Problèmes linguistiques de la traduction

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296308282
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L'HORLOGERIE
, A

DE SAINT JEROME

Dans la même collection

MarcARABYAN, U paragraphe nan-atif
Astrid VAN STRATEN, enfant DER Un troublant Frédéric FRANÇOIS, Morale et mise en mois Boris LOBATCHEV, L'autrement-dit Elisabeth BAUTIER, Pratiques langagières, pratiques sodaks

Martine CAMBOUUVES, signes dans la forêt Des Paul JOUISON, Ecrits sur la Langùe
Sylvie COIRAULT-NEUBURGER, Dire

des Signes Française

la croyance

@ L'Harmattan,

1995

-

ISBN:

2-7384-3612-9

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Marc Arabyan

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Jean-Claude CHEVALIER Marie-France DELPORT

PROBLÈMES LINGUISTIQUES DE LA TRADUCTION
, A

L'HORLOGERIE DE SAINT JEROME

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 PARIS

Prologue
Qu'on ne cherche point id ce qui ne peut y être: un corps de recettes pour les traducteurs, un moyen d'évaluation pour leurs travaux achevés. Ce livre est de linguiste. Et le langage, par suite, en est l'objet profond. Le langage et les rapports qu'avec le monde il entretient -le monde qu'il n'est pas, qu'il ne photographie pas et dont il sert à parler, d'où il vient et auquel il renvoie. La traduction n'est là que comme servante, mais elle est partout. Elle occupe tout l'espace et elle montre tout ensemble, mieux ou aussi bien qu'une autre activité, ce qu'est notre lecture, ce que nous en faisons, et donc la façon qui est la nôtre de recevoir tout discours, tout objet de langage. Il lui est demandé surtout - et elle satisfait l'attente - de faire voir que le linguiste, dans son ordre, procède comme le traducteur. Leur pente est la même. L'un et l'autre prêtent au langage et à l'expérience qu'il doit exprimer les mêmes liens. Sans le dire, sans le voir sans doute, sans même le soupçonner, l'un et l'autre se livrent à des opérations qui reposent sur les mêmes croyances. Qui prennent pied sur le même fond. Ils voient dans les vocables, et dans les relations que ceux-ci entretiennent entre eux, ce qu'ils savent percevoir dans la "réalité" dont lesdits vocables et lesdites relations leur parlent. Ils mettent en somme dans le signe ce dont il est le signe. La traduction commande que l'on donne forme linguistique à ce qui l'a déjà!. C'est là une opération commune et familière. Chacun s'y livre, et maintes fois chaque jour. Chacun répète autrement cela même qu'il a déjà dit, et qui a été mal entendu ou mésinterprété. Chacun rapporte en d'autres tennes à un nouvel interlocuteur le "même" événement. Et il passe, ce faisant, d'une forme linguistique à une autre. Pour qu'on l'appelle traducteur il lui manque dans le même temps de changer de langue. Mais on voudrait, lorsqu'il le fait, qu'il n'y ait plus d'autrement, plus d'autres tennes. Ou le seul nécessaire qui fait qu'œillet doive donner clavel, gara/ana, cravo ou carnation. Espoir bien ingénu. Les chapitres de ce livre se sont donné pour tâche de le faire voir. Et aussi qu'il ya peu de distance, contre ce que l'on suppose spontanément, entre celui qui "redit" dans la même langue et celui qui "redit" en un autre idiome. Du second seul l'habitude est de dire qu'il

1 Par là elle se sépare de l'acte spontané de parler - et même d'écrire - où est mis en mots ce qui était sensation, croyance, pensée ou autre chose en attente de structuration.

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L 'borlof!en'e de saint Jérôme

"trahit", C'est ne pas le comparer au premier et poser qu'il ya là deux êtres occupés à des besognes fort distinctes, Or, l'observation un peu attentive prouve qu'ils se rejoignent le plus souvent dans leur activité de transformation, Dans leur activité d'étroite reproductiori aussi. Qu'ils conservent et altèrent dans les mêmes occasions. Qu'ils emboîtent le pas et s'écartent aux mêmes lieux, qu'ils se gouvernent, en l'ignorant, par les mêmes règles. Car il y a des règles, ou, plus exactement, des régularités sous l'apparent caprice de ces deux espèces de traducteur. Il y a des régularités, et les chapitres qu'on va lire en offrent la progressive découverte. Ce sont des articles écrits à des dates diverses et par deux plumes distinctes 1. Mais leur préoccupation, à travers les années et à travers les sujets, a été la même. De là vient qu'il en résulte un livre, et son unité, Il s'agissait de considérer le traducteur moins dans le cours même de son travail que dans ce qu'il livre. Dans ce qu'il finit par livrer, tous ses choix faits - si tant est qu'il Yait toujours eu choix-, toutes ses délibérations terminées. Il s'agissait de mettre face à face les séquences linguistiques dont on était parti et celles où l'on était parvenu, Et d'en déduire quelques opérations simples que rien, dans ce passage, ne rendait obligatoires mais dont la probabilité peu à peu, l'observation s'étendant, se diversifiant, se révélait très forte. Ceci pouvait n'être pas retranché, cela n'être pas ajouté, telle autre chose n'appelait pas son inversion, son déplacement ou son commentaire. On en trouvait la preuve dans d'autres ouvrages, dans les dictionnaires, dans Sa propre compétence linguistique. L'ajout, le retranchement, l'inversion, le déplacement, le commentaire pourtant étaient là. Et avec une fréquence si haute, si écrasante, qu'il ne pouvait être question d'en appeler au hasard. On change de texte; on change de traducteur; on change de langue. Et les mêmes phénomènes se retrouvent. Ils sont là comme les figures de rhétorique dans tout discours. On ne sait parler, on ne sait écrire sans elles. Très visiblement on ne parvient qu'avec peine à traduire sans ce que l'on peut bien appeler des "figures de traduction". Ces "figures de traduction", il fallait en repérer quelques-unes, les définir, les décrire, apercevoir les conditions de leur apparition. Des dizaines, des centaines d'exemples n'étaient pas de trop pour les bien cerner et pour convaincre de leur existence, de leur statut et de leur régularité. L'espagnol, l'italien, le français, le catalan, le portugais, l'anglais, parfois l'allemand, devaient être mis à contribution. Pour le texte source comme pour le texte cible. L'affaire était de s'assurer du caractère général de ce que l'on saisissait. De se prémunir contre qui objecterait qu'il n'y avait là que des faux-pas, des négligences, des maladresses de "mauvais traducteur". Ou, plus sournoisement, des traits propres à un seul idiome, les habitudes et les caractères linguistiques d'un seul groupe humain Oe mouvement le plus spontané de tout traducteur, et avec lui de tout linguiste qui ne regarde que deux langues, est de majorer considérablement la singularité de chaque système et ses contraintes) . Le propre de la méthode qui, à l'origine, tout ingénument, a consisté à comparer l'original à sa ou ses traductions, très vite se dépasse. Des transformations que, fort mécaniquement, on voit apparaître, ou pas, portent à s'interroger sur leur
1 A l'exception des deux derniers, ils sont reproduits dans l'ordre chronologique de leur rédaction.

Prologue

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nature. Sur leur provenance. Sur les circonstances de leur apparition. Et c'est ici que se dévoile ce qui pèse le plus communément sur l'esprit du traducteur et le conduit: la représentation ordinaire qu'il se forge du monde, de la "réalité" dont on lui parle. Les pouvoirs de cette représentation s'exercent, on ne le voit pas assez, dans l'indépendance la plus nette des mots et des constructions qui l'ont appelée. Ils sont, ces mots et ces constructions, certes nécessaires. Ils jouent comme des déclencheurs et s'en tiennent à ce rôle: l'image du monde qu'ils ont charge de transmettre est-elle amorcée, qu'ils s'effacent ou s'évanouissent, carrément parfois, et la laissent, selon sa pente habituelle, se mettre en place. Elle règne dès lors, et commande aux mots et aux syntaxes qui auront à la redire, à la traduire. Ainsi agit, ou est agi plutôt, le traducteur. ~iais ce dont il faut se convaincre, c'est qu'il n'arrive rien d'autre au commun des lecteurs et, plus loin, plus secrètement, de façon plus savante, au linguiste. Eux non plus ne cherchent pas spontanément, chacun pour ce qui le concerne, à séparer ce qui est des mots et ce qui est du monde que ces derniers évoquent. Le second leur masque les premiers. Et l'observation minutieuse des traductions éclaire ici le phénomène d'un jour puissant. Elle nous montre qu'un sentiment obscur mais vif nous anime tous, lecteurs, traducteurs, linguistes: la conviction que, dans tous les cas, il y a une façon "droite", "directe", moins "travaillée", de dire le monde, ses choses et ses événements. Une façon plus que toutes les autres déliée de celui qui y recourt, plus "objective" donc. On a nommé l'ortbonyme, la diction ortbonymique. S'il y a une unité et une progression dans l'ouvrage qu'on va lire, elle est là : dans le dégagement par étapes, d'article en article, de cette notion et de son pouvoir. C'est elle qui est derrière le repérage décalé des événements (chapitre I). C'est eUe qui, dans de précises conditions, fait "changer de sujet" (chapitre II). C'est elle qui conduit aux explicitations (chapitre III). C'est elle encore qui préside au choix des temps (chapitres VII et VIII). C'est elle enfin qui combat la "littéralité" (chapitre IX). Et l'on n'épuise pas dans cette énumération tous les effets dont elle est capable. Qu'on entende bien ici: la puissance sur l'esprit du traducteur de la diction orthonymique est des plus fortes. Elle l'est d'autant plus que, pour l'ordinaire, il n'en soupçonne même pas l'existence. Elle ne l'étrangle pourtant pas. Il peut s'en affranchir. Il sait le faire, et il le fait. Il n'y a, dans telles circonstances, figure de rhétorique que parce qu'il aurait pu ne pas yen avoir. De même des figures de traduction : on ne les rencontre que là où elles auraient pu ne pas être. Là où la construction "littérale" avait un degré de possibilité. Le remarquable - trop de traductions l'enseignent pour qu'on en doute - est que l'on néglige un possible, qu'on le délaisse très aisément. La diction orthonymique et les vertus qu'on lui suppose ne sont pas ici seules en cause. Elles ont sans doute dans le phénomène la part la plus lourde. Mais les idées qui sur la "littéralité" ont cours forcé leur viennent en aide (chapitre IX). Et aussi toute une façon reçue de juger d'une traduction, critique et public. On ne relève pas assez que l'on n'admet pas d'une traduction ce qui passerait fort bien dans un original. Ce dont on cherchera la raison ou l'effet et qu'on louera dans celui-ci, on le censurera dans celle-là. Et parce qu'on sait qu'elle est traduction, qu'elle n'est pas "libre", croit-on, et est née sous la tyrannie, ou du moins sous les injonctions dangereuses, d'un original. Par où l'on voit que l'ortho-

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L 'horlogerie

de saint Jérôme

nyme, en réalité, guide sans doute et le traducteur et son juge. C'est beaucoup d'influence pour qu'on puisse l'entamer. L'erreur, au vrai, serait de juger avec $évérité ce que l'on voit faire ici aux traducteurs. On se garde mal sans doute des jugements de valeur. On se trompe en y cédant. Labonne attitude, c'est-à-dire la seule qui ait quelque utilité, est d'observer ce qu'ils font. Ce qu'ils font tous l, naturellement, loin de tout regard et sans le rechercher le moins du monde. D'observer, d'analyser et de comprendre. Dans cette pratique on peut lire celle du lecteur et aussi celle du ling\liste. Mais ceci est une autre affaire: celle qui mériterait tout un autre livre. Celle où le linguiste, se regardant faire, chercherait à surprendre ce qui du monde est passé dans les mots ; ce qui n'y est point mais que, tels qu'ils sont, ils ont aptitude, par leur combinaison, à évoquer. Les voies pour remplir cette tâche sont nombreuses. Il n'est pas certain qu'on en trouve de mieux tracée, de plus sûre que celle qui nous est ici enseignée par le spectacle de la traduction. Par tous ces engrenages qui la règlent, par toute cette horlogerie où s'emploie la corporation patronnée par saint Jérôme : les traducteurs.
Cervières, 20 août 1993.

1 Ne nous

méprenons pas sur ce tous. Il est précisé plus loin et répété que ce qui vaut pour le trAnsfert d'une langue de même famille (l'indoeuropéenne, par exemple) à une autre perd toute pertinence, ou du moins s'affaiblit en grAnde part, lorsqu'on se trdnsporte d'un idiome alors cesse d'opérer; elle le fait

d'un type à un idiome d'un autre type. Non que l'onbonymie dans des conditions toutes nouvelles.

I Les horloges du traducteur.
Les travaux consacrés à la traduction osdllent entre ces deux pôles: ou bien ils s'en tiennent à un niveau de réflexion théorique très générale ou bien ils sont le lieu d'études linguistiques contrastives. Les traductions analysées sont alors prises comme des échantillons révélateurs de mécanismes propres aux deux langues mises en jeu. C'est bien sûr une utilisation fort licite de la comparaison de textes originaux et de leurs traductions. Mais le départ n'est pas toujours bien fait entre, d'un côté, ce qui revient en propre aux systèmes linguistiques mis en œuvre et, de l'autre, ce qui n'est qu'un usage particulier de tel ou tel traducteur ou encore ce qui, par-delà le traducteur, est imputable à l'activité même de la traduction, à des mécanismes de pensée opérant dans la tête des traducteurs, quels qu'ils soient, souvent sans doute à leur insu, et quelles que soient les langues auxquelles ils ont

affaire 1.
L'observation de diverses œuvres de langue espagnole, italienne ou anglaise et de la traduction française qui en a été publiée, ou des traductions espagnoles d'ouvrages français, permet de relever un certain nombre de faits lexicaux et morphosyntaxiques qui ne semblent pas devoir être mis spécifiquement au compte de telle ou telle contrainte linguistique et qui se laissent tous ramener, très schématiquement, au mécanisme suivant: l'écart constaté entre ce qui est dit dans le texte de départ (TO) et ce qui est dit dans le texte d'arrivée (TA) repose sur une implication - simple ou double - entre les événements dont il est parlé dans TO et dans TA ; il suppose l'existence d'une chronologie de raison entre un "avant" et un "après" qui l'implique; le traducteur, pour des raisons qu'il est parfois possible d'élucider,
1 Cette sorte de confusion ap~rnÎt dans l'article - au demeurant d'un grand intérêt - consacré à l'expression de la perception dans les textes anglais et leur traduction française par Jacqueline Guillemin-Flescher, "Enonciation, perception et traduction", dans Langages, n° 73, Paris, mars 1984. L1 comparaison d'autres traductions, entre français et espagnol ou français et italien par exemple, fait aisément voir que ce que l'auteur de l'article présente comme des particularités dues aux systèmes linguistiques anglais et français se retrouve très fréquemment là où d'autres langues sont en jeu, selon des modalités bien sûr ~rticulières à chaque langue. . Publié dans Bulletin hispanique, 1. lXXXVII, n° 3-4, Linguistique et poétique, Bordeaux, 1985, p. 363-386.

12

L 'borlORerie de saint Jérôme

ne "dit" pas ce que "dit" ID mais dit dans TA soit l'avant, soit l'après "impliqués" de ce qui est "dit" dans ID.

~
Avant tout, on conviendra, d'une part, de renoncer à tout jugement de valeur esthétique sur les traductions. L'objet de l'étude est autre: il s'agit d'analyser en quoi consiste l'écart observé entre ID et TA et, secondairement, le cas échéant, d'en déceler les raisons linguistiques, non de dire si le traducteur a eu tort ou raison de produire cet écart. D'autre part, on travaille sur la comparaison d'éléments qui appartiennent à des codes linguistiques différents, celui du ID qu'on appellera la "langue de départ" (LD) et celui du TA, la "langue d'arrivée" (lA). L'appartenance à deux systèmes linguistiques différents suppose - ipsofacto - un écart. Ce n'est pas à cet écart-là qu'on s'attache id en priorité: c'est plutôt à celui qui séparerait le mot retenu dans TA et celui qui serait la "traduction littérale" du mot de ID. Ainsi quand on parlera d'écart entre oir et dire, il faudra comprendre: l'écart entre entendre et dire 1. Une telle position de principe peut paraître choquante. Quand on aura montré que tout se joue en fait entre les "choses" et non entre les "mots", le postulat, on l'espère, paraîtra raisonnable.
1) ID... declaré abiertamente a mis padres (...) que si estaba en Madrid - ya me 10 habian Madrid, Bruguera, 3ra ed., 1984, p. 93-94.

oido varias veces - era plra hacerme pintar. Rafael Alberti, La arboleda perdida, TA ... j'annonçai tout net à mes parents (...) que du moment que j'étais à Madrid - je le leur avais dit bien des fois -, c'était pour devenir peintre. Trad. Robert Marrast, La futaie perdue, Paris, Belfond, 1984, p. 99. 2) ID ... el mas solemne Tedéum que se hubiese escucbado OOjoeste cielo. Alejo Carpentier, F1arpa y la sombra, Madrid, Siglo Veintiuno, 1974, p. 153. ...Ie Te Deum le plus solennel que l'on eût chanté en ces lieux. Trad. René LF. Durand, La Harpe et l'ombre, Paris, Gallimard, 1979, p. 139. Mira tu, decia Tristana (...), no todo 10 que este hombre perverso nos ensena es

TA 3) ID

disparatado.. . Benito Pérez Gald6s, Tristam, éd. bilingue, Paris, Aubier, 1972, p. 74. TA Vois-tu - disait Tris ta na (...), il n'y a pas que des sottises dans tout ce que nous appre. nons de cet homme pervers... Trad. Suzanne Raphaël, éd. cit, p. 75.

4) TO En esta exposicion tuve una gran sorpresa, que fue el vender un cuadra en 300 pesetas a un funcionario R. Alberti, de la Embajada del Peru... op. cit., p. 142.

1 Dans un second temps, il faudra évidemment prendre en compte l'écart entre oir et entendre, tant en extension d'emploi qu'en compréhension; cf. l'analyse de l'exemple n° 1.

Les borloges du traducteur

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TA Cette exposition me procurn une grnnde surprise: un fonctionnaire de l'Ambassade du
Pérou acheta un de mes tableaux trois cents pesetas... Trnd. cit., p. 149.

5)

ID

Toute "nouvelle recrue" à qui les Verdurin ne pouvaient

pas persuader

que les

soirées des gens qui n'allaient pas chez eux étaient ennuyeuses comme la pluie, se voyait immédiatement exclue. Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, livre de Poche, 1954, p. 225. TA Todo "recluta nuevo" que no se dejaba convencer por los Verdurin de que las reuniones que daban las personas que no iban a su casa emn mas aburridas que el ver lIover ern inmediatamente 6) ID excluido. de su hermano yesto (...) acelero Trad. Pedro Salinas, Por el camino de Swann, Madrid, Alianza, 1966, p. 227. Mi madre dehio padecer mucho con las atrocidades Benito Pérez Galdos, Trafalgar, su fin, el cual deja indeleble impresion en mi esparitu...

Madrid, AlianzaHernando, 1976,p. 10.
(H')

TA Les horreurs que ma mère dut endurer de la part de son frère
j'en garde au cœur une marque indélébile... Trad. Monique Morazé, Trafalgar, Lausanne, Rencontre,

hâtèrent sa mort ;

1969, p. 78.

7)

ID

Parece que no pasan anos por la senom dona Perfecta.
Benito Pérez dona Galdâs, Perfecta Marrnst, DOM Perfecta, Madrid, Hernando, 293 ed., 1977, p. 13.

TA

Madame Tmd.

ne vieillit Dofla

pas, pour ainsi dire. Paris, Editeurs Frnnçais Réunis, 1963, p. 20.

Robert

Perfecta,

8)

ID Conviene aprovechar el tiempo. Sabe Dios 10que dumra ese noviazgo y el aburrimiento que traera consigo.
Benito Pérez Gald6s, DOM Perfecta, éd. cit., p. 34. TA Il faut mettre à profit le temps. Dieu sait combien vont durer ces fiançailles et l'ennui que je vais y trouver. Trad. cit., p. 40.

Dans ces premiers exemples, on observe entre ID et TAune modification de la structure syntaxique - par changement du support - en même temps qu'un écart sémantique entre le verbe de ID et celui de TA.A chaque fois la scène évoquée, l'événement raconté suppose l'intervention de deux êtres (singuliers ou pluriels), à savoir un "parleur"l et un auditeur (ex. 1, 2, 3, 5) ou un "donneur" et un récepteur (ex. 4, 6, 7, 8) ; ce qu'on pourrait appeler schénlatiquement un être Elproducteur et un être E2récepteur. L'événement est tantôt appréhendé dans la perspective de El, tantôt dans celle de E2,qui sont pris alternativement comme support des énoncés. La perspective adoptée correspond à une conceptuaIisation différente de l'événement phénoménal, qui se traduit par des choix lexicaux et syntaxiques différents. Un seul événement phénoménal est en cause, et donc une seule date, un repère unique en chronologie d' expérience2. Mais en chronologie de raison,

1 On s'autorise ce terme pour réselVer le mot de locuteur au producteur

des phmses analysées.

2 A propos de l'exemple n° 6, il convient de préciser que si TD et TA évoquent un même événement, et donc un même et unique "moment", bien sûr, il existe un décalage temporel dans l'appréhension qu'en donnent TD (deja) et TA (garde) ; on pourmit schématiser ainsi

ce décalage:

14

L 'borlogen.e de saint Jérôme

l'implication réciproque des deux conceptualisations s'ordonne: tout "entendre" implique un "dire" préalable, tout "acheter" implique un "vendre" préalable, etc. Qu'on entende bien: la chronologie n'est pas instituée entre les mots, entre les signifiés; elle s'établit entre ce dont parlent ces mots, entre les conceptualisations de l'événement à la référenciation de quoi le locuteur les utilise. On peut ainsi écrire:
AVANT " dire" "oir"
"es cu char"

APRÈs

"chanter" "ensefiar" "vender" "persuader" "dejar" "pasar (afios)" "traer"

"apprendre" "acheter" "dejarse convencer" "garder" "vieillir" "trouver"

A qui s'inquiéterait de rencontrer sur un même axe des éléments appartenant à des systèmes linguistiques différents, on répondra que ce qui figure ici ce ne sont pas les mots mais les expériences dont ces mots parlent dans les phrases analysées, et donc des éléments extralinguistiques ; c'est ce qu'entendent marquer les guillemets. Au lieu donc de traduire ID au plus près, le traducteur s'est forgé, à la lecture de TO, la représentation d'un événement expérienciel et, au moment de produire TA, jouant sur le rapport d'implication qu'on a énoncé, dit l'avant quand TO disait l'après ou vice-versa. A cette inversion, on peut parfois trouver un motif. Ainsi, en 1), le système français demande que air - dans cette phrase - soit traduit non par entendre mais par entendre dire. Dès lors, se voyant dans l'obligation d'introduire le point de vue du "parleur", le traducteur a préféré renoncer tout à fait à la perspective de l'auditeur pour ne s'attacher plus qu'à celle du "parleur". En 2), l'obstacle était d'un autre ordre; la traduction littérale écouter convenait parfaitement; seule la tournure pronominale souffrait difficilement d'être conservée en français. Ce grain de sable a-t-il suffi à enrayer le mécanisme du calque? Une fois arrêté, même un instant et par un obstacle aisément contournable, le traducteur "oublie" TO au profit de la représentation phénoménale que ID a fait naître et de cette représentation se forge une nouvelle conceptualisation, autorisée par lA. Le troisième exemple met en jeu un écart sémantique sur lequel il convient d'apporter quelques précisions. On a écrit que "apprendre" pouvait s'analyser comme l'au-

Evénement «(Xlssé) Présent dej6 .. . .. .. .. .. . .. .. .. >
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . > J'en garde

Les borloges

du traducteur

15
traduction littérale d'aPrender,

delà d'un "ensefiar".Maison sait qu'apprendre,

peut aussi être la traduction littérale d'ensenar. L'espagnol instaure un découpage conceptuel que le système français n'établit pas ; la distinction de deux orientations, opérante en espagnol sur le plan lexical (el profesor ensefia / el alumno aprende), ne rest pas en français (maître et élève apprennent la distinction se fait syntaxiquement, par le jeu des prépositions en particulier). Peut-être faut-il voir dans cette dissymétrie ce qui a conduit la traductrice à rejeter la traduction la plus immédiate. En 4), l'obstacle n'était à l'évidence pas lexical mais morphosyntaxique : si on pouvait conserver le verbe vendre, il fallait de toutes façons modifier la structure de l'énoncé, le français ne pouvant substantiver l'infinitif dans les conditions où l'espagnol le fait, et lui faire jouer, comme en ID, le rôle.d'attributl. Dès lors le fil qui aurait pu mener de ID à son calque en lA était rompu et aussitôt, semble-t-il, l'événement évoqué a pris le pas sur les formes qui l'évoquaient en ID. Les "choses" se sont interposées entre les "mots". Dans les deux derniers exemples, l'inversion qui se laisse observer substitue à un support inanimé dans ID (afios- noviazgo) un support animé dans TA (Dona Perfecta - je). Unetelle tendance à préférer assigner la position "forte", "agissante", de support à un référent animé se rencontre fréquemment dans les opérations de traduction; elle accompagne ici le mécanisme d'implication objet de cette étude et en explique peut-être la mise en œuvre en 7) et 8). Ce mécanisme opère souvent sans que le traducteur recourre, dans le même temps, à un changement d'incidence du verbe. Dans les exemples suivants, à l'inverse des précédents, l'énoncé conserve même support; la perspective à partir de laquelle est appréhendé l'événement référentiel demeure inchangée; mais cet événement est saisi en des moments distincts et successifs. Ou, si l'on préfère, TO et TA ne parlent pas du même événement, stricto sensu : ils évoquent plutôt deux événements dont l'un est l'en-deçà ou l'au-delà de l'autre, qui se succèdent non seulement en chronologie de raison mais, cette fois, aussi en chronologie d'expérience. Ainsi l'un des deux textes peut dire un événement potentiel, et l'autre l'événement devenu effectif:

-

9)

ID
TA

Amigo,en estas pueblos de provincia, el menor desliz se paga caro.
B. Pérez Gald6s, Doiia
Perfecta, éd. cit., p. 148. le moindre faux pis coûte cher. Mon ami, dans ces villes de province, Trad. cit., p. 142.

"Coûter" est l'avant logique et chronologique 10) TO Brnngain,ne vos vel pas mentir.
Béroul, Tristan, trad.}. C. Payen, Paris, Garnier,

de "pagarse"2.

1974, p. 12.

1 Cf. J.-CI. Chevalier, "Remarques comparées sur l'infinitif espagnol et l'infinitif français" dans Bulletin Hispanique, t. LXXI n° 1-2, Bordeaux, janvier-juin 1969, p. 140-173. 2 la comparnison ne s'établit pas entre coûter et pagar qui supposernient une inversion semblable à celles étudiées dans les exemples 1 à 8 ; la pronominalisation de pagar permet que le support demeure inchangé entre ID et TA

16
TA Brangien,e vousdirai tout. j Id, p.13.

L 'horloRerie de saint Jérôme

Le texte de départ déclare une intention dont la conséquence effective est ce que dit TA. Le rapport d'implication logique et de successivité chronologique peut être celui qui unit un événement et sa conséquence, un processus et le résultat qu'il apportera:
Il) ID Buena prenda se Ueva usted, caballero don José, si es verdad, coma dicen, que ha venido para casarse con ella.

B. Pérez Galdas, Doful Perfecta, éd. cit., p. 14.
TA Un vrai trésor que vous aurez là, monsieur don José, si c'est vrai que vous êtes venu pour l'épouser, à ce qu'on dit Trad. cil, p. 20. TA dit l'après 12) ID TA 13) ID de ID, sa conséquence.

She knew he was trying to break away from her finally, to be free. D. H.lawrence, Women in love, Penguin Books, 18th ed., 1976, p. 18. libre. Paris, Gallimard, Folio, p. 23. Elle savait qu'il cherchait à rompre d'une manière définitive, à se rendre Trad. M. Rancès et G. Limbour, Femmes amoureu5eS, He would be at this wedding; D. H. Lawrence, op cit., p. 19.

he was to be groom's man. He would be in the church,

waiting. He would know when she came. TA Il devait venir verrait arriver. Trad. cit., p. 24. à ce mariage. Il devait être garçon d'honneur. Il serait dans l'église, ilia

En 12), TA dit l'avant de ID, le processus qui mène au résultat dit par ID, le devenir qui apporte l'être. Il en va de même en 13) : pour "être" au mariage il faut
d 'abord 14) ID y "venir" 1. La primera vez que estuve alii permaned varias haras acodado en el pa ra peta.

Juan Goytisolo, La Chanca, Barcelona, Seix Barrai, 1981, p. 21. TA IS) TO La première fois que j'étais Cuando estuve venu là, j'étais resté plusieurs heures accoudé au J:XIrapet. al Trad. R. Marrast, La Chanca, Paris, Gallimard, 1964, p. 12S. en Madrid y me lIevaron al Ateneo, confieso que me quedé aœorto ver el asombraso TA ingenio que Dias ha dada a los ateas y protestantes. à l'Ateneo, je confesse que l'étonm'a laissé pantois.

B. Pérez Galdas, Dona Perfecta, éd. cit., p. 60. Lorsque je suis allé à Madrid et qu'on m'emmena Trad. cil, p. 62. 16) TO Me dormi de nuevo y, al despertar, estaba J. Goytisolo, op. cit., p. 13. yo en Almeria. nant génie que Dieu a donné aux athées et aux protestants

1 Ces deux exemples offrent à qui s'intéresse au signifiant une illustration des liens qui unissent venir et devenir et de la possibilité qu'on a de les gloser tous deux pir se rendre.

Les horloges du traducteur TA Je me rendonnis et, à mon réveil, j'étais anivé à Almeria.
Trad. cit. p. 116.

17

Les exemples 14), 15) et 16) invitent à un commentaire un peu plus approfondi. C'est qu'ils mettent en jeu le verbe estar et permettent de mesurer, sur un point, la distance qui sépare ce vocable du être français. En 14) comme en 15), là où l'espagnol déclare la situation résultative, le français préfère dire le mouvement qui apporte cette situation; il y a là, apparemment, une contrainte linguistique, à laquelle le traducteur a obéi. Semblable contrainte vient sans doute de ce que estar n'est pas être, ou plus précisément qu'au prétérit estuve ne peut répondre le prétérit fus. On sait de toutes façons que le prétérit français est d'un usage moindre que le prétérit espagnol, quelle que soit la matière lexicale verbale qui y est versée. Dans la conversation, par exemple, le français fait appel presque exclusivement au passé composé, et c'est lui qui s'impose dans les phrases ici en cause. Il suit que la traduction littérale serait "j'ai été". Or on sait que cette forme alterne souvent dans la langue parlée avec "je suis allé". La vision résultative que privilégie l'espagnol, le français n'y serait donc pas insensible quand il emploie avoir été pour déclarer la transcendance d'aller, c'est-à-dire non pas la déclaration du mouvement outrepassé (ce que dit être allé, avec l'auxiliaire être d'ailleurs...) mais la déclaration de la situation (résultative du mouvement) outrepassé. Il n'est pas question de traiter en quelques lignes des rapports sémiologiques d'être et d'aller; on se contente id de souligner comment ils peuvent se trouver mis en pleine lumière dans des affaires de traduction. Et l'exemple 16) illustre cela à son tour: cette fois estar est à l'imparfait; la traduction littérale étais, que le traducteur a refusée, serait tout à fait acceptable. On sait que dans la sémiologie du verbe être les formes d'imparfait sont issues du STARE latin et non de ESSE. Il n'est pas indifférent donc de relever que la différence d'emploi de estar et être constatée au prétérit s'abolit à l'imparfait: le signifiant paraît bien jouer un rôle décisif en cette affaire.
17) TD Ils ont gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes d'Etat qui se sont combattus mais ont su s'apprécier. Jules Vallès,L'enfant, Uvre de Poche, 1972, p. 301 TA Han tenido siempre el uno par el otro una profunda admiraciôn, como dos hombres
de estado que se han combatido pero
Trad. Victoria Bastos

han sabido apreciarse.
Alianza, 1970, p. 230.

de Lafora, El nifw,

Si cet exemple met encore en jeu un mécanisme d'implication, il n'y a plus exactement décalage chronologique entre l'expérience évoquée dans TA et celle que narre TO : on a plutôt affaire à deux types de saisie d'un même événement, dont l'une implique l'autre et, du même coup, est l'après logique de l'autre. Garder emporte dans son signifié la représentation nécessaire de deux instants successifs de contenu semblable, dans chacun desquels est posée l'existence d'un être, celui qui occupe le poste de sitel et qui à la voix active joue le rôle de complément d'objet, ici l'admiration. Le signifié de tener emporte la représentation d'un seul instant dans lequel est déclaré l'existence de l'être qui occupe le poste de

1 Cf. Jean-Claude

Chevdlier,

Verbe et phrase,

Paris, 1978, p. 78.

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L 'borlORerie de saint Jérôme

site et tient le rôle de complément d'objet, id la admiracion. On peut dire que, sur le plan des expériences dont parlent ces verbes, "garder" implique "tener" et en constitue donc un après, un au-delà. Mais TAdit: ban tenido siempre ; l'adverbe de temps apporte la représentation d'une succession d'instants sans borne initiale ni finale (la borne finale est posée, en quelque sorte provisoirement, par le présent où se situe le support, tant en TO qu'en TA). En chacun de ces instants, on a du "tenido", c'est-à-dire la représentation lexigénétique dite plus haut et la représentation morphogénétique d'un panidpe passé. En ID la représentation d'une successivité est apportée par le contenu lexigénétique de garder; en TA cette représentation naît de la mise en relation de siempre et de tenido. Et on a le sentiment d'évoquer une même expérience de façon synthétique en ID, analytique en TA. Aucune contrainte linguistique n'imposait ce changement d'appréhension de l'événement. La traductrice, à l'évidence, a fait un détour par le phénomène référé.

èa,
Pour avancer ou retarder ses horloges le traducteur use aussi des ressources que lui offrent les catégories morphosyntaxiques. Et en premier lieu le système aspectuell. On sait qu'à l'aspect transcendant le partidpe passé déclare un procès en détension, éteint, que l'auxiliaire permet d'ancrer personnellement et temporellement. L'effet résultatif est que l'événement expériendel référé apparaît comme déjà accompli dans le moment où se situe le support, ce qui implique son accomplissement dans un moment antérieur. Dès lors, si je veux parler d'un événement survenu, par exemple, dans un instant t, je puis soit l'évoquer en train de se produire, en t (aspect immanent), soit l'évoquer dans l'au-delà de sa survenance, après qu'il a eu lieu, en t + I (aspect transcendant). Les exemples où opère ce mécanisme abondent. On a retenu les cas les plus suggestifs. 18) TO las tres hermanasfueroncélebres (...) Dolorestuvo un pretendiente,un marqués,
que le eSJXInt6su hermana Maria; Mariatuvo un novio, que le ahuyent6 al fin su hermana

Gloria.. .
R. Alberti, op. cil., p. 69.

TA Les trois sœurs connurent leur heure de célébrité (...) Dolores avait eu un prétendant, un marquis, que fit fuir sa sœur Maria; Maria avait eu un fiancé, que finit par mettre en déroute sa sœur Gloria... Trad. cit., p. 73.

ID énumère des événements que le prétérit situe tous dans le passé; le repérage temporel relatif de ces événements, les uns par rapport aux autres, leur successivité chronologique ne sont déclarés par aucun moyen morphologique. Seuls l'agencement syntaxique et, surtout, les relations logiques entre les expériences référées permettent de reconstituer ces successivités. En TA, le traducteur rend
1 Cf. Gustave Guillaume, "Immanence et transcendance dans la catégorie du verbe; esquisse d'une théorie psychologique de l'aspect", dans lLJngage el science du langage, Paris, Nilet, 1964, p. 46-58.

Les bor/oRes du traducteur

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explicite, par le recours à l'aspect transcendant, certains décalages temporels : pour que puisse se produire l'événement "espantar", il faut que le premier "tener" soit dans l'antécédence ; de même le second "tener" précède l'événement
"ahuyentar" 19) TD . La primera vez que estuve alii perma"ec. varias horns acodado en el para peta.

Recuerdo que la vispera habia dormido en Granada yaquella prodigiosa combinacion de cal y luz un distinu dei paisaje pardo y ocre de los mirndores de la AIhambrn, me ;mpres;onO mucho (...) Aquella manana, en el ton-eon, coincidi con un grupo de visiuntes...

J. Goytisolo,

op. cit., p. 21.

TA La première fois que j'étais ve"u là, j'étais resté plusieurs heures accoudé au parapet. Je me souviens que la veille j'avais passé la nuit à Grenade et ce prodigieux assemblage de chaux et de lumière, si différent du paysage gris et ocre qu'on voit des miradors de l'AIhambrn, m'avait/ait une profonde impression contrai un groupe de visiteurs... Trad. cit., p. 125. (...). Ce matin-là, à la grosse tour, je ren-

Cette fois, en TO comme en TA, alternent formes transcendantes et formes immanentes. Mais leur distribution change. Du point de vue des événements racontés, trois moments du passé sont en cause:

-

Evénement 2 : "la primera vez que estuve alii (en Almeria)"
Evénement
Evénement

1 : "la vispera (en Granada)"

3

: "aqueUa

manana

(en Almeria)"

Ni l'espagnol ni le français ne peuvent par le seul moyen de la morphologie verbale repérer trois événements successifs dans le passé. En ID est déclarée explicitement la successivité de Evén. 1 et de Evén. 2, tandis que le prétérit indiscnmine le décalage temporel de Evén. 2 et de Evén. 3 (à charge pour d'autres éléments de la phrase d'éclairer ce décalage). En TA ce qui est dit explicitement par le recours à l'opposition aspectueUe c'est le décalage entre, d'une part, Evén. 3 (aspect immanent) et, d'autre part, Evén. 1 et 2, qui, eux, sont indiscriminés
(aspect transcendant). On sait qu'il est des cas où le français est quasiment obligé de recourir au passé d'aspect là ou l'espagnol peut user du prétéritl. Ainsi dans cet exemple: 20) ID ... Dès qu'il m'eut quitté, je relevai les bûches du foyer, j'ouvris la fenêtre toute grnnde, repoussant les volets de bois.
André Gide, Isabelle, Paris, Gallimard, Uvre de poche, p. 29. TA En cuanto se marcha retiré los lenos dei fuego, abri de par en par la venuna, jando las persianas de madera. Trad. Carmen Castro, Isabel, Madrid, AIianza, 1967, p. 29. empu-

On a choisi de produire en premier des exemples où cette contrainte ne jouait pas pour montrer con1ment le traducteur redistribue souvent, de son propre chef, les repérages temporels. D'ailleurs on rencontre parfois - plus rarement, semble-t..
1 Cf. Jean Bouzet, Grammaire espagnole, Ed. Belin, ~ 511-512 et Maurice Molho, Sistematica verbo espaiio/, Madrid, Gredos, 1975, p. 289. dei

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L 'bor/oRerie

de saint Jérôme

il-le cas inverse où le texte espagnol recourt à une forme transcendante - et déclare donc une antériorité - quand le français, usant de l'aspect immanent, renonce à marquer morphologiquement cette antériorité: 21) ID ... mientrns trataba torpemente de fabricarme con ella una de esas pipas que luego me arrebataban, ya me babia cailla un diluvio de bellotas en la cabeza.
Pablo Neruda, Confieso que he vivido, Barcelona, Seix Barrai, 1974, p. 22.

TA ... et que j'essayais maladroitement de me fabriquer une de ces pipes qu'on s'empressait de m'arrncher, les glands tombaient comme un déluge sur ma tête. Trad. C. Couffon,]'avoue que j'ai vécu, Paris, Gallimard, 1975, p. 20.

Dans la chronologie réelle il va de soi qu'on ne peut parler d'antériorité de l'événement "caer" par rapport à l'événement "tratar de fabricar" ; d'ailleurs mientras déclare la concomitance des deux faits. Mais le recours à la forme transcendante, jointe à ya, pennet de marquer la soudaineté de l'événement "caer" par le fait qu'on semble ne pouvoir le saisir qu'une fois qu'il est déjà outrepassé. A peine advenu l'instant de concomitance des événements, l'événement "caer" n'est déjà plus qu'un souvenir, saisi sur sa limite externe en quelque sorte. C'est un effet de sens qui ne correspond certes pas à l'usage le plus banal de l'aspect transcendant mais qui n'est pas non plus exceptionnel. Et le français peut user de l'aspect transcendant dans les mêmes conditions. Le traducteur paraît avoir reculé devant ce qui lui semblait peut-être un peu étrange; il a, comme c'est souvent le cas, pris le parti d'une certaine "banalisation". Des phénomènes semblables s'observent entre l'anglais ou l'italien et le français et ne sont pas davantage à mettre au compte des systèmes linguistiques concernés : 22) ID He looked againstrangelyhard at me, harder than anyone in the world had ever lookedbefore; and I rememberfeelingrathercold and wishinghe wouldsaysomething.
No silence bad ever seemed to me so soundless. Henry James, Sir Edmund Orbe, dans Ghostly Tales, Ed. Bilingue Aubier, Paris, 1970, p.

58.
TA De nouveau il me regarda avec une étrange fixité, plus fIXement que personne au monde ne m'avait jamais dévisagé; et je me rappelle avoir frissonné et souhaité qu'il dît quelque chose. Jamais silence ne meparut aussi insondable. Trnd. Louise Servicen, éd. cit., p. 59. 23) ID The ladies had left the place one by one, and after I had addressed myself to her plrticularly the three men who bad been near grndually dispersed. H.James, éd. cit., p. 66. TA Les dames avaient quitté la pièce l'une après l'autre, et lorsque je me fus adressé particulièrement à Charlotte, les trois hommes qui étaient près de nous se dispersèrent peu à peu.
Trad. cit., p. 67.

Le texte de James, les deux fois, établit des chronologies par le moyen de l'aspect transcendant: en 23), l'antériorité du "to be near" par rapport au "to disperse" est explicitée morphologiquement mais la syntaxe et la relation logique entre les faits rendent en quelque sorte redondante cette explidtation. La traduc-

Les bor/oRes du traducteur trice s'en est remis à l'évidence de cette chronologie et a renoncé

21
à la marquer

morphologiquement.

L'exemple 22) est plus complexe j c'est la présence de

jamais / no... ever qui rend possible l'alternance des formes immanente et transcendante sans que soit changée la chronologie expériendelle (même si, bien sûr, on ne dit pas la même chose dans un cas et dans l'autre). Pour plus de commodité, on peut raisonner sur la traduction littérale, parfaitement possible - "jamais silence ne m'avait paru..." - et la comparer à TA. Dans les deux textes est évoqué un instant t du passé, donc antérieur à P, l'instant présent; c'est en t que se situe l'événement "regarda" et c'est par rapport à t que va se situer l'événement "paraître". Si en t on a du "avoir paru", cela implique qu'on ait eu du "paraître" dans l'antécédence de 1.Jamais impose la représentation d'une série d'instants dans lesquels il n'y a pas de "paraître", ou dans lesquels il y a du "non-paraître". Dire "jamais silence ne m'avait paru", c'est déclarer dans l'antécédence de t l'existence d'une succession d'instants qui contenaient du "non-paraître". Dire "jamais silence ne me parut", c'est renoncer à repérer les instants de "non-paraître" par rapport à t, déclarer seulement que dans le passé, dans l'antécédence de P, existe une succession d'instants de "non-paraître" ; parmi ceux-là bien sûr se trouvent tous ceux qui sont dans l'antécédence de t (puisque jamais suppose une série sans limite de com-

mencement,

exclut l'existence antérieure d'instants de "paraître"). Mais t ne
de ce "non-paraître", ce qu'il marquait en

marque pas la limite de fin (provisoire) TO (ou dans la traduction littérale).

24) ID Dalla porta attraverso la quale erano usciti i servi l'alano Bendica, rnttristato dalla propria esclusione, entra e scodinzolà. Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Il gattopardo, Milano, Feltrinelli Economica, 1963, p.s. TA Les serviteurs quittèrent la pièce. Le dogue Bendica, tout navré de sa longue exclusion, entra par la même porte et frétilla. Trad. Fanette Pézard, Le Guépard, Paris, livre de Poche, p. 16. 25) ID Per ingannare lui doveva esserci stato maggior sforza: furberie e inganni ch'egli probabilmente solo in parte aveva scoperti. L'altro s'era lasciato ingannare bonariamente, e c'era voluto poco a truffarlo.
Italo Svevo, Senilità, Milano, ITJII'Oglio, I Carvi, 1938, p. 100. TA Pour le tromper, on aVdit mis en jeu plus de fourberies L'autre s'en laissait et de ruses; et sans doute pas n'avait-il pas tout découvert. grnnde astuce. conter bonnement et il n'y fallait

Trad. Paul-Henri Michel, Senilità, Paris, Seuil, Points, p. 104.

En 24), le renoncement à la subordination va de pair, en TA,avec l'abandon de la forme transcendante. En ID était déclarée par ce moyen l'antériorité de la sortie des selVÎteurs par rapport à l'entrée du chien. La traductrice confie à la seule successivité des énoncés, en construction paratactique, le soin de suggérer que les deux prétérits ne réfèrent pas à des faits simultanés. En 25), TO fait coïncider - clu point de vue de la stricte morphologie - en un point t du passé "doveva esserci stato", "aveva scoperti", "s'era lasdato" et "c'era voluto", toutes formes transcendantes impliquant dans l'antécédence de t du "essere", du "scoprire", du "lasciare", du "volere". TA renonce à explidter cette

22

L 'borlORerie de saint Jérôme

coincidence, que rien, cette fois du point de vue des événements référés, ne suffit dans le contexte à établir. On comprend que "l'autre continuait de s'en laisser conter" quand ID donnait à entendre que par le passé "il s'en était laissé conter" mais que c'était une affaire terminée. Le traducteur non seulement n'a pas dit ce que disait l'auteur, il n'a pas exactement évoqué l'expérience qu'évoquait l'auteur. Rien, à ce qu'il paraît, n'imposait pareille transformation. L'exemple suivant montre comment peuvent se mêler deux avatars du mécanisme objet de cette étude, l'un lexical, l'autre aspectuel :
26) ID Essi sapevano che per ventitrè ore e mezza, adesso, avrebbero ripreso la signoria

della villa. G. Tomasi di Lampedusa, op. cit., p.S. TA Ils savaient que, pendant seuls maîtres de la villa. Trad. cit., p. 16. vingt-trois heures et demie, ils seraient de nouveau les

Au résultat, TO et TA parlent du même événement. L'effet de la successivité impliquée lexicalement : Avant (re) prendre

Après
être (de nouveau)

se trouve en quelque sone contrebalancé morphologiquement:

Avant Reprendre
ce qui rétablit la coïncidence.
f-

Après
avoir repris être de nouveau

Une autre successivité est mise en jeu par ce qu'on appelle traditionnellement passivité opérative et passivité résultative. En chronologie de raison, la première précède la seconde. En chronologie d'expérience tout dépend du caractère perfectif ou imperfectif de l'événement référentiel. Dans le premier cas, on aura également successivité de l'événement versé au passif opératif et de celui dit sous forme passive résultative ("ser abierto" / "estar abierto"). Dans le second cas on aura concomitance de l'opération et du résultat ("ser acompaiiado" / "estar acompafiado"). Pour parler d'un même événement, saisi dans le même instant, passif résultatif et passif opératif ne peuvent donc alterner, dès lors que l'événement est perfectif. Pour contrebalancer le décalage temporel apponé par les deux types de passivité, il faut un repérage temporel ou aspectuel différent. Cette discrimination d'une passivité opérative et d'une passivité résultative, l'espagnol l'obtient en recourant pour auxiliariser le partidpe passé soit à ser soit à estar. En français cette distinction n'est pas linguistiquement pertinente. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de moyens pour donner à comprendre qu'on évoque l'événement dans son effectuation ou dans son au-delà résultatif ; ce ne sera jamais grâce au seul être + participe passé cette tournure est neutre par rappon

-

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