Pressoir à olives

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296325746
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Le pressoir à olives

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva

Dernières parutions: N°103 Mohd Karou, Le retour inachevé. N°104 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°105 Sami AI-Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°106 Anouar Benmalek, L'amour loup. WI07 Mohed Altrad, Badawi. N°lOS Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N°109 Lena Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N°110 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). N°III Henri-Michel Boccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf, La secrète. N°I13 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°115 Fatima Bakhaï, Un oued, pour la mémoire. N°116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N°117 Habib Mazini, La vie en laisse. N°IIS Jeanne Benguigui, Le déménagement. N°119 Ghita El Khayat, Les sept jardins. N°120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. Wl21 Nordine Zaimi, Le tombeau de la/olle. N°122 Nordine Zaimi, Contes des vies rusées. N°123 Sabrina Kherbiche, Les yeux ternes. N°124 Fatima Bakhaï, Dounia. N° 125 Lena Barakat, Pourquoi pleure l'Euphrate... ? N°126 Selmi Lotti, Une voix dans la nuit. N° 127 Yasmine Benmehdi, Les rênes du destin. N°12S Nadia Chatik, Filles du vent. N°129 Ahmed Ismaili, Le train de l'apocalypse. N°130 Claire Gebeyli, Cantate pour l'oiseau mort. N° 131 Albert Bensoussan, L 'œil de la sultane. N°132 Mohd Karou, Le retour inachevé. N° 133 Lotti Selmi, Le testament, 1996

1996 ISBN: 2-7384-4640-X

@ L'Harmattan,

GEBRAN TARAZI

Le pressoir à olives

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A Joe T., témoin sans concession de mes démêlés avec les mots et les couleurs.

MERCREDI 25 MARS

- Nous sommes nés un jour de la verdure plein la vue. Allons répandre la parole aux rythmes du simoun. Notre belle médina blanche s'affadit sur la mer. Allons vers les déserts du sud. Là-bas la terre est rouge, rouge ocre peut-être. - Quelle belle journée, mon fils. - C'est le début du printemps, monsieur l'archimandrite. - Oui, les amandiers sont en fleurs, Gloire à Dieu au plus haut des cieux... Roufa, j'ai appris que tu vagabondes à longueur de journée. Ton père se plaint, tu ne fais pas sérieusement ton métier d'antiquaire, tu as tendance à oublier que, dans notre communauté, nous sommes tous des commerçants, des artisans ou des curés. - J'en ai marre de cette communauté reléguée dans les petites médinas. - Que veux-tu, cette communauté, c'est la nôtre. - Notre Histoire n'est qu'histoires de troc; notre patrie, l'espace du souk. Nos voyages ne sont que des promenades aux vergers d'au-delà les murailles; nos horizons, des étagères encombrées d'objets; nos exodes, des exodes vers les souks, toujours les souks; et ce silence des gestes recommencés. Je veux aller au désert sur les traces de Daniel, de Simon, qui ont su dire merde à la bêtise humaine, ne devisant du haut de leurs colonnes de pierre qu'avec le soleil, les étoiles et les autres éléments. 9

- Tout en chiant sur des pèlerins venus de loin pour leur présenter des offrandes. Nous n'avons que faire de ces moines acrobates qui font d'un chapiteau une maison. Les Vierge-Marie sont bien plus tranquilles dans les Dormitions des icônes. Et de toute façon, ces pauvres saints, on les a bel et bien récupérés. A côté de chaque colonne on a fait un monastère, puis un marché et un souk entier, et à l'emplacement de la colonne, une basilique; pour finir, on les a flanqués dans les dorures des icônes où ils sont tout aussi tranquilles que le petit Jésus dans les bras de Marie. Alors, ne fais pas le con et reste au souk comme nous, qui sommes implantés par corps de métiers dans la petite médina entourée de murailles en pisé avec de massives portes en bois et en fer forgé, que le soir on ferme à clef. - Et vivre la tête baissée. Autrefois la grande médina dirigeait nos destinées; aujourd'hui, c'est la ville nouvelle, et demain, ce sera à nouveau la grande médina. - Nous sommes une minorité, nous devons composer. - J'étais tout gosse et l'on me disait déjà: nous sommes une minorité, nous devons composer. Monsieur l'archimandrite, comment pouvez-vous oublier que nous avons été un peuple, un peuple d'hommes libres? - Mon fils, poursuis ton chemin à l'intérieur des frontières qu'ont tracées tes aïeux autour de ta carrière. Fais le métier d'antiquaire, mais ne te préoccupe en aucune façon de notre communauté, qui s'est bien débrouillée pour vivre en paix avec la majorité. Tu comprends, Roufa?
Et si l'archimandrite est né dans une maison en brique, j'ai dû naître un jour de la verdure plein la vue avec au loin le désert et Simon entre ciel et terre, au fil des ans plus près du ciel où il se perd, et plus près de la terre où se rendent à sa colonne les paralytiques, les lépreux et tous les infortunés en quête de miraculeux. Et pour nous les minoritaires des cités orientales, dont l'Histoire n'est guère plus frémissante qu'une pierre tombale, la vie de Simon est une merveilleuse 10

bataille et son chapiteau est plus grand que la grande muraille. En entrant au magasin, on passe du soleil franc à la lumière blafarde des lanternes en cuivre ajouré qui scintillent de leurs verres de couleurs. Non, ce n'est pas le passage à l'oasis verte après la marche au désert. - Oui, père, je reviens de chez le notaire. - Tu as encore flâné dans les dédales des rues avant de rappliquer à la boutique. - Nos rues sont tortueuses et, en chemin, j'ai rencontré l'archimandrite. Nous avons causé de sujets divers. - C'est fort bon pour notre réputation, mais je te vois plutôt rêvant à voix basse et peut-être à voix haute, avec ou sans l' archimandrite. - En bon citadin, il n'aime guère les anachorètes, Simon et Daniel, qui ont converti le désert en monastère ouvert à tous les vents. - Tu as débité une fois de plus des histoires de verdure, de sables lointains et Dieu sait quelles autres balivernes. Quant au désert, je le vois métamorphosé en champ pétrolifère, par des pionniers venus de l'étranger. Et les derricks ont cent fois plus d'allure qu'une colonne cylindrique. - Tandis qu'ils quadrillent, de leurs oléoducs les déserts d'Arabie, les constructions surgissent des mains de bâtisseurs sans rêveries. Tout cela sera un beau jour emporté par les sables légers, qui ne tolèrent que la balade des saints, des bédouins et des dromadaires. - La basilique de saint Simon est depuis longtemps en ruine, et de la colonne il ne reste que la base amochée. Alors, fous-nous la paix avec ce Simon que personne ne connaît. Et maintenant, ne monte pas sur une pile de kilims pour rêver. Essaye de coller un tapis à l'Américaine qui lorgne du côté des tapisseries. - Si elle veut une tapisserie, comment lui coller un tapis? - Tu veux nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Tâche de lui faire passer un tapis pour une tapisserie. Il

- Voici, madame, un tapis caucasien noué par une famille de bédouins, pour leurs besoins propres, sur un métier démontable transporté au gré de leurs migrations. La texture est grossière, les couleurs sont vives et les dessins, géométriques, mais regardez cet effet de joie craintive. Cet autre est tout exubérance. Ce troisième est l'œuvre d'un mystique et ce dernier est plein de violence contenue. - Monsieur, je vois que vous êtes expert en caucasiens, mais je préfère les ispahans. - Ah, non, je déteste les ispahans; tapis d'atelier produits pour le marché dans des allées de métiers où grouillent des femmes et des gosses exploités par de gros bonnets. Ils sont noués suivant des cartons, qui ne sont que des copies de copies d'interminables dessins floraux. Plus leur texture est fine et mieux ils sont estimés pour ce qu'ils sont: de luxueux articles d'utilité courante. - Monsieur, je viens voir des tapisseries; vous me faites l'article pour des tapis caucasiens, je demande à voir un ispahan et vous essayez de m'en dissuader. Quel drôle de vendeur vous êtes! Vous m'avez brouillé les idées, je reviendrai. - Alors, Roufa, tu veux nous faire l'admettre: une colonne antique a plus de présence qu'une forêt de derricks; un chapiteau est plus gros qu'une citadelle et un stylite illuminé est plus utile qu'une équipe de bâtisseurs éclairés. Et tu n'es même pas capable de persuader une touriste naïve de prendre un caucasien pour un ispahan et un tapis pour une tapisserie. Tu es un bien piètre parolier, et tu devrais laisser à tes aînés le soin de dialoguer de ce qui est bon ou de ce qui est mauvais pour la communauté.
- Il faut donc laisser la parole aux aînés, l'archimandrite, le père et tous les gens installés. Ils se sont entassés dans la course au progrès comme des automobiles pare-choc contre pare-choc sur une route embouteillée. Et si l'on m'empêche de parler, je peux encore crier: pourquoi la route et le goudron et ces guidons qu'ils tournent affolés d'horizons. Je ne veux 12

pas de ce masque de tôle et de boulons, et des parebrises qui effacent l'ombre des peupliers en fuite sur des regards ivres de vitesse et non point de tendresse; il reste tant de pavés à user dans les ruelles animées où tendre la main, c'est cueillir l'amitié. L'amitié que l'archimandrite ignore quand il s'entend prêcher. J'ai parlé d'aller au désert, sur les traces de Simon, porté par un mouvement de pensée. Et demain, quand les touristes seront lassés des Tahitis de la terre, l'appel du loin ne passera plus par les mers et ils ne voudront plus de notre ville côtière, mais de terres calcinées avec, au bout, des palmeraies. Alors, mon père voudra que j'aille au désert vendre de nouveaux «souvenirs», mais je ne quitterai jamais la Méditerranée autrement qu'en projets.

- Maître Roufa, vous faites les cents pas, entre la boutique et l'atelier, pendant que je rabote cette magnifique planche de noyer.

- Bientôt

les veines du bois seront recouvertes de brou de

noix et de cire.

- Vous ne semblez plus avoir foi en l'artisanat.
- Les bourgeois se sont rués sur l'artisanat pour faire suer le burnous en copiant les objets du passé. Je me laisse emporter par des songes. - Vos rêveries contrarient votre père qui vous traite royalement. Quant à moi, il me paye mal, mais c'est un bon patron et je ne l'échangerai contre aucun autre.
- Disons que je me lance dans un autre artisanat: élaborer

des phrases qui n'imitent en rien celles du passé. - Ce n'est plus de l'artisanat oriental.
- L'Orient n'est pas un moucharabieh, un coffre sculpté ou

une aiguillère en cuivre. L'Orient, c'est un souffle dans la parole, qui façonne les hommes et les millénaires.

- Tout ceci est un peu compliqué, mais si vous aimez les
histoires, je vais vous raconter la dernière. Ce matin, un chauffard, qui roulait en trombe dans l'enceinte de la vieille ville, a renversé un âne chargé de jarres. Le chauffeur eu13

ropéen fut bel et bien malmené, et la corporation des âniers, Dieu sait comment alertée, déferla au complet sur la ville nouvelle en brûlant des voitures stationnées. La police avait coffré tout ce beau monde quand, surgissant des issues de la vieille ville, une armée d'ânes se rua sur le commissariat avec une frénésie telle, que les badauds se demandaient s'il leur avait poussé des ailes. Les ânes se retrouvèrent à l'intérieur du commissariat, les policiers à l'extérieur, et bientôt les âniers faisaient une sortie triomphale, montés sur leurs ânes, en provoquant l'hilarité générale. - Je ne sais si ton histoire est le fait du jour ou une page égarée des «Mille et une nuits». - Roufa, tu a passé la matinée à traînailler en ville, puis à faire fuir une cliente du magasin, et maintenant tu fais perdre le temps à Ramez le menuisier. Ce que tu peux être distrait, mon fils. Tu devrais faire un voyage, en Chine par exemple, et nous ramener des porcelaines, des jades et des bouddhas en pierre ou en bois. - On m'a dit qu'en Chine, un peuple tout entier n'a d'amitié que pour le grand timonier, lequel la lui rend à grands coups de portraits. - Tu aimes contredire ton père, mais tu n'es pas un mauvais garçon. Rentre déjeuner à la maison, si tu en as envie. Je resterai au magasin, on m'enverra du petit café d'à côté un hommos, quelques oignons et des olives. - A présent, il fait chaud à l'extérieur, les échoppes sont à demi-fermées et les passants s'égaillent vers Dieu sait quelles zones d'ombre. Comment dire que l'artisanat me passionne au menuisier de mon père, qui rabote des planches que d'autres assembleront? Y-a-t-il encore des menuisiers qui créent les meubles qu'ils proposent et se reconnaissent dans ce qu'ils font? Comment dire à Ramez que je suis né un jour la Méditerranée plein la vue, lorsqu'il est né dans un dar n'ayant pour fenêtre qu'un moucharabieh donnant, 14

au-dessus d'une impasse, sur le moucharabieh d'en face? Le soleil n'entre que de deux coudées à l'intérieur du dar où la fontaine de marbre semble tourner sur elle-même autour de son jet, comme un derviche accablé sous le soleil. En suivant les polygones étoilés orange et vert des mosaïques, on arrive à la cuisine. - Mère, je suis venu en cet âge industriel pour rénover l'artisanat. - Tu es venu au monde, mon fils, pour unir ton destin à celui de ta cousine. Telle est la tradition qu'il te faut suivre pour que la fortune et les secrets restent dans la famille. Aujourd'hui, Nadia passe la matinée avec moi. J'aime penser qu'un jour elle s'établira dans ce dar. Tu la trouveras en train de tricoter, là-bas, dans le patio. - Chère Nadia, je veux aller de ville en ville pour réveiller les artisans qui paressent dans leurs échoppes. - Roufa, emmène-moi dans ta chambre. Avec la paume de la main, je ferai éclore ton sexe. Tu en oublieras les villes et les artisans. Et le jour où l'on sera marié, je te ferai l'amour et te donnerai tant de plaisir que tu oublieras que je suis la cousine effacée, qui fait du tricot dans l'ombre du patio. - Je préfère, Nadia, emporter ta photo avec moi, de chambre d'hôtel en chambre d'hôtel, et me branler en pensant à toi. - Tu es cruel; je suis patiente. - Je ne tiens pas à te faire de la peine. Je pense pour de bon au voyage. - Tu ne veux pas te marier, Roufa? - Je veux aller de médina en médina. Je veux bousculer les artisans. Je veux visiter les antiquaires des villes côtières les plus proches. Je veux parcourir le désert. Je veux aller sur la trace de Simon. - Tu ne veux pas m'épouser, Roufa? - Pourrais-tu vivre avec un homme mené par la magie des mots? - J'aime la musique des mots. 15

que la musique nuptiale? - Emmène-moi loin d'ici. Je suis lassée de ce paysage de mosaïques avec leurs arabesques sans fin qui se déploient autour des galeries. Je veux voir un verger d'oliviers s'évanouir dans le lointain. - J'aime ce jardin clos et la cour de marbre blanc pleine d'ombre et de fraîcheur... - ... «où la perspective s'épanouit dans l'eau vive de la vasque centrale». Tu vois, Roufa, je peux continuer les phrases que tu commences. Elles se suivent et se ressemblent comme les mailles de mon tricot, comme les arabesques des mosaïques qui nous cloîtrent dans ce patio. - Si le dar est un cloître, c'est un cloître à plaisirs. - Allons en ville nouvelle. - J'aimerais étreindre ton corps parfumé à l' essence d'ambre et de musc, plutôt que jouer des coudes pour nous frayer un chemin dans ces ruelles, d'où montent des odeurs de cuir et de cumin. Au sortir des murailles, on aborde un monde de larges avenues, de signalisations, de réverbères, de grands immeubles, de costumes à l'occidentale. Ici s'arrêtent les ruelles étroites, les ânes, les djellabas, les burnous, les échoppes d'artisans et les fontaines publiques. - Tu es silencieux, Roufa. Ne vois-tu pas que je suis si heureuse de me promener en ville nouvelle? Les vitrines nous proposent tant d'objets. Je ne sais où donner de la tête. Je voudrais essayer cette robe. - Tu aurais l'air ridicule en la portant chez nous. - Et ces immeubles, ils sont tout en fenêtres et en balcons. J'aimerais habiter un de ces appartements d'où l'on peut voir ce qui se passe à l'extérieur. - Il se passe que des voitures et des gens défilent en faisant du bruit dans une atmosphère polluée. Voilà tout le spectacle. Quant à nos dars, ils tournent le dos à la rue, à son boucan, sa cohue, ses odeurs d'huile rance et de graisse, mais à l'intérieur tout porte à vivre dans une ambiance de 16

- Autant

calme et de fraîcheur: la présence des fleurs, des vignes, de l'eau; et la cour carrée, cette immense fenêtre sur la voûte étoilée. C'est drôle, Nadia, je viens d'avoir le pressentiment qu'un jour il y aura la guerre entre la ville nouvelle et la grande médina. - Pourquoi y aurait-il la guerre? - Deux civilisations se partagent une même ville et s' épanouissent sans qu'aucun échange ne s'établisse entre elles. Non. Je ne vois pas une situation pareille se prolonger indéfiniment. - Ici, on ne vend que des jouets pour fillettes, là, de la lingerie fine. On ne voit pas tous ces magasins dans notre médina. Regarde la galerie de meubles, ces fauteuils sculptés et dorés feraient un bel effet dans votre salon. - Il faudrait en disposer une tapée pour asseoir toute la smala. Imagine-toi la forêt de pieds en bois galbé que cela ferait. Non, je préfère nos divans, sans formes, qui longent les quatre murs, et je suis bien content, quand j'apprends que la secte des Vigilants a fait un autodafé de meubles occidentaux amenés dans notre vieille ville. - Un café-trottoir; tu m'offres une glace? - Entrons, je crois reconnaître Samir, un ancien camarade de classe. - Salut, Roufa. Quelle surprise de te voir dans cet endroit. Je croyais que tu devais être, à cette heure-ci, dans ton magasin d'antiquités. - La surprise est pour moi, on m'a dit que tu étais en Europe. - l'en reviens, mais je ne compte pas m'éterniser dans ce bled, où les hommes passent leur temps à faire des salamalecs. Leur médina est en bordure de la Méditerranée, et ils ne songent jamais à prendre un bain de mer. Ils perdent leur vie dans les visites de famille, où s'échangent des ragots et se combinent des mariages. Quant à moi, je ne rentre dans la vieille ville que pour dormir; le jour je fais le tour des cafés de la ville moderne, où l'on peut draguer des suédoises qui traînent en quête de cavaliers servants au teint basané. Salut, je me sauve. 17

- Tu vois, Nadia, tu n'es pas la seule à aimer la vie moderne. - Tu exagères, je tiens à nos traditions, à la famille, alors que Samir les dénigre. J'ai simplement envie de changer de cadre de vie. Tu me comprends? - Je te comprends, mais je ne tiens ni à la famille, ni aux traditions, ni à la ville nouvelle, ni à la ville ancienne, ni à l'Orient, ni à l'Occident qui nous envahit de toutes parts, jusque dans nos pensées les plus secrètes. Je ne tiens qu'à retrouver mes racines. - Quelles racines? - Mes racines. Faut-il les rechercher dans notre Histoire figée depuis des siècles dans un silence de bas-relief? J'ai dû naître un jour la Méditerranée plein la vue. Les galères chargées de verre et de pourpre voguent jusqu'aux confins des mers. Les Amériques sont à portée de main pour peu que les vents soufflent dans les voiles de l'imaginaire. - La Méditerranée n'est pour toi qu'un décor de théâtre où se baladent tes obsessions comme Christ et ses disciples sur l'eau. Allons nous promener au bord de la mer, comme tout le monde, sans discourir sur la fin et les commencements. En cette saison, les couchers de soleil sont si beaux, si différents d'un crépuscule à l'autre. - Il est temps de rentrer, Nadia. Je dois me rendre à mon travail avant la fermeture. - Je n'ai pas envie de te quitter, Roufa. Je veux te garder à mes côtés, le plus longtemps possible, pour toujours. - Nous ne sommes plus très loin de chez toi, je te ramène. N'oublie pas de saluer, pour moi, mon oncle et ma tante. Dis-leur que je passerai les voir un jour. - Tu me promets de penser à moi? - Si tu me promets de ne pas trop espérer.

- Le ciel rougeoie au-dessus des maisons basses. Il commence à faire sombre dans la médina, où les lampions éclairent des tronçons de rue. Nadia voyait juste: il aurait été agréable de se promener à cette heure-ci sur le front de mer. J'ai tant de tendresse
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pour elle, mais je veux rester libre de me créer un monde à moi avec les mots, un monde qui exclue les traditions, la famille, la fatalité et tous les principes de vie qui font que nous sommes ce que nous sommes: des Orientaux qui se laissent vivre. Je veux aller de cité en cité pour réveiller les artisans qui paressent dans leurs échoppes. Je suis venu en cet âge industriel pour redonner à l'artisanat sa splendeur passée. Les chandeliers seront incrustés d'or et d'argent, et les panneaux de boiserie seront travaillés...

- C'est

Roufa qui s'en revient en rêvant de boiserie. - Oui, père, il faut voir et revoir les boiseries peintes du palais Azmi. Avec nos artisans, nous en ferons d'aussi belles. - Tu me parles de production artisanale, alors que tu n'esjamais là pour t'en occuper. Où as-tu passé l'après-midi? Le magasin et l'atelier ont été envahis par les touristes. On ne savait plus où donner de la tête. - J'étais en ville avec Nadia. Père, je voudrais aller visiter les antiquaires qui se trouvent dans d'autres villes côtières. - Bon. Un Américain a acheté la fontaine en mosaïque de marbre. Cet homme a des idées folles, ce n'est pas dans un patio ou un jardin qu'il veut la poser, mais en plein désert dans un enclos de figuiers de barbarie et de cactus. - Cela me rappelle qu'il y avait dans le Sud profond un homme qui vivait en solitaire dans une cabane en bois, il avait garé sur un terrain caillouteux une vieille voiture rouillée, qu'il boulonnait et déboulonnait à longueur de journée. - Au lieu de songer à des histoires de boulon, tu ferais mieux de demander à quel prix nous avons vendu le bassin en marbre. - Je sais que nous aurons des fontaines à vendre tant qu'il reste du marbre à extraire des montagnes. - Voilà qui est bien dit. Tu parlais de Nadia, pourquoi ne l' épouserais- tu pas? - J'ai la tête pleine de mots, et le mot mariage n'y est pas. - Mais Roufa, la vie n'est pas un défilé de paroles, il faut 19

que tu prennes femme comme tout le monde. - l'aimerais vivre comme tout le monde, mais le monde m'échappe, sauf le monde des mots. - Ah! Je te vois venir avec ton baratin: la verdure plein la vue, les matins de pluie et les déserts lointains. - Et pourtant... - Il fait nuit. Fermons boutique. - Oui, père. - Tu ne gaspilleras pas ce que j'ai amassé à grand peine. Tu accroîtras notre patrimoine. Tu épouseras Nadia ou une autre, les filles ne manquent pas. Tu auras un fils qui portera mon nom. Tu ne passeras pas le temps à rêver à un monde meilleur. Tu ne t'occuperas pas de politique. Tu seras aimable avec tout le monde. Tu ne te feras jamais d'ennemis. Tu écouteras respectueusement l'archimandrite. N'oublie jamais que nous sommes des minoritaires et qu'en toute circonstance nous avons intérêt à nous taire. - Oui, père. - Te serrer dans mes bras, Rima, la soirée est bien longue sans toi. Ces dîners de famille n'en finissent pas. Si je t'avais épousée, aurait-on répété le cycle infernal de la vie familiale? La routine et l'ennui, auraient-ils terni le souvenir de nos baisers fous sous la pluie?

- Roufa, tu es toujours - Mère, c'est si bon.

silencieux à table.

- Tu plaisantes? Tu ne manges rien. Les plats défilent sans que tu t'en rendes compte... Alors, tu as passé l'après-midi avec Nadia. Elle est gentille ta cousine. - Oui, mère. - Occupe-toi bien d'elle. Cette fille a beaucoup de qualités. - Beaucoup de qualités... beaucoup...

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JEUDI 26 MARS

- L'aube s'est annoncée par un orage. Maintenant, le soleil retourne lentement la terre de l'état de boue à l'état de poussière. Il fait bon, trop bon pour aller faire l'antiquaire ou pour aller là-bas où la terre est rouge, rouge ocre peut-être. Allons en bordure de mer. Toi, qui n'as pas le pied marin, tu parles d'aller au large, là où le bleu du ciel rencontre le bleu de la mer. Tu veux, d'un regard, fouiller tous les mouvements de l'océan. Et dire que les vagues n'ondulent jamais à l'horizon. Ami, ne quitte pas le rivage, les aventures de l'esprit sont des courses aux mirages. Allons au café bleu qui émerge sur pilotis audessus de l'eau. Attablons-nous autour d'une théière pour accomplir la fête. Sous le plancher en bois monte une musique d'eau et de rochers. Le vent du nord adouci au soleil nous caresse le visage.
- Nous sommes depuis plus d'une heure au café bleu et tu ne dis pas un traître mot, Roufa. - Youssef, je suis si content d'être avec toi ce matin. - Notre amitié sans paroles, Roufa? - En fait, je te parlais. - En rêve, une fois de plus. - Nous avons découvert cet endroit ensemble. C'est le dernier refuge des dilettantes du matin, ceux qui jouent au jac21

quet ou fument un narguilé. Comme un bateau qui n'a jamais vogué, le petit café bleu est ancré dans le passé. Le Turc et le Mongol venaient s'y délasser. - A d'autres, les histoires de bateaux, de Turcs et de Mongols! Tu pensais à Rima. - Non, à toi. Tu n'as pas le pied marin? - Moi? - Et tu penses aller au large? - J'irais foutre quoi au large? Ramer pour me faire des muscles? - Non, voir ce qui se passe, là où la vision ne porte pas. - Inutile de noyer le poisson, Roufa, tu pensais à Rima. - Comment peux-tu savoir que je pensais à Rima si je ne le sais pas moi-même? C'est bien ce que je te disais: tu veux voir les vagues onduler à l'horizon et peut-être au-delà. - Roufa, tu m'exaspères! - Bon, bon, bon. Rima, je l'ai dans la peau. - Dire que tu l'aimes depuis plus de dix ans et que tu ne l'as jamais baisée. - J'en ai baisé d'autres. Noires ou blanches, elles avaient toutes, après l'amour, une odeur de riz aux crevettes. Rima sent la terre après la pluie. - Comme ce matin? - Comme le premier matin du monde, où la vie est senteur de terre, senteur de femme. - Tu t'entends bien avec Nadia? - Oui, on a grandi ensemble, elle n'a aucun secret pour moi. - Voilà une bonne raison de l'épouser. - Me marier? Drôle d'idée. Tiens, regarde les oiseaux faire leur ronde dans le ciel. - Les oiseaux se baladent dans le ciel et les femmes en enfer. - Tu commences à comprendre. Il est onze heures; je te quitte. - Père, tu m'as demandé, hier, de ne pas rêver à un monde meilleur. Pourquoi rêverais-je à un monde meilleur? Le voilà qui nous entoure avec la mer, le 22

soleil, les oiseaux, le café bleu tout en bois et en verrières; et maintenant, ce sentier parsemé de marguerites et de coquelicots, qui longe la muraille, et l'arc en fer à cheval de la porte en pierre sculptée, qui me ramène au cœur de mes pensées, à la blanche médina où je suis né. - Larbi, où est mon père? - Il a été chez le changeur. Il est bien fâché de te voir vagabonder dans la médina et ses alentours. Roufa, quand j'ai commencé à travailler comme vendeur chez ton père, tu étais tout gosse, tu venais les jours de vacances jouer entre les vitrines. Pour moi qui n'ai ni femme ni enfants, tu es un peu toute ma famille, alors, fais-moi plaisir, viens un peu plus souvent au magasin. - Larbi, tu as été mon seul ami d'enfance. Avec toi, j'ai appris à lire le monde comme un poème. Tu te souviens, tu me racontais à longueur de journée les histoires de Geha, Antar et Shéhérazade. - Ce n'étaient que des histoires. - Des histoires qui émaillaient ta vie. Tu te souviens du jour où tu as échangé, avec un Américain légèrement éméché, une robe de chambre en brocart artificiel contre une motocyclette toute neuve, et du jour où tu as vendu les chaussures de Ramez à Antoun. Quel sacré bordel ça avait foutu, le soir, à l'heure de la fermeture, ils étaient tous les deux à se battre, pendant que tu filais à l'anglaise. - J'étais jeune. - J'aimerais que tu restes toujours jeune. - Si je pouvais... - Raconte-moi une histoire, Larbi. - Tu veux que... Tiens, voilà ton père. - Je ne te chercherai pas querelle, Roufa. On a fait de si bonnes ventes, ce matin. - Depuis que je suis rentré au magasin, je n'ai pas vu un chat passer. Les affaires ne vont bien qu'en mon absence. - Tu peux faire le malin, Roufa. Un jour, tu seras à ma place et tu auras un fils qui te fera autant de peine que tu m'en 23

fais. - Père, je vous aime comme personne au monde, je n'ai rien contre notre commerce qui, après tout, nous met en présence d'objets d'art. Père, j'ai peur d'affronter les clients, d'être considéré comme l'accessoire d'un achat. Et tous ces Occidentaux, qui sont hélas nos seuls clients, nous traitent de «marchands de tapis». Chaque fois, qu'ils demandent de baisser nos prix de moitié, j'ai envie de hurler. - Le client est roi, Roufa, il faut le prendre en douceur pour le persuader d'acheter. - Il faut pouvoir le faire, père. - Ne t'en fais pas. Ça viendra avec le temps. Au début, j'étais aussi timide que toi. Avec tes études, tu brilleras en affaires car tu as aussi dans le sang le métier d'antiquaire. Et quel autre métier exercer dans notre médina étriquée? - Père, je suis peut-être né un jour avec le besoin de sillonner la page blanche d'une écriture serrée. - Oui, tu devras gribouiller dans les livres de comptabilité. - La page blanche comme une terre à ensemencer. - Je ne te saisis pas. Décidément, Roufa, ou tu fais l'imbécile ou tu es très malin. Pourrais-tu avoir l'obligeance d'aller passer une commande de lustres chez Chafic? Que Larbi aille avec toi. - Avec plaisir, père, vous savez que l'artisanat me pasSIOnne. - Oui, l'artisanat me passionne. Je préfère les artisans aux artistes, que les Occidentaux déifient. Je n'irai jamais, en Europe, dans les pinacothèques où se précipitent, sur de grands noms, des foules hypnotisées. Et d'ailleurs, l'art occidental, c'est l' architecture. Et toutes ces cathédrales, soulevées du sol par la ferveur populaire, sont l' œuvre d'artisans anonymes. - Quel bon vent t'amène, Roufa? - Je viens acquérir pour notre boutique quelques uns de ces affreux luminaires que tu fabriques. 24

- Toujours sarcastiqu~, Roufa.
- On le serait
pour moins, Chafic. Regarde-moi ces formes abâtardies, ces cuivres ajourés à l'à-peu-près et les soudures grossières. Tu as en main un métier merveilleux; nos lustres orientaux sont de conception architecturale avec leurs volumes pleins et les rapports de masse qui s'organisent pour aboutir à la vie et l'harmonie dans la transparence, alors que les lustres occidentaux sont informes avec leurs éternelles branches en bronze recourbé, déployées autour d'un axe, et d'où pendouillent des tas de pendeloques en forme de poire. Et tu as le culot de débiter ces horreurs. - Mes horreurs se vendent bien, c'est l'essentiel. - Décidément, il n'y a rien à tirer des artisans de cette médina. Il faut que j'aille vers d'autres médinas pour secouer les artisans qui paressent dans leurs échoppes. - Roufa, tu ne comptes pas vraiment nous quitter? - Je vous ai quitté. - Mais tu es toujours dans notre médina. - Voilà, j'ai choisi ces quinze lampes. Larbi, prends cellesci, moi, je porterai celles-là. - Monsieur Roufa, ne partez pas si vite. - Je ne tarderai pas à revenir, Chafic. - Monsieur Roufa, je vous aime beaucoup, je ne sais pas pourquoi. Oui, vous êtes gentil et vous ne discutez pas mes prix comme votre père... - Bonjour Larbi. Bonjour Roufa; je suis content de te voir transporter des marchandises. Alors, tu as décidé de rentrer dans le droit chemin? - Monsieur l'archimandrite, au lieu de faire votre préchiprécha habituel, ne pourriez-vous pas nous donner un coup de main jusqu'au magasin? - Avec plaisir, c'est mon chemin. Je prends cette toute petite. Tu vois, Roufa, c'est très bien de penser à nos saints du désert. - Ecoutez, aujourd'hui je ne pense ni aux saints, ni au désert. Je veux tout simplement me débarrasser de ce fardeau. - Mon fils, je voulais justement te proposer d'accompagner 25

un groupe de paroissiens, qui veut faire du tourisme du côté des villes mortes du désert. - Vous tombez mal, je suis plutôt d'humeur à faire une promenade en barque, la mer est si belle en cette saison. - Ah, la mer, j'ai horreur de ça. - Nous voilà arrivés, merci, monsieur l'archimandrite. - Roufa, quel bon choix de lampes. - Vous trouvez, père? - Il ne faut pas être difficile. Ces modèles se vendent comme des petits pains. - Qu'elles sont belles les lampes des mosquées centenaires du quartier des Teinturiers. Que c'est triste un pays déserté par les arts. - Le pays, on s'en fout. Ce qui compte, c'est notre communauté qui s'est faite sienne la culture bien vivante de l'Occident. - Sans y contribuer. - Qu'est-ce que tu veux dire par cela? - Rien, père, je songeais à... - A quoi? - Non, rien... J'ai l'esprit embrumé. - A propos, je t'ai vu avec l'archimandrite, tout à l'heure. - On a fait un bout de chemin ensemble. - J'espère que tu ne l'as pas contredit. - Oh, que non! - Ta mère a préparé un ragoût que j'aime bien. Resterais-tu au magasin en mon absence? - Oui, père. - Monsieur l'archimandrite, nous n'irons pas dans le désert, les voyages de tourisme ne font pas mon affaire. Autrefois, les villes mortes étaient des villes prospères, avec des pressoirs à olives, des entrepôts de blé, avec des auberges pour pèlerins ou pour caravaniers. Elles étaient entourées de champs et de vergers. Les jours de marché étaient des jours de fête pour les populations qui accouraient de tous côtés. De 26

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