POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA FORME

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Consacré à un hommage rendu à Sylvia Ostrowetsky, ce volume constitue, une " somme sociologique " portant sur des réflexions à la fois critiques et pluri-disciplinaires. De grandes figures des sciences sociales et humaines, de prestigieux créateurs tous azimuts, ainsi que de jeunes universitaires moins connus se croisent pour élaborer ensemble une sorte de " sociologie de la forme ", où se conjoignent le registre sémantique et celui esthétique.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296402515
Nombre de pages : 480
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POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA FORME
LA PUISSANCE SOCIALE DU TRAIT
Mélanges Sylvia Ostrowetsky OUVRAGES PARUS DANS LA MÊME COLLECTION
- Le chant arabo-andalou
- Identité — Communauté
- Espaces maghrébins : la force du local ?
- Le travail en question
- Norme, sexualité, reproduction
- Langue, école, identités
- Minorités culturelles, école républicaine et
configurations de l'Etat-Nation
Identité nationale et enseignement de l'histoire :
contextes européens et africains
- Pour une sociologie de la réception
- Frontières culturelles
- De l'autre côté du social
- L'animal inventé : ethnographie d'un bestiaire
familier
Itinéraires de l'imaginaire Ed. Textes réunis par Nadir Marouf
POUR UNE SOCIOLOGIE DE LA FORME
LA PUISSANCE SOCIALE DU TRAIT
Mélanges Sylvia Ostrowetsky
Auteurs : L. d'Alessio Ferrara - C. Azais — D. Bensimon - S. Bouferda -
P. Boudon - P. Chaudoir - D. Cochart - M Cohen - J. Copans -
M. A. Faggin Pereira Leite - J.P. Ferrier - A. Frias - B. Lamizet - P. Lantz -
Z. Lebkiri - A. Maillard - M Marié - N. Marouf - L. Moreau de Bellaing -
S. Ostrowetsky - M.H. Poggy - A. Querrien - J. Rémy - P. L. Spadone -
M.C. Vanbremeersch - J.F. Zygel.
Les Cahiers du CEFRESS
Université de Picardie Jules Verne
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de 1'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) — Canada H2Y 1K9
Secrétariat : N. Débureaux
Directeur de la collection : N. Marouf
Iconographie : Le Géant du Royal de Luxe
Photo : Bertrand Masquelier, 1998
© L'harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8622-3 Remerciements
La confection de cet ouvrage n'a pas été facile et cela est dû à la diversité des
contributions. Un certain nombre d'auteurs pressentis nous ont quittés,
d'autres s'expriment dans une langue étrangère (portugais). Le travail de
collationnement des textes et éventuellement de traduction nous a pris
beaucoup de temps. Cette tâche ingrate, je l'ai partagée avec trois personnes
que je tiens ici à remercier vivement : d'abord Sylvia Ostrowetsky elle-même,
à qui j'ai confié une première lecture du manuscrit, ensuite à Marie-Caroline
Vanbremeersch qui a pris la relève pour finaliser certains textes et à Nicole
Débureaux pour sa grande patience. SOMMAIRE
PREFACE 11
PREMIÈRE PARTIE
SOCIOLOGIE DE L'AESTHESIS 15
17 "PORT-ROYAL DE LUXE"
Sylvia Ostrowetsky
SI LA FEMME N'EXISTAIT PAS... 40
LES DISPOSITIFS SPATIAUX DE LA VIE CULTURELLE ET SOCIALE 76
Sylvia Ostrowetsky
FIGURER-DÉFIGURER 122
DEUXIÈME PARTIE
AUTOUR DE L'OEUVRE DE LA FILLE DE "QUELQU'UN " 135
A SYLVIA, FILLE DE "QUELQU'UN" 137
Doris Bensimon
"QUELQU'UN, OU LE LIVRE DE MOÏSHE" PAR SYLVIA OSTROWETSKY 143
Michel Marié
LA MICRO-ETHNOLOGIE : L'EXEMPLE DE MOÏSHE 151
Louis Moreau de Bellaing
LA SOCIOLOGIE : UN ART SANS ILLUSION 173
Pierre Lantz
LE LIVRE DE MOÏSHE DU NOM PROPRE À L'ESTHÉTIQUE SOCIOLOGIQUE 185
Sliman Bouferda
LE MONDE DES CHIFFONNIERS 209
Anibal Frias
7
TROISIÈME PARTIE
PUISSANCE SOCIALE DE L'ESPACE 241
DE LA MATÉRIALITÉ DU SOCIAL : ENTRE SIGNIFICATION ET
PLAUSIBILITÉ 243
Jean Rémy
LIER, DÉLIER, RE-LIER, AINSI VA LA VILLE 253
Zéhira Lebkiri
UNE SOCIOLOGIE RADICALE 266
Lucrécia D 'Alessio Ferrara
LA MÉDIATION SÉMIOTIQUE DE L'ESPACE 277
Bernard Lamizet
Du RURAL À L'URBAIN OU LA VILLE INCONTOURNABLE : ESPACE
SOCIAL DE LA " MÉDINA " 300
Nadir Marouf
MODESTE CÉLÉBRATION DE LA POST-URBANISATION 322
Jean-Paul Ferrier
QUATRIÈME PARTIE
LIEN, LIEU ET ESTHÉTIQUE 339
DISTANCE/DÉCALAGE INTERVENTION ARTISTIQUE ET REGARD
SOCIOLOGIQUE : UNE IMPOSSIBLE ALLIANCE ? 341
Philippe Chaudoir
LE QUARTIER DU MARAIS LE MÉLANGE ET LE FEUILLETÉ 364
Marie-Hélène Poggy
DISPOSITIFS SPATIAUX ET "SAISIE ESTHÉTIQUE": LES TABLEAUX VISUELS
DE L'ESPACE URBAIN 391
Pierre-Louis Spadone
L'ART EXPROPRIÉ 409
Jean-François Zygel
LA FÊTE DANS LA PROTESTATION 413
Dominique Cochart
VILLES ET DYNASTIES FAMILIALES 416
Marie-Caroline Vanbremeersch
LES LIEUX INVISIBLES 420
Maria Angela Faggin Pereira Leite
8
CINQUIÈME PARTIE
RHÉTORIQUES PLURIELLES D'UN HOMMAGE 429
NAISSANCE D'ARCHITECTURES 431
Pierre Boudon
DE LA SURCOMMÉMORATION (OU QUAND " LE PASSÉ RÈGNE SUR LE
PRÉSENT ") 435
Alain Maillard
POUR UNE ANTHROPOLOGIE DES GENRES (DES SEXES) UNIVERSITAIRES 448
Jean Copans
DISTANCES ET PROXIMITÉS 468
Anne Querrien
" QUELQUES CIVILITÉS... DURABLES " ENTRE FEIYJOADA ET FICELLE
PICARDE 471
Christian Azais
SANS TITRE 475
Marcel Cohen
9
PREFACE
Il est toujours très difficile, dans une entreprise comme
celle de vouloir rendre hommage à quelqu'un, de résumer en
quelques lignes sa carrière. Ce n'est pas tant, en fait, la carrière
qui pose problème : comment tirer substance de celle-ci pour
restituer, au travers d'une aventure intellectuelle, le sens qui
donne à l'hommage sa raison d'être, sa valeur d'exemplarité.
Si je mesure la délicate tâche qui est la mienne, je n'en
suis pas moins, cependant, exalté et honoré.
Je voudrais d'abord rappeler que parmi les collègues de
l'Université de Picardie, j 'ai le privilège d'avoir connu Sylvia
Ostrowetsky le premier, ou parmi les premiers.
En effet, à l'occasion d'un séjour à Aix-en-Provence où
j 'enseignais la sociologie en qualité de professeur-visiteur en
1981-82, j 'ai rencontré Sylvia qui venait elle-même d'être
nommée à l'Université de Provence en qualité de professeur.
En dépit des itinéraires fort différents qui furent les
nôtres, j 'ai pu constater un intérêt commun pour la dimension
spatiale. L'expérience qu'elle a acquise à la fois sur le plan du
terrain et de la participation active à des programmes de
recherche initiés par les organes d'aménagement et
d'urbanisme est immense. Dès le début des années 60, cette
expérience se trouvait chaque fois confortée par le recul critique
face à son objet d'étude. La distanciation nécessaire qu'impose
toute approche théorique n'était pas en contradiction avec
11 l'implication dans l'univers de la pratique et de la fréquentation
institutionnelle extra-universitaire.
L'expérience de Sylvia Ostrowetsky est, de ce fait,
paradigmatique : elle montre que théorie de la pratique et
pratique de la théorie sont indissociables.
J'ai connu beaucoup de sociologues qui excellaient dans
l'art de la rhétorique mais bien souvent cet exercice cachait
l'indigence du terrain, c'est-à-dire, en définitive, du rapport
existentiel au monde pratique, à ce qui fonde la qualification
sociale.
Le terrain se dérobe à mesure que la rhétorique
s'installe. A l'opposé, j 'ai connu la démarche inverse d'un
empirisme sans objet, désincarné, n'ayant d'autre finalité que la
monstration factuelle.
Sylvia a su tirer parti des deux registres qui fondent tout
procès de connaissance et donne sens à la remarque de Maurice
Merleau-Ponty (Les Aventures de la dialectique) : "la
dialectique, c'est la fréquentation ".
Les pages les plus lumineuses, les plus aériennes, les
plus denses, dans le propos de Sylvia Ostrowetsky, suggèrent un
principe de réalité, une concréité sous-jacente, non pas désignée
comme telle, mais s'imposant d'elle-même, par la démarche
même, par le mode de verbalisation du réel. Où s'établit un lien
en filigrane, de façon quasi automatique entre les deux
registres.
Mais Sylvia Ostrowetsky n'est pas restée sur un seul
terrain : certes, l'approche spatiale a été envisagée sous des
angles différents au cours de sa carrière, dont l'approche
sémiologique (on signale au passage que A.J. Greimas faisait
partie de son jury de doctorat d'Etat en 1980) à laquelle elle a
consacré ses derniers travaux. Mais au-delà de la spatialité et
12 du substrat territorial, les réflexions de Sylvia Ostrowetsky
portent sur différents domaines tels que l'esthétique, l'espace
public, le lien social, l'identité.
Sylvia Ostrowetsky, pour avoir abordé autant de thèmes
d'analyse, n'a pas cependant versé dans la 'panoplie". Un
regard, et un seul, traverse ces thèmes : ce regard, c'est celui de
l'esthète. De façon plus précise, le registre esthétique et le
registre sémantique sont, dans ses réflexions, deux éléments
irréductibles, comme sont irréductibles, pour reprendre une idée
chère à Henri Lefebvre (le directeur de recherche de la thèse de
3ème cycle de Sylvia) " le nombre et le drame ", le cardinal et
l'ordinal. Cette dialectique nous met au coeur d'une aventure
intellectuelle inaugurée par Leibniz qui s'interrogeait sur le
bien-fondé de l'abstraction que constitue la parabole, dont la
forme et l'idée lui furent d'abord suggérées par la " chaînette de
grand-mère " collée au mur par les deux extrémités.
Beaucoup plus tard, Max Weber, dans un ouvrage
posthume consacré à la musique, nous livre le mystère de la
double dimension de l'esthétique musicale que constitue
l'ordonnancement physico-mathématique (la structure de la
notation et de la rythmique est axiomatique) d'un côté, et
l'irrationalité qui préside à la production du beau et à l'émotion
qui en découle.
Chez elle, cette vision dyadique de l'esthétique et du
sémantique constitue la trame de fond de sa réflexion depuis les
vingt dernières années.
Mais il n'y a pas que le personnage qui soit justiciable
du rituel de l'offrande... ou de l'hommage. En effet, ces
" mélanges " ont pour objectif bien sûr de rendre compte d'une
carrière, de mettre en évidence l'importance d'une contribution
au domaine sociologique, mais aussi de témoigner de notre
attachement à une collègue, à une amie, à la personne qui, dans
13 ses élans affectueux comme dans ses excès d'humeur, n'a laissé
personne indifférent...
Ces "mélanges " sont classés par thème. Les
contributions de Sylvia Ostrowetsky sont présentées dans une
première partie. Etant donné la grande diversité des
problématiques, nous avons regroupé à part ce qui relève de
l'hommage et du témoignage stricto sensu dans une deuxième
partie.
Les autres thématiques sont ordonnées suivant le degré
de relation avec les travaux de Sylvia Ostrowetsky.
Je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui ont
bien voulu contribuer à ce volume, au nom de Sylvia
Ostrowetsky d'abord, et au nom de l'institution dont j'ai la
charge ensuite.
Nadir Marouf
14 Première partie
Sociologie de l'aesthesis
(Les sens de la matérialité sociale et culturelle) Quand une science naturelle fait des progrès, elle ne le
fait jamais que dans le sens du concret, et toujours dans le sens
de l'inconnu. Or l'inconnu se trouve aux frontières des sens, là
où les professeurs "se mangent entre eux" !
Marcel Mauss, "Notions de technique
du corps", Sociologie et anthropologie
Paris, PUF, 1966
"Ainsi le donné n'est pas dans l'espace, l'espace est dans
le donné".
Gilles Deleuze, Empivision et
subjectivité, Paris, PUF, 1953
"Pour envelopper et saisir tout ce qu'il y a de plus fuyant
et de plus insaisissable dans la matière, il faut former des filets
serrés d'images ou analogies qu'on lancera dans la mer
mystérieuse des phénomènes".
Marinetti, Manifeste technique de
la littérature futuriste, 1912
"L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible une
vision secrète... L'art joue sans s'en douter avec les réalités
dernières et néanmoins les atteint effectivement. De même
qu'un enfant dans son jeu nous imite, de même nous imitons
dans le jeu de l'art les forces qui ont créé et créent le monde...
L'artiste crée ainsi des oeuvres qui sont l'image de l'oeuvre de
Dieu".
Paul Klee
16 "Port-Royal de Luxe"'
Sylvia Ostrowetsky2
"Tout comme l'étranger, s'établissant
auprès d'une communauté qu'il sait autre,
apporte avec lui, en plus d'une sympathie
quelque peu hypocrite parce que fondée
sur le postulat de la différence, tout son
savoir antérieur dûment organisé, la
relation de l'analyste au texte n'est jamais
innocente et la naïveté des questions qu'il
lui pose est souvent feinte"
A.J. Greimas, Maupassant, Seuil, 1976.
A l'invitation du "Volcan" - association qui a son siège
dans le bâtiment construit par Niemeyer au centre de la ville - ,
le jour du spectacle, les habitants - environ 250.000 - de la ville
du Havre située en Seine-Maritime découvrent une paire de
chaussures de 1 mètre 40 et pesant 40 kg, l'une accrochée à un
réverbère et l'autre au balcon d'une banque. Le lendemain, ils
trouvent le Géant nommé Léonard, devant l'église, amarré au sol
1 La conférence présentée lors du IVème Congrès International de
Sémiotique Visuelle, est la reprise approfondie d'un article paru dans la
Revue de psychanalyse Che Vuoi - n° 3 - publiée aux éditions l'Harmattan
sous le titre "un Géant tombé du ciel". Nous profitons ici de la présence d'un
public et de lecteurs avertis pour proposer un texte plus explicite du point de
vue sémiotique mais qui a voulu rester cependant lisible et audible à des
sémioticiens non précisément au fait de la méthode proposée par A.J.
Greimas Nous faisons par ailleurs confiance à ses élèves pour retrouver sous
un vocabulaire courant une procédure qu'ils connaissent bien.
2 A paraître dans les Actes du colloque de l'AISV, Sâo Paulo.
17 par une centaine de cordes. Il respire, il ouvre les yeux et la
bouche. Le troisième jour, il se lève et parcourt la ville dans une
cage. On l'abreuve, on lui donne un bain de pied. Le
surlendemain une cantatrice le réveille et lui chante des airs
d'opéra pour le distraire. Mais dans la nuit il quitte le monde des
hommes en défonçant un mur de lumière que ces derniers
avaient construit pour l'empêcher de rêver. Il part à l'aube pour
un long soliloque où seuls les éléments du large feront écho à
son désir insatisfait de commerce avec les petits hommes.
La manipulation de l'immense marionnette tient de la
navigation à l'ancienne en haute mer. Celui qui dirige les
lilliputiens en frac cite Rabelais, Pascal, Swift ou Voltaire. Le
Géant n'a pu partir au Brésil où on l'espérait mais on l'a vu dans
diverses villes. A Paris le maire l'a jugé indésirable. Cette année,
il est revenu au Havre pour un départ qui n'est peut-être pas
définitif3 .
Que font-elles surgir ces gigantesques figures, quels
propos nous tiennent-elles ? Qu'est-ce qui s'engage dans ce face-
à-face entre un personnage emblématique et la collectivité ?
Nous voudrions montrer ici que grâce à l'introduction de
la taille et par le seul jeu des "formants" spatiaux, par la mise en
parallèle du parcours et du récit, par une déformation des
proportions, elles donnent à réfléchir au sens même de la vie
sociale et de l'urbanité. L'enjeu d'une telle tentative d'analyse est
double :
- Participer à la remise en question de l'opposition
structure vs action, ou pour parler le langage d'A. Comte, de la
division entre dynamique et statique qui anime le milieu
3 Ce bref résumé a été établi à l'aide du texte d'Odile Quirot qui présente le
livre de photographies de Jordi Boyer consacré à la troupe Le Royal de Luxe,
publié à l'aide de Hors-les-Murs (président Louis Joinet) par les éditions
Plume. Hors les Murs, 68 rue de la Folie-Méricourt, 75011 Paris.
18 scientifique des sciences humaines et sociales depuis des lustres
en montrant qu'un ensemble de règles langagières ou plus
largement symboliques, sont nécessaires à la production du sens,
à sa reproduction comme à sa transformation et à la construction
de nouveaux idéaux.
- OEuvrer à la démonstration de l'efficacité spécifique de
la forme expressive ou plus précisément selon la terminologie
hjelmslévienne, du "formant" visuel ou spatial. Notre Géant
nous permettra peut-être de montrer que son spectacle n'est pas
uniquement assimilable à un récit ou discours d'une part, qu'il
est nécessaire de faire intervenir plus directement l'idée d'"acte
de langage" si nous voulons en décrire toute l'efficace ainsi que
nous l'avons avancé dans nos analyses antérieures, d'autre part 4 .
Grâce à la seule présence du Géant, la ville devient le
négatif de ce qu'elle est dans sa trivialité quotidienne. Tombé du
ciel, il fait basculer la réalité, il désarme la cruauté des plus forts
au profit d'une innocence maladroite, il transforme l'obscénité
dispendieuse en une demande enfantine d'engloutissement et de
besoin. Le Géant permute les significations et métamorphose
l'ici et le maintenant en un événement qui n'est ni ailleurs, ni
passé ou futur. Utopie et uchronie s'exposent non pas tant
comme la mise en espace d'une société idéale mais, selon la
proposition de Louis Marins, comme une critique du présent.
Cette transformation des lieux et du temps s'opère à
travers un parcours narratif qui se déroule selon le schéma
proposé par A. J. Greimas 6 en quatre phases (Manipulation,
Acquisition de la compétence, Performance et Sanction) plus ou
4 S. Ostrowetsky, Le néo-style régional (col.), Dunod, 1980, L'imaginaire
bâtisseur, Klincksieck, 1983, "Les mots, les choses, les lieux" in L'esprit de
société, dir. A. Decrosse, préface P. Ricœur, Mardaga, 1993.
5 Utopiques-Jeux d'espaces, Paris, Minuit, 1973.
6 Pour un accès simplifié à l'auteur, voir Analyse sémiotique des textes,
Groupe d'Entrevernes, PUL, 1979.
19 moins dédoublées, les unes internes au récit, les autres externes
attenantes à la manifestation elle-même.
Quelques jours avant l'événement la ville se couvre,
comme s'il s'agissait d'une simple action publicitaire, de petites
affiches grises qui racontent une histoire permettant de faire
basculer, décrocher la ville dans l'espace propre du conte ou
plutôt de faire basculer l'espace du conte dans l'espace de la
ville. "Il était une fois un géant qui avait glissé sur un nuage".
Au matin, les citadins découvrent devant la gare une énorme
fourchette plantée dans une voiture comme une vulgaire
saucisse. Les chauffeurs descendent de leur camion, regardent
au ciel, s'interrogent puis, perplexes, remontent dans leurs
engins dociles. Face à l'église, un être immense est allongé. Tel
Gulliver, il est pris dans les cordes qu'une population devenue
relativement lilliputienne a tendues pour tenter de le maintenir.
Tandis que les petits suivent du regard la machinerie
tout en tétant leur barbe à papa, que les plus grands courent et
tentent de se glisser entre ses jambes comme s'il s'agissait d'un
saint-bernard, que les parents, le dernier coincé sur les épaules,
le fixent avec une pointe d'angoisse comme aux temps où ils
craignaient le marchand de sable et son aveuglement, la poupée
parcourt la ville et recompose au fur et à mesure de son passage
un plan sans mystère. Le géant ne découvre rien, ne dévoile rien,
ne fait pas partir mais revenir, réinvestir, redécouvrir, retrouver
les chemins abordables du rêve. Il crée l'écart qui familiarise un
temps usé par l'habitude, un espace effacé par la répétition.
Voilà pour le "faire-savoir" qui constitue l'essentiel de la
première phase : manipulation à dominante persuasive.
Les hommes de Royal de Luxe vont rendre manifeste la
deuxième phase non seulement en mettant leur savoir-faire
technique au service de leur créature mais, devenus minuscules
par le seul jeu des échelles, vêtus de vêtements de velours rouge
à brandebourgs, dirigés par le porte-voix grave et autoritaire du
capitaine, ils virevoltent et déploient une énergie infernale pour
animer cet être aux gestes lents. Grâce à eux, il se réveille,
20 bâille, respire surtout. Son corps est vivant de toute la force de la
forge qui anime ses poumons, de toute la précision du regard et
des paupières lustrées qui inspecte les étages. Il boit l'eau des
fontaines, il dort sur les places comme si la ville était une
gigantesque maison ; un foyer. Pas mal assuré d'une marionnette
habitée par la lenteur et la lourdeur, la cadence des actes et le
rugissement des mots : "Que l'homme contemple donc la nature
entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des
objets bas qui l'environnent." D'un lieu autre, d'un âge autre,
d'une autre sagesse, curieux, il recompose la familiarité des
lieux, il y construit sa part propre, son propre jeu des écarts.
Le Géant qui dort et boit comme un trou, mange des
tonnes de saucisses accompagnées de pelletées de moutarde dit
la faim insatiable des coeurs. Les petits hommes le nourrissent,
les petits hommes l'enferment et l'empêchent de rêver... Le
Géant est épris. Épris de grandeur, d'excès d'amour et
d'exigence. Les petits hommes virevoltent mesquinement autour
de l'être dépourvu. Il marche avec les bottes de sept lieues de
l'affamé. Il est éclopé, balourd car il a le ventre trop vide, la
bouche désespérément sèche : "à boire", hurle-t-il par-dessus les
bruits de la ville dans une déclamation unique. La troupe
manipule une machinerie complexe qui assure la compétence
relative de cet être solitaire en quête de vie sociale.
La performance est de deux ordres, l'une attenante à la
marionnette et au recouvrement de sa liberté et l'autre plus
particulière à la mise en scène de la troupe elle-même.
A l'inverse des Géants de la tradition 7 qui incarnaient la
vie politique et municipale, lui s'en va au contraire parce qu'il n'a
pas rencontré la solidarité dont il rêvait. La seule réponse que les
7 Ainsi que nous l'apprend M. F. Guesquin en effet, les "processionnaires du
nord", dans la tradition donc, avec familiarité et générosité, sont la métaphore
de la municipalité gestionnaire, de sa bonne volonté civique. cf sa conférence
du 25 nov. 1994 au séminaire organisé par Hors-les-murs.
21 hommes aient offerte à son désir, c'est de l'empêcher de rêver au
contraire...
Ce qui est plus particulier à l'art de rue" ensuite est à son
tour de deux ordres et constitue, troisième phase, une
performance proprement "urbaine".
A travers son goût populaire du travail bien fait d'abord,
son passage redonne à la ville le sens de son unité culturelle et
identitaire. Suprême réussite, il faut voir comme la foule
applaudit les jeunes hommes exténués qui agitent la
marionnette. Comme elle admire la cantatrice pour sa montée
dans l'ascenseur vers l'oreille attentive du gigantesque
mélomane, pour la portée de sa voix.
A travers son inadaptation ensuite ; il marche trop
lentement et en pleine chaussée là où d'habitude roulent les
voitures. Sa présence sublime le proche et fait avancer le
lointain, efface l'ennui quotidien et rehausse l'architecture
monotone de la reconstruction du Havre d'après-guerre. Au-delà
du récit animé, grâce à sa taille, grâce à son vêtement et à son
sourire un peu fané, grâce à sa maladresse et à sa
méconnaissance de l'utilisation des espaces publics, il interroge
les temps et les lieux. Avec lui, nous nous demandons ce qu'est
la géographie des villes et des régions, des temps et de l'histoire.
Avec lui nous interrogeons la ville reconstruite et son
orthogonalité sans détour. Pris entre la pluie et le soleil, avec lui
nous palpons cet air qui donne à cette ville son épaisseur
chamelle.
L'espace récupéré sur la mer par des siècles d'effort, tout
comme la platitude de nos villes contemporaines inspirée par la
morale de la rationalité utilitaire, proposent un même défi aux
hommes8 : celui de la société et du sens des lieux qui l'exprime.
Ce volontarisme concret rejoint à point nommé ce désir critique
8 Responsable de la compagnie Royal de Luxe rendue célèbre grâce à
l'opération Cargo 92.
22 d'une autre fraternité, d'un autre temps et d'un autre âge où les
conflits et les haines se géraient avec plus de cruauté peut-être
mais moins d'indifférence. Le Géant évoque tout à la fois le lieu
autre de relations sociales idéalisées mais aussi le lieu présent
des ajustements nécessaires, espace public où se forme et
s'exprime l'opinion. Sujet en quête d'un objet, il transforme
surtout la ville au fur et à mesure de son parcours.
Tel la Tour de Babel 9 dont il est la métaphore
anthropomorphique, il engage les identifications les moins
agressives de la connivence socialitaire. La déambulation du
Géant affronte donc un type particulier de civilité. Celle qui ne
veut craindre aucune rencontre, aucune latéralité, aucune
discrimination parce qu'elle les déploie toutes et les valorise
comme un trait distinctif au service d'un langage des lieux
spécifiques de l'hétérogénéité.
Les hommes venus d'ailleurs nous interrogent. Ils vivent
quotidiennement près de nous mais les sons de leurs voix sont
âpres, leurs regards trop pointus comme si jamais ils ne devaient
être des nôtres. Trop proches, trop lointains, ils nous inquiètent.
Le Géant, lui, vient du ciel, c'est-à-dire de nulle part. Il réussit
une performance quasi mathématique. Trop grand, il nous émeut
par la faiblesse extrême de son désarroi. Il nous invite à passer
de la simple loi physique à la métaphysique, au rêve diamétral.
Petits à côté de lui, son étrangeté, paradoxalement, nous rassure
parce qu'elle semble prise dans l'exagération de l'enfance Ainsi
il est la figure emblématique de la solidarité cruciale du
prochain. Grâce à la nécessité du côtoiement et sans recours à
l'universalité abstraite de l'humanisme, la ville permet
l'intégration de la diversité par simple proximité : tu aimeras,
sinon comme toi-même du moins comme un voisin, ton
prochain.
9 Voir "Le jeu du sens dans le récit de la Tour de Babel" in Analyse
sémiotique des textes par le Groupe d'Entrevernes, PUL, 1979.
23 Voilà ce que donne à rêver la marionnette puérile, celle
dont une Havraise dit que l'on ne peut s'empêcher de l'aimer tant
il est beau. Chaque groupe, chaque âge interprète et sanctionne à
sa manière :
Vêtue d'une robe et d'un foulard fleuris, la mère émigrée
attend sagement sur le rebord du quai comme s'il s'agissait d'une
procession et retient l'enfant endimanché désireux d'approcher,
de se mêler à la foule, de voir le surhomme
Comme s'il refusait — quatrième phase - la sanction
qu'impose sa déception, son enfant affirme à un petit voisin
curieux qu'"Il" ne partira pas vraiment mais, à la recherche d'un
Trésor, qu'il plongera seulement... Le bric-à-brac des sensations
et des rêves de toute-puissance séjourne sans dommage contre la
chaleur des corps et la rugosité des pierres.
On ne sait pourquoi cette troupe qui prit le jour sur un
terrain vague - cf. le spectacle La demi-finale de waterclash - a
eu l'ambition royale du luxe. On ne sait quelle proximité autorise
d'assimiler Le Havre aux bâtisses habitées par les "Messieurs".
N'empêche que la contamination est telle que les badauds ne s'y
trompent pas. C'est en toute quiétude qu'une dame - sans aucun
doute plus "cultivée" - bavardant à nos côtés, fonde, à leur
propos, ce mot-valise : "Port Royal de Luxe". Un lieu dont le
passé renvoie à la rigueur d'une pensée intransigeante : Port-
Royal. Un port où l'on débarque et embarque pour le grand
voyage. Un luxe de mots nobles et considérables beuglés à
travers toute la ville.
Transgression imposante de cette poupée qui oblige à
stopper ici, à détourner là les circulations habituelles. Une police
au service d'un déplacement d'une lenteur et d'une difficulté
harassantes. Les motards fermant et ouvrant sa marche sur un
asphalte destiné à la vitesse et aux roues. La municipalité a
compris l'enjeu d'une telle incarnation.
24 Le spectacle de rue est un événement dans la mesure où,
tout en respectant l'art passé des bateleurs et des défilés officiels,
il sait détourner les langages et rire des institutions les plus
assurées. Car le Géant fait plus que reprendre les airs de famille
des êtres d'osier de Douai, de Lille, de Comines ou de
Wasquehal. Il figure moins qu'eux un idéal du bon citoyen qu'il
n'interroge notre société contemporaine, la rigueur de ses codes
routiers et sa psychologie au service de la vente. Grâce à lui c'est
l'idée même de la neutralité des correspondances qui devient
impossible.
Lorsque les architectes de New York puis de Chicago
inventent les gratte-ciel d'affaires, c'est dans le même esprit. Ils
veulent symboliser l'unité entre la masse "démocratique" et
l'individualisme. "Ces édifices, écrit George W. Steevens, sont
sublimes et presque terrifiants. Vous vous réveillez, comme
Gulliver, dans un pays de Géants, pays où les maisons elles-
mêmes sont douées d'une énergie et d'une puissance presque
féroces". 10 L'Immeuble de Grande Hauteur c'est d'abord ce
géant vite orné de toute la candeur de son "revival" occidental.
L'entêtement de l'homme pressé de la ville vient buter sur cette
capacité inventive à l'instar de cette énorme femme au flambeau
dont on visite la tête ou l'avant-bras comme on part en voyage...
Le regard du Géant urbain porte au loin. Nous ne sommes que
les molécules agitées de son corps gigantesque.
A l'opposé du petit-bourgeois entouré des figurines
miniaturisées du jardin de sa maisonnette, les sept nains ou les
E. T. du cinéma contemporain, le Géant dessine, avec une autre
envergure, l'ambition constructive, la dévotion aux formes
collectives de la ville. Au Disney-world des parcs, il oppose la
franchise de la marge qu'engage toute ville avec ses bords et ses
10 In Bessie Louise Pierce. As others See Chicago. Impressions of visitors,
1673- 1933. The University of Chicago Presse, 1933, p. 410, cité par C.
L'architecture de l'école de Chicago, Paris, Dunod, 1982, p. 115. Massu,
25 banlieues. Le "hobo" de Chicago du début du siècle, le SDF 11 ,
comme notre Géant, couchent sous une étoile qui n'est pas
toujours belle. Le Géant vient nous dire l'entropie de l'espace
urbain qui envahit comme une chienlit les campagnes. Il vient
nous dire que la ville n'est plus refuge mais rejet et peine. Il nous
invite à une autre logique que celle de l'appropriation.
Tandis que le parcours festif décrit un programme négatif
de la déception qui force le public à s'interroger sur lui-même et
sur le sens du lieu, la troupe utilise le Géant pour animer la ville
au contraire et lui fournir l'occasion de créer des liens par le
biais de l'imaginaire. Ainsi, les hommes découvrent à travers ce
super-jouet leur propre humanité en même temps que leur ville.
Ses stations ne sont pas le fruit du hasard. L'église, les H.L.M.,
la place du Volcan, le port, sont des architectures-symboles de la
vie collective et de ses niveaux divers de solidarité.
Nous allons reprendre plus en détail ces deux plans
d'analyse ; l'un concerne le contenu du spectacle, l'autre sa
manifestation. Le premier est inspiré de la méthode d'analyse
mise en place par A. J. Greimas et ses élèves et concerne la
représentation de l'action, le second décrit l'action spécifique de
la représentation artistique.
A. Analyse sémiotique en forme de récit :
Greimas distingue deux niveaux. Un niveau de surface
comportant une composante narrative et une seconde discursive
et le niveau profond dit aussi immanent avec classement des
valeurs selon leurs relations et le passage d'une valeur à une
autre 12.
11 Sans Domicile Fixe. C'est ainsi que l'on nomme en France les personnes
sans logement qui vivent dans les rues des villes.
12 Pour plus de simplicité, nous reprenons le plan indiqué par Le groupe
d'Entrevernes, PUL, 1979.
26 La composante narrative :
Si l'on suit le Géant dans son parcours, on voit qu'il
évolue selon une succession d'états différents liés à des
transformations successives.
Léonard, puisque tel est son nom, est découvert couché et
maintenu par des cordes. On l'habille d'une chemise de bure et
d'un pantalon, on le met dans une cage et on le promène à
travers la ville en le menant jusqu'à l'endroit où il prend un bain
de pied, puis jusqu'au port où il dort puis écoute la cantatrice. Il
ira ainsi jusqu'au Volcan où est placé le mur lumineux
(cathodique ?) destiné à l'empêcher de rêver. Il le traverse et
vient s'engager dans une barque sur un chenal d'où il partira,
comme on a vu, à l'aube.
Ainsi, privé de compagnie, les hommes lui offrent
nourriture et loisirs en échange de la liberté et du rêve. D'où sa
fuite à nouveau solitaire.
Du point de vue du récit, le Programme Narratif
comporte donc une suite d'états et de transformations articulées
et hiérarchisées qui s'enchaînent à partir du même objet-valeur
c'est-à-dire la société des hommes elle-même. A l'état de
solitude, ce même objet devenu sujet opérateur ajoute
l'aliénation. Double privation donc.
Plus qu'une performance ou une simple sanction, la
traversée du mur et le départ renversent le sens de la solitude qui
devient garante d'une liberté indispensable. La privation s'est
transformée en conjonction et la solitude est devenue positive.
La ville et sa population sont, à la fois ou
successivement, objet-valeur et sujet opérateur tandis que le
géant est son propre opérateur au moment de la performance, du
moins dans le récit proprement dit, car du point de vue de
l'événement, c'est la troupe qui constitue, comme on a vu, le
27 sujet opérateur. C'est la troupe composée de dix-sept personnes
en frac, du porte-voix qui joue les capitaines de navire, de la
technicienne juchée sur une chaise surélevée qui règle les
mouvements de la tête et les jeux de paupières du Géant, qui
habille, fait marcher le Géant, lui fait tourner les yeux, parle en
lieux et place, etc. C'est elle qui donne vie - existence réelle ses
et imaginaire à la fois - à l'immense marionnette.
Le récit est donc redoublé d'une performance technique -
où l'on voit les petits hommes suspendus au corps du personnage
pour le faire marcher, pour l'asseoir, pour orienter son regard -
tout à fait remarquable qui fait l'admiration des badauds autant
que le récit lui-même comme on a vu. Elle concerne les
habitants dans leurs rapports avec l'événement spectaculaire ;
Royal de luxe, en tant que troupe, transforme les citadins en
public et la ville elle-même en lieu scénique.
Le faire gigantesque est sans doute destiné, comme toute
critique utopique, à une prise de conscience de l'objet, soit la
société civile qui l'accueille. Mais plus encore, à travers la
manifestation tout entière, la troupe tente d'agir concrètement
sur elle pour lui faire acquérir les attributs qui lui manquent, soit
la capacité de rêver, d'ouverture et non d'enfermement,
d'acceptation et non de stigmatisation.
A la persuasion de la première phase (faire-faire), la
troupe ajoute donc une seconde phase qui décrit sa propre
performance comme l'acquisition de la compétence (l'être du
faire) gigantesque tandis que parallèlement au récit du Géant,
elle tente, quatrième phase, de faire-être la ville elle-même et lui
permettre, dernière phase, d'acquérir ce dont elle est privée, soit
sa propre socialité ou urbanité (être de l'être).
On peut dire qu'au Programme Narratif doublement
disjonctif - privé de vie sociale puis privé de liberté - constituant
le contenu du récit proprement dit et sa représentation
spectaculaire, fait pendant, sur un autre plan, une manipulation
28 et un faire-faire propre qui s'adresse plus directement au public
qu'il tente de transformer positivement et réellement à travers le
miroir de sa propre négativité. Cette imbrication n'est pas
polémique mais complémentaire et définit exactement le projet
esthétique et culturel - post-moderne - des "arts de la rue".
La séquence narrative et la manifestation festive en son
entier tournent donc autour d'un objet qui n'est autre que l'autre
de soi-même. La transformation qui est à l'oeuvre vise en
définitive une échappée du solipsisme ambiant, de l'individu
d'un côté et de la foule solitaire de l'autre.
L'histoire du Géant n'est pas celle d'une épreuve mais
d'un sage renoncement. Il n'a rien reçu et c'est avec sagesse et
courage qu'il opte pour la solitude. L'action propre à la troupe et
à son mandataire municipal fait accéder l'ensemble des citadins
au sentiment de soi. Les deux programmes ne sont pas
polémiques mais dialectiques. Le négatif devient positif en
changeant de régime.
Ainsi, un même objet circule du récit à l'action
spectaculaire : la société elle-même en question. Tandis que le
récit proprement dit s'inscrit dans une logique narrative banale,
l'action tente une opération de transformation qui relève d'une
"véritable" communication participative. Cette modalisation du
faire est nullement représentative et rapportée, c'est celle qui
constitue le centre de l'action spécifique des "arts de la rue".
La troupe ou le sujet opérateur :
La performance esthétique se déroule selon un
programme spécifique.
La troupe distribue des tracts quelques jours avant
l'événement proprement dit, qui se déroule, lui, sur plusieurs
jours, on le rappelle.
29 Les instruments gigantesques qui semblent tombés du
ciel, au point qu'un camionneur lève la tête en apercevant la
fourchette plantée dans la voiture, font effet véridictoire 13 .
Cette phase peut être définie comme la phase
manipulatoire de la troupe elle-même.
L'acquisition de la compétence a eu lieu dans les ateliers
nantais et précède l'événement qui, lui, est entièrement décrit par
la performance que nous avons décrite plus haut et qui concerne
la déambulation proprement dite.
La troupe s'offre enfin à la sanction des citadins qui
"jouent le jeu" ou non. Il est évident qu'à ce titre la réussite est
complète et le succès éminent.
Mais la troupe est aussi un sujet qui tente de faire être -
du moins le temps de son action - le public lui-même en tant
qu'ensemble solidaire.
Ainsi l'événement se complexifie comme s'il fallait
désormais choisir entre solitude et liberté d'une part - c'est en
tous cas le point de vue du Géant Léonard. La ville prend
conscience - du moins l'espère-t-on - de sa propre aliénation, de
son propre enfermement solipsiste, d'autre part. Le sujet devient
objet et l'objet, sujet de la même quête.
La ville et le Géant sont la figuration d'une réflexion sur
l'individualisme contemporain et de sa conception oppositive de
soi et de l'autre. L'enjeu consiste dès lors à comprendre combien
l'étranger, celui qui ne tombe précisément du ciel, est un
révélateur de soi.
Cette dernière remarque nous permettra de passer à la
phase suivante de l'approche textuelle.
13 Soit la corrélation du paraître et du non-paraître avec l'être et le non-être.
30 La composante discursive :
Figures et parcours figuratifs forment ce que Greimas
nomme 1' "habillage" de surface de la composante précédente.
Deux figures se détachent à l'évidence : le Géant et la
Ville.
Le géant est vêtu comme au XVIIIème siècle et renvoie
par là à tous les écrits du passé qui, de Pantagruel à
Micromégas, se sont servis de cette même figure pour critiquer
la société 14 .
Léonard est lent, attentif, très préoccupé de ses besoins, il
est beau et son regard est celui tout neuf d'un enfant.
La ville est un port bien gouverné par une municipalité
soucieuse de sa population. Reconstruite après les destructions
de la dernière guerre, elle est divisée fonctionnellement et garnie
en son centre d'un monument qui évoque l'irruption et le
bouillonnement historique : le volcan.
Les stations du Géant ne sont pas choisies au hasard :
église, port, centre-ville.
Le parcours figuratif du Géant symbolise la rencontre
impossible de l'individu avec la collectivité et réciproquement
celle de la collectivité avec l'être étrange.
Le contrat n'est possible que si le Géant reconnaît sa
propre étrangeté figurée par sa présentation comme une bête de
cirque et s'il récuse ses propres origines et sa personnalité grâce
au mur de lumière. On peut donc dire que l'enjeu de son
intégration est l'amnésie.
14 Il semble ignorer la tradition nordique à laquelle il n'est jamais fait
référence.
31 Parcours cognitif d'un côté contre tentative d'assimilation
de l'autre.
Au niveau profond, la réduction du récit à sa plus simple
expression fait apparaître le "carré sémiotique" suivant :
le même l'autre
(les citadins) (l'étranger)
non autre non-même
(le Géant) (l'immigré)
Face à l'opposition des contraires (le même et l'autre), le
Géant permet une compréhension de l'altérité moins tranchée
comme autre du même. Il figure un passage possible par
l'imaginaire vers l'immigré (le même de l'autre) trop inquiétant
parce que proche et lointain à la fois, familier mais obéissant à
des codes et rituels incompréhensibles. Proposition utopique de
l'intégration, sans doute, mais qui fonde en droit le contrat social
contemporain. Humanisme de la différence si l'on veut.
Mais on peut aussi considérer que ce qui est à l'oeuvre est
plus profondément une interrogation sur les différents processus
de l'identité. La conscience de soi commence par la mesure d'un
écart, par un face-à-face avec l'altérité que porte chaque homme
au sein même d'une similarité générique 15 .
Métaphorique :
Le face-à-face avec le Géant fait de l'espace de la ville un
double figuré de la société elle-même : première définition de
15 S. Ostrowetsky, "Le social comme sémio-génèse", Langage et société, n°
28, 1984 et "Les quatre voies de l'identité" in Identité-communauté (ed.
Marouf), L'Harmattan, 1993.
32
l'identité qui se fonde sur le territoire régional ou national et qui
asseoit les contraires du précédent carré.
Synecdotique :
Deuxième définition de l'identité qui s'organise de
manière interne sur la base d'une similitude fusionnelle à la
façon des chrétiens (tous unis dans le corps du Christ) mais aussi
de la citoyenneté où chacun est une partie d'un tout qui le
dépasse.
Evaluative :
Troisième définition possible qui au contraire valorise le
jeu identitaire de la distinction sociale et qui fonde les solidarités
organiques contemporaines liées à la division industrielle du
travail, par exemple.
Unique :
Quatrième enfin que l'on voit à l'oeuvre ces dernières
décennies et qui revendique une singularité culturelle, une
unicité incomparable en opposition à la précédente. Elle récuse
l'identique au nom du droit à l'écart et les divisions sociales au
nom de l'unité des origines.
Ces quatre formes de l'identité sont potentiellement
présentes dans tout récit mais le dernier est plus adapté à notre
analyse.
Alors que le XVIIIème siècle nous a appris que nous
étions tous les mêmes en droit malgré nos différences, nos
sociétés nous invitent à fonder notre égalité sur la différence
elle-même. C'est la reconnaissance du "droit à la différence" qui
est à l'oeuvre et c'est bien cela qui est l'enjeu contemporain
33 contre la mondialisation et homogénéisation sérielle 16. Dans
l'idéologie non explicite de la troupe, plutôt que d'admettre le
Géant malgré son étrangeté, c'est son étrangeté qu'il s'agit de
sauver.
B. "La ville en langues" 17 :
Si nous nous interrogerons sur le spectacle de rue lui-
même, nous voyons qu'à l'heure actuelle, il remplit un rôle que
les passionnés des "arts de la rue" connaissent bien et qui est une
manière de faire vivre l'espace public. Tenter à nouveau de faire
de la rue un "actant" et non le simple décor affadi et neutralisé
par la publicité ; c'est du moins ainsi qu'ils le considèrent.
Plus encore, par le biais d'un seul "formant" transversal,
la taille, le spectacle recompose toute la structure du langage
urbain qui distribue les formes expressives du public et du privé,
de l'individuel et du collectif, du trivial et de l'imaginaire. Le
parcours du Géant ne peut donc pas simplement être assimilé au
discours. Il est une démonstration de l'efficace propre du
langage visuel ou plus globalement spatial.
A ce niveau, sa performance spécifique concerne une
critique de la neutralisation des lieux de la mobilité
contemporaine, de sa perte d'intensité où publicité et rituels
minimaux de la méconnaissance, une société de passants,
remplace l'engagement politique de l'espace public de la
tradition bourgeoise et républicaine. La ville contemporaine
étale sur ses affiches une vie privée qui ne s'adresse qu'à
l'individu en effet. Plus encore, l'accentuation de la ségrégation
interdit les échanges comme les confrontations.
S. Ostrowetsky, "L'identité des droits", Regards sur les droits de l'homme, 16
Cahiers du Centre de Sociologie de l'éthique, Actes du séminaire 93-94.
17 Nous reprenons là le titre que nous avons donné au troisième chap. de
Sociologues en ville, L'Harmattan, 1996.
34 Le Géant expose son être physique à l'expression
multiple du discours social. Nous ne partons pas à sa rencontre,
il vient parmi nous. Il est en quête d'un espace à la fois
communautaire et ouvert de la reconnaissance réciproque.
Tandis que La Redoute étale ses affiches : " occupez-vous de
vous, nous nous occupons du reste", le Géant nous rappelle que
nous appartenons tous à la même lignée, à ce corps communiant
des symboles de pierre, à cet échange de rien qui fait notre
intelligence. Tandis que la publicité envahit la place publique,
que l'enfermement voyeur des automobiles remplace la
rencontre hasardeuse, le Géant se déplace dans un lieu commun
qui ne cherche pas à se faire voir tant il est visible. Le Géant n'a
pas de résidence, il dort sur les places, il pisse sur les passants,
et quand il prend un bain de pied, c'est devant une foule ébahie,
son être est entièrement public.
Ainsi se dessinent les trois étapes de ce que Hjelmslev
nomme "système semi-symbolique"
1. La ville classique se divise en deux espaces ; l'un
privé où l'individu est à son aise et l'autre public où la vie
collective impose une mise en scène relative de soi,
Collectif/ Public Individu/ Privé
2. Depuis la marque de soutien-gorge jusqu'au produit du
petit déjeuner, en étalant par affichage toute une vie privée, la
ville contemporaine abandonne l'espace public comme lieu de
formation de l'opinion tel que Habermas nous le décrit
exemplairement au moment de la Révolution. Cette
neutralisation de l'espace public s'accompagne d'une
publicisation de la vie privée et de l'individualisme comme
projet collectif,
Publie Privé Collectif//individu
35
3. Contre cette opération qui déjoue l'ancienne division
du privé et du public, les "arts de la rue", du moins en France,
agissent en véritables urbanistes ou plutôt, ils le tentent. Le
Géant lui aussi mélange la définition habituelle des lieux. Ainsi,
il rend plus visible encore la confusion, mais sa venue révèle
une autre fonction possible de l'espace public, à l'inverse même
de l'appropriation privée, qui se décline moins en termes
strictement politiques qu'affectifs et culturels :
Privé/ Mêmeté Public/ Altérité
Dans la mesure où elle correspond, de fait, à un procès
historique, cette triple "variation concomitante" - pour reprendre
les termes de R. Barthes - remet en question l'idée même de vie
collective de type communautaire ; de même elle remet en
question l'espace public comme lieu de formation de l'opinion,
au profit d'une définition plus simmellienne ou actuelle de la
ville comme lieu de cohabitation et d'ouverture à la disparité.
Ainsi, tout peut sembler naïf et contradictoire dans le
discours sur la ville mené par ces acteurs. On y rêve de chaleur
communautaire comme si l'on ne savait pas qu'elle implique
l'exclusion. On y rêve de solidarité sans mesurer la puissance
d'opposition des intérêts. Bref, on désespère d'un monde idéal.
Ce "récit" nous propose un projet impossible et
contradictoire ; celui d'une foule solidaire et d'un individualisme
non compétitif. Ce géant incarne un type particulier de civilité.
Celui qui ne craint aucune rencontre, aucun quant-à-soi, aucune
discrimination parce qu'elle les déploie toutes et les valorise
comme un trait distinctif au service d'un langage des lieux
spécifiques de l'hétérogénéité.
En définitive la déambulation du Géant consiste en une
valorisation de la spatialité par rapport à la temporalité. A
travers ce parcours se révèle la collatéralité, la simultanéité et la
conjonction qui spécifie l'image et la situe par rapport au texte.
36
La quête de sociabilité s'accompagne d'une tentative de
performance particulière qui consiste à révéler la ville à ses
habitants eux-mêmes, à jouer de la "puissance des dispositifs
spatiaux" comme "actants" spécifiques de la socialité. Puissance
de connivence esthétique mais aussi éthique et cogmitive 18 .
Nous avons distingué trois définitions superposées de
l'espace public jouant conjointement dans l'utopie politique qui
fonde l'événement spectaculaire.
Le premier fait de l'espace public un sujet collectif où les
stations du parcours révèlent les hauts lieux de sa constitution
historique : l'église, le port, "le Volcan" du centre-ville. Le
second brouille les cartes et réduit la ville à un espace privé -
métaphore de la solitude de l'étranger comme du sans-abri -, de
son enfermement mais aussi de son extrême visibilité. Enfin, à
un niveau plus collectif, il réalise, à son corps défendant, un
attroupement, gigantesque lui aussi, qui contribue à l'unification
démocratique des citadins. Dépossédé du goût de vivre parmi
eux, Léonard redonne à son public le goût de la société au
contraire.
Habillée sous la figure du Géant, cette performance est
l'oeuvre d'un "formant" unique, la taille. A lui seul, il constitue,
non un acte (de parole) isolé mais, selon la définition de Searle,
un acte de langage. Il redistribue structurellement les formants
de tout l'espace qui l'environne. Nous avons nommé ailleurs ce
type d'action langagière : "space-act" 19 .
On voit ici combien la réception du message et la
sensibilité esthétique sont au centre de la production de
signification. Faire aboutir cette ouverture impliquerait que nous
18 S. Ostrowetsky, "Vérité et société : Le débat sur la post-modernité", Ville,
espace et valeurs, Plan Urbain, L'Harmattan, 1995.
19 S. Ostrowetsky, "Suite sur la puissance des dispositifs spatiaux", Figures
architecturales, formes urbaines, ed. Pellegrino, Anthropos, 1994.
37 soyons capables de suivre un même spectacle dans des contextes
socioculturels et architecturaux différents Ainsi, arriverait-on à
limiter relativement un contexte et éviter la critique acerbe de
Derrida à Searle 20 .
Cette dernière remarque ouvre la voie à une conception
plus dynamique de la sémiotique où il ne s'agirait pas tant,
encore une fois, d'illustrer par des exemples les formes
canoniques d'analyse sous-tendues par le projet scientifique
propre à l'anthropologie structurale, que de montrer comment la
production esthétique - au sens large d'aesthésis - agit le corps
social et,à son niveau, le transforme.
Tout cela bouleverse sans doute les oppositions
habituelles qui ont tendance à placer d'un côté, structure,
habitus, usage et répétition et de l'autre action, création,
innovation.
La notion d'"acte de langage" pose sans aucun doute de
gros problèmes épistémologiques d'exhaustivité, de délimitation
mais elle nous oblige à sortir d'une conception réductrice de la
langue assimilée à la représentation. C'est ce qu'avait encore une
fois bien vu Greimas à la fin de sa vie en proposant le terme de
"saisie esthétique".
Comment les groupes sociaux, tout en pratiquant les
règles langagières, les activent, les détournent, en mésusent
quelquefois, pour les inscrire dans l'historicité, voilà ce qui me
semble au centre du projet socio-sémiotique. Non seulement la
prise en charge des particularismes sociétaux mais la capacité
"sémio-génétique" 21 rejoint, à un certain niveau, la
phénoménologie de Merleau-Ponty, ou encore, un certain
20 S. Ostrowetsky, "Surf autour de Derrida et Searle", Colloque IASSP,
juillet 1992.
21 Terme que nous avons utilisé dès 1976 à propos du Néo -style régional,
voir supra.
38 interactionnisme symbolique. Mais ils ont sur eux l'avantage
d'aller jusqu'au bout de la description du processus signifiant à
partir de règles relativement précises de production de sens et du
coup permettent de saisir les relations sociales dans leurs
interactions voire dans leurs confrontations.
De la ville comme mise en scène à l'avènement de la ville
comme lieu sociable : tel est le sens final de notre propre quête
théorique.
39 Si la femme n'existait pas...
Sylvia Ostrowetskyl
Telle que la tradition nous le transmet, les femmes ont
toujours eu des difficultés particulières avec la Loi. Soit
insoumises, soit trop soumises, soit Lilith modelées comme
Adam à partir de la terre mais hantant les berceaux et les rêves
des hommes solitaires, soit Eve nées "du côté" de l'homme et
acceptant son rôle. Mal socialisées comme par nature, les
femmes ont maille à partir avec un espace qui n'est guère fait
pour elles et que leur présence perturbe 2. Tricoteuses, vouées
aux charmes du foyer, le narcissisme et l'hystérie sont leurs lots.
Seule la maternité leur permet d'échapper à une méfiance
. Ainsi que l'indique Freud cependant, fort incontournable3
heureusement pour l'avenir de l'humanité, ces mêmes tendances
font aussi tout leur channel...
1 Communication faite au colloque : Les droits de l'homme : sujet du droit et
sujet de la psychanalyse, Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm, Paris : 27 et
28 janvier 1996.
2 "De plus, les femmes ne tardent pas à contrarier le courant civilisateur ;
elles exercent une influence tendant à le ralentir et à l'endiguer. /... / Elles
soutiendront les intérêts de la famille et de la vie sexuelle alors que l'oeuvre
civilisatrice, devenue de plus en plus affaire des hommes, imposera à ceux-ci
des tâches toujours plus difficiles et les contraindra à sublimer leurs instincts,
sublimation à laquelle les femmes sont peu aptes". Freud, Malaise dans la
civilisation, P.U.F, p. 55.
3 L'incident toulonnais où la municipalité Front National a interdit les
représentations du groupe Rap "NTM" - Nique Ta Mère - est là pour nous
rappeler qu'avec la mère de l'homme, on ne badine pas en effet.
4 "On ne saurait surestimer l'importance de ce type de femme pour la vie
amoureuse de l'être humain. De telles femmes exercent le plus grand charme
40 Ces assertions, trop convenues 5, méritent-elles qu'on s'y
attarde encore ? Il nous semble que la façon très savante dont on
les reproduit de nos jours demande un nouvel examen que le
droit autorise de façon particulièrement intéressante, au
contraire.
C'est pourquoi, comme si les femmes représentaient un
groupe sans équivoque, ce n'est pas tant des "femmes et le
Droit" que je traiterai ici mais au contraire de la façon dont le
féminin sert la loi, le droit, la norme et la vie sociale. Dans leur
négativité même, elles sont au coeur des fondations culturelles et
sociales, autrement dit.
De la même manière, au lieu de considérer la Loi et le
Droit comme une catégorie globale, je tenterai de différencier le
sur les hommes, non seulement pour des raisons esthétiques, car elles sont
habituellement les plus belles, mais aussi en raison de constellations
psychologiques intéressantes. Il apparaît en effet avec évidence que le
narcissisme d'une personne déploie un grand attrait sur ceux qui se sont
dessaisis de toute la mesure de leur propre narcissisme et sont en quête de
l'amour d'objet ; le charme de l'enfant repose en grande partie sur son
narcissisme, le fait qu'il se suffise à lui-même, son inaccessibilité ; de même
le charme de certains animaux /... / comme les chats / / ; et même le grand
La vie sexuelle, criminel et l'humoriste..., " Pour introduire le narcissisme",
P.U.F, 1969 (p. 94). Nous voilà donc en excellente compagnie...
5 On comprendra que toute notre démonstration consiste, en effet, ici à tenter
d'échapper à de tels propos. D'abord parce que le malaise s'il existe bel et
bien, s'est souvent traduit, au contraire, en cas de guerre notamment (c'est-à-
dire au moment où l'action civilisatrice serait la plus nécessaire au contraire),
par un déchaînement pulsionnel masculin des plus féroces - nazisme,
purification ethnique... - comme Freud d'ailleurs a pu le pressentir lui-même.
Ensuite, parce que la faible représentation des femmes dans la sphère
publique tend à montrer, à l'inverse, combien les hommes sont peu prêts,
civilisation ou pas, à les accepter au milieu d'eux. Il est acquis désormais que
leur difficulté à la sublimation, si elle existe bel et bien dans certains cas, est
plus liée à l'histoire et à la répression sociale et sexuelle dont elles sont
encore l'objet dans certaines cultures, qu'à une incapacité constitutive.
41 Droit, la Loi, la Norme, la Règle, tant du point de vue de leurs
lieux de pertinence que de leurs processus de fonctionnement 6 .
Est-il juste en effet de mettre dans le même "paquet-
cadeau" sous le vocable générique de symbolique, l'interdit de
l'inceste au fondement de toute humanité et le Droit qui gère les
rapports sociaux qu'ils soient coutumiers ou écrits ? De même,
sans avoir la prétention de discuter le fondement de la formation
de l'inconscient et plus précisément le refoulement à l'origine de
la métaphorisation manifestée dans les rêves, est-il juste d'en
faire la pierre angulaire de tous les langages ? Comme tout
processus cognitif, ce dernier opère par analogie et différence.
Chaque langage se constitue un appareillage plus ou moins
complexe sur cette même base formelle. D'autant plus qu'il est
un instrument primordial de la relation à l'autre, on reconnaît,
depuis Saussure, que le langage verbal est en outre le plus
sophistiqué de tous. Mais cela signifie nullement - sous le
prétexte a contrario d'une élaboration moins complexe - que "la
linguisterie" de l'inconscient en serait l'origine. Si nous voulons
échapper à un raisonnement quasi progressiste, quasi
continuiste, entre langage de l'inconscient et langage social,
même si c'est à partir effectivement d'un même noyau structural,
il nous faut séparer les divers niveaux de la constitution du sujet.
Pour mener à bien le raisonnement, je proposerai, comme
je l'ai déjà indiqué, de distinguer La Loi de filiation - interdit de
l'inceste - qui, sous des modalités diverses, est la condition sine
qua non de toute société humaine, le Droit c'est-à-dire les lois
relativement variables qu'il implique ainsi que les normes qui
gèrent les rapports sociaux de la règle. Il nous faudra donc faire
un long détour qui pourra sembler à première vue très éloigné du
droit qui fait question ici, pour aborder ce qui nous occupe
essentiellement dans ce texte, à savoir la question de
l'articulation du langage, de la différence des sexes, à la loi et au
droit.
6 "Tenir les femmes en respect", Cahiers du CEFRESS, ed. L'Harmattan, ed.
N. Saadi, N. Marouf, 1996.
42 La Loi, au sens de l'interdit du mélange des liens du sang
et du sperme comme dirait G. Deleuze, diffère du Droit au sens
de l'institution sociale, orale ou écrite, de l'éthique ordinaire. La
première est indiscutable, le second a relativement varié
historiquement. Qu'elle se donne comme transcendance
religieuse ou pas, on appelle communément Loi ce qui concerne
le Bien et le Mal tandis que la Norme - ou le Commandement
comme il est dit dans la Bible, gère le rapport d'immanence à la
relation sociale dans un cadre culturel donné.
Enfin, la Règle peut être définie comme un ensemble de
formes prescrites qui ne se rabattent pas sur une injonction
unique comme la norme mais permet à l'inverse de construire le
lieu même de l'échange ainsi que de toute production collective.
On peut dégager ainsi trois niveaux ; celui qui s'affirme
comme intangible, celui qui relève d'une convention collective
fixe ou passagère, celui, de la règle enfin, qui gère l'expression
langagière comme un opérateur de l'action et de la relation
sociale.
"Libérées" ou libérales, nos sociétés sont hantées par la
norme ainsi que l'a montré E. Goffinan dans Stigmate. Prise
dans la production de série des images, la mode devient, au fur
et à mesure que les idéologies strictement politiques implosent,
un mode d'expression identitaire. La règle, à son tour, est au
fondement de l'intégration, de la socialisation et de l'action
sociale comme pratique de membre. Surplombée par la norme,
celle d'un milieu, d'une époque, elle participe, à sa surface, à la
socialisation.
Œdipe hante nos inconscients construits à travers le
refoulement : interdit de la Loi. Les Romains ont pu avoir droit
de vie ou de mort sur leurs enfants : histoire de Droit. Il est
préférable de ne pas trop heurter les habitudes des membres du
milieu auquel on veut être intégré : question de Norme mais
43 aussi de censurez. La grammaire est un moyen d'expression qui
place d'emblée le locuteur au sein du groupe d'appartenance :
application de la Règle.
Dans les sociétés dites sauvages, la Loi oedipienne est
quasi collective et assure l'exogamie. Trajets au sein du village,
mariage, échanges, division des tâches ; en réalité les trois
niveaux dégagés plus haut se superposent autour d'un même
dispositif à la fois sexuel, familial, tribal, religieux, c'est-à-dire
8 . globalement culturel, politique et socia1
Dans ces mêmes sociétés, le père et la mère ne sont pas
le père et la mère "naturels" : problème de Droit. Cela ne veut
pas dire que le père ou la mère biologiques peuvent ignorer leurs
enfants naturels jusqu'à les désirer... ni l'inverse : problème de
Loi. Les enfants, de leur côté, doivent se conformer à une
position indiquée par avance entre les deux moitiés
exogamiques ; ce qui ne veut pas dire non plus qu'ils puissent
coucher avec leur frère ou leur soeur biologique. Autre exemple :
la filiation matrilinéaire fait du frère de la mère le véritable
éducateur de l'enfant et non le père naturel ; ce qui ne veut pas
dire, là non plus, que le père naturel ignore sa paternité.
Ainsi que l'a montré l'anthropologie culturelle, les règles
langagières sont particulièrement dépendantes de la Loi et du
Droit - même si ce dernier est coutumier. Rousseau avait raison
d'écrire : "Comme les premiers motifs qui firent parler l'homme,
furent les passions, ses premières expressions furent des
7 Ainsi que le montre M. Montrelay dans L'ombre et le nom - Minuit, 1977 -
cette différence est tout à fait capitale. La censure hiérarchise, situe ce qui
culturellement peut être perçu comme signifiant un manque mais, si tant est
que l'inconscient ne connaît pas le négatif, certainement pas le refoulement.
8 Le social concerne la division interne selon les rôles, les intérêts, les
déterminations du pouvoir. Plus que les formes globales et quasi permanentes
spécifiques d'une culture donnée ou qui se donne comme telle, la société
concerne les relations des classes, des sexes, des groupes et leurs enjeux...
44 Tropes" 9. Plus c'est "primitif' ou mieux "premier" et plus la Loi,
le Droit et la Règle sont intriqués.
Dans ces sociétés sans écriture, ce sont les femmes qui
supportent toute la charge effective de cet agencement global.
Elles assurent les deux versants constitutifs de la vie sociale : la
génération d'une part et, à travers l'exogamie, la vie de
l'ensemble des contemporains d'un même groupe et de leurs
relations d'autre part.
Reproductrices mais aussi productrices de biens - poterie,
nourriture... -, ce sont elles qui assurent l'essentiel des tâches de
la vie quotidienne. Sortes de "terre-mère" mobiles, ce sont
également les femmes qui sont échangées comme des biens et
permettent les rapports sociaux avec l'extérieur. Cependant, cette
polyfonctionnalité - active et passive - ne s'accompagne
d'aucune position centrale dans la gestion de la communauté,
bien au contraire. Tant qu'elles restent "véritablement" femmes -
c'est-à-dire dans ce cas reproductrices -, elles sont privées, sauf
exception, du pouvoir religieux et délibératif. Les mythes
d'originel° décrivent souvent comment les hommes furent
obligés de prendre en main des créations importantes comme
l'arc et la flèche parce qu'elles s'en servaient mal...
D'un certain point de vue, l'histoire est une grande dérive
vers l'autonomisation de ces divers niveaux. Montrer leurs
articulations ne veut pas dire les confondre.
La séparation des liens familiaux et socio-économiques a
constitué - même si c'est sur un temps long - un événement
majeur dans l'histoire des rapports des femmes avec le droit. En
effet, plus ou moins progressivement encore une fois, les
femmes sont passées du statut de corps reproducteurs
appartenant à l'une ou l'autre moitié masculine, à une
9 Cité par C. Lévi-Strauss in Totémisme aujourd'hui, P.U.F, 1962, p. 146.
10 Celui des Baruyas décrit par M. Godelier.
45 appartenance ouvertement plus complexe en ordres ou en
classes donnant à la division sexuelle une position relative,
interne à chacune des classifications sociales désormais
primordiales. Ainsi que le dit Marx, l'espace unique s'est ainsi
scindé, de façon plus ou moins rigide, en deux ; le premier
concernant, en gros, la filiation et le second, l'échange ou ce que
j'appelle la collatéralitél 1 .
Dans les sociétés modernes et contemporaines, ce sont,
globalement, les hommes - indépendamment du sexe cette fois,
du moins en droit - qui échangent des biens manufacturés 12 à
travers le prix de la force de travail consacrée à leur production.
Comme le montre toute une littérature historique et
sociologique, cette autonomisation de l'économie est également
à l'origine de la forme moderne de dualisation des domaines
public et privé qui deviendront manifestes avec la première
moitié du XVIIIe siècle et l'établissement politique et juridique
de la bourgeoisie. Cette double opération, qui divise l'économie
et la politique de la famille, a permis le passage, au sein d'une
même unité collective, de l'"exploitation" du sexe à
l'exploitation de classe d'abord, elle va permettre de maintenir la
division des sexes sous la forme d'une spécialisation interne à
chaque classe ou couche sociale, ensuite. Les femmes
deviennent des " spécialistes de la vie privée " et de la famille
qui ne travaillent pas si cela est possible, ce qui leur laisse un
domaine intact et permet de comprendre que les ouvriers aient
appelé longtemps leur femme "ma bourgeoise" 13 Ainsi que le
11 Je n'utilise pas la terminologie durkheimienne qui distingue entre
"solidarité organique" et "mécanique" parce qu'elle fait des sociétés
industrielles contemporaines un tout interdépendant et complémentaire qui
absente la division en classes d'une part et qu'elle fait des sociétés
"segmentaires" des ensembles de semblables oubliant qu'elles sont au
contraire presque entièrement gérées par la division et l'échange sexuel
d'autre part.
12 Marx dirait sans doute, après Hegel, que les hommes s'échangent
désormais entre eux comme réification marchande de la force de travail.
13 Encore, op. cit. p. 69. A l'époque où ce vocable était habituel, les femmes
46 souligne justement Lacan en effet, mais dans un sens qui a peu à
voir avec la banalité qu'il évoque et selon laquelle le peuple, lui,
saurait la vérité des choses de la vie... C'est également ce qui
explique, si tant est que cela soit encore vrai, la permanence de
la faible socialisation des femmes constatée par Freud 14 .
La conséquence de ce vaste mouvement que nous venons
d'esquisser à grandes enjambées 15, c'est que le pouvoir ne peut
plus se confondre avec celui du père ; que l'État contemporain
ne peut plus être sinon métaphoriquement 16 assimilé au pouvoir
clanique, familial et masculin des sociétés sans écriture ou plus
largement "communautaires". Encore qu'on la voit souvent
pratiquée par ses meilleurs esprits, l'analogie des deux niveaux
appartient plus à l'idéologie conservatrice et aux Etats
totalitaires 17 qu'à une véritable réflexion dans le domaine des
sciences humaines et sociales.
Après tout, n'oublions pas que si le meurtre du Père
d'origine reste chez Freud une supposition plus théorique que
réelle, il n'empêche qu'il marque bien pour lui le moment d'un
partage entre pairs et en conséquence, le passage à une société
qui ne confond plus le pouvoir paternel avec le pouvoir politique
d'ouvriers travaillaient moins. Elles vivaient donc, à leurs yeux, comme des
bourgeoises et même, ce que les bourgeoises ne faisaient pas, géraient le
budget...
14 Remarque de "petit bourgeois" penseront d'aucuns en se rappelant le rôle
d'"entremetteuse" de classe - que l'on songe aux personnages de Balzac ou de
Stendhal - que, depuis Esther ou la Vierge Marie, elles n'ont cessé de jouer
très savamment auprès des puissants quand leurs positions sociales le leur
permettaient.
15 Cf. nos travaux antérieurs sur l'espace public et notre ouvrage en cours sur
la dimension esthétique dans la relation sociale.
16 Le pouvoir d'une I. Gandhi ou de B. Butto est celui d'un clan où les
femmes ont acquis une égalité qui se limite à la famille qui détient le pouvoir.
En aucun cas, il n'est l'indice d'une quelconque "libération" du sexe.
17 "Le petit Père dépeuple" comme titrait Le Canard enchaîné à propos de
Staline au moment de sa mort.
47 du groupe. En Angleterre au XVII', comme en France au XVIII e
siècle, historiquement et réellement donc, l'affirmation
citoyenne du partage du pouvoir par la voie représentative s'est
accompagnée de la mort du Roi en tant que représentant de Dieu
et père de la Nation. Sinon à l'origine, le meurtre du père-roi a
donc bien eu lieu mais à un moment, il est vrai, où ce n'était plus
du partage des femmes qu'il était question mais d'organisation
interne à l'État et plus généralement au politique.
Selon le même principe de séparation, l'accession du
citoyen marque la fin du droit d'aînesse comme projection sur la
fratrie de la supériorité du plus âgé au sein de la famille. De
même plus tard, le droit de vote, le droit à l'avortement, etc. des
femmes, représenteront leur entrée dans la citoyenneté et le
domaine public. Même si c'est avec beaucoup plus de lenteur, de
même que les hommes ont acquis, avec la Constitution, le droit
à leur propre survie et à celle de leur famille 18, c'est-à-dire à la
dignité du travail et à la propriété, elles deviennent désormais
responsables de leur propre corps. Dernier acquis enfin, les
hommes ne peuvent plus ignorer leur paternité. Par le biais de la
science et indépendamment du nom, tout enfant a désormais une
mère et un père "naturels" qui valent dorénavant - sauf adoption
- comme père et mère de droit.
Peut-être que l'exemple biblique rendra plus pertinente
encore notre proposition. Si Caïn tue Abel en effet, c'est qu'il est
jaloux de la préférence de Dieu. La Loi, ici, ne se discute pas ;
c'est en tous cas cela que Dieu veut faire entendre à Caïn. Ce qui
jusqu'alors n'était possible qu'au ciel, la justice humaine veut
l'assurer sur terre au contraire mais en lui faisant subir une
transformation radicale. On peut donc bien s'interroger sur le
18 C'est par le biais du droit de chacun à la survie en effet, que Hobbes et
Locke ont, chacun à leur façon, légitimé le droit bourgeois, ce que
Macpherson nomme "l'individualisme possessif'. La théorie politique de
l'individualisme possessif de Hobbes à Locke, NRF Gallimard, 1971.
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