POLITIQUE ET DEVELOPPEMENT DANS LES CARAÏBES

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Les différentes contributions ici rassemblées visent non seulement à apporter un diagnostic actualisé sur un échantillon raisonné des pays de la Caraïbe (Jamaïque, Trinidad, Porto Rico, République dominicaine, Haïti, Guyana) et esquisser de nouvelles pistes de réflexion rompant avec les paradigmes dominants (Banque Mondiale et FMI). Dans des termes spécifiques, elles partagent aussi le souci constant de rapporter la question lancinante du développement insulaire – à celle de la survie de la démocratie comme norme politique de référence, en particulier dans les pays en transition démocratique. (Haïti - République dominicaine - Guyana)
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296394957
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@ L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8214-7

POLITIQUE ET DEVELOPPEMENT DANS LES CARAÏBES

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

AL WARDI Sérnir, Tahiti et la France. Le partage du pOlll'oil., 1998. JULIEN Christian, Les politiques régionales de formation professionllelle cOlltinue, 1998. LEIBFRIED S., PIERSON P., Politiques sociales européennes, 1998. IHL Olivier, Cérémonial politique: les \'oyages officiels des, chefs d'Etat, 1998. KALUSZYNSKI Martine, WAHNICH Sophie (dir.), L'Etat colltre la politique? 1998. SAVARESE Eric, L'ordre colollial et sa légitimatioll ell France métropolitaine, 1998. KINGSTON de LEUSSE Meredith, Diplomate, une sociologie des ambassadeurs, 1998. ENGUÉLÉGUÉLÉ Stéphane, Les politiques pénales (1958-1995), 1998. BRECHON Pierre, CAUTRES Bruno (dir), Les enquêtes eurobaromètres: Analyse comparée des données sodo-politiques, 1998. BORRAZ Olivier, Les politiques locales de lutte contre le sida, 1998. LANDAU Alice, La diplomatie internationale en Europe centrale, 1998. MICHEL Hervé,lntercommunalités et gouvernements locaux, 1999. LAVIGNOTTE GUERIN Elodie, Expertise et politiques européennes de développement local, 1999. DAGUERRE Anne, La protection de l'enfance en France et en Angleterre, 1980-1989, 1999. BÛTSCHI Danielle, Le raisonnement dans les processus démocratiques, 1999. SIMOULIN Vincent, La coopération nordique, 1999. BAFOIL François (ed), Chômage et exclusion en Europe postcommuniste, Allemagne de l'Est, Pologne; 1999. LOUVE Jacques, Les contestations du TGV MÉDITERRANÉE, 1999. LASCOUMES Pierre (ed), Instituer l'environnement, 1999. Gille NÉZOSI, La fin de l'homme du fer, syndicalisme et crise de la sidérurgie, 1999.

Sous la direction de

Fred CONSTANT et Justin DANIEL

POLITIQUE ET DEVELOPPEMENT DANS LES CARAÏBES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

LISTE DES AUTEURS

Fred Constant: professeur des universités, enseigne la science politique à l'Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) et aux Instituts d'Etudes Politiques d'Aix-enProvence et de Strasbourg (France). Il a publié de nombreuses études sur la politique comparée des pays de la Carai'be (Jamaïque, Trinidad, Guyana, Surinam) avant de s'intéresser à la régulation politique des conflits sociaux dans les démocraties pluri-ethniques (France, Royaume-Uni, Pays-Bas, Etats-Unis, Australie). Dernière publication, avec Denis Martin, Les démocraties antillaises en crise, Paris, Karthala, 1996, 186 pages.

Justin Daniel: maître de conférences, enseigne la science politique à l'Université des Antilles et de la Guyane (Martinique) et dirige le Centre de Recherches sur les Pouvoirs Locaux de la Caraibe (upRESAlCNRS 8053). Il a publié plusieurs articles sur Porto Rico dont il est l'un des meilleurs spécialistes francophones et dirigé de nombreux programmes de recherche sur l'ensemble des Caraibes. Il mène actuellement des travaux visant à étudier les rapports complexes entre l'économique et le politique dans cette région. Dernière publication, dir. Les lies Caraïbes. Modèles Politiques et Stratégies de Développement, Paris, Karthala, 1996, 364 pages.

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Rosario Espinal: professeur associé, enseigne la sociologie à l'Université de Temple, Philadelphie, Etats-Unis d'Amérique. Spécialiste reconnue de la République Dominicaine, elle a écrit un volume considérable d'articles et de livres sur les processus de démocratisation en Amérique Latine. Sa dernière publication: « Business and Politics in the Dominian Republic» dans Francisco Durand et Eduardo Silva dir., Organized Business, Economic Change and Democracy in Latin America, Coral Gables, North-South Center Press, University of Miami, 1998.

John Laguerre: professeur, enseigne la science politique à l'Université des West Indies (Government), Campus de Saint Augustine, Trinidad et Tobago. Spécialiste des diasporas indiennes des Caraïbes, il a apporté des contributions importantes dans le domaine de la mobilisation politique et de l'action publique dans les sociétés «plurales». Dernière publication, dir. Issues in the Government and Politics of the West Indies: a reader, UWI (School of Continuing Studies), 1997, 303 pages.

Anthony Payne: professeur des universités, enseigne la science politique à l'Université de Sheffield, UK. Spécialiste de la Carai'be anglophone et des relations internationales, il a publié une quantité considérable de travaux monographiques et comparatifs. Dernière publication (paul Sutton) dir., Modern Caribbean Politics, Kingston, Ian Randle Publishers, 1993,332 pages.

Danièle Perrot: maître de conférence, enseigne le droit public à l'Université des Antilles et de la Guyane. Ses travaux 10

portent principalement sur la politique extérieure de l'Union Européenne, en particulier vis-à-vis des pays ACP. Dernière publication (Emmanuel Jos) dir., L'Outre-mer et l'Europe communautaire, Paris, Economica, 1994, 585 pages.

Aaron G. Ramas: professeur, enseigne la sociologie à l'Université de Porto Rico (Campus de Rio Piedras), après avoir dirigé l'Institut d'Etudes Caraïbes (1993-1997) et lancé plusieurs programmes de recherches en coopération. Ses travaux monographiques concernent surtout Haïti et Porto Rico. Dernière publication, avec Angel Israel Rivera, « The quest for a new political arrangement in Puerto Rico: issues and challenges », Caribbean Studies, 1995 (26) 3-4, 265-293.

Selwyn Ryan: professeur de science politique, dirige l'Institut de Recherches Economiques et Sociales (lSER) à l'Université des West Indies, Campus de Saint Augustine, Trinidad et Tobago. Spécialiste de la vie politique de la Caraïbe anglophone et expert des comportements électoraux, il a publié un volume considérable d'études portant notamment sur Trinidad et Tobago. Dernier livre, (avec Steward Taimoon) dir. Culture and Entrepreneurship in the Carribbean, Port of Spain, CARIFLEX LID, 1995, 340 pages.

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AV ANT -PROPOS

Dans son discours d'ouverture! du programme « gestion des transformations sociales (MOSTY » de l'UNESCO, Alain Touraine a appelé l'attention sur l'un des phénomènes les plus marquants de l'évolution récente des sociétés contemporaines: le déclin des Etats volontaristes et mobilisateurs face à des forces de transformation essentiellement économiques. Cet ébranlement des contrôles politiques et sociaux de l'activité économique lui paraît l'un des défis les plus lourds de conséquences, compte tenu de ses impacts multiples dans l'environnement politique interne des pays concemé~ . La question-clé est donc, à partir de là, comment peut-on reconstruire des systèmes de contrôle politique et social de l'activité économique et monétaire afin d'en réduire les dérives les plus nocives? Ce volume n'aurait aucune utilité s'il ne parvenait pas à apporter à cette interrogation lancinante, au-delà des dogmes et .
1. « Les transfonnations sociales du XXe siècle», Revue Internationale des Sciences Sociales, n° 158,juin 1998, 187-193. 2. Le programme MOST (Management of Social Transformations) a été conçu par l'UNESCO pour favoriser la recherche comparative internationale en sciences sociales. Son objet premier est d'appuyer les recherches autonomes de grande envergure et de longue durée et d'en communiquer les conclusions et les données aux décideurs. 3. Sur ce point, voir aussi Neil 1. Smelser, (( Transformations et Changements sociaux », Revue Internationale des Sciences Sociales, n° 158, juin 1998, 195- 210. 13

des passions, quelques éléments de réponse à la lumière de l'expérience des Antilles. Il manquerait assurément son ambition principale s'il échouait à présenter, de manière claire et accessible, les conséquences politiques internes de la crise de régulation du capitalisme mondial dans un échantillon raisonné de pays de la Caraïbe4. Au moment où les leaders politiques occidentaux5 prient les experts internationaux de trouver des solutions à des crises monétaires à la fois contagieuses et incontrôlables, il n'est pas sans intérêt d'offrir au lecteur un diagnostic rigoureux de l'impact de ces mutations de l'économie mondiale dans les Caraïbes mais aussi l'amorce de nouvelles pistes de réflexions rompant avec l' économisme et le monétarisme triomphant. Le développement, défini comme l'élévation du niveau des satisfactions collectives, en est I'horizon de même que la survie de la démocratie comme norme politique de référence. Dans cette perspective, les différentes contributions rassemblées dans cet ouvrage visent non seulement à diffuser au grand public les résultats d'investigations scientifiques spécialisées mais aussi à mettre en valeur la pertinence des recherches en sciences sociales, autonomes de grande envergure et de longue durée, pour l'élaboration de diagnostics susceptibles d'éclairer la formation de l'action publique. A cette occasion, il convient de remercier les différents auteurs qui ont fait preuve d'une patience qui n'a d'égale que leur grande
4, Il n'a malheureusement pas été possible d'introduire une étude portant sur Cuba dans le cadre de ce programme de recherches en coopération. On peut cependant se reporter à Marifeli Pérez-Stable, « Cuba: Prospects for Democracy», dans Jorge Dominguez Abraham Lowenthal, Constructing Democratic Governance. Latin America and the Caribbean in the 1990s. The John Hopkins University Press, 1996, 185-199. 5, On fait référence à l'invitation lancée en septembre 1998 par Bill Clinton, Président des Etats-Unis d'Amérique, à ses collègues du G7 pour l'organisation d'un sommet sur la régulation du système financier international.

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maîtrise des sujets abordés ainsi que les différentes institutions (en particulier, les Ministère de la Recherche, Conseil régional et Conseil Général de la Martinique, Université des Antilles et de la Guyane, Université de Porto Rico, Université des West Indies) qui ont apporté, à un stade ou à un autre, un soutien précieux pour le bon déroulement de cette expérience exemplaire de recherche en coopération.

Fred Constant

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INTRODUCTION

LES DEMOCRATIES ANTILLAISES ENTRE CRISE ECONOMIQUE ET DELITEMENT POLITIQUE

Fred Constant

Les phénomènes corollaires à l'apparition d'un ordre international post-bipolairel, du démantèlement des régimes communistes en Europe orientale aux prétentions universelles du modèle de la démocratie libérale et pluraliste, du cloisonnement des échanges à la mondialisation des flux, du sacro-saint principe de non-ingérence à l'apparition d'une prime aux droits de l'homme, de l'expansion du monétarisme à la crise de régulation du capitalisme mondial, ont suscité un regain d'intérêt autour du rapport entre progrès économique (Ep) et progrès politique (Pp)2. Accompagnant la montée des
1. Panni une littérature considérable de travaux, on peut se reporter utilement à deux titres publiés en français, Bertrand Badie, Marie-Claude Smouts, Le Retournement du monde, Paris, Dalloz, 1992 et Zaki Laidi, Un monde privé de sens, Paris, Fayard, 1994. 2. On trouvera une recension remarquable des travaux concernés dans Adam przeworski, Fernando Limongi, « Political regimes and Economic Growth», Journal of Economics Perspectives, été 1993, 7, 51-69 ou encore Timothy Shaw, « Beyond any New World Order : the South in the 21st century », Third World Quartely, 15, I 1994, 139-146. 17

préoccupations angoissées des professionnels de la politique, la littérature spécialisée a accordé, à partir du milieu des années 80, une attention privilégiée au mystérieux lien «Pp-Ep », selon l'expression des initiés. Malgré un volume considérable d'études et une modélisation parfois sophistiquée, les résultats s'avèrent cependant pauvres sinon décevants. La systématisation de relations «fonctionnelles» entre «Pp» et « Ep » ne semble pas tenable à l'épreuve des faits, tant dans sa version optimiste (le progrès économique engendre le progrès politique et réciproquement) que dans sa réplique pessimiste (les avancées politiques sont condamnées à compromettre le progrès économique ou inversement). Le renversement récent du courant théorique jusque-là dominant, favorisant le passage d'une conditionnalité économique au progrès politique à l'hypothèse d'une conditionnalité politique au progrès économique, ne semble pas plus convaincant. Dans un essai3 plein de malice, Albert O. Hirschman suggère de substituer à la quête parfois obsessionnelle de régularités ou de lois sociologiques un inventaire modeste des « ruses de I'histoire », c'est-à-dire des liens accidentés, des couplagesldécouplages ou encore des alternances, d'interdépendance et d'autonomie entre les deux variables, telles que l'économie politique permet d'en faire la généalogie. Dans cette perspective, les sociétés antillaises offrent un laboratoire fascinant. Apportant un démenti catégorique aux présupposés des théories développementalistes des années 60, l'adhésion des élites post-coloniales aucrédo démocratique et la mise en place des institutions qui lui sont corollaires n'ont pas favorisé l'adoption de stratégies de développement couronnées (caractérisé par de succès 4. Le « progrès politique»
3, « Des liens accidentés entre progrès politique et progrès économique» dans Un certain penchant à l'autosubversion, Paris, Fayard, 1995,319-335. 4. Parmi un volume considérable, lire Jacqueline Braveboy-Wagner, Dennis Gayle dir., Caribbean Public Policy. Regional, Cultural, and 18

l'affirmation du pluralisme, des élections libres et concurrentielles, l'agencement d'institutions équilibrées et limitées, le constitutionnalisme) n'a pas engendré le «progrès économique »s (à savoir, l'élévation du niveau des satisfactions collectives: alimentation, emploi, protection sociale, éducation, logement, réduction des inégalités). La tradition démocratique, dans son acception antillaise, n'a pas apporté de contribution décisive à l'établissement de «sociétés justes et prospères »6, Selon la conclusion d'un observateur7 averti de la vie politique des Caraïbes, «...pluralisme et compétition politiques dans le cadre d'une économie mixte mais relativement libérale ne suffisent donc à assurer ni une croissance satisfaisante dans le contexte international, ni le minimum d'égalité indispensable au maintien de la cohésion sociale ». Ce constat est le point de départ d'un ensemble de recherches coordonnées et de séminaires internationaux8 dont
Socioeconomic issues/or the 21st century, New York, Westwiew Press, 1997, 258 pages. S. Voir le textbook du couple Anthony Payne et Paul Sutton, Modern Caribbean Politics. Kingston, Ian Randle Publishers, 1993, 332 pages, en particulier Ramesh Ramsaran, « Domestic policy, the External Environment, and the Economic Crisis in the Caribbean », 238-259 et du même auteur Ie désormais classique The Commonwealth Caribbean in the World Economy. Londres, Macmillan, 1989, 320 pages. 6. On peut consulter avec profit Jorge I. Dominguez, Abraham F. Lowenthal, Constructing Democratic Governance. Latin America and the Caribbean in the 1990s, Baltimore, The John Hopkins University Press, 1996, 523 pages. 7. Denis Martin, « La créolisation des Westminsters antillaises» dans Denis Martin, Fred Constant, Les démocraties antillaises en crise. Paris, Karthala, 1996, p. 36. 8. Liés à un programme de recherches mis en œuvre dans le cadre d'une action thématique concertée avec le Ministère de la Recherche (Département Recherche pour le Développement) sans le soutien duquel elle aurait

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les résultats ont fourni la matière principale de l'avenrure éditoriale que constitue ce livre. Rassemblant un ensemble d'articles questionnant l'articulation complexe des variables « pp» et «Ep» dans le contexte caraïbéen, il a été conçu à partir des contributions présentées lors du troisième colloque international du Centre de Recherches sur les Pouvoirs locaux dans la Caraïbe9 - CRPLC/UPRESAlCNRS 1258 - autour du thème « Evolution politique et développement dans la Caraïbe » (Fort-de-France, Martinique, 23-25 novembre 1994) et des débats auxquels elles ont donné lieulo. Mais il n'en constitue nullement de simples actes à valeur rétrospective. Dans le riche éventail des contributions présentées, seules quelques unes ont pu être retenues, pour être ensuite remaniées et profondément repensées, fournissant ainsi la matière des différents chapitres. Enfin, il a fallu donner - ou tenter de donner - ordre et cohérence à des intérêts et à des recherches que la formule désormais révolue des Actes aurait risqué de faire apparaître comme disparates. On a donc choisi de mettre l'accent sur certaines des préoccupations - théoriques et empiriques dominantes dans un vaste domaine de recherches, aujourd 'hui
probablement pas eu lieu. Lancée en 1993, cette recherche collective a permis de mettre en place un réseau international de chercheurs dans une partie du monde en marge des grands centres de production scientifique où l'histoire et la géographie semblent conspirer contre toute idée de coopération intellectuelle durable... Elle est donc l'expression de la volonté d'une équipe d'universitaires de dépasser les ignorances mutuelles et les cloisonnements inter-insulaires hérités de la colonisation. La première de ces réunions internationales a donné lieu à la publication d'un premier volume qui correspond à une évaluation à mi-parcours du programme concerné. Voir Justin Daniel dir., Les lies Caraïbes. Modèles politiques et stratégies de développement, Paris, Karthala, 1996, 364 pages. 9. Cette manifestation scientifique a été co-organisée par Fred Constant et Justin Daniel. 10. Les Actes du Colloque sont disponibles, sous forme de documents ronéotés, au Centre de Recherches sur les Pouvoirs Locaux dans la Caraïbe (UPRESAlCNRS 1258).

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foisonnantes, tout en cherchant à faire ressortir dans la construction de l'ouvrage, les affinités, les correspondances ou les oppositions qui les lient. Ce livre se compose donc de trois groupes de textes, plus ou moins cohérents, se rapportant, dans des termes spécifiques, aux rapports complexes et dynamiques entre « progrès politique» et « progrès économique ». Le premier comprend trois chapitres consacrés à la Caraibe anglophone, directement affectée par la récession économique et le dérèglement de sa technologie démocratique. Ce jeu d'articles s'ouvre avec une contribution comparative (Jamaïque, Barbade, Trinidad et Tobago et Guyana) de Selwyn Ryan qui, plus qu'aucun autre Il , appelle, depuis plusieurs années déjà, l'attention sur la vulnérabilité politique des démocraties parlementaires des Antilles anglophones. Ici encore, il plaide en faveur d'une vision contrastée des poli tés insulaires dont les mécanismes politico-institutionnels officiels échouent à réguler des conflits d'inégalité, attisés par la crise économique et souvent rendus explosifs par des clivages ethniques. Les politiques d'ajustement structurel, combinant notamment réduction des dépenses publiques et flottement des monnaies, ont alors de graves répercussions sociales qui menacent la stabilité et la légitimité des gouvernements. Dans cette discussion, John Laguerrel2 met l'accent sur la variable culturelle dans le gouvernement des sociétés plurales (Trinidad et Tobago en particulier) en montrant notamment combien l'action politique apparaît avant tout un travail sur les représentations. Sous cet angle, les formules de développement sont autant un ensemble
Voir aussi un autre célèbre avocat de la « cause », Trevor Munroe, « Caribbean Democracy: decay or renewal?» dans Jorge Dominguez, Abraham Lowenthal, Constructing Democratic Governance, op. cit., 104-118. 12, Voir aussi sous la direction du même auteur, Issues in the Government and Politics of the West Indies: a Reader, Saint Augustine, UWI (School of Continuing Studies), 1997,303 pages 21 Il,

plus ou moins coordonné de politiques économiques que l'expression des visions culturelles conflictuelles insulaires de la quête du « bien commun »13, Il rappelle enfin l'acuité des clivages ethniques et leur importance capitale dans le gouvernement politique des conflits d'inégalité et la formation ainsi que l'impact des politiques économiques. Elargissant l'échantillon de références au Guyana et au Surinam, Fred Constant poursuit cette réflexion en se penchant sur quelques dilemmes et contradictions de l'action publique14 dans ce type de sociétés fortement clivées: d'une part, comment et jusqu'où un gouvernement peut-il à la fois endosser les politiques d'inspiration néo-libérale gouvernant l'accès aux financements internationaux (Fonds Monétaire International et Banque Mondiale) alors même que leur mise en œuvre est lourde de conséquences sociales (précarisation des conditions de vie) et politiques (vulnérabilité des démocraties parlementaires); d'autre part, est-il alors possible de concilier le souci de l'unité nationale, la représentation des minorités, la gouvernabilité et la légitimité de collectivités fondées sur le marché alors même que l'impact sectoriel de ces politiques d'ajustement structurel est d'emblée aggravé par le prisme déformant des appartenances ethniques recoupant les distributions socio-professionnelles ? Le deuxième ensemble d'articles comprend trois textes de portée différente. Tout d'abord, une étude comparative de Justin Daniel (Porto Rico, la Jamaïque et la Martinique) visant à réévaluer les rapports entre l'économique et le politique, en privilégiant tout particulièrement les conséquences politiques internes des changements intervenus dans l'ordre économique international. Dans ce cadre, l'auteur montre bien la marge de
13. Voir aussi du même auteur « Consensus and Conflict in the Commonwealth Caribbean» dans John Laguerre, op. cit., 2-15. 14. Dont on trouve un bon essai de problématisation dans Ralph Premdas dir., The Enigma of Ethnicity : an analysis of Race in the Caribbean and the World, UWI (School of Continuing Studies), 1993, 377 pages. 22

manœuvre irréductible des pays de son échantillon malgré le poids des contraintes externes. Dans des termes et selon des modalités spécifiques, les élites insulaires concernées tentent de tirer parti de la nouvelle donne de la dépendance, une fois de plus recyclée en ressource politique. Ce "recyclage" ne va pas de soi. compte tenu de l'âpreté de la compétition internationale et de la faiblesse des organisations régionales caraibéennes. Selon l'avis de certains observateursls, les Caraibes ne sont pas sans atouts dans la quête d'une nouvelle place au sein d'un système complexe d'allégeances et d'appartenances, composé de plusieurs sous-systèmes relativement autonomes et aux intérêts pas toujours convergents. Quittant le domaine des régulations politiques des nouvelles logiques macroéconomiques à l'œuvre dans la région, Rosario Espinall6 propose une sociologie politique du processus électoral en République Dominicaine. Elle s'attache tout particulièrement à la formation dès clivages électoraux et à l'émergence d'une opposition nationale en tentant d'évaluer leur impact dans le processus de démocratisation. Ce faisant, elle montre comment la rhétorique du développement et la thématique des réformes socio-économiques est mise au service des manœuvres des partis concurrents. Aaron Ramos examine, à son tour, l'impact des transformations économiques et sociales sur le processus de la construction politique de l'identité portoricaine en soulignant les limites des interventions étatiques dans la sphère culturelle. Là encore, mais dans la Caraibe hispanophone cette fois-ci, le développement est clairement posé comme un enjeu de pouvoir qui concerne au premier chef la définition de l'identité nationale. Chaque définition historique de l'identité portoricaine
15. Voir notamment Anthony Payne et Paul Sutton, « Commonwealth Caribbean Diplomacy: a new strategy for the New World Order», Caribbean Affairs, 1992, (5) 2, 102-120. 16. Voir aussi son excellente contribution « The Dominican Republic: an Ambiguous Democracy» dans Jorge Dominguez, Abraham Lowenthal dir., op. cil.. 118-135. 23

emporte en effet une vision spécifique du rapport aux EtatsUnis ainsi que la stratégie de développement qui lui est corollaire. Trois conceptions différentes se sont ainsi succédées sans pour autant s'annuler, liées à des projets de développement sensiblement divergents: tout d'abord, l'idéologie de la « patria-pueblo »; ensuite, la doctrine annexionni.ste de la minorité ethnique; enfin, la doctrine autonomiste liée à la réactivation du traditionalisme hispanique. Selon l'option politique retenue, l'annexion aux Etats-Unis, l'autonomie au sein de la Fédération américaine ou l'indépendance, la vision de l'identité collective varie tout en gouvernant le modèle de développement préférentiel. Enfin, le troisième groupe d'études met l'accent sur les contraintes du système inter-américain et le poids des Etats-Unis ainsi que sur un acteur non régional appelé à jouer un rôle régional important, la Communauté Européenne. Sur le premier point, Anthony Payne tente de réévaluer les stratégies de développement des Caraïbes à l'épreuve de la « nouvelle initiative pour les Amériques » et, tout particulièrement, l'Accord de Libre Echange Nord-Américain (ALENA). Après une synthèse hardie de l'évolution de la politique caraibéenne des Etats-Unis, l'auteur montre l'étroitesse de la marge de manœuvre des pays de la région dans l'éventail des options politico-économiques disponibles. Toutefois, la « nouvelle orthodoxie néo-libérale » n'est pas pour autant une fatalité. Tout en étant faible, la marge d'action des dirigeants politiques antillais n'est pas nulle. Selon Anthony Payne, elle est coextensive à l'habileté de leur diplomatie politique et économique, c'est-à-dire à leur capacité à transformer les contraintes d'un environnement international en pleine recomposition en ressources pour la mise en œuvre des priorités de leur agenda. Aujourd'hui autant qu'hier, il n'y a pas une seule manière de mieux faire mais autant que de situations particulières. La nouvelle offensive diplomatique politicoéconomique à laquelle l'avenir des îles semble lié conduit immanquablement à explorer des possibilités de coopération jusque-là peu exploitées et à tirer parti de l'affiliation des jeunes Etats antillais à plusieurs cercles d'appartenance. Dans cette 24

perspective, Danielle Perrot apporte une contribution précieuse!? qui se situe d'emblée au carrefour des discussions relatives aux rapports entre les variables économique et politique. Grâce à une étude remarquablement documentée, elle montre, en s'appuyant sur le cas de la République haïtienne, la contribution potentielle de l'Union Européenne au développement des Caraïbes, entendue dans son acception la plus large d'élévation du niveau des satisfactions collectives. A la différence de sa politique africaine, cette puissance non régionale a marqué sa réprobation au régime autoritaire des Duvalier en réservant l'application de plusieurs des dispositions essentielles de la Convention de Lomé. Le traitement communautaire du processus de transition démocratique, finement étudié par l'auteur, constitue une expression exemplaire de la conditionnalité démocratique, élaborée et mise en œuvre par l'Europe des Quinze. Elle se déploie selon un axe minimal (l'assistance humanitaire) et un axe maximal (le jeu intégral des financements communautaires) en fonction du niveau de mise en place des mécanismes démocratiques de dévolution et de contrôle du pouvoir politique. Sans doute, les critères communautaires d'appréciation ne s'émancipent pas suffisamment du cadre contestable de la démocratie procédurale - c'est-à-dire finalement d'une conformité formelle à un modèle d'ingénierie politico-constitutionnelle érigé en référence absolue, au profit du triomphe d'une démocratie des valeurs, celle qui est précisément portée par le rêve d'une société plus juste et plus prospère. Mais encore ont-ils le mérite d'exister et d'être appliqués. Comme on peut le constater, un recentrage des modes et des perspectives d'analyse s'est opéré au cours de la dernière décennie, conférant à l'économie politique, dans son acception anglo-saxonne, un nouveau regain. Sur les chemins tissés du
17. Il Y a encore trop peu d'études disponibles sur la politique caraïbéenne

de l'Union Européenne alors qu'elle offre, depuis la signature des accords de Lomé, des ressources complémentaires à la plupart des pays de la région.

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politique et de l'économique, le développement est redevenu un objet privilégié de la science politique alors qu'il en était jusqu'à une époque encore récente un thème spécifique. Les problématiques qui lui sont liées, irriguent aujourd'hui de façon plus ou moins explicite toute la discipline et pas seulement tel ou tel de ses compartiments spécialisés. L'un des objectifs de cet ouvrage sera atteint, s'il en apporte un modeste témoignage dans le champ de la science politique caraïbéenne. A cet égard, un de nos vœux serait exaucé si ce livre permettait à tous ceux qui, en France ou ailleurs, n'en ont pas toujours une idée très précise, de mieux connaître les orientations de la recherche antillaniste dans ce secteur « sensible» aussi fascinant pour ceux qui l'étudient que vital pour ceux qui le vivent à l'échelle infime du quotidien.

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PREMIERE PARTIE

LES SOCIETES PLURALES A L'EPREUVE DU DEVELOPPEMENT

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