PARCOURS (UN) DE PRÊTRE-OUVRIER

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Les péripéties vécues par Pierre Carré sont décrites avec beaucoup d'humanité, de compréhension, de lucidité. Ce témoignage, d'un " P.O, 2è formule " constitue un document extrêmement intéressant, voire typique des cheminements de la génération des prêtres modelés par Vatican II, soucieux d'assurer une présence sacerdotale au sein de la classe ouvrière.
Publié le : samedi 1 mai 1999
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EAN13 : 9782296386471
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UN PARCOURS DE PRÊTRE-OUVRIER

~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7784-4

Pierre

Carré

Jean Domenichino

UN PARCOURS DE PRETRE-OUVRIER
A

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de .l'École-Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

de Jean DOMÉNIClllNO

:

Des Bateaux et des Hommes, Port-de-Bouc,

1987.

Une ville en Chantiers: la construction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Aix-en-Provence, Edisud, 1989.

Au-delà du miroir, Alsthom-DTRF

Saint-Ouen,

Messidor,

1991.

De la chimie et des hommes, Histoire d'une entreprise, RhônePoulenc Pont-de-Claix, Presses Universitaires de Grenoble, 1994.

.

Avant-propos

initiés - sont comme « passés de mode» : ils ne sont plus, ou que
très rarement, les sujets des préoccupations journalistiques, alors que l'intérêt pour le fait religieux reste plus que soutenu. Situation que l'on peut juger injuste, compte tenu de la place bien particulière que les prêtres-ouvriers ont occupé et occupent dans l'Église catholique, compte tenu aussi de leur histoire mouvementée et de leur investissement dans le mouvement social, politique et associatif. Sans entrer dans les détails, notons que l'autorisation des prêtres-ouvriers par la hiérarchie catholique tient tout à la fois de l'Encyclique Rerum novarum (1892), des analyses d'Albert de Mun et de Marc Sangnier, à l'origine de ce qu'il est convenu d'appeler le « catholicisme social », des inquiétudes du Pape Pie XI déclarant, en 1925, que « le plus grand scandale du XIXèmesiècle, c'est que l'Église ait perdu la classe ouvrière ». Cette réflexion invite l'Église à faire appel à l'apostolat de jeunes laïcs militants qui sont invités à porter dans leur milieu un témoignage évangélique. Ainsi son~ fondés, en 1927, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.c.), en 1929, la Jeunesse Agricole Chrétienne (J.A.C.). Sont créés aussi des laboratoires de recherche, des carrefours de réflexion et de confrontation comme « les Semaines Sociales », qui arborent comme devise: « la science pour l'action» et qui se chargent de diffuser les thèses du catholicisme social. Parallèlement, la réflexion de l'Église se nourrit de « l'Action Populaire », mise en place par les jésuites, ou des « Équipes Sociales », fondées par Robert Garric. L'ensemble de ces initiatives indique que l'Église s'engage 7

Les Prêtres-Ouvriers - les P.O. pour reprendre le jargon des

dans un processus d' « aggiomamento » social. Pour le travailleur chrétien, c'est l'espoir que sa vie concrète, avec ses solidarités et ses contradictions, ses conflits et ses luttes, devienne enfin le terrain de sa vie chrétienne et de son action. Pour les autres chrétiens

engagés dans la vie sociale, c'est l'espoir de voir les commùnautés
paroissiales devenir plus vivantes et moins routinières dans leurs manifestations liturgiques. Pour tous les militants chrétiens, c'est enfin l'espérance d'être davantage entendus par la hiérarchie catholique, de pouvoir davantage prendre des responsabilités dans l'Église comme ils les prennent dans la société. Cette prise de conscience nouvelle est en fait précipitée par la montée des fascismes et de la seconde guerre mondiale, avec la présence de nombreux prêtres en captivité dans les stalags ou dans les camps de concentration, brutalement amenés à partager la vie des laïcs, alors que jusqu'à présent, leur mode de vie les séparait d'eux. A cela s'ajoutent des problèmes liés au Service du Travail Obligatoire (Ie STO), comme la création, sous l'autorité de l'abbé Rodhain, d'une aumônerie clandestine, formée par des prêtres partant incognito travailler volontairement en Allemagne, pour répondre au refus de Pierre Laval d'accéder à la demande du cardinal Suhard de créer officiellement une aumônerie destinée à encadrer religieusement les travailleurs soumis au STO. Et ce, dès le 15 janvier 1943, l'année même de la fondation de la Mission de Paris, dont le rôle est essentiel dans la mise en place des premiers prêtresouvners.

,

Al' origine de cette mission de Paris, fondée le 1eT juillet
1943 : le cardinal Suhard, assisté des deux aumôniers jocistes, les abbés Godin et Daniel, auteurs en mars d'un « mémoire sur la conquête-chrétienne dans les milieux prolétaires ». Dans ce rapport, les auteurs mettent l'accent sur la déchristianisation généralisée des masses ouvrières, les oppositions qui séparent le milieu paroissial et le milieu populaire et préconisent, comme solution, des petites communautés chrétiennes indépendantes des paroisses, en plein prolétariat. La publication de ce rapport, en septembre 1943, sous le titre « La France, pays de mission? », à la demande du cardinal Suhard, cristallise les inquiétudes et suscite des discussions. L'importance du courrier reçu par l'abbé Godin témoigne de l'écho rencontré par son livre, cela d'autant plus qu'il affirme que « les 8

méthodes traditionnelles de l'Église (prédications, offices, œuvres...) n'accrochent pas la masse... mais embourgeoisent ceux qu'elles influencent ». C'est pour lutter contre ce « risque» d'embourgeoisement que le 17 janvier 1944, un prêtre demande à travailler. Ce qui lui est accordé pour un mois, puis un second mois... Il est rapidement imité par d'autres, ce qui contribue à faire germer l'idée, pour certains prêtres, d'être « ouvriers parmi les ouvriers comme le Christ a été homme parmi les hommes, de son destin à leur destin, sa vie à leur vie, d'être celui d'entre eux qui espère par delà leurs espérances»... Le mouvement est donc lancé. Cependant, dès le 20 juin 1945, le Saint-Siège exprime au cardinal Suhard les graves inquiétudes que lui inspirent les prêtresouvriers. sur la base « d'informations dignes de foi ». C'est le début d'un « malentendu» qui ira croissant. Et ce, d'autant plus que certains prêtres-ouvriers, dans leur désir de vivre pleinement leur condition de « travailleurs », n'hésitent pas à militer dans les organisations syndicales et politiques qui structurent et influencent alors fortement la classe ouvrière, et dont la philosophie et les finalités apparaissent, a priori, très éloignées de celles de l'Église Catholique, à savoir la c.GT. et le Parti Communiste. Ils participent ainsi massivement aux grèves de 1947, de 1950... Ils sont actifs au sein du collectif pour la fin de la guerre d'Indochine, puis pour la libération d'Henri Martin. Ils n'hésitent pas à s'engager auprès de communistes dans le Mouvement de la Paix.... . Ces prises de positions, alors que s'accentue la « Guerre froide », inquiètent de plus en plus le Saint-Siège. En mars 1949, L'Osservatore Romano n'avait-il pas écrit: « Un bon catholique ne passe pas au camp de l'adversaire, dans l'illusion de faire mieux parmi eux. Non, il accomplit son devoir parmi les siens, sans déserter ». Les reproches envers les prêtres-ouvriers, accusés en 1952 d'être des ouvriers et de ne plus être prêtres, mieux, d'être des « prêtres inutiles» se développent. Ils gagnent peu à peu du terrain dans une partie de l'Église de France, malgré les positions du cardinal Feltin. Celui-ci dira le 30 mai 1952, recevant deux P.O. arrêtés et brutalisés par la police lors de la manifestation contre
l'installation du général Ridgway - « Ridgway la peste»

-

au

commandement des armées de l'OT.A.N. : « Mes pauvres enfants, qu'est-ce qui vous est arrivé? .,. Votre sacrifice portera ses fruits. » 9

En fait, cet incident marque le début d'une charge continue contre les P.O., menée de plus en plus ouvertement par les autorités romaines et se traduisant dans l'épiscopat français paf des décisions disciplinaires, prises soit par soumission à Rome, soit par conviction personnelle. Ainsi, en 1953, dix-neuf séminaristes demandant à être prêtres-ouvriers se voient refuser l'ordination sacerdotale par leurs évêques. Toujours en 1953, en mai, l'archevêque de Marseille, Mgr Delay, informe trois P.O. de son diocèse qu'il a décidé « d'interrompre leur expérience au plus tard aux congés payés ». En septembre, le cardinal Liénart annonce officiellement la fermeture du séminaire de la Mission de France - à l'égard duquel le Pape a personnellement manifesté une grave inquié~de - tout en signalant que « la réouverture se fera le plus tôt possible, dès que le nouveau statut aura été promulgué». Cependant, rien n'y fait. A partir de cette date, les invites du Saint-Siège à en terminer avec l'expérience en cours se multiplient. Le processus s'accélère à partir de septembre 1953: Le 23, Mgr Marella, nonce à Paris, convoque à l'archevêché vingt-six évêques et supérieurs religieux, pour leur transmettre les instructions du SaintSiège concernant les P.O. Ceux-ci, selon la papauté, constituent de plus en plus un scandale pour les chrétiens, un péril pour le jeune clergé et une menace pour l'Église, car « le danger n'est pas le travail, mais cette collusion avec les communistes ». La solution préconisée consiste à supprimer l'organisation des P.O. et à les faire rappeler individuellement dans les diocèses par les évêques, afin d'éviter que Rome ne soit mis en cause. Le voyage des cardinaux Liénart, Gerlier et Feltin à Rome le 5 novembre 1963 pour défendre les P.O. est un échec. Le pape Pie XII a déjà décidé d'un nouveau statut pour les P.O. Ils doivent, selon la déclaration du 15 novembre 1963, « consacrer un temps limité au travail, laisser aux laïcs les responsabilités temporelles, participer à la vie paroissiale ». En fait, c'est demander aux P.O. de renoncer à leur mission telle que la vie ouvrière les avait amenés à l'exercer, d'autant plus que la lettre circulaire du 19 janvier 1954 fixe à trois heures par jour le temps de travail autorisé et réaffirme clairement l'interdiction d'adhérer à quelque organisation que ce soit et d'y accepter des responsabilités. En outre, fait plus grave, elle est assortie d'un véritable ultimatum puisque les P.O. ont jusqu'au 1er 10

mars pour se conformer aux nouvelles dispositions, sous peine de sanctions graves. Les débats qui agitent l'Eglise de France deviennent de plus en plus âpres. C'est ainsi que le cardinal Saliège, mettant en garde ses prêtres contre l'orgueil intellectuel, déclare le 20 janvier 1954 : « Lorsqu'on voit de petites intelligences qui n'ont pas fait d'études supérieures prendre à bras-le-corps notre sainte mère l'Église pour la secouer, ça fait pitié ». A la date fatidique du 1ermars, près des deux tiers des P.O. restent au travail et subissent alors les sanctions de l'Église. Quant aux autres, les « soumis », ils tentent, en fonction des circonstances et de l'attitude de leur évêque, de « rester au travail» de manière beaucoup plus discrète, tout en espérant voir la papauté revenir sur sa décision d'interdiction des prêtres au travail... Ce sera chose faite en 1965, suite au concile Vatican II. Nous n'insisterons pas à ce sujet car, on l'aura compris, c'est bien à cette renaissance des P.O. dits de « deuxième génération » que l'ouvrage nous convie, au travers, il est vrai, d'un parcours . bien singulier, celui de Pierre Carré. Entré au séminaire de vocations tardives en 1954 à l'âge de 28 ans, prêtre en paroisse - Athis-Mons, Kremlin-Bicêtre - et Fils de la Charité, il devient prêtre-ouvrier à partir de 1966. Renouant avec la vie d'usine qu'il avait connue auparavant, il retrouve alors ses anciennes marques d'ouvrier et de militant. Son investissement dans le mouvement social, revivifié avec mai 1968, ira croissant avec son arrivée en 1972 sur le site de Fossur-Mer, son embauche à la Solmer, ses activités au sein de la municipalité à majorité communiste de Port-de-Bouc, et ceci en maintenant toujours en éveil son souci d'annoncer l'Évangile, plus par sa vie que par sa parole. Au bout du compte, l'accumulation d'une riche et double expérience - expérience de prêtre, expérience de travailleur - qu'il nous paraissait essentielle de contribuer à transmettre.

Jean Doménichino

Pour aller plus loin:

BARREAU Paul, Prêtres et monde ouvrier, Les Éditions ouvrières, 1961. Collectif, Les Prêtres ouvriers, Éditions de Minuit, 1964. PIERRARD Pierre, L'Église et les ouvriers en France, 1840-1940, Hachette, 1984. - L'Église et les ouvriers en France, 1940-1990, Hachette, 1991. POULAT Émile, Naissance des prêtres-ouvriers, Castennan, 1966. VINATIER Jean, Les prêtres-ouvriers, le cardinal Liénart et Rome: Histoire d'une crise, 1944-1967, Les Éditions du Témoignage chrétien / Les Éditions ouvrières, 1986.

En guise d'introduction

Ami lecteur, Avant que tu ne commences ce livre, je sollicite ton indulgence. J'ai en effet conscience d'avoir été, parfois, trop rapide et imprécis, d'avoir sans doute manqué de nuances, peut-être même d'avoir peint la réalité aux couleurs de mes désirs profonds. Si cela est arrivé, je te prie de croire que ce fut involontaire. Ce livre, bien qu'écrit à la première personne, est le fruit d'un compagnonnage entre un prêtre-ouvrier - moi-même - et un universitaire formé aux disciplines historiques - Jean Doménichino. Je veux ici remercier Jean pour son travail persévérant qui a permis à ce Parcours d'un P. o. de voir le jour. Il n'est pas sans signification, pour moi, que ce soit lui qui ait pris l'initiative de ce livre, lui qui ne partage pas ma foi, mais avec qui j'ai partagé un peu de la vie de Port-de-Bouc et, ce faisant, des rêves, des espoirs et des actions visant à construire une ville où il fasse bon vivre ensemble. Et maintenant, ami lecteur, bonne route!

Pierre Carré

CHAPITRE UN

DE LA TERRE

A L'USINE

Je suis prêtre-ouvrier depuis plus de trente ans.. Sans être exceptionnel, cet état n'est cependant pas encore banalisé. Le «P.O. », comme nous disons entre nous, reste aujourd'hui encore un personnage un peu curieux, marqué par les condamnations romaines de 1954 et la discrétion du redémarrage de 1966. A cette époque, pour beaucoup de copains de travail, le P.O. apparaissait comme un type curieux, juxtaposant dans la même personne deux réalités sociales antagonistes. Lorsque, en 1967, je confiais à André, - compagnon d'atelier - que j'étais prêtre « en activité », sa réaction fut immédiate: « Pierrot, tu vas te casser la gueule. On ne peut pas faire le grand écart en permanence. Prêtre et ouvrier, ça va pas ensemble ». Heureusement pour moi, André s'est trompé. Plus de trente ans après, je me sens bien dans ma peau. Je suis et me sens à la fois et prêtre et ouvrier. Chronologiquement cependant, j'ai été ouvrier avant d'être prêtre, ce qui, il faut le souligner, est quand même et c'est peut être paradoxal - relativement rare. Cette trajectoire est en fait le produit de mon histoire personnelle, marquée - pour aller vite - par quatre années qui ont ponctué mon existence: 1925 - ma naissance, . 1941 - mon entrée au travail,

-

1962

- je

suis ordonné

prêtre,

1966

- je

deviens prêtre-ouvrier.

15

Je suis né à Paris, et, pour des raisons familiales que je ne développerai pas, j'ai beaucoup « circulé». A 13 ans, j'habite Milly-la-Forêt, petite bourgade de 3.000 habitants située à 20 kilomètres de Fontainebleau. J'y vais à l'école primaire et obtiens mon certificat d'études... Je quitte alors le circuit scolaire et j'effectue des petits travaux agricoles à la tâche: récolte des oignons, des carottes... Je suis ensuite embauché définitivement par une importante entreprise horticole de la ville: les établissements Darbonne - où travaillait déjà mon frère Jean. Nous sommes en 1941 et j'ai 15 ans. Me voici donc, moi, le petit parisien, devenu ouvrier agricole. Pourtant, aucune tradition familiale ne me prédestinait à ce métier. Ma grand-mère paternelle avait enseigné le français en Angleterre. Elle était très « de droite », très « fleur de lys» et ne jurait que par « l'Action Française ». Ma mère, était d'un milieu bourgeois de commerçants. Quant à mon père, que j'ai peu connu, il était rarement à la maison. Après avoir beaucoup voyagé dans sa jeunesse, il a terminé sa carrière dans des emplois de bureau dont je ne saurais préciser le niveau. C'est ma mère qui faisait bouillir la marmite en faisant des ménages ici ou là, et la vie à la maison n'était pas facile. Ses sœurs - nos tantes - étaient gentilles avec nous (moi et mes deux frères) à leur façon. Je garde pourtant un souvenir pénible. En visite à Paris chez tante Solange, celle-ci nous a fait monter à son appartement par 1'.escalier de service afin que nous ne passions pas devant les concierges. Nos pauvres vêtements lui auraient fait honte si l'un des concierges les avait aperçus! Un autre fait reste également gravé dans ma mémoire. J'avais alors huit ans. La fin de mois s'avérait encore plus difficile que d'habitude. Alors tous les abat-jour de la maison ont été décrochés et Paul, mon frère aîné, qui avait 14 ans, est allé à pied de Montmorency - où nous habitions - à Enghien, où il s'est dé. brouillé pour les vendre. Ainsi, ce n'est pas une tradition familiale mais les nécessités de la vie qui font de moi un jeune ouvrier agricole. La vie d'un ouvrier agricole dépend beaucoup de l'exploitation qui l'emploie. Les Établissements Darbonne, où je 16

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