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PERSPECTIVES DE DÉVELOPPEMENT SUR L'HÉRITAGE CULTUREL EN AFRIQUE

De
220 pages
Les biens culturels africains, plus communément désignés sous l'appellation de " Art Africain " ont un intérêt sur le plan économique. Dans une perspective de développement endogène et avec sa Théorie Monétaire de Protection des Biens Culturels, l'auteur propose un modèle pour une politique efficace de mobilisation et de canalisation de ceux-ci.
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Perspectives de développement pour I'héritage culturel en A rnque

Collection Études Africaines

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Joseph Ndeffo Fongué

Perspectives

de développement

sur I'héritage culturel en Afrique

Les biens culturels africains

Monographie de recherche

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7475-0003-9

Introduction
0.1. Problématique Les biens culturels africains, communément désignés sous l'appellation de "Art Africain", sont depuis le début du siècle dernier d'un intérêt particulier pour l'Ethnologie, l'Archéologie, l' Art et l'Histoire de l'Art, et demeurent dans ces domaines précités un champ de recherche singulier. Malgré l'influence particulièrement remarquable de l' Art africain dans l'histoire de l'art1 , les biens culturels africains ont pendant une longue période fait l'objet de plusieurs préjugés dans lesquels (1) leur reconnaissance en tant que "ART" n'était pas acceptée, et dans lesquels (2) ils n'étaient
I Les biens culturels africains ou Art africain sont considérés comme racines du cubisme et de l'art moderne et demeurent à ce titre la source d'inspiration des artistes de renommée de I'Avant garde tels que PABLO PICASSO~ EIN MATISSE et JAN GRIS.

étudiés et présentés que superficiellement, tant et si bien qu'ils demeurent jusqu'à nos jours à travers divers de leurs aspects largement inconnus. De plus, les biens culturels africains ont été victimes pendant longtemps (et le sont encore de nos jours) d'une série de sabotages émotionnels2, dans lesquels on essaie, et sous l'influence présente de l'Eurocentrisme, de ne pas reconnaître leurs fondements scientifiques et leurs qualités esthétiques. Les rapports conflictuels entre le Christianisme et l'Animisme en Afrique ont également contribué dans une très large mesure à accroître le mépris et accentuer la méconnaissance des biens culturels africains. Plusieurs autres tentatives ont tellement œuvré dans le sens d'une marginalisation de l'Art africain, tant et si bien que les biens culturels africains ne sont en général restés que des simples objet de recherche. Et même en tant qu'objets de recherche, ils n'ont intéressé que les domaines précités, restant méconnus par d'autres disciplines, à l'instar de l'Economie Politique, où ils sont pourtant, comme on le verra dans la présente recherche, d'un intérêt particuli er. Le négoce des biens culturels africains, commencé depuis le XVIIe siècle, a pris de l'ampleur au fil des ans, et en particulier depuis les années 1970. Malgré les tentatives de
2 Voir à ce sujet SCHEADLER ( 1992 ) quand il note: "Im Laufe der letzten Jahre hat sich, besonderes in den Véreinigten Staaten, eine Bewegung etabliert, die var allem bei den Universitaten, aber auch bei den Medien Aufnlerksamkeit und Interesse hervorrufen konnte; sie hat erst auch VOl"kurzenl auch Europa erreicht... Del" Grundtenor diesel" emotional aufgeheizten Ideenwelt ist, daj3 del" nlannliche Weij3e( "white nlale" ) versucht, dem Rest del" Welt seine Ideale, seine Kultur und-selbstverstandlich-seine Vorstellung über die Geschichte der Alenschheit aufzuzwingen, kurz, eine Art Weij3er-Mann-Zentrisnlus zu produzieren, wenn man sich nicht scheut, einen solchen BegrifJ zu artikulieren. Diese Haltung des mannlichen Weij3enschliej3t nach Meinung diesel" Bewegung auch z.B. die ideelle Aneignung nicht-weij3en kulturellen Eigentun1s ein, d.h. die Integration aller Art von Kunst und Kultur nicht-weij3en Ursprungs in westliche Ideen und in die westliche Kultur. " 4

sabotage et les attitudes de mépris ci-dessus évoquées à l'égard des biens culturels africains, ces derniers se sont imposés internationalement, et sont aujourd 'hui reconnus de par le monde comme ART et respectés comme tel. Le marché des biens culturels africains apparaît de plus en plus d'importance sur le plan économique. Ce marché qui pour l'essentiel demeure informel, se développe de plus en plus, au point d'être classé par l'ICOM comme second marché parallèle le plus important du monde après celui de la drogue3. Il en existe aussi des marchés formels (galeries, ventes aux enchères, foires portant sur les Arts et les antiquités...), sur lesquels l'évolution de certains indicateurs (volume des transactions, rentabilité, indices des prix...) illustre davantage combien les biens culturels africains restent d'importance sur le plan économique. Diverses œuvres ou collections de biens culturels africains ont jusqu'ici fait l'objet des ventes évaluées à plusieurs millions de Dollars américains, ce qui a permis à l'Art africain d'atteindre le niveau des records internationaux enregistrés sur le marché de l'Art. Les biens culturels africains sont de ce fait devenus un domaine de collection unique en son genre de part le monde, et sont considérés par les consommateurs (ou collectionneurs), comme biens de luxe et/ou comme richesses remplissant les mêmes propriétés spécifiques que les biens culturels européens ou américains. Plusieurs musées d'Arts Ethnographiques existent de part le monde et s'emploient également à promouvoir et à conserver le capital culturel que représentent les biens culturels africains, perçus dans ce cadre comme biens publics et comme patrimoine commun de l'humanité. Il est également possible à travers les biens culturels africains, de beaucoup apprendre du secteur

3 VoirJAE Avri11994

5

traditionnel africain4, et d'avoir par là même la possibilité de trouver des solutions à certains problèmes existants à l'intérieur même de l'environnement culturel5, en particulier dans le contexte actuel où la nécessité d'une redéfinition de la conception de la notion de développement fondé sur le modèle occidental s 'impose6. Un autre problème qui se pose avec acuité concerne celui de la protection des biens culturels africains qui restent jusqu'à nos jours exposés à un trafic international incontrôlable, créant par là même des pertes extrêmement élevées en terme de bien être collectif, étant donné que les biens culturels sont aussi des biens publics dont l'exportation représente des pertes de valeurs en canaux de transmission de l'héritage culturel. Le phénomène "bien culturel" est de nos jours d'autant plus important que le rapatriement des biens culturels est discuté dans beaucoup d'autres pays notamment développés?, alors que l'Afrique continue d'en être la victime d'importantes exportations d'une part, et d'autre part qu'il n'existe en Afrique aucune politique orientée vers la mobilisation et la canalisation des stocks encore existants8. Pour toutes ces raisons, il apparaît indispensable de mener des recherches sur les fondements économiques des biens culturels africains et de rechercher les voies par lesquelles on
4 Le secteur traditionnel africain est d'autant plus important qu'on y retrouve près de 70% à 80% de la population. 5 Ces biens culturels représentent des canaux irremplaçables de transmission de I'héritage culturel des pays africains. 6 La conception du développement économique fondée sur le modèle européen a jusqu'ici plongé l'Afrique dans des crises profondes sans toutefois l'intégrer dans le système économique internationa1. 7 A titre d'exemple, le problème du rapatriement des biens culturels allemands exportés vers la Russie pendant la guerre est à la une des débats politiques. 8 A ce sujet, on trouve à peine les musées d'Art ethnographique en Afrique. 6

pourrait de nos jours passer pour mettre sur pied une politique susceptible de les canaliser et de d'assurer leur protection. L'Economie Politique de la Culture, qui a pour base les travaux pionniers de BAUMOL et BOWEN(1966) sur l'importance de l'Art plastique en Europe et aux USA, offre un aperçu général sur divers aspects des biens culturels du point de vue économique. Les biens culturels sont dans ce cadre décrits comme biens économiques et comme biens publics qui à travers leurs différents aspects sont de nature à influencer la croissance et la politique économiques (voir ENZENBERGER (1977), SCHÜCKING (1961), BAXANDALL (1977) et HUTTER ( 1991, 1986 et 1992)), de même qu'ils restent perçus comme étant des formes alternatives de placements financiers ou richesses (voir par exemple FREY / POMMERHENE (1993) et HUTTER (1992)). Il convient toutefois fois de souligner que les travaux de recherche existants jusqu'ici dans l'Economie de la Culture n'offrent pas une analyse suffisante9 pour certains biens culturels précis; à titre d'exemple, les biens culturels africains ont pu atteindre les records des prix internationaux sans que des facteurs déterminants présentés par l'Economie de la Culture tels que la renommée de l'artiste, la publicité, l'âge,... ne soient réunis. De plus, beaucoup d'autres problèmes inhérents à la protection des biens culturels, à l 'hétérogénéité de plusieurs de leurs aspectslO(marchés, Pays, Typologie,..., qui dans le domaine des biens culturels africains apparaissent comme assez significatifs ) et/ou à l'évaluation des taux de rendement restent jusqu'ici non suffisamment étudiés ou clarifiés.
9 Les recherches effectuées se sont en général limitées aux peintures. 10 HUTTER (1996) note à sujet qu'on ne peut pas encore présenter la contribution de l'Analyse Economique de la Culture en termes de résultats établis. 7

Une étude économique spécifique aux biens culturels africains est donc nécessaire et de nature à combler un vide. Dans cet ordre d'idées, la présente étude essaie de répondre à un certain nombre de questions qui peuvent être formulées comme suit:

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que convient - il d'entendre par biens culturels africains? quels en sont les fondements économiques? à quels résultats conduit une application des analyses jusqu'ici existantes aux biens culturels africains? quels jugements pourrait-on porter sur l'état de la politique jusqu'ici existante en matière de protection des biens culturels africains? comment pourrait-on théoriquement et pratiquement améliorer la politique de protection des biens culturels africains et ce, dans le sens du développement économique des pays concernés? de la recherche

0.2. Organisation

Dans le cadre du présent travail de recherche, on voudrait (1) montrer l'intérêt des biens culturels africains sur le plan économique, et (2) en présenter les fondements économiques et leur rôle possible dans l'économie et la politique économique des pays concernés. Sur la base d'un échantillon de 12 villages choisis dans 4 pays d'Afrique, on estime les biens culturels encore existants. La deuxième phase du travail est basée sur l'observation de divers acteurs de la scène des biens culturels africains (collectionneurs, galeries, 8

Musées, ventes aux enchères,...) dans différents pays en Europe et aux USA. La recherche s'articule autour des points suivants:

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Le chapitre 1 présente les aspects non économiques des biens culturels africains et ce, à travers leur typologie, leurs fondements religieux et esthétiques, leur sphère géographique, leur rôle social en Afrique et la problématique de leur appréciation sur la base des critères en vigueur en occident. Le chapitre 2 essaie de faire le point sur l'état actuel de l'élaboration théorique en matière de biens culturels. Les fondements théoriques des biens culturels en tant que biens économiques, biens publics et biens méritoires, formes alternatives de placement ou richesse, mais aussi comme objet d'un élargissement de la théorie de la valeur y sont décrits. Le chapitre 3 développe un certain nombre d'approches qui sont descriptives, empiriques et théoriques. (1) une évaluation des stocks encore existants en Afrique permet de mettre en exergue l'importance des biens culturels africains sur le plan économique. (2) On se sert ensuite des donnés existantes mais rares et des enquêtes auprès d'un certain nombre d'acteurs sur la scène de l'Art pour analyser empiriquement la structure et l'évolution de certains indicateurs de base tels que les indices des prix, les taux de rendement,... (3) En plus les différents marchés des biens culturels africains avec leurs propriétés spécifiques sont présentés et analysés. Dans le chapitre 4, la politique en matière de mobilisation et de protection des biens culturels africains est évaluée, de même que les problèmes existants sont soulevés, et 9

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des propositions pour une politique efficace fonnulées. Dans cet ordre d'idées, les approches théoriques existantes en matière de protection des biens culturels sont analysées eu égard au cas spécifiques des biens culturels africains, les coûts de la politique déficiente évalués, et un concept alternatif proposé. Enfin les implications tant théoriques qu'en matière de politique économique y sont présentées.

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Le chapitre 5 résume le travail de recherche, présente les principaux résultats et relance le débat pour d'autres recherches.

10

Chapitre 1 Typologie et description des biens culturels africains
1.1. De la définition du concept de "biens culturels africains" : Problématique et délimitation
Par biens culturels africains, il convient d'entendre la production artistique d'une partie du globe grande d'environ 30 Millions de kilomètres carré et constituée de plus de 5500 tribus11 (KLEVER (1975)). En général, on peut retenir comme bien culturel tout objet ayant été utilisé dans un but
Il A ce sujet, GEORG Peter a évalué le nombre de groupes ethniques africains à à peu près 5300 (voir KLEVER (1975)). Il

précis et à un moment précis dans un contexte socioculturel donné, faisant partie de ce fait de l'héritage culturel12 du groupement humain considéré, et présentant des traits distinctifs précis inhérents à l'esthétique, aux symboles et/ou aux croyances religieuses (voir par exemple SCHAEDLER(1994), KLEVER(1975), ARNOLD(1980) et BASTIN (1984)). Le concept de "biens culturels africains" reste caractérisé par une très grande complexité, de sorte qu'il est presque impossible de le définir sur la base des critères retenus dans ce domaine en Europe ou aux USA pour apprécier les objets d' art13. Etant donné qu'il n'existait aucune source écrite en Afrique avant la colonisation d'une part, et d'autre part que la conception traditionnelle de l'Art n'a pas évolué en Afrique, les biens culturels africains demeurent de ce fait encore largement méconnus sous plusieurs de leurs aspects14. Considérés à l'origine comme "objets trouvés" ou "Art primitif'15, les biens culturels africains sont de nos jours et d'après plusieurs études, à considérer comme produits de connaissances scientifiques et techniques assez précises16. Au fil des ans, ils ont présenté

12 Pour une définition complète des biens culturels comme canaux de transmission de l'héritage culturel voir par exemple RIZZO (1997) et THROSBY ( 1997). 13 Pour plus de détails sur la problématique de la définition de la notion d'originalité dans l'Art africain, voir SCHAEDLER ( 1988). 14 Dans cet ordre d'idées, on pouvait jusqu'à récemment constater que les biens culturels africains restaient marqués par un changement appréciable tant qualitativement que quantitativement, de même que par la découverte de nouveaux foyers (voir par exemple SCHEADLER (1992)). D'autres aspects des biens culturels africains se développent de plus en plus, tant et si bien que la compréhension de cet Art particulier implique des coûts intellectuels toujours plus élevés. 15 Divers auteurs désignent les biens culturels africains sous l'appellation de "Art Nègre", "Art des peuples naturels, " " Art tribal",... (voir à ce sujet, ELSY( 1978)). 16 HOET (1992), démontrait à ce sujet qu'il existe dans le domaine de l'Art un Avant garde pas seulement en Europe, mais aussi en Afrique. HUEBNER (1962) 12

davantage un intérêt réel pour beaucoup d'autres domaines de recherche, tant et si bien que leur appréciation demeure parfois subjective et essentiellement liée à un ou plusieurs domaines précis, c'est à dire que les critères d'appréciation varient d'un domaine à l'autre; à ce sujet, les artistes ont tendance à apprécier le côté esthétique de l'Art africain, contrairement aux ethnologues et historiens, qui sont beaucoup plus intéressés par ses aspects religieux ou socioculturelsI7. De ce fait, la description des biens culturels africains ne peut se faire d'une manière relativement exhaustive qu'à travers l'Ethnologie, l'Histoire et l'Histoire de l'Art, ainsi qu'à travers divers autres fondements institutionnels et scientifiques. L'appréciation reste en principe subjective et varie d'un domaine à l'autre, selon qu'on soit historien, archéologue ou artiste en quête d'inspiration. Le concept de "biens culturels africains" reste généralement désigné sous l'appellation de Art africain, et peut être décrit sous différents aspects qui concernent la sphère géographique, la diversité, l'esthétique, les fondements religieux et leur rôle comme indicateur (ou unité de mesure) de la position sociale ou du niveau de prestige d'un individu. Il convient toutefois de présenter la problématique de leur appréciation sur la base des critères en vigueur en Europe et aux USAI8.

essayait également depuis 1962 d'attirer l'attention sur la nécessité d'une redéfinition de la notion "d'Art primitif'. 17 A ce sujet, il convient de remarquer que les peintres de l'Avant-garde (PICASSO, MATISSE, GRIS,...) quoique ne disposant pas de connaissances ethnologiques préliminaires, avaient d~jà reconnu la valeur esthétique de l'Art africain, bien avant la plupart des critiques de l'art qui n'ont perçu cet aspect qu'à partir des années 1980 (MIKLOS (1990), HOET (1992) et VOGEL (1981) et (1986)). 18 Cette description en fonction des trois premiers aspects se dérive ici de plusieurs ouvrages et catalogues en Europe et aux USA (voir en particulier SCHAEDLER(1992 et 1988), KLEVER (1975) et MEYER (1995) et (1991)). 13

1.2. La typologie des biens culturels africains
Les biens culturels africains englobent une très large variété d'objets et de types d'art, variant davantage dans le temps et en fonction des nouvelles découvertes en sites comme en objets. Avec la présentation des biens culturels africains telle qu'elle est jusqu'ici faite en Europe et aux USA, il ressort que beaucoup de types d'objets restent largement inconnus et ce, pour cette raison qu'on ne s'est jusqu'ici penché particulièrement que sur les masques et autres objets à caractère religieux. Pour que la présentation des biens culturels africains soit complète, il importe de partir des objets des civilisations aujourd'hui disparues(NOK, DJENNE, IFE,...) jusqu'à l'art touristique en passant par les objets rituels ou de cour et les objets usuels19.

1.2.1. Les biens culturels des cultures classiques ou civilisations disparues (KGl)
Il s'agit ici des anciennes civilisations africaines ou cultures africaines classiques à l'instar des civilisations NOK (Ve siècle avant et après J.C.), DJENNE (du XIIe au XVIe siècle), IFE (du XIIe au XVe siècle), TENENKOU (du XIIe au XVIe siècle), TELLEM (du XIIe au XVIIe siècle), BENIN(XVIe au XIXe siècle) ou SONRAI (XIVe au XVIe siècle). Les biens culturels de ces peuplements anciens restent insuffisamment connus, (1) en raison de l'absence de sources écrites, et (2) en raison des difficultés relatives aux fouilles archéologiques, le continent africain ayant été au cours de son histoire marqué par l'érosion et d'autres mouvements tectoniques ayant affecté significativement son socle et son relief (voir par
19 La typologie des biens culturels africains ressemble donc à un arbre dont les racines sont les objets des cultures classiques, le tronc les objets de cour et de rites, et les branches l'Art à connotation occidentale et l'Art touristique. 14

exemple SCHEADLER (1992)). Les objets jusqu'ici découverts sont en terre cuite, en pierre, en métal ou en ivoire, et sont datés entre 2000 ans et 500 ans. Ces chefs d 'œuvre archéologiques sont en général découverts au hasard, soit lors de la construction des bâtiments et de la réalisation d'autres infrastructures, soit dans les lits des eaux quand elles changent de cours (voir SCHAEDLER (1992)). La plupart d'entre eux n'ont été découverts que récemment, notamment à partir des années 20, à l'instar des découvertes de l'archéologue FAGG W. (1928), rendant ainsi possible la connaissance de certaines civilisations africaines jusque-là inconnues2o. Ils sont datés à partir des méthodes scientifiques tels que le carbone 14 ou le procédé dit de thermoluminence. L'expertise des objets de cette catégorie est donc possible et pose pratiquement peu de problèmes, les méthodes existantes n'étant d'ailleurs efficaces que pour des objets de plus de 5 siècles. Etant donné que très peu d'infrastructures sont jusqu'ici réalisées en Afrique, il va s'en dire que le continent regorge à côté des matières premières, d'importants stocks de biens culturels en terre cuite, en métal et en ivoire dans son sous-sol, et qui restent à découvrir dans le temps avec le réalisation de diverses infrastructures. Au fil de l 'histoire africaine, les conflits entre plusieurs groupes ethniques et les migrations diverses ont laissé des ruines qui constituent des foyers de découvertes des biens culturels. Des organisations
20 Ainsi, la civilisation NOK (respectivement TENENKOU) ne fut découverte qu'en 1928 (respectivement 1990) et ce, par le biais de leurs objets en terre cuite datés entre 5 siècles avant et 5 siècles après lC. (respectivement entre le XIIe siècle et le XVIe siècle). D'autres exemples sont ici les découvertes archéologiques de LEO FROBENIUS (1910) et de FAGG / WILLETT(1957), à travers lesquelles les cultures IFE (Nigeria) avec leurs objets en bronze et en terre cuite furent découvertes (voir FAGG (1969) et (1972), FRITZ (1957) et ELSY (1978». Pour plus de détails sur les objets des cultures classiques, voir en particulier BENT (1893) , BRADBURY (1964), CONNAH (1972 et 1987), EGHAREVBA (1968), EYO (1977 ), FAGG (1977), SOMMERLA TIE (1987), SUMMERS (1971), WERNER (1970) et WILLCOX (1967). 15

telles que l'UNESCO et l'ICOM travaillent dans le sens de la découverte et/ou de la protection de tels foyers. Il reste à remarquer que les biens culturels des anciennes cultures africaines sont d'autant plus méconnus qu'on en connaît pratiquement pas ceux des grands empires comme SEGOU, MADINGUE, MOSSI, SONRAI,..., qui pourtant ont eu des contacts avec les européens et joué un rôle extrêmement important dans l 'histoire récente de 1'Afrique21 .

1.2.2. Les biens culturels existants

des peuplements

encore

Les peuplements encore existants ou groupes tribaux sont sans doute nés de la dislocation des grands empires22 et sont organisés autour des structures sociales traditionnelles telles que les chefferies, avec des croyances et des principes différents. Ces structures sociales traditionnelles sont généralement appelées chefferies, avec un roi qui gouverne avec l'assistance des conseillers (notables )23. On retrouve d'autres formes d'organisation24 comme les sultanats chez les
21 Un tableau de l'Afrique représentée par CRESQUES A. en 1375 (voir KI ZERBO (1979)) montre comment les empereurs africains de l'époque mangeaient dans des plats en or, dormaient dans des lits en or~...et étaient entourés de beaucoup d'autres objets en or qu'on ne retrouve malheureusement pas dans la présentation jusqu'ici existante des biens culturels africains. 22 Divers autres facteurs historiques ont ainsi déterminé l'émergence des groupes ethniques actuels: guerres tribales, manque d'eau, religions étrangères, esclavage, colonisation,... On pourrait remarquer à ce sujet que plusieurs groupes ethniques dans la Côte d 1voire actuelle sont d'origine AKAN ou ASHANTI. 23 Pour plus de détails sur ces formes d'organisations politiques et sociales, voir en particulier CHILVER et KABERY (1967) FORDE (1967), HURAULT (1962), KWI (1976), PAULME (1940), SOUSBERGHE (1963), TARDITS (1960) et VANSIA (1966). 24 Cette description est faite par KONERDING (1989) quand il écrit: "Es existieren vier verschiedene vorkoloniale Organisationsfornlen : (1) Dorf-oder Streusiedlungen aIs Territorialgruppen, in denen der Hiiuptling seine Beschlüsse nie per Zwang durchsetzen konnte, (2) Priesterhaüptlingstümer, die Kraft 16

BAMUN au Cameroun (voir PREUB (1996)). Dans tous les cas, on a affaire à des sociétés stratifiées, avec des castes différentes soutenues par des rites précis. Les biens culturels apparaissent comme étant la production artistique des différentes castes représentant une forme de division sociale du travail. Ces différentes castes produisent des biens de consommation ou de production échangeables contre les produits des autres castes. A l'origine, il est difficile d'établir une différence entre l'Art et l'artisanat, les productions des différentes castes étant destinées à des usages quotidiens. Il existe ainsi jusqu'à nos jours dans plusieurs villages africains diverses castes produisant les biens culturels: tisserands, bijoutiers, chasseurs, forgerons, médecins-traitants, sculpteurs, potiers, architectes, La production artistique se fait généralement à l'intérieur des familles, les techniques de production et autres secrets étant transmis de père en fils. Les biens produits dans les différentes castes répondent aux besoins quotidiens des populations concernées et sont de ce fait les ustensiles de cuisine, les biens de production pour travaux champêtres (houes, plantoirs, greniers, séchoirs, paniers,...) ainsi que les maisons, les tissus et divers autres objets à usages rituels. La production des différentes castes est désignée en Afrique sous l'appellation "d'objets d'art", mais ne représentant pas de l'Art pour 1'Art, mais plutôt de l'art au service de la société. Les biens culturels de cette catégorie peuvent encore être scindés en deux groupes, notamment en "objets de cour et de rites", et en "objets
usuels quotidiens
"25.

religioser Autorilat regiert wurden, aber ebenfalls nie peI" Zwang, (3) sakrale Konigreiche, d.h. von gottahnlichen Konigen regierte Staaten nÛt SCh11Jacher Zentralgewalt, die sich oft nul" durch religiose A utorilat behaupteten, und (4) weltliche Bean1tenn10narchien mil starker Zentralgewalt, ahnlich den modernen Staaten Europas". 25 Voir par exemple MEYER (1995), PREUB (1986) et GARY (1983 et 1988). 17

a) Les objets de cour et de rites (KG2) Les objets de cour et de rites, dont la production et l'utilisation sont soumises au respect strict de certaines normes et restrictions, ne sont fabriqués que par des artistes spécialement habilités à la cour, et ce en raison de leurs qualités26. Dans la cour, la liberté de l'artiste est limitée, étant donné que les objets fabriqués doivent obéir à des normes précises, correspondre à des modèles précis et contenir des symboles précis, de sorte qu'il soit possible de distinguer le bien culturel d'un groupe ethnique donné de ceux des groupes différents. Considérés comme pièces uniques dont la valeur est exceptionnelle, ces objets de cour et de rites représentent des éléments symboliques, à travers lesquels les relations entre le roi, ses ancêtres et ses sujets sont exprimées, mais également comme symboles de statut social. Ils représentent également un symbole à caractère politique significatif27. A titre d'exemple, le siège avec scorpion comme motif ne peut être utilisé chez les TIKAR, les BAMOUN et les BAMILEKE au Cameroun que par ceux qui sont initiés dans des rites à l'intérieur desquels leurs performances sociale s(médecin-traitant, guerrier, travailleur acharné,...) sont reconnues. Il en est de même pour l'utilisation des masques, des peaux le léopard, des costumes traditionnels et de la construction des maisons avec des poteaux sculptés. Les exemples des objets rituels et de cour

26 Par objets de cour, il convient d'entendre ici des objets qui ne restent que dans la cour du roi et ne peuvent en aucun cas faire l'objet des propriétés personnelles. 27 PREUB (1986) note à ce sujet, pour ce qui est du cas des BAMOUN : "Beispielsweise war der Besitz von bestinzmten Gegenstanden aus bestimmten Materialien oder mit bestimnlten Motiven nur denz Konig vorbehalten und war sonÛt Zeichen seiner Vorherrschaft. Um einen seiner Untertanen zu ehren oder zu belohnen, konnte er ihn solche Dinge allerdings auch schenken oder die generelle Erlaubnis erteilen, sie zu besitzen und zu zeigen" 18

sont donc les masques, les statues représentatives des ancêtres, les costumes traditionnels et les sièges sculptés28. b) Les objets usuels (KG]) Les objets usuels sont ici des biens de production et de consommation des différentes castes, non destinés à des usages rituels et sont des simples produits de l'artisanat. Leur production et leur consommation ne sont soumises à aucune restriction comme c'est le cas des objets rituels et de cour, de même que l'artiste jouit de toute sa liberté d'esprit dans la production des objets de cette catégorie. Une description du cadre de vie des villages africains basée sur le passage de la case au palais permet de se fixer sur la diversité des objets usuels (voir SIEBER (1972) et (1980) et MEYER (1995)), qui vont des jouets fabriqués par les enfants et les instruments de musique jusqu'aux bijoux en passant par les ustensiles de cuisine et le matériel pour travaux champêtres. Considérés donc comme Art seulement dans une large mesure29 (voir SCHEALDER (1992)), les objets de cette catégorie sont des biens culturels tant qu'ils n'ont pas été fabriqués avec des instruments modernes étrangers aux cultures africaines d'une part, et d'autre part tant qu'ils contiennent les mêmes éléments d'originalité que ceux

28 Pour une bonne description des objets de cour~ voir par exemple GEARY (1981a) et (1981b). RUDY (1972). FRÂSER / COLE (1972) et TAMARA (1973) 29 Il est important de souligner ici qu'il existe des régions en Afrique où l'Art se limite aux objets usuels sans connotation rituelle. A titre d'exemple, l'art chez les HAUSSA les KANURY~ ou les FULBÈ ne se limite qu'aux objets usuels et reste donc~ comme souligné par KONERDING (1989) ''fast ausschliej3lich Verzierung von Gegenstanden des alltaglichen Gebrauchs". Pour plus de détails sur les objets usuels en tant que essentiel des biens culturels chez plusieurs groupes ethniques africains et en particulier chez les HAUSA~ voir CHAPPEL (1977), EKPO ( 1978)~ EVA / MATO (1987)~ HEATCOTE, (1972), PERANI (1986) et WOLF ( 1986). 19

produits avant la période coloniale30. Ces objets sont en général faits en bois, en peau, en pierres, en métaux, en terre cuite, en ivoire et en étoffe. Il est à remarquer que l'introduction des objets usuels modernes depuis la colonisation n'a pas influencé l'existence de ces objets de l'artisanat africain qui restent davantage utilisés et à des fins divers; en particulier on retrouve beaucoup d'objets relevant du travail de la peau, de la terre cuite, du métal, de la vannerie, du tissage, mais aussi des vases en bois, en calebasse, en ivoire et en perles. Plusieurs plantes et produits de la nature sont également utilisés, soit directement, soit indirectement après d'autres transformations.

1.2.3. Les biens culturels à connotation (KG4)

occidentale

La diversité des biens culturels africains reste aussi déterminée par des facteurs extérieurs et est donc parallèle à la société et évolue avec elle. Les artistes restent également influencés par les cultures, les objets et les créatures étrangers qui leur servent entre autres de sources d'inspiration, d'où l'émergence d'une nouvelle orientation de l'art africain. Cette nouvelle orientation se perçoit dès le début du XVIe siècle avec la fabrication des sculptures en bronze représentants les premiers européens séjournant en Afrique31. Il est à remarquer, que de tels objets, quoique ne faisant pas partie des biens culturels rituels, sont évalués et

30 Une justification de l'existence jusqu'à nos jours de l'artisanat traditionnel relève du fait que la pratique de l'animisme exige l'utilisation des objets qui ne sont pas étrangers ou produits dans l'industrie. 31 Par exemple la statue d'un soldat ou bien le "couple nÛssionnaire" que l'on retrouve dans plusieurs musées en Europe, n'étaient que des simples objets d'art plastique sans lien avec la culture africaine. 20