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POLITIQUE (UNE) CULTURELLE A LA RENCONTRE D'UN TERRITOIRE

De
428 pages
Héritière des actions de vulgarisation scientifique élargies aux dimensions de la technique et de l'industrie, la Culture Scientifique Technique et Industrielle (CSTI) a fait l'objet dans les années 80 d'une politique publique dont l'ouvrage de Marie-Jeanne Choffel-Mailfert éclaire les enjeux. L'analyse effectuée permet d'interroger la portée et le sens de diverses formes d'aménagement culturel des territoires en regard des mutations en cours et éclaire ce qui constitue la toile de fond de notre modernité.
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UNE POLITIQUE CULTURELLE A LA RENCONTRE D'UN
TERRITOIRE
Culture scientifique, technique et industrielle
-

en région Lorraine1980

1995

1999 ISBN: 2-7384-8611-8

@ L'Harmattan,

Marie-Jeanne

CHOFFEL-MAILFERT

UNE POLITIQUE CULTURELLE A LA RENCONTRE D'UN TERRITOIRE
Culture scientifique, technique et industrielle en région Lorraine 1980 - 1995

L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur Vers une transition culturelle, sciences et techniques en diffusion, patrimoines reconnus, cultures menacées, (sous la dir.) en collaboration avec I.ROMANO, Presses Universitaires de Nancy, 1991, 181 pages. Regards croisés vers une culture transfrontalière (sous la dir.) en collaboration avec H.I. LUSEBRINCK, l'Harmattan, collection Le Forum-IRTS de Lorraine, 1999, 142 pages.

Collection

LE FORUM

- IRTSde Lorraine
LEVY

Janine DEJONGHE, Paul-Elie
Alain BROSSAT "Un communisme insupportable: Février 1997

discours, figures, traces. "

Giuseppina SANTAGOSTINO "Shoah, mémoire et écriture, Primo Levi et le dialogue des savoirs. " Avril 1997 Eirick PRAIRAT "La sanction. Petit manuel à l'usage des éducateurs. " Mai 1997 Georges NAvET "La cité dans le conflit. " Novembre 1997
Ariane LANTZ "L'Administration face Avril 1998 Agnès GUILLOT aux étrangers. Les mailles du filet. "

"Les jeunes professeurs des écoles: devenir enseigant. " Mai 1998
Christian MOLARO
"

"Violences urbaines et violences scolaires.

Septembre 1998
Georges NAVET "Modernité de la servitude. " Février 1999

Valentine GAUCHOTTE "Les Catholiques en Lorraine et la guerre d'Algérie. " Septembre 1999 Eirick PRAIRAT "Penser la sanction. Les grands textes. " Septembre 1999
Marie-Jeanne CHOFFEL-MAILFERT, Hans-Jürgen LÜSEBRINK "Regards croisés vers une culture transfontalière. Septembre 1999

"

LE FORUM - IRTS de Lorraine organise chaque année conférences, colloques et journées d'études. Cette collection publie des ouvrages liés aux problèmatiques plurielles développées dans ces diverses manifestations. Les thèmes abordés se situent dans le champ des sciences humaines et des questions sociales: psychanalyse, sociologie, travail social, histoire, philosophie.

PREFACE
Le lecteur qui suivra le parcours proposé par Marie-Jeanne Choffel-Mailfert tout au long des huit chapitres de son ouvrage, y trouvera de quoi satisfaire ses interrogations, et ce à plus d'un titre. D'abord, ce livre fait partie d'une catégorie peu fournie: les ouvrages en langue française qui se donnent pour objectif d'analyser la culture scientifique et technique sont rares, soit que l'on considère cette composante nouvelle de la politique et de l'action culturelles comme secondaire ou encore illégitime, soit que l'on en fasse un phénomène réservé aux seuls spécialistes, scientifiques ou vulgarisateurs. Et précisément, l'auteur nous convainc rapidement que ce dont elle traite n'est en rien spécifique ou spécialisé. Non seulement la communication des sciences et des techniques se trouve au centre de la modernité, ce que l'on admet aisément, mais surtout les actions culturelles menées en relation avec les sciences et les techniques participent directement (avec d'autres instances) au renouvellement des médiations culturelles et sociales, ce dont on a généralement peu conscience. Est également prise en compte la dimension patrimoniale, et particulièrement celle qui se rapporte au patrimoine industriel d'une région qui a été contrainte d'opérer de profondes restructurations et reconversions, et dont les habitants tenaient à ce que la mémoire d'une étape marquante de l'industrie soit conservée. Ensuite, l'argumentation s'appuie sur une enquête approfondie et complète, utilisant des ressources méthodologiques variées, et conduite en Lorraine auprès des acteurs (industriels, scientifiques et culturels), responsables à des titres divers de l'activité des «centres culturels scientifiques, techniques et industriels », implantés dans l'ensemble de la région après la crise industrielle majeure qu'elle a connue autour des années soixante-dix. Ce serait une erreur ce n'y voir qu'une étude de cas, ou une étude trop située pour que les enseignements puissent en être étendus. Car Marie-Jeanne Choffel-Mailfert ne se contente pas d'une approche historique ou d'une étude relevant des politiques publiques; elle a soin de faire ressortir la grande complexité du phénomène en s'intéressant notamment aux logiques des nombreux acteurs concernés; et elle mobilise autant les sciences de l'information et de la communication que les sciences politiques, la sociologie ou l'anthropologie, afin de mettre en évidence la complexité des situations et des enjeux. On découvre ainsi que l'on a affaire sous une dénomination commune à une pluralité de réalisations et même à une pluralité de contextes institutionnels. Enfin, dans la dernière partie et dans la conclusion de son ouvrage, l'auteur se pose la question de la réception par les publics et de l'interprétation qu'il convient de faire des initiatives et des réalisations. Elle ne craint pas ce s'engager là où les analystes font souvent preuve de timidité, voire de frilosité, et s'efforce d'appréhender le « sens» des actions menées. Consciente que, deux décennies après leur fondation, les centres de culture scientifique, technique et

8 industrielle, n'ont pas un avenir garanti (d'autant que l'Etat, initiateur, s'est finalement peu engagé financièrement), elle pose quelques questions essentielles, et en particulier celle-ci: bien qu'héritière du mouvement ce vulgarisation scientifique qui porte en lui des aspirations démocratiques et progressistes, la culture scientifique et technique, pourtant bien ancrée localement, n'est-elle pas finalement une rhétorique du passage, qui ouvre à la dé-territorialisation et à l'univers du marché? On l'aura compris, avec cet ouvrage, Marie-Jeanne Choffel-Mailfert a choisi de se placer résolument dans le camp de ceux pour qui, l'action et la politique culturelles ne sauraient être appréhendées en fonction de schémas bien établis; la refonte des médiations culturelles suppose de nouveaux positionnements, autant sur le plan théorique que dans l'action. Bernard Miège Groupe de recherche sur les enjeux de la communication Université Stendhal - Grenoble 3 Septembre 1999

INTRODUCTION
" Dans la nuit du 13 au 14 mars, la sonde européenne Giotto, lancée en juillet 1985, réalise un exploit en transmettant deux mille images de la comète qu'elle approche à moins de 600 kilomètres. Elle enregistre également des milliers de mesures, qui devraient permettre de progresser considérablement dans l' histoire du système solaire. La peiformance de Giotto est suivie en direct par des centaines de scientifiques réunis à Paris, à la Cité des Sciences aménagée à la Villette, qui a été inaugurée l'après midi même par François Mitterand 1". Tous les soixante-seize ans, depuis plus de deux mille ans, l'aspect spectaculaire de ce phénomène astronomique, le passage de la comète de Halley à proximité de notre planète, ne manque pas de susciter une forte impression. La manifestation organisée, en 1986, autour de cette circonstance rejoint donc une tradition forgée dans le regard de l' homme vers le ciel. Elle figure l'aventure cE l'esprit humain cherchant à connaître, expliquer et mieux dominer le monde. Par là elle s'inscrit dans une autre tradition, celle qui consiste à partager les fruits cE ces observations, à enseigner et à vulgariser les sciences. Cependant, en 1986, un déplacement s'est opéré. Ce qui, dans ce récit, a fait événement n'est pas la visite de la comète. Celle-ci ne sert que de fond de scène à la célébration, par l'Etat et la communauté scientifique, de la conjonction d'un événement technique et d'un événement politique. L'on célèbre ainsi la technologie de la sonde Giotto, qui est sans commune mesure avec les moyens mis en œuvre en 1910, et l'exploit qu'elle réalise en permettant une exploration du réel défiant les échelles habituelles de temps et d'espace. Dans le même temps, la Cité des Sciences et de l'Industrie est inaugurée comme" l'un des plus grands centres scientifiques et techniques exis tants, et l'un des plus novateurs (soit 150 000 m2 de spectacles, d'animations, d'expositions et d'activités2 (...) ". Ce déplacement nous semble révélateur d'un changement en cours du point de vue non seulement de l'histoire de la vulgarisation scientifique, mais plus généralement de l'histoire de nos sociétés. Nous avançons que la conjonction qui s'exprime sur ce théâtre, à un moment précis de l'histoire, demande de considérer sous un jour nouveau le mouvement de vulgarisation auquel elle se rapporte. Tout d'abord, la manifestation du 13 mars 1986 donne un rôle central à l'intervention du champ technique dans la médiation scientifique, témoignant, par-là même, de ce que le mouvement de diffusion des sciences est devenu coextensif de la notion même de technique. Si des relations fortes lient ces deux termes, on peut également relever que des distinctions significatives les caractérisent. La qualification de ces deux champs l'un par l'autre n'est pas, à notre avis, sans produire de nouveaux effets de sens ni sans traduire la portée des évolutions sociales en cours. De fait, cette dimension illustre la vocation cE

10 l'institution, inaugurée le jour même: elle est destinée à "présenter les grandes réalisations technologiques de notre temps où chacun pourra appréhender le monde d'aujourd'hui et de demain 3 ". Mais le sigle même de la Cité des Sciences mentionne l'adjonction de la dimension industrielle, ce qui introduit une notion productive qui, elle-même, ne peut qu'infléchir la démarche œ diffusion scientifique et technique, en regard du rôle incarné par les institutions antérieures. Dans le domaine de la muséologie scientifique, la ville de Paris accueillait déjà, depuis 1937, le Palais de la Découverte, ancré dans la mission de permettre un accès à la démarche scientifique. La Cité des Sciences et œ l'Industrie doit rendre" accessible à tous les publics le développement des sciences, des techniques et du savoir-faire industriel4 ". Par-là, le nouvel établissement, tout en renouant avec les intentions fondatrices du Palais de la Découverte, s'en démarque: il se présente comme l'outil-phare de la mise en œuvre d'une politique de culture scientifique, technique et industrielle (CSTI). La présence du chef de l'Etat accompagné d'un certain nombre de ministres affinne la détennination politique qui oriente la volonté d'investir ces champs d'activités jusqu'alors considérés comme exclus du champ traditionnel de la culture. La Culture Scientifique Technique et Industrielle s'inscrit dans une tradition de vulgarisation scientifique qui est" difficilement définissable s" tant comme concept que comme champ d'activité. Les notions de connaissance, de savoir et de science renvoient à l'idée grecque d'épistêmê, qui, étymologiquement, implique, " la position d'un lieu situé à quelque distance de son objet (epiistêmi) 6 ". Le concept de science porte donc en lui-même" l'image sinon le concept moderne de vulgarisation". On peut donc dire que l'idée œ vulgarisation renforce l'acte de connaissance compris comme la réduction d'un écart, à l'endroit même où celui-ci se creuse et que les activités de vulgarisation se fondent sur cette distance entre le peuple (vulgus) et les lieux d'élaboration œ la science, entre le savoir commun et les connaissances spécialisées. Le mouvement de vulgarisation scientifique se réfère ainsi à l'idéal démocratique impliqué par l'activité scientifique même. Le mouvement culturel qui est inscrit dans cette tradition n'a pas donné lieu à une histoire linéaire. Les trois derniers siècles ont offert des contextes historiques et culturels divers à un mouvement de vulgarisation des sciences qui a progressivement mobilisé des forces sociales multiples et donné lieu à des expressions diverses. Entre la science du spécialiste et l'information du citoyen, des espaces d'échanges se sont déployés, des actions innovantes se sont développées, des savoir-faire se sont inventés. La muséologie, l'édition, l'animation culturelle, les médias audiovisuels se sont partiellement mobilisés. Le champ qui se développe alors relève non seulement de modes diversifiés mais d'une complexité dont témoigne la terminologie proposée. Il s'est ainsi décliné selon un lexique qui emprunte des sens aussi variés que ceux de vulgarisation, popularisation, transmission, éducation, de socio-diffusion, de mise en culture, de diffusion non formelle. Les manifestations et initiatives diverses suscitées au cours des siècles, bien qu'elles relèvent toutes d'une rhétorique, ne sont cependant ni homogènes, ni organisées, ni systématiques. Les pratiques ne se réfèrent pas à une classification préconçue, elles empruntent tout à la fois le registre de la communication, de l'action culturelle, de l'éducation permanente.

Il Qu'une telle activité sociale subisse dans le même temps, un changement cE statut qui l'instaure en une politique publique par laquelle elle échappe à la dispersion ainsi qu'une extension de dénomination qui étend la volonté cE rapprochement de la société avec la science, la technique et aussi l'industrie, témoigne d'une évolution dont le sens mérite d'être interrogé. De plus, bien que ce vaste mouvement national accuse une énorme disparité de moyens entre ceux attribués à l'établissement" phare" parisien et ceux dont doivent se contenter les centres requis pour être dans les régions des points d'ancrage de cette politique, la CST! donne lieu à un foisonnement d'initiatives et à une inventivité sociale forte répondant à l'impulsion publique. Nous sommes alors amenée à considérer le mouvement de CST! comme un fait social et politique complexe permettant peut-être d'entrouvrir" la boite noire des sociétés modernes 7 ". L'attention que nous entendons porter sur la signification de la CST! s'appuie sur les interrogations suivantes: Pourquoi, à un moment de l'histoire la question du rapport de la science à la société est-elle devenue une responsabilité politique et pourquoi, dans le même temps, le champ de référence de cette activité de médiation est-il étendu aux domaines techniques et industriels? Quels éléments et quelle conjonction particulière et suffisante de ceux-ci, cette politique a-t-elle offert aux acteurs sociaux pour permettre une telle vague d'initiatives et de mobilisation? Comment l'évolution économique et l'attente sociale créent-elles les conditions de l'intervention du politique par le culturel? Par quelles logiques sociales identifiables l'investissement d'un nouveau contenu de communication articulé sur les questions scientifiques, techniques et industrielles devient-il nécessaire à une société donnée, et à un moment de son développement? Nous sommes alors amenée à formuler les hypothèses centrales suivantes: La CST! est devenue objet de politique publique en raison de pertinences historiques, sociales, culturelles, économiques, à définir. Or, si cette pertinence peut être appréhendée en référence à une histoire institutionnelle, sa mise en œuvre, dans la décennie quatre vingt, demande à être contextualisée en référence à des territoires marqués par une attente sociale, un contexte économique, des stratégies industrielles et des identités culturelles, propres au contexte plus général marqué par le développement scientifique et technologique et par les réorganisations du capitalisme postindustriel. Nous supposons que l'émergence d'actions, voire de structures, relevant cE la CST!, ainsi conditionnée par un ensemble d'opportunités ne peut se réaliser indépendamment du concours des forces sociales. La CST! se réalise par convergence, confrontation ou compromis de logiques politiques et sociales. Nous faisons donc I'hypothèse que ce mouvement est porté par les effets des mutations sociales et techniques et qu'il donne lieu à la médiatisation des intérêts diversifiés qui le fondent. Nous pensons alors que les enjeux du développement de la CST! ne peuvent être appréhendés indépendamment d'un

12 regard attentif sur le mouvement fondateur ni d'une observation du rapport sociétal qu'il construit. Aussi, pour atteindre à une compréhension de la production culturelle à laquelle donne lieu la CSTI, il est nécessaire d'appréhender non pas les effets didactiques des actions de CSTI mais les effets de sens produits. Nous avançons en effet que la CSTI réalise une conjonction œ forces politiques et sociales pour donner lieu à une production symbolique et communiquer des valeurs structurant les représentations sociales. A ce titre, les publics exposés aux actions qui confèrent une visibilité à la CSTI ont une capacité de perception et d'interprétation à partir desquelles il doit être possible d'organiser le sens qui se dégage de l'action de eST!. Notre approche se fonde alors sur les orientations suivantes: 1) Le développement de la CSTI comme politique publique s'inscrit dans une histoire, en particulier celle de l'évolution des relations qu'entretient la société avec la culture et la science. L'observation de la constitution des politiques publiques en France montre que la culture et la science ne sont devenues des charges ministérielles spécialisées que depuis quelques décennies. L'historique de la constitution de l'intervention publique dans ces domaines culturel et scientifique traduit-il une évolution de la relation de l'Etat à la société qui permette de comprendre les logiques qui fondent la politique culturelle scientifique? En regard de ces interrogations, faut-il voir la politique de CSTI comme un simple prolongement de choix passés? N'offre-t-elle pas œ nouveaux points d'appui à un Etat à la recherche d'une nouvelle légitimité? 2) Le terme de politique" désigne les interactions qui s'établissent entre des acteurs, individuels ou collectifs, poursuivant des intérêts différents ou convergents, (...). D'autre part il qualifie le programme d'actes et d'actions que poursuit un individu ou une organisation 8 " Le développement d'une politique publique de CSTI se réalise-t-il à partir de cette perspective" interactionniste " traduisant" un ensemble de conflits et de coalitions entre une pluralité tk groupes" ? Il importe alors de distinguer le niveau de l'action institutionnelle du champ d'action investi par les acteurs. La mise en œuvre de la CSTI obéit à des logiques institutionnelles nationales et régionales: d'une part elle relève d'une volonté de l'Etat, d'une politique nationale centralisatrice ainsi que les grands établissements parisiens de CSTI peuvent en attester; d'autre part, elle s'appuie sur l'essor de la décentralisation en intégrant des priorités et des modalités propres aux régions. L'observation de la CSTI en région laisse-t-elle apparaître cette coexistence d'une politique de CSTI déconcentrée dont les objectifs ne divergent pas de la politique gouvernementale, et d'une politique décentralisée et régionaliste adaptée aux objectifs des acteurs individuels et collectifs locaux? La CSTI donne-t-elle lieu à un développement flexible qui pourrait être lu à la lumière des spécificités des régions? En ce sens elle serait un lieu d'articulation des stratégies du politique au territoire. 3) Dans quelle mesure la réalité de la mise en œuvre de la politique de CSTI est-elle soumise aux dynamiques sociales? Celles-ci assurent-elles, limitentelles ou démultiplient-elles son existence? La dynamique du mouvement œ

13 eST! devrait alors être envisagée comme la résultante d'interactions entre des acteurs individuels ou collectifs, qui poursuivent des visées convergentes ou non. Les stratégies déployées par les acteurs qui s'investissent dans cette mise en œuvre sont-elles contraintes par le territoire, le lien social, le contexte économique ou l'histoire collective? Sont-elles marquées par les spécificités des champs professionnels mobilisés: culturel, industriel, scientifique? Peuton dire qu'elles sont alors l'expression d'intérêts historiquement repérables et œ systèmes de référence qui donnent sens au concept de eST! ? N'y a-t-il pas lieu, dès lors, de prévoir que des enjeux divers vont être appelés à coexister au sein du même mouvement et nous conduire à interroger la pertinence sociale et culturelle de la eST!, voire à constater un déplacement de ses principes œ légitimité? 4) La connaissance des éléments de mise en œuvre nous semble être un préalable à l'identification des enjeux culturels de la eST!. Nous ne pouvons pas cependant oblitérer sa filiation avec le projet de médiation héritier du mouvement de popularisation des sciences bien qu'elle s'appuie également sur les référents techniques et industriels. La eST! opère en dehors des réseaux légitimes et propose d'ouvrir les institutions traditionnellement closes telles que l'école, l'usine, le laboratoire. Bien qu'inscrite, par ses localisations, dans des espaces et des temps définis, elle s'intègre pourtant aux activités de communication généralisées. On peut alors interroger les effets de sens produits par la communication instaurée avec les publics. Quelle vision relative aux sciences, aux techniques et à l'industrie propose-t-elle? Dès lors, quel rapport aux territoires induit-elle? A quelle temporalité se réfère-t-elle ? Ces orientations de travail commandent des choix méthodologiques. Notre objectif n'est pas d'atteindre à un modèle globalisant, mais de nous laisser informer, par les diverses figures émergeant de l'analyse des actions qui construisent le champ de la eST!, et lui donnent sens. En confrontant le projet politique et culturel de la eST! à la dynamique de l'action culturelle mise en œuvre dans des situations concrètes, nous entendons observer les stratégies des acteurs sociaux et les effets de celles-ci, sur une aire territoriale déterminée. Bien que notre travail concerne les questions de médiation, et rejoigne le champ de recherche qui s'est développé autour des questions de la communication scientifique, nous n'enfermerons pas notre questionnement dans les limites posées par un seul système explicatif. Nous nous situons en cela dans le cadre des observations présentées par B. Miège, à savoir" la faible pertinence des" théories générales" pour faire avancer la connaissance des phénomènes de communication contemporains 9 ", en particulier lorsque cellesci proposent des modèles abstraits qui présentent, entre autres carences, celles " de mettre de côté la complexité du social, la diversité des rapports sociaux" ou d'accorder "le primat à un seul paradigme (...) proposé avec d'autant plus d'insistance que tout doit pouvoir être expliqué à partir de lui seullO " ou encore de présenter" l'absence ou l'insuffisance des procédures de vérification empiriques]]". Nous tenterons alors de rendre compte des phénomènes œ communication envisagés comme des constructions sociales" avec l'objectif
te

14
échapper de la communication11 ".

de ne pas laisser

H

ce qui fait

la richesse,

la complexité

et l'ambiguïté

La méthode choisie pour emprunter ces orientations de travail s'est donc délibérément orientée vers l'observation. Ce choix, qui se justifie aisément par l'objet de notre questionnement, a également été à l'origine même de celui-ci. Ce travail présente en effet quelque parenté avec une démarche" d' observationparticipante" au sens où il puise ses racines dans une expérience professionnelle qui nous a offert l'opportunité d'observer le mouvement ce CSTI à un moment-clé de son histoire sur la région lorraine13. Notre travail mobilise et alimente donc les sciences de l'information et de la communication mais il fera aussi appel, de manière circonstanciée, à la sociologie, à l'anthropologie, à la philosophie, aux sciences politiques, soit pour élaborer une méthodologie, soit pour y puiser des clés de lecture. Si la compréhension des logiques qui fondent la politique de CSTI ne peut se faire sans un recours à l'historicité et à une analyse qui relève de travaux ce sciences politiques (G. Saez, L. Rouband) l'interrogation que nous souhaitons mener de la rencontre de ce champ de détermination constitué par une politique publique avec le champ de structuration et de développement des activités conduites par les acteurs sociaux, relève davantage de méthodologies propres aux sciences sociales, et plus précisément des méthodologies d'enquête. Quant aux clés de lecture nous pouvons citer les plus centrales: nous mobilisons les travaux, qui, en Sciences de l'Information font état d'investigations spécifiques au champ qui nous concerne, à savoir ceux de B. Jurdant et B. Schiele, et, de manière plus circonstanciée et nuancée à ceux de P . Fayard. L'analyse d'une production culturelle ne peut plus être conduite indépendamment des perspectives ouvertes par P. Bourdieu, celles-ci parcourront notre texte de manière récurrente mais notre approche s'appuiera également sur des travaux relatifs à l'action culturelle (J. Dumazedier, J. Ion, B. Miège, et A.N. Roux; J. Caune). Enfin nous ferons appel à des investigations théoriques plus globales relatives à la communication, dont en particulier celles de L. Sfez, et nous nous laisserons informer par les travaux philosophiques de G. Deleuze et anthropologiques de M. AUGE pour atteindre à une élucidation du sens de la CSTI. Le plan de cet ouvrage propose alors le cheminement suivant: Dans une première partie (chapitres 1, 2, et 3), nous observons l'émergence de la Culture Scientifique, Technique et Industrielle, comme politique publique. Nous considérons que les champs des politiques respectives de la culture et de la science sont traversés par des enjeux qui fondent l'émergence du concept ce CSTI, autour duquel une politique publique va se bâtir dans les années quatre vingt. Le premier chapitre présente ainsi une rétrospective des rapports de la science au politique d'une part, de la culture au politique d'autre part. Cette mise en perspective de la politique de CSTI, qui relève de l'approche " incrémentaliste" conduisant à considérer l'action politique comme une " variation par rapport au passé14" nous semble nécessaire pour comprendre la

15 volonté de plusieurs gouvernements successifs de démocratiser la science et la technologie, de " mettre la science en culture" : mais on ne saurait écarter une visée plus élargie car cette volonté est subordonnée à des enjeux et à des exigences qui s'inscrivent dans une histoire, en particulier celle de l'évolution des relations entre les sciences, la culture, et la société. Le deuxième chapitre définit la CSTI comme orientation politique. Il s'agit alors de montrer par quelles procédures institutionnelles la CSTI s'est affmnée comme politique publique. Ce regard historique concerne les onze instances ministérielles qui, à des degrés divers, ont impulsé ou défini cette politique, puis s'efforce de dégager les critères de développement qui fondent cette intervention du politique dans le développement de la culture scientifique, technique et industrielle. Nous rendons alors compte de la lecture thématique effectuée sur un certain corpus de textes émanant principalement des Ministères de la Culture, de la Recherche et de l'Education nationale. Des textes officiels, tels que les textes de lois, mais aussi d'autres textes tels que des notes ou compte rendus émanant des ministères concernés ont été retenus pour leur valeur fondatrice au regard de la politique de CSTI sans toutefois avoir toujours une "valeur officielle" . Cette analyse des discours produits par la politique institutionnelle, permet de rendre compte des postulats" de base" présentés par l'Etat pour légitimer son engagement sur le terrain de la CSTI, des stratégies envisagées et des fonctions assignées à la CSTI en regard des enjeux appréhendés par le politique. Le troisième chapitre de cette première partie est consacré à la dimension régionale de la mise en œuvre de la CSTI. Notre attention se porte alors sur les interprétations et débats relatifs à la CSTI, qui ont eu lieu en France, dans un contexte de préparation des Contrats de Plan Etat-Région. Une analyse œ contenu des argumentaires proposés par les Régions permet d'inventorier les visées stratégiques et les projets d'organisation formulés par les acteurs régionaux et de proposer une typologie. Nous procédons ensuite à l'examen de la politique de CSTI sur une région déterminée, la Lorraine. Cette démarche se développe en référence à un contexte qui a une réalité économique, culturelle et sociale, ce qui requiert de présenter, dans ses grandes lignes, les données spécifiques à la région Lorraine. Nous observons alors les finalités privilégiées par les acteurs régionaux institutionnels lorsque, par exemple, ils labellisent un certain nombre œ structures culturelles" Centre de CSTI" alors que par ailleurs un CCSTI correspondant à la labellisation proposée par l'Etat est créé pour ancrer en région une visibilité qui prolonge la création de la Cité des Sciences et de l'Industrie. Par conséquent, nous interrogeons le local en regard des interventions publiques: celui-ci joue-t-il le rôle de récepteur de logiques politiques, les reinterprète-t-il pour donner lieu à une réalité de mise en œuvre? Il est devenu essentiel, à ce stade, d'opérer la confrontation de la CSTI comme projet politique et projet culturel, à la dynamique de l'action qui se met en œuvre dans des situations concrètes, et d'inventorier les logiques sociales qui s'approprient tout en le redéfinissant, le projet de CST!. On l'aura compris, la première partie doit servir de toile de fond au travail d'élucidation que nous poursuivons en deuxième et troisième partie car l'analyse

16 ne saurait être limitée aux niveaux institutionnel et politique. La politique culturelle scientifique technique et industrielle, ne peut être comprise indépendamment des dynamiques locales qui génèrent des principes œ développement et interagissent avec les divers niveaux du politique. Cette hypothèse de travail donne un rôle central à cette deuxième partie qui nous permet alors de confronter la dynamique politique aux ressorts, contraintes et limites qui établissent la CST! comme espace de régulation, de confrontation, voire de divergence, entre les partenaires diversement investis: mouvements associatifs, industries, organismes de recherche, acteurs culturels. Le travail de cette deuxième partie entend construire le référentiel et la visée des activités de CST! à partir des logiques fondatrices de ce mouvement en région lorraine. Nous appréhendons celles-ci à partir des situations historiques, des données objectives et subjectives propres aux acteurs de trois champs d'activité distincts: industriel, scientifique et surtout culturel. Le chapitre 4 présente la méthode d'observation de l'émergence de la CST! dans la région lorraine: ayant conduit des entretiens auprès d'un certain nombre d'acteurs investis, par leur activité culturelle, scientifique ou industrielle dans une dynamique locale de CST!, nous présentons les terrains ainsi que la méthodologie d'analyse retenue. Nous exposons, dans le chapitre 5, les conditions de développement de la CST! à partir des milieux industriels et des laboratoires de recherche. Nous abordons alors la CST! comme une fonction diffuse qu'il convient de référer, d'une part à l'émergence d'un système culturel de l'entreprise, d'autre part à la nécessaire légitimation de l'activité scientifique inséparable du combat pour la cause scientifique elle-même. A partir du chapitre 6 l'observation sera entièrement consacrée à l'action culturelle scientifique technique et industrielle lorraine, c'est à dire aux initiatives circonscrites aux organisations culturelles. Nous accordons alors un regard rétrospectif qui privilégie la phase d'élaboration des projets: nous décrivons les catégories d'acteurs qui ont été à l'origine des initiatives de CST! dans les organisations culturelles, puis nous nous consacrons à l'analyse des logiques endogènes qui configurent la réalité de la CST! sur une entité territoriale précise. Nous distinguons alors les logiques d'acteurs qui se réfèrent à une histoire indissociable d'un territoire dont la vie sociale, la culture et le patrimoine sont déterminés par les grandes industries traditionnelles aujourd'hui en crise, des logiques d'acteurs liées à une dynamique de mutation qui intéresse tant la culture, l'économie, que le fonctionnement social et démocratique. Loin d'élaborer un référentiel commun aux actions de CST!, nous inventorions plutôt les éléments qui créent les conditions de l'initiative culturelle, et montrons que la CST! obéit à des logiques sociales identifiables liées en grande partie à un contexte de réorganisation des moyens de production. Nous cherchons à organiser les multiples figures qui s'imposent alors en proposant une typologie des activités présentées par les acteurs pour concrétiser leurs projets. Le recours au regard anthropologique prolonge cette organisation

17 et permet de lire les figures des lieux et des non-lieux comme les deux polarités qui configurent la CST!.

La troisième partie prolonge l'exploration de la mise en œuvre de la CST! en référence à la région lorraine. Cependant nous nous déplaçons ici du pôle " émetteur" au pôle" récepteur" . Notre attention se porte sur la production culturelle offerte par la CST! aux publics lorrains. Nous retenons une double hypothèse pour sélectionner les travaux œ recherche (chapitre 7) qui orientent notre questionnement: d'une part celle qui laisse entrevoir au sein de la CST! le renouvellement d'une action culturelle d'autre part, celle qui en fait une activité de médiation participant des phénomènes communicationnels contemporains. Sur les bases de cette problématique nous présentons la méthodologie de l'enquête que nous avons élaborée pour saisir le rapport vécu par les publics aux propositions culturelles de ces centres. Dans le chapitre 8 nous tentons de saisir la manière dont les publics pensent et interprètent les activités de CST! auxquelles ils sont exposés. Nous ne sommes pas alors dans une perspective d'évaluation mais bien plutôt d'information. Nous cherchons à donner une intelligence d'ensemble par l'analyse de la réception interprétative des publics et nous dégageons des lignes de force qui alimentent la réflexion posée par la problématique. La CST! se donne alors à penser dans le cadre d'une alternative: apparaît-elle comme l'instrument d'un pouvoir hégémonique, offrant alors un scénario à une domination renouvelée ou construit-elle des lieux de contre-pouvoir renouant ainsi avec les perspectives de l'action culturelle?

Notes: 1 Universalia, p. 25, éd. par Encyclopédia Universalis, Paris, 1987, 672 pages. 2 Texte de J. SEGURA, Agenda 1991, La Villette, cité des Sciences et de l'industrie, 1990. 3 Ibid. 4 La Cité des Sciences et de l'Industrie et ses publics, p. 2, dossier réalisé par A. de MENGIN et A. SUILLEROT et al., Département Etudes et prospective de la direction du Développement et des Relations internationales, éd. par Cité des Sciences, mai 1994. 5 J.C. BEAUNE, HLa vulgarisation scientifique, l'ombre des techniques ", p. 47, in Bernard SCHIELE, Daniel JACOBI, (sous la dir. de J, Vulgariser la science: le procès de l'ignorance, Champ Vallon, coll. Milieux, 1988, 284 pages. 6 Ibid.

PREMIERE PARTIE LES LOGIQUES POLITIQUES DU DEVELOPPEMENT DE LA CST! EN FRANCE

CHAPITRE 1 POLITIQUE PUBLIQUE ET EMERGENCE D'UN DOMAINE D'ACTION
1.1 MISE EN PERSPECTIVE DES RAPPORTS DE LA SCIENCE A VEC LE CHAMP POLITIQUE
Introduction L'objectif premier de la science se situe dans une logique de connaissance, ce qui pourrait impliquer une démarche autonome et indépendante du contexte social, politique et économique.

Cependant l' histoire montre que la recherche scientifique s'est organisée dans la société, qu'elle s'est institutionnalisée: elle a eu besoin en particulier œ financements que seule la puissance publique a pu prendre en charge. Ces implications financières ont accompagné l'évolution de l'entreprise scientifique, dont l'impact stratégique concerne aujourd'hui les réalités économiques, sociales et militaires. La science est désormais omniprésente dans les domaines de la vie individuelle et sociale, dans l'activité économique: la technique et la science imprègnent nos modes de vie, nos représentations mentales, elle traverse tous les problèmes contemporains et elle envahit les relations internationales.
De grands choix scientifiques et techniques engagent l'avenir des sociétés: l'emploi,

- Le développement de l'automation et de la robotique transforme pose les questions de la qualification professionnelle, du chômage.

- Le développement des technologies militaires, et leurs relations avec la société, posent les questions de l'information du citoyen, du choix stratégique œ défense, de l'avenir politique.

- Les avancées scientifiques, techniques et industrielles ont gravement altéré la qualité de l'environnement et ont des effets qui menacent aujourd'hui l'avenir même de la vie terrestre. Ces exemples parmi tant d'autres montrent combien il est devenu inévitable que le rapport à la science et à la technologie soit au cœur du débat politique. Les états modernes ont donné une dimension scientifique à leur politique. La redoutable phrase qui a justifié la condamnation à mort de Lavoisier: "La République n'a pas besoin de savants", pourrait bien conférer à celle-ci un statut "d'acte fondateur" dont René Girard1 a montré, au travers du sacrifice dans les religions primitives, la fonction. La portée symbolique d'un tel fait historique pourrait être celle d'un sacrifice originel sur lequel la communauté

22 scientifique, depuis la Révolution française, fonde le rapport de la science et du politique. Un rapport qui prend souvent la forme d'une alliance: P. Mendès France dans son discours d'investiture comme Président du Conseil, prononcé à l'Assemblée Nationale en juin 1953, déclarait: "la République a besoin œ savants, leurs découvertes, le rayonnement qui s 'y attache et leurs applications contribuent à la grandeur d'un pays 2 ". Cependant les rapports de la science et du politique mettent en jeu des logiques économiques associées à la productivité et à la puissance d'un pays ou encore à la technologie et à ses effets sur l'emploi ou sur l'environnement. Les rapports au politique de la science, ainsi que de la technologie qui lui est associée, ne sont donc pas indépendants de déterminants que l'on pourrait appeler idéologiques au sens où ils impliquent une vision propre, une attitude ce foi ou de défiance, et des enjeux de pouvoir. Une autre dimension de ce rapport entre le politique et le scientifique peut être illustrée par un exemple de la vie politique française en 1994: la vaste consultation lancée par le Premier ministre auprès des jeunes du pays reçoit des critiques méthodologiques de la part de scientifiques tel que Pierre Bourdieu, dont l'autorité le rend en quelque sorte dépositaire des méthodologies propres aux sciences impliquées par ce type d'opération, en l'occurrence les sciences humaines. La réponse, par voie ce presse, que donnent à cette réaction les autorités politiques impliquées: "est-ce qu'on se demande si la démocratie est scientifique?3" montre bien, en l'occurrence, que la démarche politique concernée se démarquait d'une démarche scientifique en ce qu'elle répondait à une question de pouvoir et non ce connaissance objective. Teintée de ces ambiguïtés, la politique scientifique est problématique. Quel est le pouvoir d'intervention de l'Etat, de quels moyens de discernement disposet-il? En quoi ceux-ci peuvent-ils contribuer à définir les choix politiques importants? Les risques technologiques majeurs, qu'ils soient nucléaires ou chimiques, l'impact des avancées de la recherche biomédicale, la démographie... rendent aléatoire l'avenir politique tout en montrant le caractère irréversible des choix effectués: " le temps politique passe de plus en plus vite alors même que l'éventail du choix des options se réduit: si l'on invente l'on ne désinvente pas 4 ". La complexité même de cette relation explique sans doute que la politique scientifique s'est attachée à institutionnaliser des rapports de force: I'historique de la construction de la politique scientifique française, présentée par Luc Rouban, permet de comprendre quelques-uns uns des enjeux qui fonderont ou expliqueront la politique de culture scientifique, technique et industrielle. Historique de l'édification d'une politique de la science

Le corporatisme puis la planification sont les deux vecteurs principaux qui ont servi, en France, à l'intégration de la science et du politique. La question d'une politique de la science s'est longtemps résumée à la question de la professionnalisation des chercheurs" l'initiative venant d'une fraction de la population savante contre l'autre". Luc Rouban, en comparant les systèmes socio-politiques de la France et des Etats Unis, montre qu'à

23 l'inverse de la France, l'Etat Fédéral américain, relativement démuni, a été " contraint d'ajuster et de négocier les termes de l'accord avec une profession fortement organisée et autonome ". Dans les deux cas, un rapport de force s'est présenté: "l'Etat fort en France, par son appareil administratif et ses grands Corps, a besoin de chercheurs pour son projet de modernisation et les place en position de faiblesse5 ". La puissance respective des acteurs va alors peser sur l'interconnexion des mondes de la Recherche et de l'Administration, aboutissant, en France, à un "système de la recherche (..) défini selon le modèle prégnant du système politico-administratif6 ". C'est ici l'Etat et non le secteur scientifique qui maîtrise les décisions et détient les ressources. De plus, depuis la Révolution française, le système universitaire est dominé, " dans son rapport de force aux élites politico-administratives, par des institutions el? prestige et de reconnaissance sociale telles que l'Académie ou l'Institut7 " . Il faut attendre 1922 pour assister à la création de la première structure ayant vocation à coordonner la recherche: l' Office National de Recherche Scientifique et Industrielle. Celui-ci échouera en raison de son projet de financement avec l'industrie, l'Etat y voyant un risque de perte de contrôle. La Caisse Nationale des Sciences, créée en 1930, proposera une autre structure de financement pour un système hiérarchique de chercheurs professionnels, dégagés de l'université. La recherche scientifique va ainsi devenir progressivement une activité sociale et s'organiser en s'institutionnalisant. Jean Perrin permettra la création du Conseil Supérieur de la Recherche en 1933, ainsi que de la première administration de la recherche, le Service National de la Recherche, en 1936. Cette" mise sur agenda de la politique scientifique (...) ne s'opère véritablement qu'avec le changement de majorité, avec le Front Populaire8 ". Très influent dans les milieux politiques du Front Populaire, ce prix Nobel de physique reçoit aussi l'appui de la communauté scientifique française qui s'est mobilisée contre la " misère des laboratoires" et a exigé une intervention de l'Etat. Ces réformateurs sont donc des socialistes acquis aux idées de Renan sur le rôle social de la science: " on comprend que la recherche scientifique est notre seule chance de créer des conditions d'existence vraiment nouvelles où la vie humaine sera de plus en plus libre et heureuse 9 ". Ces bases idéologiques trouveront une forme d'expression privilégiée par la création du Palais de la Découverte, dans le cadre œ l'exposition universelle de 1937. Jean Perrin fut le promoteur du pavillon scientifique qu'il érigea ensuite en établissement public permanent" car ce peuple manifeste pour la science une foi confuse, mais profonde. Il espère, il attend de cette science libératrice un affranchissement progressif, dijà commencé, qui rendra accessible à tous, grâce aux loisirs donnés à tous dans une vie saine et harmonieuse, les joies supérieures de l'art et de la penséeJO ". Le C.N.R. S.A. (Centre National de la Recherche Scientifique Appliquée) créé en mai 1938, alors que Jean Perrin est secrétaire d'Etat à la recherche, correspond à une" réorganisation de la recherche dans une perspective de mise en valeur technologiqueJJ ",. celle-ci consiste en particulier à étudier les possibilités d'application industrielle et militaire de la recherche. La deuxième guerre mondiale montre l'efficacité du système américain qui a permis la création de l'arme atomique; ainsi, après la guerre, deux modèles vont s'opposer et préfigurer une politique de la science" à deux vitesses" dans la

24 société française: le modèle américain, fondé sur le système contractuel et organisé sur la concurrence entre chercheurs, et le modèle hérité de J. Perrin. Aussi l'Etat continuera-t-il d'exercer un contrôle sur l'activité scientifique, en particulier dans certains secteurs stratégiques: développement industriel, programme nucléaire, modernisation de l'outil de défense, qui seront davantage investis par les grands corps que par la communauté de recherche elle-même. Cette politique, inspirée du modèle importé des Etats Unis, est illustrée par le Commissariat à l'Energie Atomique (C.E.A.) alors que le C.N.R.S. sera écarté des actions novatrices. Cette nouvelle approche de la science, héritée ce l'expérience américaine, semble écarter les questions de son rapport à la demande sociale. La science devient un domaine constitué qui suscite davantage des

questions de moyens (H le progrès scientifiqueet techniqueest une production
parmi les autres 12")que des interrogations éthiques et sociales. Parallèlement à l'institutionnalisation de la recherche, la priorité sera donnée à la mise en place de mécanismes régulateurs. La D.G.R.S.T.( Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique), organisme de coordination placé très proche du pouvoir, est créé en 1958 pour intervenir dans tous les domaines de science pure ou appliquée. P. Aigrain définit ainsi son rô le: "Elle agissait par actions concertées,. son but était de faire dimarrer une discipline ou un groupe de disciplines dans un type de collaboration qui n'est pas spontané. C'est ainsi qu'a pu être favorisé le développement de la biologie moléculaire13". La D.G.R.S.T. est donc pourvue d'une mission de réflexion et de prospective, mais soixante dix pour cent du budget de la recherche lui échappera. De 1958 à 1962 deux priorités vont dominer: la priorité militaire et la priorité industrielle. La vision centralisée est" hautement politisée en faveur œ quelques axes privilégiés (électronucléaire civil et militaire en particulier) 14 " . A côté de ces secteurs prioritaires contrôlés, qui voient leurs crédits de recherche complétés par une répartition contractuelle, végètent des secteurs scientifiques, en particulier celui des sciences humaines, relégués au financement institutionnel. La science est le vecteur de la puissance et de l'indépendance nationale", et reste" toute entière au service de l'Etat". On assiste alors durant la période 1960-1965, à l'institutionnalisation des politiques nationales de la science: concentration des centres de décision au plus haut niveau ce l'exécutif, et intégration de la science dans" l'intérêt national". Au travers ce la planification et de la prospective, l'Etat recherche l'alliance du pouvoir politique et de la communauté scientifique.
H

De 1969 à 1981, les objectifs de développement industriel deviennent une priorité; parallèlement, l'Etat se désengage et la mutation du schéma administratif qui sous-tend la politique scientifique est accélérée: des comités ce coordination, des missions de la recherche sont crées dans des ministères techniques. L'intervention de l'Etat s'organise à partir des demandes émises par l'environnement socio-économique: la notion de recherche-développement est prioritaire: " la recherche est soumise aux nécessités du redéploiement énergétique et industriel1s ". La valorisation du marché ainsi que les procédures contractuelles vont remplacer la prospective et la planification de la précédente période.

25 Luc Rouban caractérise les conceptions qui ont orienté la politique de la science depuis la deuxième guerre mondiale et identifie deux périodes successives, avant et après 1981. Alors que les influences allemandes et françaises ont permis à l'U.N.E.S.C.O. d'adopter le concept traditionnel de Kultur-politik qui associe la culture, la science, et l'éducation, et donc les" humanités", l'influence américaine l'emportera dans la création de l'O.C.D.E. où la politique de la science est associée aux considérations économiques de la croissance. Les sciences sociales et humaines sont donc exclues du champ originel de la politique scientifique, au profit de la conception anglo-saxonne de la science comme ensemble des connaissances expérimentales et physiques. Cette conception restrictive de la science explique que les institutions et les ministères chargés de la recherche se séparèrent de l'Education nationale dans la plupart des pays occidentaux. La politique de la science a ainsi été dessaisie de ses enjeux culturels pendant deux décennies et s'est modelée sur les politiques économiques nationales. A partir de 1981, la politique de recherche s'organise autour de l'idée cE démocratisation de la recherche, de la réconciliation de la recherche fondamentale et de la recherche appliquée, et de la reconnaissance des sciences humaines et sociales. Cette politique intègre le développement technologique et s'ouvre aux activités de diffusion et de valorisation auxquelles sont associées les entreprises publiques. Le grand Ministère de la Recherche et de la Technologie, sous l'autorité d'un ministre d'Etat, créé en 1981, est transformé en Ministère de la Recherche et de l'Industrie puis en Ministère de l'Industrie et de la Recherche. L. Rouban attribue cette extension du "bloc de compétence" à l'influence du modèle japonais M.!.T.!.16 Ce même ministère lance dès 1981 une grande consultation, sous les signes du décloisonnement et de la démocratie, pour associer l'ensemble de la communauté scientifique et technique aux débats sur la recherche et la technologie. Les orientations alors définies, en particulier la nécessité cE développer la culture scientifique et technique, marqueront les rapports de la science et du politique. Des déterminants d'une politique d'une politique de eST! de la science aux déterminants

Le bref aperçu historique des relations entre la science et le politique nous apporte quelques clés pour appréhender le développement de la politique cE CST!. On peut remarquer que l'institutionnalisation de la science s'est réalisée à partir d'enjeux politiques liés tantôt à une stratégie d'indépendance et cE puissance nationale, tantôt à des enjeux économiques nationaux liés à la croissance. L'enjeu social n'apparaît qu'en 1937 avec la création du Palais de la Découverte et en 1981 dans le cadre d'une politique de valorisation et œ diffusion. Ces deux étapes marquent également des moments de forte structuration de la recherche.
La conquête d'une relative autonomie de la science par rapport au pouvoir politique s'est donc accompagnée d'un élargissement des préoccupations

26 scientifiques et d'un mouvement de démocratisation. Ce constat n'est pas spécifique au contexte français puisqu'il rejoint l'analyse effectuée par Bernard Schiele à partir du contexte québécois: "les moments forts œ l'institutionnalisation de la science sont aussi ceux où se manifeste une volonté de convier, au sens d'inviter et d'engager, le public à partager avec le scientifique les produits de la science 17". Cette concomitance signifie qu'on assiste à un "double procès de légitimation" : la pensée vulgarisatrice "assure la socialisation" de la science et la légitime, de même qu'elle est légitimée par cette dernière. La démarche vulgarisatrice s'instaurant comme une démarche nécessaire à l'affirmation et à la réalisation de la spécificité du champ scientifique dans le milieu social, aurait alors un rôle instituant. En provoquant sinon l'adhésion du moins l'intérêt de la population pour la science, elle participe pleinement de la question de la professionnalisation des chercheurs: elle renforce l'institution scientifique en lui donnant davantage d'autonomie par rapport au pouvoir, qu'il soit celui de l'Etat ou celui des "élites politicoadministratives"

.

Les relations de la science au politique permettent de saisir les référents qui légitiment la démarche scientifique et indiquent la fonction du mouvement œ vulgarisation qui s'instituera en politique de eST! dès 1981. L'historique de la construction d'une politique de la science montre clairement qu'elle s'est articulée dans un rapport de force entre d'une part, des enjeux culturels et sociaux, et d'autre part des enjeux économiques. Nous faisons l'hypothèse que la politique de eST! s'articule autour de l'un de ces deux référents, voire même qu'elle se fonde sur l'un et l'autre en une sorte de processus incrémentaliste disjoint, source de tensions. Plusieurs possibilités ou sous-hypothèses se présentent. - Le concept de CST! auquel cette politique fait référence permettrait œ renouer avec l'action des réformateurs du Front Populaire. Cette politique serait fondée sur les mêmes bases idéologiques, et donc sur la foi dans le progrès et sur une conception sociale du rôle dévolu à la science. Elle se référerait également au concept traditionnel de Kultur-politik adopté par l'UNESCO, incluant les sciences humaines et sociales. - Reconduisant la conception anglo-saxonne restrictive dominée par la conception économique, la politique de CST!, soumise aux nécessités de la crise et assimilée à l'intérêt de l'Etat, serait utilisée dans une logique toute autre, celle de la concurrence et de la compétitivité. Elle serait un outil de compétition pacifique entre les nations et donnerait lieu à des pratiques de communication inscrites dans un souci de valorisation nationale. - La même politique pourrait aussi tenter de conjuguer les deux approches, à l'image de la politique de la science à "deux vitesses" qui se préfigure depuis la deuxième guerre mondiale, avec toute l'ambiguïté que cela suppose. Elle serait structurée par deux logiques contradictoires: logique économique œ concurrence et logique sociale de partage. - Une quatrième voie serait celle d'une politique de CST! qui aurait pour fonction d'interroger le rôle et la finalité de la science. Elle poserait la question de la légitimité d'une activité scientifique qui, ordonnée à des fins économiques,

27 risquerait d'être transformée en un instrument technique de domination voire ce manipulation. Une politique de CST! prendrait figure, dans un tel contexte, ce contre-pouvoir.

1.2 MISE EN PERSPECTIVE DES RAPPORTS DE LA CULTURE A VEC LE CHAMP POLITIQUE
En France, si l'intervention de l'Etat dans les domaines relatifs aux arts, à la littérature et à la musique n'est pas récente, il faut néanmoins attendre 1959 pour que soit créé un ministère spécialisé. La charge des "affaires culturelles" est alors confiée à un ministre d'Etat, en l'occurrence André Malraux. Le concept de développement culturel, inventé par Joffre Dumazedier durant la deuxième guerre mondiale, allait avoir droit de cité. Or, pour asseoir et légitimer une politique de la culture et lui donner le statut de politique publique, une volonté gouvernementale ne suffit pas: " toute politique publique pose un problème de finalité. Lorsqu'un domaine œ la vie sociale devient objet d'une politique publique, c'est qu'il existe un accord entre une large partie de l'opinion publique et les autorités politiques pour admettre qu'il s'agit bien là d'unefonction de l'Etat 18 ". Historique de la construction d'une politique de la culture

L'histoire de la construction d'une politique de la culture en France montre que la définition des priorités et des objectifs de celle-ci a donné lieu à des incertitudes et des débats. Des mouvements de contestation et de revendication culturelle ont permis une conception démocratique du développement culturel. Diverses phases jalonnent cette évolution. Déjà sous l'Ancien Régime, la conservation du patrimoine, des édifices et des objets considérés comme témoins de l'histoire ou comme oeuvres d'art, le financement d'institutions de prestige et le soutien aux écrivains et aux artistes, étaient des fonctions assumées par l'Etat. Cependant, si cette intervention des autorités publiques est ancienne, l'organisation d'une politique publique de la culture est beaucoup plus récente et atteste de ruptures qui ont défini et changé les fonctions assignées à la culture. Alors que Kant propose de faire de l'art un domaine indépendant, les valeurs défendues par la Révolution française, vont inspirer une politisation de la culture. Les arts vont devenir une affaire publique, la question culturelle" se résoudra par la sécularisation de la religion de la science et de l'art accompli par
l'Etat et aboutissant à faire de la vie commune une totalité publique
19

".

Les collections privées se sont transformées en musée depuis le XVillème siècle et ont donné deux nouveaux modèles de création de musées; K. Pomian les distingue ainsi: Le modèle commercial dont relèvent tous les musées issus chacun d'une collection particulière achetée par les pouvoirs publics et devenue de la sorte propriété de la nation ou d'une collectivité,. (...). Et le modèle révolutionnaire, invention de la Révolution française, dont la mise en œuvre a abouti à la création de plusieurs musées remplis d'objets ayant
It

28 appartenu à des institutions ecclésiastiques, au Roi, aux nobles-émigrés et qui ont été nationalisés, ce qui veut dire qu'ils sont devenus propriété de l' EtafO ". Les" fêtes révolutionnaires" organisées par l'Etat et les municipalités, ainsi que la création des universités populaires qui permettent des formes ce solidarité entre le peuple et les intellectuels, illustrent le mouvement ce politisation de la culture: l'action culturelle devient une" éducation populaire" et reste ainsi associée au " combat pour l'instruction publique aussi bien qu'à la nécessité pratique de disposer d'une main d'œuvre qualifiée à un
moment où l'institution du compagnonnage perd toute substance
21

".

Le Conservatoire des Arts et Métiers, créé en 1794 par l'Abbé Grégoire, avait déjà incarné ce mouvement en proposant de réunir" tous les outils nouvellement inventés ou peifectionnés" pour éveiller" la curiosité et l'intérêt ", car " ilfaut éclairer l'ignorance qui ne connaît pas, et la pauvreté qui n'a pas le moyen de connaître 22". Parallèlement, les collections du "jardin du Roy" destinées au public cultivé de Paris étaient remplacées en 1793 par le Muséum d'histoire naturelle, destiné à montrer l'emploi des plantes et des minéraux dans les" industries d'art".
La constitution des collections publiques au XIXème siècle utilise le terme " arts" au pluriel, qui se rapporte à la définition: "ensemble de moyens H destinés à parvenir à une fin", habileté et savoir-faire techniques". Emilia V aillant23, dans une chronologie des Musées de Société en France, rappelle que le terme" beaux-arts" est apparu en 1752 et que l'art, au singulier, sera employé sous son acception actuelle dès 1818. On peut observer, parmi les mouvements culturels inspirés par la Révolution française, une volonté ce s'inscrire dans la continuité des mouvements encyclopédistes ainsi que des démarches ethnographiques qui témoignent d'un clivage entre des valeurs culturelles. Félix Vicq d'Azir rédige" l'Instruction sur la manière d'inventorier et de conserver dans toute l'étendue de la république tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences, et à l'enseignement": "les arts d'agrément auraient des écoles, des académies, des musées,. les arts mécaniques étaient demeurés sans protection et sans asile. La convention nationale réparera cet

o ub li ". Cette volonté d'étendre aux sciences et aux techniques le souci ce protection, de faire des outils et machines des objets patrimoniaux, n'exclut pas d'étendre la protection à ce qui est en train de disparaître: "Il existe parmi les peuples modernes des restes vivants de l'antiquité,. (...) mais un progrès de ln civilisation et des arts les atténuent chaque jour de sorte (...) qu'il faut en chercher les traces. Aujourd'hui que nos législateurs ont résolu de substituer ln langue nationale aux différents dialectes, aux patois de quelques-uns de nos départements, et que l'unité et l'égalité doivent être de toutes parts les vrais régulateurs de notre république, il importe de recueillir tout ce qui concerne ces idiomes" . Il est intéressant de remarquer que toutes ces dimensions culturelles qui donneront naissance aux musées ethnographiques, musées des arts et traditions populaires, devenus par la suite" musées de Sociétés", écomusées, musées des sciences et techniques, coexistent dans les idées qui fonderont le XIXème siècle. Ce mouvement, bien que marginal par rapport à la logique des musées des

24

29 Beaux Arts, qui restera la plus importante dans la structuration du développement culturel en France, constitue la genèse d'une démarche" d'une profonde originalité en terme d'éducation publique et de médiation 25 ". Cependant ces institutions ne pourront pas se démarquer des traditionnels musées d'art sous l'Empire puisque Napoléon" renverse le système éducatif mis en place sous la révolution, restaure le primat du latin, valorise ln transmission de l'héritage traditionnel26 ". Recherchée par le mouvement révolutionnaire, l'alliance de la pédagogie et du civisme s'affaiblit au cours du XIXème siècle libéral, mais" elle resurgit vivace à tous les épisodes révolutionnaires" ; ce qui conduit alors à l'abandon de la vision d'une culture gratuite, de loisir et humaniste pour" faire correspondre art et politique, réunir le créateur et le citoyen 27" voire à donner corps aux idées de Saint Simon prônant le transfert du pouvoir d'une classe aristocratique parasitaire et de loisir aux industriels productifs. Pour la IIIème République, par exemple, l'éducation morale et sociale des jeunes est un enjeu considérable. La culture apparaît comme complémentaire aux lois de Jules Ferry. Le contrôle de la jeunesse à travers l'éducation est posé sous un nouveau jour en Europe au début du XXème siècle: les exemples d'embrigadement de la jeunesse, en Allemagne, en Italie, en Russie, interrogent les démocraties libérales: "Quelle attitude adopter pour convaincre les producteurs de culture de soutenir la démocratie face aux grandes bureaucraties culturelles qui naissent dans les pays totalitaires pour façonner l'homme nouveau? 28 ". Dans le contexte de montée du fascisme, la première administration socioculturelle sera créée par le Front Populaire: des clubs de loisirs doivent être implantés dans toutes villes, mais elle sera plus soutenue par les associations d'éducation populaire que par le gouvernement. L'éducation populaire devient à la Libération non seulement un véritable service public et culturel reconnu par l'Etat, mais elle popularise les cultures d'origine savante, et assure dans le même temps une reconnaissance sociale à des cultures minoritaires:" dans le mouvement social de la première moitié du XXème siècle, la culture populaire avait un double sens: promotion de ln culture du peuple et popularisation de la culture savante 29 ". L'ambitieux projet d'action culturelle du Front Populaire repris et développé à la Libération permet d'inscrire la culture comme catégorie d'action publique et lui donne une réelle visée politique: "ce projet devient enjeu d'un nouveau droit, le droit à la culture. Cette prescription nouvelle qui s'ajoute à la liste cks droits de l'homme intervient dans le contexte de l'Etat Protecteur et n'en modifie pas apparemment le statut 30 ". Fondé sur cette notion de droit à la culture, l'édifice de la politique culturelle va trouver une forte légitimation au travers de l'enjeu de démocratisation. Aussi la nécessité de sortir la culture de son" ghetto" va-t-elle impulser l'action gouvernementale à partir du premier ministère spécialisé: le Ministère d'Etat chargé des Affaires Culturelles créé en 1959.

30 Le ministère Malraux se donnera pour tâche de "rendre accessibles les oeuvres capitales de l'humanité, et d'abord de la France, au plus grand nombre des Français 31 ". Dans les années soixante, l'idée de démocratisation culturelle ordonne l'action de l'Etat: la culture représente un bien symbolique dont l'appropriation par les couches sociales défavorisées et l'ensemble du territoire français, devrait être facilitée par l'action publique: " Sortir la culture de son ghetto de classe et en démocratiser l'accès devient donc la norme sur laquelle vient s'appuyer tout l'édifice de la politique culturelle 32". Cette démocratisation repose sur une conception universaliste de la culture et sur la conception d'une demande culturelle latente quelle que soit la classe sociale. La politique culturelle s'inscrit dans la volonté de réduire les inégalités sociales et de lutter contre le handicap géographique en favorisant l'équipement culturel des zones défavorisées, tout en reposant sur une vision universaliste et abstraite de la " culture cultivée". Cette période" Malraux", de 1959 à 1969, est surtout caractérisée par " la volonté de faire communier le peuple tout entier dans la célébration des chefsd'oeuvre du passé et du présent 33". André Malraux est ainsi devenu la figure qui représente cette foi dans la convergence symbolique d'un peuple autour des valeurs culturelles, et la conviction d'un" salut" grâce à ce "supplément d'âme" . Aussi, bien que cette politique de la culture se donne comme priorité œ rendre accessible au plus grand nombre les oeuvres capitales de l'humanité et, par exemple, de construire des Maisons de la Culture à travers la France, elle n'a pas de réelle stratégie de démocratisation et ne remet pas en cause la notion œ "haute culture". Ce qui autorise Augustin Girard34à percevoir cette période comme étant" à dominante monarchique" : la politique culturelle de Malraux, faisant partie de la logistique mise en place par le Général de Gaulle qui renoue avec la tradition monarchique, présente selon l'expression d'Augustin Girard, une forte dimension" démocratique populiste". De fait, aucune instance consultative pluraliste n'est mise en place pour entendre de façon permanente les partenaires, représentants des divers acteurs culturels. Cette consultation peut avoir lieu dans le cadre de l'élaboration des plans quinquennaux pour les domaines de l'industrie, de l'agriculture, œ l'éducation, mais l'intégration de la culture, ainsi que l'énonce le IVème Plan, pose problème: "longtemps en France, l'intervention de l'Etat dans le domaine de la culture a été tenue pour suspecte à la fois de tyrannie stérilisante sur l'activité des créateurs et d'immixtion attentatoire dans les choix des individus. A plus forte raison pourrait-on se demander si la protection de la double liberté en cause n'était pas incompatible avec une planification 35 ". Augustin Girard qualifie le ministère Duhamel, de 1971 à 1973, d'innovant au sens où il donnera davantage de place à la société civile. Cette période à dominante" libérale" hérite de la critique de 1968 appliquée au système " monarchique" édifié par le général De Gaulle et doit tenir compte de la volonté de mettre fin à l'impérialisme de la " haute culture".

31 Ce Ministère cherche à mettre en place un mode de travail innovant avec, par exemple, la création des F.LC. (Fonds d'Intervention Culturelle), gérés par un comité interministériel, l'extension de la notion de monuments historiques "plutôt sauver mille monuments pour cinquante ans que cinq pour mille ans36" . La commission culturelle du VIème Plan, dont la présidence sera assurée par le poète Pierre Emmanuel, associera des intellectuels et des artistes à la définition et à l'orientation de la politique culturelle. Cependant les critiques et les propositions de cette instance n'entreront pas longtemps en considération dans les orientations retenues par le gouvernement. En fait celle-ci ne sera jamais régulièrement consultée et donnera lieu à une démission collective en 1973. Dans les faits, les organisations représentatives des milieux culturels et artistiques ne sont pas les interlocuteurs des responsables du ministère de la Culture: les décisions seront prises davantage par relations individuelles que par négociation entre l'Etat et les grands syndicats. De même, les commissions culturelles au Commissariat du Plan, " qui étaient à l'image de la diversité des courants de pensée politiques, artistiques ou scientifiques qui constituent la France 37" disparaissent progressivement à partir du mandat du Président Giscard d'Estaing. En 1982, le gouvernement de gauche développe une politique" pluraliste". Le Ministère de la Culture remplace l'ancienne Mission de Développement Culturel de 1979 par une nouvelle Direction de Développement Culturel (D.D.C.), qui se veut transversale et horizontale pour garantir l'ouverture à toutes les formes d'expression et permettre l'épanouissement des cultures dans leur pluralité. La reconnaissance des" cultures plurielles et au quotidien 38 " marque un nouvel élargissement du concept. Parallèlement à la conservation du patrimoine concerné par les grandes disciplines artistiques, la légitimation de pratiques relevant de la culture de masse devient désormais une priorité. Le jazz, le rock, la bande dessinée se sont adjoints aux arts majeurs pour permettre la participation du plus grand nombre à la culture. Des domaines nouveaux tels que les sciences et les techniques apparaissent dans la définition de ces nouvelles orientations. En conséquence la culture traverse toutes les dimensions de la vie sociale et donc du monde du travail: la loi du 28 octobre 1982, relative aux institutions représentatives du personnel, remplace les mots "oeuvres sociales" par les mots "activités sociales et culturelles" dans" tous les articles du code du travail où (ils) figurent 39 ". Jack Lang passe ainsi d'une conception universaliste à un "vitalisme culturel" pour réaliser l'alliance de l'esprit artistique, de la culture de masse et du monde de la production. La D.D.C. prend une autre distance en regard du référentiel humaniste en se préoccupant du secteur marchand, et en montrant les liens qui existent entre le culturel et le secteur économique. Le Plan intérimaire élaboré pour deux ans (1982-1983) affirme cette préoccupation tout en précisant que la politique

32 culturelle devra "subordonner" le développement du secteur marchand" aux objectifs nationaux de développement culturel et lutter, lorsque c'est nécessaire, contre les conséquences nocives des pratiques mercantiles40" . Cette réconciliation est le fait d'un gouvernement qui a décidé de faire un saut quantitatif important dans le niveau des dépenses culturelles: le budget de la culture est multiplié par deux. Ce Plan intérimaire présente trois priorités: le soutien à la création, le renforcement de la place culturelle de la France dans le monde, et surtout la transformation des conditions d'accès à la culture, c'est-à-dire qu'il préconise it " d'en multiplier les lieux d'accès et de déplacer ", lorsque c'est nécessaire, les lieux où elle s'apprend et se pratique". En conséquence, il va falloir remédier aux" inégalités géographiques" en développant l'action culturelle dans la vie régionale et locale. Cette politique décentralisée va favoriser la réappropriation par les communautés et les divers groupes sociaux" de leur histoire et de leur patrimoine pour leur rendre, avec leur identité, la maîtrise d'un avenir autonome41 ". Cela se fera tant par les "voies classiques" que "par des actions plus créatrices (...) qui feront une large place à la culture technique, à son histoire comme à sa capacité de création42 ". La D.D.C. a donc dès le départ la mission d'articuler le développement culturel au développement économique en apportant, par exemple, un soutien actif au secteur privé de la culture et au développement scientifique et technique. La question de la légitimité de l'Etat en matière de culture apparaît être l'enjeu autour duquel se polarise la politique culturelle de 1986 à 1988. Les options prises sur la politique culturelle de la France par la nouvelle majorité présentée dans la " Plate-forme pour gouverner ensemble" propose un contre-

projet:

it

la culture ne sauraitprocéderde l'Etat: les pouvoirs publics ne

peuvent exercer sur le travail du créateur une quelconque emprise politique,. ils doivent se borner à soutenir la vie culturelle, faire confiance à l'initiative individuelle, (...), l'aider, surtout de manière indirecte43 ". Ces changements d'orientation ont deux implications: le développement du mécénat, considéré comme l'exercice d'une" responsabilité sociale", est encouragé dans le but de stimuler d'autres sources de financement de la culture au sein du secteur privé. D'autre part, les collectivités locales sont désormais " libres et responsables du choix des initiatives culturelles qu'elles entendent soutenir 44 ". Ce ministère, comme le montre son intitulé, lie les deux secteurs de la culture et de la communication. Dans les faits, il consacrera le désengagement de l'Etat dans le secteur de l'audiovisuel et gardera trois secteurs prioritaires: " le patrimoine, qui est la mémoire vivante de notre nation,. les enseignements artistiques (...), le rayonnement international (...)45 " .

33

Les principaux
CONVERGENCES

déterminants
ET ÉVOLUTIONS

d'une

politique

culturelle
DEPUIS MALRAUX

DES POLITIQUES

CULTURELLES

L'évolution de l'intervention publique dans les domaines culturels trois décennies précédentes peut être caractérisée par divers traits.

lors des

Le premier traduit la vision hiérarchique et stratifiée de cette politique au sens où les méthodes de décision et de gestion n'ont pas beaucoup changé depuis un quart de siècle. Le rapport présenté par Bernard Gournay dans le cadre du programme européen d'évaluation montre que le système français monarchie culturelle ", héritière " s'apparente dnns une large mesure à une des traditions de l'Ancien Régime, à laquelle le développement des média a donné un sens nouveau ". En effet, le pouvoir d'attribuer des subventions se partagé entre les hommes politiques et les fonctionnaires de la rue œ " trouve 46 Valois ", les ressources de la plupart des institutions et organismes culturels sont ainsi conditionnées.
H

Cette" monarchie" culturelle est également assortie d'une mentalité aristocratique, présente tant dans les milieux conservateurs attachés aux valeurs traditionnelles de l'art que dans les milieux intellectuels se réclamant" d'avant garde", d'où une politique élitiste, dans laquelle l'intervention personnelle des gouvernants est très marquée. B. Gournay y voit par exemple, " une fréquente Hpersonnalisation du pouvoir culturel" au profit du chef de l'Etat (et de son entourage) et du ministre de la Culture (et de son cabinet), plus rarement du Premier ministre 47". Des figures telles que celles de Malraux et de Lang illustrent cette analyse. Le deuxième trait répond aux interrogations d'une perspective interactionniste : si les méthodes de gestion propres aux divers ministères de la Culture ont en commun de ne pas fonctionner sur un modèle démocratique qui donnerait aux organisations représentatives, telles que les syndicats et associations, un rôle réel dans l'élaboration des politiques culturelles, elles ne se réfèrent pas moins, de manière constante, au concept de démocratisation de la culture. La seule alternative de gestion qui ait été tentée est incarnée par la tendance libérale. Si cette politique libérale a permis à A. Duhamel de mettre davantage en cause les terrains, d'introduire l'expérimentation, elle s'est accompagnée d'une forte capacité à structurer le ministère comme administration et à défendre tant le service public, en sauvegardant par exemple, France Culture, que l'indépendance de l'artiste. La tendance libérale, en insérant le développement culturel dans la modernité économique, renoue avec le débat sur la légitimité de l'intervention publique dans le domaine culturel. Du moins, les principes de légitimité qui reposaient sur la notion d'Etat-Providence et d'Etat souverain sont-ils déplacés. Cependant, ces approches ne suffisent pas à rendre compte de la dynamique de cette politique publique: les descriptions précédentes permettent d'identifier les orientations de la politique culturelle, mais elles ne rendent pas compte des variables extérieures au système dont elles sont le produit ou avec lesquelles il peut y avoir conflit. La définition de la politique culturelle ne peut échapper à la contradiction entre la volonté de conduire une politique séparée des contingences

34 et la volonté de répondre aux aspirations fondamentales d'une nation: la prise de conscience des années 70, puis le contexte de crise, en mettant en cause la notion d'Etat-Providence, ont conduit à considérer autrement l'intervention publique. Paradoxalement, la description de cette politique qui accuse une certaine continuité et ne parvient pas à quitter les schémas monarchique et élitiste contraste avec les éléments qui caractérisent les conditions de l'intervention culturelle: celles-ci sont en effet profondément modifiées par les transformations de l'environnement économique et social. Les journées de Lurs, en 1965, sont considérées comme à l'origine du mouvement représenté par la création des Parcs Naturels et des écomusées. Jean Blanc, associé à cette réflexion, caractérise ces journées: "interrogations sur un certain malaise mal défini d'une société pourtant en expansion économique, de haute productivité, réduisant les rigueurs du travail, et en paix. (...), ce malaise explosera en mai 1969t8". Cette prise de conscience modifie l'appréhension de la notion d'environnement, devenu non pas" ce qui entoure", mais le "système dynamique de relations entre un Mode de Vie et un Milieu de Vie". Les Parcs Naturels et les Ecomusées sont alors lancés comme des opérations complémentaires et solidaires pour penser les liens entre une société, ses pouvoirs, ses desseins et son territoire. Les évolutions qui traversent l'organisation sociale, l'environnement naturel et matériel de l'individu conduisent à une prise de conscience, voire même à une rupture avec le passé qui est comparable selon K. Pomian à celle que jadis ont provoquées conjointement la première Révolution Française et la révolution industrielle. Ses effets ont été aggravés par la crise qui a frappé l'industrie dans les années soixante-dix; "les premiers symptômes d'une telle prise œ conscience datent de 1968. Mais c'est vers le milieu des années soixante-dix qu'elle se propage et se radicalise. Car c'est alors, dans une France matériellement transformée par trois décennies de croissance, que commencent à devenir manifestes les effets d'un faisceau de changements économiques, sociaux et culturels, auquel Henri Mendras- dans un des livres les plus importants consacrés à la France de l'après guerre- a donné le nom de seconde révolution française et qu'il situe entre 1965 et 1985 49 ". Les dernières décennies ont vu se combiner une crise économique, marquée par une extension du chômage marginalisant une partie de la population, à un contexte de croissance fondé sur les grandes évolutions technologiques qui ont modifié en profondeur l'environnement culturel de l'individu.

Les conséquences de telles ruptures se liront en particulier au travers œ l'attention accordée au patrimoine. Parmi les grandes finalités de la politique culturelle, celui-ci fait l'objet d'un consensus. Bien que les objectifs patrimoniaux concernent les disciplines artistiques traditionnelles, la notion œ patrimoine, qui s'est notablement élargie dans les dernières décennies avec la reconnaissance des" nouveaux patrimoines", ne relève pas d'une culture d'élite. Ces patrimoines appartiennent à une communauté et échappent aux

35
canons classiques de la conservation, aux normes artistiques ou historiques; " le processus écomuséal a, dans un premier temps, réussi à engendrer une sorte de démocratisation des rapports socio-culturels. Face à la hantise de la disparition des traces, il semble avoir engendré une véritable reconnaissance œ la fonction patrimoniale des cultures les plus hétérogènes. Mais, en défendant les identités locales, il n'a pu échapper à la restitution d'un folklore régionaliste 50 "

L'interrogation porte ici sur la fonction de ces musées aux appellations diverses, musées du quotidien, écomusées, musées de site, musées de société: faut-il y voir une entreprise relevant du folklore, au sens scientifique du terme, ou renoue-t-on avec l'action culturelle, supplément et substitut d'une éducation globale où l'on éduque autant l'esprit que le sentiment, dans le souci d'allier la pédagogie au civisme? Ces démarches muséales témoigneraient-elles de cultures dominées, renoueraient-elles avec le double sens de la culture populaire dans le mouvement social de la première moitié du XXème siècle et dans les organisations culturelles à la Libération de 1945: "promotion de la culture du peuple et popularisation de la culture savante 51 " ? La conséquence de l'apparition de ces nouveaux patrimoines est d'apporter une contestation au "référentiel de la démocratisation culturelle" : "De mai 68 aux revendications régionalistes, des recherches inspirées par les courants œ pensée structuraliste et marxiste ou par l'ethnologie et l'anthropologie aux études sur les pratiques culturelles des français, les styles de vie ou l'impact des industries culturelles... l'hégémonie de la culture" légitime" fut dénoncée et le concept de culture éclata 52". Cependant, dans les faits, ainsi que le montre E. Vaillant" la société française depuis cinquante ans n'a pas eu les yeux œ Chimène pour son patrimoine technique et social 53". La réalisation de ces musées est le fait de responsables de terrain, chercheurs, associations, élus, professionnels d'un métier qui se rassemblent et prennent l'initiative œ constituer un musée. A la lumière de ce mouvement patrimonial, on peut interroger la logique dont relève la politique de la culture. Sans entrer dans l'important courant de recherche qui a été nourri par" le soupçon généralisé qui pèse sur les projets culturels gouvernementaux au cours des années soixante dix" on peut penser, avec G. Saez, que le "statut théorique des luttes au sein des appareils culturels n'en demeure pas moins controversé" : L'intervention de l'Etat centrée sur la démocratisation de la haute culture a-telle réduit les dimensions multiformes de la culture à une fonction unique, celle de support du pouvoir bourgeois? La politique culturelle est-elle au contraire, la réponse à la demande sociale d'origine populaire, dans la mesure où elle est partie prenante d'une culture politique républicaine, d'une tradition de la gauche française qui" attend œ l'Etat un soutien actif contre l'emprise du marché 54" ?

36 G. Saez perçoit là "un enjeu politique moins simple que celui de ln domination du pouvoir bourgeois 55": les couches de la petite bourgeoisie auraient donné au projet culturel la forme d'une idéologie prégnante, pour se dégager de la subordination à une classe dominante. Les gouvernements successifs des années soixante-dix auraient alors cherché à "restreindre cet appareil culturel" pour" retarder" l'expression politique de ce qui risquait d'être, selon l'expression de Gramsci, une" hégémonie culturelle". La politique culturelle est donc l'objet de luttes politiques dont les enjeux sont aussi sociaux et économiques. Les rôles repérés dans l'histoire française se distribuent dans la plupart des pays industrialisés d'Europe: G. Saez situe ces mouvements à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, par rapport à l'une ou l'autre des trois orientations suivantes: " - Une politisation complète où l'art se met au service de la politique mais où la pratique artistique n'est pas séparable d'une pratique politique ,.

- Une demande réformiste, progressive, qui sans rien remettre en cause de ln culture existante, vise à en démocratiser la diffusion, à rapprocher le peuple de ln culture ,.
- Une pédagogie du civisme qui se donne comme objectif la formation el? l' homme nouveau ou du bon citoyen à travers une action culturelle indispensable56 ". La volonté de démocratisation qui s'est accompagnée de la recherche œ nouveaux publics marque à certains égards les évolutions d'une politique de la culture en France. Ce constat n'est cependant possible qu'en regard du rôle essentiel des mouvements de revendication culturelle et d'éducation populaire. Au travers de la participation active des associations, des expériences et des actions novatrices ont permis l'élargissement du champ traditionnel de la culture. Le Fonds d'Intervention Culturelle (F.LC.) dont nous avons mentionné la création en 1970, en permettant une coopération interministérielle et une collaboration avec les associations et collectivités locales, a permis d'impliquer des partenaires extérieurs au Ministère de la Culture. Il a notamment encouragé des actions nouvelles orientées vers des catégories de public jusqu'alors " exclues" de la culture. Plus de 1300 projets ont ainsi été soutenus de 1971 à 1984. Le changement de politique en 1981 n'affectera pas, en apparence, ces orientations. Les projets culturels engagés auront le soutien du ministère Lang et les activités du F.LC. seront infléchies vers des publics-cibles défavorisés. La Direction du Développement Culturel prendra le relais du F.LC, disparu depuis 1985. Cependant les évolutions de cette période ne seront pas sans conséquence pour l'action culturelle. Jean Caune, dans son ouvrage, " La Culture en action: de Vilar à Lang, le sens perdu" 57 en analyse précisément la portée: en instaurant une" segmentation du culturel" J. Lang place l'animation au service de la création. Dès lors, l'Action culturelle perdra son rôle majeur, se verra revenir à un domaine instrumental et dévalorisé: la possibilité d'expression et donc de médiation symbolique revenant aux seuls créateurs. Cependant, bien que fortement délégitimée, l'action culturelle continuera à être assurée par le réseau associatif qui a désormais un rôle majeur pour ancrer le

37 développement culturel dans la réalité sociale. Il s'est révélé un cadre indispensable pour lancer des initiatives originales, mais il a surtout présenté l'opportunité d'échapper aux contraintes administratives et d'établir des réseaux de financements croisés avec les ministères, les collectivités locales, les entreprises privées. Aussi, même si les principes de financement des associations culturelles ont pu être contestés durant la période 1986-1988, ces dernières incarnent un mouvement démocratique et participatif dont le rôle ne pourra qu'être fondamental au regard des politiques culturelles développées dans le contexte de la régionalisation.

DE LA CENTRALISATION À LA RÉGIONALISATION

On ne peut analyser la politique culturelle indépendamment d'un regard sur l'évolution des rapports entre l'Etat et les partenaires locaux, de la volonté centralisatrice révolutionnaire jusqu'à la mise en place de la politique œ régionalisation et de décentralisation qui reconnaît aux communes, départements et régions, la liberté et la maîtrise de leur développement, économique, social et culturel. Au-delà des clivages politiques et des différences idéologiques ou philosophiques, les différents ministères ont conduit une politique culturelle qui a poursuivi l'enjeu d'unification nationale entrepris au XIXème siècle, ce qui explique une certaine continuité dans la dépréciation par les pouvoirs centraux des initiatives pouvant exacerber les particularismes. L'idée de planification, contemporaine du premier ministère d'Etat à la culture, s'est dégagée du souci de trouver un équilibre entre une politique d'intervention, qui limite les initiatives, et une politique de non-intervention qui laisserait asservir la culture aux intérêts privés. Mais la réalisation de cette planification à long terme n'a pas répondu à l'attente qui la portait: J. Dumazedier remarque que les discours ministériels de 1959 à 1985 sont dominés par des généralités sur le patrimoine, la démocratie ou la création, par des déclarations de principe. La planification, dans ces conditions, ne repose pas sur une prise de conscience ou sur une analyse de situations réelles. Les commissions culturelles préparatoires, dans le cadre du Commissariat général du Plan, faisaient preuve d'ouverture: elles avaient une large composition pluraliste, de la droite à la gauche, mais elles disparurent à partir œ 1975. Cette pensée planificatrice sera donc "en déclin constant tandis que grandissait l'essor de la publicité et des radios libres 58 ". Dans le même temps, la stratégie de l'Etat en matière de démocratisation s'est accompagnée du développement sur tout le territoire de structures culturelles, musées, bibliothèques, théâtres, Maisons de la Culture: "ce mouvement s'inscrit tout entier dans la vague de modernisation et d'urbanisation du pays. Mais ce mouvement est tellement puissant que la politique culturelle ne peut être autre chose qu'une annexe des politiques urbaines 59". Pendant un demi-siècle, ce "centralisme décentralisé" a produit un système culturel cohérent mais insatisfaisant. D'une part, l'offre culturelle est restée inégale sur l'ensemble du territoire; d'autre part, les acteurs culturels ont été exclus de ce mouvement qui a diminué l'autonomie du champ culturel.

38 En effet, les communes multiplient les services culturels mis à la disposition ce leurs administrés, les départements diversifient leurs activités culturelles. La loi du 22 décembre 1789 consacrait la disparition des provinces au profit de l'apparition des départements. L'uniformisation de l'appareil administratif ainsi annoncée pendant la Révolution, est maintenue et renforcée au XIXème siècle: l'Etat devient l'outil de la solidarité nationale, le système démocratique de représentation améliore ce système administratif. Le conseil qui gère les collectivités territoriales est élu au suffrage universel, les compétences de l'Etat, des départements, des régions, sont clairement définies. Au vingtième siècle, le régionalisme fait alors son apparition et se développe pour répondre aux nécessités d'une économie de planification et d'aménagement de l'espace territorial dans le contexte de l'après guerre. En effet, ainsi que le montre o. Lantz, la régionalisation est historiquement liée à la planification, puisque c'est pour mieux gérer les problèmes de planification du développement économique et social de la politique d'aménagement du territoire que les régions ont été instituées: "investi d'une fonction essentielle dans la vie économique, l'Etat doit disposer des relais territoriaux nécessaires pour l'informer et démultiplier son action. Or les collectivités locales traditionnelles, et notamment le département sont incapables de tenir ce rôle, compte tenu œ leurs dimensions trop exiguës et de leur faible compétence technique, il faut donc créer des structures nouvelles capables de prendre en charge les problèmes de planification et d'aménagement 60 ". La notion de Plan d'Action Régional apparaît dans le deuxième Plan, en 1955, et le décret du 22 avril 1956 fonde 21 régions économiques ce programme. Les conférences administratives sont organisées par la réforme ce 1960 et la loi de 1964 correspond à l'élaboration d'une régionalisation administrative qui permet de déconcentrer les services publics au niveau des régions. En fait, les Etablissements Publics Régionaux (E.P .R.) créés en 1972 ne sont pas "le résultat d'une force sociale instituante qui aurait précédi l'institution, mais une création d'Etat 61 " : ils ont leurs compétences limitées par l'Etat devenu méfiant vis à vis de ce qui risque de menacer l'unité nationale. Le régionalisme est vu comme un enjeu politique: tantôt défendu par la droite dans un esprit réactionnaire "traduisant la nostalgie de l'Ancien Régime 62", et alors objet de soupçon de la part de la gauche, et tantôt investi par cette même gauche comme le lieu d'un contre pouvoir. Par les lois de décentralisation de 1982 et 1983, les régions obtiennent le statut de collectivités territoriales. Leurs compétences alors limitées aux domaines économique et social sont élargies au développement sanitaire, culturel et scientifique et à l'aménagement du territoire. C'est dans ce cadre, hérité d'une planification se rapportant à la durée et d'un aménagement du territoire se rapportant à des aires géographiques, que les Contrats de Plan Etat-Région sont établis. L'Etat et les collectivités territoriales élaborent ensemble les critères et modalités de leurs interventions pour déterminer les priorités et les financements conjoints. Cependant ces négociations sont contingentes des objectifs et orientations déterminés par

39 l'Etat: si le volet culturel est présent dans les contrats Etat-Région de 1984, il en est absent en 1989 et en 1995. Aussi, les Etablissements Publics Régionaux ont-ils surtout un rôle d'impulsion; ils n'assurent qu'une faible part du financement culturel public: en 1984 leur contribution n'atteint que 1,6% du total, contre 5,3% pour les départements, les communes réalisant à elles seules la moitié du financement culturel public, soit le double du Ministère de la Culture63. L'état des lieux de la décentralisation culturelle, présenté dans le rapport œ R. Rizzardo, montre que les lois de décentralisation ont peu touché le domaine culturel qui reste marqué par la prééminence de l'Etat et des villes. L'évolution des conditions du développement culturel ne rend pas toujours complémentaires décentralisation et déconcentration. Le développement des pouvoirs et moyens des Directions Régionales à l'Action Culturelle (D.R.A.C.) se présente comme un niveau d'application et d'animation du partenariat œ l'Etat avec les collectivités territoriales. Parallèlement, la "tendance à l'autonomie relative (..) conduit naturellement les collectivités territoriales à créer leurs propres structures (offices, agences ou associations), ou bien à Htirer" les structures conjointes, souvent mises en place avec l'Etat dans le cadre des conventions et contrats, vers des priorités, des modalités d'intervention qui leur sont propres et en définitive à les mettre au service de leur
promotion 64 ".

VERS UNE CONVERSION

DE LA CULTURE

La réalisation de " l'impératif culturel" du ministère Lang mérite d'être interrogée: s'il n'y a pas de " supra-norme" culturelle, si les" intérêts des groupes sociaux peuvent s'exprimer sans limites sur ce terrain" cela ne signifie-t-il pas que ceux ci devront, de fait, entrer en lutte" pour le contrôle des ressources culturelles" et donc qu'on assiste à un déplacement des limites du culturel: les normes économiques ne risquent-elles pas alors de se substituer aux normes culturelles? La réconciliation de l'économie et de la culture" se nourrit apparemment œ la fin d'une certaine conception de la démocratisation et fait droit aux pratiques culturelles de masse (..). Les élus locaux, quant à eux, se transforment en entrepreneurs culturels ou plutôt se comportent comme des aides à la décision économique dans le domaine culturel 65". "La culture comme stratégie œ sortie de crise" devient l'objectif de l'Etat et des élus locaux. Les conclusions du rapport de René Rizzardo au Ministre de la Culture et œ la Communication, en 1989, confirment ces orientations qui caractérisent la politique culturelle de cette dernière décennie:
- faire de la décentralisation un nouvel élan culturel national pour adapter notre territoire aux exigences du futur,
H

- appeler au volontarisme des collectivités territoriales et à leur coopération,

40 - clarifier les responsabilités et le partenariat public, tout en mobilisant les ressources là où elles sont disponibles 66 " . Ce nouvel "élan" entend susciter une dynamique et marque une évolution qui modifie en profondeur la politique publique de la culture: non seulement le référent communicationnel se substitue au référent de démocratisation, mais il va devoir s'associer aux référents propres à la commune, au département, à la Région, eux-mêmes conditionnés par les spécificités du local et par l'inégalité des moyens économiques des uns ou des autres. Les Départements et les Régions vont s'approprier des politiques spécifiques, privilégier certains domaines culturels, abandonner les secteurs jugés trop lourds: "la superposition des logiques communicationnelles aux logiques propres au milieu, l'adaptation de ce milieu envahissent progressivement le politique 67 " . Le développement culturel est alors assumé en grande partie par les décideurs locaux, avec des risques de dérive tels que stratégie électoraliste, clientélisme, émergence de nouveaux pouvoirs, mais aussi hiérarchie entre collectivités: Guy Saez souligne que ce "souci d'élaborer une image de marque culturelle, qui confine paifois à l'obsession, traverse la plupart des collectivités publiques et à l'intérieur de celles-ci conduit à une conception concurrentielle des relations entre les collectivités et entre les différentes institutions culturelles". R. Rizzardo tout en évoquant "le triptyque": "culture, développement économique local, médiatisation ", distingue deux démarches médiatiques, celle des villes qui utilisent la culture pour se donner "une identité, une âme" au travers de spécificités, et celle qui, avec le marketing, "pousse les élus à rechercher d'abord les coups": "ce n'est pas la nécessité de communiquer qu'il faut craindre, c'est la dérive du " tout communication" 68". On assiste dans les années quatre-vingt à un changement de principe cE légitimité: ce n'est plus à partir du principe de démocratisation mais à partit: des impératifs de communication que se "recomposent" les politiques culturelles. Ce constat constitue le fil de l'analyse menée par J. Caune69 . Les implications d'une telle orientation ne seraient-elles pas, par conséquent, de conduire à une confusion des rôles respectifs des acteurs et des décideurs, de la culture en action et du politique? Ce dernier abandonnant au secteur de l'industrie culturelle le pouvoir de créer les conditions de l'initiative artistique et culturelle, d'en assurer la diffusion, de repérer les initiatives, avec tous les risques liés à la banalisation, à l'inégalité de l'offre et de l'accès aux pratiques culturelles et avec les menaces inhérentes aux impératifs économiques. L'industrie culturelle et la culture de masse réaliseraient alors davantage la démocratisation culturelle que le politique lui-même, et compromettraient le pouvoir de la culture, au sens où celui-ci reposait beaucoup sur l'action culturelle bénévole, sur la mobilisation de militants, l'activité des associations, l'initiative des créateurs. Or, deux phénomènes caractérisent les évolutions de la culture: d'une part l'internationalisation de la production et de la consommation des biens produits par ces industries culturelles, d'autre part l'intervention croissante des collectivités locales dans le domaine culturel. Ils définissent un nouvel espace social dans lequel les modèles anciens ne

41 fonctionnent plus. Les auteurs qui se réclament d'une sociologie de l'action attribuent aux politiques culturelles la fonction d'ouvrir un espace social nouveau: pour A. Touraine, l' "action culturelle, n'est ni une action spécialisée, ni une action d'adaptation au changement mais la création œ modèles socioculturels de transformation de la société 70 " .

DES DÉTERMINANTS D'UNE POLITIQUE DE LA CULTURE AUX DÉTERMINANTS D'UNE

POLITIQUEDE eST!

Le culturel nous semble précisément contenu dans les tensions entre l'individuel et le collectif, entre le particulier et le général, entre le local et le national, le minoritaire et l'universel, mais aussi dans les tensions entre la gratuité et la rentabilité, entre la politique d'image et la transformation sociale. A la lumière de ces tensions qui traversent les rapports entre le politique et la culture, quelle lecture pouvons-nous faire de la politique culturelle scientifique et technique, politique publique menée à partir de 1981 et dont le Plan, en 1984, souhaite le renforcement? Présente-t-elle les éléments qui caractérisent et confirment l'évolution du développement culturel, l'intervention ce l'économique dans le culturel, l'internationalisation des biens culturels ou recrée-t-elle des modèles à l'aune de valeurs propres à lui conférer une fonction novatrice? L'expérimentation sociale à laquelle la CST! donne lieu montre-telle une réaction à l'industrie culturelle et à la culture de masse, c'est à dire à la déshumanisation dont elles sont porteuses, une contestation de la perte ce pouvoir qu'elles font subir à la culture ou participe-t-elle d'une acculturation à cette évolution, d'une éducation au "tout communication?". Autrement dit, témoigne-t-elle par sa dynamique, de "la conviction que notre société, qui est assurément une société de consommation et de communication, est aussi et en premier lieu, une société de production 71"comme le prétend A. Touraine? Ou met-elle en place les" supports symboliques d'identification et œ rassemblement" nécessaires à une volonté politique dépendante de la prégnance des industries culturelles dans un contexte de mondialisation des échanges? Elle confmnerait l'analyse de Jean Caune, "l'assujettissement au réel le plus immédiat" en signifiant le "retrait des utopies sociales et la faillite des idéologies de transformation 72".

Le développement de la CST! en région atteste de l'intervention croissante du local dans le domaine culturel. Au service de quelles visées, celle-ci se réalise-t-elle ? Celle d'une politique d'image, d'un développement local, d'une action culturelle éducative? On peut se demander si la CST! participe de la reconduction d'une volonté de démocratisation culturelle en donnant un nouveau contenu à une culture légitime ou si elle participe d'une réelle volonté d'instaurer une démocratie culturelle qui a, selon A.Girard comme principe" l'expression des subcultures particulières et leur mise en relation avec les subcultures plus universelles par l'apprentissage des moyens de communication 73 " ? Nous avons vu que les rapports de la culture et du politique, tout comme les rapports de la science et du politique, s'articulent autour de deux référents, l'un

42 renouant avec l'action révolutionnaire et celle du Front Populaire pour associer la culture au combat pour l'instruction publique et pour réaliser l'éducation populaire, l'autre, dominé par la conception économique, utilisant la culture dans une stratégie de sortie de crise. Si les critères du développement scientifique et du développement culturel sont ainsi dépendants d'une part de systèmes de valeurs, d'autre part des évolutions économiques et sociales, on peut soupçonner que les principes œ légitimité d'une politique culturelle scientifique et technique relèvent, eux aussi, de tels critères. Cette rétrospective permet de situer notre objet, l'analyse de la politique scientifique technique et industrielle comme politique publique, dans le double contexte du développement scientifique et du développement culturel. Nous disposons ainsi d'un certain nombre d'éléments pour appréhender la politique œ CST! comme un prolongement de certains choix passés, c'est à dire comme une politique publique inscrite dans une histoire institutionnelle et sociale.

De même qu'il nous a paru indispensable pour comprendre la politique œ CST!, de la situer dans le contexte historique et politique qui l'a engendrée et d'y repérer les déterminants à l'œuvre, de même il est maintenant nécessaire œ la décrire dans son aspect national. Dans un premier temps, nous dégagerons les éléments historiques par lesquels le mouvement s'est institutionnalisé. Dans un deuxième temps, nous analyserons les discours produits par les acteurs institutionnels de cette politique afin de rendre compte des postulats sur lesquels elle se fonde, de rendre explicites les stratégies visées, les contenus et les fonctions qu'elle s'assigne et enfin les enjeux portés par son développement.

Notes:
1 R. GIRARD, Des choses cachées depuis la fondation du monde, Le Livre de Poche, 1983, 636 pages.

Cité par P. PAPON, "Les logiques du futur, science, technologie pouvoirs ", p. 25. Ed. Aubier / Résonnances, 1989, 301 pages.
3 N. HERSBERG "Polémique Libération 4 oct. 1994.

2

et

sur la méthode ",

citant"

Matignon",

4

L. ROUBAN,L'Etat et la science: la politique publique tk la science et tk

la technologie. Paris: Editions du Centre National de la Recherche Scientifique, 1988, 248 pages.
5 6

Ibid., p. 79. Ibid., p. 79.