Palestine - Chronique des événements courants (1988-1989)

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296203709
Nombre de pages : 208
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PALESTINE

@ L'Harmattan,

1990

ISBN:

2-7384-0614-9

Maurice RAJSFUS

PALESTINE
Chronique des événements courants 1988-1989

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur Des Juifs dans la collaboration, L'Ugif, 1941-1945 (EDI, 1980)
Sois Juif et tais-toi, Les Français israélistes face au nazisme, 1930-1940 (EDI, 1981) Quand j'étais Juif, (Megrelis, 1982) L'an prochain la révolution, Les communistes juifs immigrés dans la tourmente stalinienne, 1930-1945 (Mazarine, 1985) Retours d'Israël, (L'Harmattan, 1987) perdu de la France

Jeudi noir, 16 juillet 1942, L'honneur profonde (L'Harmattan, 1988) Israël/Palestine,

l'ennemi intérieur, (EDI/La Brèche, 1988)

Mon père l'étranger, Un immigré juif polonais à Paris dans les années 1920 (L'Harmattan, 1989) Identité à la carte, Le judaïsme (Arcantère, 1989) français en questions (II)

Une terre promise? Des Juifs dans la collaboration (L'Harmattan, 1990) Retour de Jordanie Les réfugiés palestiniens royaume hachémite (La Brèche, 1990)

dans le

Avertissement

Les articles et interviews qui constituent ce livre ont été publiés, pour la plupart d'entre eux, sous le pseudonyme de Moussa Raz, du printemps 1988 à l'automne 1989. Il n'a jamais été dans mon intention de m'abriter frileusement sous ce nom d'emprunt pour assurer ma sécurité. Les militants du Mouvement Démocratique Algérien (MDA) qui m'avaient sollicité pour collaborer à leur journal me l'ont suggéré. Pourquoi? Dès l'automne 1986, sous le gouvernement de Jacques Chirac, le ministre de l'intérieur Charles Pasqua avait « interdit la circulation, la distribution et la mise en vente» de la revue El Badil (L'Alternative). Le principe intangible de la liberté de la presse pouvait finalement y trouver son compte puisque cette publication n'était pas expressément interdite... A plusieurs reprises, de 1986 au printemps 1988, l'ancien patron du SAC interdira à nouveau l'organe du MDA, sous les différents titres utilisés pour sa reparution : L'Alternative démocratique, Le Changement, Novembre, Al Miqlaà (La Fronde) et El Badil Démocratique, à chaque fois interdit dès le premier ou le second numéro. Lors du retour des socialistes « aux affaires », la revue du MDA était rapidement interdite car « dans le contexte actuel (cette revue) serait de nature à porter atteinte aux intérêts diplomatiquesde la France ». Cet acharnement contre l'un des rares moyens d'expression de l'opposition algérienne coïncidait avec la permanence d'un régime qui bafouait les principes démocratiques en Algérie. Héritier d'une longue lutte contre le colonialisme français, le pouvoir en place à Alger était en phase avec le gouvernement de République pour bâillonner la libre expression de ses opposants en France, même lors5

que des socialistes se faisaient les complices de cette ignominie. Réagissant contre ce diktat, j'écrivais alors, dans un texte de protestation, en septembre 1988: «Il est curieux de faire ce constat: les organes de presse français ont parfaitement la possibilité d'émettre des critiques sur l'actuel régime algérien mais des citoyens de ce pays, en exil, n'auraient pas le droit de remettre en cause le système politique qui étouffe leur pays. C'est là une prétention tout à fait intolérable des autorités françaises et plus encore lorsque ceux qui parlent au nom de la France se parent de l'étiquette socialiste... La censure, héritage de la droite xénophobe et raciste fait toujours partie de l'arsenal du gouvernement Rocard qui devait être celui du "parler vrai". » Nos gouvernants savaient que si l'opposition se développait en Algérie, les sbires de l'équipe au pouvoir sur l'autre rive de la Méditerranée effectuaient également de basses besognes en France: particulièrement l'assassinat de l'avocat Ali Mecili, le 7 avril 1987 à Paris. Il fallait, malgré tout, «préserver les intérêts diplomatiques de la France ». C'est dans ce contexte qu'après avoir donné deux interviews à leur revue, mes amis algériens me demandaient de rédiger régulièrement une chronique palestinienne. Après les dramatiques événements d'Algérie, au mois d'octobre 1988, la revue du MDA paraissait à nouveau sous le titre de Tribune d'Octobre, en décembre 1988. Depuis, devant l'horreur qui s'était déchaînée dans les villes algériennes, la France ne craint plus pour la qualité de ses « intérêts diplomatiques» et la publication a pu poursuivre son rythme régulier; sa diffusion étant même assurée en Algérie où une timide tentative de démocratisation semble se faire jour. Nous verrons sur le long terme mais seuls les Algériens seront à même de régler leurs comptes avec ceux qui ont détourné les bénéfices de la guerre d'indépendance à. leur profit. Cette collaboration à une revue algérienne n'a jamais eu, pour moi, d'autre signification qu'un combat global contre le colonialisme, où que ce soit. Il y a quelques années, de passage à Vincennes, j'ai eu la satisfaction de retrouver, sur un mur, cette inscription, A bas la guerre d'Indochine que, jeune militant, j'avais rageusement fait figurer sur un espace blanc offert pour une telle proclamation. Depuis, le petit grafiteur a pu accéder aux médias... 6

La lutte contre l'oppression ne se divise pas. Aujourd'hui, parmi d'autres pays sous le joug, c'est en Palestine occupée que la liberté reste à conquérir. Des républiques bananières de l'Amérique centrale à l'Afrique noire sous influence, le Tiers-Monde connaît des régimes répressifs qui n'ont rien à envier à la pire période coloniale. Seule l'étiquette a changé mais l'on se persécute entre « compatriotes ». Il en va tout autrement en Palestine où l'occupation est caricaturalement proche des pratiques mises en œuvre jadis pour soumettre un peuple. S'ajoute une différence importante à la situation algérienne: ce sont les descendants d'opprimés qui ambitionnent d'expulser ceux qui vivent sur une terre qui les a vu naître. Les Israéliens ont conçu le projet de faire place nette et les Palestiniens ne font pas partie du scénario. Comme s'ils étaient déjà passés par profits et pertes. Cette opération d'anéantissement n'émeut guère les médias, sauf lorsque le sensationnel, le sang à la une, permet une « couverture» intéressante de l'information. Certes, on s'indigne parfois de certaines pratiques mais le projet israélien n'est que rarement mis en cause. Si les citoyens qui peuplent l'État hébreu mettaient un peu de bonne volonté pour paraître plus humanistes, moins odieux, ouvertement, dans leur comportement colonialiste, tout serait bien plus simple et les consciences des humanistes apaisées. Pour quoi faire? Le colonialisme triomphant n'a que faire de la diplomatie. Sûr du bon droit qu'il s'est octroyé, le monstre qui s'est développé au Proche-Orient fonctionne avec une logique qui ne laisse pas place au dialogue. C'est ainsi qu'un rescapé des camps d'extermination nazis ou son fils peuvent envisager sereinement de décimer des Palestiniens pour la seule raison que ceux-ci refusent de disparaître d'une Terre promise à des prédateurs oublieux des années noires qu'ils ont vécues. Il y a si longtemps... Bien sûr, mon origine juive n'est pas absente de mes préoccupations face au problème palestinien. Pourtant, c'est bien plus mon passé de persécuté qui m'a fait prendre conscience de la nécessité de lutter aux côtés d'un peuple que certains de mes « co-originaires» ambitionnent au mieux - de rejeter vers les autres pays arabes. Devant les souffrances endurées par les Palestiniens, témoins des véritables assassinats d'enfants commis par une soldatesque que l'on aimerait croire irresponsable, comment ne pas 7

revêtir à nouveau - ne serait-ce que moralement - la défroque du Juif pourchassé, haï, rejeté par les nations et, pour finir, exterminé sans que le monde libre lève le petit doigt pour s'opposer à cette abomination que nous avons vécue? Loin de moi la tentation de réparer, par mon comportement, les tourments endurés par les Palestiniens. Même si je suis d'origine Juive, je ne me sens nullement responsable des actes commis par un groupe humain devenu maladivement haineux. Mon engagement était identique pour l'Algérie, dans les années 1950-1960, tout comme je peux me sentir également solidaire avec les Kanaques de Nouvelle-Calédonie ou les Noirs de l'Afrique du Sud. Ce sont les circonstances qui déterminent parfois l'intensité et le lieu de l'intervention d'un militant, la cause pour laquelle il peut s'investir. Mon engagement militant aux côtés des Palestiniens a été relativement tardif puisqu'il ne date que de 1984, après mon premier voyage d'information en Israël et dans les territoires occupés. Par la suite, c'est en solitaire que je suis intervenu; évitant le formalisme et les chapelles de supporters outranciers qui désirent surtout voir s'instaurer en Palestine un modèle conforme à un schéma dépassé. Il est bien évident que je ne puis en aucune manière m'associer aux fantasmes de ceux qui se voudraient plus Palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes. Journaliste, mon rôle s'est limité à informer et c'est déjà beaucoup. Bien sûr, je n'ai jamais été neutre, évitant de me comporter comme ceux qui se contentent de diffuser quelques faits divers, pour « faire leur métier », faisant leurs choux gras, à l'occasion, d'un scoop bien sanglant. Des charognards qui trempent leur plume dans l'hémoglobine d'un peuple que l'on veut anéantir ne sont jamais solidaires de son combat. Ils font de l'information aseptisée. Sans risque. C'est donc dans un état d'esprit très différent que j'ai collaboré régulièrement à Tribune d'Octobre, comme j'aurais pu le faire dans tout autre organe où il serait possible de m'exprimer. Une autre précision s'impose. Je ne suis d'aucune manière le porte-parole d'un judaïsme éclairé qui serait opposé à un judaïsme rétrograde. Ma collaboration à Tribune d'Octobre n'a jamais représenté pour moi quelque adhésion que ce soit à l'ensemble 8

des prises de position du MDA de Ben Bella. Mes amis algériens ne m'ont d'ailleurs jamais demandé d'exprimer une quelconque allégeance à leurs thèses. De la même façon, ils n'ont jamais manifesté la moindre humeur lorsque j'égratignais les intégristes islamistes. (Il faut faire justice du faux-procès fait à Ahmed Ben Bella sur sa soidisant attirance envers le régime instauré par Khomeyni, même si son attitude a pu être diversement appréciée à l'occasion). Mes amis savent que pendant la guerre d'Algérie j'étais à leurs côtés car leur combat était légitime. De la même façon je me trouve proche des Palestiniens. Les articles que j'ai envoyés régulièrement à Tribune d'Octobre n'ont jamais eu d'autre sens que la poursuite d'un combat pour le droit des peuples à disposer d'euxmêmes. Est-il nécessaire d'ajouter que si demain, en un point quelconque du globe, des Juifs étaient menacés ou persécutés en raison de leur origine, je me trouverais auprès d'eux contre leurs tourmenteurs? Dans ce cas, je collaborerais évidemment à toute publication qui m'ouvrirait ses colonnes pour y tenir une tribune. Quant au pseudonyme - transparent - il demande une explication rapide: Moussa, c'est Moïse en arabe et cela correspond à mon prénom, Maurice qui en yiddish, se dit Moïsché. Pour Raz, c'est encore plus simple: c'est un peu la contraction de Rajsfus...

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Dans les territoitres occupés par Israël

Une situation de non-droit
Al Miqla'a, n° 1, avril 1988

Révolte et répression. Les territoires occupés par Israël depuis 1967 n'ont jamais connu qu'un calme relatif durant ces vingts dernières années. Périodiquement, des accès de fièvre viennent rappeler aux Israéliens, comme à l'opinion publique internationale, que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne peut être une vaine formule. En deux décennies, les territoires « sous administration israélienne» ont été peu à peu grignotés par les implantations de colons religieux, souvent intégristes. Il faut être clair: les Israéliens ne se résoudront jamais à évacuer ces territoires par la voie de la négociation. Maurice Rajsfus, nous confie ses impressions sur les événements qui ont secoué le territoire de Gaza et la Cisjordanie au cours de ces dernières semaines.
Pouvait-on envisager l'explosion qui s'est produite en décembre 1987 et dont les effets ne sont pas à la veille de s'atténuer? C'est la première question que l'on voudrait te poser. Même lorsque la presse ne parle pas de la Cisjordanie et de Gaza, le climat qui règne dans ces territoires est toujours explosif. Les événements qui ont débuté en décembre 1987 n'intéressent la presse écrite, les radios et les chaînes de télévision que parce que la répression a fait des morts et des blessés en grand nombre. Les 11

médias, c'est bien connu, ne se mobilisent que pour du sensationnel, pour le « sang à la Une! ». Plus généralement, la répression ordinaire fait partie du quotidien mais ça n'intéresse personne. Quand on emprisonne des adolescents, quand on expulse des militants, que le couvre-feu est décrété sur un camp de réfugiés, lorsqu'on ferme une université ou qu'un journal est interdit, l'information est tout à fait banale. Quel a été le détonateur des événements qui ont secoué les territoires occupés en décembre 1987 et janvier 1988 ? Vous connaissez l'adage: « Quand ça devient insupportable, on ne supporte plus. » Ce n'est pas aux militants algériens qu'il faut expliquer les mécanismes de la révolte, car c'est bien de révolte qu'il s'agit dans cette région, de la volonté d'un peuple de ne plus être mis entre parenthèses. Même si les Israéliens se sont évertués, depuis quarante ans, à expliquer qu'il n'y avait pas de peuple palestinien, ils ne pouvaient que se tromper eux-mêmes et les récents événements sont venus à point pour rappeler qu'il est impossible de faire l'impasse d'un groupe humain qui demande que lui soit reconnu le droit de vivre dans la dignité. Là encore, les militants algériens doivent avoir des souvenirs. Rappelez-vous ce pharmacien algérien qui, dans le passé, ne craignait pas de dire qu'il avait cherché la nation algérienne jusque dans les cimetières mais qu'il ne l'avait pas trouvée... Le sursaut du mois de décembre 1987 est une révolte parmi d'autres, avec plus d'ampleur. Les dirigeants de l'État hébreu, le « travailliste» Rabin en tête, voudraient nous faire croire que l'OLP a été le chef d'orchestre d'une offensive violente déchaînée sur les territoires occupés. Qui pensent-ils abuser avec une telle affirmation? Et d'abord de quelle violence s'agit-il ? Des pierres d'un côté, des balles de l'autre! Quels combattants? Le plus souvent, des adolescents face à des militaires bien entraînés. Il Y a quand même eu des faits précis? Oui, bien sûr. La fameuse petite goutte d'eau qui finit toujours par faire déborder le vase. 12

Tout a commencé à Gaza. Cette petite bande de terre, de huit kilomètres de large sur quarante-cinq kilomètres de long, à la frontière égyptienne, a toujours été un lieu plus que sensible. Il est vrai que plus de la moitié des six cent mille habitants de ce mini-territoire vit dans des camps de réfugiés depuis 1948. Gaza est une poudrière et cette situation n'est pas nouvelle. Tout concourt d'ailleurs au climat de violence qui règne sur ce territoire (l'un des plus denses du monde en population) depuis l'époque ou Sharon en avait été le gouverneur militaire. C'était en 1971. L'inspirateur des assassins de Sabra et Chatila s'était donné pour tâche de nettoyer Gaza et, passée l'heure du couvre-feu, les soldats avaient pour consigne de tirer sur tout ce qui bougeait. Comment oublier cela? Les enfants nés à cette époque ont maintenant dix-sept ans... Gaza est un territoire sensible et les Israéliens savent qu'on ne peut pas s'y aventurer sans risque. C'est ainsi que le commandant de la police israélienne avait été tué dans la ville en août 1987. Le 6 décembre, c'est un civil qui se faisait poignarder. Trois jours plus tard, une unité de l'armée israélienne patrouillait dans le camp de Jabalyia (60000 résidents) proche de Gaza, avec la volonté de provoquer les Palestiniens. Résultat: un étudiant de dix-sept ans était tué et une trentaine de ses camarades étaient blessés par balles (1). Ce genre d'incident n'était pas nouveau...

Oui, mais cette fois la réaction a été forte, immédiate même. D'autant plus que les jeunes du camp de Jabalyia venaient d'apprendre qu'au cours d'un contrôle à la frontière du territoire de Gaza, quatre Palestiniens circulant à bord d'une voiture - ils revenaient de leur travail chez les Israéliens - avaient été écrasés par un camion militaire. Comment trouver un autre mot que celui de colère pour qualifier l'attitude spontanée d'environ cent jeunes palestiniens attaquant alors une patrouille ou un poste de l'armée? Sans même réflé(1) L'université islamique de Gaza compte plusieurs milliers d'étudiants, dont une grande partie réside dans les camps de réfugiés du territoire.

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chir à la puissance du rouleau compresseur qui pouvait les laminer. Ensuite cela a été l'enchaînement. Révolte à Naplouse et au camp de réfugiés de Balata qui se trouve pratiquement dans cette ville. Révolte à Ramallah, puis à Jérusalem-Est. Les armes utilisées, essentiellement des pierres, quelques barricades et des pneus enflammés pour freiner la poursuite des militaires. A chaque fois, on verra des adolescents au premier rang de ceux qui recherchaient l'affrontement avec les soldats et les policiers. Au fil des jours, les femmes viendront mêler leur colère à la révolte de leur enfants. En Israël même, les troubles gagneront les villages arabes où de nombreux accrochages se produiront avec l'armée. A Nazareth (en Galilée), des dizaines de jeunes arabes israéliens donneront même l'assaut à un commissariat de police, le 21 décembre 1987. En quelques semaines, il y aura des dizaines de morts, des centaines de blessés, des milliers d'arrestations. Le couvre-feu permanent sera décrété sur la plupart des camps de réfugiés sensibles au risque de créer une situation de disette. A Gaza même, les sanctions ont été plus sévères puisque certains camps de réfugiés se sont vus ponctuellement privés d'eau et d'électricité. Au-delà de la volonté de mater les Palestiniens, cette répression exprime évidemment la peur éprouvée par les Israéliens devant la détermination de la jeunesse. Plus généralement, tu parles de répression quotidienne. Peux-tu donner quelques exemples? Depuis la fin du mois de décembre 1987, les médias sont en émoi après l'annonce par les autorités israéliennes d'une série d'expulsions. Quatre militants palestiniens ont été effectivement expulsés sur le Liban, le 13
janvier 1988. On ignore pourtant que l'expulsion

ritable bannissement finalement

est une pratique courante depuis l'occupation de la Cisjordanie et de Gaza. Bien sûr, ce n'est plus un phénomène de masse, comme en 1967, mais il y a eu constamment des vagues d'expulsions frappant des personnalités nationales et des notables, comme ce fut le cas en 1973. Il reste qu'après la constitution du gouvernement d'union nationale tra14

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vaillistes/Likoud, en 1984, et l'arrivée au ministère de la Défense de Rabin, les expulsions se sont multipliées. La politique de la « main de fer» instituée par l'ancien Premier ministre « socialiste» s'est exprimée par l'expulsion de dizaines de dirigeants politiques, de responsables étudiants, d'enseignants, de journalistes, de maires de villes palestiniennes. Certes, comme la presse s'en est fait l'écho en décembre 1987, la Jordanie refuse officiellement de se faire la complice de ces expulsions, mais l'armée israélienne passe outre et jette les indésirables, de nuit, dans le désert jordanien, au sud de la mer Morte. Parfois, c'est le Liban qui est le théâtre de ces actes de piraterie, comme ce fut le cas ces dernières semaines. Le grand rêve des dirigeants israéliens, rêve partagé par la majorité de la population, serait de procéder à des expulsions massives pour en finir avec le problème palestinien. Certains généraux et même quelques ministres expriment ce vœu à voix haute en parlant publiquement de « transferts» de populations. Ce qui pourrait également concerner ces Arabes israéliens dont on a tant dit et répété qu'ils étaient des citoyens à part entière de la « Terre promise ». Certains disent que les Israéliens se débarrassent, humainement, des opposants les plus remuants. Ce serait là un argument facile car on peut dire que l'ensemble des Palestiniens constitue un groupe opposant. Chaque Palestinien est d'ailleurs victime de la répression - d'une façon ou d'une autre. Depuis plus de vingt ans, les autorités israéliennes ont perpétué la situation précaire des centaines de milliers de réfugiés. Les chefs de familles vivant dans les camps, tout comme leurs garçons adolescents, se trouvent dans l'obligation de travailler en Israël, sans protection sociale, souvent au noir, et pour des salaires indignes. Il faut voir le spectacle de ces files de travailleurs, attendant à la frontière qu'un employeur occasionnel daigne leur faire signe, pour bien comprendre cet autre aspect de la répression. C'est le marché aux esclaves dans un décor « démocratique ». Les paysans palestiniens, dont les terres ont été souvent expropriées en plus ou moins grande partie, souf15

frent d'une autre forme de répression: le véritable holdup sur l'eau auquel se livrent les autorités militaires des territoires occupés. L'eau est devenue source de pouvoir, source d'oppression. Cette eau si précieuse est souvent détournée et manque cruellement pour la culture alors qu'elle alimente abondamment les pelouses des colonies de peuplement de Cisjordanie. Les Israéliens creusent des puits toujours plus profond que ceux des Palestiniens, risquant de détériorer la nappe phréatique en atteignant les couches salines. L'eau du Jourdain est gaspillée. C'est là un problème grave dont la presse des pays européens ne se fait que rarement l'écho. Peut-on dire que les Palestiniens sont un peuple en voie de marginalisation ? Certainement pas et cela pour de nombreuses raisons. Tout d'abord les Palestiniens n'ont jamais cédé au découragement et surtout pas ceux qui vivent dans les camps de réfugiés. Ensuite, la courbe démographique joue en leur faveur et les Israéliens ne manquent pas de manifester leur inquiétude à ce sujet. Il est d'ailleurs intéressant de comparer la pyramide des âges des deux populations: si la pyramide des âges des Palestiniens est parfaite, celle des Israéliens aurait plutôt tendance à devenir rectangulaire, ce qui signifie un vieillissement préoccupant de la population. Il est vrai que, selon des sources sérieuses, plus de 70 % des Palestiniens seraient nés après 1967. La jeunesse de la population palestinienne - celle des camps de réfugiés surtout - pose un vrai problème aux autorités israéliennes. D'autant plus que le niveau d'éducation est particulièrement élevé. C'est donc tout naturellement que la répression se développe en direction des cinq universités palestiniennes, constamment en butte à une forme de répression très élaborée: le blocage des cours. Régulièrement les universités de Gaza, Hébron, Bethléem, Bir-Zeit, et Naplouse sont fermées pour des périodes plus ou moins longues, sur ordre des autorités militaires. C'est ainsi que l'université de BirZeit, près de Ramallah, a été fermée d'avril à août 1987, que le président du Conseil des étudiants a été expulsé vers la Jordanie le 14 mai 1987, que neuf étudiants de 16

cette université ont été assignés à résidence en avril et mai de la même années, tandis que plusieurs de leurs camarades ont été interdits de séjour pour six mois. Sans oublier que trois étudiants de Bir-Zeit ont été tués par les soldats israéliens, près du campus, en décembre 1986 et avril 1987. A t'entendre, on pourrait croire qu'aucun aspect de la vie quotidienne n'échappe à la répression. Je ne cherche pas à noircir le tableau. La réalité est suffisamment préoccupante. La volonté des Israéliens d'en finir «humainement» avec les Palestiniens se manifeste effectivement dans la vie de chaque jour. Estce qu'un journal français a jamais publié le moindre article sur la transformation de l'hôpital de Naplouse, dont la construction s'est achevée en 1985, en prison pour les Palestiniens? Sait-on que l'hôpital de Ramallah est devenu le siège du gouvernement militaire de cette ville? Dans la région où la mortalité infantile est très forte - jusqu'à 25 670-, l'unique hôpital des territoires occupés, à Bethléem, spécialisé dans les maladies d'enfants, est menacé de fermeture. Cette situation est parfois dramatique, d'autant plus que si les Palestiniens peuvent toujours se faire soigner dans les hôpitaux israéliens, les conditions d'accueil sont soumises à un numerus clausus parfaitement scandaleux. Alors, comment ne pas réagir avec colère à la lecture des opuscules de propagande diffusés par le ministère israélien des Affaires étrangères et dans lequel il est possible de lire qu'« Israël dispose actuellement (dans le domaine médical) d'une organisation dont le niveau n'a rien à envier à celui des pays plus développés.» C'est certainement vrai mais cette avancée digne d'intérêt ne concerne pas les Arabes «sous administration israélienne ». Tous ces aspects de la vie quotidienne que tu viens d'aborder donnent un éclairage particulier à la révolte des Palestiniens en décembre 1987. Je crois qu'il faut préciser. S'il y a bien eu révolte, c'est surtout la jeunesse qui a signifié violemment son 17

ras-le-bol. Au-delà de tout calcul politique, sans envisager les risques encourus, les jeunes palestiniens - et bien souvent les femmes également - ont signifié aux autorités israéliennes qu'il y avait un seuil d'intolérance à ne pas dépasser. Certes, c'est l'ensemble du peuple palestinien qui s'est mis en révolte ouverte et la grève générale qui a connu un grand succès au cours du mois de janvier 1988 a fait réfléchir les occupants. Il n'en reste pas moins que ce sont les jeunes palestiniens qui ont réagi les premiers. Les adversaires les plus résolus de l'occupation les jeunes. sont donc

Cela, c'est l'aspect visible. Les jeunes sont enthousiastes, plus déterminés, moins conscients du danger, plus généreux sans doute, sans arrière-pensées. Dès lors, la préoccupation constante des autorités militaires, c'est de mettre au pas ces jeunes qui éprouvent le sentiment très fort d'être mobilisés au service de la libération de leur peuple. Il convient donc de dompter une jeunesse trop ardente. C'est pourquoi une prison particulière leur a été destinée. C'est par centaines que des adolescents ont été internés pour des séjours d'au moins six mois dans le sinistre camp de Farah, au nord de Naplouse. Pour devenir pensionnaire de cet établissement, il suffit d'avoir lancé une pierre sur un véhicule israélien (militaire ou civil) ou soupçonné de l'avoir fait. Parfois, ces jeunes garçons sont ramassés lors d'une intrusion de l'armée dans un camp de réfugiés et emprisonnés sans preuve. En de nombreuses occasions, j'ai pu rencontrer des garçons de quatorze ans ayant subi un tel emprisonnement. J'ai pu me rendre compte que la stratégie utilisée par les Israéliens envers les enfants va à l'encontre du but recherché: terroriser! En effet, ce ne sont pas des délinquants abattus et repentants qui sortent de la prison de Farah mais des combattants en puissance, peut-être disponibles pour d'autres luttes, prêts à utiliser d'autres armes que ces dérisoires cailloux qui les ont conduits à la prison. Les Israéliens auront fortement participé à la volonté de ces jeunes de poursuivre le combat. Ce qui est sûr, c'est 18

que tous sont très fiers d'avoir été emprisonnés. C'est d'ailleurs en véritable héros qu'ils regagnent leur village ou le camp de réfugiés où ils sont nés, où leur père est déjà venu au monde. Ce constat n'est en rien réjouissant car la répression risque de transformer de jeunes êtres, à peine sortis de l'enfance, en kamikazes disponibles pour toutes les missions. Particulièrement à Gaza où l'influence du Djihad islamique est très forte. Est-ce le but recherché par les sionistes? Il faut dire et répéter que ces enfants n'obéissent à aucun mot d'ordre, que si l'OLP représente bien l'espoir de toute une population, il ne peut être question de s'affronter directement à une armée prête à écraser toute révolte organisée. Seuls les adolescents oublient cette déficulté car ils ne sont pas toujours conscients du danger. Ce qui paraît certain, c'est qu'ils ne se résigneront jamais.

Comment vois-tu évoluer la situation?
Il est très difficile de répondre à une telle question. Cela ne dépend pas seulement de la résolution des Palestiniens ou d'un improbable revirement de la politique israélienne. Il ne faut jamais oublier que les États arabes de la région ne veulent à aucun prix d'un État palestinien édifié à leur frontière, particulièrement dans la forme envisagée par des militants qui ont pour projet la construction d'un État laïque et démocratique où Juifs et Arabes pourraient vivre harmonieusement. Cela, les États arabes féodaux ne sont absolument pas disposés à l'envisager. L'expérience prouve même le contraire et il n'est que de se reporter au Septembre Noir de 1970, au siège de Tripoli en 1983 ou à la guerre des camps au Liban qui dure depuis près de six ans. Il est insupportable de faire ce constat: si les Palestiniens sont opprimés par Israël depuis des décennies, ce sont d'autres Arabes qui les ont massacrés en plus grand nombre il y a près de vingt ans. Avec un tel environnement, il est difficile de tracer des perspectives. Ce qui est certain, c'est que depuis que les luttes de libération nationale des pays colonisés ont commencé, au cours des années 1950, il n'est pas d'exemple d'un peuple n'ayant finalement obtenu gain de cause. 19

Il faudra bien qu'un jour Israël finisse par s'asseoir à la table des négociations en sachant bien que l'on ne négocie la paix qu'avec l'ennemi Loo Sinon il n'échappera pas à la haine accumulée et l'impasse sera totale.
LE SHIN BET TORTURE DEPUIS 1967
SES RESPONSABLES ONT MENTI PENDANT VINGT ANS!

Le 30 octobre 1987, la commission des juristes nommés par le gouvernement israélien - et présidée par le juge Landau, ancien président de la Cour suprême d'Israël a confirmé que depuis 1967, la pratique de la torture durant les interrogatoires était monnaie courante dans les officines du Shin Bet. Dans le même temps, la commission Landau prenait soin de préciser que, depuis plus de vingt ans, les agents du Shin Bet avaient menti au cours de tous les procès faits aux militants palestiniens, lorsqu'ils niaient avec force avoir recouru à la torture. Qu'est-ce que le Shin Bet? Moins connu que le célèbre Mossad service d'espionnage et de contreespionnage, passé maître dans l'art de la provocation sanglante, - le Shin Bet est un service de sécurité intérieure, une véritable police secrète qui n'a de comptes à rendre qu'au Premier ministre. Les hommes de cette institution ont non seulement pratiqué la torture au cours des interrogatoires pour précipiter les aveux, ils se sont également livrés à l'assassinat de prisonniers. Ces « abus », comme l'ont dit les proches du Premier ministre Shamir, étaient bien connus mais ils n'avaient jamais été reconnus officiellement, ce qui est fait aujourd'hui. Israël est donc bien une démocratie diront les naïfs. C'est encore à démontrer. En effet, si le texte du rapport Landau affirme que les faits révélés sont « affligeants et regrettables », que si les hommes du Shin Bet « se sont permis d'enfreindre systématiquement la loi, se sont parjurés devant les tribunaux », il était malgré tout « dans l'intérêt de la sécurité nationale que cessent les poursuites pénales» contre ces gardiens de l'ordre incontrôlables. Mieux encore, le rapport Landau approuve finalement l'emploi de « pressions psychologiques non-violentes» mais également de « pressions physiques modérées », si l'usage en était nécessaire. Alors, qu'y a-t-il de changé depuis la publication du rapport Landau? Rien? Pas tout à fait! Depuis le 30 octobre 1987, les agents du Shin Bet peuvent torturer les militants palestiniens qui leur sont confiés sans avoir la pénible obligation de se cacher... 20

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