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POULO-CONDORE

De
272 pages
Les français s'intéressaient déjà à Poulo-Condore depuis plus d'un siècle, lorsque le Traité de Versailles du 28 novembre 1787 en assura au roi de France la propriété et la souveraineté. Mais c'est seulement en 1861 que se réalisa la prise de possession effective transformant peu à peu l'archipel en bagne. Aujourd'hui les installations pénitentiaires sont fermées et l'archipel est en plein développement économique conditionné par la découverte d'hydrocarbures au large de ses côtes.
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POULO-CONDORE, ARCHIPEL DU VIÊTNAM
Du bagne historique à la nouvelle zone de développement économique

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L'Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8254-6

Maurice DEMARIAUX

POULO-CONDORE, ARCHIPEL DU VIÊTNAM
Du bagne historique à la nouvelle zone de développement économique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

COMPLAINTE DES BAGNARDS

Il est aisé de se rendre à Poulo-Condore Mais bien plus difficile de s'évader du bagne. On y vit sur les champs de la Grande Montagne Puis au terme à Hàng Keol vous ramène la Mort.

I Nom d'un cimetière des détenus. 7

À la mémoire de Jean-Claude Demariaux, mon père, auteur d'un reportage sur le grand bagne indochinois, considéré comme un ouvrage de référence.

AVERTISSEMENT Le nom de POULO-CONDORE (ou parfois POULOCONDOR) qu'utilisent les Français est la transcription de mots malais signifiant l'île des courges. Les Viêtnamiens disent généralement CÔN DAO qui, probablement, est également la transcription dans leur langue de l'appellation malaise d'origine. Mais certains contestent cette hypothèse en expliquant que DAO est tout simplement le mot viêtnamien qui signifie II île .
II

Dans son livre, Jacques Brulé ajoute que, en 1285, à l'époque de Marco-Polo, les Chinois disaient K'OUEN LOUEN (île des serpents), c'est-à-dire CÔN LÔN ou CÔN NÔN pour les Viêtnamiens, qui ont utilisé aussi CÔN SON par référence au caractère montagneux de l'île principale, la GRANDE CONDORE des Français. Phan Châu Trinh a donné le titre de DAO CÔN LÔN à son fameux poème écrit vers 1910 pendant son séjour au bagne, dans lequel il évoque la forme de l'archipel.

Conformément à l'usage nous utilisons II PouloII Condore pour désigner soit l'archipel tout entier soit l'île
principale seulement. Au cas où il est nécessaire de préciser, II Grande Condore II ou II Grande cette dernière est appelée Île ".

le bagne de Poulo-Condore II on entend l'ensemble constitué par les bagnes principaux, les bagnes secondaires et les divers services extérieurs.
Par l'expression générale
II

8

La carte viêtnamienne ci-jointe, extraite de Nha Tu Côn Dao 1862-1945, p. 12, est à rapprocher de la carte française plus ancienne qui se trouve au début du livre de JeanClaude Demariaux. Le point culminant de l'île est indiqué sur cette dernière comme étant" le Grand Sommet". Nous préférons ne pas utiliser cette expression pour éviter toute confusion avec le Nui Chua de la carte viêtnamienne (V0 Cay Chanh de la carte française), dont la traduction, mot à mot, serait Mont-Seigneur. C'est lui que nous appelons" la Grande Montagne" car il paraissait plus imposant aux bagnards qui vivaient à ses pieds, bien que moins élevé de quelques dizaines de mètres, que le point culminant, plus éloigné. Une troisième carte permet de situer Poulo-Condore par rapport au continent et de constater le grand éventail des points d'arrivée des évasions.

9

Cartes de l'archipel de Poulo-Condore
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Carte situant Poulo-Condore par rapport au Continent

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.-----.---Problèmes

---Politiques et Sociaux 7 Mars n° 1986, 531 P.~

11

INTRODUCTION

Lorsque les Français en ont pris possession dans la deuxième moitié du XIXe siècle, les nes Poulo-Condore étaient déjà un lieu de détention: le lieutenant de vaisseau Lespès y trouva 129 forçats, captifs du gouvernement de Hué. Dans l'avant-propos de son livre, qui embrasse toute la période jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, J.C. Demariauxexplique: " Le hasard m'a conduit dans les îles d'expiation, à l'époque où le Bagne n° 2 des Politiques grouillait d'une vie ardente. Je crois faire oeuvre utile en projetant un peu de lumière dans l'atmosphère mystérieuse et trouble qui les entoure, comme d'un halo sinistre. Et l'on verra que le pénitencier de Poulo-Condore n'était nullement l'enfer honni par les speakers de la radio clandestine de Ho-Chi-Minh. Mais ce n'était pas non plus la prison bon enfant que les surveillants (du pénitencier) d'alors qualifiaient avec ironie de " bagne à la noix de coco" ! De mes quatre voyages j'ai rapporté certes des souvenirs lumineux: plages scintillantes, îles d'émeraude, sites enchanteurs peuplés de forçats circulant en liberté, et menant une vie pastorale. Par contre, trois images lugubres hantent parfois mon esprit: les cachots des réclusionnaires remplis de désespoir, la décortiquerie avec ses bagnards tourneurs de meules, et le hideux dépotoir de la léproserie. Le bagne de Poulo-Condore : grief numéro un de

l'entourage anti-français de Ho-Chi-Minh, c'était un mélange de tout cela. Comme dans la plupart des controverses humaines, la

vérité se tient entre deux affirmations extrêmes.

1/

En 1936 le bagne renfermait environ 2 400 détenus. La loi du 11 août 1936 ayant proclamé la grâce amnistiante, plus de 500 prisonniers furent libérés au cours des quatre derniers mois de l'année. Les libérations continuèrent l'année suivante. Au total, à la fin de 1937, environ 1 100 prisonniers politiques indochinois avaient été graciés. En 1938, il restait encore à Poulo-Condore quelques communistes. Pendant les sombres années de la Deuxième Guerre mondiale, l'effectif du bagne indochinois a atteint près de 6 000 1 prisonniers. Au cours de la seconde période d'occupation française, entre 1946 et 1955, leur nombre n'a pas dépassé 2 400, c'està-dire le niveau de 1936. Lorsque les Français se retirèrent en 1955, ils remirent au Gouvernement sud-viêtnamien les 500 détenus de droit commun qui se trouvaient encore à Poulo-Condore, prisonniers de guerre et politiques ayant été libérés conformément aux accords de Genève. C'est après le départ des colonisateurs que le bagne, qui continua à fonctionner pendant de nombreuses années sous diverses appellations, atteignit son apogée, avec environ 10000 prisonniers. Toutes les périodes de l'histoire du pénitencier ont été marquées par des événements tragiques: épidémies, .

typhons,

crimes, suicides,

soulèvements,

répressions

sanglantes, évasions.

1. D'après une note du Cabinet du haut-commissaire du 17 janvier 1948. Dans sa déposition devant la Commission interministérielle d'enquête sur les responsabilités en Indochine, le commandant Tisseyre, exdirecteur du pénitencier, avait indiqué antérieurement le nombre plus faible de 5 000 (d'après Georges Chaffard, Les deux guerres du Vietnam. p.115). 14

Pendant l'ère française, Poulo-Condore avait la réputation d'être un bagne où les tentatives d'évasion étaient nombreuses, mais avec un faible pourcentage de réussite. Le général Jacques ~rulé, qui était en 1947 et 1948 capitaine de la Légion Etrangère, détaché en tant que directeur des îles et du pénitencier, a précisé dans son livre sur Poulo-Condore : " Les évadés qui réussissent à gagner le continent sont rares. Il faut pour y parvenir une chance exceptionnelle: la côte est loin et la moindre saute de vent les déporte au large... Mais tous ces dangers auxquels s'ajoutent les requins ne peuvent empêcher des rêves de liberté... " Et Jean-Claude Demariaux a écrit: " La liberté: bien le plus précieux de l'homme, vaut tous les sacrifices. Tant que le bagne existera, des audacieux prendront la mer sur des radeaux fragiles au péril de leur vie. Et l'histoire des îles Poulo-Condore est intimement liée aux récits d'évasions réussies ou manquées, et aux complots ourdis pour gagner le continent... " Tout au long de cet ouvrage, nous nous intéresserons donc plus particulièrement aux évasions du bagne et aux autres événements dramatiques divers qui se sont déroulés dans l'archipel. La première partie constitue un rapide survol de son histoire. La seconde partie rassemble des documents de référence.

15

PREMIÈRE PARTIE: HISTOIRE

CHAPITRE

I

DES ORIGINES À LA PRISE DE POSSESSION PAR LES fRANÇAIS LE 28 NOVEMBRE 1861

Les historiens viêtnamiens actuels affirment l'existence de populations à Poulo-Condore il y a quatre ou cinq mille ans. Il semble que les îles aient été ensuite désertées. MarcoPolo ne signala pas de présence humaine lorsqu'il y fit escale en 1294. L'archipel ne reçut pendant des siècles que quelques rares visites intermittentes. C'est ainsi que sous le règne de Lê Nhân Tông (1460-1497) un naufragé survécut sur l'île pendant douze années avant d'être recueilli par une jonque chinoise qui croisait dans les parages1. Au début du XVIe siècle, en 1516, le Portugais Fernand Perez vint s'y ravitailler en eau douce. Les Espagnols le suivirent probablement de près, car on a trouvé dans l'archipel des monnaies au millésime de 1521, à l'effigie de Charles Quint. Vers le milieu du siècle, le grand poète portugais Camoes toucha Poulo-Condore avant de faire naufrage aux bouches du Mékong, comme il le chanta dans ses Lusiades.

En novembre 1686, un agent de la Compagnie Française des Indes Orientales, Vêret (ou Verret), conseilla l'occupation de l'archipel et la fondation d'un établissement qui serait une station maritime et un centre commercial. Son rapport précisait que les îles étaient inhabitées. TIresta sans suiteZ.
1. Journal Thông tin du 5 janvier 1948. 2. cf annexe 1.

L'année suivante, c'est l'Anglais William Dampier qui fit escale à Poulo-Condore. Ces visites répétées des Occidentaux incitèrent le seigneur de Huê, Nguyên Phuc Chu (1691-1725), à s'intéresser de plus près aux îles qu'il rattacha administrativement aux Spratleys, autre archipel faisant alors partie intégrante de l'Annam.

ÉCHEC DES ANGLAIs. VEUÉITÉS

FRANÇAISES.

The Honourable East India Company s'installa à PouloCondore en 1702. Allen Catchpole y fit construire un fort. Il engagea pour y tenir garnison des mercenaires Macassars des Célèbes qui se révoltèrent dans la nuit du 2 au 3 mars 1705 et massacrèrent tous les Européens qui se trouvaient dans l'enceinte fortifiée. Seuls quelques-uns, qui logeaient en dehors du fort, purent s'enfuir sur une barque3. Les historiens viêtnamiens insistent sur le rôle joué par le gouverneur annamite. Certes la cause essentielle de la révolte fut le non-respect par les Anglais de la date de fin de contrat qui les liait aux Macassars. Mais le gouverneur Truong Phuoc Phân avait su exploiter le mécontentement des mercenaires et les avait poussés à la révolte pour se débarrasser des encombrants Anglais. Il avait gagné la garnison des Macassars par l'intermédiaire de quinze Malais qu'il avait recrutés et qui avaient réussi à s'introduire dans la placé. The Honourable East India Company ne fit rien pour relever le fort et n'exerça pas de représailles. Par la suite les Anglais s'intéressèrent encore à plusieurs reprises à Poulo-Condore mais sans chercher à s'y réinstaller. Après la visite de J. Barrow, le capitaine Gore y fit escale du 20 au 28 janvier 1780. Dans son rapport il signale qu'à cette époque" vingt ou trente maisons bâties les unes auprès des autres composent la bourgade. Il y en a six ou sept de plus dispersées autour de la grève".
3. cf annexe 2. 4. Lê Thanh Khôi, Histoire du Viêtnam. p. 283.

20

Lord Macartney, ambassadeur extraordinaire du roi d'Angleterre auprès de l'empereur de Chine, s'y arrêta les 17 et 18 mai 1793. Une fois de plus Poulo-Condore porta malheur aux Anglais. Au moment où ils levaient l'ancre, le cabestan se rompit. L'ancre retomba dans l'eau et les barres du cabestan volèrent dans toutes les directions, assommant nombre de matelots et soldats. Le souvenir de cet accident en est-ilIa cause? Quoi qu'il en soit, désormais, les Anglais semblent avoir évité l'archipel et près de trente ans s'écoulèrent avant que Finlayson y fît à nouveau escale, le 22 août 1822. De leur côté les Français n'avaient pas complètement oublié les recommandations de Verret mais le rapport que Renault adressa en 1723 à la direction de la Compagnie Française des Indes était beaucoup moins enthousiaste que celui de son prédécesseur5. II indiquait en particulier que la place était" mal habitée" : on n'y comptait que quarante à cinquante cases abritant deux cents insulaires. Ces informations allaient dans le même sens que celles du Père Jacques, qui faisait partie du voyage. Consignées dans sa lettre du 1er novembre 1722 elles signalaient en outre qu'un vaisseau français, qui avait fait relâche à Poulo-Condore en 1721, y avait été fort mal reçu6. Dans un rapport de 1755, adressé à M. de Machault, contrôleur général des finances, Pro tais-Leroux, négociant et subrécargue fixé dans les Indes, notait que l'île comptait alors 1 500 habitants. II relançait le projet conçu par Dupleix trois ans plus tôt de l'occuper. La guerre de Sept ans ne permit pas de le réaliser. Dans son histoire de la Mission de la Cochinchine, le père Launay, reproduisant le journal du père Levavasseur, dit qu'il fut à nouveau question d'un établissement à PouloCondore en 1768, confirmant ainsi les informations contenues dans une lettre envoyée en 1767 par Mgr Piguel aux directeurs des Missions Étrangères.

5. cf annexe 1.
6. Jacques (Père), Lettres édifiantes et curieuses. pp. 218 à 233. 21

Mais tous ces projets ne furent que des velléités. C'est l'évêque d'Adran, Mgr Pigneau de Behaine, qui fut le plus près d'aboutir. Il s'était rendu à plusieurs reprises à Poulo-Condore où Nguyên Anh, le futur empereur Gia Long, fuyant les Tây Son, s'était réfugié en 1783, y fondant les trois hameaux de An Hai, An Hôi et Co Ông où il installa une centaine de familles de sa suite. Le 28 novembre 1787 le traité de Versailles assura au Roi Très Chrétien (Ie roi de France) la propriété et la souveraineté de l'île de Poulo-Condore. Mais le traité ne fut pas appliqué. L'archipel continua donc en fait à dépendre de la cour de Huê. Cependant il convient de rappeler que c'est à PouloCondore que mouillèrent tout d'abord la frégate et les deux navires de commerce transportant la plupart des officiers français qui s'étaient mis au service du futur empereur Gia Long. En septembre 1788, la Dryade déchargea dans l'île 1 000 fusils7, puis, quelques mois plus tard, la Garonne y laissa quelques canons. Le 28 juillet 1789 Mgr Pigneau de Behaine débarqua au cap Saint-Jacques en provenance de Pondichéry dont il était parti le 14 juin. Entre-temps la Bastille avait été prise. Les divers gouvernements français qui se succédèrent jusqu'au milieu du XIXe siècle ne refermèrent pas complètement le dossier de la péninsule indochinoise en général et de Poulo-Condore en particulier mais sans engager aucune action concrète. Et si Guizot mentionna Poulo-Condore dans une note de novembre 1843

7. Georges Taboulet, dans La Geste Francaise en Indochine. p. 248, précise que la frégate séjourna 36 heures à Poulo-Condore. Dans l'île, Olivier de Puymanel, originaire de Carpentras, qui s' était embarqué sur le bâtiment comme volontaire de 2e classe, monta une partie de chasse. fi la mit à profit pour abandonner le navire. Lorsque la Dryade eut levé l'ancre, Olivier parcourut en bateau, avec le prêtre annamite qui l'avait hébergé, les vingt lieux qui lui restaient à faire pour rejoindre le futur empereur Gia Long. Ce dernier le reçut on ne peut mieux et le fit mandarin. Olivier de Puymanel fut l'un des plus efficaces artisans de sa victoire finale.

22

concernant la création d'un point d'appui en mer de Chine, c'est dans l'Insulinde, aux abords des Philippines, qu'il ordonna de le rechercher, sans que, d'ailleurs, ce projet n'aboutît. Il fallut attendre 1861 pour que la France s'intéressât à nouveau à l'archipel dont Verret avait recommandé l'occupation deux siècles plus tôt.

23

CHAPITRE

18

LES QUARANTE DERNIÈRES DU XIXe SIÈCLE

ANNÉES

PRIsE DE POSSESSION PAR LES FRANÇAIS

Par lettre du 10 juillet 1861, le ministre de la Marine Chasseloup-Laubat invita l'amiral Charner à faire effectuer une reconnaissance de Poulo-Condore. TI craignait en effet qu'une autre nation occidentale il pensait essentiellement à l'Angleterre - ne s'y installât avant la France. Charner ne pensait pas que la position de l'archipel ffit aussi stratégique que l'estimait son ministre. Ce demier précisa donc ses instructions par l'intermédiaire de l'amiral Bonard qui allait partir pour la Cochinchine afin d'y remplacer Charner : occuper Poulo-Condore au plus tôt et y commencer dès que possible la construction d'un phare. Le message fut reçu par Chamer le 23 novembre 1861. TIdonna immédiatement l'ordre de lancer l'opération qui se déroula le jour même de la transmission des pouvoirs à son successeur, la veille de son départ pour la France. C'est le 28 novembre 1861, jour anniversaire du traité de Versailles de 1787 que le lieutenant de vaisseau Lespès1, commandant du Norzagaray, prit possession du groupe des îles de Poulo-Condore2. il y trouva 119 captifs du gouvernement

-

1. Devenu amiral sous les ordres de Courbet, il le remplace, à la mort de ce dernier en 1885, à la tête des forces navales d'Extrême-Orient. 2. Le traité de Saigon par lequel Poulo-Condore est cédée à nouveau à la France a été signé le 5 juin 1862.

annamite de Huê et une garnison d'environ 80 hommes armés de lances3. Une partie d'entre eux demandèrent à rentrer sur le continent. Les autres continuèrent à assumer leurs fonctions dans le cadre du pénitencier établi par l'amiral Bonard (décret du 1er février 1862) pour y enfermer les condamnés à plus d'un an et à moins de dix ans de prison.

DIFFICILES VINGT PREMIÈRES ANNÉES D'INSTALLATION

Le premier directeur du pénitencier fut le lieutenant de marine Félix Roussel. Il avait commencé la construction d'une prison capable de recevoir 200 personnes lorsque, dans la nuit du 28 juin 1862, éclata la première des insurrections qu'eurent à affronter les Français. La situation ne put être rétablie qu'après le retour du Norzagaray le 13 juillet 1862. Finalement 20 rebelles furent passés par les armes mais 38 insurgés réussirent à s'enfuir sur une barque, s'inscrivant ainsi en tête de la longue liste des évadés de l'histoire du bagne4. En mai 1863, l'enseigne de vaisseau Henri Bizot prit le commandement de l'île, en même temps que le chirurgienmajor Gustave Viau d, frère de Pierre Loti, devenait le premier médecin du pénitencier. D'après le recensement qui venait d'être effectué, la population insulaire s'élevait alors à 317 personnes parmi lesquelles 76 femmes d'hommes libres et 20 épouses de prisonniers. De plus quelques évadés rôdaient encore dans les montagnes de la Grande Condore. Bizot reprit les travaux de construction mais il mourut de dysenterie aiguë le 18 mars 1864 malgré les soins que lui prodigua Viaud. C'est ce dernier qui assuma l'intérim de commandement du poste. Ce n'est que le 2 avril qu'il put faire porter sur le continent, par un petit bateau de pêche, une lettre avisant ses supérieurs du décès de Bizot. En effet le grand canot du pénitencier avait été
3. cf annexe 3. 4. Cf annexe 4. 26

enlevé dans la nuit du 13 au 14 mars par cinq forçats fugitifs. Deux jours avant la fin de son intérim le 11 avril 1864, Bizot déjoua une sérieuse tentative d'empoisonnement sur sa personne et sur celle des gradés du posteS. A peine le nouveau directeur était-il arrivé que le choléra s'abattit sur Poulo-Condore. Le fléau sévit de mai à juin 1864, faisant de 65 à 70 victimes6. L'année 1865 débuta dramatiquement: en janvier un prisonnier se pendit pendant la corvée et quatre autres s'évadèrent dans les montagnes. Ils furent repris mais deux d'entre eux furent blessés par les soldats à leur poursuite. Un forçat dévoila un complot consistant à incendier le bagne pour s'enfuir ensuite sur le continent. Et, pour compliquer la situation, le maire annamite du village partit sur un bateau en bambous tressés en compagnie de 7 hommes, 10 femmes et 19 enfants. De plus la santé de Viaud causait énormément de soucis: depuis le début de décembre 1864, son état s'était considérablement aggravé. Le 2 février 1865 il quitta PouloCondore. Après un séjour à l'hôpital militaire de Saigon, son rapatriement fut décidé. Viaud mourut pendant la traversée, le 10 mars 1865. Il fut immergé en mer, comme c'était l'usage. A Poulo-Condore les travaux progressaient au fur et à mesure de l'arrivée de nouveaux prisonniers. En juillet 1867 leur nombre atteignait 500. Le 1er janvier 1868, le directeur du bagne, le capitaine d'infanterie de marine Boubée, déjoua un nouveau complot connu sous le nom de son organisateur, le Tagal Anatolio. Deux forçats demandèrent à parler d'urgence au Directeur. Ils lui dévoilèrent une sombre machination: la garnison devait être massacrée le lendemain matin, à 4 h 3D, heure à laquelle le jour n'est pas encore levé, et où la surveillance est relâchée. Les conjurés prendraient ensuite la mer sur

5. Cf annexe 5. 6. Cf annexe 6. 27