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POUR UNE SOCIOLOGIE DU TEXTE LITTERAIRE

De
376 pages
En passant par des analyses critiques de quelques approches sociologiques existantes ( sociologie empirique de la littérature, réalisme socialiste, structuralisme génétique) qui sautent toutes le palier linguistique, l'auteur cherche à ébaucher une sociologie du texte. Une telle sociologie s'oppose à deux réductions du phénomène littéraire : 1.Son identification à un système de signifiés philosophique ou idéologique ; 2.Sa séparation, en tant que pure technique ou rhétorique du sens socio-historique, des intérêts sociaux.
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POUR UNE SOCIOLOGIE DU TEXTE LITTÉRAIRE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvreté, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX' siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLA1R1S, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELlER, Pour une anthropologie de l'interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. G1RÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions,2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme
permanente d'un service public, 2000.

Pierre V. ZIMA

POUR UNE SOCIOLOGIE DU TEXTE LITTÉRAIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Première édition: Union Générale d'Éditions, 1978 ({) L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9081-6

PRÉFACE

À LA NOUVELLE ÉDITION

Paru à la fin des années 70, ce livre est avant tout une présentation critique de l'état des choses: des principales méthodes en sociologie de la littérature et de leur potentiel sémiotique. Renouant avec le dialogue entre formalistes et marxistes russes, entre les structuralistes et les marxistes tchèques, l'auteur s'interroge sur les possibilités d'une synthèse entre la sociologie et la sémiotique en critique littéraire. Partant d'une critique de la sociologie empirique de la littérature qui ignore les structures textuelles et de l'esthétique marxiste trop tentée par une réduction monosémique des œuvres, il explore les alternatives qu'offrirait une sociologie du texte polysémique. Il analyse le potentiel sociologique du formalisme et du structuralisme et cherche à le déployer dans le domaine de la sociologie du roman. Présentant un ensemble de problèmes apparentés plutôt qu'une totalité de solutions cohérentes, cet ouvrage prépare le terrain pour des recherches plus systématiques dont le résultat - toujours provisoireest le Malluel de sociocritique qui ébauche une sociologie du texte littéraire orientée à la fois vers les contextes de production, les structures textuelles et les différents modes de lecture.

SOMMAIRE

Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
I. Le Caractère double du texte. . . . . . . . . Il. Le Texte comme objet. .. . .. . .. . ... ..
III. Le Mythe de la monosémie

9

. .. .. .. .. ..

21 65
107
167
219

IV. L'Esthétique
Goldmann.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

hégélienne de Lucien

V. De la structure textuelle à la structure
sociale. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . VI. Le Discours mimétique. . . . . . . . . . . . ..

:

267

VII. Pour une critique de la sociologie du roman. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 347

pOlir Denise

PRÉFACE A propos de la situation actllelle de la sociologie littéraire

Il n'est guère possible de poser le problème du sens social des textes littéraires dans le même cadre théorique dans lequel les sociologues analysent des organisations politiques, des institutions et des idéologies en tant que structures étroitement liées à des intérêts collectifs. Des programmes politiques et des idéologies désignent (comme des articles dejoumal) immédiatement des référents et leurs sens sociaux peuvent être définis de manière plus ou moins univoque grâce à leur « attitude» à l'égard de faits socioéconomiques. Même si elle n'étudie pas en détailles mécanismes discursifs (comme le fait par exemple J.-P. Faye dans son travail sur les jargons fascistes 1),une sociologie critique peut mettre àjour l'intention politique sous-jacente à un discours idéologique: L'origine et les buts du mouvement fasciste et de ses idéologies furent clairement définis par les fondateurs de la Théorie critique de l'École de Francfort au cours des années vingt et trente. Bien plus problématiques semblent être, en revanche, les nombreuses tentatives pour concevoir des textes littéraires (fictionnels) comme des messages monosémiques et pour les assimiler aux énoncés du 9

langage communicatif. Ni les projections heideggeriennes de quelques textes lyriques de Hôlderlin dans l'ontologie de l'~tre, ni les interprétations lukacsiennes du Hyperioll de Hôlderlin dans la perspective du «jacobinisme» de la « bourgeoisie ascendante », ne sont convaincantes: Chacun des deux auteurs semble privilégier ['isotopie sémémique (Greimas) qui correspond à sa propre pensée et supprime la question de savoir si le texte interprété ne contient pas d'autres structures sémantiques qu'il ignore pour des raisons idéologiques. Le caractère arbitraire de ces procédés a incité la sociologie empirique de la littérature (ainsi que certaines théories sémiotiques) à reléguer la question du sens historique des textes à la sphère du non-sens et à limiter la recherche sociologique à des éléments extérieurs comme le public. l'écrivain ou l'édition. Tout en évitant des interprétations arbitraires, cette approche renonce à une théorie sociologique du phénomène littéraire, de l'écriture fie tio/lnelle et finit par se nier elle-même en tant que sociologie de la littérature. Elle ressemble à une sociologie de la religion qui exclurait le mythe religieux de son domaine de recherches pour limiter sa compétence aux aspects institutionnels d'un culte. Sa méthode empirique et empiriste est complétée par celle de la sociologie des conte/lUS(content analysis) qui ne considère que les « contenus » (c'està-dire la fonction dénotative) des textes littéraires en situant ces derniers sur le même plan que des documents historiques. Elle ignore le fait qu'un discours fictionnel crée. sur le plan de la connotation. de nouvelles significations (en détachant les signifiants
10

de leurs signifiés co.nventio.nnels) et identifie la littérature au langage déno.tatif de la co.mmunicatio.nso.ciale. Tb. W. Ado.rno.remarque à juste titre qu'aucune œuvre d'art ne saurait se dégager co.mplètement de.cette dernière et l'analyse des « co.ntenus » do.it so.nmo.ment de vérité à l'idée issue du sens co.mmun que même des textes littéraires déno.tent directement o.u indirectement des situatio.ns so.ciales. (Ainsi, la Recherche pro.ustienne po.urrait être lue co.mme un écrit do.cumentaire sur la so.ciété des salo.ns, sur l'Affaire Dreyfus vue par le Faubo.urg Saint-Germain etc.) L'impo.ssibilité de réfuter ce po.int de vue est due à sa trivialité qui est une co.nséquence directe de la thèse (par laquelle la so.cio.lo.giedes c.ontenus confirme le cadre métho.do.lo.giquede la so.cio.logie empirique) selo.n laquelle l'écriture ne saurait être l'o.bjet de la sociolo.gie littéraire. Certains théo.riciens marxistes repro.chent à juste titre à la méthode empirique so.nincapacité de reconnaître dans le texte littéraire une structure relativement auto.nome qui ne témo.igne pas de la« réalité» (d'un no.mbre de référents) àlafaço.nd'un document. mais co.ntribue à mo.deler cette réalité en articulant des intérêts so.ciaux. Selo.n Lukacs, Kosik et Go.ldmann, le sens d'un texte ne saurait être co.nçu de manière abstraite (au sens dialectique du terme) comme étant une co.nglo.mération de faits reflétés, mais doit être co.mpris comme une to.talité compo.sée d'éléments sémantiques médiatisés (vermitteIt): co.mme une structure significath'e (Go.ldmann) ou co.mme une représentatio.n essentielle, typique (Lukacs) dans laquelle le fait particulier exprime. la
«

maxime générale»

(Hegel). 11

Dans la perspective des approches sémiotiques contemporaines, le concept goldmannien de structure significative fait problème étant donné qu'il ne renvoie à aucune théorie sémantique (sémiotique) dans le cadre de laquelle il serait possible de préciser le concept de signification pa1."apport aux plans texr tuels narratif, syntaxique et sémantique. Pourtant, le fait que ses analyses aient un caractère intuitifn'empêche pas Goldmann de fonder sa méthode marxiste sur des postulats qui impliquent une conception sémantique de l'écriture fictionnelle : Comme jadis Lukacs (dans la Théorie du roman), il part de l'idée

que le « discours figuratif» (Greimas) de la littérature peut être traduit en langage conceptuel. En adoptant ce point de vue et en cherchant à identifier le texte à une de ses isotopies sémémiques, il néglige le décalage entre les signifiants et les signifiés par lequel le discours fictionnel s'affirme comme structure polysémique et connotative en prenant ses distances à l'égard du langage dénotatif de la communication. (On pourrait faire valoir, évidemment, que la sémantique intuitive du structuralisme génétique vise plutôt la « structure profonde» du texte qu'une de ses isotopies sémémiques. Bien que la plupart des analyses goldmanniennes ne confirment pas cet argument, ceux qui cherchent à préciser la méthode du structuralisme génétique sur le plan de l'analyse textuelle pourraient se demander s'il n'existe pas une affinité philosophique entre le

concept de « structure profonde» (Greimas)et celui
de « structure significative» (Goldmann). Comme du texte et s'expose

Greimas. Goldmann croit à un « logos» (profond) - comme Greimas - à une 12

critique hostile au platonisme et à toute tentative pour réduire une structure de signifiants polysémiques, la structure « superficielle» à une structure monosémique de signifiés 2.) Le malaise que provoquent, parmi les sémioticiens et les structuralistes, des tentatives marxistes pour attribuer un sens unique à chaque œuvre littéraire, ne fait que confirmer l'opinion formaliste selon laquelle la question de savoir ce que l'œuvre exprime au niveau idéel est stérile, vu que l'aspect essentiel de la production littéraire est le comment, l'écriture. (En même temps il faudrait retenir la question marxiste de savoir pourquoi une écriture particulière apparaît à un moment historique donné.) - C'est une maxime de Goethe, poète de la « vision du monde dialectique» (Goldmann) et de la« bourgeoisie ascendante» (Lukacs), qui suggère que les questions concernant le cormnent d'une œuvre ne sauraient être identifiées sans ambages (comme le fait le

réalisme socialiste) à des théories « formalistes»

et

« décadentes» : « Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur demande la permission de représenter le monde à sa façon. Il reste donc à savoir s'il a une façon; le reste vient tout seul 3. » Le fait que des écrivains insistent sur la « façon de dire» (W. Benjamin) au lieu de considérer les œuvres dans la perspective des psychologies, des idéo-

logiesou des « visions du monde», devrait inciter le
sociologue de la littérature à concevoir une sociologie de l'écriture. C'est surtout dans les écrits de Theodor W. Adorno et Jan Mukafovsky (qui parlent encore d' « art » en général) que se trouvent de 13

nombreuses traces d'une telle sociologie qui suppose d'une part que la pratique signifiante de la littérature renvoie à des sens sociaux (des changements au niveau de l'écriture ne s'expliquent pas par une volonté arbitraire d'innovation); mais qui cherche, d'autre part, à distinguer le texte fictionnel, en tant que signe autonome (Mukafovsky), du langage communicatif et de l'idéologie, de la philosophie et de la science. Dans ce contexte, une importance particulière devrait être attribuée au contraste, mis en relief par Adorno, entre le caractère conceptuel du langage communicatif (dénotatif) et les aspects mimétiques (non-conceptuels, figuratifs) des langages littéraires 4. Des tentatives néopositivistes pour discréditer cette distinction théorique comme une relique philosophique et esthétique ne réussiront que dans un milieu scientifique dans lequel le concept de mimésis a été supprimé pour des raisons idéologiques dans le domaine théorique et dans celui de l'analyse concrète. Des développements récents au sein de la sémiotique (sémiologie) française témoignent de l'actualité de l'approche adornienne. Dans son ouvrage intitulé La Révolution du langage poétique, J. Kristeva s'approche à plusieurs endroits des positions de la Théorie esthétique d'Adorno en soulignant le caractère mimétique de l'écriture fictionnelle pour rendre compte de sa résistance au sens idéologique et au discours conceptuel en général. Parallèlement, A. J.

Greimascherche à distinguerle « discours figuratif»
de la littérature du discours «non-figuratif» , conceptuel, en considérant chacun de ces deux discours comme un type idéal. Une telle distinction sur 14

le plan sémiotique revêt une importance particulière pour la sociologie de la littéra~ure, car elle pourrait contribuer à résoudre un vieux problème dont l'actualité n'a guère diminué: Comment la littérature se distingue-t-èlle de l'idéologie? - En quoi consiste son autonomie à l'égard des intérêts sociaux, idéologiques? Considérant les nombreuses tentatives de la sémiotique (par exemple celle d'un Max Bense) pour exclure le problème du sens socialet du « contenu de vérité» (<<Wahrheitsgehalt», Adorno) du discours « scientifique.» sur l'art, il convient de procéder avec la plusgrande circonspection possible lorsqu'il s'agit de préciser quelques concepts fondamentaux
de la Théorie esthétique (<< autonomie », « mimésis», « Vieldeutigkeit ») dans un contexte sémiotique. Parallèlement à une lecture sémiotique de la Théorie esthétique s'impose donc une critique du positivisme sémiotique dans le cadre de la Théorie critique ( Kritisclze Theorie). Entre la conception abstraite et dualiste du texte littéraire comme signe matériel pur, comme pure technique dont le sens ne réside que dans les cOllcrétisatiolls (Ingarden) ou interprétations du lecteur, et l'idée dialectique que la pratique signifiante de l'écriture est toujours remplie de sens sociaux, une différence fondamentale subsiste qu'il s'agit de faire ressortir de façon critique. (La critique proustienne du style de la Comédie 11lImaille et les recherches d'une alternative dans le domaine d'une écriture onirique orientée vers l'association, ont un sens social et historique, autant que les discours prononcés par M. Thiers devant l'Assemblée; pourtant, il s'agit de deux discours qualita15

tivement différents dont le décodage exige des approches théoriques différentes.) Par conséquent, une sociologie critique de la littérature devrait s'assigner la tâche de lutter contre deux réductions dont la première tend à assimiler la littérature à la philosophie ou à l'idéologie, tandis que la seconde l'identifie à sa technique, perpétuant ainsi la notion bourgeoise d'autonomie par sa transposition en langage sémiotique. Il semble moins important, cependant, d'insister sur la « technique» et le « style» contre le sens et d'opposer le «comment» formaliste au «pourquoi» marxiste que de faire valoir: lOque le système de la langue, loin d'être un univers neutre, situé au-delà des idéologies, est en réalité un domaine dans lequel des intérêts sociaux incompatibles entrent en collision; 20 que des problèmes socio-économiques peuvent être représentés comme des problèmes linguistiques sur le plan textuel et intertextuel; 3° que le processus sémiotique désigné par l'expression philosophique « autonomie de l'art» est en même temps

un processus social inséparable de l'individualisme de la bourgeoisie s. Le fait que le système de la langue ne plane pas « au-dessus » des conflitssociaux que les différentes sociologies analysent, a déjà été remarqué par M. Bakhtine qui, dans les années vingt 6 a soumis la linguistique synchronique de Saussure à une critique historique et génétique. Ce n'est pas que dans la
«

parole

»,

dans l'énonciation particulière que se

manifestent les intérêts sociaux, comme l'affirme Goldmann dans une discussion des approches structuralistes7; mais le système de la langue tout entier 16

les conflits socio-économiques (devenus conflits entre « paroles» ennemies) et les mutations historiques. Lés jargons fascistes des années vingt et trente orit marqué les langues et la langue moderne porte l'empreinte de plus en plus visible de la publicité des grandes entreprises prêtes à avoir recours à n'importe quel moyen pour élargir le marché et pour donner à la valeur d'échange l'apparence de la valeur d'usage 8. Les discours idéologiques des partis politiques et des syndicats cherchent à combattre les idéologies des trusts en imitant ces derniers: en inventant des « slogans» de plus en plus efficaces. Dans une situation où des stéréotypes idéologiques et des slogans publicitaires sont intégrés par les discours fictionnels au niveau intertextuel pour servir de prétextes oniriques (comme la réclame de Mazda dans Nadja) ou pour être raillés (comme dans l'Homme sans qualités de Musil) la littérature n'a pas affaire à une grammaire « neutre» mais à des intérêts sociaux transformés en textes, articulés sur le plan discursif. C'est sur ce plan qu'il s'agit d'examiner la situation socio-linguistique d'une société pour y situer un texte littéraire particulier. Ce n'est qu'en représentant la société comme situation soda-linguistique que le sociologue de la littérature parviendra à définir les rapports entre un texte et les structures socio-économiques qui l'ont engendré. En tant que structure intertextuelle (que

change en enregistrant

Kristeva définit comme

«

croisement de surfaces

textuelles») tout texte fictionnel peut être compris comme une prise de position idéologique critique ou a-critique à l'égard de textes fictionnels ou nonfictionnels parlés ou écrits. En même temps iLappa17

raît comme une texture de jugements de valeur qui affirment la validité de certains intérêts sociaux pour mettre en doute celle des autres (dansla parodie par

exemple).

.

La critique proustienne de la conversation mondaine qui prend la forme de l'essai ou du pastiche a un sens social précis et devrait être située au centre d'une analyse discursive de la Recherche . Une interprétation cherchant à expliquer la transformation fictionnelle de la « conversation» (en tant que « parole ») par l'écriture romanesque pourrait démontrer, comment un discours communicatif, ayant une fonction dans la société mondaine autour de 1900, est imité et parodié pour devenir enfin le modèle négatif d'une écriture dont la structure s'oppose à celle de la conversation (de la communication) médiatisée par la valeur d'échange en tant que « parole pour un

Autre»

.

L'hypothèse avancée par L. Goldmann et Th. W. Adorno selon laquelle la médiation par la valeur d'échange constitue un des principaux problèmes de la création artistique moderne, est sans doute fertile et peut servir de point de départ à une recherche sociologique; mais elle reste vague tant qu'elle n'est pas précisée sur le plan linguistique ou plus exactement: intertextuel. Ce n'est qu'en mettant en relief les mécanismes linguistiques et discursifs de la médiation qu'on parviendra à rendre compte de son importance pour le texte. C'estdans ce contexte qu'il faudrait poser la question de la Théorie critique de savoir dans quelle mesure une exploitation de plus en plus intensive de la langue par des idéologies pourrait finir par placer le 18

texte littéraire devant l'alternative de renoncer à sa distance critique et s'intégrer à la culture commercialisée ou de disparaître. Le fait que presque tous les textes chargés d'un prestige culturel ambigu soient imités pour des raisons commerciales (Kafka,

Brecht, Proust, le

«

Nouveau roman
«

»)

suscite la

question de savoir si l'écriture fictionnelle (par

exemple celle de certains

nouveaux romans») ne

succombera pas à sa propre stratégie qui consiste à éviter toutes les formes imitables, accessibles à l'idéologie. En cherchant à dissoudre toutes les formes conventionnelles (faisant partie de l'héritage culturel bourgeois) dans les citations et les collages l'emprise idéologique, elle pourrait dégénérer un jour en une imitation impuissante de la réalité sociolinguistique que, à I'heure actuelle. elle se propose encore de critiquer. NOTES
1. Voir: J.-P. Faye. Théorie clu récit. Intruduction aux ,. langages totalitaires ". Hennann. 1972. 2. Voirla critique de CI. Brérnond dans Logique du récit, Seuil. 1973, p. 90. 3. J. W. Goethe. Max;mel/ III/ciReflex;ol/el/, DTV Gesamtausgabe 21, 1963, p. 16. 4. Le concept de mirnésis a ici le sens que lui a donné Tb. W. Adorno. 5. Voir: Müller, Bredekarnp e.a., Autol/om;e der /Ùmst. Zur Gellese ulld Krit;k £1;1/£11' bÜrgerlichel/ Kategor;e. Suhrkarnp, 1972. 6. Dans son ouvrage Le Marxisme et la philosophie du laI/gage. Essai d'application de la méthode sociologique en linguistique. Minuit, 1977 (Marxism i filosofija jazyka. Leningrad. 1929). 19

d'une pratique intertextuelle 9 pour se soustraire à

7. Voir: L. Goldmann, Stnlctures melltales et création culturelle, ADthropos, 1970 (préface). 8. Voir: D. Prokop, Massenkultur und SpolZlaneitat. Suhrkarnp, 1974, p. 151-152. 9. Voir:« Intertextualités », Poétique 27, 1976(surtout l'essai de L. Perrone-Moisés, « L'intertextualité critique»).

I LE CARACTÈRE DOUBLE DU TEXTE

LE CARACTÈRE DOUBLE DU TEXTE

« Nichts davon, quer durch Die Worte kommen Reste von Licht. »

Franz KAFKA

Sur un seul point Le Procès semble être univoque: dans sa négation de l'uni vocité. La plupart des interprétations de ce roman fragmentaire qui cherchent à fixer son sens au niveau métaphysique, psychologique ou sociologique, en le rattachant à des « conceptions du monde», omettent avec trop de désinvolture les endroits du texte qui nient avec insistance toute interprétation univoque; en même temps elles constatent des cohérences sémantiques où il n'yen a pas. Joseph K. n'arrive pas, malgré ses nombreuses tentatives d'interprétation, à un jugement définitif surla parabole Devant la Loi, qui, à bien des égards, constitue un modèle réduit du roman. Aucune des explications qui prétendent résoudre l'énigme de cette parabole n'est présentée comme fausse; ce n'est que la tentation de faire passer une opinion sur 23

le texte pour l'unique vérité qui semblél'être:

«

Puis

ils se turent un instant, au bout duquel K. déclara : - Tu penses donc que l'homme n'a pas été trompé? - Ne te méprends pas à mes paroles, répondit l'abbé. Je me contente d'exposer les diverses thèses en présence. N'attache pas trop d'importance aux gloses. L'Écriture est immuable et les gloses ne sont souvent que l'expression du désespoir que les glossa-

teurs en éprouvent.

»

(F. Kafka, Le Procès).
I

Le désespoir inavoué des glossateurs face à l'immuabilité des textes s'est emparé depuis longtemps de la critique littéraire contemporaine. D'une part, elle ne cesse de produire une multitude d'opinions incompatibles et toujours prêtes à se discréditer mutuellement, mais d'autre part, en suivant l'exempleplatonicien, elle cherche à mettre fin au chaos des opinions. Le scientisme, héritier de la théorie platonicienne des formes pures, apparaît comme le dernier refuge d'une objectivité menacée. Aux interprétations, toujours subjectives et arbitraires, selon lesquelles Le Château de Kafka« correspond» -entre autre s - au royaume des cieux, ou bien le chauffeur dans le roman Amérique à la classe ouvrière (Eduard Goldstücker), l'esthétique positiviste de Max Bense substitue l'idée que le discours scientifique sur la littérature (et sur les œuvres d'art en général) doit être mathématisable. Approuvant l'idéal positiviste de la science, tel qu'il a été ébauché par R. Carnap, K. Popper et 24

toujours soucieux de faire ressortir les affinités entre les sciences naturelles (surtout la physique) et les sciences sociales et d'exclure à la manière de Max Weber toute valorisation, toute critique sociale, du discours scientifique, Max Bense cherche à appliquer les théories néo-positivistes à la théorie

H. Albert,

esthétique. Sa distinction rigide entre « informations sémantiques» et « infonnations esthétiques» (analogue à la « coupure épistémologique» entre la science et l'idéologie, telle que l'imagine Althusser), qui lui pennet de séparer l'interprétation (sémantique) de l'analyse (esthétique, scientifique) des œuvres d'art, préfigure toute la méthode de son « In-

fonnationsasthetik », dans laquelle il s'agit de rompre avec les esthétiques « métaphysiques » (de Hegel et Lukacs) centrées sur la notion de « contenu de
vérité» : « II existe donc, non seulement un art moderne, mais aussi une esthétique moderne et le terme .. moderne" doit indiquer qu'il s'agit d'une esthétique fondée de manière scientifique (fachwissenschaftlich) non pas seulement philosophique et que celle-ci désigne un domaine de recherches accessible à l'enquête méthodologique, dans lequel des procédés de recherche rationnels et empiriques sont préférés aux interprétations spéculatives et métaphysiques t. » - L'expression « esthétique de type galiléen» formulée par Bense (et qui rappelle le rap-

prochement effectué par Althusser entre le

«

conti-

nent Physique» ouvert par Galilée et le « continent Histoire» ouvert par Marx) est significative: l'esthétique de l'infonnation (Informationsasthetik) considère la science physique comme modèle de la science tout court. 25

Mais comme la physique, l'esthétique est éga/ement line science technique 2. » - Ce rapprochement entre deux savoirs distincts, dont l'un a pour objet des produits sociaux (des œuvres d'art) et l'autre des objets de la nature, n'est pas sans conséquences. Il élimine d'emblée, de même que les études positivistes en sociologie, le problème de toute science sociale, celui de l'identité entre le sujet et l'objet, entre le théoricien et son domaine de recherches. Bense croit pouvoir séparer en esthétique, comme en physique,lesjugemellts de \'a/eur (de seils social) desjugemelltsdefait scientifiques. Lesjugements de la science qu'il appelle dans leur ensemble « esthétique de l'information» et qui ont pour objet les qualités esthétiques mathématisables des œuvres, se distinguent radicalement des jugements sémantiques concernant leur contenu de vérité, leur sens social. Entre le Beau, en tant quefait esthétique définissable au niveau statistique (quantifiable), et le Vrai, but de la recherche métaphysique, non scientifique, aucune médiation n'est concevable: « Le procès esthétique, en tant que procès sémiotique, est un procès qui transmet l'Existant par des signes et dans lequel il n'est pas question de vérité mais de beauté 3. » Les composants de cette beauté sont conçus de manière purement technique; ils sont mathématisables dans le cadre de la formule de BirkhofI qui fait correspondre la «mesure esthétique» (M)
«

-

d'une œuvre au quotient de « l'ordre»

(0) (intro-

duit par l'écriture) et de la «complexité» (C) , . , . 0 '. d u mat é nau: m = C' -« L est h etlque numen26

que - commente Elisabeth Walther ,une disciple de M. Bense - se réclame des travaux du mathématicien américain George D. Birkhoff (parus entre 1929 et 1933) : Il conçoit la .. mesure esthétique" d'un objet artistique comme une fonction de l' " ordre" et de la .. complexité" des éléments matériels utilisés, c'est-à-dire comme un quoûent de l' " ordre" et de la " complexité" 4 .» Il ne s'agit pas d'examiner ici, comment Bense et Gunzenhauser appliquent, en la modifiant, la théorie de Birkhoff à des micro-structures esthétiques, ni comment l'esthétique numérique donne naissance à l'esthétique de l'information (orientée vers la sémiotique américaine) dans laquelle les concepts de
«

plexité }) sont remplacés par la triade « information esthétique», « redondance» et « information» s.

mesure esthétique»,

d' « ordre»

et de «com-

- Dans le présent contexte, il importe d'insister sur
le fait que Bense élimine d'emblée toute perspective théorique dans laquelle la qualité d'une œuvre d'art apparaîtrait comme un aspect de son rapport avec l'idéologie et l'économie de marché. De l'objet d'art il ne laisse subsister, sur le plan scientifique, que le côté technique (esthétique) qu'il sépare de la vérité sociale, du sens. Ayant amputé l'aspect sémantique en l'excluant de la recherche scientifique, ayant ré-

duit le texte littéraire

6

à l'état d'un objet de la nature

physique, il débaITasse sa science de la question centrale de toute pensée qui réfléchit sur des structures sociales (esthétiques) dont elle fait partie ellemême: celle du sens, de l'interprétation vaIorisante. L'objectivité qu'il obtient ainsi en supprimant la dimension sociale de l'esthétique et de l'art, ne 27

concerne que l'aspect de I'œuvre qu'il désigne par le

terme d'
«

«

information esthétique»

(distinguée de

l' « information sémantique »). Le critère fondamental de la qualité esthétique est l'innovation:

Le fait essentiel est que l'innovation constitue le

moment décisif de l'information. Ce n'est que l'information nouvell~, qui est une vraie information 7. » - L'innovation n'étant considérée qu'en tant que technique mathématisable, la genèse sociale d'une structure esthétique nouvelle. devient incompréhensible. L'impossibilité inhérente à la méthode néopositiviste de Bense d'expliquer la genèse et l'altération d'une structure esthétique par rapport à l'évolution sociale, témoigne du fait que la conception « ob-

jective

»

des objets d'art que Bense propose en éta-

blissant une analogie fallacieuse avec des objets physiques, est illusoire. Pour rendre compte du développement de l'art, il est obligé de recourir à une explication purement technique, « immanente» : « Je n'ai qu'à rappeler le rôle de la mathématique, de la géométrie (dans la perspective) et de l'arithmétique dans la théorie des proportions), dans l'histoire de l'art (y compris la poésie lyrique, pensons à la métrique), pour pouvoir dire qu'il subsiste également un lien étroit entre le procès esthétique, qui produit l'œuvre d'art, et sa représentation par le langage mathématique 8. » - Comme au niveau de la microstructure, la question du sens se trouve exclue au niveau de la macrostructure. de l'évolution du discours littéraire. S'il est certain, d'une part. qu'un texte littéraire comme la parabole De\'allt la Loi est irréductible à un 28

sens univoque, il semble impossible, d'autre part, de le réduire à sa technique, afin d'obtenir ainsi, en

faisant appel à « l'objectivité scientifique», un résultatque les « esthétiques métaphysiques de l'interprétation » ne sauraient produire. Après la critique adressée aux positivistes par Theodor Adorno et Jürgen Habermas 9, on discerne la perspective dans laquelle il convient de juger les approches théoriques d'une critique littéraire qui cherche à remplacer l'interprétation .subjective par un discours « scientifique». Elles font le jeu des idéologies dominantes à un moment historique où il importerait de montrer de quelle façon celles-ci sont désavouées par la littérature, par l'art. Car la

science, en s'orientant vers la

«

Wertfreiheit

»

pos-

tulée par Max Weber, élimine simultanément la dimension critique de la littérature et de la critique littéraitre. Les textes qu'il faudrait envisager comme des « structures mentales» (Goldmann), comme des

objets/sujets, sont réifiés. réduits au niveau des objets physiques, des faits (Tatsachell. diraient K. Popper et H. Albert) au sens positiviste du mot. Les idéologues est-allemands du marxismeléninisme ne se font pas faute de « démasquer»
l'approche néopositiviste comme un symptôme de la réification caractéristique du capitalisme d'organisation. Claus Trager écrit à propos de Max Bense dans les Weimarer Beitrage. la revue littéraire officielle de

la RDA:
l'œuvre
tigkeit)

«

La condition de ce procédé
des œuvres)

quantification
10. »

-

-

(de la
de

était:

la réduction

d'art à un objet, à une chose (Dinghqf-

-

La critique de Trager est justifiée
où l'esthétique de l'information 29

dans la mesure

entraîne la liquidation du phénomène esthétique en tant que phénomène engendré par une structure so-

ciale, en tant que « structure significative »,

«

men-

tale» (Goldmann). Pourtant, les extrêmes se touchent et le marxisme-léninisme nie à son tour le caractère spéci-

fique de la littérature (sa

«

littérarité

»,

R. Jakob-

son), inextricablement lié à la polysémie. A l'instar du positivisme bensien. fasciné par la certitude mathématique, le réalisme socialiste se réclame de la « science », dont il change pourtant le fondement, la
«

source» de la certitude. A l'objectivité des scien-

ces naturelles (de la physique) il substitue celle de la pratique historique, définie par le parti unique au nom de la classe ouvrière. Ce n'est pas un hasard si les auteurs des Weimarer Beitrage ne cessent, en persévérant dans une monotonie qui rappelle celle des actes rituels, de se réclamer des congrès du Parti. Cependant, une objectivité décrétée par des fonctionnaires (dans le réalisme socialiste ceux-ci semblent jouer le rôle de la mathématique des néopositivistes) est plus problématique à bien des égards que celle de Bense qui, en recherchant la précision mathématique et logique, entend exclure l'arbitraire. A la différence des théoriciens positivistes, soucieux de reléguer la question non scientifique du sens et de la vérité au domaine de la métaphysique méprisée, les idéologues du Parti s'efforcent de fixer de manière scientifique le contenu de vérité de chaque objet d'art. Dans la pratique herméneutique, leurs efforts aboutissent à la découverte (dictée d'avance) que le Procès de Kafka est un document de la décadence bourgeoise. A l'autre bout de l'échelle esthéti30

que du réalisme socialiste, l'œuvre de Gœthe témoigne de la vision du monde de la bourgeoisie ascendante. Par-dessus toutes les divergences théoriques et idéologiques, le marxisme-léninisme et le positi-

visme sont d'accord pour affirmerque le « sens ambigu », le se ilSde la polysémie d'un texte littéraire ne saurait être l'objet d'une analyse scientifique. Le premier nie le sens, le second nie la poly~émie. Pour

eux il s'agit d'atteindre à une définition « objective»
du texte. En ce sens ils sont tous les deux héritiers de Joseph K. qui cherche par tous les moyens à réduire à une seule définition le sens de la parabole. Ce genre de tentatives visant à forcer l'objectivité est voué à l'échec. Là où le positivisme considère naïvement que ses analyses quantitatives n'ont aucune implication idéologique et refuse de poser la question non scientifique d'un sens incertain (ambigu), confirmant ainsi l'absurdité de son entreprise, l'idéologue décrète un sens arbitraire qu'il présente comme scientifique pour des raisons politiques. A quel point la polysémie est taboue dans le réalisme socialiste, on le voit par les théories de la réception des textes développées en Allemagne de l'Est, ainsi que par les commentaires sur la théorie léninienne du reflet que l'on trouve dans les Weimarer Beitriige. - « Laisser ouverte la question de savoir si une possibilité est ou peut être réalisée, ce qui s'est passé ou ne s'est pas passé, correspond à une position esthétique-idéologique qui doute de la possibilité de comprendre la réalité, dont les fragments sans attaches sont assez souvent représentés par" l'art moderne" Il. »
31

Dans son essai sur Les tcÎches actuelles de r esthétique marxiste-léniniste dans la RDA, Erwin Pracht

insiste sur le « contenu sémantique» des images de l'art, de la littérature. A ses yeux, il va de soi que ce
«

contenu sémantique»

est un. donc définissable de

manière univoque dans le cadre de. la doctrine du réalisme socialiste. Pour étayer sa thèse il cite le

psychologue S. L. Rubinstein:

«

L'image, en tant

qu'image d'un objet. a un contenu sémal1tique 12. » - La fausseté de cette affinnation que Pracht applique à la littérature a été démontrée à plusieurs reprises par Roland Barthes et Umberto Eco (dans La Structure absenteet plus récemment dans Il Segno) qui insistent sur le caractère de signifiant (Barthes) du texte littéraire, ai nsi que sur son au toréj1exÏ\'ité (Éco), déjà remarquée par les membres du Cercle linguistique de Prague et notamment par Jan Mukatovsky dont l'essai L'Art comme fait sémiologique (Umelli jako semi%gick.v fakt) est une analyse détaillée des raisons pour lesquelles les signes d'un texte n'ont pas de m/l'ur existentielle. ne sont pas signes d'objets réels. A l'inverse de Barthes et des penseurs de Prague (Jakobson, Troubetzkoy). les théoriciens du marxisme-léninisme. en cela héritiers de Hegel, cherchet à prouver que les images produites par l'art sont traduisibles en langage conceptuel, autrement dit que les signifiants peuvent être réduits aux signifiés. Aussi peu dialectiques que Bense, mais situés à l'autre extrême de l'échelle théorique, ils suppriment le moment de vérité de l'esthétique de l'information.

Ce que celle-cidésignepar le terme de « plasticité du signe IJ )'. son « ambiguïté», est la pierre angu32

laire de toute structure esthétique. Il s'agit de comprendre le sens social de la polysémie, non pas de la suppnmer. Le texte dit quelque chose sans le dire. Dans sa

Théorie esthétique (Asthetische Theorie) Adorno
I

formule cette idée de manière plus expressive:
«

Toutes les œuvres d'art et l'art en général sont des

énigmes; c'est ce qui a toujours irrité la théorie de l'art. Que les œuvres d'art disent quelque chose et le cachent en même temps rend compte de leur carac-

tère d'énigmes sur le plan du langage 14,

»

-

Les

théories qui prétendent que les œuvres d'art ne disent rien (positivisme) ou bien qu'elles n'ont rien à cacher (réalisme socialiste) suppriment le paradoxe de l'énigme en postulant une objectivité monosémique dans un domaine où le sens de la pluralité, ainsi que l'origine de celle-ci, devraient être l'objet de la recherche. Jusqu'à présent, la théorie de la littérature n'a pas réussi à représenter la genèse sociale de l'énigme. D'une part. elle doit tenir compte du fait que les textes sont les produits d'un certain contexte sociohistorique, d'autre part, elle doit se garder de fermer les yeux devant le phénomène, déjà remarqué par Marx, qu'un seul texte suscite l'enthousiasme et des controverses idéologiques à des époques historiques différentes et que les « effets» qu'il produit ne sauraient être ramenés à son origine (à sa genèse) économique et sociale. Dans les controverses au sein et autour de la Nouvelle critique ce dilemme de la théorie occupe le centre de la scène.

33

Il

Situées du côté de l' « esthétique de l'interprétation » (Bense), les analyses sociologiques de Lucien
Goldmann tendent à rattacher les structures textuelles à des visions du monde coIJectives et les exégèses psychanalytiques de Charles Mauron définissent le sens du texte par rapport à la névrose de son auteur. Hostile, comme l'esthétique de l'information à la recherche de sens, la méthode structurale de Roland Barthes prend le contre-pied de la critique littéraire qui a recours aux éléments extérieurs à l'œuvre comme par exemple la vision du monde d'un groupe social ou la névrose de l'auteur. A bien des égards, la Nouvelle critique française, développée au cours des années soixante/reproduit, dans un contexte socioculturel différent. les apories caractéristiques du dialogue polémique entre Max Bense et les idéologues du marxisme-léninisme. Le nom de Nouvelle critique qu'elle a reçu malgré elle, en s'opposant au philologues classiques IS, à la« critique universitaire» (Barthes, in : Les deux critiques, 1963), tend à offusquer les divergences méthodologiques qui coexistent en son sein.

Les reproches que Goldmann adresse aux « structuralistes » (Todorov, Barthes) rappelle la polémique des marxistes-léninistes contre resthétique de l'ilÛormation: «Le structuralisme cherche des structures sans exiger qu'elles aient un sens. On les décrit, mais la signification fonctionnelle disparaît 16. » Aux yeux de Goldmann, la signification est fonctionnelle, car elle permet seule de rattacher

-

34

une œuvre aux intérêts sociaux (collectifs), de comprendre sa fonction sociale. Inversement, le structuralisme insiste, comme Bense, sur la polysémie des textes et sur l'impossibilité de privilégier, au niveau scientifique, un sens parmi d'autres: « ... De ce texte absolument pluriel, les systèmes de sens peuvent s'emparer, mais leur nombre n'est jamais clos,

ayant pour mesure l'infini du langage 17. » -Barthes
voit, dans les analyses sociologiques de Lucien Goldmann, des tentatives pour fixer le sens idéologi-

que (la « structure significative») de l'œuvre littéraire, en la considérant comme une « structure de
signifiés» (Barthes), comme un système conceptuel

et non comme une

«

galaxie de signifiants» (Bar-

thes). (Le commentaire barthien à propos de la thèse de Ch. Mauron intitulée L' Illcollsciellt dalls l' œUl're et la vie de Jeall Racille, montre à quel point Barthes conçoit la théorie littéraire comme une approche immanente au texte et située sur le plan des signi-

fiants

18.)

La critique structurale a raison et tort à la fois: Elle a raison en reprochant à Goldmann sa réduction de la pratique signifiante de l'écriture fictionnelle à des structures de signifiés; son erreur réside dans sa renonciation à la recherche du sens social et du cOlltellu de }'hité (Wahrheitsgehalt, Adorno), renonciation que C. Trager critique chez Bense. Lorsque Goldmann part de l'idée que le théâtre de Jean Racine (tout comme les Pellsées de Blaise Pascal) exprime de manière particulièrement cohérente les péripéties de la vision du monde janséniste, il semble légitime de lui reprocher de vouloir déduire le discours de la tragédie d'un système théologique. fixant 35

ainsi son sens par une traduction en langage conceptuel. Déjà dans Sciences humaines et philosophie, il renonce à une distinction entre l'activité du philosophe et celle de l'artiste; ils expriment tous les deux des visions du monde collectives: «Les grands écrivains" représentatifs" sont ceux qui expriment, d'une manière plus ou moins cohérente, une vision du monde qui correspond au maximum de conscience possible d'une classe; c'est le cas, surtout, pour les philosophes, les écrivains et les artistes 19. » Il serait injuste de reprocher à Goldmann de préconiser une théorie mécaniste du reflet telle que la conçoit Plekhanov et H. R. Jauss exagère sans doute lorsqu'il affirme dansLiteraturgeschichte ais Provokation (Histoire de la littérature comme provoca-

tion) que dans l'œuvre goldmannienne,

«

comme

chez Lukacs, la production littéraire» est limitée « à une fonction secondaire, à une reproduction fidèle

du processus économique 20 ». Adoptant la même perspective que Karel Kosik dans sa Dialectique du concret que Jauss approuve sans réserves, Goldmann insiste sur le fait qu'une «grande» œuvre d'art ne reflète pas passivement une idéologie (relativement incohérente), mais qu'elle transforme celle-ci en une vision du monde cohérente qui correspond à la conscience possible (<< zugerechnetes Bewusstsein », Lukacs) et non pas à la conscience réelle (empirique). Pourtant, il est légitime d'affirmer que sa méthode, le structuralisme génétique, traite les œuvres d'art comme si elles étaient traduisibles de manière univoque en systèmes conceptuels. Cette méthode est bâtie sur la prémisse hégélienne
36

-

(et lukacsienne) selon laquelle la pensée conceptuelle coïncide avec le degré le plus élevé de la conscience, ce qui implique que l'art ne saurait être que l'expression sensible, particulière, de l'idée. (Voir Hegel, Vorlesungen über die Asthetik, t. I, p. 25 : « ... l'universel et le rationnel s'unissant à l'apparition sensible concrète... ») L'artiste dit de façon différente ce que le philosophe sait depuis longtemps. Sur ce point la perspective goldmannienne converge avec celle du réalisme socialiste, soucieux de souligner le caractère spécifique de l'art, mais en même temps obstinément attaché à l'héritage de l'esthétique hégélienne, selon laquelle les œuvres d'art expriment sans ambiguïté des idées. La proximité de l'orthodoxie marxiste-léniniste se fait sentir dans certaines expressions de la théorie goldmannienne
comme « écrivain progressiste »et « œuvre optimiste ». dont l'existence dans la théorie littéraire est regrettable. C'est ce genre de terminologie qui a provoqué la polémique de « Tel Quel» : « L' eITeur serait de céder (comme Lucien Goldmann, par exempie) à un sociologisme vulgaire 21 qui ne reconnaît

pas le niveau scriptural de la production et qui, cèdant à un naturalisme bourgeois classique, colle l'étiquette .. progressiste" sur l'effet le plus extérieur du texte: sa représentation. Une telle erreur ne sert qu'à perpétuer le mode de lecture bourgeoise (celle du " sens "...) 22. »(Il n'est pas clair ce que désigne exactement le mot « naturalis"me » dans le présent contexte; il semble qu'il s'agisse plutôt d'un « noise of disapproval» - comme dirait Hayakawa

-

que d'un concept critique.) 37