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PIEDS-NOIRS EN ALGÉRIE APRÈS L'INDÉPENDANCE

De
320 pages
Une suite d'entretiens avec des Pieds-Noirs qui sont restés après l'indépendance, et qui ont essayé de jouer le jeu de la nouvelle Algérie. Leurs aventures sont en général pittoresques et souvent émouvantes. La vie quotidienne au moment d'un si grand bouleversement ne manque en effet ni d'imprévus, ni de drames. Ce livre se lit comme une suite d'histoires individuelles, mais au travers des destins de chacun, se dessine en mosaïque ce que fut le passage du pouvoir entre la France et l'Etat algérien, et les transformations subies par l'Algérie.
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PIEDS-NOIRS EN ALGÉRIE APRÈS L'INDÈPENDANCE.

UNE EXPÉRIENCE

SOCIALISTE

~ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0890-0

TÉMOIGNAGES RECUEILLIS PAR JEAN-JACQUES VIALA

PIEDS-NOIRS ~ , EN ALGERIE APR£S
L~INDÉPENDANCE!J

UNE EXPÉRIENCE

SOClAUSTE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava. 37 10214 Torino ITALIE

A mes parents, à tous les pieds noirs, sans distinction de religion, quel qu'ait été leur engag~ment politique, et à tous les algériens.

. . .ma seule qualification est d'avoir vécu le malheur algérien comme une tragédie personnelle et de ne pas pouvoir, en particulier, me réjouir d'aucune mort, quelle qu'elle soit. . ..une chose au moins nous réunit tous, qui est l'amour de notre terre commune... Aucune cause ne justifie la mort de l'innocent. (Appel pour une trêve civile en algérie) 1956.

Qui répondrait dans ce monde à la terrible obstination du crime, si ce n'est l'obstination du témoignage. (Actuelles II)

Albert Camus

AVERTISSEMENT
Ce qui suit est l'aboutissement d'un projet qui a duré plusieurs années. L'idée m'en est venue en écoutant mes parents et leurs amis raconter leurs souvenirs d'algérie. Je me suis particulièrement intéressé à leurs souvenirs de l'algérie d'après l'indépendance, d'abord parce qu'ils n'en parlaient pas facilement, ensuite parce que je n'y étais pas et donc cela était nouveau pour moi, enfin parce que ces souvenirs sont très différents de l'histoire officielle. L'histoire officielle, c'est "les pieds noirs sont partis, parce qu'ils l'ont bien voulu". Autre version: "ils ont été chassés par l'O.A.S." Plus subtil, "en soutenant l'O.A.S. ils ont eux-mêmes créé les conditions de leur départ". Les souvenirs de mon entourage disaient bien au contraire et très clairement que ceux qui ont essayé de rester ont été chassés d'une manière ou d'une autre, le cas le plus net étant la nationalisation des terres décidée par Ben Bella en 1963. Les premiers témoignages furent ceux de ma famille directe, et de leurs amis. Ceci explique pourquoi la région de Mostaganem (ma ville) et les médecins (la profession de mon père) sont sur représentés. Ensuite, j'ai essayé d'élargir le cercle en recherchant les personnes citées dans les souvenirs de l'un ou de l'autre comme résidant encore en 1964, 1965, et en essayant d'avancer dans le temps... Ainsi j'ai pu obtenir un premier échantillon de la façon dont les choses ont été vécues par les pieds noirs, mais bien entendu, l'échantillon était peu représentatif.

J'ai alors procédé à des appels à témoignage dans les principaux journaux spécialisés dans la culture algérianiste et les journaux destinés aux amicales d'anciens de certaines villes ou régions d'algérie. Ces appels m'ont apporté un certain nombre de nouveaux témoignages. La procédure que j'ai employée est la suivante: prenant rendez-vous avec chaque personne, j'ai enregistré leurs souvenirs, les ranimant ou les orientant par des questions. Ensuite j'ai tapé le contenu des bandes et ai procédé à une remise en ordre, qui systématiquement suit le plan suivant: Avant l'indépendance, un bref résumé pour situer la personnalité du narrateur, son âge, sa situation de famille, ses activités. J'ai dû bien souvent sévèrement tailler dans ces souvenirs, parfois particulièrement intéressants, mais évidemment en dehors de mon sujet, la vie des pieds noirs en algérie après l'indépendance. Les premiers temps, et la raison pour laquelle le héros n'a pas suivi l'exode de l'immense majorité de ses compatriotes. J'ai essayé de faire évoquer l'état d'esprit du témoin à l'époque, mais si le pied noir est volontiers ouvert et truculent, il est très pudique en matière de sentiments, et souvent je n'ai obtenu que des borborygmes, très difficiles à retranscrire. Les problèmes professionnels. La vie quotidienne; j'ai essayé de faire raconter les anecdotes qui paraissaient significatives au témoin, les petites histoires de la vie quotidienne, par opposition avec la vie en algérie avant l'indépendance. Comme assez souvent, c'étaient les mêmes histoires, j'ai évité aux lecteurs les affres de la répétition et j'ai impitoyablement coupé ou simplifié, dans les témoignages des uns ou des autres, ce qui a été déjà raconté par un autre témoin. 8

L'expatriation, parfois comique, parfois dramatique. J'ai enfin brièvement évoqué la réinsertion en france, et demandé une réponse à la question "et si c'était à refaire, retenteriez-vous l'expérience de rester en algérie?" avec souvent d'autres borborygmes en guise de réponses. Une fois tapée, j'ai adressé une copie à chaque témoin, pour qu'il puisse éventuellement modifier ou compléter son témoignage. Pas un ne l'a complété, beaucoup m'ont demandé de supprimer telle ou telle anecdote soit qu'elle mette directement en cause une tierce personne, soit que le narrateur ne trouve pas le même sel à l'histoire écrite et froidement tapée, soit encore et malgré les bientôt quarante ans écoulés que le témoin craigne réactions violentes ou représailles. J'ai aussi perdu quelques témoignages complets, le témoin ne retrouvant pas dans le texte tapé ce qu'il pensait être la substance de ses déclarations, et ce malgré ma fidélité mot à mot; ceci est à mon humble avis dû à ce que je n'ai conservé que les faits, éliminant impitoyablement les opinions politiques ou philosophiques du locuteur. Enfin deux personnes m'ont demandé de les citer anonymement, il s'agit de monsieur X et de monsieur Y, deux des personnes qui sont restées le plus longtemps, la fraîcheur relative de leurs souvenirs les conduisant à une plus grande circonspection. Pour respecter leur anonymat, j'ai été amené à modifier les dates, les lieux, et les noms des tierces personnes dans leurs souvenirs, sans évidemment en aucun cas modifier les faits. J'ai aussi dû lutter beaucoup, et souvent sans succès, pour essayer de garder le style parlé des témoignages, pourtant chantant le couscous et le vin rosé, en même temps que le sel de mer et l'odeur de poussière. Déjà que l'accent avait disparu, il m'a encore fallu sauvegarder les tournures papaouettes, menacées durement par la tentation de 9

l'imparfait du subjonctif. J'y ai réussi très imparfaitement, chacun niant avoir parlé comme ça et désirant se rapprocher du français le plus académique. Grâce au ciel, un peu de l'authentique parfum de là-bas est tout de même perceptible dans ces textes. Le plan était tout tracé, regrouper les témoignages par métier, plutôt que par région ou par nature d'habitat (grande ville, ville moyenne, village, bled), car l'écoute des témoignages montrait une plus grande homogénéité des comportements en fonction de l'activité économique. A l'intérieur de chaque métier, j'ai choisi de classer les témoignages suivant la durée du séjour, de cette façon chaque nouveau témoignage confirme (ou parfois infirme) les témoignages précédents et éclaire une nouvelle période. Bien entendu, et compte tenu de l'évolution des effectifs en algérie, il y a beaucoup plus de témoignages sur les deux ou trois premières années que sur la suite, et encore cette suite est statistiquement sur représentée. Mais ce sont aussi les témoignages les plus intéressants. On trouvera ainsi successivement les colons, les médecins et les autres, la faiblesse de mon échantillon d'autres professions justifiant ce fourre-tout. J'espère que le lecteur sera intéressé par ces témoignages, j'en ai vérifié de mon mieux l'exactitude, recoupant autant que possible avec l'autre les affirmations de l'un. De toute façon, le tableau d'ensemble est assez cohérent.

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LE~ COLONS

TÉMOIGNAGE MARC

DE MONSIEUR CLAIREFOND

Le vin et les fermes: Je suis parti le 30 juin 1962, pour ne pas être là le jour de l'indépendance. Je suis revenu à Mostaganem en septembre 62, je ne me suis pas installé chez moi, mais chez A. Garaboux, qui était un des rares à avoir son épouse avec lui, et je suis allé en voiture à Pelissier, où on m'avait dit qu'il y avait le responsable F.L.N. de la région où était ma ferme. J'ai rencontré un fellagha, un baroudeur, en uniforme, un capitaine je crois, qui avait la responsabilité du secteur. Je lui dis, je viens parce que je viens faire mes vendanges. Il parlait malle français, mais il me répond, je ne sais pas dans quelle mesure ça me concerne, il n'a pas pris position, peut-être qu'il n'a rendu de comptes à personne, en tout cas, moi, le lendemain, j'ai pris un chantier et j'ai commencé à faire mes vendanges. J'ai fait comme d'habitude, je payais mes ouvriers le même prix que l'année précédente.

Les vendanges ont duré qUInze Jours, comme d'habitude. Au lieu de faire mon vin, toutes les pastiéres (ce sont des chariots en acier complètement étanches, où on mettait le raisin, de sorte que le jus ne s'écoule pas), on les apportait directement au port, dans la cave de Dubem. J'avais vendu ma récolte à Dubem, au fur et à mesure je lui portais le raisin, directement au port où il avait un chai, j'avais préféré ne pas vinifier, car je me doutais que vendre le vin serait difficile. Il m'a payé en france, c'était d'accord comme ça depuis le début. J'étais bien content de ne pas avoir de soucis, il avait des risques, il pensait qu'il avait des accords avec le F.L.N., mais nous, rien n'était sûr. C'est sûr qu'il n'a pas payé le prix normal, mais c'était mieux que rien. Tous les matins j'allais à la ferme depuis Mostaganem, je me faisais arrêter au passage à niveau de Raisinville, par un barrage de militaires, mitraillettes sur le ventre, ils n'avaient rien d'autre à faire, il n'y avait presque personne qui faisait le chemin. C'étaient des gens du F.L.N., avant l'indépendance la force locale, mais très vite, c'était le F.L.N. Ils fouillaient toute ma voiture, tous les jours.

La vie quotidienne: Après le travail, je rentrais chez André, il n'y avait personne et rien à faire. Il y avait la femme d'André, Zette, elle s'occupait de tout, elle avait toujours sa femme de ménage.

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Ça a été, certainement, le plus gros creux de la présence européenne, d'ailleurs. Restaient Leonardet, qui n'était pas parti, Félix Clairefond, M. Cazalet, mes beaux-frères Pujol, André Garaboux. Pujol est resté après moi, jusqu'en 1964, Pujol avait des gros clients arabes, comme B. il faisait des avances sur récolte toute l'année, à la récolte, il restait un tout petit solde, Pujol a bien été obligé de prendre le raisin et de faire le vin, il avait presque tout payé déjà. (voir le témoignage de Monsieur Pujol page 19) Au moment de la nationalisation, il avait fait son vin, je pense qu'il n'a presque rien vendu. En plus de ma ferme, j'étais directeur de la coopérative de céréales, les docks silos. L'O.A.S. avait démoli toute l'électronique des docks, ils avaient mis une charge pour que rien ne soit laissé au F.L.N. et aussi, m'avait-on raconté, parce qu'ils y avaient stocké des choses et qu'ils voulaient effacer toutes traces. C'était évidemment un de mes employés qui avait fait ça. J'en étais moralement responsable, on aurait pu me demander des comptes. J'avais aussi une responsabilité à la maison du colon, l'organisme de coopérative agricole. Des employés sont restés, Guerri, Rouve etc ils sont restés le temps de s'apercevoir que les comptes étaient bloqués, à partir du moment où la banque ne fonctionnait plus, la maison du colon ne servait plus à grand chose. n y avait des services techniques de conseil, tout ça devenait inutile, les biens ont été nationalisés en octobre 1963, à partir de là, il n'y avait plus de coopérative possible,

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les derniers qui étaient restés sont partis aussi, de toute façon on ne pouvait plus les payer. En octobre, quand tout a été nationalisé, le F.L.N. est venu faire l'inventaire, ils vous remettaient un beau papier comme quoi il y avait tant d'hectos dans les cuves. Un jour ils sont venus me dire ne venez plus à votre ferme, elle n'est plus à vous. Tout le monde y est passé, c'était juste une question de temps, même G. Cezilly, mon cousin qui avait affiché ses idées libérales, c'était un ami de Ferrât Abbas, il avait écrit un livre qu'Abbas avait préfacé, il n'a duré que deux ou trois ans de plus, et c'était une pharmacie, alors les propriétés agricoles, ça a été immédiat. Je crois bien qu'il avait même pris la nationalité algérienne, je ne l'ai plus revu après l'indépendance. Après l'indépendance, il n'y avait plus que le tennis club qui fonctionnait, le cercle civil était fermé, il y avait la réunion du Rotary, il avait été complété par des arabes, ce sont les Chabanne qui s'en étaient occupés, mais après ils ont disparus les Chabanne ; Même chose les Benali. Cette bourgeoisie arabe a été la grande victime de l'indépendance, ils avaient financé le F.L.N., mais à l'indépendance, personne ne leur en a tenu gré. Ils pensaient prendre le pOUVOIr,malS ce sont les militaires qui l'ont confisqué. Le médecin, Bentami, lui s'en est bien tiré, il a été ambassadeur, président du croissant rouge, sa femme était française, un de ses fils a été un de mes camarades de classe.

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Les enlèvements:
Rondola avait été enlevé depuis plusieurs mois, c'était avant l'indépendance. C'est Pissardieres qui a été enlevé et qu'on n'a jamais retrouvé après l'indépendance, dans la deuxième quinzaine de Juillet. Et puis, bien sûr, Léger (voir son témoignage page 115). Parmi les gens enlevés, il y avait une de mes cousines germaines, Clément, mariée à un Moureau, à Blad Touaria. Il avait une belle ferme. Ils couchaient à la ferme tous les soirs, c'était huit jours avant l'indépendance, un jour ils sont partis comme d'habitude, ils ont quitté Mostaganem pour aller à leur ferme, et tout ce qu'on a retrouvé c'est leur chien égorgé, des traces de sang. On n'a jamais su ce qu'ils sont vraiment devenus. Ils avaient une fille unique, qui devait avoir à l'époque 25 ans, qui était employée au gouvernement général à Alger. Quand ses parents ont été enlevés, l'indépendance est arrivée quelques jours après, c'est Ben Bella qui était au pouvoir. Elle lui a demandé de faire une enquête, de savoir ce que ses parents étaient devenus, il a répondu, bien entendu, il y aura une enquête, je vous donnerai personnellement la réponse, et puis il n'y a jamais rien eu. S'il s'en est occupé, et s'il a eu une réponse, il a préféré ne pas la donner.

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André Garaboux : Mon cousin, Garaboux avait fait les vendanges en 1962, comme moi, et il a été nationalisé en octobre 1963, comme tout le monde. Comme en plus de sa propriété il avait une usine qui faisait des éléments de bâtiments préfabriqués, il est resté plus longtemps, car les administrations françaises ont continué à accomplir les chantiers en cours, il y avait un lycée en construction et puis d'autres, donc A. Garaboux a continué à livrer les commandes qu'il avait. Il a duré deux ans. Quand il est rentré de vacances en 1964, on lui a indiqué que ses biens étaient déclarés vacants. Il a essayé de faire valoir qu'il n'était parti, comme chaque année, que pour ses vacances, moins d'un mois, mais rien n'y a fait, le F.L.N. avait décidé que c'était vacant.

Venir en france: Quand je suis rentré en france, j'ai cherché quelque chose dans mon métier, l'agriculture (je suis ingénieur agronome) mais je n'ai rien trouvé et j'ai accepté la direction d'une filiale d'une société de pharmacie en gros que dirigeait un cousin, une reconversion hardie mais qui d'après mon cousin n'a pas été un échec.

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TÉMOIGNAGE DE MONSIEUR FERDINAND PUJOL

Avant l'indépendance: Les Pujol viennent de l'Ariège, la famille de ma femme de la Drôme (Die) Nous avions une ferme à Mazagran, un petit village à quatre kilomètres de Mostaganem. Avec mes deux frères, nous exploitions les propriétés de notre père. Nous avions des vignes et des orangers, et aussi nous avions I'habitude d'acheter le raisin des petits propriétaires pour le vinifier. Nous avions une cave assez importante, de trente mille hectolitres, pour nous trois. On avait fait construire un petit blockhaus, pour nous défendre éventuellement. Ça n'a servi à rien bien sûr, seulement à nous donner confiance la nuit, mais nous restions très vulnérables le jour. On avait eu, juste avant l'indépendance, un employé européen poignardé, c'était à l'époque où les C.R.S. avaient remplacé les militaires, mais pour nous faire la guerre au lieu de la faire aux fellouzes. A cette époque, nous avions donné à nos employés qui vivaient sur la ferme des armes pour se défendre contre une attaque: un fusil avec des cartouches,

des fusées de détresse. Le F.L.N. le savait et cherchait à récupérer ces armes. C'est comme ça qu'il a été poignardé, mais il s'en est tiré, le poignard était passé à quelques centimètres du cœur. Le chirurgien qui l'a opéré n'en revenait pas de sa chance. Quand on est allé à la maison de l'agriculture faire la déclaration pour l'assurance, il y avait deux C.R.S. qui gardaient la porte, ils nous empêchent de rentrer et nous demandent les papiers, le blessé était furieux, il disait mes papiers c'est ma blessure, mes papiers. Et il fait un geste que les C.R.S. prennent pour un bras d'honneur. Il est rentré en france tout de suite, on l'a perdu de vue. Après, on avait remplacé cet européen par un musulman en qui nous avions confiance. Chez Muller, une propriété que nous avions louée avec mon beau-frère Clairefond, mais c'est moi qui m'occupais de l'exploitation, je continuais à aller payer les ouvriers, en portant chaque fois la paye par un chemin différent. Un jour, j'arrive à la ferme, je vois un employé de madame Muller, qui surveillait pour son compte la ferme, il me dit, prenez mon petit-fils pour le ramener à Mostaganem, je dis d'accord, il voulait monter derrière, mais je lui dis, non, monte à côté de moi, tout le long du chemin, je parlais arabe avec lui, je parle bien l'arabe dialectal, je l'ai appris à l'école en parlant avec mes copains, en arrivant à Mostaganem, au cinéma Colisée, il me dit laisse-moi là. Je le laisse et j'apprends que dans l'heure qui a suivi, il avait tué un homme avec un revolver qu'il avait sur lui.

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Quand je retourne à la ferme, le grand-père me dit, "tu te rends compte ce qu'ils font avec nos enfants, ils leur disent prouve que tu es pour l'algérie, tue un européen. Qu'est-ce que tu veux qu'ils fassent ?" Je suis bien sûr qu'il n'a pas osé me tuer, et que si je l'avais laissé monter derrière, c'est moi qui y serais passé. On comptait, avec l'O.A.S. monter un maquis à Mostaganem, et les vivres avaient été stockés dans les silos de la coopérative, aussi tous ceux qui étaient de près ou de loin impliqués dans cette affaire craignaient pour leur vie après l'indépendance. Ça n'a pas marché, car les colonels qui nous avaient donné leur accord se sont dégonflés à la dernière limite. Néanmoins, je suis resté après l'indépendance, ainsi que mon beau-frère Clairefond, qui était responsable de la coopérative. Je suis resté un peu plus d'un an, jusqu'à l'hiver 1963.

Les premiers temps: On ne savait rien de ce qui se passait, il y a eu une période où on était anesthésié, on n'avait pas de nouvelles, on se laissait aller, on vivait au jour le jour. Pour le cinq juillet 1962, les crimes à Oran, on a su très peu de choses, par des témoins, et par partie, de tous petits bouts. Un ami m'a montré une balle de mitrailleuse lourde dans sa fenêtre, tirée par les soldats français du général Katz, ils tiraient sur toutes les fenêtres qui restaient allumées la nuit, c'est un traitement qui n'a jamais été infligé aux musulmans.

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A Mostaganem, j'avais eu un petit problème, j'avais été voir le consulat, les gens qui s'occupaient de protéger les biens des français. Je connaissais le consul, car je l'avais rencontré au club de la Salamandre, on jouait à la pétanque ensemble, il me dit, nous avons des ordres stricts de ne nuire en aucune façon à l'établissement des autorités algériennes, il ne faut pas les contrarier ni leur demander quoi que ce soit. On avait été convoqué, tous les exploitants agricoles qui vivaient encore dans la région de Mostaganem, dans la salle des mariages de la mairie, il y avait le préfet et le secrétaire, c'est le secrétaire qui a parlé, sans doute le préfet ne parlait pas bien français. Je l'ai reconnu, car il m'avait déjà fait des misères. Ils ont menacé, ils nous ont dit: "Sachez bien que s'il arrive quoi que ce soit à votre matériel, nous prendrons des sanctions très graves contre vous." Ils justifiaient ces menaces parce que des gens qui étaient partis avaient saboté leur matériel, ils avaient mis du sable dans le réservoir de leurs machines agricoles ou bien ils avaient enlevé des pièces indispensables.

L'agriculture après l'indépendance: J'avais deux frères, et on se relayait pour qu'il y ait toujours quelqu'un qui reste pour surveiller les propriétés. Un certain nombre de propriétaires de la région de Mazagran, qui se sachant menacés par les autorités algériennes avaient choisi de rester en france après leurs "vacances", nous avaient demandé de faire les vendanges 1962 pour eux et la vinification, et nous avons pu le faire.

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Ensuite, il y a eu la campagne 1963, là nous ne nous sommes occupés que de nos terres, et encore, nous avons vendu le raisin à Carnot, un négociant, comme ça nous n'avons pas eu à faire le vin. Je me suis aussi occupé de la location d'une orangeraie dont mon beau-frère était propriétaire. Il l'avait donné en location, après l'indépendance, avant de partir en france, à un notable musulman, pensant qu'il respecterait le contrat signé. Il m'avait demandé d'essayer de récupérer les loyers, mais cela n'a pas été possible, cette orangeraie a été déclarée bien vacant. C'est la préfecture qui décidait de ce qui était bien vacant, il suffisait d'être absent plus d'un mois pour que le bien soit déclaré bien vacant, il n'y avait pas de contrat de location qui tienne. Dans la ferme Muller il y avait une zone d'oranger (un hectare ou un hectare et demi) qu'on n'arrosait plus parce qu'il n'était plus possible de le faire, il n'y avait plus assez de pression. On avait décidé de creuser un puits, j'avais trouvé un puisatier renommé, c'était un marocain, il avait presque terminé quand il a été assassiné par les fells. J'en trouve un autre pour finir le puits, et il faut installer le pompage. Un ouvrier européen vient commencer le travail, il travaille la semaine et il va à Oran, où il avait sa famille, passer le week-end. Le lundi, il ne revient pas, il avait été kidnappé, et il n'a jamais été retrouvé. Je me dis, on tue le puisatier, on tue l'installateur de pompe, ce coin est maudit, j'arrête. Et voilà qu'un jour, il yale délégué de Mazagran, un homme qui s'appelait Bousmath, il avait été en classe primaire avec moi, il avait eu des ambitions politiques, il 23

vient avec un attaché de préfecture, un type qui avait été représentant en algérie d'une marque de café, ils viennent me voir et me demandent des comptes parce qu'ils étaient passés et avaient constaté que les orangers périclitaient. Alors, ils m'accusent de le faire exprès et me menacent de prendre des sanctions contre moi; je connaissais le type de la préfecture, je lui dis "malgré tout ce que nous vivons actuellement, j'essaye de faire un puits, vous me tuez le puisatier, vous me tuez l'installateur, et vous venez m'accuser de ne pas irriguer mes arbres, faudrait savoir." J'étais furieux, alors ils se sont excusés et ils sont partis. Tout se faisait sur dénonciation, ils se surveillaient les uns les autres et nous aussi, et dénonçaient. Ce Bousmath qui est venu avec l'attaché de préfecture avait occupé la fenne de Mandou Vigneau, il pensait que ce serait à lui, mais l'état algérien avait tout nationalisé, il a fallu qu'il la rende. Un autre, il était aussi attaché de préfecture, était venu chez moi pour acheter ma production d' agrume sur pied, un courtier marocain qui représentait une grosse tinne de jus de fruit m'en avait offert 50.000 francs nouveaux. Ce type, que je ne connaissais pas, sonne à ma porte, je le fais entrer, il me dit, je suis allé visiter votre exploitation d'agrume (et de quel droit, monsieur?) (ne me posez pas de questions aussi bêtes), je vous fais une offre de 25.000 francs, c'était exactement la moitié de l'offre du marocain. Je lui dis, je regrette, j'ai une meilleure offre. Il commence à taper sur mon bureau, il y avait une vitre sur mon bureau, je me souviens très bien qu'il avait une grosse chevalière, je me disais, il va me casser la vitre, il disait, c'est nous qui avons tous les droits, c'est à prendre ou à laisser.

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Je l'ai mis à la porte, et je suis allé me coucher, j'en avais perdu la respiration, j'ai bien cru ne jamais m'en remettre. Et finalement on n'a rien vendu, la propriété a été nationalisée au moment de la récolte. Notre comptable était Morard, notre dernière déclaration fiscale de 1962 était déficitaire, car les musulmans à qui on faisait des avances sur récolte ne nous ont pas remboursés, et ils n'ont pas hésité à vendre leur récolte à d'autres. Il y en a un qui m'a emprunté beaucoup d'argent, je lui faisais une confiance illimitée, car c'était notre intermédiaire vis à vis des autres musulmans. Il avait un fils au F.L.N., et ce fils est venu me demander plus que d'habitude, ils ne nous ont jamais remboursé. Les musulmans avaient reçu des consignes d'acheter au maximum à crédit et d'emprunter au maximum, de façon à se faire de l'argent sur notre dos. Cette campagne 1963, en algérie, on a travaillé à l'exploitation, avec un personnel qui n'était pas mal, c'était notre personnel habituel, la seule manifestation ça a été lors des vendanges 63, ils voulaient plus d'argent, ils ont fait grève deux fois, bien sûr ils étaient téléguidés. J'étais ennuyé, car les chefs de chantier, qui étaient des gens influents, ne m'aidaient pas, ils laissaient les gens se bousculer au moment de la paye, alors que d'habitude, les ouvriers rentraient un par un, mes chefs de chantier avaient peur d'être dénoncés comme collaborateurs. Ça s'est finalement bien passé, on les a payés comme avant, plus que le minimum décidé par la préfecture, comme on avait toujours fait.

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On faisait un méchoui chaque année, une petite rete, et on donnait une prime de vendange, la dernière année on n'a pas fait de méchoui. On a trouvé à peu près normalement les produits de traitement, tout fonctionnait, mais c'était surtout dû aux stocks qu'avaient constitués les coopératives et les maisons de l'agriculture. J'ai ensuite été mis en demeure, sous peine de rétorsion grave, par la préfecture, de leur verser le montant des récoltes 1962 correspondant aux récoltes que nous avions faites dans les propriétés d'amis qui étaient partis. Il s'agissait de Mandou Vigneau, Maussand, d'un ou deux autres dont le nom m'échappe. J'ai alors compris que la loi ne s'appliquait plus, et j'ai préféré à mon tour me réfugier en france, d'autant que Ben Bella venait de décider la nationalisation des terres. Il nous restait encore cinq mille hectolitres de la récolte 62 en cave, bloqués à cause des contingentements qui continuaient à s'appliquer, il y avait toujours des fonctionnaires qui continuaient à nous empêcher de vendre notre vin librement, bien qu'il soit maintenant produit dans un pays indépendant. J'ai alors décidé de vendre ce vin à moitié prix, en Suisse, soit disant à l'exportation, et j'ai su par la suite que c'étaient des négociants qui nous connaissaient bien qui avaient monté cette filière et qu'ensuite les Suisses réexportaient les vins en france. On livrait à Séte comme d'habitude, les wagons citernes étaient envoyés en Suisse et ils revenaient le lendemain avec la nationalité suisse.

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On avait réussi à ramener un peu d'argent en france, ça nous a permis d'acheter un appartement à Montpellier où vivaient ma femme et mes enfants. Ce que j'avais et qui a été perdu, c'étaient des actions des docks Mostaganemois, dont le président était Assorin, qui a été assassiné, ces titres ne nous ont jamais été indemnisés, pas plus que des actions diverses, celles du club de la salamandre par exemple. Sachant que nous allions partir, puisque tout le monde partait, un courtier algérien, Benkrikli nous a proposé de louer nos chais, j'avais refusé, donnant la préférence à un négociant métropolitain, et je les lui ai loués. Il habitait Montpellier, il avait l'habitude de travailler avec nous. Il a fait comme les algériens, il n'a jamais rien payé. Comme j'ai été quelques temps à Montpellier, je suis allé le voir, sachant qu'il avait une belle affaire, et il m'a répondu, d'accord, mais je vous payerai en algérie. A ce moment-là, tous les comptes étaient bloqués, je n'ai donc rien pu récupérer.

La vie quotidienne: A Mazagran, on n'était plus nombreux, il ne restait que les agriculteurs, tous les autres étaient partis, on pensait que, grâce aux accords d'Evian, on pourrait rester trois ans, continuer à exploiter nos biens, et ensuite se décider suivant la tournure des événements.

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Quand le curé de Mazagran est parti, il nous dit, portez les ornements sacrés au curé de Noisy, qui est le doyen, et qui reste le seul dans la région. En principe, un clerc n'a pas le droit de toucher les ornements sacrés, mais nous dit le curé, ce sont des circonstances exceptionnelles. Je prends ma voiture et je pars pour Noisy, à une dizaine de kilomètres. Manque de pot, juste avant l'entrée de Rivoli, on trouve un barrage F.L.N., qui veut fouiller ma voiture, ça se faisait beaucoup à l'époque. Ils tombent sur le sac qui contenait les ornements sacrés, ça avait l'allure d'une valise un peu spéciale. Le type veut les toucher, j'ai un réflexe pour l'écarter du sac. Il prend sa mitraillette et me la met sur le ventre. Coup de bol il y avait là un soldat qui dit qu'il me connaît, qu'il n'y a pas de problème. Alors, il baisse sa mitraillette, et il me laisse partir. On avait des armes, en principe des armes de chasse, elles étaient enregistrées et >déclarées, mais les archives de Mostaganem avaient été brûlées par l'O.A.S., aussi ils n'en avaient pas la liste. n fallait s'en débarrasser, on les prenait en morceaux, on les a enterrées, jetées dans des puits, on ne voulait pas les remettre aux fellaghas. J'avais un 7,65, port d'arme autorisé par la préfecture, je l'avais remis à des militaires qui logeaient dans la ferme de mon cousin Roger Pujol, sur la route d'Oran, le seul poste militaire qui subsistait dans toute la région. Le capitaine m'a montré une pièce où ils stockaient les armes, on avait deux solutions, ou les donner à la mairie (le maire avait été nommé par le F.L.N.) ou à l'armée française. J'ai appris par la suite que les militaires ont vendu ces armes aux opposants du gouvernement provisoire, ce n'était pas une opération du gouvernement français, c'était un petit business. 28

Comme la situation se dégradait, j'avais envoyé ma femme et mes enfants en france, on se téléphonait. En effet, ce n'était plus possible pour une femme de sortir seule ou d'aller au marché, je me souviens des doubrouks qui s'orientaient vers les fesses, pourtant c'étaient des femmes de ma génération, plus toutes jeunes, on s'est décidé à se séparer. Elle me dit, si tu pouvais m'envoyer un mini déménagement, les choses les plus utiles, ça me rendrait service. Je commence à mettre des trucs en caisse, et je vois arriver le garde champêtre, qui me surveille avec son adjoint politique qui sort sa mitraillette, et qui me dit, pourquoi tu déménages? Je lui explique que les enfants sont scolarisés en france, qu'ici c'est la pagaille à l'école, qu'on ne peut pas les scolariser, que je leur envoie quelques affaires indispensables. Alors, ils m'ont donné une autorisation. Je prends une entreprise de déménagement nouveau style, rien que des arabes, je les regarde faire, et je trouve bizarre que des choses lourdes, au lieu de les mettre au fond du cadre, ils les mettent au bord. J'ai compris pourquoi, car une fois sur le port de Mostaganem, ils ont rompu les plombs et ils ont pris tout ce qui les intéressait et qui était commodément placé le long d'une des parois. Ensuite, ils ont replombé le cadre, comme si rien ne s'était passé. On vivait chacun chez soi. On se retrouvait souvent au club de la Salamandre c'était très appréciable. A la Salamandre, il y avait surtout des exploitants agricoles et des marchands de vin. C'était une détente, on y allait seulement pour déjeuner, la nuit c'était trop dangereux.

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Une seule fois j'étais sorti le soir, c'était pour l'enterrement d'un notable algérien qui vivait prés de chez Pelloquin. Les fils avaient fait un repas à l'ancienne, conforme à la coutume, ça a duré longtemps, je suis parti tard. Je n'étais pas fier de rouler tout seul la nuit, avec mes phares qu'on voyait des kilomètres à la ronde. Tout marchait bien, l'électricité, le téléphone. Le peu qu'on achetait, l'essence, l'électricité, téléphone, rien n'avait augmenté.

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Mostaganem, j'y allais très peu, je portais ma lettre quotidienne à ma femme, et c'est tout, on n'avait pas besoin de faire le marché, avec la ferme, on vivait en autarcie. Il restait encore ma mère, on gardait les appartements, il n'y avait que nos femmes et nos enfants qui étaient partis. Ma mère avait près de 70 ans à l'époque, elle voulait à tout prix rester, car elle ne pouvait pas imaginer que la tombe toute fraîche de mon père reste seule. J'ai alors été voir l'abbé Jobert, le curé de Mostaganem, et lui ai expliqué le problème. Il a réussi à convaincre ma mère que les corps n'avaient pas d'importance dans la religion catholique, et ma mère a accepté de partir avec moi. C'était devenu très urgent, car je n'avais pas obtempéré à deux mises en demeure urgentes de la préfecture d'avoir à rendre l'intégralité du montant des vendanges que j'avais faites pour le compte de certains voisins, et que je leur avais payé en france depuis longtemps. Il y avait un chaouch, vingt-trois ou vingt-quatre ans, c'était un marocain, Snp Mohamed, que mon père avait recueilli, il n'avait plus de famille. Il a épousé la femme de ménage de mes parents. Il m'a aidé jusqu'au bout.

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Quand je suis parti, j'avais dit à tout le monde que je partais faire soigner ma mère, et que je reviendrai. A lui, qui conduisait la voiture jusqu'à l'avion à Oran, je lui ai dit de prendre soin de ma maison et de ma voiture. Tout le monde m'a cru, car j'avais laissé presque tous les meubles, tant chez mes parents que chez moi, sans compter les tracteurs et tout le matériel agricole. Tant que l'avion n'avait pas décollé, j'ai eu peur que les algériens ne m'arrêtent.

Les musulmans: Mon voisin, celui qui a pleuré quand mes filles l'ont revu, un jour il me dit: Dinan, s'ils me demandent de te tuer, qu'est-ce que je fais? Je lui réponds, si tu ne me tues pas, ils vont te tuer. Il dit ben oui. Tu te rends compte, ils savent qu'on a des amis français, alors il faut leur montrer qu'on est plus arabe que français. C'est ce qui est arrivé au maire de Pelissier, au maire de Cassaigne, tous ceux qui faisaient du bien autour d'eux étaient visés en premier. Dans notre environnement, on avait, on peut dire à 95 % des arabes qui nous aimaient. D'ailleurs, quand il y a eu le référendum, ils ont voté dans leur grande majorité pour l'algérie française, seulement il suffit qu'il y ait un type qui dise, "si vous ne votez pas pour nous on vous descend", et qui le prouve, et tout le monde a peur. C'est comme ça que ça s'est passé lors du deuxième référendum. Mon père était le dernier maire de Mazagran, il n'a pas passé de consignes au nouveau maire, un mazagranais évolué, il exploitait une carrière de pierre entre Mostaganem 31

et Mazagran, tout le monde savait qu'il était sympathisant du F.L.N., mais alors on a su qu'il utilisait ses explosifs pour faire des bombes. Il n'y a eu aucune cérémonie, mon père est parti et ce type est venu prendre sa place, sans un mot. A ma connaissance, il n'y a pas eu de représailles à l'encontre des musulmans pro français, le garde champêtre, il avait tourné casaque juste à la fin. Il était mobilisé dans la territoriale, comme moi, malgré mes cinquante ans à l'époque, la nuit je faisais des patrouilles, et il fallait que l'autorité militaire, chef de patrouille, soit accompagnée d'une autorité civile, alors, c'était un des deux gardes champêtres, alternativement, qui faisait ce travail. Il y avait quelques musulmans dans la territoriale, une fois, lors d'une patrouille de nuit, les fellaghas sont passés dans le village arabe, la patrouille a été attaquée, parmi les patrouilleurs, il y avait un fils Bousmath, c'est lui qu'ils ont tué, c'est lui qu'ils visaient, un musulman qui venait avec les unités territoriales, ils l'ont tué. C'était interdit aux arabes d'être du côté des français. A moi, on avait affecté le garde champêtre musulman, c'était un ancien sous-officier de l'armée française, je m'entendais bien avec lui, il parlait bien le français, mais nous préférions parler l'arabe ensemble, on parlait à cœur ouvert, on parlait de tout, des fellaghas, et puis à l'indépendance, il a continué garde champêtre comme si de rien n'était, car il avait donné des gages aux nouvelles autorités, en leur donnant tous les renseignements qu'ils voulaient.

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