PAROLES D'UN VOYAGEUR SOLIDAIRE

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A travers les notes prises lors de ses voyages, Jo Briant nous invite à partager avec lui ses multiples rencontres, que ce soit avec une famille de Soweto, les mères argentines de la Place de Mai, les habitants chiliens, les " femmes en noir " israéliennes … Un voyageur passionné et solidaire qui prend aussi le temps de découvrir et de " goûter " les paysages splendides qui s'offrent à lui et de marcher inlassablement dans les rues de Managua, Buenos-Aires, Sao-Paulo, Johannesburg, Dakar, Jérusalem.
Publié le : lundi 1 mai 2000
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EAN13 : 9782296411548
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PAROLES

D'UN

VOYAGEUR

SOLIDAIRE

Du même auteur:

Chili au quotidien Ed. L'Harmattan, Paris, 1987. Ces indiens qui veulent vivre Ed. La pensée Sauvage, Grenoble,

1992.

Jo

BRIANT

PAROLES D'UN VOYAGEUR SOLIDAIRE

Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Chili, Israël, Maroc, Nicaragua, Palestine, Sénégal, Amérindiens

L' Harmattan

2000 5-7, rœ de l'École-Polyteclmiqœ
75005 Paris

(Ç)L'Harmattan,

-

France
111C.

L 'Harm

a ttan,

55, rue Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9
L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torim ISBN: 2-7384-9132-4

SOMMAIRE

Préface de Jean Ziegler
Le savoir Découvrir
Eté 1995

savoureux la nouvelle

p. 11
Afrique du Sud
, p. 15 , ,...,., p. 25

Argentine,
Eté 1996
,

ces mères de la place de Mai
,

Brésil, cette terre de violence et d'espoir Eté 1997, ,..., , Chili, de la dictature à une démocratie... relative. Etés 1986,1992 Israël-Palestine, deux peuples? Deux Etats? Eté 1991
Voyage au cœur de la Cisjordanie

p. 31 p.49 p.79

et de Gaza occupés Maroc, un peuple baillonné Eté 1990 « Brigadiste » au Nicaragua Eté 1984 Sénégal, ce pays magique confronté à tant de défis... Printemps 1999 A la rencontre des Amérindiens Paraguay, Chili. Argentine
Rencontre avec les Guarani du

p. 93
p. 103 p. 107 p. 119 p. 127 p. 129

Paraguay. Eté 1992
Ces fils du soleil ( A Yma ra dun 0 rd duC h ili ) Ces « gens de la terre» , Mapuche du Chili A la recherche des Indiens d'Argentine: il en reste! Eté 1996

p. 137
p. 145

p. 165

Je dédie ce témoignage à tous ces hommes, toutes ces femmes, ces familles, ces communautés que j'ai rencontrés et qui m'ont accueilli. Au-delà des kilomètres parcourus, des paysages souvent grandioses qui ont pu m'émerveiller, des chefs d'oeuvre contemplés, j'ai pu surtout réaliser à quel point un voyage n'a de sens que s'il permet de sentir et de comprendre les attentes, les révoltes, les colères, les espoirs des êtres humains et des peuples, et de nouer des liens de fraternité et de solidarité.

Jo Briant

LE SAVOIR SAVOUREUX Préface par Jean ZIEGLER
Jo Briant a écrit un libre superbe. Son titre trompe

énormément.

«Promeneur

solidaire»?

Cette expression

donne l'impression d'un homme qui marche et qui, dans sa tête, se déclare solidaire avec quiconque qu'il croise sur son chemin, action donc purement postulatoire. Deux êtres se croisent et l'un d'eux - le promeneur justement - se dit tout

bas:

({

Je

suis

solidaire

de

toi».

Et après?

Quelle

conséquence? Aucune. Commentaire purement passif. Une solidarité qui habite la tête d'un passant et qui ne tire à conséquence nulle part et pour personne. Or, en lisant les beaux carnets de Briant, on découvre qu'il s'agit de toute autre chose: il s'agit de rencontres. Au sens plein et puissant du terme. Rencontres avec des êtres vivants - dans les Andes chiliennes et les jungles urbaines du Brésil, parmi les habitants bâillonnés par une effroyable féodalité royale au Maroc et dans les townships joyeuses d'une Afrique du Sud récemment libérée. Roger Bastide a parlé du «savoir savoureux». Un savoir unique à nul autre pareil qui ne naÎt que de la rencontre de deux êtres singuliers. Le savoir savoureux est infraconceptuel. Il se transmet par le regard, le sourire, un mot ou la silencieuse méditation commune. Ce savoir-là lie les peuples plus sûrement que toute proclamation tonitruante ou que toute convention internationale solennellement signée après une longue négociation. Ce savoir-là, parfois, nous apprend plus sur le monde, sur l'Autre qu'un traité scientifique aussi savant soit-il. Le savoir savoureux, enfin, est partout et en toute circonstance la vivante preuve de l'identité ultime de la condition humaine, de la fraternité parmi les hommes. Dieu sait que ce monde a besoin de fraternité, de rencontres, de reconnaissance de l'Autre I Tel qu'il est aujourd'hui, l'ordre du monde est parfaitement absurde et meurtrier. Plus de 900 millions d'êtres humains - un sixième de l'humanité - sont détruits tous les ans par la sous-alimentation grave et permanente ou par les famines. Soit ils meurent à brève

échéance,
l'interminable

soit ils deviennent
martyre du manque

aveugles,
1

invalides

et souffrent

Le principal responsable des hécatombes de la sousalimentation et de la faim est l'inégale distribution des richesses sur notre planète. Cette inégalité est négativement dynamique: les riches deviennent très rapidement beaucoup plus riches, les pauvres beaucoup plus misérables. En 1960, 20% des habitants les plus riches de la terre disposaient d'un revenu 31 fois supérieur à celui des 200/0 des habitants les plus pauvres. En 1998, le revenu des 20% les plus riches est 83 fois supérieur à celui des 20% les plus pauvres. Dans 72 pays, le revenu moyen est aujourd'hui plus réduit qu'il n'était il y a vingt ans. A l'échelle de la planète, près de 3 milliards d'êtres humains - soit plus de la moitié de la population mondiale - doivent tenter de survivre avec moins de 10 francs français par jour. La concentration des revenus et de la fortune entre les mains de quelques-uns progresse rapidement: Les 225 plus grosses fortunes du monde représentent un total de plus de 1000 milliards de dollars, soit l'équivalent du revenu annuel de 47% des plus pauvres de la population mondiale (2,5 milliards de personnes). Aux Etats-Unis, la fortune de Bill Gates est égale à la valeur nette totale de celle des 106 millions d'Américains les plus pauvres. Des individus son désormais plus riches que des Etats: le patrimoine des 15 personnes les plus fortunées du monde dépasse le produit intérieur brut (PIS) total des pays de l'ensemble de l'Afrique subsaharienne. Le chiffre d'affaires de General Motors est supérieur au PlB du Danemark: celui d'Exxon-Mobil dépasse le PIS de l'Autriche. Chacune des 100 principales entreprises globales vend plus que n'exporte chacun des 120 pays les plus pauvres. Ces firmes contrôlent 73% du commerce du monde. Le concept d'inégalité rend un son irréel. Sa force de signification est insuffisante. Le terme appartient au monde aseptisé de la statistique. Les chiffres cités plus haut cachent une réalité de souffrance et de désespoir. L'inégalité
1

Jean Ziegler « La Faim dans le monde expliquée à mon fils ».

Editions du Seuil, Paris, 1999.

12

négativement dynamique qui détermine l'ordre actuel du monde produit la situation que voilà: un pouvoir politique, économique, idéologique, scientifique, militaire sans limites identifiables, exercé par une mince oligarchie transnationale d'une part: l'absence de vie, le désespoir, la faim vécus par des centaines de millions d'êtres anonymes d'autre part. L'oligarchie dispose du destin de la multitude. L'anonyme masse des victimes subit, impuissante, sa propre agonie. Rien, sinon la brutale imbécillité d'un régime de classes sociales préexistant à leur naissance, d'idéologies discriminatoires, de privilèges que défend la violence, ne justifie l'inégalité vécue des êtres. Comme ces Îles faites de terres alluvionnaires, de troncs d'arbres et de fleurs qui, tournant sur elles-mêmes, descendent lentement le fleuve Congo, chaque vie s'enrichit en cours de route d'apports mystérieux et innombrables. Une joie profonde, une certitude habitent chacun d'entre nous: j'échappe au hasard, j'ai un destin, un horizon, un but. Il n'y a pas de fin connue de l'histoire et ceux qui l'ont proclamée, en la reconnaissant jadis dans le Jugement dernier, il y a quelques décennies dans l'avènement du communisme ou aujourd'hui dans le triomphe du système capitaliste, se trompent. Mais chaque être - moi comme les autres - porte son horizon historique en lui. Cet horizon est une finalité. Il s'additionne, se combine à celui des autres, selon les figures complexes du renforcement des groupes, des mouvements et des fronts, ou de l'opposition des intérêts, des différences et des contradictions. Tant qu'il y aura, dans l'expérience vécue de chaque être, une raison de se révolter, existeront les conditions du mouvement de l'histoire. La révolte contre l'injustice et la volonté de solidarité sont de puissants moteurs de l'histoire. Jo Briant en témoigne. Comme beaucoup d'entre nous, il est convaincu que la conquête d'un monde plus juste, plus heureux, un monde où la lumière l'emporte sur la nuit, est un projet réaliste, immédiatement réalisable. Henri Michaux écrit de ce projet: « L'Abbé: tu vas à présent aider un autre. Lui apporter la lumière dont il a besoin pour sa conduite. 13

Le Nouvel Arrivé: Comment ferais-je? Moi qui ne peux m'aider moi-même, moi qui attends la lumière? L'Abbé: En la donnant tu l'auras. En la cherchant pour un autre. Le frère à côté, il faut que tu l'aides avec ce que tu n'as pas...Avec ce que tu crois que tu n'as pas mais qui est, qui sera là. Plus profond que ton profond. Plus enseveli, plus limpide, source torrentielle qui circule sans cesse, appelant au partage... Va. Ton frère attend la parole de vie. »2 Jean Ziegler

2

Henri

Michaux,

Quand

tombent

les toits.

14

DECOUVRIR LA NOUVELLE AFRIQUE Eté 1995

DU SUD

Nous sommes partis, Xavier Saliaris, ex-responsable du Comité grenoblois anti-apartheid, et moi-mêrne, en juillet-août 1995, pour découvrir la « nouvelle» Afrique du Sud, seize mois après les premières élections libres, multiculturelles, qui ont vu I a victoire écrasante de l'A.N.C (African National Congress) et l'élection de Nelson Mandela comme premier Président de cette nouvelle Afrique du Sud. Contacts multiples, souvent émouvants, avec les habitants des townships, des familles, des responsables d'associations, de partis politiques... Ces quelques pages témoignent avant tout de la naissance et de I a construction d'un nouveau pays, sans occulter les terribles traumatismes laissés par un régime raciste qui se sera maintenu en fait pendant plus de trois siècles, l'installation des premiers colons hollandais remontant à 1652.

Samedi 22 juillet: Notre troisième journée en Afrique su Sud, plus précisément à Jo'burg (sur place on ne dit jamais Johannesburg) ou L'goli, la « ville de l'or ». Nous logeons dans un lodge, sorte d'auberge à bon marché. Saxonworld: une zone résidentielle où n'habitent que des Blancs. Les seuls Noirs que nous avons croisés sont des employés de maison ou des jardiniers. Villas hyper protégées avc leur plaque sécuritaire «Protected by... », « 24 hour armed », « Immediate response ». Ambiance paranoïaque qui révèle à quel point la peur obsessionnelle des Noirs est encore dans la tête des Blancs. Ciel merveilleusement bleu. L'hiver à Jo'burg: l'équivalent du printemps sur la Côte d'Azur. Nous prenons le bus pour le centre ville. Nous avons rendez-vous au « Market Theatre », haut lieu culturel de Jo'burg, avec nos amis qui nous ont accueillis à l'aéroport et qui seront nos « guides» attentifs et chaleureux tout au long de nos deux séjours dans cette grande métropole (plus de quatre millions d'habitants). Un couple franco-sud africain qui vit à Yeoville, l'un des seuls quartiers « mixtes» de Jo'burgh. Combattant de ('ANC et sympathisant de la Conscience Noire (de Steve Biko), il est originaire de Soweto. Coordonnateur de projets artistiques, il soutient le nouveau gouvernement avec un regard critique. Sa compagne française vit en Afrique du Sud depuis six mois, après avoir séjourné au Kenya et au Zaïre. Nous sommes étonnés par sa capacité d'adaptation. Ils ont créé tous les deux une sorte d'agence de voyages « alternative» visant à faire découvrir le pays de façon différente, incluant en priorité la découverte des townships, notamment de Soweto. Visite du Market Theatre. Expositions, cinema, théâtre, soirées musicales... Et, tout à côté, les « Kippies », jazz club très connu où nous nous promettons d'aller une prochaine soirée. On sent tout un bouillonnement culturel, ce qui n'est pas étonnant après tant de décennies de répression et d'écrasement. Nous parcourons les allées du marché. On vend de tout, surtout de l'artisanat provenant aussi bien de diverses régions d'Afrique du Sud que de pays voisins comme le Swaziland, la Namibie, le Bostwana, voire le Zaïre. Je découvre l'art N'debbele, riche en perles et en couleurs. Nous sommes intrigués par un attroupement: un groupe de 16

jeunes propose un spectacle de danses zoulous. Encadrés par quelques adultes, ils font montre de qualités remarquables d'agilité et de coordination. La foule applaudit avec enthousiasme. La rue est devenue un lieu de vie et d'expression. C'est si nouveau en Afrique du Sud... Fin d'après-midi: nos «guides» nous proposent d'aller à Soweto, cette immense township de plus de deux millions d'habitants (exclusivement noirs) située à une trentaine de kilomètres de Jo'burg. Je viens de terminer la lecture de «Retour de Soweto» de Sipho Sepanla (Ed. L'Harmattan, 1986) ouvrage qui évoque la vie et la lutte souvent héroïque des habitants de Soweto dans les années 75-80. Je suis très excité à l'idée de découvrir ce haut lieu de la résistance antiapartheid. Pilotés par un ami sowetan, nous quittons Jo'burg en passant devant «John Worster Square », ex-quartier général de la police, lieu sinistre des détentions arbitraires et des tortures systématiques. Nous filons sur l'autoroute. Curieux: le panneau «Soweto» n'apparaît qu'au bout de vingt-cinq kilomètres. L'exclusion de cet immense ghetto n'a toujours pas été réparée... Ca y est, nous y sommes. Nous passons devant le grand hôpital Baragwina, le plus grand, dit-on, de toute l'Afrique australe, flanqué d'une centrale électrique impressionnante. Elle était découplée, nous explique notre ami Vincent, du reste du réseau. Ce qui permettait aux forces de police de plonger Soweto dans le noir à volonté.

Dominante:

ces petites maisons (<< match's

box»,

«boîtes

d'allumettes»), où les familles doivent vivre bien à l'étroit. Mais aussi d'autres maisons relativement coquettes, peu nombreuses il est vrai. Plus nous nous enfonçons dans cet immense ghetto, après avoir quitté la route asphaltée, plus nous voyons de « squatter's camps» , ces camps où les plus démunis ont « construit» comme ils ont pu leur baraque, faite le plus souvent de tôle et de carton. De nombreux « hostels» aussi, ces immenses foyers délabrés où sont logés les hommes célibataires, à l'origine travailleurs des mines. Maisons, cabanes et cours sont étonnamment propres et nettes, alors que sacs en plastique et détritus jonchent les rues et les places. Conséquence de la surpopulation et d'un service de voirie insuffisant. Pas de panneaux indicateurs, 17

pas de plaques... notre conducteur s'oriente pourtant sans hésiter dans cet entrelac de chemins de terre... Ilfait beau mais frais, presque froid. Nous serpentons à pied à travers des terrains vagues et découvrons bientôt, du haut d'une colline, l'immensité de Soweto. En cet hiver austral, les poêles à charbon dégagent une fumée qui s'étend comme une chape sur tout le ghetto. La nuit commence à tomber. Je ne peux m'empêcher de penser à l'instant à Soweto au temps de l'apartheid, des barrages de la police, à ces dizaines de milliers de Noirs, harassés par leur journée de travail et les heures de transport, qui rejoignaient en silence leur maisonnette ou leur baraquement, à ces shebeens (débits de boisson clandestins) où se fomentaient souvent les révoltes... Puis nous rejoignons la voiture pour aller rendre visite à une famille qui habite dans un squatter camp. Notre ami se gare soigneusement dans une courette soigneusement délimitée par une clôture. C'est là qu'habite cette famille avec laquelle nous allons passer un moment inoubliable. Nous sommes accueillis à bras ouverts par la maîtresse de maison et deux de ses filles. Le père, maçon, travaille sur un chantier dans la province du Transvaal, et ne revient que le week-end. L'une des filles, âgée de dix ans, dirige un groupe de majorettes. Deux petites pièces, une cuisine et une chambre, qui doivent mesurer au maximum 15m2. Nous nous serrons autour de la « mama», généreuse dans tous les sens du terme. Elle envoie quelqu'un chercher des boissons... dont nous abuserons largement! Deux bonnes heures durant, nous allons échanger, nous épancher, parler de la vie à Soweto hier et aujourd'hui. Nous apprenons que ses deux fils sont morts, l'un de la tuberculose, l'autre lors des émeutes de 1976. « Vivezvous mieux aujourd'hui?» « Ah ! oui, nous sommes libres et vivons en sécurité. Il n'y a plus la police pour venir nous tuer! ». Ce cri du cœur... et cette admiration de Mandela dont la photo est scotchée sur le mur de la cuisine. Cette haine de Buthelezi, ce chef zoulou qui a collaboré avec le pouvoir blanc et qui monte, encore aujourd'hui toutes ses opérations meurtrières et expéditives contre les Zoulous qui ne veulent pas se plier à sa loL..Cette fierté d'être Sowetan et cette volonté d'y rester. Nous réalisons à quel point les habitants de Soweto, malgré les conditions de vie oh! combien précaires, veulent en faire un espace de vie communautaire et solidaire. 18

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