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Paysans africains : des Africains s'unissent pour améliorer leurs villages au Togo

De
312 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296304543
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PAYSANS

AFRICAINS

COLLECTION

ALlERNATIVES

PAYSANNES d'Angers

dirigée par Dominique Desjeux Sociologue à l'Ecole Supérieure d'Agriculture

Déjà paru à l'Harmattan

sur les questions agraires

Guy BEIl.ONCLE, chemin des villages. Formation des hommes et déveLe loppement rural en Afrique noire. Guy-José BRETONNES, ictionnaire du français fondamental en images D pour les ruraux. Hervé DERRIENNIC, Famines et dominations en Afrique noire. Paysans et éleveurs du Sahel sous le joug. Dominique DESJEUX, a question agraire Ii Madagascar. Administration et L paysannat de 1895 à nos jours. Hugues DUPRIEz,Paysans d'Afn'que noire. Hugues DUPRIEZ Philippe LEENER, griculture troPicale en milieu payet A san afn'cain. Nicole EIZNER et Bertrand HERVIEUX, Anciens paysans, nouveaux ouvners. GENTIL,Pratiques cooPératives en milieu rural africain. Jeunes ruraux du Sahel, une expérience de formation de jeunes alphabétisés au Mali. Présenté par Guy Belloncle. Jean-Jacques PERENNES, Structures agraires et décolonisation. Les oasis de l'oued R'hir-Algérie.

Collection ALTERNATIVES PAYSANNES
Bernard BARTIlELEMY, Chipko. Sauver les forêts de l'Himalaya. Jacques BERTIlEIl.OT François de RAVIGAN,Les sillons de la faim. Texet tes rassemblés par le groupe de la Déclaràtion de Rome. Denys CUCHE, Pérou nègre. Les descendants d'esclaves au Pérou des grands domaines esclavagistes aux plantations modernes.
INSTITUT PANAFRICAINPOUR LE DÉVELOPPEMENT, ous la s RAVIGNAN et B. LIZET, Comprendre une économie Jean PAVAGEAU,Jeunes paysans sans terres, l'exemple Jean-Luc POGET, Le beefsteack de soja: une solution mentaire mondial ? direction de F. DE rurale. malgache. au problème ali-

@ L'Harmattan, 1984 ISBN: 2-85802-336-0

RÉMI MANGEART

PA YSANS AFRICAINS
Des Africains s'unissent pour améliorer leurs villages au Togo

,

Editions L'Harmattan
7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Alternatives

paysannes

Entre le Tiers monde des rêves et celui des intérêts économiques, s'intercale un univers du quotidien, souvent nié ou occulté. Aussi, qu'il soit des campagnes, des rivages ou des villes, le Tiers monde est-il actuellement engagé dans un processus de transformation dont il n'a pas souvent la possibilité de maîtriser les orientations. La multiplication des projets de développement rural, associée au mythe d'un modèle de développement universel, entraîne les sociétés paysannes dans le cercle vicieux de la dépossession de la maîtrise de leur devenir et de la dépendance croissante. De sujets, les paysans sont devenus des objets rationalistes et organisables à merci. Et pourtant les paysans ne sont ni tout à fait passifs face à la modernisation, ni entièrement passéistes en regard de leurs traditions. Ils sont à la fois porteurs de culture et créateurs d'une vision alternative du monde. La collection ALTERNATIVES PA YSANNES publie des recherches et des témoignages de praticiens, d'acteurs ou de chercheurs en sciences humaines. Les logiques paysannes sont présentées dans leurs interactions avec l'administration, le milieu urbain ou international autant dans l' hémisphère sud que dans les sociétés industrielles. Ceux qui pensent que leurs recherches pourraient s'exprimer par le canal de la collection Alternatives paysannes peuvent écrire à son directeur: Dominique Desjeux Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

4

Ensemble, nous avons vécu, Kiitou (Louis), Péésanndjau (Roger), Essi Séwa (Rémi), Tchonda (Christian), Batachassi Oacques), Puis Bawa (Michel), Léon et Maurice. « Frères des Campagnes », nous avons travaillé en « animateurs ». Nous avons voulu devenir des frères. Avec vous, nous avons réfléchi. Avec vous, nous avons travaillé: Lélinn, Tchitao, Mansamaesso et tOuS les autres de tous les villages: d' Atchangbadè, Tcharndèda et Kudjukada, de Bébéda, Buno et Wessau, d'Awandjelo, Séuda, Agbalossi et Wélu, de Djamdè et Yaka. Ami lecteur, voici un peu de notre vie ensemble, de 1969 à 1981. Ce livre veut te faire connaître d'autres hommes. Comment ils vivent. Comment ils mangent. Comment ils naissent. Comment ils meurent. Comment ils s'unissent pour se développer. Le développement, ce n'est jamais fini, ont dit les paysans d'Atchangbadè. Rémi MANGEART Les noms de personnes sont des noms kabyè, ou parfois français. Mais le nom de ceux qui vivent encore ont été changés. Le nom de ceux qui sont morts a été gardé, comme celui du chef Bagnu. Les mots kabyè sont écrits à la manière française (1). Tous ceux qui savent lire le français ne savent pas lire l'alphabet international africain. Que les Kabyè ne soient pas offensés. Qu'ils regardent le désir de faire connaître ce qui s'est passé dans la zone d'Atchangbadè.

(1) « Esso» (Dieu) s'écrit en kabyè Eso mais se prononce «Esso ». « Buno » (nom de village) se lit en français « Bouno ».
)

TOGO
55000 km2 en 1980 : 3 millions d' habitants

o Villes routes goudronnées en 1980

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Principales

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OCEAN ATLANTIQUE

6

1. Plus forts que la mort?

Au milieu de la nuit des cris me réveillent. Lélinn est

déjà debout. Il me dit: « il faut sortir de la case. » Toute la
famille Tagba est dehors et crie avec tous les gens de Yadè et de Bohou. « Les gens crient pour éloigner la mort qui passe audessus des toits », me dit Lélinn. Je crie avec tout le monde, hommes et femmes dont les voix s'unissent par-dessus les collines. Puis nous rentrons nous coucher. Au lever du soleil, à 6 heures du matin, hommes femmes et enfants s'agitent déjà pour la fête, et je sors dans la cour. Lélinn me montre un seau dans un coin entre 2 murs. C'est la « douche» qu'on ferme avec un pagne (pièce de tissu) pendu à un bâton. L'eau s'écoule par un trou percé au bas du mur. Je me lave et me rase. Tous sont très occupés: les femmes à préparer nourriture et boisson, les enfants à puiser l'eau, les hommes à s'habil-

ler et à discuter. C'est le grand jour de « Kabyè », une fête
qui a lieu tous les 5 ans. Tagba, le père de famille et Frédérie, son fils aîné, partent rapidement pour la fête. Lélinn et moi, nous allons saluer les voisins. Padaba nous fait asseoir, moi sur un fauteuil en lattes de bois, Lélinn sur un petit tabouret. Après quelques paroles, Padaba se lève et vient me saluer en me serrant la main droite de ses deux mams : Ça va bien. (<< alafia » ?...) Padaba nous offre le « souloum », bière traditionnelle de sorgho. Avant de boire la calebasse, je verse un peu de bois7

-

-

-

Tu es bien sorti de la case? (<<n'lewa lè ?) Oui, je suis bien sorti. Et toi ? (<<tonou lè mbou »)

son aux ancêtres. C'est le matin, la bière est peu fermentée, et une calebasse me suffit. Nous suivons le sentier entre les rochers pour arriver chez Kiliouwè, à 200 mètres de chez Padaba. Il nous offre à goûter un jus noirâtre. C'est un « médicament» que les vieux fabriquent avec du charbon de bois d'un arbre sacré. J'en bois un peu. Je ne crains pas le médicament, mais les amibes, car l'eau n'est pas filtrée. Nous montons maintenant à la montagne des origines des gens de Yadè et de Bohou. - «C'est ausSi notre lieu d'origine, me dit Lélinn, car les gens d'Atchangbadè sortent de Yadè, et ceux de Bébéda et Bouno sortent de Bohou. Mon père Tagba est né à Yadè et il est venu cultiver à Atchangbadè à l'âge de 20 ans. Ça fait 3 heures de marche par le sentier. D'autres l'avaient précédé de quelques années. C'est donc après le départ des Allemands du Togo, en 1914, que les premiers «Kabyè» sont arrivés à Atchangbadè. » De chaque côté du sentier, les anciens ont ramassé les pierres rouges et ils ont construit des murs en pierres sèches. S'il y a beaucoup de pente, les murs sont proches les uns des autres, en travers de la pente (ou «en courbe de niveau»), et ça fait des petits champs à plat. Depuis des

siècles, les ancêtres des Kabyè ont cultivé « en terrasse» pour
trouver assez de nourritUre. Le sorgho est mûr, et parfois les tiges barrent la route. Si l'épi est lourd il fait pencher la tige qui est très longue (3 ou 4 mètres). Autour des cases, la récolte est finie: les hommes ont coupé les tiges au coupe-coupe, et les femmes ont coupé les épis au couteau. Dans les bas-fonds, entre 2 vallées, le riz aussi est mûr. Il me rappelle l'orge de France. La saison des pluies vient de se terminer. C'est la saison sèche. Nous montons toujours. Dans une haute vallée des centaines de gens sont rassemblés. Au milieu de la foule, des hommes dansent, torse nu, sans changer de place. Il y a même des jeunes et des enfants de plus de 10 ans. Je reconnais Tcrutao, un voisin d' Atchangbadè. Je le salue. Le regard fucé ailleurs, il continue à danser, comme s'il ne me connaissait pas. Lélinn me dit: 8

-

eux qui ont la double-vue (ils sont « kenaoudena »).»

«Aujourd'hui,

ils ne saluent personne, car ce sont

Nous continuons à monter. Le soleil chauffe. Il est 11 heures. Nous sommes arrivés. Des montagnes arrondies dominent de petites collines. Nous nous asseyons sous un manguier. A 500 mètres devant nous, une petite case ronde renferme le rocher et la source. Hier soir, à la lueur d'une lampe à pétrole, Tagba m'a tout raconté: « Les cris ont commencé dans les lieux d'origine de nos parents, les lieux des 3 esprits protecteurs de ce village de Yadè. Ces 3 esprits sont Tukunésso, Halubam et Agbangtonguyu. Ceux qui ont la double-vue se rassemblent dès l'aube dans un enclos en terre battue. Ils boivent un médicament de racines trouvé par nos ancêtres. Celui qui le prépare est un homme qui n'a pas touché de femme ou de fille depuis 2 mois. Vers 9-10 heures, on se rassemble dans la montagne. Une délégation composée d'hommes des différentes classes d'âge monte jusqu'au lieu sacré. Un homme y est depuis la veille et guette une pierre creusée où il y a de l'eau. C'est par double-vue qu'il voit tomber la mort dans l'eau... Elle arrive par le trou de la source et agite l'eau comme le mouvement des vagues de la mer. L'homme appelle la mort: «wiyau, abirè» (Roi! Reine) quatre ou six fois. Elle répond, mais de loin, derrière la montagne, et elle vient dans la poterie. Un homme tient la poterie, et un autre, sur la pierre, frappe un long tambour pour attirer la mort dans la poterie. Celui qui tient la poterie doit être très puissant en double-vue et très courageux, sinon il ne peut tenir la poterie. Quand la mort est entrée dedans, il colle la poterie sur son ventre et tout le monde crie de joie, car on a attrappé la mort... Ce qui entre dans la poterie est différent selon ce qui va arriver jusqu'à la prochaine fête de Habyè, dans 5 ans: Si c'est un hérisson qui entre, c'est signe de guerre. Si c'est un lézard rouge (celui qui mange le haricot) la nourriture réussira. Si c'est un crapaud, il y aura avortements d'anormaux. On dit que c'est la mort qui a envoyé ses enfants. 9

Ainsi les sages voient ce qui se passera dans la période de 5 ans qui vient. S'ils voient quelque chose de mauvais, ils iront faire des arrangements avec les esprits protecteurs. Quand la mort est attrappée dans la poterie, les hommes puissants en double-vue sont par-derrière. Ils piquent la mort avec des flèches empoisonnées jusqu'à ce que la mort meure. Mais deux minutes après, elle est réveillée, car elle est plus puissante qu'eux. Alors ils se regroupent pour la tuer à nouveau en cachette. Personne d'autre ne la voit. Depuis la montagne jusqu'en bas, ils seront à la tuer. Et en bas, là où la danse se termine, la mort sera morte. Et ils l'amènent tout en bas du village pour la jeter, et casser le pot dans le marigot (rivière temporaire). Ils repartent par un autre chemin et montent au lieu sacré; puis ils redescendent comme ils étaient montés. Quand on jette la mort, elle se réveille pour retourner là où elle était dans la montagne. » Des milliers de personnes en habits de fête accompagnent la descente de la poterie et de la mon. Ceux qui ont la double-vue, depuis le garçon de 10 ans jusqu'au vieillard, sont réunis à 300 au moins. Ils dansent, torse nu, et montrent leurs pouvoirs: « Si l'homme puissant prend le couteau et se coupe, ou s'il prend la flèche et se pique, le sang sort. Il passe alors la main sur la plaie, et il n'y a plus de plaie. Ces hommes-là mangent des crapauds crus, comme si c'était de la bonne viande, mais ce qu'on voit n'est qu'apparence. Si tu imites ces gens sans avoir leur double-vue, tu risques de mourir. Ceux qui font ça ne mangent pas depuis 6 jours. Ils boivent seulement de la bouillie. Cette fête, c'est pour éloigner la mort tous les 5 ans. C'est pour que la mon ne fasse pas trop de ravage, car on sait que tout le monde meun. Tous les 5 ans, on accoutume des jeunes gens de 25 ans qui ont fini de lutter: ce sont les « kondana ». Ils sont fils de l'esprit protecteur Tukunesso. Après les cérémonies de cette année-là, on reconnaît ces jeunes comme des hommes. » 10

Tout ce peuple de paysans et de paysannes vit au rythme des saisons. Ils sont unis par les mêmes travaux, les mêmes souffrances, les mêmes fêtes et les mêmes croyances. Sont-ils capables d'améliorer ensemble la vie de leurs villages ? Sans avoir été à l'école, peuvent-ils comprendre que la santé serait meilleure avec de la bonne eau? Qu'ils voyageraient plus facilement sur des pistes que sur des sentiers? Qu'ils pourraient produire plus de nourriture avec l'agriculture moderne? Les adultes actuels sont-ils prêts à changer? Plus de la moitié de leurs enfants vont à l'école. Faut-il de gros moyens pour faciliter leur développement? La volonté de vaincre la mort ensemble est-elle limitée à 2 ou 3 jours tous les) ans ? Cette volonté est-elle comme un arc pendu au mur? Accroché avec le carquois et les flèches, l'arc est toujours prêt à servir. Cette volonté de vivre est-elle assez forte pour vaincre les divisions? Est-elle assez forte pour s'appuyer sur le passé et regarder l'avenir?

11

2. Comment naît une amitié

Les Kabyè vivent et meurent comme beaucoup de paysans. Ils ont leurs coutumes, leurs cérémonies et leurs fêtes. Leur « pays », c'est la montagne. Ils n'ont jamais eu de roi. Ils s'unissaient quand il y avait un ennemi. Les plus vieux ont vu venir les colons avec des fusils. Ils étaient les plus forts. Ils nous ont forcés à transporter, à faire des pistes et des ponts. Depuis l'indépendance, chacun est libre de faire ce qu'il veut. Mais il faut toujours plus d'argent pour l'école, les médicaments, les habits et la radio. Parfois un fils part au Sud cultiver le café. San.s prévenir son père, il se sauve dans la nuit. Si les jeunes s'en vont, le village va mourir. La terre est pauvre. Peut-t-on améliorer notre vie ici à Atchangbadè, sans moyens? On a du courage et c'est tout. Trois hommes arrivent en août 69 puis deux autres. Ils s'appellent « frères », mais ils ne sont pas du même père et de la même mère. Ils vivent ensemble. Le sang qui les réunit, c'est le sang de Jésus. Ils sont des étrangers mais veulent être frères de tout homme. Ils apprennent le Kabyè. Ils sont venus pour recevoir et pour donner. Ce qu'ils veulent échanger, c'est l'amitié. 12

Ils font le travail des hommes: ils cultivent et construisent. Ils font le travail des femmes: ils préparent la nourriture. Comme les hommes et les femmes ils vont aux marchés et aux fêtes, ils prient chaque jour. Ils parlent avec les chefs, les anciens et avec tous. Ils disent: c'est Bakpessi qui son de Yadè comme vous et qui est évêque de Sokodè, c'est lui qui nous a appelés. Si vous voulez améliorer votre village ensemble, Regardez ce qui vous fait souffrir, Cherchez pourquoi vous souffrez, Voyez ce que vous pouvez faire. Nous sommes avec vous. Ces cinq étrangers sont des Blancs. Ils arrivent de France. Ils sont de la Mission Catholique, mais ils s'appellent « frères :&. Ils ne viennent pas donner ou apprendre aux Africains. Ils viennent partager et échanger, comme au marché autrefois: une calebasse de noix de palme pour une calebasse de boisson. (1)

Les Kabyè d'Atchangbadè
La zone d'Atchangbadè, tous ses marigots vont dans la Kara. Et c'est Kpogbo qui est au milieu de la zone, avec Atchangbadè et Kudjukada sur ses bords. La zone est comme un grand cercle de 1) à 20 km de rayon, on peut aller au grand marché de Kudjukada, et en revenir le même jour à pied. Les 15 000 habitants sont des Kabyè, sauf 1 000 Peuls qui gardent les vaches en dehors des villages; sauf les 300 habitants de Yaka qui parlent une autre langue qui est proche du Kabyè. Autrefois, les Kabyè habitaient la montagne à Yadè, Bohou, Tchitchao et Lama. La zone d'Atchangbadè était un espace vide entre les Tem (ou Cotokoli) de Bafilo et les
(1) Poème de l'auteur.

13

Kabyè groupés sur la montagne.

Le fondateur Atchangba

était Tern, et Atchangbadè signifie « chez Atchangba », et il
y a encore des lieux sacrés gardés par des Tern, comme à Séuda (Awandjélo). Depuis la colonisation, il y a la paix entre les ethnies; après le départ des Allemands en 1914, les gens de la montagne sont venus cultiver des fermes, puis ils sont restés. Bagnu et Tagba étaient parmi ces premiers arrivés. Ils ont traversé la Kara en saison sèche. Les vieux disaient que le pays kabyè s'arrête à la Kara. Mais il y avait trop d'enfants à nourrir. D'autres Kabyè ont été cultiver près du Mono, à 100 km au Sud; d'autres ont été cultiver le cafécacao près de Palimé et Badou, à 300 km au Sud, près du Ghana. Grâce aux dispensaires, il y a de moins en moins d'enfants qui meurent (il y en avait 1 sur 2 avant). La population augmente très vite, elle double tous les 25 ans. Il y a une école tous les 5 km, avec au moins 100 élèves, et parfois avec 250 ou 400 élèves; les maîtres sont trois ou cinq dans ces grosses écoles.

De quoi souffrent les gens?
Qu'est-ce qui ne va pas dans le village? Les gens disent tout ce qui les gêne. Puis le frère des campagnes qui les écoute leur demande de choisir des actions pour la saison sèche de 70-71. - A Atchangbadè :
« Il y a une seule route. Nous voulons faire deux nou-

velles pistes avec 2 petits ponts. Nous souffrons d'eau. Nous voulons creuser 6 puits communautatres. Nous souffrons de la faim. Nous allons cultiver du riz de manière moderne (3 groupes de volontaires). Moi, je veux cultiver avec les bœufs, dit Gobilè. Les enfants de notre quartier doivent traverser la Kpogbo pour venir à l'école d' Atchangbadè. En juin et en septembre, le marigot déborde cenains jours. Nos enfants peuvent être noyés car le pont n'est pas 14

élevé au-dessus de l'eau. Nous voulons une nouvelle école. - A Buno : Nous avons une école en terre et couvene en chaume. Nous voulons une école en dur (ciment et tôles). Nous sommes un peu loin du dispensaire d'Atchangbadè (4 km). Nous voulons construire un dispensaire. Pour vaincre la faim: Moi, je vais cultiver un champ moderne de riz. Et un autre: je vais apprendre à cultiver avec les bœufs. - A Yaka: Nos petits enfants souffrent pour aller à l'école à Djamdè (4 km). Nous voulons construire une école et demander un maître. Pour gagner de la nourriture, nous voulons cultiver à 4 un champ de riz. - A Bébéda : Nous parlons depuis longtemps de faire une piste pour aller à Kudjukada (3,5 km). Il faut aussi un pont sur Nigbang. Tous les quaniers sont d'accord pour travailler avec les gens de Kudjukada ; même le quanier de Nyaudè (à 6 km de Nigbang). Nous ne savons où faire la piste. A qui s'adresser pour avoir du ciment? - A Agbalossi : Nous sommes entre Awandjélo, Atchangbadè et Kudjukada. C'est pourquoi nous voulons créer ici un nouveau marché. Nous y creuserons un puits. Nous construirons une école. Et nous élirons un chef de notre nouveau village. - Dans les villages où je suis allé, j'ai répondu: Nous pouvons vous aider à chercher l'endroit d'un puits, et à cimenter ce puits. Vous aider à tracer de nouvelles pistes et à trouver du ciment pour les ponts. Vous aider à cultiver du riz ou de l'arachide de manière moderne. Mais vous travaillerez avec vos houes et vos coupe-coupe. Vous achèterez des pioches si vous n'en avez pas. Avant de commencer le travail, vous vous réunirez encore. C'est comme celui qui arrive du «pays» et veut construire ses cases. Il ne commence pas le premier jour: il en parle aux autres, il choisit l'endroit. C'est donc à vous de voir comment vous allez faire. 15

Pour les dispensaires et les écoles, ce n'est pas notre travail. Allez voir vous-mêmes un infirmier ou un directeur d'école. Vous leur demandez par quels chemms passer. » Tous les villages ne sont pas prêts à se réunir de cette manière. Les autres réunions ont lieu plus tard à Awandjélo. Wélou, Djamdè, Kudjukada et Wessau. Car le chef invite ses notables et d'autres paysans. Nous connaissons un peu les gens d' Atchangbadè et leur pays d'origine. Mais qu'est-ce qui pousse au Nord-Togo? comment le sol est-il cultivé? à qui appartient la terre?

16

3. La terre d'Atchangbadè

Tanassim Dao m'a invité chez lui. J'y vais à pied en une demi-heure. C'est le mois de juin. Le petit mil n'est pas encore tout à fait mûr. Il n'a pas plu depuis une semaine. Les petits marigots ne coulent pas beaucoup. Le sentier est le plus souvent sableux. En montant une colline, le sol est rouge: c'est de la latérite, une sone d'argile granuleuse. Si la latérite est brûlée par le soleil pendant des mois, elle durcit. Elle devient de la pierre. On ne peut plus la cultiver. Avant d'arriver, je traverse un bas-fond (petite vallée). Les 3 frères Tanassim ont semé du riz à gauche, et des ignames à droite. Ils ont planté ces grosses racines qu'on appelle ignames; elles pèsent de 2 à 5 kilos. Elles poussent dans de grosses buttes côniques de 1 mètre de haut. On mange souvent de l'igname. « La plante du Kabyè, c'est le sorgho, m'explique Dao qui est venu à ma rencontre. Le sorgho pousse sur les collines. Il n'aime pas l'eau comme le riz ou la grosse igname. Il sen à préparer la pâte de sorgho, une sone de semoule appelée « tô » en Haute Volta. C'est avec le sorgho qu'on prépare le « sulum », bière fermentée fabriquée avec le sorgho germé. Voyez ce champ, c'est du sorgho. »
Je regarde et je vois des plantes qui ressemblent en juin à du maïs. Il y a deux pieds de sorgho tous les 60 cm, et 1 mètre entre les billons, ces lignes cultivées de 10 cm de haut. Sur cette ligne, entre les plants de sorgho, je vois du petit mil en épis. Et dans le bas du champ, c'est de l'arachide qu'il y a dans le sorgho. La feuille d'arachide ressemble au trèfle d'Europe.

-

«

Quand

semez-vous

le sorgho?

Dès que les pluies arrivent, en mars-avril. A la fin

17

de la saison sèche, je nettoye mon champ: j'enlève les herbes séchées, j'arrache les grosses racines de sorgho et je les brûle. A la 2. ou 3. pluie, le sol n'est plus aussi dur qu'en saison sèche, alors je billonne. Avec ma houe, je cultive la moitié de l'ancien billon. Mes 2 femmes sèment le petit mil. - Où commences-tu à cultiver? - Je cultive d'abord ici autour de ma maison. Et mes femmes mettent le fumier. Ça nourrit la terre, et je peux cultiver chaque année autour de ma maison, sans laisser reposer le champ. - Et quand tu as fini de cultiver la moitié de chaque billon? - A ce moment-là, je ferme les billons, si bien que le nouveau billon se trouve dans le creux de l'ancien billon. Mes femmes sèment alors le sorgho et l'arachide. - Et tes autres champs où sont-ils? - Tu vois le champ là-bas? J'y ai semé du petit mil et du sorgho. Quand le petit mil sera mûr, à la fin de ce mois de juin, et quand mes femmes auront coupé les épis de petit mil, j'arracherai les racines et les tiges de petit mil. Mes femmes sèmeront le haricot à la place du petit mil avant de partir aux luttes (voir chapitre 22). - Et les ignames? - Chaque année, je défriche un nouveau champ pour les ignames. J'invite les voisins à venir m'aider en septembre. Je leur fais préparer la boisson. C'est plus facile de butter quand la terre est bien mouillée en saison des pluies. Et puis, les herbes qu'on enterre pourrissent et elles nourrissent l'igname. Je plante l'igname à partir du mois de décembre jusqu'en mars. Je récolte du mois d'août au mois de décembre. - Tu ne cultives pas beaucoup de riz? - Depuis que j'achète une semence améliorée et de l'engrais, je cultive au moins 20 ares de riz. Je peux récolter 2 sacs ou même 4 sacs de 80 kg. Je garde un sac pour manger. Mais si le sorgho ne donne pas bien, je garde 2 sacs. Et je vends le reste. - Le riz n'est pas votre nourriture habituelle? 18

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Nouveau billon

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Plantoir ( fer plat perpendiculaire au manche)

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Hache
pour fendre le bois ( fer qui coupe dans le sens du manche)

Le plantoir, la hache et la houe sont forgés par des forgerons de Yadè ou de Tcharè avec des vieux rails de chemin de fer et du charbon de bois.

Machette d'Angleterre ou du Ghana

-

Oui, mais c'est un aliment de fête, comme la fête des récoltes, et les funérailles. - Cet arbre avec un gros tronc gris, comment l'appelle-t-on ? - C'est le baobab. Les femmes cueillent les nouvelles feuilles pour préparer la sauce. Avec le fmit qui est gros comme deux mains rassemblées, les femmes préparent la sauce aussi. - Et cet arbre bien vert, et qui est rond comme un gros ballon? - C'est le manguier. Il donne son fmit au mois de mai. La mangue a beaucoup de jus. Elle est très douce, mais elle laisse des fils entre les dents. Au marché, vous trouvez au début une mangue pour 5 francs (10 centimes français) ; puis après 2 semaines 5 mangues pour 5 F et à la fin 5 mangues pour 1 F. Les enfants aiment beaucoup les mangues. - Au milieu des champs, il reste des arbres. En ce moment ils donnent leurs fmits qui sont comme des haricots très longs. - Ça, c'est le néré, l'arbre le plus utile. Il enrichit le sol tout autour. Dans son fmit, il y a une poudre jaune qui sert à préparer la sauce. Il y a aussi une graine: les femmes la font fermenter, l'écrasent pour faire de la moutarde, un condiment qui sent très fort. L'écorce de ce haricot du néré est mise dans l'eau, et ça sert à peindre les murs et le sol damé. Ça les durcit. Je viens de refaire ma maison avec et tu m'as dit: c' est bien joli ! - Là-bas chez le voisin, ce sont des palmiers à huile? - Oui. L'homme grimpe couper le régime quand les noix sont rouges... La femme pile les noix au mortier, elle les fait chauffer et elle obtient l'huile rouge. Avec l'amande (ou noyau), elle fait de l'huile aussi. - A côté des palmiers, il y a un cocotier qui leur ressemble. Mais son tronc est plus lisse, et les nervures des palmes sont jaunes. Le fmit est très différent. - C'est la noix de coco qui est enveloppée d'une coquille verte. C'est très bon à boire et à manger. - Là où vous avez commencé un puits, il y a des arbres avec des feuilles plus grandes que les deux mains rassemblées. 20

- C'est le teck. Il est intéressant pour la construction. Je viens de refaire la charpente de ma maison avec du teck. C'est un arbre qui pousse très vite. Quand on le coupe, sa racine pousse à nouveau. Les femmes se servent de ses feuilles pour emballer les beignets de haricot. Les bouchers mettent aussi la viande dans ces feuilles le jour du marché. - Et ces arbres dont les palmes font du bruit au vent? - Ce sont des rôniers. On fend leur tronc à la hache pour avoir des « coquers », c'est-à-dire des petites poutres pour les charpentes. - Sur l'autre colline, quels sont ces grands arbres? - Ce sont des kapockiers. En bas du tronc, les racines dépassent. Tu as vu l'espèce de coton qui son du fruit long comme une main? Ça vient du kapockier. Les Allemands avaient obligé chaque village à planter des kapockiers le long des pistes. C'était avant 1914. Les compagnies achètent le kapock pour faire des coussins. Mais ça ne vaut pas cher: 20 F le kg. II faut des journées pour remplir un grand sac qui ne pèse que 20 kg bien tassé. Ça fait 400 F pour beaucoup de travail. Au mois de mars, tu verras les filles grimper dans les kapockiers. Elles ceuillent les nouvelles feuilles, et ça donne une bonne sauce.
travailler? - C'est en saison sèche que je viens de réparer la maison! Pétrir la terre, couper le bois, ce n'est pas du travail? Et les chasses? Ce n'est pas quand l'herbe est verte qu'on peut voir les biches, les agoutis et les perdrix ? Quand il pleut, je me fatigue à cultiver, je ne cours pas après les animaux avec des « massues» (bâtons avec un nœud au bout). Et les funérailles? En février, nous sommes rentrés au « pays », à Yadè, pour les funérailles du père de ma première femme. J'ai amené un orchestre et j'ai fait préparer la boisson, car je suis son « beau» (gendre). Et les puits, quand peut-on les creuser tous ensemble? Ce n'est pas un travail, ça ? 21

-

Maintenant, c'est la saison des pluies, alors, tU vas

Et les réunions pour améliorer le village, personne ne viendrait en saison des pluies.

L'homme n'est pas fait pour cultiver seulement! »

A qui la terre?
j'ai posé cette question à Lélinn, un autre jeune paysan d' Atchangbadè. Dao comme Lélinn deviendront
«

animateurs

»-paysans.

- «Les propriétaires, ce sont les premiers nés sur place, ou les premiers arrivés. Ici, tous les habitants viennent des montagnes Kabyè de Yadè, Bohou et Lama. Les 1er qui sont arrivés sont les propriétaires de la terre. Et ici, la terre n'est jamais vendue ni louée. La terre, vous demandez au propriétaire, il vous la passe. Ça dépend comment vous vous êtes compris au départ. Celui qui n'a pas de famille peut prêter son terrain. Lorsque celui qui a demandé le terrain n'a plus besoin de travailler, il le laisse au propriétaire. Si le propriétaire a des frères qui cultivent au Sud le café-cacao, et s'ils veulent revenir, ou s'il a des enfants qui vont quitter l'école, il reprend son terrain parce qu'il y a plus de gens pour cultiver et manger. S'il a moins de membres dans sa famille, le propriétaire vous passe son terrain pour longtemps. Moi qui parle, où est mon père, le terrain ne nous appartient pas. On a passé ce terrain à mon père il y a environ 50 ans. Jusqu'à présent, le propriétaire n'a pas repris son terrain. Il est mort. Son fils unique cultive au Sud et il y reste. Il revient de temps en temps; il nous voit ici, mais il ne nous demande rien. On sait que c'est son père qui avait passé le terrain à notre papa. Nous aussi, notre père a des champs qui sont loin d'Atchangbadè, vers Lambo et Kolidè, près de Kudjukada. Des gens cultivent là-bas, après avoir demandé à mon papa. Il leur laisse le terrain gratuitement. Si un jour, nous voulons reprendre le terrain parce que nous en avons besoin, ils ne vont pas refuser en disant qu'ils ont cultivé longtemps sur ce terrain. 22

Mais si vous construisez la maison sur le terrain qu'on vous a passé, le jour de la fête pour entrer dans la maison, vous invitez le propriétaire du terrain. Il vient. Vous tuez un mouton ou une chèvre. Tout le monde vient boire. Et après il prend la cuisse et le menton de

la bête. »
Voilà donc la façon de posséder la terre et de la prêter. La terre appanient à la grande famille et elle y reste. Tout le monde connaît le rocher ou l'arbre ou le sentier qui limitent les champs. Il n'y a pas de « cadastre », ce grand livre où tOus les champs sont dessinés avec les mesures et le nom des propriétaires. Sans le progrès, il n'y aurait pas de grands problèmes... Il n'y aurait pas de problèmes pour la propriété et l'usage des champs. Mais cette façon de se servir de la terre était adaptée à des moyens de cultiver réduits, la houe et le coupe-coupe. Tout se faisait à la main pour répondre aux besoins de l'homme: manger et boire; s'habiller et se loger; faire la fête et prier. Taanéguè et ses voisins avaient creusé un puits volontaire français en 1969. En 1971, ils se mettent à 6 pour cultiver avec des méthodes modernes le qui est sous le puits. Je parle avec eux du champ et je leur apprends niques modernes: avec un d'accord bas-fond les tech-

-

« Qu'est-ce qui vous pousse à cultiver ce champ?

- C'est la faim qui nous pousse à cultiver. - Est-ce que vous mangerez tout le riz? - Si nous récoltons bien, nous vendrons ce qui est en plus de la nourriture. - L'argent servira à quelles choses? - Nous pourrons payer les médicaments si nous sommes malades; et payer 1'« écolage » des enfants (droit d'inscription à l'école). » Je leur explique alors la cultUre moderne du riz. Ils peuvent acheter du Gambiaka, un riz qui donne bien s'il a assez d'eau et s'il n'y a pas d'herbe. Mais il faut le semer tôt, comme le riz kabyè. Et pour garder l'eau entre deux pluies, il faudra cultiver des gros billons de terre selon le niveau (diguettes). Ils peuvent acheter de l'engrais pour bien nourrir le riz. Ils sont d'accord pour faire des diguettes et pour semer 23

du Gambiaka. Mais je dois tracer 3 fois le lieu des diguettes, car Taanéguè était seul les 2 premières fois. Les diguettes sont montées à 30 cm, le champ est cultivé, le riz est semé au rayonneur (rateau qui marque le lieu où l'on doit semer, tous les 25 cm). Le riz est désherbé, l'engrais est semé. Le champ est magnifique, c'est le plus beau du village. Les 0,50 hectare produisent 22 sacs de 80 kg, soit 3 520 kg à l'hectare. Taanéguè et ses 5 compagnons sont fiers et heureux. En 1972, le propriétaire du champ reprend son terrain. Il voulait produire lui aussi .22 sacs de riz. Il n'a pas réparé les diguettes et n'a cultivé que la moitié du champ. Il récolte 3 sacs. Un peu plus loin, les 3 frères Tanassim et 2 voisins cultivent aussi du riz de manière moderne. Ils récoltent bien. Leur père Tanassim qui leur a prêté le terrain le reprend l'année suivante. Il y cultive des ignames sur des buttes. Et

les diguettes disparaissent. .
Quelqu'un ne peut cultiver le terrain d'un autre que pour un an de manière sûre. Il ne donne pas de loyer ni de cadeau, mais il n'est pas sûr de pouvoir cultiver plusieurs années. Les manières modernes de cultiver demandent plus de travail et plus d'argent pour faire les diguettes, acheter de l'engrais, arracher les racines et les arbres qui ne sont pas utiles. Celui qui peine pour son champ devrait pouvoir le cultiver plusieurs années. Mais comment changer la tradition? En 1977, le gouvernement publie une réforme foncière: la terre appartient à celui qui la cultive. Une terre qui n'est plus cultivée depuis 6 ans devient libre, et tout homme peut la cultiver. Au Togo, les terrains disponibles sont nombreux. Car les habitants sont 40 par kilomètre carré, et la surface cultivée par un paysan est de 1 ou 2 hectares. Mais qui aura les moyens de cultiver de grands champs? Celui qui cultive à la houe peut cultiver 2 ou 3 hectares au lieu de 1 ha. Celui qui peut avoir un bulldozer et des tracteurs peut passer de 1 ha à 50 ou 100 ha. Cet homme-là n'est pas paysan. Il a 24

des appuis. Il a déjà un salaire. Souvent, il est fonctionnaire dans un bureau de Lomé. Il peut avoir des engins en payant seulement le gas-oil, ou rien du tout. Il défriche des terres au Sud. Il plante des palmiers à huile. Il occupe le terrain pour 30 ans. Le pauvre à côté n'a plus que les terres proches du village, ou les terrains en pente. Cette réforme foncière est la même à Madagascar ou ailleurs. Elle a germé dans le cerveau d'un expen de la F.A.O. (Organisation des Nations Unies pour l'AgricultUre). Il va de capitale en capitale. Il travaille dans un bureau climatisé. Il fait des rappons et des projets. Combien de temps prendt-il pour écouter les paysans lui dire comment ils utilisent le sol ? La loi a été votée. Elle a été expliquée aux chefs coutumiers et aux populations. Elle a fait du bruit. Car il y a beaucoup de gens qui vont cultiver au Sud; ils sont métayers, mais pas propriétaires. Avec cette loi, les gens du Nord ne vont-ils pas devenir propriétaires du café qu'ils cultivent au Sud, sans rien donner au propriétaire d'autrefois? En écoutant les paysans de toutes les ethnies, on pourrait avec eux trouver un nouveau système. A Atchangbadè, seule la S.O.R.A.D. (Services Agricoles du gouvernement) pourra appliquer la nouvelle loi. Elle fera une ferme d'État de 200 ha à Buno. La S.O.R.A.D., c'est le gouvernement. Le gouvernement, c'est les militaires. Que peut dire le paysan ? Pour le reste, c'est la coutume qui jugera des affaires de terrain, même quand viendra le projet Vivrier en 1979. Le Directeur du Projet demandera un terrain au chef d'Atchangbadè. Au pays Kabyè, la terre est rare, tout comme chez ies Kirdis du Cameroun et chez les Dagons du Mali. Chaque Kabiè cultive chaque année les champs qui sont proches de sa case. Il a aussi des champs éloignés qu'il laisse reposer en jachère 6 ans et qu'il cultive 6 ans. Si on réfléchit bien, la terre, elle n'appanient à aucun homme. Elle appanient aux esprits de la terre. Quand on

casse un rocher pour faire une meule

à'

écraserle sorgho, on

demande la permission à l'esprit du lieu. Quand on creuse un puits ou les fondations d'un pont, quand on veut construire une maison, on fait le sacrifice d'un œuf ou d'un animal. Et si on ne s'asseoit pas sur la terre, mais sur une 25

feuille de teck ou sur le manche de la houe, ou sur un morceau d'arbre, c'est pour respecter la terre. A Atchangbadè, on ne vend pas la terre. Mais à Lama Kara, c'est 30000 F le terrain de 15 sur 30 mètres. Et les gens de Lama se disputent le terrain de leurs ancêtres pour le vendre. Quand ils ont dépensé l'argent, il ne leur reste rien. Les Frères des Campagnes sont des étrangers. Ils ne sont pas liés à la terre comme les gens d'Atchangbadè. Ils ont creusé leur puits sans faire de cérémonie.

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4. Premier puits

Pour creuser notre puits, il fallait connaître l'endroit. Nous avons demandé à un missionnaire du Bénin, à ISO km de là et qui était chercheur de source (sourcier). Il passe chez nous en novembre 1969. Il cueille une branche fourchue de manguier. Il la tient tendue de ses mains écartées, les coudes au corps à hauteur du nombril. Je cueille la même baguette fourchue et flexible. Je ne fais pas 10 pas que la baguette tire vers le sol, comme si l'eau la tirait. Le Père continue à avancer, puis il s'arrête et fait demi-tour. Quand j'arrive à cet endroit, ma baguette tire très fort. Le Père place un piquet. Je lui demande: - « Comment fais-tu pour trouver l'endroit exact? Il s'avance vers le piquet. Sa baguette s'abaisse deux pas avant le piquet. Il la relève, dépasse le piquet, et sa baguette tire à nouveau vers le sol. - « Tu vois, ce sont les 2 limites de la zone où il y a de l'eau. Pour bien mettre le puits au milieu, je traverse la zone dans l'autre sens. Je marque les endroits où la baguette s'abaisse. Enfin, je prends le milieu des 4 points. C'est le centre du puits. C'est là que je plante le piquet. - Pourquoi ma baguette est-elle souvent attirée par l'eau? - C'est parce que tu n'est pas habitué à chercher. Tu sens la plus petite présence d'eau. Avec le temps, tu sauras sentir seulement les endroits où il y a beaucoup d'eau. - Et le pendule? - Je ne m'en sers pas beaucoup. Je préfère la

-

Tiens, regarde. »

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baguette. Pour d'autres, c'est le contraire. Tu vois ce boulon attaché à une ficelle de 10 cm, c'est un pendule (et il le sort de sa poche). Je le fais balancer volontairement d'avant en arrière. Quand j'arrive à un endroit où il y a de l'eau, le pendule se met à tourner en rond. - Est-ce qu'on peut connaître le débit et la profondeur? - Oui, mais c'est plus difficile que de trouver la présence de l'eau. Car il faut bien interprêter ce que tu sens. Quand tU cherches de l'eau, tu reçois des rayons (ou ondes) envoyés par l'eau. C'est comme un poste de radio qui reçoit les ondes de Lomé, Cotonou ou Paris. Il faut mettre le contact, puis régler le volume, et mettre l'aiguille sur le poste que tU veux entendre. Pour l'eau, tu dois y penser pour la trouver: tu te branches sur l'eau. Ensuite, tu cherches une source d'eau de telle importance: tu règles le volume. Enfin tu cherches soit la présence de l'eau, soit la profondeur, soit le débit: tU mets l'aiguille sur la station. - Pour trouver la profondeur, comment fait-tu? - Avec la baguette ou le pendule dans la bonne position, tU t'interroges sur la profondeur. Tiens, regarde: Est-ce que l'eau est à 1 mètre? Tu attends si le pendule ou la baguette bouge. Ma baguette ne bouge pas. Est-ce que l'eau est à 2 mètres? Tu attends... rien! Est-ce que l'eau est à 3 mètres ?.. rien! 4 m ?... rien! 5 m ? Ah ! tu vois la baguette qui tire un peu! 6 m ? Ça tire un peu plus! 7 m ? Ça tire plus fort! 8 m ? ça tire très fort ! 9 m ? C'est très fort aussi! 10 m ? c'est moins fort ! Il m ? ça ne tire plus. Donc il suffit de creuser à 11 ou 12 mètres pour avoir cette eau. - Et le débit? - Alors là, je prends le pendule. Il est immobile dans ma main gauche, parce que je suis gaucher. Je m'interroge: est-ce qu'il y a au moins 1 000 litres d'eau par jour? Oui! car le pendule tourne. Je continue; est-ce qu'il y a au moins 2 000 litres par jour? 28

il tourne. 3 000 litres? c'est toujours oui! 4 000 litres? le pendule s'arrête. Donc à 11 ou 12 mètres il y a 3 000 litres d'eau par

Jour. »
C'était en novembre 1969. Nous n'étions que trois. Nous habitions dans une maison couverte de paille que nous avions louée. Nous faisions la cuisine et allions chercher l'eau chacun notre tour, une fois tous les trois jours. Nous voulions êtres proches des gens d'Atchangbadè. Pour creuser le puits avec nous, nous avons pensé demander à trois paysans. Mais qui choisir? Le catéchiste nous conseille de demander au chef Bagnu de nous choisir trois hommes. Il prit trois jours pour réfléchir. Puis il nous montra Séguè, Lélinn et Akelesso, un de ses fils. Nous nous sommes mis d'accord sur le salaire et les heures de travail. Le 24 novembre, nous avons commencé. Roger a tracé le diamètre du puits (1,45 m) avec une ficelle de 72,5 cm attachée au piquet. Puis nous avons creusé. Le premier jour, de 6 heures du matin à midi, nous avons creusé 2 mètres et nous étions fiers. Nous descendions piocher chacun notre tour environ une heure. Pour avoir un puits bien rond, nous avons coupé un bâton de 1,45 m, et il a servi de mesure du puits jusqu'au fond. J'étais de cuisine. L'après-midi, après la sieste, Roger et Louis sont allés dans la forêt couper 3 arbres de 2,50 m, en gardant de petites fourches en haut. Le lendemain matin, pendant que ;e creusais le puits, Roger a creusé 3 trous autour du puits. Il a placé les 3 bois dedans et les a appuyés l'un sur l'autre au- dessus du puits. Avec du fil de fer il a attaché les 3 bois solidement. Et en même temps, il a fixé une poulie sous les 3 bois réunis. Il a placé une corde sur la poulie, et il y avait un seau au bout de la corde. Ainsi, c'était plus facile pour sortir les seaux de terre. A 5,50 m la terre devint humide. Les 6 mètres furent atteints en 5 jours. Le lendemain matin, il y avait de l'eau au fond du puits! Nous avons bu une calebasse de
« sulum » à la pause de 9 heures 1/2.

Qui aurait pu deviner qu'on trouverait de l'eau en saison sèche en creusant une colline tout en haut? Chaque matin le chef Bagnu et plusieurs autres venaient nous visiter. En voyant l'eau, ils se sont écriés: «Anasaïba ! » (ah, ces Blancs !), et ils hochaient la tête. 29

Mais ce n'était plus la latérite rouge du début. C'était une roche en plaques (du schiste), et qui se cassait assez facilement. De petits grains brillaient dans la terre: c'était du mica. Parfois, il y avait des plaques de mica grandes comme la main. A 8 m cette roche devint très dure. La pioche résonnait. Nous creusions avec le bout pointu. Bientôt il s'usa et devint arrondi. Nous avons mis un manche à une pioche neuve. Nous avons mené la pioche usée au forgeron de Kudjukada pour qu'il la chauffe et refasse la pointe. Les seaux de terre sonaient rarement. Un jour, nous n'avons creusé que 20 cm en frappant la roche pendant 6 heures! Puis ce devint plus facile. L'espoir revint. Et à 10 m, nous étions gênés par l'eau. Les femmes des maisons voisines venaient le matin chercher l'eau que nous vidions du puits. L'eau était jaune et pleine de boue. Mais les femmes laissaient l'eau se reposer un peu et la terre tombait au fond. Le puits vidé, nous ne pouvions pas creuser longtemps: il fallait vider un seau. L'eau et la terre rentraient dans les yeux de celui qui piochait. En remontant du puits, nous n'étions plus ni noirs ni blancs, mais terreux! A travailler ensemble chacun notre tour, nous étions devenus des amis. Nos trois camarades nous ont donné des noms qui nous sont restés ensuite. Roger qui ne s'arrêtait

pas pendant la pause est devenu « Péésanndjau » (celui qui
ne peut rester assis). Louis qui regarde bien autour de lui avant de se mettre au travail a été surnommé «Kiitou» (celui qui regarde avant d'agir). Et moi, Rémi qui suis sérieux dans le travail «Essi Séwa» (ceil rouge = c'est chaud dans le travail). C'était plus facile à prononcer que Roger et Rémi avec le «r» qui n'a pas d'équivalent en kabyè. Louis, c'est plus facile, mais il avait reçu un accent

sur le « i » !
Kiitou justement insistait pour qu'on creuse toujours un peu plus pour avoir davantage d'eau. Mais nous nous sommes arrêtés de creuser le 24 décembre, la veille de Noël. Nous avions creusé 12,10 m en 24 jours de travail, soit O,SOm par jour. Les quatre hommes qui ne creusaient pas faisaient sonir la terre. Ils cassaient aussi des cailloux pour fabriquer des buses, ces gros tuyaux de ciment. Le moule de la J.A.C. de 30

Sokodè Oeunesse Agricole Catholique) a été apporté par Adrien. C'est lui qui avait conseillé Taanéguè et ses voisins pour un puits; et ensuite ils ont cultivé du riz. Nous avons mélangé 2 sacs de ciment, du gravier, du sable et de l'eau pour faire chacune des 12 buses. Nous avons laissé durcir les buses pendant un mois. Pendant la première semaine, nous les arrosions chaque jour. Puis Adrien est venu. La veille, nous avions vidé l'eau toute la matinée. Nous avons continué à vider le lendemain, car il y avait 6 m d'eau. Vers 10 heures, le puits était vide. Adrien a installé 3 tuyaux de fer et il a fIxé un treuil « Tirfor» en haut. Il a soulevé la première buse, puis l'a descendue. Puis il est descendu et il a placé la buse au milieu du puits. Il l'a calée pour qu'elle soit bien de niveau. Ainsi pour les 12 buses. Le soir le puits était un long tuyau de 12 m en ciment. Le lendemain, nous avons rempli l'espace vide entre les buses et la terre avec du gravier. Le gravier f1ltre l'eau et augmente la quantité d'eau du puits. En mars 1970, un maçon a cimenté les buses. Puis le maçon a cimenté la margelle (tour du puits). L'eau qui était pleine de terre était devenue claire. Cela nous étonna et nous réjouit, ainsi que tous ceux qui venaient voir le puits. Et l'eau est restée claire et abondante. Le puits n'est jamais resté à sec en 12 ans, malgré les 6 mois de saison sèche. Un mois de travail à cinq hommes, plus 27 sacs de ciment (1,350 tonne), le puits nous revenait moins cher qu'une citerne. Tout homme qui a deux bras solides peut creuser avec ses voisins. La manière de creuser un puits fait penser aux conseils du laboureur à ses enfants dans La Fontaine: « Piochez! Piochez la terre, L'eau est cachée dedans! ». L'eau est source de vie. Et la vie, c'est la naissance. Un des trois camarades du puits, Lélinn, a eu son premier enfant.

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