rien dire, ils ont acheté plusieurs boutiques en ville pour y vendre leurs marchandises. En douce. Le soubachi était au courant, mais il fermait les yeux. Et tu sais comment on fait pour faire fermer les yeux à un soubachi? Par le moyen d'un gros bakchich, pardieu. Plus tard, l'affaire a été jusqu'au cadi. Devant le juge, les nôtres ont gagné. Mon père, qui faisait partie de l'esnaf ne m'a jamais dit, par contre, s'ils avaient payé le cadi. Je dois dire qu'il y a des cadis qui sont justes. Et honnêtes, par-dessus le marché. Nous autres bottiers, nous ne sommes pas des haïmanés, tout de même! Nous sommes l'esnaf! Or l'esnaf est indispensable au Sultan, sans lui il ne peut habiller ni chausser son armée. Le Sultan tient à nous, il nous protège... Et toi, tu viens de loin, tu dis? - Oui, de très loin, dit Païssi, content que Damian daigne enfin s'intéresser à lui. Du Mont Athos. Je suis moine dans un monastère de la Montagne Sainte. - J'ai déjà entendu parler. Il paraît qu'il y a plusieurs monastères là-bas. Et même, de très vieux. Certains auraient cent ans, deux cents ans. - Beaucoup plus. Il y en a qui ont sept cents ans, d'autres huit cents. Ils ont été construits avant que les Turcs ne viennent souiller par leur présence notre sainte terre et ne mettent à feu et à sang notre beau et glorieux pays. Saisi par la peur, Damian ouvrait grand ses yeux de poltron. Il n'avait jamais entendu pareil langage sacrilège sur le Sultan et son peuple. Et les ouvriers qui pouvaient entendre! - Je ne veux pas de tels propos ici, dit-il en posant son ouvrage par terre. Se mettant debout, menaçant et le doigt pointé sur le moine: pas dans ma boutique! - Tes ouvriers sont chrétiens, n'est-ce pas? Qu'as-tu à craindre? - Pas tous. De toute façon, je ne fais aucune différence ici entre musulmans et chrétiens. Pour moi au travail il n'y a que des ouvriers que je paye au même tarif. Je les traite de la même façon, qu'ils soient Bulgares ou d'une autre nationalité. Ce qui m'intéresse c'est de les voir travailler, bien et vite. Le reste les regarde. - Et cela ne te fait rien de savoir que les Bulgares sont commandés par les Turcs? Dans leur propre pays! Eux qui autrefois étaient à la tête d'un grand État qui s'étendait jusqu'à Belgrade. Et même plus loin! Que maintenant ils n'ont rien? Et que 17

jadis ils avaient des palais et de châteaux, que leurs églises étaient plus belles que la plus belle des mosquées de l 'Osmanli? Prêt à foncer sur lui, Damian s'approcha, son visage touchait presque celui du moine. Il écumait de rage. - Ecoute-moi bien, le moine. Je ne sais pas qui tu es ni pourquoi tu es venu me voir. Mais sache bien une chose: je ne veux pas avoir d'histoires avec le Sultan. Surtout pas! Que Dieu nous le garde le plus longtemps possible. Que notre Padischah bien-aimé soit immortel! Car nous sommes tous ses enfants chéris et obéissants qu'il traite sur le même pied d'égalité et de justice. Quant à moi, je travaille, j'ai une grande boutique à cinq volets et je vends mes bottes à celui qui nous dirige de Stamboul. Ce que tu me dis de ton pays (qui est sûrement le mien aussi) est peut-être vrai, peut-être faux. Je n'y étais pas, et je ne veux pas le savoir. Tu prétends que les rois bulgares étaient autrefois grands et forts et qu'ils avaient de vastes palais magnifiques. Mais où sont-ils maintenant, ces rois? Et s'ils étaient tellement grands et forts, comme tu dis, pourquoi se sont-ils laissés battre par les Turcs? Explique-moi! - La discorde. L'hérésie, la vénalité, la luxure. - La vénalité? Naïf que tu es. Tu crois que ceux qui nous gouvernent aujourd 'hui ne sont pas vénaux? Leur État tient pourtant, leur armée est toujours là. Et même si parfois je suis obligé de graisser la patte au soubachi, je sais que je peux compter sur lui. Et que demain il sera toujours à son poste, c'est-à-dire, au café en face où je lui payerai son café matinal... Tu me parles d'un roi bulgare. Mais depuis très longtemps, pour ne pas dire depuis toujours, le roi bulgare est absent de ce monde. Il n'y a donc pas de soldats bulgares, non plus. Et s'il n'y a pas de soldats, à qui vendrais-je mes bottes? Réponds-moi, le moine? - Lorsque nous aurons de nouveau un État et un roi, nous aurons aussi des soldats. Beaucoup. Et ils auront besoin de bottes. Toute ta boutique n'y suffirait pas pour produire autant de bottes qui seront nécessaires à la future armée bulgare. - Quand tu auras ton armée bulgare, viens me voir. Sans faute, n'oublie pas. Pas avant. Moi, je ne me nourris pas de rêves ni d'illusions creuses. J'ai une famille à nourrir et une maison à entretenir, j'ai une belle boutique et dix ouvriers qui tous les ans me préparent des milliers de paires de bottes que je vends aux soldats de celui que tu sais. J'ai également des vignes et des prairies. J'ai 18

prêté de l'argent à l'agha Nouriédine, et il doit me le rendre dans six mois. En me payant un bon intérêt. Et puis, veux-tu que je te dise? Tu ne sais probablement pas ce que c'est d'être tout-à-fait au bas de l'échelle et de ne rien posséder. Voila ce que mon père m'a raconté... "... Le grand-père de son grand-père (ça remonte sans doute plus loin) aurait été un grand spahi. Il avait beaucoup de terres à lui, et tout un village qui travaillait pour son compte et sous ses ordres. Or un jour les Tures ont emmené des gens de leur pays, des Tures comme eux. Ils ont donc pris les terres de mon arrière-arrière grand-père pour les donner à leurs Turcs. Et du jour au lendemain mon ancêtre s'est retrouvé sans rien. Parce qu'il n'était pas musulman, il était fatalement suspect. "Depuis, nous essayons de remonter la pente. A chaque génération, doucement, en nous faisant tout petits. En évitant de nous faire remarquer. Avec la pensée de toujours ajouter quelques biens aux biens que nous avons déjà. Ainsi lorsque je m'en irai de ce monde, je laisserai à mes enfants ce que mon père m'a transmis, multiplié par deux ou par trois. Je sais que mes enfants en feront autant. - Et ton âme? As-tu pensé à ton âme? - Mon âme? Je suis en paix, rassure-toi. J'ai toujours travaillé et je n'ai volé personne. Je ne dois rien, ni à mes amis ni à mes ennemis. - As-tu donné aux monastères? As-tu souvent prié? Malheureux que vous êtes ! Vous croyez q\J'ils\Jffit de travailler , . .

pour mériter le paradis.

.

'.

- Non, je n'ai jamais eu le temps de prier. Les prières sont bonnes pour les fainéants de ton espèce. Vous vous prélassez toute votre vie et vous ne pensez qu'à jouir des plaisirs de votre existence de parasites. Aussi brutale qu'injustifiée, cette attaque mit Païssi hors de lui. Depuis un bon moment il sentait l'artisan pressé de se débarrasser de lui. Comme il le regardait de travers! Damian souhaitait sans doute employer son temps précieux à autre chose qu'à écouter les futilités et les balivernes d'un vagabond vêtu de noir venu Dieu sait d'où. Pauvre moine isolé sur sa planète, loin des soucis du monde! Comme si le bottier pouvait se permettre de passer sa vie en génuflexions et en priè~. Réfléchis un instant, le moine: Damian 19

ne sait plus où donner de la tête, tant les commandes sont abondantes depuis que la guerre s'est rallumée. Et toi, tu lui parles de son âme! Païssi était furieux. L'accuser de paresse, lui qui passait sa vie sur les routes! Qui ne désirait que le bonheur de son peuple!
~

Ah! nous ne sommes que des fainéants! Des parasites? Nous

ne pensons qu'à notre petite vie? Anathème sur toi, trois fois anathème! Sacrilège! sacrilège! Furieux, il se leva d'un bond. À reculons il tentait de regagner la sortie tout en proférant des jurons sur l'impie: - Que tu sois maudit, jusqu'à la troisième génération! Que Dieu envoie la foudre sur toi et sur tes biens. Que la peste t'emporte, à l'instant même! Que la peste soit de toi! Parvenu au seuil, il continuait à brandir l'épais gourdin qu'il tenait toujours à la main. - Je prierai toute ma vie pour que tu sois maudit! vociférait Païssi, hors de lui. Je n'aurai ni repos ni résignation et je prierai Dieu d'envoyer sur ta tête la punition que tu mérites. Tous mes frères du monastère prieront avec moi, et tu seras maudit, et tu iras en enfer afin d'expier les paroles blasphématoires que tu viens de prononcer. Anathème! Anathème sur toi! Arrière, mécréant! Maître Damian, qui entre temps s'était approché pour le faire déguerpir au plus vite, recula devant la menace de son bâton. - Je ne remettrai plus les pieds chez toi. Jamais, tu m'entends! Ni moi ni mes frères du monastère. Nous ne voulons pas de ton argent car c'est l'argent du diable. Maître Damian sourit enfin. Il consentit même à pousser un rire franc et désopilant. - Mais je ne t'ai rien proposé, espèce de vipère ensoutanée! Vat'en, va-t'en d'ici. Sinon j'irai te dénoncer au soubachi. Et là, tu auras à répondre pour ton impiété insolente à l'égard du Sultan, notre père généreux et magnanime. Païssi détacha son mulet du piquet et partit en courant. Plus vite, loin de cette demeure du malin. "Bien sûr que je ne dirai rien au soubachi, se dit maître Damian tout bas, une fois le moine parti, lorsqu'il regagnait en silence sa table de travail. Mais il m'a mis hors de moi, ce brigand des grands chemins. Lui et les siens ne vivent que de la sueur des honnêtes gens comme moi. En colère, il se tourna vers ses kalfas: Et vous, qu'attendez-vous pour travailler?" 20

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