PARIS-KIGALI 1990-1994

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La politique de la France en Afrique est sujette à controverse. La France du vertueux discours démocratique a été l'instructeur militaire d'un régime qui avait érigé en doctrine la négation civique et l'élimination physique d'une partie de ses sujets. Cela s'est passé au Rwanda entre 1990 et 1994. Cela s'est soldé par un génocide. L'auteur, journaliste à RFI, s'est rendue sur place à plusieurs reprises. Elle verse ici dans le domaine public des témoignages et des documents - certains inédits, qui visent à rendre la parole aux protagonistes dans son ordonnancement et son arrière-plan originels.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296382879
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Paris-Kigali 1990-1994

OUGANDA ZAïRE Nord-Kivu

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Grands

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Monique Mas

PARIS-KIGALI 1990-1994
Lunettes coloniales, politique du sabre et onction humanitaire pour un génocide en Afrique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

L'Harmattan 1999 ISBN: 2-7384-7598-1

«On n y voyait pas même une barraque, et ils bombardaient la brousse. Apparemment, les Français faisaient une de leurs guerres dans ces

parages ...
...Mais là debout à flanc de colline je pressentais que dans le soleil aveuglant de ce pays je ferais connaissance avec le démon flasque, faux, à

l 'œilfaiblard, de la sottise rapace et sans pitié ... »

Joseph Conrad, Cœur des ténèbres,

1898.

Source: Scheffer. 1986.
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AVANT-PROPOS Par Monique Mas

J'ai découvert le Rwanda en octobre 1990, comme journaliste du service «Afrique» de Radio France internationale. Jusqu'alors, je n'avais pas eu le sentiment de faillir en négligeant ce micro-Etat d'Afrique centrale, qui apparaissait comme une pièce très secondaire de l'échiquier continental. En outre, ce que j'avais entr'aperçu de sa problématique, dite «ethniste», me rebutait. Les hasards de la vie professionnelle m'ont toutefois inscrite au tableau de service lorsque le Front patriotique rwandais, le FPR a lancé sa lutte armée, le 1eroctobre 1990. Dans ma profonde ignorance du «sujet», une première contradiction m'a sauté aux yeux: celle qui consistait de la part des autorités rwandaises à dénoncer une «invasion étrangère» qualifiée en même temps d'attaque de «monarchistes revanchards tutsi». C'est aussi ce que les milieux français «autorisés», la presse et ses agences semblaient retenir comme explication principale. Le 4 octobre 1990, ce discours dominant s'est étoffé avec l'annonce par Kigali d'une attaque du FPR à l'intérieur de la capitale. Le directeur de l'Office rwandais d'information (Orinfor) vitupérait alors contre des «assaillants» non seulement ougandais, mais aussi «libyens». Les seconds auraient été détectés grâce à leur couleur. J'ai moi-même longtemps tenu l'entrée rebelle à Kigali pour vraie, malgré les interrogations suscitées par l'apparition opportune mais impromptue d'une source téléphonique, inédite à RFI, qui affirmait, depuis un hôtel de la capitale rwandaise, que des combats avaient lieu en ville mais qu'il n'avait pas été possible de sortir pour en vérifier les effets. Pas de cadavres donc, mais en revanche des rafles de civils Tutsi, opérées par les autorités rwandaises, et l'envoi d'un contingent français au Rwanda, le détachement Noroît. Dès lors, la couverture de la guerre du Rwanda à partir d'une radio de service public français s'est avérée aussi délicate pour le journaliste hexagonal qu'elle peut l'être pour ses confrères d'une radio gouvernementale africaine. Mais, bien sûr, de ce côté-ci des mers, des pratiques beaucoup plus sophistiquées interdisent d'en avoir jamais totalement le cœur net. Quant aux indices, ils relèvent souvent autant de la compétition professionnelle que du pluralisme d'opinion, enjeux de l'information qu'il est habituellement séant de taire, surtout lorsque l'on donne à croire que l'information en question peut seulement être vraie ou fausse.

Les textes en italiques et entre guillemets sont des citations ou des documents in extenso. Un petit nombre sont des traduction libres d'originaux en anglais.

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INTRODUCTION

En mai 1994, alors qu'un génocide finalement avéré battait son plein au Rwanda, les reproches téléphonés du ministère français de la Coopération se sont fait plus pressants. L'objet du litige portait notamment sur la nouvelle donnée par RFI de la mort brutale de deux gendarmes français, à Kigali le 8 avril 1994. Les explications journalistiques concernant la formation de la garde présidentielle rwandaise par l'armée française, mais aussi beaucoup d'autres informations et commentaires avaient également ému en haut lieu. Finalement, quatre ans plus tard, d'émissions télévisées en livres plus ou moins polémiques, mais surtout sous la pression d'Organisations humanitaires et de citoyens organisés ou non, le Rwanda faisant momentanément quelque audience, un certain nombres d'élus français - parmi lesquels le député communiste Jean-Claude Lefort - ont demandé la création d'une Commission d'enquête parlementaire. L'ancien ministre de la Défense, Paul Quilès, président de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l'Assemblée nationale française s'est alors porté volontaire pour mettre sur pied une «mission d'information» sur les relations entre la France et le Rwanda de 1990 à 1994. Le débat sur la nature restrictive d'une mission d'information par rapport à une commission d'enquête a été d'autant plus vite clos qu'il était urgent de refermer la boîte à pandore sémantique pour éviter d'entrouvrir la porte d'un éventuel «procès de la France». A cet égard, le lecteur observera que l'une des constante de cette histoire franco-rwandaise est d'en appeler plus souvent qu'à sont tour au patriotisme des citoyens de l'hexagone. Finalement, en mars 1998, est donc née une <Mission d'information de la commission de la Défense nationale et des forces armées et de la Commission des Affaires étrangères, sur les opérations militaires menées par la France, d'autres pays et l'ONU au Rwanda, entre 1990 et 1994». A toutes fins utiles, le champ s'élargissait à «d'autres pays», et le député Quilès, soucieux de I'honneur de l'armée française se faisait aussi le champion du raffermissement des positions de l'institution parlementaire française face à l'exécutif. Mission accomplie, dit-on puisque le Rwanda sert d'argument à l'une des principales recommandations du rapport parlementaire: <<.Lesnterventions militaires hors du territoire national i doivent être soumises à un contrôle parlementaire effectif». La Mission a en effet rendu un rapport en décembre 1998. En réponse à l'objectif, énoncé dix mois plus tôt, d'élucider la nature de l'action diplomatique et militaire de la France au Rwanda, ce rapport conclut que «ce sont bien des Rwandais qui, pendant plusieurs semaines, ont tué d'autres Rwandais dans des conditions atroces». La France, poursuit le texte, n'est <<nullementimpliquée dans le déchaînement de violence», elle a fait son devoir avec «l'opération Turquoise qui a eu le mérite incontestable de 8

sauver des milliers de vies». Bref les fautes principales seraient le fait des Rwandais, bien sûr, mais aussi des Belges ou des Américains. L'ONU est tour à tour évoquée pour sa pertinence comme plate-forme d'une politique française de règlement au Rwanda ou bien au contraire pour son impuissance ,d'entité désincarnée en proie à d'occultes intérêts. Pour sa part, la France aurait péché par candeur, face à un pouvoir rwandais manipulateur, et par inattention vis-à-vis des dérives racistes de Kigali. 1700 feuillets justificatifs sont donc censés placer la France au-dessus de tout soupçon. L'effort est méritoire et non point inutile, surtout en raison des annexes documentaires qui viennent confirmer la validité d'informations, en circulation de longue date, mais souvent ignorées ou contestées jusque là. En effet, la plupart des documents publiés étaient déjà connus, soit en substance, soit parce qu'ils avaient été purement et simplement détournés ou reproduits. L'occasion de comparer les sources est précieuses. Mais cela ne suffit pas à épuiser les questions essentielles. Or, celles-ci ont quand même été posées à l'Etat français et non pas à quelque auteur, si talentueux ou féru d'histoire politique soit-il. Il convient aussi de noter que l'agitation hexagonale qui a présidé à la création de la mission de l'Assemblée nationale française avait succédé à une enquête fouillée du Sénat belge, publiée dans un livre blanc en décembre 1997. Au cours de leurs investigations, les élus belges ont constaté que leur propre commission «ne pouvait obtenir aucune information des services de renseignements étrangers, en particulier des services français et américains». TIsont été confrontés à des restrictions du même genre du côté de l'ONU où «le secrétaire général n'a pas accordé l'autorisation de témoigner» à son ancien chef des opérations militaires au Rwanda, le général Roméo Dallaire, qui, nonobstant, «a déclaré publiquement être disposé à répondre aux questions des membres de la commission d'enquête» et qui «a proposé luimême» tIDe<<procédure crite». Cette dernière a abouti tardivement, mais les é patients sénateurs belges sont déterminés à ne pas en rester là et en Belgique, si le roi et sa couronne sont intouchables, la notion de «secret défense» n'existe pas. Ceci facilite l'accès aux personnels et aux sources documentaires, civils et militaires. Cela permet aussi l'audition de témoins belges par le Tribunal pénal international sur le Rwanda, par exemple, qui siège à Arusha, en Tanzanie, depuis novembre 1994. En France, en revanche, il a fallu autoriser la «déclassification» de certains documents administratifs, avant publication dans le rapport de 1998. En outre, le chef du gouvernement socialiste, Lionel Jospin a jugé utile de requérir le huis clos, devant la mission d'information, pour les témoignages de personnalités politiques ou militaires, dont la déposition pourrait relever du secret défense et donc de la sécurité de l'Etat français. Au Rwanda, il aura donc fallu un bain de sang apocalyptique pour suggérer que la politique de la France en Afrique échappe au contrôle de ses élus et qu'il arrive que des erreurs «d'analyse» soient commises. Mais, «ce sont des Rwandais qui ont tué d'autres Rwandais», assènent les autorités 9

françaises. Cette «évidence», en fonne de fin de non recevoir, devrait suffire à dédouaner l'administration française de l'essentiel, en réduisant la faute à quelque écrou mal vissé. Qui peut admettre en effet que pareille tragédie ressorte de la seule banalité de l'engrenage colonial ou qu'elle ait pu servir de ,quelconques passions, stratégies de carrière ou d'affaires personnelles. Au fond, dans cette affaire, la protection de personnalités ou de fonctions n'était pas seule en cause. Et ce qu'il s'est agi de défendre ou de contester dans ce début de polémique hexagonale, c'est aussi une certaine idée de la France en Aftique. En la matière, le Rwanda est un cas d'école et, en l'occurrence, un échec, tant au plan politique que militaire puisque, malgré l'assistance française, un pouvoir et son année, ont été défaits. C'est sous cet angle en tout cas que de nombreux «amis» de la France en Afrique considèrent la question. Bien sûr, sur le théâtre de la guerre froide franco-américaine, cela fait également désordre. DES OBSERVATEURS THES OBSERVES

En décembre 1998, dans le chapitre <<Noroît» e son annexe, le rapport d de la mission de l'Assemblée nationale française reproduit une «appréciation de la situation politique» signée par l'attaché de défense français à Kigali, le colonel Galinié, en date du 24 octobre 1990. Le colonel français croit voir «deux comportements déstabilisateurs» au Rwanda. D'une part celui des Belges et d'autre part celui des médias. A cet égard, il précise que «ceci vient d'être attesté par la manière dont RF1 a rendu compte ce matin de la mission de la commission des droits de l 'homme dirigée par Me Feder de nationalité française. En effit, alors que ce juriste délivre manifestement un certificat de bonne conduite au gouvernement rwandais qui s'efforce de réserver les meilleures conditions de traitement aux suspects, cette station ne retient que les éléments négatifs de son rapport... ». On imagine en effet sans peine l'épreuve du pouvoir rwandais pour assurer le gîte et le couvert aux milliers de civils entassés dans de vétustes geôles. L'administration policière rwandaise m'affinnera sans désemparer, plus tard, que les accusés étaient bien trop nombreux Gusqu'à 8000) pour que l'on puisse s'assurer individuellement de leur culpabilité mais qu'ils devaient être triés après les rafles. Face à cette assurance ingénue, tout étonnement indigné semblait en effet incongru. A l'époque, il n'était pas aisé non plus, d'un point de vue journalistique, de démêler avec certitude, dans les discours de l'administration française, le probant du vrai - faux, le certain du probable, le vérifié du suggéré. A titre indicatif, il a été intéressant de noter que la Mission d'infonnation parlementaire française citée plus haut a pu aussi «déclassifier» une note du ministère des Affaires étrangères français du 8 avril 1992. Reproduite au chapitre <<Arusha» négociations inter rwandaises ouvertes (les en juillet suivant) de son annexe, cette note donne les «conclusions tirées par la Mission d'observateurs français de ses constats à la frontière du Rwanda 10

et de l'Ouganda» du 26 novembre 1991 au 10 mars 1992. L'existence de cette mission (MOF), demandée conjointement par Kigali et Kampala, était connue et son rapport très attendu. La qualification de la nature de la guerre était en effet un enjeu crucial. C'était d'ailleurs l'un des volets principaux de ,mon premier reportage sur place, fin février, début mars 1992. Pour avoir établi la présence du FPR en territoire rwandais et relevé l'importance du dispositif militaire français au côté du régime rwandais, le magazine diffusé par la suite avait déclenché les foudres du chargé de communication de l'ambassade du Rwanda à Paris, éructant à bout d'argument: <Je croyais que RF1 était comme la Voix de l'Amérique or vous osez parler contre votre gouvernement! ». Le rapport de la MOF, aujourd'hui publié, insistait quant à lui sur l'apport logistique de l'Ouganda aux maquis FPR sans aller jusqu'à nier complètement l'existence de ce dernier sur le terrain militaire: «la MOF a estimé qu'au moment considéré, le FPR ne disposait pas d'implantation permanente d'importance significative en territoire rwandais, mais tout au plus par intermittence de quelques positions avancées. Elle n'a pu donc alors conclure à l'existence d'un «Rwanda libéré» qui rendrait accessoire l'aide apportée au FPR par l'Ouganda». Le FPR, qui recevait début mars 1992 plusieurs journalistes (TV5, l'Humanité, un hebdomadaire belge et RFI), ne leur avait pas semblé particulièrement aux abois, dans ses positions «avancées» des confins nord du Rwanda. La visite s'était négociée fin 1991. Elle a donc donné lieu à publications, contrairement à la tournée de la MOF, probablement muselée par quelque devoir de réserve diplomatique entre la France, l'Ouganda et le Rwanda. En tout cas, en juillet suivant, lorsque, à l'occasion d'un entretien avec le président rwandais, Juvénal Habyarimana, j'ai évoqué avec lui mon séjour côté FPR, il ne contestait plus la présence de ses adversaires au Rwanda puisque des négociations interrwandaises avaient été programmées à Arusha. Cela, il le vivait comme «un trou noir», selon ses propres termes. Il avait semblé également très ému par la question des dates de l'expédition journalistique en terres FPR, insistant auprès de son entourage sur ces précisions de calendrier. Au total, le Rwanda s'est avéré un objet de controverse constant et un sujet journalistique truffé d'arêtes. C'est assez courant concernant l'Afrique, lorsque la France a quelque intérêt à défendre. Mais en ces années là, tenter de savoir ce qui faisait courir l'armée française dans les collines rwandaises soulevait des réactions apparemment si disproportionnées que la curiosité ne pouvait qu'en être aiguisée. Et surtout, au fil du temps, ce qui a été donné pour faux s'est si souvent avéré, et vice versa, que, de brouillage en trompel' œil, l'observateur le moins méfiant s'en trouvait finalement pressentir les chausse-trappes à répétition. Dans la position de distributeur d'information, la défiance est de règle. Y compris par rapport à soi-même. C'est rarement confortable. Mais en 1994, l'ampleur du bain de sang au Rwanda a rendu franchement insupportable la discordance des discours médiatiques. Certes, le journalisme ne peut prétendre plus qu'approcher la vérité d'une situation ou 11

d'un événement. Et pour tout observateur, l'angle de ViSIOn se limite d'évidence au champ que lui ouvre sa propre histoire et son travail mais aussi à ce qu'autrui veut bien lui laisser voir. Reste que la solitude du travailleur de l'information - et celle du citoyen qu'il est aussi - est immense lorsqu'il ne ,trouve pas les réponses appropriées à ce qu'il est certain d'avoir vu. Vis-à-vis d'un bain de sang d'ampleur rwandaise, la responsabilité est alors écrasante. Entre 1990 et 1994, les photocopieuses ont tourné à plein rendement au Rwanda. Le double langage aussi Mais son décodage n'est pas réservé aux initiés. C'est une page d'histoire politique finalement assez ordinaire, jusque dans ses connotations dites ethnistes, qui a néanmoins débouché sur des négociations de paix complexes et inédites, à Arusha, avant de sombrer dans la nuit du génocide. Le lecteur trouvera ici ce qui reste des contacts réguliers d'un journaliste français avec l'ensemble de la classe politique rwandaise: quelques kilos de photocopies ou de fax - documents officiels ou officieux -, des notes prises à l'occasion d'entretiens téléphoniques, de rencontres à Paris ou de reportages au Rwanda, en zones gouvernementale et «rebelle», des dépêches ou articles signés par des confrères aussi. Beaucoup a été perdu et seuls sont retranscrits les textes et informations dont l'auteur disposait déjà au moment des faits. Toutefois, à des fins d'éclairage, quelques éléments connus plus tard sont notés comme tels. A défaut de constituer un travail d'historien ou même le fruit d'un journalisme véritablement «d'investigation», cette compilation entend renseigner le lecteur sur la nature et le contenu des informations accessibles à un journaliste basé à Paris. A fortiori, celles-ci ne pouvaient pas échapper à un observateur mieux introduit dans les cercles de décision. Le puzzle incomplet ainsi présenté trace les contours d'une lutte triangulaire pour le pouvoir qui s'est exercée en même temps sur le terrain politique et militaire. Le régime Habyarimana, son opposition interne et le FPR en ont constitué les trois pôles rwandais, la France tenant lieu de souffleur au plan politique et d'acteur au plan militaire. COOPERATION ET TOTALITARISME COMMUNAUTAIRE

Au Rwanda, la diplomatie et l'armée françaises ont défendu la cause d'un régime qui, pourne point périr, échafaudait l'idée d'une solution finale. Cette politique de liquidation physique, le régime rwandais l'a mise en œuvre contre ceux de ses administrés qu'il identifiait comme politiquement ou socialement apparentés à ses principaux challengers, ceux de l'intérieur comme de l'extérieur, qu'ils aient choisi la lutte politique ou armée, Hutu comme Tutsi. Loin d'avoir découragé la solution militaire préconisée contre l'opposition armée de ses protégés, la diplomatie française en apparaît comme le stratège, des officiers français étant directement affectés au service du régime Habyarimana. Au titre générique de sa «coopération», la France a soutenu ce pouvoir dans le cadre de ce qui aurait pu être clairement énoncé comme une «alliance» militaire. Au Rwanda, la France a donc pris ses 12

responsabilités. Ceux d'entre les mandataires des citoyens français qui assure ne pas avoir su auraient du savoir. Et s'il faut croire que la raison d'Etat n'a en fait résulté que de la seule lubie de son chef, le président François Mitterrand, alors, ses serviteurs ont failli a ne l'en point dissuader. Au
, Rwanda, les responsabilitésont été à la fois individuelleset collectives.Si des

sourds n'ont jamais voulu entendre, ce n'est pas faute d'un «regard suffisamment critique» comme le soutient le rapport de l'Assemblée nationale française, c'est plutôt parce que le consensus est grand dans I'Hexagone pour considérer le continent africain comme faisant exception aux conventions, nonnes et autres lois politiques et donc morales, mais aussi comme un terrain de chasse privé, derrière le paravent des relations entre Etats. Et cela pour le citoyen français lambda, le fameux ressortissant à rapatrier, comme pour le chef de réseau politique ou le décideur économique. La majorité des civils massacrés au Rwanda sont tombés comme «complices» de l'ennemi, celui que Paris aussi désignait comme tel. Accolé en retour à la France par ses détracteurs, le mot «complice» reste vague. Il a trop tué au Rwanda pour ne pas mériter un examen de conscience hexagonal. Encore une fois, «ce sont des Rwandais qui ont tué d'autres Rwandais», dira-t-on. C'est un peu tard pour reconnaître que la tragédie était en effet interrwandaise. C'est un peu court pour couvrir l'échec du maître à penser français qui s'est obstiné dans le soutien de ses alliés rwandais, malgré le génocide et bien après leur défaite militaire. Au Rwanda, comme ailleurs, le génocide a résulté de la lente décomposition du terreau politique. Le passage à l'acte, la tentative d'extermination des opposants du régime et de leurs supposés «complices» a exigé du temps, de la méthode et des moyens. Les préparatifs se sont accompagnés d'appels au meurtre incessants, systématiquement suivis de massacres à répétition. A chaque fois, le pouvoir rwandais a justifié la mise à mort de certains de ses administrés par une colère prétendument populaire. Ce faisant, il suggérait en filigrane que les bourreaux seraient au fond un peu plus citoyens que les victimes. Cela n'a pas empêché la diplomatie française de prêter des intentions démocratiques au pouvoir rwandais ou de prétendre l'inciter à reconnaître la souveraineté de l'ensemble de ses citoyens. Et cela, en l'aidant militairement à défaire une partie d'entre eux, dénoncés comme étrangers. Au Rwanda, les mandataires des Français ont fait le choix d'un camp alors qu'après tout, ils n'étaient pas tenus de le faire. Ce camp était moins celui d'un Etat, que celui d'un régime et de son idéologie. Ce choix s'est fait en connaissance de cause. Pendant des années, l'activisme français au Rwanda, a rejeté avec arrogance toute critique de ses allusions convenues à une menace étrangère sur l'ancienne colonie belge. Dans l'imaginaire hexagonal, l'étranger était américain, conquérant. Dans l'idéologie rwandaise, il était minorité, dominatrice. Cela aussi convenait à la grille de lecture française. Quand est venu le temps des négociations, la France n'a pas remisé sa solution militaire. Elle a toutefois enrichi sa panoplie de casquettes, se 13

réclamant avec suffisance de bienveillants efforts pour asseoir les protagonistes de la guerre autour du tapis vert. Mais un jour de fetes pascales, le très chrétien régime rwandais a jugé le moment venu de déclencher l'apocalypse. La compassion :fi-ançaises'est alors noyée dans la guerre avant ,de nommer le génocide par son nom. Pour cela, il aura fallu la défaite militaire des champions de la solution finale. Les autorités civiles et militaires de la France se défendent de toute responsabilité dans le bain de sang. Faut-il y tremper les mains pour s'assurer de sa réalité? Cela est généralement réservé aux pauvres gens, à ceux dont il faut s'assurer qu'ils iront jusqu'au bout pour avoir déjà été conduits au point de non-retour: le meurtre, la peur de la vengeance du survivant, l'œil de Caïn au fond de la fosse commune. Il n'a pourtant échappé à personne que les auteurs du crime suprême, eux, n'ont a jamais douté de l'amitié et de la complaisance de la France. Certains partisans du génocide se sont même cru sauvé par la vaine consolidation du dernier carré turquoise, la force :fi-ançaise balai de juin 1994. L'ampleur du malentendu, si malentendu il ya, ressort de la responsabilité des autorités :fi-ançaisesdont ni les actes ni les discours n'ont convaincu les propagandistes de la solution finale qu'elles n'épousaient pas leurs thèses. Certes, pour ses victimes, l'ampleur de la descente aux enfers rwandais était inimaginable. Comme toujours, en pareil cas. Il n'en est pas moins spécieux de se prévaloir d'un «effet de surprise» quand l'action diplomatique et militaire de la France s'est engagée aussi longtemps au plus près des protagonistes de la crise rwandaise et au service de l'un d'entre eux. Il n'en est que plus dérisoire de disputer à d'autres la primauté de la reconnaissance du génocide quand Paris s'est prévalu, avec tant de véhémence, de sa capacité à intervenir à bon escient sur la scène où se préparait le bain de sang. Pourtant, c'est d'une certaine manière d'ignorance qu'il s'est agi vis-à-vis du Rwanda: celle qui consiste à nier les dimensions politiques et idéologiques d'un minuscule Etat afucain dont l'ordinaire de massacres et de misère serait d'une telle fatalité historique et culturelle qu'il ne vaudrait même pas la peine de compter les morts. L'ignorance ressort aussi du fatras de certitudes qui a conduit à des choix apparemment clairs et pertinents mais en définitive inextricablement obérés par les règles d'un jeu en totale contradiction avec les objectifs affichés. La décolonisation reste à faire. Celle des territoires - ou plutôt des aires d'influence - celle des esprits surtout. La France et les Français n'ont pas encore accompli le deuil de leur empire sur l'Afrique. De leur côté, les filleuls afucains de la France - et la plupart de leurs challengers - escomptent toujours quelque bénéfice à en rester ou à en devenir les fondés de pouvoir. Le cœur hexagonal de la coloniale éprouve douloureusement l'extinction des feux de son rayonnement outre-mer. Il ne dédaignerait pas en rallumer d'autres. De la conquête aux indépendances, la péroraison de l'exorde «civilisatrice» du dix-neuvième siècle n'a pas faibli. Les commodités de l'exploitation indirecte n'ont posé aucun problème d'adaptation aux prédateurs, ici comme là-bas. La 14

même condescendance abreuve les citoyens de la République - française - du bon droit qu'ils auraient sur les friches exotiques de grands enfants noirs mal émancipés de la tutelle blanche. Le génie français demeure essentiellement militaire. Qu'ils soient dits «de Défense» ou «de Coopération», les accords
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«entre Etats» sont mieux attachés à la personnede leurs signataires africains

qu'aux Etats qu'ils sont censés servir. Ce sont en quelque sorte des titres nominatifs offrant des garanties tous risques, secrètes le plus souvent, ce qui permet justement de les mettre en pratique ou de les ignorer, au gré des intérêts et des capacités de l'assureur. Pour ce qui est du militaire (ou du Trésor) la confusion entre Etat et pouvoir personnel est généralement entretenue, concernant l'Afrique, comme une prétendue donnée culturelle. Comme tout ce qui du reste serait considéré comme politiquement ou socialement inacceptable sous des latitudes plus tempérées, cette intrusion du militaire est présentée comme une concession obligée au droit à la différence des peuples africains. Les conflits que les Africains nourrissent ou subissent démontrent pourtant le contraire, puisque même en l'absence de rébellion armée, la force des fusils sert de panacée aux pouvoirs soucieux du maintien de l'ordre établi. Vu de l'Hexagone, cette «stabilisation» forcée est tenue pour ce qu'il y a de mieux pour eux. Le démenti des populations africaines exige donc du spectaculaire. Condition nécessaire mais pas encore suffisante pour les admettre comme les animaux politiques qu'ils sont, eux aussi. Cette dernière donnée a été largement sous-estimée au Rwanda. En abandonnant la conscription, l'armée française a révisé ses effectifs à la baisse et recentré ses missions. Les armées africaines, elles, disposent d'officiers sortis par bataillons des meilleures écoles de guerre occidentales, mais aussi de l'Est. Pourtant, elles ne seraient pas plus qu'autrefois capables de fournir mieux que des Tirailleurs. La France, mais aussi bien sûr les EtatsUnis ou autre Royaume uni, continuent d'exporter leur savoir-faire et leurs productions militaires, quand l'Afrique leur demande plutôt de financer ses projets de «prévention ou de résolution» des conflits. En la matière, les Etats africains seraient incapables. A l'instar des Occidentaux, il convient plus sûrement de rechercher leur impuissance du côté de leurs convictions et hypothèses respectives. Effectivement, ces dernières sont souvent contrariées par des ambitions antagonistes, si l'on en juge par la propension des conflits à s'étendre sur le continent. Celle-ci n'a d'égale que la tendance des porteurs de fusils africains - soldats professionnels, guérilleros improvisés ou milices politiques - à se multiplier et à faire du pouvoir une question de vie ou de mort. Et là, ils s'avèrent souvent efficaces. Il est vrai qu'enlevée par les armes et consolidée par un quadrillage serré de vassaux, l'Afrique coloniale du vingtième siècle n'a guère connu d'autre étalon du pouvoir que le rapport de forces. Cela non plus n'est pas une exclusivité du continent noir. Pourtant nulle autre région de la planète n'est l'objet de telles sollicitudes militaires extérieure. Les remèdes proposés n'en paraissent que plus obliques. Côté français, la nouvelle formule d'aide au maintien de la paix - régionale 15

cohabite avec ses ancêtre coloniaux: contingents à capacité rapide de projection continentale (au Gabon ou au Tchad par exemple après le Centraftique) ou protection rapprochée de fauteuils jugés plus sensibles que d'autres (Côte d'Ivoire, Sénégal). Après avoir servi la France puis l'Occident, ,.l'arrnée française d'Afrique a entrepris une délocalisation soulevant la grogne des militaires français en mal de primes et d'annuités d'expatriation. Les compagnies tournantes reprendront peut-être encore le refrain de «C'est nous les Africains...» mais ne feront plus carrière en Afrique, avec famille et bagage colonial. Des voix se sont élevées du côté des Troupes de marine, les TDM de l'ex «coloniale», et de la Légion étrangère pour dénoncer ce qu'ils qualifient de liquidation d'un professionnalisme marqué par une «culture humaniste» et même un véritable <<savoir tre» en Afrique (in Le Monde du ê 13 mars 1998, par Jacques Isnard). A cet égard, le fiasco du Rwanda plaide en effet plutôt pour une réforme dont on se demande pourquoi elle n'a jamais davantage intéressé le contribuable français. LUNETTES COLONIALES ET SOLUTION FINALE

Les Français noirs ou arabes de l'Hexagone sont les poussières d'empire les plus visibles mais pas forcément les plus réactives. Leur épiderme sera plus rapidement blanchi et leur mémoire plus aisément lavée que celle des non moins nombreux Français qui servaient encore la mise en tutelle de leurs pères quelques décennies plus tôt. N'en déplaise aux militaires cités plus haut, il en reste davantage un état d'esprit condescendant qu'un «savoir être humaniste». A moins que ce paternalisme ne soit de la même eau que celui qui incitaient certains industriels français à recruter des contremaîtres «pieds-noirs» pour tenir les ouvriers algériens de leurs usines d'île de France. <<lIses connaissent», expliquaient-ils. Il est vrai que les l «éducateurs coloniaux» n'ont pas à proprement parler échoué, puisqu'ils sont parvenu à anéantir les ressorts structurels, culturels et moraux des sociétés afticaines avec lesquelles ils sont entrés en collision. Quant au discours français sur la «bonne» méthode militaire et politique en Mrique, il n'a guère varié sous le voile des recommandations en faveur d'une «démocratisation». Pour les distraits et les novices, l'action française revêt les atours solennels d'un savoir ésotérique. Ses courtisans africains ont appris depuis des lustres à en faire eux aussi un usage profitable. L'ethnologie civilisatrice est passée par-là. Entre connaisseurs et objets de recherche «scientifique», on se comprend à demi-mots: «le multipartisme en Afrique, c'est le chaos ethnique» ou «le combat politique, c'est la guerre tribale». Ceux-là ont répugné à reconnaître le génocide. Les mêmes ne s'aviseraient sans doute pas à nier la Shoah au prétexte de l'antisémitisme latent en Europe. Si l'ethnisme est le degré zéro du politique, les «haines ethniques», ancestrales ou pas, n'expliquent rien de plus en Afrique. Elles sont en revanche un habillage commode pour éblouir à peu de frais des auditoires en mal de catégories 16

simplifiées, en Afrique comme en Occident. En 1998, la nusslon d'infonnation parlementaire française sur le Rwanda se chargera d'enterrer ces raccourcis d'analyses en les qualifiant de «vulgate». Reste à s'interroger sur les raisons qui ont incité l'expertise politique française à valider au ,Rwanda la pertinence, voire la légitimité d'un Etat - ethnie et de sa République des quotas afférente, un équilibre de la terreur ethnique qui interdisait le libre jeu de l'alternance politique, pour limiter la concurrence économique. Il est vrai qu'appliquée au Rwanda, la fameuse <<vulgate»a largement permis de mettre sous le boisseau les enjeux politiques d'une guerre qu'à l'instar du régime Habyarimana la France répugnait à définir comme «civile». Poser la nature de la guerre comme l'expression d'une agression extérieure, imputable à l'Ouganda et motivée par de douteuses «affinités ethniques», cela facilitait en effet grandement l'argumentaire visant à justifier l'intervention militaire française. Dès le début de la guerre du Rwanda, le 1er octobre 1990, la nature, l'objet et l'ampleur de l'action diplomatique et militaire de la France au Rwanda ont posé d'évidentes questions. Encore fallait-il avoir quelque intérêt à s'interroger sur cette guerre exotique dont les principaux médias ont malgré tout donné des échos consistants, dès son déclenchement. Sans doute les embarras assurés menaçaient-ils d'annuler les maigres dividendes potentiels d'une approche critique de l'implication de la France. D'ailleurs, mettre en cause les choix politiques de la France sur un continent à la dérive, questionner le bien-fondé des actes de l'armée de la République, ce n'est pas la tasse de thé des décideurs de 1'Hexagone, encore moins celle des citoyens français. De surcroît, même pour le novice, les seuls éléments publics du dossier Rwanda fleuraient de loin le terrain miné et réservé. Agacées, évasives ou orientées, les réponses «autorisées» sont donc longtemps parvenues à contenir sans peine tout questionnement au cercle étroit des «connaisseurs» du lointain Rwanda, un pays largement ignoré du grand public français. Peu friands d'explications complexes, surtout quand elles sont plus ou moins désobligeantes concernant leur patrie, les citoyens français se sont contentés des poncifs diligemment mis en circulation. Et comme ils ne détestent pas revêtir les habits de bienfaiteurs hérités de la colonisation, la messe a été vite dite. Et cela d'autant plus que la modernisation du goupillon ecclésiastique de jadis en aspersoir laïque pennet désormais à l'onction humanitaire de ratisser plus large. Elle favorise le blanchiment des maîtres du jeu tout en neutralisant la révolte des vaincus - les peuples africains en l'occurrence -, leurs obligés de toujours. Pour être sommaire, l'acclimatation de l'esprit colonial au troisième millénaire ne s'en annonce pas moins efficace. Droits de l'homme ou pas, 1'honneur et sauf et la conscience bonifiée par la magie de l'humanitaire. Quand il fallait jadis quémander le beurre à l'Ouest et les canons à l'Est, il s'agit aujourd'hui de se replier sur les postes avancés du nouvel ordre mondial en gestation. En Afrique, il se trouverait quelque part entre coq 17

gaulois et oncle Sam, entre basse-cour et cour des grands. L'obscur objet du désir qui motive ce combat de chefs n'est certes pas indifférent à l'uranium, au pétrole, à l'or, aux diamants, au cacao, aux éléphants blancs et autres cargaisons d'armes, de drogue ou de devises. Mais en la matière, les intérêts ,d'Etat fondent le plus souvent au soleil de profits privés, jaloux de leur anonymat. Concernant le Rwanda, anglophobie et francophonie ont été proposées aux Français, comme ligne de défense avancée et marchandise culturelle. La diplomatie française s'est complue à désigner la concurrence anglo-saxonne, américaine en particulier, comme le fauteur de guerre et l'obstacle principal aux projets de la France au Rwanda en particulier, et en Afrique en général. Le rapport de la mission d'information parlementaire française nous dira plus tard que le Rwanda <<ri pas un enjeu pour les 'était Etats-Unis» que les entreprises américaines ne s'intéressaient pas du tout à ce pays, mais qu'elles se passionnaient en revanche pour le Soudan, au nord, par delà l'Ouganda. Mais en même temps, le rapport fait intervenir le Grand Satan américain dans le dernier épisode du drame. Pour des raisons de restrictions budgétaires et après le désastre somalien, les Etats-Unis ont en effet exprimé leurs réticences à financer une nouvelle intervention de l'ONU en Afrique. Ils ont quand même concédé Turquoise aux Français: A chacun son domaine réservé. La stratégie affairiste des Américains a au moins le mérite de s'afficher comme telle. Toujours est-il qu'au Rwanda, un certain «complexe de Fachoda» a repris du service, avec, cette fois, la francophonie comme nouvelle ligne Maginot des intérêts français. Dans cette histoire rwandaise la perfide Albion s'avère introuvable. Mais les Américains ont remplacé les Britanniques qui, en septembre 1898, ont chassé la mission française Marchand du Haut-Nil soudanais. Aujourd'hui encore, l'immense et fortuné Soudan est une pomme de discorde, à l'intérieur de ses frontières, mais aussi au niveau régional et international. Souvent ignorant des intérêts stratégiques de son Etat, le bon peuple français quant à lui croit toujours fermement en la portée universelle de sa propre culture. Cette foi, il est vrai, lui a quand même rapporté autrefois des colonies de peuplement ou d'exploitation, avec titres de propriétés et même droit de vie ou de mort. Pourtant, au total, les motifs immédiats et circonstanciés de l'action de la France au Rwanda sont restés confinés dans le domaine réservé d'un chef de l'Etat français, François Mitterrand, et de quelques obscurs réseaux d'intérêts et d'influence. Aucune explication totalement satisfaisante n'a jamais vraiment éclairé les positions exprimées par François Mitterrand sur le Rwanda. Certains ont évoqué son possible engouement pour un dictateur africain, au discours simpliste mais latiniste à ses heures, pour avoir été élevé chez les Bons pères. Pas vraiment de quoi en faire une affaire d'Etat même si cette inclinaison éventuelle fi'est pas sans cohérence avec la «jeunesse française» mûrie de paternalisme colonial du président français. Le très rural et très catholique Juvénal Habyarimana incarnait sans doute sans peine l'image attendue du 18

«chef» africain, roué face aux siens, mais fidèle et docile à l'endroit de plus puissants que lui dont il avait grand besoin. Ses thèses politiques comme sa relation au pouvoir, son comportement de «chef» galonné flattaient peut-être le regard impérial de la France sur l'Afrique. Les pratiques sanglantes de sa ,.dictature présentaient toutefois un risque d'éclaboussures si évident qu'aucun responsable français ne pouvait le prendre à la légère, même s'agissant de l'Afrique où la priorité de la France n'a jamais été de défendre l'intérêt des peuples à disposer d'eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, même la reconnaissance d'une «erreur d'analyse» ne répond en rien au souci légitime des contribuables citoyens de l'Hexagone de connaitre la nature exacte du profit politique, économique, et pourquoi pas, éthique, que la République ou l'Etat français retire des relations personnalisées entretenues par ses élus en Afrique en général et au Rwanda en particulier pendant la période incriminée. Dans sa cour à la France, le défunt Président rwandais, Juvénal Habyarimana n'a jamais manqué d'alimenter aussi la compétition entre Paris et Bruxelles qui se disputaient l'amitié du pouvoir hutu. Evincer la Belgique, l'ancienne puissance tutélaire du Rwanda, constituait sans doute accessoirement l'objectif <~ubilatoire»de rivalités d'arrière-cour. Pour autant, Paris n'a guère repensé le mode d'emploi belge de son nouveau champ d'action. La tentation séparatiste belge, transplantée au Rwanda par l'Eglise puis l'administration coloniale, répondait, somme toute, aux visions tribales ou populistes françaises: Découpage «ethnique» obligé, empathie pour les «stagiaires» hutu de l'armée français et suspicion connotée d'histoire de France pour le minoritaire Tutsi aux prétentions «aristocratiques». Ce même «bon sens» colonial avait justement incité la Belgique à s'imposer d'abord à la monarchie tutsi qui régnait au Rwanda à son arrivée. La quête des sources du Nil avait été trop aventureuse pour que rien d'extraordinaire ne s'y trouvât. Missionnaires et administrateurs coloniaux ont donc retrouvé sur ces lieux mythiques une nouvelle tribu biblique égarée au cœur de l'Afrique, les Tutsi. Ils les ont placé au sommet d'une hiérarchie «raciale», en vertu de canons occidentaux de la beauté et de «qualités naturelles» propres à les distinguer comme classe dirigeante. En dessous, les Belges avaient classifié, comme «bantou», les Hutu qui leur paraissaient répondre aux normes de docilité et de résistance les prédisposant au dur labeur des champs. Tout en bas de l'échelle, les Twa étaient décrits comme de négligeables «pygmoïdes». Les sources du Nil en perdirent leur latin ou plutôt leur kinyarwanda unitaire et bantou, la langue des populations du cru. Mais à la fin des années cinquante, des monarchistes tutsi s'étaient organisés notamment en une Union Nationale Rwandaise, l'Unar, aux velléités indépendantistes. Imitant l'Eglise catholique qui avait la première senti le vent tourner, Bruxelles avait alors lâché la «race» supérieure des Tutsi pour miser sur la <<majorité démographique», hutu. Une nouvelle élite, hutu, a pris alors la tête de deux principaux partis, l'un recrutant essentiellement à Butare, au sud du Rwanda, et l'autre étendant son influence de Gitarama, au centre à Ruhengeri, au nord. 19

Ce dernier, le Mouvement démocratique rwandais - Parti du mouvement et de l'émancipation des Hutu, le MDR Parmehutu se distingue déjà en mars 1957 par un texte rédigé à l'intention du Conseil de tutelle des Nations unies, qui s'apprête à envoyer une mission d'enquête au Rwanda. Inscrit dans la ,mémoire collective comme le «manifeste des Bahutu», ces «notes sur l'aspect social du problème racial indigène au Rwanda» reprennent à leur compte la hiérarchisation coloniale des «races» et définissent le problème en question comme celui «du monopole politique d'une race, le Mututsi... qui condamne les Bahutu au désespoir d'être pour toujours des travailleurs subalternes... ». La même confusion des genres conduira en novembre 1959 à ce que les Rwandais conviendront d'appeler la «Révolution sociale». Elle s'accompagne alors de pogroms contre les Tutsi et expédie des milliers d'entre eux en exil, 300 000 selon la sociologue Claudine Vidal. L'ONU presse alors la Belgique de trouver les moyens d'une «réconciliation nationale». C'est le cadet de ses soucis et le 28 janvier 1961, le colonel belge Guy Logiest, acteur crucial des événements de 1959, accompagne à Gitarama le leader émergeant du MDR Parmehutu, Grégoire Kayibanda qui proclame la République du Rwanda. Mais la Belgique devra elle aussi partir. Le Rwanda juillet 1962. devient indépendant le leT POUVOIR, FAMILLE, REGION La première Constitution rwandaise prévoit le multipartisme. Le Parmehutu n'en a cure et monopolise la scène politique et économique. Le premier président de la République, issu de ses rangs, Grégoire Kayibanda impose un système de parti unique en 1966. Pour conforter son pouvoir, il use et abuse des conflits réels ou supposés entre ses alliés de Gitarama et les autres groupes régionaux. Des incursions ratées d'exilés de 1959 lui ont servi à cimenter au Rwanda l'idée d'un danger tutsi. Mais les désordres engendrés par sa stratégie du bouc émissaire finissent par le desservir. Le 5 juillet 1973, un coup d'Etat en forme de révolution de Palais le renverse. Le pouvoir échoit à un Hutu du Nord, le général Juvénal Habyarimana, au titre du militaire le plus ancien dans le grade le plus élevé. Le putsch est en effet un ouvrage collectif. Au nombre de ses principaux artisans, un certain colonel Alexis Kanyarengwe qui sera écarté par Juvénal Habyarimana, en 1980, alors qu'il est ministre de l'Intérieur. Accusé de tentative de coup d'Etat, il se réfugie avec un petit groupe de fidèle en Tanzanie où l'histoire le rattrapera en 1990. Le 18 juillet 1975, le général Habyarimana a conforté ses arrières en signant, avec la France du président Valéry Giscard D'Estaing, un «accord particulier d'assistance militaire». Cet accord, jamais publié au Journal officiel, a été évoqué publiquement et en détail pour la première fois le 21 septembre 1994, au cours d'une émission de la troisième chaîne de télévision française(la marche du siècle) qui exposait par ailleurs des documents qui auraient été retrouvés par des journalistes dans les bureaux abandonnés du 20

ministère rwandais de la Défense. La Mission d'information de l'Assemblée nationale l'a finalement reproduit dans son rapport de décembre 1998. Le texte a été signé par le chargé d'affaires français auprès de la République rwandaise, Pierre Delabre, et par le ministre rwandais des Affaires étrangères ,de l'époque, Aloys Nsekalije. Aux termes de cet accord, «des personnels militaires français» sont mis à la disposition des autorités rwandaises <<pour l'organisation et l'instruction de la Gendarmerie rwandaise». Ces personnels sont placés sous l'autorité de l'officier français chargé de diriger l'assistance militaire technique française au Rwanda et qui «relève de l'autorité de l'ambassadeur de France». Le texte précise que ces militaires français (me peuvent en aucun cas être associés à la préparation et à l'exécution d'opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l'ordre ou de la légalitb>. Il exclut donc formellement toute participation française à toute action de guerre ou de répression. Il laisse en revanche ouverte la possible fourniture par la France (<dematériels militaires à titre gratuit ou onéreux». Au plan intérieur, Juvénal Habyarimana concentre rapidement l'essentiel du pouvoir entre ses mains et celles de sa <<petite maison», le noyau familial de son <<Akazu»,en référence à la maison royale de l'ancienne monarchie. Juvénal Habyarimana ne provient pas lui-même d'lm clan familial qui réponde pleinement aux canons de la distinction rwandaise. Il peut en revanche compter sur sa belle-famille, pour occuper durablement les allées du pouvoir. Ce renfort familial est crucial dans son jeu d'influences personnel. Mais en retour, l'Akazu n'existe pas, en tant que telle, sans le maintien du chef de «famille» dans sa position d'autorité sur le pays. En clair, appuyer Habyarimana, c'est soutenir l'Akazu, le créditer d'une quelconque volonté démocratique, c'est estimer que le maintien du groupe au pouvoir est porteur de changements dans ce sens. Lorsque la malfaisance de l'Akazu sera avérée par maints témoignages dignes de foi, Paris se contentera pourtant de tenter un distinguo entre le chef, Juvénal Habyarimana, et ses hommes liges. Parmi ces derniers, une femme, l'épouse du président qui bénéficiera d'une évacuation humanitaire en avril 1994. Une mesure guère critiquable: Paris aura au moins été fidèle en amitié. Pour justifier son coup d'Etat de 1973, Juvénal Habyarimana a promis de mettre fm au régionalisme et au «communautarisme» qui empoisonnent le pays. Une soixantaine de dignitaires sudistes du régime déchu disparaissent néanmoins en prison où ils meurent les uns après les autres. Les usages nationaux sont préservés: au Rwanda, un chef n'a encore jamais succédé à un autre, du vivant de ce dernier. L'aéroport éponyme servira de mausolée inoffensif à la mémoire du père de l'indépendance, Grégoire Kayibanda. L'enjeu principal, c'est l'accaparement des postes dans l'appareil d'Etat. La détestation des Tutsi, en tant que tels, est accessoire. Nul inconvénient donc pour le régime de voir certains d'entre eux prospérer dans le secteur privé dès lors qu'ils lui font allégeance. Le 17 décembre 1978, Juvénal Habyarimana 21

fait adopter une nouvelle Constitution par référendum. Elle instaure, comme parti unique, son Mouvement révolutionnaire national pour le développement, le MRND. Tout Rwandais - du moins ceux qui sont encore reconnu dans leur qualité de citoyen - est alors considéré comme un militant du MRND, par , droit et devoir de naissance. Le général Habyarimana cumule les fonctions de Chef d'Etat et de Gouvernement. Il est réélu en 1983 et 1988 avec des scores de parti unique (99,9% des voix en 1988). Le 1erjanvier 1984, il instaure un organe législatif, baptisé Conseil national de développement, CND. Le régime Habyarimana repousse le rapatriement des exilés tutsi en invoquant l'exiguïté du territoire rwandais. Il envisage même un temps de négocier leur installation définitive, en Tanzanie ou même au Gabon. Plus tard, il s'agira d'attendre les fonds et les infrastructures, promis par les bailleurs de fonds, avant d'entreprendre leur réinstallation au pays. Mais le plus simple, c'est encore de les traiter en étrangers. Cela, le Haut commissariat aux réfugiés de l'ONU, le HCR ne peut pas l'accepter, en vertu des lois internationales qui demandent aux Etats d'éviter de «fabriquef» des apatrides. Le président Habyarimana se hâte donc lentement. Le 5 février 1988, il salue, à Semuto, en Ouganda la création d'un Comité ministériel conjoint rwando-ougandais sur la question des réfugiés rwandais en Ouganda. Mais justement, en cette fin des années quatre-vingt, les anciens combattants tutsi de l'Armée de libération nationale ougandaise, la NRA de l'actuel président ougandais, Yoweri Museveni, s'organisent en ce qui va devenir le Front patriotique rwandais, le FPR et son armée, l'Armée patriotique rwandaise, l' APR. Ils ont été menacés comme des étrangers envahissants par le régime du président ougandais Milton Obote. Ils se sont donc enrôlés dans la guérilla de Yoweri Museveni, qui se retournait lui aussi contre Obote, après avoir joué dans la même cour tanzanienne pour défaire le régime Idi Amin Dada. Mais, Museveni au pouvoir en 1986, l'opinion ougandaise n'en traite que davantage ses frères d'armes banyarwanda en intrus. La généalogie de Museveni alimentent aussi les causeries venimeuses des Grands Lacs. La branche hima des Anchole d'Ouganda à laquelle il appartient est donnée comme de tradition pastorale et apparentée aux Rwandais. Pour sa part, affinités ethniques ou pas, Yoweri Museveni n'a tous comptes faits aucune raison de partager voire de sacrifier son pouvoir à ses alliés désormais encombrants mais toujours casqués. Et, quand en juillet 1990, le Comité conjoint rwando-ougandais propose un «plan d'opérations en vue du règlement définitif de la question des réfùgiés rwandais vivant en Ouganda», les troupes du FPR sortent de la NRA, armées, aguerries et déterminées à ne plus s'en laisser compter. Le FPR lance l'assaut au nord-est

du Rwanda, dans le parc national de l'Akagera, le 1er octobre 1990. Au
Rwanda, le régime Habyarimana a flairé le danger. Mais il ne semble pas vraiment réaliser que cette fois, l'action des «revanchards monarchistes tutsi» n'est pas improvisée comme en 1963 ou 1966. Les troupes du FPR s'entraînent en vraie grandeur depuis plus d'une décennie. Ce n'est pas le cas 22

de l'armée gouvernementale rwandaise. La répression lui a tenu lieu d'exercice militaire. Ses démonstrations de force à usage interne n'ont d'effets que sur les civils désarmés. Face au FPR, le terrain militaire s'avère incertain. Pour élargir le cercle de ses alliances, le pouvoir repasse à l' aiguisoir l'arme
, inusabledu repoussoirtutsi.

QUOTAS ETHNIQUES ET DOCTRINE D'EXCLUSION Le livre des comptes ethniques ouvert sous Grégoire Kayibanda régit la ségrégation communautaire. Depuis 1974, des quotas réglementent l'accès à l'éducation et à l'emploi public. Le pouvoir n'affiche pas en revanche la discrimination «positive» dont jouissent certains Hutu, au détriment des autres, condamnés comme les «petits tutsi» à la misère générale. Vis à vis de l'extérieur, les registres démographiques tiennent lieu de preuves d'une légitimité convenue de la majorité sur les minorités. Les quotas sont même souvent salués comme une manifestation de bonne volonté à l'égard des Tutsi qu'ils contingentent. Que certains Rwandais le soient plus que d'autres ne jette nulle ombre sur les amitiés françaises au Rwanda, ce qui en apprend autant sur la République des citoyens français elle-même que sur sa relation à l'Afrique. Il n'y a en réalité rien d'hermétiquement africain dans les conceptions du pouvoir qui, en 1994, ont donné aux cartes d'identité rwandaises à mention «ethnique» le poids de passeports pour la vie ou vers la mort. Ce n'est pas non plus par étourderie ou faute de mots appropriés dans leur langue nationale, que les Rwandais «instruits» ont adopté des critères et des vocables occidentaux pour décrire ce qu'ils considèrent en effet comme leur propre fracture socio-politique. Ce faisant, ils remisent à dessein d'autres lignes de faille, celles par exemple qui séparent non seulement Hutu du Nord et du Sud, mais aussi les Hutu du Nord au pouvoir, ceux de la région de Gisenyi comme Juvénal Habyarimana, contre ceux de Ruhengeri, à une volée de kilomètres seulement, qui leur disputent soldes, salaires et autres bourses d'étude. Avec son voisin burundais, le Rwanda est l'un des rares pays africain dont les habitants parlent une seule et même langue bantou, le kinyarwanda. Ils ne connaissent pas de répartition territoriale particulière et participent d'une même culture, complexe à décrire il est vrai selon les concepts habituellement en usage en Occident. Il faudra donc emprunter à l'apartheid sud-africain l'idée de Hutuland et de Tutsiland, pour enrichir de bantoustans imaginaires le vocable ethnie. Bien que systématiquement employé par les protagonistes et leurs observateurs, ce concept ethnique est impropre à désigner Hutu, Tutsi et Twa, sauf, peut-être à remonter à Mathusalem sans tenir compte de la fusion culturelle ou politique et des mariages intercommunautaires. Ces «gens» du Rwanda n'ont pas de tradition connue de guerres intestines fondées sur ce que l'on pourrait ranger dans le tiroir «ethnique». Un sentiment d'identification communautaire n'en existe pas 23

moins au Rwanda où historiens et politiques de tous bords ont largement puisé dans 1'héritage colonial pour cristalliser, comme autant de «races» antagonistes et de «nationalités» potentielles, des différences de statut - pas forcément hiérarchiques ni immuables d'ailleurs - entre Batwa, Bahutu et ,Batutsi. Les uns et les autres ont d'autant moins eu à se forcer qu'ils avaient au préalable intégré le caractère flatteur ou au contraire désobligeant de positions assignées par la tutelle coloniale comme de véritables conditions héréditaires. Les ressorts contemporains de leur rivalité reposent sur des arguments sophistiqués qui se résument en kinyarwanda - la langue nationale, la seule intelligible à 95% des Rwandais à des propositions engageant par exemple à «jeter les Tutsi dans les rivières pour qu'ils rentrent chez eux», quelque part du côté de l'Ethiopie. L'univers du travail de la terre est aussi souvent appelé à la rescousse. II s'agit alors d'accomplir un «travail» en éradiquant les «cafards» ou les «serpents», c'est-à-dire les Tutsi qui rendent bien volontiers la politesse aux «manants» hutu qui tiennent le haut du pavé en ces années Habyarimana. Du Rwanda catholique, consacré au «Christ Roi» en 1950, une imagerie populiste retiendra les attributs du diable, cornes, queues et même, plus subtil, une septième paire de côtes qui distingueraient le Tutsi de son compatriote hutu. II n'est pas utile d'y croire pour se prêter aux nouveaux mythes. Le Rwanda a appris de longue date à s'incliner devant les ordres venus d'en haut. Les cartes d'identité ethnique ou, à défaut, la «commune renommée», un signe extérieur de richesse, les traits d'un visage ou une taille plus élancée feront le reste. Ces critères nébuleux, compliqués par des différences de génotypes citadins et ruraux, ont aussi coûté la vie à de nombreux Hutu. Mais dans ses grands objectifs, le discours ethnique a été d'une efficacité démagogique redoutable pour les populations en mal d'espace et de ressources. A l'extérieur, il permis de justifier une domination politique en forme de dosage prétendument «rationnel», en parfaite conformité avec les grilles de lecture occidentale le plus souvent appliquées à l'Afrique. Pourtant, l'Afrique bouge. Enjuin 1990, le président fumçais François Mitterrand saisit l'occasion du sommet franco-africain de la Baule pour adapter son discours à la contestation politique qui se profile sur le continent. Depuis le début de l'année, l'ancienne Afrique occidentale française, le pré carré fumçais, est le théâtre de manifestations de masse en faveur d'une démocratisation. Paris met deuxième fer au feu, se proposant de lier son aide économique à la bonne volonté démocratique de ses partenaires africains. Le cas échéant, cette mesure préventive lui permettrait d'afficher sa bonne volonté, voire son action, en faveur d'alternances politiques qui ne seraient pas de son crû. Rien de tel ne s'étant concrétisé à la :fin de la décennie quatre-vingt-dix, Paris continue à se prémunir de tout bouleversement majeur en distribuant conseils voire soutiens diplomatiques et militaires aux dictatures les plus faisandées, celle du maréchal Mobutu du Zaïre agonisant ou celle du général Denis Sassou Nguesso, reprenant de force le Congo Brazzaville à un ancien partenaire par exemple. Certes, le pauvre Rwanda ne pèse rien comparé à ces

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terres de pétrole ou de diamants. Risques économiques et pertes humaines ne s'évaluent pas à la même aune et n'impliquent pas les mêmes acteurs Les multinationales ont l'habitude de gérer les premiers. Les géomètres politiques ne donnent pas l'impression de se soucier beaucoup des secondes. En Afrique, la plupart des chefs d'Etat sont assis sur des partis unique, sous la protection " d'armées «nationales» aux allures de gardes prétoriennes. La force d'inertie est leur meilleur atout. La démocratisation c'est le chaos ethnique, plaident-ils en chœur non sans le soutien de certains hérauts de la démocratie ftançaise, le président Jacques Chirac par exemple qui, à l'instar de ses prédécesseurs, n'a jamais dédaigné le qualificatif d'Africain. A la Baule, le président Habyarimana se distingue en faisant bonne figure. Sitôt rentré au Rwanda, le 5 juillet 1990, il évoque même la nécessité de réformes politiques et administratives concernant, en particulier, la séparation des pouvoirs entre parti unique et Etat. Les mécontents rwandais se portent alors sur la brèche et commencent à élaborer les programmes et statuts de nouvelles formations politiques. Parallèlement, la crise économique qui ftappe le Rwanda engendre des remous sociaux. Le pays n'a guère de ressources à faire valoir. Toutefois, sa ftancophonie, héritée de la colonisation belge, lui vaut déjà une assistance de la France. Il occupe aussi une position géographique intéressante à la charnière des Afrique ftancophone et anglophone, entre l'immense Zaïre et le non moins prometteur univers austral. Mais l'aide extérieure sera dorénavant surtout militaire. POLITIQUE DU SABRE ET ONCTION HUMANITAIRE Selon le rapport de la mission d'information parlementaire ftançaise de 1998, avant le déclenchement de la guerre, les fournitures militaires - à titre gratuit ou onéreux - oscillaient autour de un million de ftancs par an, en moyenne, jusqu'à 1991. Toujours très officiellement, elles sont multipliés par cinq en 1992 et représentent en valeur environ onze millions de ftancs en 1993. Pour 1994, le budget officiel s'arrête à 660 000 ftancs ftançais, facturés pour des pièces de rechange d'hélicoptère Alouette 2. Parallèlement, en 1990, les «coopérants militaires» sont une cinquantaine. Ils verront leurs effectifs tripler au plus fort de la guerre. Enfin, toujours aussi officiellement, deux paires de compagnies de 150 hommes chacune environ seront dépêchées au Rwanda lorsque l'exigera le rétablissement de l'équilibre des forces en faveur du régime Habyarimana. Les deux premières compagnies de soldats ftançais débarquent à Kigali, le 4 octobre 1990, quelques jours après le déclenchement de la guerre, dans le cadre de l'opération Noroît. Sur place, les autorités rwandaises ont organisé une mise en scène pour faire croire que «les rebelles» sont entrés dans la capitale. Plus réactifs au Rwanda que l'opinion ftançaise, divers groupes de pression belges montent au créneau et incitent l'ancienne puissance coloniale à retirer du Rwanda les troupes qu'elle vient elle aussi 25

d'accorder au Habyarirnana. Venus pour «évacuer les ressortissants français» les militaires français vont finalement rester <<pourassurer la sécurité des ressortissants français et étrangers». Par la suite, le dispositif Noroît sera renforcé à chaque fois que le FPR marque des points importants
, sur le terrain militaire ou même politique. Officiers et soldats français sont

affectés au Rwanda <<pourmploi» et circulent sur le théâtre des opérations, e au service du régime Habyarimana. En 1994, le quotidien français Le Monde rapportera qu'un avenant à l'accord de 1975 aurait été signé dans ce sens le 26 août 1992, par l'ambassadeur de France à Kigali, Georges Martres et par le ministre des Affaires étrangères rwandais, Boniface Ngulinzira. Le texte de cet avenant apparaît en effet en 1998, avec la mention «déclassifié», dans l'annexe documentaire du rapport de la mission d'information de l'Assemblée nationale. Il succède à une note de l'ambassadeur français qui indique que «les autorités rwandaises viennent de s'apercevoir que l'accord particulier d'assistance militaire franco-rwandaise, ne concernait, si l'on s'en tient à la lettre de cet accord, que la gendarmerie ...». La mention «les forces armées rwandaises» va donc remplacer le restrictif «gendarmerie». Entre temps, en 1983, Paris avait accepté que ses soldats <<servent sous l'uniforme rwandais avec le grade dont ils sont titulaires ou, le cas échéant, son équivalent au sein des Forces armées rwandaises». Pour éviter la confusion, ils doivent porter «un badge spécifique coopération militaire» à l'épaule gauche. Pour autant, le paragraphe excluant leur «emploi» dans la guerre n'a pas été retiré. Mais justement, de glissement sémantique les militaires français <<servent» en étiquetage volatile - sous le badge «coopération militaire» - le nouvel emballage devrait suffire à éloigner les curieux. A cet égard, c'est aux autorités rwandaises et non pas à la France que l'ambassadeur Georges Martres prête le souci de «mettre le texte de l'accord en harmonie avec la réalité» et de <<seconformer aussi complètement que possible aux dispositions d'Arusha en la matière». Des négociations interrwandaises ont en effet démarré à Arusha, en Tanzanie, en juillet 1992. En ce début des années quatre-vingt-dix, le Rwanda et sa guerre, «de petite amplitude», apparaissaient à première vue comme le laboratoire possible d'un prototype de la politique de la France en Aftique. De leur côté, l'Organisation de l'unité afticaine, l'OUA, et les Nations unies tablaient aussi sur une résolution rapide du conflit pour redorer leurs blasons respectifs. Chacune de ces bonnes fées a d'abord retenu comme des gages de succès facile les handicaps structurels de ces quelques arpents de collines érodées, enclavées, surpeuplées et en grande déshérence économique. Nul n'a pris la peine d'explorer plus avant le moteur politique du frêle esquif rwandais. Ses rouages idéologiques se sont emballés. Leur révision appartient d'abord aux Rwandais bien sûr. Mais les ressorts particuliers du drame rwandais méritent d'être décortiqués comme une page d'histoire politique écrite dans la difficulté universelle à conjuguer les idées de Nation, de République ou de démocratie

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avec des conceptions plus ou moins troubles de la nature et des fondements du pouvoir ou de la place des minorité. Au Rwanda où la France apporte donc une «assistance militaire et technique» bilatérale au régime Habyarimana, les belligérants retiennent
I

parallèlement le cadre multilatéral de l'OUA où ils créditent le président
Mobutu du Zaïre du rôle de médiateur. Le 29 mars 1991, ils signent même un cessez-le-feu, à N'Sele, au Zaïre. Un Groupe africain d'observateurs militaires neutres, le GOMN, est chargé de surveiller son application. Certes, pour le moment, ce qu'ils observent, c'est plutôt la poursuite des combats. TIs témoignent quand même d'une ambition africaine à gérer un conflit aux dimensions régionales. Paris ne paraît pas en faire grand cas, sauf à se défendre d'être en concurrence voir en infraction avec les décisions de l'OUA. Lorsqu'elle en aura directement besoin, plus tard, fin juin 1994, l'opération française Turquoise restaurera néamnoins sans ambages le maréchal Mobutu,
comme une <<personnalité incontournable»

Former, conseiller et encadrer un belligérant, c'est bien évidemment participer à la guerre. Dans sa durée, son importance et ses péripéties, l'action de la France au Rwanda suggère qu'avec le régime Habyarimana, c'est la solution militaire qui est retenue. En même temps, Paris assure œuvrer au profit de la démocratisation du régime qu'elle appuie et se prévaut de sa casquette d'observateur aux pourparlers de paix ouverts à Arusha, en juillet 1992. Tous bords confondus, FPR compris, la classe politique rwandaise cherche encore en cette période là à entrer dans les bonnes grâces françaises. L'opposition interne non armée courtise l'ambassadeur de France, traité en «gouverneur». Elle compte sur sa protection militaire en cas de répression. Des rafles, opérées au début d'octobre 1990 sous le prétexte d'une infiltration de Kigali par le FPR, alimentent quelques nouvelles vocations politiques. Pour le reste, la guerre paraît plutôt lointaine et les enjeux du FPR étrangers aux opposants de l'intérieur. Ce qui importe davantage, c'est la récession économique qui fait le lit de la contestation politique. Mais les partis de l'opposition interne s'aperçoivent assez vite que le poids des armes fait la différence à leur détriment. Dans le rapport de force dominés par la joute militaire, ils ne leur est pas facile de jouer leurs propres partitions politiques. GUERRE «FRATRICIDE» ET GENOCIDE

Le multipartisme rétabli le 10 juin 1991, le Mouvement démocratique républicain a relevé l'étendard historique du MDR Parmehutu, abandonnant au passage le volet Parmehutu, inutilement connoté selon certains de ses nouveaux promoteurs. C'est le cas de Faustin Twagiramungu, gendre du défunt président Kayibanda et l'un des coprésidents du MDR. Le Sud en tant que tel s'est trouvé un nouveau champion avec le Parti social démocrate, le PSD. Au Parti libéral, le PL, un président hutu et un vice-président tutsi, attirent de nombreux hommes d'affaires. Au total, une dizaine de partis se 27

,

réclament de l'opposition ou de la mouvance présidentielle. Ils estiment que l'ouverture promise par le régime doit se traduire par la répartition, entre partis politiques, des portefeuilles ministériels du gouvernement qui sera chargé d'assurer la transition, jusqu'aux élections prévues douze mois après sa formation. Ils finissent par emporter la bataille sans fondre leurs identités
respectives dans la cause commune voulue par Juvénal Habyarimana. Mais le

nouveau corps sera qualifié de «gouvernement de coalition», contre le FPR selon les vœux du président rwandais, pour la paix selon les plus récalcitrants. Le 16 avril 1992, c'est un Premier ministre MDR, Dismas Nsengiyaremye, qui prononce le discours programme du nouveau gouvernement. Il pose la guerre comme «fratricide>>et onc civile. Il se fixe d comme priorité la négociation de la paix sur des bases politiques. Cela ne paraît pas modifier l'option militaire de la France qui continue aussi à mettre l'Ouganda à l'index, comme initiateur d'un conflit dont les troupes du FPR seraient les (<supplétifs». Selon Paris, il s'agit donc toujours d'une agression extérieure. Inédite au Rwanda, la compétition politique est rude. La majorité de la population survit péniblement, à l'écart du champ de manœuvre politique et de ses filons économiques. L'emploi rémunéré sous la forme d'un salaire est rare au Rwanda. La surpopulation épuise les terres. Conflits de clôture et successions familiales sont parfois sanglants. Pour faire diversion à ses propres responsabilités et pour écarter les importuns, le parti unique a déjà identifié «le Tutsi» comme le bouc émissaire idéal de tous les maux passés, présents et futurs du pays. Désormais, le régime en veut pour preuve la guerre conduite par le FPR. La «population» est appelée à «dénicher» les infiltrés. Les opposants hutu ne peuvent qu'être des complices. L'idéologie de la «solution finale» progresse. Entre 1990 et 1993, des massacres en forme de représailles visent les Tutsi et «apparentés». Le président Habyarimana les explique comme le résultat d'une «colère populaire» incontrôlable. Il attribue au FPR la responsabilité des violences exercées par les partisans du pouvoir contre ses administrés «minoritaires». La présence militaire française au Rwanda n'empêche aucun de ces massacres à répétition. Il faudrait une «décision politique» pour intervenir explique l'ambassadeur plénipotentiaire de France au Rwanda, Georges Martres, pendant les tueries de Tutsi dans le Bugesera, en 1992. Le dispositif militaire français sera en revanche à nouveau renforcé, en février 1993 lorsque le FPR relance l'offensive. En 1994, le bain de sang rwandais finalement reconnu comme génocide poussera les autorités française sur la défensive. Elles n'en cesseront pas pour autant d'afficher d'inébranlables certitudes sur la capacité de la France à apprécier, voire à orienter la crise rwandaise. Cette obstination contribue à révéler une implication hors de proportion avec les intérêts virtuels de l'Etat français dans ce pays sans ressources connues et bien exigu pour prétendre au statut de tête de pont d'une quelconque stratégie régionale, militaire par exemple. En règle générale, l'entêtement érigé en méthode finit souvent par rencontrer la preuve 28

à posteriori capable de le relever de tout ou partie du discrédit. Au Rwanda, il s'est agi d'une preuve par l'absurde qui a mis le feu à toute l'Afrique centrale. En avril 1994, les chaînes de télévision françaises abordent le génocide, ,qui conunence, sous l'angle de «l'évacuation des ressortissants français». L'opération AmaryUis, rondement menée par les soldats français, laisse entrevoir de fugitives images de la plus atroce des cruautés, ceHe qui marque le pouvoir absolu d'un honune sur un autre, déshumanisé en même temps qu'il est démembré. On saura un peu plus tard, avec l'ex secrétaire d'Etat français aux Affaires humanitaires, Bernard Kouchner, qu'au Rwanda, «on marche sur des crânes d'enfants». Mais, pour l'essentiel, le génocide se passe à huis clos. Les caméras feront le plein d'images en juillet 1994, à Goma où des Rwandais meurent par milliers, d'épuisement et de choléra. Le grand public aurait pu ne pas en demander davantage sur la peste idéologique, qui fait alors un cimetière du pays des «gorilles dans la brume» et un mouroir d'une pente de volcan zaïrois. Les Français n'ont par ailleurs aucune raison de douter du bien-fondé de l'action de leurs soldats. Des bivouacs médiatiques, organisés en direct des fourgons de l'opération Turquoise, sont là pour convaincre les incertains. Mais les images se télescopent. Les «bons» et les «méchants» aussi. Des survivants du génocide, hagards, remercient la France. Leurs bourreaux agitent des drapeaux bleu blanc rouge et songent à «finir le travail». Les «machettes» entrent dans le vocabulaire français de tous les jours, avec leur lot de Hutu, Tutsi et autres Twa. Les uns seraient fiers et dominateurs, les autres sûrement le contraire. Des derniers, on ne parle guère. C'est trop d'embarras. En juin 1994, l'opération Turquoise est décidée au moment où le FPR s'apprête à consonuner sa victoire contre le régime Habyarimana. La France se charge de sauver les Tutsi et de protéger la «population» contre les rebeHes, non moins Tutsi. Attention, avertit-on dans les milieux militaires français: «un Tutsi peut en cacher un autre, une victime peut s'avérer un rebeHe». A Goma - c'est-à-dire au Zaïre (mais qui l'a compris? )- un exode massif conduit à l'agonie d'autres Rwandais, des Hutu en majorité ceux là. Des conunanditaires du génocide s'envolent en hélicoptère pour la zone Turquoise. Leurs militaires et miliciens prennent date pour la revanche. Le cauchemar de Goma n'en finit pas de brouiller les responsabilités. Il s'agit maintenant de savoir que faire des cadavres, compte tenu de la nature rocheuse du site. A cette question lancinante, la seule qui visiblement mérite de lui être posé pour le journal télévisé de 20 heures, un chercheur français improvise. Il est spécialisé dans les questions politique de la région des Grands Lacs, mais ce n'est pas au menu: des soldats français creusent des fosses conununes dans la pierre volcanique. D'autres reportages les montrent à l' entraînetnent, quelque part dans la forêt équatoriale du Gabon, le visage noirci de peintures de guerre, rampant et bondissant, le couteau entre les dents. La France à déplacé une armada considérable. Des commandos sont 29

envoyés en mission spéciale au Rwanda. Des questions sont posées. Les réponses renvoient les contradicteurs à la solidarité nationale avec les soldats français. Les interrogations sur l'action militaire décidée dans les cabinets politiques français sont éludées. Les critiques émaneraient donc de , compatriotes indifférents aux tâches éprouvantes des soldats de la République. Face à cette guerre des ténèbres africaine, les Français doivent aussi afficher un esprit «patriotique». NON ASSISTANCE A PEUPLE EN DANGER

L'extermination de centaines de milliers de Rwandais a été ordonnée au titre de leur complicité présumée avec le Front patriotique rwandais, le FPR. Ce dernier aurait dû pourtant rester l'arme au pied, pour complaire à l'ONU. Le Conseil de sécurité répond au génocide par le rappel des casques bleus, le 2 I avril 1994. Auparavant, le général Roméo Dallaire, commandant des forces onusiennes, a demandé mandat pour agir. Il a essuyé un refus international. «C'était possible de tenter quelque chose», regrettera-t-il en 1998, devant le Tribunal pénal international sur le Rwanda. Le secrétariat général de l'ONU a fini par reconnaître son retrait du Rwanda comme un
crime de
<<non-assistance

à peuple en danger» que l'institution

internationale

explique comme un défaut de volonté politique de la part de ses membres les plus influents. Personne ne se dénoncera bien sûr et la maison de verre se tient pour blanchie. A Paris, un ancien chef de l'état-major du président Mitterrand, le général Christian Quesnot suggère que le général canadien, Roméo Dallaire, a failli, comme soldat, en n'agissant pas contre les ordres. Pendant le génocide, à l'instar de l'ONU dont elle est l'un des cinq membres permanents, aux côtés des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de la Russie et de la Chine, la France a multiplié les appels au cessez-le-feu. Paris n'a pas hésité à reconnaître le gouvernement intérimaire autoproclamé après la mort de Juvénal Habyarimana A l'instar de ce dernier vis-à-vis des massacres de 1991 et 1992, le gouvernement intérimaire se déclare incapable d'arrêter le génocide, perpétré par ses troupes, ses miliciens et ses partisans, tant que le FPR ne dépose pas les armes. Sur le terrain militaire, le FPR marque des points qui ne l'incitent pas à laisser soufller ses adversaires, moins acharnés au combat que dans l'extermination et le pillage En juillet 1994, la retraite des soldats de l'ancien régime s'accompagne d'un exode civil massif au Zaïre. L'armée défaite se reconstitue dans l'indifférence internationale, à une portée de mortier du Rwanda. On connaît la suite: une autre guerre, celle du Kivu qui a fait resurgir du Zaïre un Congo convulsif, d'innombrables morts, des civils plus que des militaires. L'histoire dira s'il s'est agi d'une forme de "peine capitale collective" appliquée par le FPR aux réfugiés hutu, sans discernement ni justice. Un génocide donc, s'il s'avère que l'anéantissement des Hutu au Zaïre a été commandité comme tel par le régime FPR du Rwanda. Mais un crime n'en justifie pas un autre. Il est vital de ruiner les fonds de commerce 30

morbides qui rivalisent dans l'art du lancer de cadavres. Pour que la vie triomphe enfin dans les Grands Lacs, il faut refuser d'admettre le meurtre «préventif» comme une forme de légitime défense. Quel que soit son particularisme régional, au Rwanda, c'est aussi la question universelle de ,l'altérité ou de l'idée que l'on s'en fait qui est posée. Les Français ne manquent pas d'expérience historique en la matière. Et le génocide rwandais et ses suites concernent d'autant plus directement la France que ses alliés rwandais n'ont pas cru lui déplaire, tant dans la préparation que dans l'accomplissement du crime imprescriptible de génocide. fi est urgent de lever I'hypothèque alors que le révisionnisme chemine avec la négation du génocide des Tutsi mais aussi avec l'idée d'un «match nul» pour «double génocide».

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INTRODUCTION AU PAYSAGE REGIONAL DU GENOCIDE:

Feux croisés «identitaires» dans les Grands Lacs
«fI faut tuer aussi les bébés», ont expliqué froidement les assassins de 1994, fouaillant jusqu'aux entrailles des futures mères, pour ne pas laisser échapper cette fois quelque nouveau chef de guerre tutsi. Les radios du génocide n'ont eu de cesse de répéter que Paul Kagame a survécu à la «Révolution sociale» de 1959, sur le dos de sa mère, fuyant en Ouganda occidental. Au Rwanda, en effet, la pensée dominante transmutait alors le combat pour l'indépendance de la tutelle coloniale en une lutte pour l'émancipation de la communauté hutu, proclamée majorité politique, parce que démographique, et visant à se libérer d'un joug analysé comme intrinsèquement tutsi. L'enjeu était d'importance. Il s'agissait de cueillir les fruits de l'affranchissement. Par convictions ou par calculs - alimentés dans tous les cas par l'administration coloniale - les revendications indépendantistes des anciens affidés tutsi du pouvoir belge ont été accueillies par la classe politique hutu en gestation comme une menace d'accaparement du Rwanda indépendant. La bataille pour l'indépendance n'a donc pas contribué à l'union nationale. Au contraire, le Rwanda s'est déchiré dans une compétition qui a fait de nombreux morts en 1959. Depuis lors, il n'a cessé de subir, mais aussi d'infliger les effets boomerang de cortèges de réfugiés
rwandais lancés au quatre coins des Grands Lacs

en Tanzanie, au Zaïre en particulier - et bien au-delà, sur tous les continents. La famille de Paul Kagame s'est arrêtée en Ouganda. C'est là que le futur général «rebelle» a grandi et qu'il aurait d'ailleurs pu vieillir, comme les milliers de Banyarwanda, immigrés économiques des années trente, installés de ce côté de la frontière où certains avaient même prospéré. Leur présence ancienne en Ouganda avait, vainement, servi d'arguments aux Britanniques, pour étendre leur souveraineté de Kampala à Kigali. Cela, à l'occasion des négociations du Congrès de Berlin, qui, en 1885, a fixé les frontières et partagé le gâteau africain entre la Grande Bretagne, la Belgique, la France, le Portugal et l'Allemagne. Premier occupant du Rwanda, cette dernière a dû renoncer à ses parts, pour cause de défaite militaire en 1918. La Société des Nations ayant confié mandat de tutelle à la Belgique sur les anciens territoires allemands, Bruxelles administra le Rwanda et son voisin burundais sous un dominion conjoint baptisé Rwanda-Urundi. Pour satisfaire à ses besoins de main-d'œuvre agricole et minière dans le riche Congo du Roi Léopold, Bruxelles procéda à d'important mouvements de populations rwandaises(toutes ethnies confondues) en direction du Kivu et du Katanga congolais. Là, comme en d'autres territoires de la région, des querelles 32

- en

Ouganda, au Burundi,

internes au Rwanda ou l'esprit de conquête de quelque roitelet avaient par ailleurs conduits au fil du temps divers flux migratoires. En 1963, la Charte de l'Organisation de l'unité africaine, l'OUA a érigé l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation en principe absolu. Certaines populations
, se sont alors trouvées figées dans les limites administrativesd'Etats qui ont

préféré occulter la question des nationalités, souvent derrière un nationalisme de parade, principalement soucieux de conserver entier les morceaux de territoire débités par la colonisation. Berceaux naturels de populations ethniquement homogènes (une langue, une culture, un territoire), le Rwanda, comme le Burundi sont sortis de la parenthèse coloniale à peu près comme ils y étaient entrés, en termes de «frontières» territoriales contenant une population autochtone. Cette configuration, très rare en Afrique, a sans doute contribué à faire de ces deux pays des pôles d'attraction particulièrement forts, dans une région où les identités «nationales» issues de la décolonisation ne sont pas toujours vécues comme telles. Et cela, non seulement par sentiment d'appartenance à d'autres entités - éventuellement ethniques -, mais aussi par défaut, lorsque la réalité lointaine de l'Etat central, censé incarner la Nation, échappe aux populations, maintenues en périphérie dans une relation qui ressort plus souvent de la dépendance fiscale ou du devoir d'ost, par exemple, que d'une solidarité sociale en forme de droits fondamentaux et d'infrastructures indispensables. Dans l'Afrique rurale des cadastres coutumiers, la question des nationalités ne pouvait pas manquer de se poser au moindre conflit de clôture local. Dans les Grands Lacs, l'intérêt des protagonistes les plus puissants a souvent commandé l'amalgame entre immigrés antérieurs aux indépendances des années soixante, c'est-à-dire de droit, nationaux, et réfugiés ou autres populations flottantes. Cette attitude a été extrêmement bien partagée, dans tous les camps et à toutes les fins : expulsion de populations indésirables ou au contraire recrutement de militants et de combattants. Cela a été le cas du Congo Zaïre du maréchal Mobutu qui, par deux fois, a réduit dans le sang des rébellions qui avaient recruté quelques combattants tutsi du Rwanda, dans les années soixante, celle de Pierre Mulele, puis celle des Lumumbistes du Kivu où s'illustrèrent Che Guevara et Laurent-Désiré Kabila Les péripéties de cette dernière révolte placeront au passage Tutsi exilés du Rwanda et Congolais rwandophones (les fameux Banyamulenge de 1996)dans les camps adverses. Des rwandophones du Kivu prendront du galon dans l'armée congolaise et le président Mobutu achèvera de brouiller les pistes en choisissant un conseiller Rwandais fraîchement poussé à l'exil. De litiges fonciers en jalousies politiques, le Zaire du nationalisme mobutiste triomphant concocte, en 1981, une loi qui restreint les droits électoraux des rwandophones locaux. En 1991, la Conférence nationale «souveraine» chargée de conduire le Zaïre sur les voies de la démocratisation écarte les rwandophones du débat, en vertu d'un principe de la «nationalité douteuse». Les enjeux sont électoralistes et économiques. Ils concernent l'ensemble des rwandophones, tutsi et hutu 33

confondus. Ces derniers réagiront, parfois ensemble puis, de plus en plus, séparément et finalement de manière antagoniste, à la succession d'événements tragiques dans lesquels ils sont entraînés dès le début de la décennie quatre-vingt-dix. Les rwandophones devenus Congolais le 30 juin ,.1960 avec l'indépendance, puis Zaïrois en octobre 1971, lorsque le président Mobutu rebaptise le pays, voient leur citoyenneté contestée de plus en plus brutalement. Ils seront condamnés à l'expulsion à partir de 1994 lorsque le pouvoir mobutiste les assimile au flot de réfugiés hutu qui fuient au Zaïre, avec armes, vaches et bagages la victoire du FPR à Kigali. <<.Nous voulons ne pas chez nous des Palestiniens d'Afrique», expliquera le Premier ministre zaïrois, Léon Kengo Wa Dondo, lui-même de mère rwandophone. Entre temps, le maréchal Mobutu a soufflé le chaud et le froid, jouant finalement de la carte rwandophone sur le même mode que son indéfectible ami Juvénal Habyarimana. Ce dernier avait d'ailleurs reçu une ferme et de vastes terres au Zaïre et a reposé un temps dans le village natal de Mobutu, Gbadolite, après son assassinat en avril 1994. Mobutu a même emporté ses restes lors de sa fuite, en 1996. Les deux hommes partageaient les mêmes amitiés occidentales et nourrissaient la plus grande suspicion à l'encontre de l'Ouganda de Yoweri Museveni qui menaçait alors d'émerger comme une nouvelle puissance sousrégionale plus attractive que le chaotique Zaïre. Autant de raisons de faire valoir auprès de leurs derniers alliés la menace du «grand complot» éleveurs, l'axe Tutsi Rima, Kagame Museveni. De son côté, le Burundi est depuis 1959 le principal réservoir de la très pathogène idée d'un «péril hutu». Alimentée par les récits d'horreur des exilés rwandais, elle tracera un sillon sanglant dans les allées du pouvoir burundais, finalement établi lui-même comme tutsi, politiquement et militairement surtout, ce qui a conforté en corollaire la théorie d'un «plan de domination tutsi». Dans l'Ouganda des années soixante où la famille de Paul Kagame vient d'arriver, non pas en pionniers pressés de faire fortune, mais comme des réfugiés politiques aux mains vides, le règne du président Milton Obote est lourd de mauvais présages pour les Banyarwanda, quels que soient les motifs et l'ancienneté de leur installation. La mosaïque ougandaise aussi accouche difficilement des idées d'Etat, de nation ou de République. En 1971, la perle africaine de la Couronne britannique tombe de Charybde en Scylla et noie ses derniers feux économiques dans l'avènement d'Idi Amin Dada. L'Ouganda plonge dans une interminable guerre civile. Les groupes politico-militaires à fondement régionaux ou ethniques fleurissent. Parmi ceux-ci, le Front for national salvation (Front pour le salut national), le Fronasa lancé en 1973 par un Munyankole de l'Ouest ougandais, Yoweri Museveni qui va rejoindre la cause du président tanzanien, Julius Nyerere décidé à déloger ldi Amin Dada pour restaurer son ami Milton Obote. Cette guerre de 1978-1979 est pour Museveni l'occasion de mettre une première fois en pratique les enseignements tirés de ses classes auprès du Front de libération du Mozambique, le Frelimo marxiste du nationaliste Samora Machel, émancipé 34

depuis 1975 de la tutelle coloniale portugaise. Mais en Ouganda, le pouvoir n'est pas au bout du fusil du Fronasa, ni même dans les urnes d'ailleurs. Le Fronasa sera dissout. L'épisode de la guerre a permis de cimenter l'amitié entre Yoweri Museveni et deux fils de réfugiés politiques rwandais, Fred
, Rwigyemaet Paul Kagame. Les trois hommes ont fait ensemble le coup de

feu contre Idi Amin Dada dans l'Ouest ougandais. Milton Obote ne leur en saura pas gré. Au contraire, il s'inquiète de voir Yoweri Museveni se poser en concurrent potentiel. En cherchant bien dans la généalogie de Museveni, Obote lui retrouve une grand-mère tutsi et le traite d'étranger. L'argument prend plus de poids encore lorsqu'il accable de la même manière l'ensemble des Tutsi installés en Ouganda. Fred Rwigyema et Paul Kagame, savent désormais à quoi s'en tenir sur leur avenir: ils ne sont pas reconnus comme citoyens ougandais. Pire encore, après de multiples vexations, c'est une véritable une chasse aux Banyarwanda d'Ouganda qui expédie, en octobre 1982, près de 40 000 personnes à la frontière rwandaise. Celle-ci refuse de s'ouvrir. Chassés par leur hôte ougandais et refusés par leurs compatriotes rwandais, une dizaine de milliers de Tutsi restent coincés entre Ouganda et Rwanda. Au Rwanda, le général Habyarimana a pris le pouvoir par les armes en 1973 en invoquant, en particulier, le désordre engendré par la discrimination établie par son prédécesseur, Grégoire Kayibanda, à l'encontre de la communauté tutsi. Un prétexte en forme de diversion, on l'a vu, puisque, l'indépendance acquise au profit de politiciens Hutu, les enjeux principaux les opposent entre eux, sur la base de rivalités de clans et de régions. De fait, en 1973 et pendant la décennie suivante, si Kigali relève l'existence d'une «question» tutsi, c'est pour mieux s'en servir. Les effets de cette instrumentation n'ont de réalité, souvent désastreuse, que pour les seuls Tutsi. Jusqu'à cette période, ils n'ont pas en revanche donné corps à quelque entité tutsi capable de peser sur le rapport des forces intérieures. Les tentatives improvisées dans les années soixante par une poignée de Tutsi ont surtout marqué les mémoires par la répression intérieure qui s'est ensuivie. Dans les administrations civiles et militaires, le jeu des quota d'accès verrouille une véritable politique de «containment». La cour du pouvoir est fermée aux Tutsi. Ceux d'entre eux qui disposent de quelque capital ou savoir-faire, peuvent quand même jouer sur le terrain économique, dans la sphère privée. Les limites du genre restent toutefois fixées par les lois du clientélisme pyramidal. La diaspora tutsi sert de repoussoir tous azimuts et son entrée en guerre en 1990 ne va pas effrayer les seuls Hutu. Depuis sa prise de pouvoir, le régime Habyarimana tient une comptabilité serrée de ses arpents de souveraineté, trop maigres selon lui pour offrir l'hospitalité aux citoyens indésirables depuis la :fin des années cinquante. Le statut de réfugié répond à un enregistrement administratif auprès du Haut conunissariat aux réfugiés des Nations unies, le HCR Trente ans plus tard, certains exilés rwandais se sont fondus parmi leurs hôtes, 35

modifiant parfois leur nom pour adopter un autre profil <<national»ou vivant tout simplement sans papiers. Ceux qui n'ont pas rempli les formalités d'immigration des pays d'accueil, sont apatrides. De leur côté, les hôtes des camps de réfugiés de l'ONU attendent au purgatoire. Les documents provisoires délivrés par le HCR leur interdisent de poser le pied sur leur sol 'd'origine, faute de quoi, ils perdent leur précaire «statut» de réfugié. La plupart des pays où ils cherchent asile accordent leur nationalité au compte gouttes. D'autres, comme le Kenya, refusent même la circulation sur leur territoire aux porteurs de documents de voyage estampillés «réfugiés». Dans tous les cas, les astreintes administratives sont lourdes, restrictives et souvent humiliantes. Et puis, fin 1982, aux confms nord du Rwanda, famine et dysenterie ont anéanti aux yeux de tous des milliers de Tutsi ougandais, échoués dans le no man's land frontalier. Dès lors, la question de la «nationalité» se pose en même temps aux réfugiés politiques et aux immigrés économique de longue date, en Ouganda, mais aussi au Zaïre dès la même époque. Au Burundi où l'intelligentsia hutu a été éliminée en 1972 sous Michel Micombero, le général Jean-Baptiste Bagaza poursuit le chassé-croisé des officiers tutsi à la tête du pouvoir. Pendant sa «guerre de libération» des années quatre-vingt, Museveni a bénéficié de son appui. Mais, peu après son avènement à Kampala, Bagaza est déposé, en 1987, par un voisin de village, le major Pierre Buyoya, originaire comme ses deux prédécesseurs de Bururi, au Sud du pays. Plus tard, juin 1993, verra sortir des urnes le premier président hutu du Burundi, Melchior Ndadaye qui a tâté de l'exil au Rwanda pendant la décennie précédente. Il n'a pas apprécié les choix du pouvoir rwandais en faveur des radicaux hutu burundais de la diaspora. Après son élection, il se trouve plutôt embarrassé par la cour pressante d'Habyarimana et de Mobutu qui voient en lui un «frère». Melchior Ndadaye voudrait marquer sa différence d'élu. Il estime plus profitable de tirer parti de l'alternance démocratique pour damer définitivement le pion aux tenants de la lutte armée entretenus de longue date par Kigali. L'assassinat du président Ndadaye, perpétré par des militaires tutsi en octobre 1993, moins de six mois après le début de son mandat, va non seulement enterrer l'expérience démocratique mais redonner du grain à moudre aux partisans d'un combat à mort des deux côtés de la frontière. Côté ougandais, en revanche, l'élection de Melchior Ndadaye aurait été appréciée de Yoweri Museveni, selon l'entourage du défunt président. Yoweri Museveni n'a d'ailleurs pas mâché ses mots pour fustiger la classe politique burundaise après le deuxième coup d'Etat du major Buyoya qui, en juillet 1997, a parachevé l'élimination du pouvoir des compagnons de Ndadaye. A la veille de la guerre d'octobre 1990, les réfugiés tutsi du Rwanda sont les plus anciens exilés du continent. Leur nombre est un enjeu capital. A cet égard, trois ordres de grandeurs sont avancés. 200 000 réfugiés rwandais sont recensés et secourus par le HCR, mais le recensement de 1964 augmenté d'une projection démographique donne 600 000 personnes. Le FPR affirme 36

pour sa part qu'ils sont deux millions. La bataille des chiffres fait rage. Racines et identité sont devenue des questions de vie ou de mort. La seconde génération ne se résigne plus à l'impuissante patience de ses pères dont elle a reçu en héritage des fantômes de grandeur perdue. Dans les camps de réfugiés ,où dans les bidonvilles urbains, la misère élève sont lot de chair à canon. Dans les universités de la région, des parias rêvent de lendemains nationalistes qui chantent. Le Burundi et le Rwanda se regardent en chiens de faïence, usant l'un envers l'autre de leurs diasporas respectives. Au Burundi, les réfugiés rwandais ont trouvé la sécurité mais l'asile n'est pas vraiment doré. Leur statut d'étranger les écarte de la rude concurrence burundaise, entre Tutsi cette fois, pour accéder aux postes rémunérateurs. Avec le Zaïre, le Burundi sera une pépinière pour le FPR. Il sera aussi une plaque tournante, à l'instar de l'Ouganda. Les deux chefs de guerre successifs du Front patriotique rwandais, Fred Rwigyema et Paul Kagarne ont fait partie du noyau initial- une trentaine de combattants - de la «National resistance army» (l'Armée de résistance nationale), la NRA de Yoweri Museveni qui s'est organisé cette fois pour combattre le deuxième régime Milton Obote. Le 6 février 1981, la NRA a revendiqué sa première attaque, contre une caserne. Le 26 janvier 1986, 3000 Banyarwanda - sur 14000 soldats de la NRA - auraient participé à la prise de Kampala, selon le chercheur français Gérard Prunier. Après la victoire, le général major Fred Rwigyema devient le numéro deux du président Museveni, comme vice-ministre de la Défense et chef d'état-major. Le major Paul Kagarne, lui, est à la tête des services de renseignements militaires. e'en est trop pour le nouvel Ouganda où les moins bien servis remettent la grand-mère tutsi de Museveni au menu. Ils l'accusent d'avoir vendu le pays aux étrangers rwandais. Pour Yoweri Museveni, la pomme de discorde est indigeste. Il est urgent que ses frères d'armes s'éclipsent, et de préférence, définitivement et sans fracas ni rancune. Le sentiment est partagé du côté de Fred Rwigyema, Paul Kagarne et de leurs compagnons. S'il n'est donc pas question de droit au sol ougandais, même pour prix du sang tutsi, il n'est pas opportun non plus de dilapider le savoir-faire militaire et le capital arnical accumulé en Ouganda. Avec la guerre pour seule, mais précieuse, expérience et le chant du retour comme unique viatique, les exilés ont une occasion historique: <<unplan concerté avec Museveni pour dominer ethniquement la région» diront ceux-là même qui les vilipendaient quelque temps plus tôt comme accapareur du pouvoir en Ouganda. En tout cas, si le «cousinage» a éventuellement favorisé la rencontre entre les hommes, il ne s'est pas soldé par un partage du pouvoir. Il n'a pas non plus été suffisamment probant pour empêcher Museveni «l'étranger» de se maintenir à la tête de l'Ouganda. Quant aux affinités politico-militaires, qui ne sont ni une exclusivité régionale, ni continentale, elles ne sont pas davantage immuables, ni dans le temps, ni même dans l'espace géographique ou ethnique. Quoi qu'il en soit, pour Museveni, le choix est vite fait. Il laisserait des plumes, sinon son plumage tout entier, dans 37

une épreuve de force avec ses officiers rwandais. De leur côté, ces derniers sont trop bien placés et entraînés pour laisser passer l'historique occasion, au risque d'être un jour désannés et renvoyés à l'errance des camps. Le Rwanda continue de jouer les coquettes. Ils s'imposeront par la force. Parallèlement, ,au Zaïre, au Burundi et au Rwanda, en particulier, I'heure est au combat démocratique. Comme à l'indépendance, il va se fourvoyer dans des communautés d'intérêt réduites à leurs acquêts ethniques. Derrière l'ordre de bataille apparent, les alliances sont volatiles et les arrières pensées mortelles.

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PREMIERE PARTIE

1990: GUERRE DU RETOUR ET INTERVENTION MILITAIRE FRANÇAISE

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Opération Noroît
Des Rwandais tutsi réfugiés en Ouganda tentent un retour en force. Kigali dénonce une invasion étrangère, accuse Kampala et 'demande des renforts militaires à la Belgique et à la France. Une attaque du FPR est mise en scène à Kigali. Des rafles sont opérées parmi les Tutsi, traités en cinquième colonne du FPR Paris, Bruxelles et Kinshasa dépêchent des troupes au Rwanda.
1ER OCTOBRE 1990 Dans la nuit du dimanche 30 septembre au lundi 1eroctobre, des exilés tutsi rwandais franchissent la frontière ougandaise et attaquent au nord du Rwanda. Ils sont conduits par l'ancien chef d'état-major de la NRA ougandaise, le général major rwandais Fred Rwigyema. Différentes sources estiment alors que 1500 à 2000 hommes participent à l'offensive et progressent rapidement dans la réserve naturelle du parc de l'Akagera jusqu'au complexe touristique de Gabiro, à quelque 80 kilomètres au nord de Kigali, la capitale. Apatrides, réfugiés ou immigrés, ils ont gagnés leurs galons dans l'armée ougandaise. Ils tirent des obus de mortier ougandais pour faire valoir leurs droits de citoyens rwandais. Ils se réclament d'un Front patriotique rwandais, le FPR, qui affirme avoir aussi engagé la lutte armée pour amener la démocratie au Rwanda. Kigali dénonce une invasion étrangère de «monarchistes tutsi revanchards}}. Le président rwandais, Juvénal Habyarimana assiste, à New York, à un sommet des Nations unies auquel participe également son homologue ougandais, Yoweri Museveni. Le président rwandais écourte son séjour pour regagner Kigali. Interrogé par la presse, Yoweri Museveni, jure de son innocence et déclare déserteurs les anciens de la NRA. Toutefois, il se dit peu surpris de voir la question des réfugiés rwandais se muer en guerre et il souhaite bon vent au FPR. Mais Yoweri Museveni assure qu'il ouvrira le feu sur tout soldat rebelle qui tenterait de se replier en Ouganda. 2 OCTOBRE 1990 Le chef de guerre du FPR, le très charismatique Fred Rwigyema est tué. Sa mort, au deuxième jour de l'offensive, sème le découragement dans les rangs du FPR et remet en question le soutien de ses «financiers» de la diaspora. Ceux-ci ne sont plus vraiment sûrs de vouloir poursuivre leurs «investissements» dans la guerre. 3 OCTOBRE 1990 Le FPR est à une soixantaine de kilomètres au nord-est de Kigali. Le président Habyarimana se rend à Bruxelles où il demande officiellement une aide militaire au roi Baudouin et au Premier ministre belge, Wilfried Martens.

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4 OCTOBRE 1990 Le FPR s'arrête aux portes de la capitale. Mais Kigali assure qu'il y a des combats à l'intérieur de la ville. Les autorités rwandaises lancent de grandes rafles dans la communauté tutsi, principalement à Kigali. Des ,arrestations frappent également les milieux militaires. Les trois quarts des 5200 hommes de l'armée rwandaise ont été envoyés au Nord pour contenir l'offensive rebelle, sans succès décisif si l'on en juge par la mise à pied de certains officiers des Forces armées rwandaises, les FAR. Paris dépêche deux compagnies et un «élément militaire technique», EMT, à Kigali. C'est l'opération Noroît. La moitié de ces troupes appartient RPIMA et au 2èmeREP venant de Centrafrique. Elles disposent, entre au 3ème autres équipements spécifiques, de moyens antichars Milan, de mortiers et de mitrailleuses 12.7. Plus tard, à l'occasion du vote d'un projet de loi de finances rectificative pour 1990 et portant sur le financement des opérations militaires extérieures françaises, Paris indiquera à propos du Rwanda: «le surcoût imputable à ce théâtre d'opérations est d'un faible montant, les soldats français ayant été déplacés de République centrafricaine» (in la Lettre du Continent, mars 1991). Officiellement, il s'agit d'assurer la sécurité des quelques 500 ressortissants français résidant au Rwanda. Mais de nombreuses sources font état d'une intervention française, avec un officier de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) aux commandes d'un hélicoptère de combat chargé de stopper une colonne de ravitaillement FPR, au lance roquette (Stephen Smith in Libération du Il juin 92, FPR). 5 OCTOBRE 1990 Selon RFI, «les rebelles entrés dans Kigali se sont affrontés à l'armée rwandaise pendant cinq heures». 535 parachutistes belges sont dépêchés par Bruxelles qui invoque la protection de ses 1630 ressortissants installés au Rwanda. 9 OCTOBRE 1990 Selon le quotidien belge Le Soir, «.4.Kigali, on s'interroge de plus en plus sur l'existence de ces commandos rebelles... », qui n'ont fait ni morts, ni blessés. En revanche, de multiples témoignages commencent à accuser les Forces armées rwandaises de brutalités et même de massacres de civils. 10 OCTOBRE 1990 La cité touristique de Gabiro, dans le parc de l'Akagera, à l'Est, est reprise par l'armée gouvernementale appuyée par des commandos zaïrois. Des réfugiés accusent les Forces armées rwandaises du massacre de plusieurs centaines de personnes au nord-est du pays, à la frontière ougandaise. Kigali dément et continue, sur Radio Rwanda, d'appeler la population à traquer les «infiltrés». Des Tutsi sont massacrés en grand nombre et leurs habitations brûlées dans la commune de Kibilira.

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Il OCTOBRE 1990 Bruxelles annule l'assistance militaire supplémentaire qu'elle avait décidé d'accorder à Kigali. Elle comportait notamment une livraison de munitions.
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13 OCTOBRE 1990
Les sources gouvernementales assurent que 10 000 soldats du FPR auraient pris un camp militaire au nord du pays. A Kigali, de source officielle, 2582 personnes s'entassent déjà en prison. Tutsi pour l'immense majorité d'entre eux, ces détenus - parmi lesquels des femmes - sont accusés de complicité avec le FPR. Les soldats zaïrois, estimés à 1500, sont accusés de pillages par des sources diplomatiques. Kinshasa les retire du Rwanda. 14 OCTOBRE 1990 Le Premier ministre belge, Wilfried Martens, se rend dans la région pour tenter de trouver une solution négociée au conflit. n s'envole pour
Nairobi en compagnie notamment du ministre de la Défense, Guy Coëme. 17 OCTOBRE 1990 A Nairobi, le ministre de la Défense belge évoque un possible retrait du Rwanda des troupes belges. 18 OCTOBRE 1990 A Mwanza, à l'ouest de la Tanzanie, les présidents rwandais et ougandais, Juvénal Habyarimana et Yowen Museveni s'entendent pour proposer de concert un cessez-le-feu au FPR. L'accord de Mwanza préconise également des négociations entre Kigali et les rebelles, le rapatriement des réfugiés rwandais et l'organisation d'une conférence régionale sur le Rwanda. n demande en outre à l'Union européenne, l'envoi d'une force de contrôle du cessez-le-feu. Le FPR n'a pas été invité à Mwanza. n indique néanmoins qu'il pourrait accepter ces propositions «Si elle s'avèrent sincères».

Changement

de partenaires

Les troupes françaises restent, les soldats belges et zaïrois repartent Le Premier ministre belge, Wilfried Martens ne parvient pas à passer le relais aux instances supra nationales, l'ONU et l'OUA. Le général Paul Kagame prend la tête de l'armée du FPR. Le conseiller de l'Elysée, Jean-Christophe Mitterrand fait une tournée des Grands Lacs avec le ministre français de la Coopération, Jacques Pelletier. Paris propose une conférence régionale sur les réfugiés, estimant qu'ils sont une minorité à vouloir rentrer au Rwanda.

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20 OCTOBRE 1990 L'opinion belge continue à critiquer la présence de ses troupes au Rwanda. «Une fois le cessez-le-feu effectif la présence de nos troupes sur le sol rwandais ne sera plus nécessaire», assure le Premier ministre belge, , Wilfried Martens, qui n'est guère optimiste quant à la volonté européenne de fournir un contingent pour surveiller l'application du cessez-le-feu. Il recommande l'envoi d'une force africaine dans le cadre de l'OUA. 22 OCTOBRE 1990 Wilfried Martens séjourne pour la deuxième fois de la semaine dans les Grands Lacs. Quelques jours plus tôt, il a rencontré les présidents du Rwanda, du Kenya, de l'Ouganda et du Burundi. Il se rend cette fois à Entebbe (Ouganda), toujours en compagnie du ministre belge de la Défense, Guy Coëme, pour rencontrer Yoweri Museveni. Il s'agit selon son porteparole de «confirmer et matérialiser» l'accord de Mwanza. Le président burundais, le major Pierre Buyoya envoie un émissaire au Zaïre, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères Fridolin Hatunginara, qui remet un message au président Mobutu. Il propose un sommet sous-régional sur le Rwanda réunissant le Burundi, le Zaïre, le Rwanda, le Kenya, la Tanzanie et l'Ouganda. «Ce n'est pas à Bruxelles de chercher des solutions aux problèmes rwandais dans la mesure où il y a des sages dans notre sousrégion», déclare Fridolin Hatunginara (AFP). 24 OCTOBRE 1990 Les Forces gouvernementales annoncent qu'elles mettent le cessez-lefeu en application. 26 OCTOBRE 1990 Les combats reprennent. Chacune des parties accuse l'autre d'avoir violé le cessez-le-feu. Les affrontements se poursuivent au détriment du FPR. De son côté, l'OUA forme un groupe d'observateurs. 1ER NOVEMBRE 1990 Bruxelles achève de retirer son contingent militaire du Rwanda mais se réserve le choix de renvoyer des soldats en cas de besoin. Le Premier ministre Wilfried Martens n'est pas parvenu entre temps à obtenir au Rwanda un arbitrage régional (OUA) ou international (Onu) suffisant. Avec le départ des troupes belges et le maintien de la présence militaire ftançaise, Paris devient en quelque sorte le seul détenteur des clefs militaro-diplomatiques du Rwanda. 3 NOVEMBRE 1990 Le FPR s'empare du poste douanier de Gatuna, au nord-est du Rwanda, à la frontière de l'Ouganda, qui contrôle la route principale desservant les deux pays. Ce cordon ombilical économique débouche, au Nord sur le port kenyan de Mombasa. Le FPR confirme la mort, le 2 octobre, de Fred Rwigyema, tué selon lui par une mine, près de Kagitumba, à la pointe nord-est du pays, à l'intersection des frontières ougandaise et tanzanienne. Il déclare que le major Paul Kagame, ancien chef rwandais de la sûreté militaire ougandaise, a pris le 43

commandement militaire depuis cette date. Paul Kagame interrompt un stage de six mois dans une académie militaire américaine où il a été envoyé au titre de ses fonctions dans l'année ougandaise, mais aussi dans le cadre d'un éloignement diplomatiquement décidé par Museveni, lui-même. 5 NOVEMBRE 1990
"

La France prend le relais du ballet diplomatique belge. Le ministre français de la Coopération, Jacques Pelletier, s'entretient à Bruxelles avec le ministre belge des Affaires étrangères, Mark Eyskens, avant d'entreprendre une tournée de cinq jours dans les Grands Lacs. 6 NOVEMBRE 1990 Jacques Pelletier arrive à Kigali en compagnie de Jean-Christophe Mitterrand, conseiller du président François Mitterrand pour les Affaires africaines. Les deux envoyés spéciaux ont prévu de rencontrer également le président du Burundi, le major Buyoya, à Bujumbura, le chef de l'Etat kenyan, Daniel Arap Moi, à Nairobi, celui de la Tanzanie, Ali Hassan Mwinyi, l'Ougandais Yoweri Museveni et le maréchal Mobutu Sese Seko, à Gbadolite, au Zaïre. 8 NOVEMBRE 1990 L'Agence de presse rwandaise, ARP fait un compte rendu de «l'audience accordée au ministre français de la Coopération» Jacques Pelletier, reçu au Village Urugwiro (centre administratif et hôtelier construit sur des fonds français) par le président Habyarimana : <<Leprésident de la République, le général major Habyarimana Juvénal a reçu en audience jeudi le 8 novembre 1990, dans la soirée, pendant 1 heure 20 minutes, le ministre français de la Coopération, Jacques Pelletier. En lui faisant un compte rendu de son" périple rapide mais fort intéressant ", M Pelletier a indiqué que la solution qui convient à la situation du Rwanda est l'organisation d'une conférence régionale sur les réfugiés. Le chef de la coopération française, Jacques Pelletier, le conseiller présidentiel auprès des Affaires africaines, Jean-Christophe Mitterrand (ainsi que la délégation qui les accompagne), ont vu, en moins de 3 jours, cinq chefs d'Etat des pays qui entourent le Rwanda. M Pelletier a indiqué à l'ARP que ces chefs d'Etat estiment que "ce problème est important et grave, qu'il faudrait le régler au plus vite". Il a également ajouté qu'il "fallait le plus rapidement possible avoir un cessezle-feu et envoyer des observateurs sur le terrain comme ça avait été décidé lors d'une précédente réunion". Ensuite, il s'avère indispensable qu'il y ait, a-t-il insisté "une confirence régionale sur le problème des réfugiés pour essayer de régler, une fois pour toutes, le problème des réfugiés". D'après ce qu G constaté le ministre français de la Coopération, parmi les réfugiés "il y en a certains qui souhaitent sûrement rentrer au pays, mais c'est une minorité". Car a-t-il ajouté "les autres veulent surtout pouvoir avoir une identité nationale et éventuellement passer quelques jours au Rwanda s'ils en ont envie". Quant aux objectifs de la conférence, M Pelletier estime

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qu'elle "permettrait probablement de régler un problème important pour la région". Parce que "ça permettrait d'en régler aussi d'autres d'autant qu'il y a énormément de réfugiés dans tous les pays". S'agissant de l'aide matérielle et financière que sollicite le Rwanda pour accueillir les réfugiés ,qui le veulent, le ministre français de la Coopération rassure que les Européens, et surtout les Français et les Belges travaillent "la main dans la main" et ont une philosophie commune du problème. Il a toutefois souligné que "la solution est dans les Etats de la région. Ce sont les Africains euxmêmes qui doivent résoudre le problème. Nous sommes là pour appuyer éventuellement les démarches, pour aider financièrement et matériellement à la résolution des problèmes". Etant donné que les Français et les Belges gardent des contacts réguliers sur cette guerre, le ministre français affirme que les deux pays sont "en totale communion de pensées sur ce problème" pour ce qui concerne leurs propres opinions et impressions. Il a rappelé à l'ARP que les parachutistes français, qui sont là pour protéger les ressortissants français, partiront dès que la situation se normalisera. Interrogé par l'ARP s'il a pu s'informer pendant sa longue tournée sur la visite du président Khadafi en Ouganda en période de tension dans la région, M Pelletier a répondu que c'est une simple coïncidence. Parce que, a-t-il expliqué, "le président de l'Ouganda et celui de la Libye se connaissent depuis longtemps et se côtoient de temps en temps". Selon M Pelletier, c'est tout à fait logique et naturel que Khadafi soit venu passer 48 heures pour parler avec le président Museveni, d'autant plus qu'il était auparavant au Soudan en tournée africaine.»

Les «dix commandements

du Hutu»

Le FPR se donne, comme président, un colonel hutu en exil, Alexis Kanyarengwe. Le président Habyarimana promet d'instaurer le multipartisme et de supprimer la mention ethnique des cartes d'identité mais autorise la promotion de «dix commandements du Hutu)) pour éliminer le Tutsi.
13 NOVEMBRE 1990 Le président Habyarimana réitère sa promesse de restaurer le multipartisme et annonce la suppression de la mention de l'appartenance ethnique inscrite sur les cartes d'identité. 20 NOVEMBRE 1990 Les chefs d'Etat rwandais et ougandais, Juvénal Habyarimana et y oweri Museveni, qui participent à Goma ( à l'est du Zaïre, frontalier du Rwanda) au sommet de la Communauté économique pour les Grands Lacs, la

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CEPGL, se rencontrent à Cyanika, au nord-ouest du Rwanda, au point de jonction de la route de Ruhengeri avec la frontière ougandaise. 22 NOVEMBRE 1990 Les belligérants rwandais entament des pourparlers de paix sous l'égide
, du président zaïrois, le maréchal Mobutu, désignépar l'OUA et accepté par

les deux parties comme médiateur. 3 DECEMBRE 1990 Le FPR se donne pour président le colonel Alexis Kanyarengwe. Il est né en 1938 dans la préfecture de Ruhengeri. C'est donc un homme du Nord, comme Habyarimana originaire, lui, d'un village proche de Gisenyi, la ville jumelle de la Zaïroise Goma, au nord du lac Kivu. Militaire de carrière, Alexis Kanyarengwe a été l'un des premiers officiers de la Garde nationale rwandaise. Il est sorti de l'école en 1961. Après divers commandements, il est affecté en 1968 au service central des renseignements du régime sudiste du premier président rwandais, Grégoire Kayibanda. En 1973, avec un autre nordiste, le colonel Théoneste Lizinde, le colonel Kanyarengwe est l'un des principaux artisans du coup d'état qui renverse le régime Kayibanda. Mais, le 5 juillet 1973, c'est le général Juvénal Habyarimana qui est porté à la présidence de la nouvelle République: il est le plus ancien dans le plus haut grade militaire. Le pouvoir bascule d'une région l'autre. Le colonel Kanyarengwe sert désormais comme ministre de l'Intérieur. Mais entre Hutu du Nord, aussi, existent de profondes rivalités. En avril 1980, des tracts apparemment bien informés dénoncent des «magouilles» politico-financières du régime Habyarimana. Le pouvoir en attribue l'inspiration aux deux anciens compères: Kanyarengwe et Lizinde. Le premier s'enfuit en Tanzanie. Le second est jeté en prison, à Ruhengeri. Certains Rwandais voient dans l'itinéraire de Kanyarengwe, celui d'un homme relativement isolé et qui n'a jamais été associé aux affaires du clan au pouvoir dont il assurait la répression. Mais du côté des militants et des sympathisants du FPR, nul n'a oublié son ancien statut de ministre de l'Intérieur et certains, mi-figue, mi-raisin lui attribuent un passif d'égorgeur de Tutsi. Au plan militaire, le colonel hutu ne peut guère amener davantage qu'une poignée de fidèles. Cette faiblesse dans le rapport des forces armées participe sans doute du calcul des chefs du FPR. L'intégration du colonel hutu est sans grand danger. Elle permet en revanche d'étayer le discours sur l'unité nationale et sur le caractère monolithique du régime Habyarimana. Toutefois, la nomination du colonel hutu n'est pas seulement à usage externe. Si le FPR affiche d'autres objectifs que le seul retour des réfugiés rwandais au pays, ce n'est pas seulement pour se prévaloir de quelque légitimité à participer au pouvoir. C'est aussi parce que l'objectif limité du retour ne saurait en soi garantir durablement la sécurité au pays des Tutsi de la diaspora. Le fossé de défiance historique est aussi profond que les appétits de pouvoir. En outre, en dehors d'eux-mêmes, le sort des réfugiés intéresse peu

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de Rwandais et le FPR n'a aucune raison de croire qu'il pourrait être accueilli en «libérateur» au Rwanda. La carte Kanyarengwe pennet d'élargir le cercle dans un combat politique qui peut aussi menacer le régime à l'intérieur. Au passage, elle remet ,.à l'essai une fonnule en usage dans la région, avec des variantes, du Rwanda au Burundi: un chef incarnant la majorité hutu, honoré selon son rang par une minorité tutsi qui ne renonce pas pour autant à garder la maîtrise de sa propre sécurité communautaire. En la matière, il était de fait illusoire d'attendre des militaires de carrière du FPR qu'ils abandonnent leur approche sécuritaire au profit d'autres garanties capables d'assurer la sécurité de chacun en ménageant celle de tous. La guerre lancée, il s'agit avant tout d'emporter la victoire. Le reste est affaire de ballons d'essai ou.très souvent de circonstances. D'ailleurs, au sein du FPR aussi le politique se réduit souvent à une affaire de dosage. En cela, toutes communautés et tous bords confondus, apprentis sorciers ou vieux routiers politiques donnent l'impression d'improviser à tour de bras. Aucune orientation neuve ne paratt devoir sortir des vieux habits hâtivement reteints au goût du jour. 17 DECEMBRE 1990 Le FPR prend le poste frontière de Kagima. 27 DECEMBRE 1990 A Genève, la Commission internationale des juristes dénonce l'organisation du procès d'une première vague de 1566 Rwandais, emprisonnés depuis octobre. 28 DECEMBRE 1990 Le procès des 1566 détenus accusés d'être «complicesl> du FPR est reporté au 8 janvier 1991. Une «Commission de synthèse», composée d'historiens et autres intellectuels chargés par le régime Habyarimana de réfléchir à une «charte politique nationale», remet un avant-projet préconisant le multipartisme et la création d'un poste de Premier lYlinistre. FIN DECEMBRE 19,.90 Le Tutsi, c'est l'ennemi héréditaire du Hutu, accuse le N°6 du bimensuel rwandais privé, «Kangura» (<<Réveille-le»),dans sa livraison de décembre. Le journal relance le fantasme régional d'une cinquième colonne tutsi animant un plan de domination régionale, la «République tutsi hima des Grands Lacs», dans le grand genre. inauguré en son temps par le tsar de Russie avec le faux «Protocole des sages de SioID>. Au Rwanda, le bestiaire des nuisibles est une source d'inspiration aussi efficace que les mises en gardes obsessionnelles concernant l'argent et les femmes tutsi. L'article de «Kangura» se réclame explicitement d'une idéologie qui serait en quelque sorte «congénitale». C'est d'ailleurs aussi au lit que les Hutu sont appelés à défendre ce que le texte présente comme (<idéologiede la Révolution de 1959» et qui imposerait de faire coïncider majorité politique et majorité démographique communautaire, c'est-à-dire

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majorité hutu. Le tout, en vue d'une appropriation exclusive de l'espace et des biens économiques: «Appel à la conscience des Bahutu. Introduction En octobre 1990, le Rwanda a été l'objet d'une attaque extérieure montée par les extrémistes Batutsi appuyés par l'armée ougandaise. Ces agresseurs comptant sur l'action des éléments infiltrés dans le pays et la complicité des Batutsi de l'intérieur.. la faiblesse numérique de notre armée n4tionale ..l'appui inconditionnel de l'armée ougandaise, en majorité tutsi; espéraient conquérir le pays et installer leur régime ftodo monarchique en quelques jours. Fort heureusement, le Rwanda a pu faire face à cette guerre et repousser l'agresseur grâce à la cohésion du peuple rwandais et spécialement de la majorité hutu et grâce à la détermination des Forces armées rwandaises. Mais la menace n'est pas écartée pour autant. L'ennemi est toujours là, parmi nous, et n'attend que le moment propice pour tenter encore de nous liquider. Dès lors, Bahutu, où que vous soyez, réveillez-vous, soyez fermes et vigilants. Prenez toutes les mesures nécessaires pour dissuader l'ennemi d'une nouvelle agression. _ L'ambition des Batutsi : Les Batutsi sont des asso~frés de sang et de n
pouvoir qui veulent imposer leur hégémonie au peuple rwandais, par le canon et le fùsil. En réalité, depuis longtemps, les Batutsi n'ont cessé de développer une idéologie tutsi de domination des Bahutu. Rappelez-vous, le 17 mai 1958, douze cheft batutsi et grands clients Jeodaux du Mwami rédigèrent un document comportant des idées suivantes: «...les relations entre nous (Tutsi) et eux (Hutu) ont été de tout temps et jusqu'à présent basées sur le servage, il n y a donc entre eux et nous aucun fondement de fraternité... Puisque nos rois ont conquis les pays des Hutu, comment ceux-ci peuvent-ils être nos frères? » Rappelez-vous également! Au début de novembre 1959, les Batutsi ont provoqué les massacres interethniques en voulant éliminer l'élite hutu qui revendiquait la démocratie et la justice en faveur de la masse des Bahutu jusqu'alors écrasés par le pouvoir ftodal minoritaire des Batutsi. Depuis la Révolution sociale de 1959, pas un seul jour les Batutsi n'ont lâché l'idée de reconquérir le pouvoir au Rwanda et exterminer les intellectuels et dominer les agriculteurs bahutu. Ils n'ont cessé d'enseigner à leurs enfants et de communiquer dans leurs différentes réunions que (Nd1r : citation en kinyarwanda traduite par l>historien Jean-Pierre Chrétien dans sa publication commentée de ce texte, en juin 1991, in Politique africaine) : les Batutsi disent que le Muhutu est le seul ennemi du Mututsi et celui-ci doit le hatr et le traquer partout où il est. On ne peut pas douter de ce que la guerre déclenchée en octobre 1990 contre le Rwanda soit destinée à réaliser ce que les Batutsi avaient tenté par le terrorisme et la guérilla de 1962 à 1967, en harcelant la population intérieure hutu par des attaques nocturnes des «inyenzi» (Ndlr :

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cafards, cancrelats). Ceux qui sont suffisamment informés sur l 'histoire sociale et politique du Rwanda le savent très bien: le rêve permanent des Batutsi est de renverser les institutions républicaines dont ils se rejùsent à reconnaître la légitimité et de réinstaurer le pouvoir minoritaire et feodal , des Batutsi. Ayant été mis en échec par le peuple hutu et son armée, les Batutsi ont commencé la mise en œuvre d'un plan machiavélique déjà conçu depuis 1962 : le plan de la colonisation tutsi au Kivu et région centrale de l'Afrique découvert à Nyamitaba (Zaïre) le 6 août 1962, en vue de la reconquête du pouvoir dans la région de l'Afrique centrale. Ce plan n 'a-t-il pas déjà porté ses fruits au Burundi depuis 1986 avec le renversement du gouvernement hutu et en Ouganda depuis 1986 avec l'avènement du Hima Yoweri Museveni ? Le Zaïre, le Kenya et la Tanzanie ne sont pas épargnés! La mise en application du plan tutsi au Rwanda

Pendant que les autorités rwandaises forçaient les Bahutu à se réconcilier avec les Batutsi, ces derniers en ont profité pour exécuter leur plan. Les Batutsi ont mis tous les moyens en œuvre pour disloquer la cohésion des Bahutu, en les montants les uns contre les autres, en accentuant les divisions régionales et ethniques, et les oppositions entre les différentes couches de la population. Leur objectif est précis: créer un mécontentement généralisé à tous les niveaux. Ils s'expriment en ces termes :Faisons de notre mieux pour mieux attiser les antagonismes entre les Bahutu. Se référant au plan de 1962 ci haut cité, les Batutsi se sont servis de deux armes qu'ils prétendent être efficaces contre les Bahutu: l'argent et les femmes Batutsikazi. L'argent: les Batutsi ont malhonnêtement utilisé l'argent pour créer ou se hisser à la direction des entreprises où les Bahutu ont investi leur argent et où les hautes autorités ont investi abusivement l'argent de l'Etat. Ainsi, les Batutsi s'assuraient la protection des autorités en général et hutu en particulier. Regardez ERP, Corwaco, Sorwatom, Sobolirwa, Sofat, Danimo, Rwanda-Foam, Nidi-Emo, Bacar etc.(Nd1r: sociétés rwandaises). Les Batutsikazi (Nd1r : filles tutsi) : les Batutsi ont vendu leurs femmes et leurs filles aux hauts responsables bahutu. Un plan de marier les Batutsikazi aux intellectuels bahutu potentiellement responsables de la gestion du pays a été mis en œuvre, ce qui a permis de placer dès à l'avance des espions incontournables dans les milieux hutu les plus irifluents. La contrepartie que payent ces Bahutu est: l'arrangement des dossiers de nomination dans l'administration centrale; l'accord des licences spéciales d'importati(Jn; la livraison des secrets à l'ennemi etc. Les Batutsi se sont acharnés à gommer la conscience des Bahutu, à telle enseigne que tout muhutu qui remarquait les manœuvres diaboliques

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des Batutsi était démis d'office et sans préavis de ses fonctions et même jeté en prison. La guerre d'octobre 1990 contre le Rwanda n'était que la phase finale de l'application du plan de colonisation tutsi au Rwanda. A la conscience des Bahutu Bahutu, c'est plus que jamais le moment de nous réveiller, d'approfondir la réflexion et de prendre conscience d'une nouvelle idéologie, l'idéologie des Bahutu, qui plonge ses racines dans la révolution sociale de 1959 et qui consiste à défendre jalousement les acquis de cette révolution et ceux du réftrendum du 25 septembre 1961. Jamais, au grand jamais, le peuple rwandais n'acceptera une marche arrière de l 'histoire ramenant les Bahutu aux corvées et à l'asservissement des Batutsi ! Plus jamais, nous n'accepterons le retour du Mwami et plus jamais Kalinga (Ndlr: Le tambour royal auquel l'imagerie populaire associe, dans cette évocation précise, des symboles de victoire incarnés par des testicules de roitelets hutu défaits) ne résonnera sur le territoire du Rwanda! A tout moment, les Bahutu doivent être prêts à se défendre contre ces fléaux et contre toutes les personnes et tous les Etats qui nourrissent l'idée de les réinstaller au Rwanda. C'est pourquoi, les Bahutu du Rwanda ne doivent pas être forcés à la réconciliation à sens unique avec les Batutsi qui, eux, sont obnubilés par la reconquête du pouvoir perdu et l'asservissement des Bahutu. Dès lors, tout Muhutu du Rwanda doit être informé de la menace qui pèse sur lui et ses descendants. L 'histoire du Rwanda, la Révolution sociale de 1959, le réftrendum de 1961, doivent être gardés en mémoire et enseignés dès à présent à tous les Rwandais, à toutes les générations, présentes et futures. Notre vie politique doit se baser sur des principes démocratiques, sur la gestion de la chose publique par la majorité électorale et non sur les principes d'égalités entre Hutu et Tutsi ou sur le principe des quotas ethniques. Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batutsi ! Que certains Bahutu qui, jouissant des acquis de la Révolution de 1959, ont oublié la menace qui pèse sur eux, cessent d'être naifs et inactifs et participent à la difjùsion de cette idéologie. Qu'on ne s y trompe pas! Le développement économique, social, politique et culturel du Rwanda ne peut être atteint que si les Bahutu, majorité de la population rwandais à 85 %, jouissent du droit à la vie, à la tranquillité, à l'éducation de leurs enfants, à la gestion des fruits de leur travail et à toutes les libertés démocratiques.

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Voici les dix commandements! Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi, où qu'elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent, est traître tout Muhutu : qui , épouse une Mututsikazi ; qui fait d'une Mututsikazi sa concubine; qui fait d'une Mututsikazi sa secrétaire ou sa protégée. Tout Muhutu doit savoir que nos filles bahutukazi sont plus dignes et plus consciencieuses dans leur rôle de ftmme, d'épouse et de mère de famille. Ne sont-elles pas plus jolies, bonnes secrétaires et plus honnêtes! Bahutukazi, soyez vigilantes et ramenez vos maris, vos frères et vos fils à la raison. Tout Muhutu doit savoir que tout Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie. (NdIr : suit un dicton traduit par l'historien Jean-Pierre Chrétien comme signifiant: «Celui qui racontera la nuit, c'est celui qui l'a vécue», c'est à dire en quelque sorte: on parle d'expérience. »). Par conséquent, est traître tout Muhutu : qui fait alliance avec les Batutsi dans ses affaires; qui investit son argent ou l'argent de l'Etat dans une entreprise d'un Mututsi ;qui prête ou emprunte de l'argent à un Mututsi ; qui accorde aux Batutsi des faveurs dans les affaires (l'octroi des licences d'importation, des prêts bancaires, des parcelles de construction, des marchés publics...). Les postes stratégiques, tant politiques, administratifs, économiques, militaires et de sécurité doivent être confiés aux Bahutu. Le secteur de l'enseignement (élèves, étudiants, enseignants) doit être majoritaire ment hutu.

Les Forces armées rwandaises doivent être exclusivement hutu. L'expérience de la guerre d'octobre nous l'enseigne. Aucun militaire ne doit épouser une Mututsikazi. Les Bahutu doivent cesser d'avoir pitié des Batutsi. Les Bahutu, où qu'ils soient, doivent être unis, solidaires et préoccupés du sort de leurs frères bahutu. Les Bahutu de l'intérieur et de l'extérieur du Rwanda doivent rechercher constamment des amis et des alliés pour la cause hutu, à commencer par leurs frères bantou. Ils doivent constamment contrecarrer la propagande tutsi. Les Bahutu doivent être ftrmes et vigilants contre leur ennemi commun tutsi. La Révolution sociale de 1959, le Référendum de 1961 et l'idéologie hutu, doivent être enseignés à tout Muhutu et à tous les niveaux. Tout Muhutu doit difJùser largement la présente idéologie. Est traître tout Muhutu qui persécutera son frère Muhutu pour avoir, lui, difJùsé et enseigné cette idéologie.» Dans cette même livraison, «Kangura» fait assaut de séduction en publiant portrait du président français François Mitterrand, légendé: «Les vrais amis sont reconnus dans les difficul1és». Certes, François Mitterrand n'est pas responsable de l'usage qui est fait de sa photo. Il n'en demeure pas 51

moins troublant de noter que pour l'essentiel, les analyses françaises de l'époque n'auraient guère déparé ces «dix commandements». Pourtant, les différenciations réelles ou supposées qui travaillent la société rwandaise, ne sont finalement ni plus ni moins tribales ou ethniques que celles qui , nourrissent, par exemple, l'antisémitisme, bien connu en Europe. Aussi, pour ne pas incliner à penser que des responsables français aient pu s'en accommoder en toute connaissance de cause, force est de constater, au moins, qu'ils n'ont pas semblé reconnaître un fascisme raciste passé au noir de la mélanine rwandaise.

Représailles

ethniques

Des Tutsi accusés de complicité avec le FPR sont condamnés à mort. Les soldats français évacuent des ressortissants étrangers à Ruhengeri, au nord-ouest du Rwanda où une offensive du FPR est repoussée. Dans la même région, la communauté bagogwe, apparentée aux Tutsi, est décimée par des partisans du régime.
7 JANVIER 1991 Treize personnes accusées de «complicité» avec le FPR passent en jugement. Le tribunal prononce une peine de mort, sept peines d'emprisonnement de quinze à vingt ans et un acquittement. 8 JANVIER 1991 L'opposition interne au régime Habyarimana organise ses premières manifestations de masse. 23 JANVIER 1991 Le FPR attaque la ville de Ruhengeri, la troisième ville du pays, au nord-ouest du Rwanda. Le FPR tient Ruhengeri le temps d'ouvrir les portes de la prison coloniale où l'ancien président Kayibanda est mort - d'inanition semble-t-Ïl - et où ont disparu des dizaines de dignitaires de son régime. Quelques 1500 prisonniers sont libérés par l'offensive du FPR. Une cinquantaine rejoignent son armée, l'APR (Armée patriotique rwandaise). Parmi eux, un colonel originaire du Sud, Stanislas Biseruka qui prend du galon comme commandant au FPR. Mais la prison de Ruhengeri s'ouvre aussi sur l'ancien chef de la sécurité d'Habyarimana, le colonel Théoneste Lizinde, dont tout indique qu'il a largement contribué à la liquidation des partisans de Kayibanda et de beaucoup d'autres. Lizinde est également connu au Burundi, pour ses relations dans les mouvements politico-militaires les plus radicalement «hutistes». Lizinde avait été condamné à mort pour atteinte à la sécurité de l'Etat, dans l'affaire d'avril 1980 où il avait pour coaccusé le futur président du FPR, Alexis Kanyarengwe. Finalement Lizinde a été épargné et croupit depuis dix ans à Ruhengeri lorsque le FPR l'en tire. Le nouveau major du FPR n'a franchement rien de séduisant pour un réfugié 52

tutsi. Mais l'heure est à l'union. TIpromènera donc son chapeau de western d'un bivouac l'autre, avant de faire fond bond au FPR via le Zaïre, en 1996 et de finir assassiné au Kenya, en 1997. Dans la soir~ de ce 23 janvier, le FPR est chassé de Ruhengeri tandis , que les troupes françaises évacuent, de Ruhengeri à Kigali, 189 personnes dont 43 Français et 10 Belges. 63 étrangers - dont 20 Français - sont également évacués de Gisenyi, plus au Nord, à la frontière zaïroise JANVIER-MARS 1991 Des représailles des partisans du pouvoir font plusieurs centaines de morts dans la petite communauté des pasteurs Bagogwe, apparentés aux Batutsi et installés au nord-ouest du pays. 2 FEVRIER 1991 La Cour de sûreté de l'Etat prononce sept peines de morts contre des détenus accusés de complicité avec le FPR. 12 FEVRIER 1991 La radio nationale rwandaise annonce la destruction de trois camps du FPR dans la région de Ruhengeri. 15 FEVRIER 1991 Selon un bilan du ministère rwandais de la Justice, 7887 personnes ont été arrêtées depuis l'offensive du FPR en octobre 1990. 4311 auraient été relâchées depuis lors. 19 FEVRIER 1991 A Dar-es-Salam, une conférence régionale sur les réfugiés rwandais réunit les présidents rwandais, tanzanien, burundais et ougandais, le Premier ministre zaïrois, le secrétaire général de l'OUA et le directeur des Relations extérieures du HCR. Le président Habyarimana accepte le principe d'une amnistie générale en échange d'une reddition du FPR. 21 FEVRIER 1991 Le président Habyarimana annonce la restauration prochaine du pluralisme politique et suggère que le FPR pourrait abandonner la lutte armée et rejoindre l'opposition à Kigali. Trop peu, trop tard pour le FPR qui refuse de renoncer à son atout militaire et de se risquer, désarmé et à découvert, sur le terrain politique. 6 MARS 1991 Les belligérants s'accordent sur une médiation du président Mobutu du Zaïre, au titre de l'OUA. 14 MARS 1991 Le président Habyarimana propose en vain au FPR de déposer les armes (<dans les quinze jours» et de (<J'entrer»au Rwanda «en toute
sécuri té ».

26 MARS 1991 Le ministre rwandais de la Justice annonce la libération prochaine de 1522 détenus politiques. Selon lui, il s'agit des derniers «complices» du FPR toujours restés en prison après les rafles d'octobre 1990. 53

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