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Prostitution : marchés, organisation, mobilisations

266 pages
Les rubriques du numéro de novembre 2003 : Parcours - Lynn Hunt, de la Révolution française à la révolution féministe ; Dossier - Prostitution : marchés, organisation, mobilisations ; Controverse autour du livre de Françoise Héritier (Masculin - Féminin II) avec une réponse de l'auteur ; Retour sur... Rabat.
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Travail, genre et sociétés
L a r e v u e d u M a g e

Prostitution : marchés, organisation, mobilisations

10/2003

L'Harmattan
5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie
Hargita u.3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia
Via Bava, 37 10214 Torino Italie

sommaire

5 PARCOURS Lynn Hunt, de la Révolution française à la révolution féministe propos recueillis par Laura Lee Downs

27 DOSSIER coordonné par Philippe Alonzo, Tania Angeloff et Delphine Gardey Prostitution : marchés, organisation, mobilisations. 31 Prostituées et féministes en 1975 et 2002 : l'impossible reconduction d'une alliance Lilian Mathieu 49 Préambule : Aspects de la prostitution dans la France de l'occupation allemande et de la révolution nationale (1940-1944) Cyril Olivier 55 Bucoliques et emmurées, les prostituées et le régime de Vichy Cyril Olivier 69 La réglementation de la prostitution et des relations sexuelles par les occupants Insa Meinen 83 Le trafic des femmes dans l'Europe du Sud-Est. Particularités locales, généralités internationales Chris Corrin 107 Les désirs sexuels masculins et leurs contradictions : masculinité, style de vie et sexualité. Le cas des clients de prostituées à Taiwan Chen Mei Hua 129 Je suis prostituée, tu seras un travailleur du sexe, une filiation impossible Viviane Dubol

147 MUTATIONS 149 Hommes et femmes sur le marché du travail du Brésil. Un panorama des années quatre-vingt-dix Cristina Bruschini et Maria Rosa Lombardi

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Sommaire

173 CONTROVERSE coordonnée par Delphine Gardey et Jacqueline Laufer autour du livre de Françoise Héritier, Masculin/féminin II – Dissoudre la hiérarchie "Valence différentielle des sexes" et/ou "domination masculine" Agnès Fine Préhistoire d'amour Pascale Molinier Points aveugles Sabine Prokhoris Les avatars de l'ontologie implicite Alice Pechriggl Corps, sexe et genre Marie-Blanche Tahon Réponse de Françoise Héritier

219 retour sur … rabat Mettre du genre à l'ouvrage au Maghreb Jérôme de Henau et Isabelle Puech 225 CRITIQUES Fausse route de Elisabeth Badinter par Janine Mossuz-Lavau Chronique familiale en quartier impopulaire de Annick Madec par Patrick Simon Alma mater, homo sapiens ? Quel genre pour la recherche universitaire ? de Jérôme de Henau et Danièle Meulders par Sophie Ponthieux

239 oUVRAGES ET THÈSES REçUS

241 AUTEURS

247 résumés 251 SUMMARIES 255 ZUSAMMENFASSUNGEN 259 RESUMENES 263 COUPON D’ABONNEMENT ET CONSIGNES AUX AUTEURS

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Travail, Genre et Sociétés n° 10 – Novembre 2003

PARCOURS

LYNN HUNT, DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE A LA RÉVOLUTION FÉMINISTE
ENTRETIEN AVEC LAURA LEE DOWNS
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e nom de Lynn Hunt est associé à la nouvelle histoire politique et culturelle de la Révolution française.2 Déjà dans son premier livre, Revolution and Urban Politics in Provincial France. Troyes and Reims, 1786-1790, Lynn Hunt cherchait à comprendre la politique comme pratique sociale. Mais ce n’est qu’à partir de son deuxième livre qu’elle développa pleinement une approche distinctive de l’analyse de la culture politique révolutionnaire. Intéressée par l’attention prêtée au discours politique dans l’œuvre de François Furet, Lynn Hunt développa sa propre démarche pluridisciplinaire, en empruntant aux chercheurs en littérature, en anthropologie et finalement en psychologie et en sciences cognitives des techniques de lecture de discours et d’images, afin de construire sa propre grille analytique des pratiques, des rhétoriques et des symboles qui donnaient à la Révolution sa force politique extraordinaire. Au cœur de cette approche, on trouve une lecture sexuée des images et des discours républicains et révolutionnaires, comme on le voit dans son deuxième livre, Politics, Culture and Class in the French Revolution. Cette lecture s’associe toujours avec d’autres approches

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Traduit de l'anglais par Hélène Le Doaré.

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Entretien avec Lynn Hunt

pour constituer une démarche où le genre fait partie intégrale de l’analyse. Or, cette démarche trouve sa pleine expression dans son livre Le Roman familial de la Révolution française, où elle cherche à dévoiler "l’inconscient politique collectif" des révolutionnaires. Au moment où ils ont tué le roi-"père", les révolutionnaires ont aussi détruit l’ancienne base des métaphores familiales qui sous-tendaient l’ordre politique et patriarcal de l’ancien régime. Dans ce livre, Lynn Hunt montre comment une nouvelle série de métaphores familiales – le groupe des frères –, les femmes insoumises et désordonnées, la bonne mère, et la famille réhabilitée organisèrent la politique révolutionnaire à partir de 1793, y compris les idéaux de genre et les tentatives de réforme sociale. En parcourant l’œuvre de Lynn Hunt, on voit qu’on ne peut pas comprendre la culture politique républicaine en France sans avoir recours à cette lecture sexuée ; sinon, une partie de la signification de cette vision républicaine nous échappe.
Laura Lee Downs
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Lynn Hunt est l’auteur de trois ouvrages principaux : Revolution and Urban Politics in Provincial France. Troyes and Reims, 1786-1790 (Stanford University Press, 1978) ; Politics, Culture and Class in the French Revolution (University of California Press, 1984) ; The Family Romance of the French Revolution (University of California Press, 1992 ; version française : Le roman familial de la Révolution française (1995). Elle est également co-auteur de trois ouvrages : avec Margaret Jacobs et Joyce Appleby, Telling the truth about history (Norton, 1994) ; avec Jacques Revel, Histories : French Constructions of the Past (New Press, 1995) ; avec Victoria Bonnell, Beyond the Cultural Turn : New Directions in the Study of Society and Culture (University of California Press, 1999). Elle a publié trois actes de colloque : The New Cultural History : Essays (University of California Press, 1989) ; Erotocism and the Body Politic (Johns Hopkins University Press, 1991) ; The Invention of Pornography : Obscenity and the Origins of Modernity, 1500-1800 (Zone Books/MIT Press, 1993) et elle a contribué à nombre de publications (ouvrages collectifs et articles) : "The Challenge of gender. Deconstruction of categories and reconstruction of narratives in gender history", in Hans Medick et AnneCharlott Trepp (dir.), Geschlectergeschichte und allgemeine Geschichte. Herausforderungen un perspektiven (Göttingen : Wallstein Verlag, 1998), p. 59-97 ; "Psychology, Psychoanalysis and Historical Thought", in Lloyd Kramer et Sara Maza (dir.) A Companion to Western Historical Thought (Blackwell Press, 2002), p. 337-356.

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Parcours

Rencontre avec le féminisme Laura Lee Downs : Comment êtes-vous arrivée au féminisme, comment le féminisme est-il arrivé jusqu’à vous ? Lynn Hunt : J’étais à l’université à la fin des années soixante lorsque le féminisme est apparu, je m’en souviens très clairement. C’était en 1968-69-70. "En quoi cela me concerne-t-il ? ai-je pensé d’abord. C’est aussitôt après que j’ai eu une sorte d’illumination. Eh oui j’étais concernée. Ce devait être aux environs de 1969-1970 que j'en ai pris conscience. Je me suis rappelé alors ce moment d’incompréhension comme un incroyable moment de transition qui sépare la personne qui d’abord ne comprenait pas en quoi elle était concernée et qui pensait "je n’ai jamais souffert de discrimination – je suis à l’université, j’ai une bourse, je ne vois pas d’obstacle à ma carrière, etc."– et celle qui tout à coup a conscience qu’elle est concernée par le féminisme. Mais la première fois que ces images ont traversé mon écran mental, je n’ai rien saisi. Je n’ai rien saisi parce que je ne voyais pas en quoi c’était un problème pour moi. Il m’a fallu quelques mois avant de découvrir que cela avait tout à voir avec moi. Ma conscience féministe est née d’abord du fait d’être à l’université à la fin des années soixante. Elle m’est venue à une période où je militais, où j’avais une conscience politique. Chez toutes les femmes universitaires, je pense, la lutte était, tout au début, plutôt individuelle, jusqu’à ce qu’elles comprennent ce qui se passe. Vous prenez conscience de ce que signifie votre propre expérience, vous vous mettez à comprendre que la structure idéologique est si efficace que l’on peut, dans mon cas, à 25 ans, avoir fait des études d’histoire à l’Université et ne pas comprendre. Une chose devenait évidente : le sexisme, la misogynie, quelque soit le nom qu'on leur donne, sont si profondément et si systématiquement ancrés, sur le plan psychologique et politique, que vousmême ne vous en rendez pas compte. C’est la raison pour laquelle le féminisme a permis à tant de disciplines d’élaborer un point de vue critique. Enfin c’est comme cela que je le vois. C’est clair pour l’histoire ; les femmes qui ont utilisé le féminisme comme base critique ont construit des analyses scientifiques particulièrement pénétrantes. C’est parce qu’elles avaient l’expérience personnelle du fonctionnement social. En
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devenant féministes, elles avaient compris en un sens par définition, ce qu’est l’idéologie. Cela représentait, pour les années 1970 et 1980, enfin c’est mon opinion, l’équivalent du marxisme pour les années trente et quarante – une expérience personnelle, politique et intellectuelle, où tout se mêle au point de susciter des passions pour le travail intellectuel. Et c’est l’un de nos problèmes actuels : qu’estce qui existe maintenant qui pousse à la passion ? LD : Votre réponse évoque l’importance de la fin des années soixante, l’importance de la conscience politique, de l’engagement qui ont marqué cette époque. Quelle influence a eu le mouvement de 68 sur votre trajectoire politique et intellectuelle ? LH : Aux Etats-Unis, 1968 recouvre une période chronologique plus large qu’en France. Ce qui a été marquant, autant que je m’en souvienne, ce fut la conjonction de divers mouvements dont celui pour les droits civiques qui a eu une énorme importance sur la scène politique américaine, dans le sens où le mouvement pour les droits civiques a été le creuset des autres. Je suis entrée à l’université en 1963. Le mouvement pour les droits civiques entrait dans sa période d’apogée et les étudiants y adhéraient automatiquement, puis dans la foulée, entraient dans le mouvement anti-guerre qui n’a atteint son pic qu’en 1970. Le féminisme est apparu comme une "troisième vague", pour ainsi dire, si du moins on considère qu’il y eut trois vagues, liées les unes aux autres. Ceux qui se sentaient concernés par les droits civiques se retrouvaient souvent à la tête du mouvement anti-guerre. Et ce sont les femmes qui s’intéressaient à ces luttes qui ont été le plus fortement attirées par le féminisme, ce furent les premières. Pour nous, 1968 commence en fait en 1963 et dure jusqu’au début des années soixante-dix voire 1975 (selon la date adoptée pour la fin de la guerre du Vietnam). L’avantage incroyable, qu’ont eu les historiennes de ma génération a été de vivre cette extraordinaire expérience politique. Cette expérience a joué un grand rôle dans la formation de toutes ces femmes qui se sont intéressées à l’histoire des femmes, à l’histoire féministe, comme Joan Scott ou même Natalie Davis, bien qu’elle soit plus âgée. Toute personne qui s’est intéressée à l’histoire des femmes et à l’histoire féministe a vécu dans un contexte où des tas de choses se passaient en même temps.

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LD : Donc l’engagement dans le féminisme a été un engagement politique parmi d’autres ? LH : Oui, il fait partie d’un ensemble de mobilisations qui avaient pour objectif, en général, de modifier la société et la politique. C’est la signification qu’ont prise les années soixante aux États-Unis, proche de ce que 1968 a signifié pour la France, mais l’expérience américaine n’a pas été concentrée sur une aussi courte période. Il ne s’agissait pas d’un ensemble d’événements mais bien d’une cascade d’ensembles d’événements. Même dans ma petite université du Minnesota, tout à fait au Nord des ÉtatsUnis, le FBI allait sur le campus pour établir la liste des étudiants qui manifestaient ! On savait donc tous que de grands enjeux se jouaient dans ces années-là. Où allaiton ? Personne ne le savait, mais l’impact sur la vie intellectuelle fut stupéfiant. Féminisme, pacifisme et post-structuralisme LD : Vous êtes venue en France pour la première fois en 1970. La culture de 68 était encore bien prégnante. LH : Tout à fait ! LD : Etre étudiant à Paris dans les années soixante-dix, qu’estce que c’était ? Pouvez-vous nous le dire. LH : Quand je suis arrivée en France en septembre 1970, le mouvement anti-guerre aux États-Unis était à son apogée. C’était la même chose en France. Pour moi, comme pour tout étudiant américain arrivant alors en France, c’était excitant de pouvoir aller aux manifestations anti-guerre. Les représentants Vietcong venaient régulièrement à Paris pour défendre leur cause. J’ai eu la chance de partager un appartement avec une autre étudiante américaine qui avait fait des études en sciences politiques à Cornell et que j’avais rencontrée par des amis communs. Elle travaillait sur la réforme agraire du Nord-Vietnam des années cinquante et elle m’a fait entrer dans la culture vietnamienne à Paris. Elle était très engagée dans la lutte contre la guerre. J’ai pu ainsi avoir une idée de la mobilisation des intellectuels. Je me souviens l’époque où Foucault commençait à s’imposer. Je suis allée à sa leçon inaugurale au Collège de France et j’ai eu la possibilité d’assister à ses cours. On était pris, en quelque sorte, dans cette culture d’opposition ; sur le plan politique c’était le mouvement anti-guerre et sur le plan intellectuel, c’était
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la montée de ce qu’on appelle maintenant le poststructuralisme, que j’associais alors à Foucault. Ce n’est que plus tard que je l’ai lié aussi à des gens comme Lacan, Barthes, Derrida et divers autres. LD : Comment tout ceci, le mouvement anti-guerre, l’arrivée en France en 1970, le développement du post-structuralisme (qui n’avait pas encore de nom), comment tout ceci a-t-il été lié à la naissance de votre conscience féministe ? LH : D’une certaine façon, j’apprends lentement. Cela se voit dans la trajectoire que j’ai suivie dans mes travaux. Mon premier livre (c’était ma thèse de doctorat) portait sur la politique révolutionnaire locale dans deux villes à la fin de l’ancien régime et au début de la Révolution française. Ce sujet m’intéressait pour des raisons très soixante-huitardes : je voulais comprendre pourquoi des lieux, des localités, des villes deviennent révolutionnaires et d’autres non. J’ai travaillé sur ce livre jusqu’à sa sortie en 1978. Au début des années soixante-dix, donc, le féminisme n’était pas encore présent dans mes travaux ; il commençait juste à exister au niveau de ma conscience. À l’époque, j’aimais pouvoir dire "les femmes peuvent aborder n’importe quel sujet". J’allais donc travailler sur une question politique classique "Qu’est-ce que la révolution ?" J’étais bien plus influencée par Sartre que par Beauvoir. Ce n’est qu’au cours des années soixantedix que j’ai commencé à m’intéresser au féminisme sur un plan intellectuel ; je sentais de plus en plus que j’étais personnellement concernée. Mon deuxième livre montre alors une certaine influence des idées féministes. Ce n’est que dans mon troisième livre, publié en 1992, qu’elles prennent une place centrale. Elles ont commencé à apparaître dans Politics, Culture and Class ; en 1984, je me suis clairement intéressée au symbolisme féminin et à la façon dont il relie les femmes à la révolution, mais c’est réellement dans le courant des années quatre-vingt que le féminisme devient le sujet principal de mes travaux. LD : Vous avez aussi publié plusieurs articles importants sur le genre et l’histoire et la façon dont la discipline a été remodelée, dont s’est opérée une transition de l’histoire des femmes à l’histoire du genre. LH : En effet, mais c’était dans les années 1980 et au début des années 1990. En 1970, c'était différent, j’étais loin d’être une pionnière en histoire des femmes, comme Carroll Smith-Rosenberg, Nathalie Davis, Michelle Perrot
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qui, elles, étaient de vraies pionnières car elles ont vu très tôt que le genre allait transformer leur façon de travailler. C’est comme si je faisais partie d’une seconde vague, d’une seconde génération. Nous voulions montrer que nous pouvions faire d’autres choses d’abord. Ce n’est que progressivement que nous avons compris qu’il fallait affronter intellectuellement ce genre de problèmes. Quand j’étais petite, je pensais qu’être féministe voulait dire ne pas s’enfermer dans les trucs de filles, pouvoir porter des jeans ou choisir un métier plutôt que l’économie domestique etc. Je faisais partie de cette génération qui a profité des pionnières. Je n’étais pas l’une d’elles, j’étais sans aucun doute parmi celles qui ont pu intégrer leur approche dans leurs travaux sans avoir à payer le prix supporté par celles qui ont démarré le processus. Se retrouver ainsi dedans représentait un énorme avantage ; la porte forcée par d’autres vous était ouverte, vous donnant la latitude d’affronter ces questions lorsque vous le décidiez. La période de gestation intellectuelle LD : Comment votre confrontation avec ces questions (politique féministe, histoire des femmes, histoire du genre) a-t-elle imprégné vos connaissances sur la politique républicaine et révolutionnaire en tant que pratiques sociales et culturelles ? Comment caractériseriez-vous l’évolution de votre approche dans l’analyse de la culture politique républicaine et quel rôle a joué l’analyse de genre dans cette évolution ? LH : Dans mon premier livre, je voulais tester l’interprétation marxiste en pointant ce qui, à l’échelle locale, a fait la Révolution. J’ai débuté ma réflexion avec une approche qui pourrait être comparée à celle de Charles Tilly qui m’a beaucoup influencée. J’ai trouvé que les marchands et les manufacturiers avaient en fait une grande influence sur des villes du textile comme Troyes et Reims. À cette époque, mes travaux n’avaient franchement aucune dimension féministe. Dans mon second livre, Politics, Culture and Class, je voulais étendre mon analyse au-delà du début de la Révolution et au-delà des deux villes, pour m’intéresser à la France entière et durant toute la décennie. Pendant que je l’écrivais, je me suis retrouvée de plus en plus influencée par le "tournant linguistique", le post-structuralisme et le féminisme. Je voulais encore montrer qu’une interprétation marxiste pouvait être fructueuse ; je voulais aussi m’opposer à
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François Furet, en dépit de son influence sur moi, en avançant que la compréhension de la culture politique ne pouvait s’opérer qu’en termes sociaux et donc sexués. Mes travaux ici se rapprochent davantage de Roger Chartier, par exemple, en mettant l’accent sur le rôle des représentations culturelles. Mais l’étude de ces représentations – pourquoi, par exemple, les Jacobins préféraient-ils, comme symbole central de la Révolution, Hercule à Marianne ? – m’a inévitablement conduite à adopter des perspectives féministes : que représente un symbole féminin ? Qu’implique le choix d’une représentation pour le système de genre ? Mon troisième livre sur la Révolution, Le Roman familial de la Révolution française, met au premier plan les questions du genre. Par étapes, je suis passée de l’histoire sociale de la politique à une histoire culturelle des symboles et des discours politiques, et à une analyse psychoculturelle de la dimension implicitement sexuée de l’imaginaire politique. Dans Le Roman familial, j’ai pris comme point de départ Freud et non Marx mais un Freud revisité par le féminisme, René Girard et l’histoire de la littérature et de l’art. Parallèlement, j’ai étudié l’histoire de la pornographie (The Invention of Pornography, 1993), ce qui explique la place importante de Sade dans l’analyse que je développe dans Le Roman familial. C’est une posture inhabituelle chez les historiens de la Révolution française mais pas chez les spécialistes de la littérature. Plus mes travaux devenaient féministes et plus ils avaient recours à l’interdisciplinarité. Pour Le Roman familial, j’ai beaucoup étudié la peinture, la gravure et les romans. Je m’intéresse maintenant aux raisons qui empêchent les historiens en général d’avoir recours à la psychanalyse ou même à toute forme de raisonnement psychologique. LD : Comment en êtes-vous arrivée à choisir l’histoire de la France et celle de la fin du XVIIIème siècle, la Révolution française ? LH : Eh bien, en grande partie pour des raisons politiques. Je me suis inscrite en licence d’histoire de l’Allemagne du XXème siècle (graduate school), comme beaucoup de ma génération. Ceux qui choisissaient dans les années soixante les études d’histoire se trouvaient confrontés à deux grands problèmes, l’un était la Révolution (la vision optimiste) et l’autre le fascisme (la vision pessimiste). Une grande partie des étudiants qui s’étaient engagés politiquement dans les années soixante
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étudiaient soit les différents mouvements révolutionnaires soit le nazisme. On s’intéressait moins au fascisme italien. Mes grands-parents étaient de langue allemande, alors j’ai étudié l’histoire de l’Allemagne pour des raisons familiales. J’ai pris l’allemand comme première langue et le français comme deuxième langue. Quand je suis arrivée au niveau de la licence, il s’est passé deux choses : premièrement, le professeur qui enseignait la Révolution française m’a personnellement bien accueillie. Peut-être était-il plus sensible aux femmes ? Je n’en sais rien, mais j’ai pu voir qu’il serait plus facile de travailler avec lui qu’avec celui qui faisait autorité en histoire de l’Allemagne à l’université de Stanford, où j'étais. Deuxièmement, je n’étais jamais allée en Europe et je me suis dit "où aimerais-je passer le reste de ma vie ?" J’ai grandi à Saint Paul, la capitale du Minnesota. F. Scott Fitzgerald est la figure intellectuelle la plus célèbre qui ait passé sa jeunesse à une centaine de mètres de l’endroit où j’ai vécu la mienne. J’avais lu tous ses romans et j’ai pensé que tout intellectuel natif du Minnesota devait avoir l’esprit fixé sur Paris. Restait à le prouver ! Le professeur d’histoire de France était très ouvert et m’a beaucoup aidée. Dans mon 1er cycle universitaire, l’enseignant de loin le plus exaltant était celui qui enseignait les débuts de l’histoire moderne en France. Il donnait un cours sur la Révolution française qui m’a subjuguée. Quand je suis entrée en licence, j’ai décidé de suivre les cours d'histoire de France et non d'histoire de l’Allemagne. Cette dernière représentait pour ainsi dire le passé pour moi, mes grands-parents, l’autre était l'avenir auquel je voulais m’identifier. Aussi tout était déjà clair : l’Ecole des Annales, Foucault qui avait publié son Histoire de la folie dans les années soixante désignaient nettement l’endroit où fermentaient les idées. À mon arrivée en France je me suis rendu compte à quel point j’avais été inspirée dans mon choix car tout ce qu’il y avait d’intéressant sur le plan intellectuel se passait là. Etre là-bas en 1970. Chaque minute était une nouvelle source d’excitation. Aller en courant dans une librairie, puis assister à une conférence, participer à un meeting politique et, entre temps, travailler en bibliothèque, c’était tout simplement fabuleux. LD : Où avez-vous passé vos années de licence ? LH : A Stanford en Californie, parce que c’était le lieu le plus éloigné du Minnesota et puis j’ai vu qu’il y faisait 19°, qu’il y avait des palmiers ! J’ai pensé "c’est
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exactement ce qu’il me faut". Pour les gens du Middle West, la Californie est plus accessible que New York. Dans un sens, New York était un lieu que j’avais envie d’expérimenter mais c’était un peu beaucoup pour moi qui venait d’une petite école du Minnesota. La Californie, elle, semblait plus proche. Féminisme et politique LD : Comment était Stanford ? Comment se sentait une jeune historienne féministe dans le milieu universitaire des ÉtatsUnis de 1970. LH : 1970 a été un moment particulier. Quand j’ai commencé mes études en 1967, je ne me définissais pas comme une jeune historienne féministe. Margot Drekmeier m'a beaucoup influencée. Elle était arrivée avec son mari qui avait eu un poste dans le département des sciences politiques. Elle enseignait l’histoire des idées aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle a exercé une grande influence sur moi car c’était la seule femme du corps enseignant. En 1970, spécialement au moment de l’invasion du Cambodge, Stanford a complètement changé : c'est un foyer de troubles politiques. On y organise les manifestations les plus grandes de la période anti-guerre, le boycott des cours de troisième année auxquels j’ai beaucoup participé. Des milliers d’étudiants et d’habitants de Palo Alto ont manifesté, contre HewlettPackard par exemple. Outre les ordinateurs, l'entreprise était connue pour ses contrats avec le ministère de la Défense. Il y avait des milliers de personnes, des bombes lacrimogènes ont été lancées. On ne pouvait pas parler d’émeutes car il n’y eut pas d’actes de vandalisme mais ce fut quelque chose d’énorme, le tranquille Palo Alto envahi par des milliers de manifestants, la police qui avait sorti son attirail anti-émeute, les gaz lacrimogènes et les gens qui couraient, criaient. Pour moi c’était cela l’université ! Il y avait deux points forts à l’époque, les actions antiguerre, qui étaient omniprésentes et le mouvement gay. Ce fut aussi pour moi le tout début de ma conscience féministe. Beaucoup de gens commençaient à se poser le problème de l’homosexualité et à se livrer à toutes sortes d’expériences, au sein de l’atmosphère surchauffée du mouvement contre la guerre. Nous étions tout le temps en réunions. Je me souviens, on restait jusqu’à 1 heure ou 2 heures du matin à discuter de la transformation de notre
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vie sexuelle ou de la prochaine manifestation contre la guerre. C’était un peu comme 1968, là à Stanford. Nous étions jeunes, j’avais à peine plus de vingt ans et nous étions violemment hostiles au gouvernement. Une conscience globale se développait, autour de l’idéologie, de l’impérialisme puis du féminisme et de l’homophobie. En fait la question n’était pas tellement de penser, ce qui préoccupait tout un chacun c’était son identité sexuelle. Le mouvement des droits civiques, qui était antérieur, s’est trouvé associé au mouvement anti-guerre qui concernait surtout les classes moyennes blanches. Cette combinaison a débouché sur une série de questions : qui on était, quelle était la signification des rapports sociaux, pourquoi les choses sont-elles ce qu’elles sont, pourquoi les professeurs se trouvent-ils face à la classe et pourquoi les étudiants se taisent-ils... ? Enfin des questions sur tout. J’ai adoré ce moment à l’université mais c’était aussi une époque terriblement stressante. Les garçons que nous connaissions avaient des choix à faire. Ils étaient tous appelés pour faire leur service militaire. Il leur fallait partir pour le Canada, se faire réformer en se déclarant homosexuel, et il fallait en payer le prix, ou se faire diagnostiquer un problème de santé mineur. Ce n’était pas une mince affaire et la plupart des garçons en fait cherchaient toutes sortes de moyens pour éviter la conscription. Il le fallait et cela créait une incroyable atmosphère de tensions. À Stanford, ce fut vraiment violent. Dans le département d’histoire, on en venait presque aux poings lors des réunions du Conseil de Faculté. Il y avait des batailles terribles entre étudiants, entre ceux qui voulaient boycotter les cours et ceux qui s’y refusaient. On sentait en permanence l’existence de tensions et en même temps c’était incroyablement excitant parce qu’on en discutait. On se couchait tard, on buvait beaucoup, on fumait énormément et on voulait tout penser. C’était génial. LD : Quelles étaient les relations entre garçons et filles à cette époque où les garçons devaient faire leur service et les filles être protégées ? LH : Autant que je m’en souvienne, personne n’a abordé le sujet. Simplement les garçons devaient faire leur service dans les forces armées. Les filles avaient seulement des rôles d’auxiliaires. Pendant la guerre du Vietnam elles étaient surtout infirmières ou personnel de soutien. On n’avait donc pas l’impression d’être concernées. Les garçons devaient refuser d’y aller à cause des ramifications politiques du soutien à la guerre. Des
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pressions énormes s’exerçaient sur eux pour qu’ils ne rejoignent pas l’armée. Il y avait aussi plein de manifestations à Berkeley et à Oakland à cette époque. Nous n’avions pas beaucoup de relations et cela créait une incroyable effervescence. Mon intérêt pour ce genre de moments où les gens pensent et sentent différemment vient de là. Je ne peux même pas imaginer quelles auraient été mes réactions face à mes travaux si je n’avais pas fait cette expérience si importante. J’ai fait ma licence de 22 à 24 ans, puis je suis partie pour Paris. En 1970-1971. Mon histoire continuait : l’excitation d’être à Paris, la sensation d’être la personne la plus chanceuse du monde parce que j’étudiais l’histoire de France. Ce qui se passait en France sur le plan intellectuel allait devenir, si important dans la vie intellectuelle des Etats-Unis. Je n’étais pas partie loin, j’étais seulement allée au centre de tout. LD : Le soutien apporté ou non par tel ou tel professeur n’entrait-il pas en ligne de compte ? LH : Non, sauf que j’ai eu la chance d’avoir comme professeur Phil Dawson, lorsque je suis arrivée à Stanford. Il n’avait aucun problème à accepter des filles parmi ses étudiants de licence. Et c’était quelque chose. Personne n’allait m’aider ainsi, c’était évident. J’avais donc Phil Dawson et Margot Drekmeier qui enseignait l’histoire des idées aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle était très intéressée par les théories, pas seulement françaises. Grâce à elle, j’ai lu par exemple Thomas Kuhn et sa Structure of Scientific Revolutions qui avait été publiée au début des années soixante, Berger et Luckmann sur la construction du monde social, Alfred Schütz sur la phénoménologie de la vie quotidienne. Elle était très attirée par la phénoménologie et avait une grande sensibilité théorique pour la pensée allemande. J’ai donc beaucoup lu pendant mes années de licence, Foucault aussi. Mes lectures m’ont préparée à ce qui allait être la théorie post-structuraliste même si je n’y ai pas spécialement adhéré. LD : Avez-vous eu de mauvaises relations avec des professeurs, par exemple qui ne vous auraient pas acceptée sous prétexte que vous alliez vous marier et abandonner de toute façon votre profession ? LH : Non, je n’ai pas eu de mauvaises relations. Ce que l’on rencontrait c’était surtout de l’indifférence. Il n’est personne à Stanford, que je connaisse, qui ferait des
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commentaires franchement négatifs. Je craignais qu’on ne s’occupe pas de moi si je m’inscrivais en histoire de l’Allemagne du XXème siècle. Ma crainte n’était pas tellement que l’on me décourage carrément, mais de ne pas être suffisamment encouragée. Je passais au minimum une heure par semaine dans le bureau de Phil Dawson. Minimum. Nous avions donc une relation de travail intense. Je passais le voir chaque fois que je me trouvais sur le campus. Je discutais avec lui tout le temps et de tout : la politique, mes lectures, bref sur tous les sujets. Je ne me rappelle même pas de quoi on parlait, je sais seulement qu’on pouvait le voir à toute heure. Après avoir passé mes premières années d’étudiante dans une petite université du Minnesota, c’était vraiment bien d’avoir quelqu’un qui passe du temps à parler avec moi. J’étais plutôt naïve, une sorte de péquenaude, enfin pas tout à fait, mais pas loin. J’étais intelligente et apprenais vite mais ce n’était pas mon milieu. Ma mère n’a pas fait d’études universitaires. Mon père, oui, mais mes parents n’avaient pas les moyens de m’orienter. C’était aussi bien car ils me laissaient libre. Dans ce sens, c’était une chance, je n’avais que des sœurs et mon père me soutenait. Quand j’étais très jeune, il me disait toujours : "Tu dois avoir un doctorat avant de te marier". C’était clair pour lui, je devais avoir un doctorat. Féminisme et trajectoire familiale LD : Et votre mère ? LH : Ma mère n'était pas passée par l’université mais c’était une militante politique très active. Elle pensait qu’il était important de faire des études mais elle n’en comprenait pas les raisons exactes. C’était évident tout simplement. Quand j’étais jeune, elle s’est mise à faire de la politique, elle s’engageait dans tout. Le salon était le lieu de réunion de la National Urban League. Ma mère a pris la présidence de l’association des parents et professeurs, puis celle de la Ligue des électrices de St Paul. À cause de l’activité qu’elle y déployait, elle a été nommée à la tête de la commission chargée de réécrire le statut de la municipalité. On passait d’une structure où le maire avait peu de poids à une autre qui lui donnerait plus de pouvoir. Ma mère devait réécrire la charte de la ville. C’était une incroyable réussite pour quelqu’un qui n’avait que le niveau d'études secondaires. Elle a été
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conseillère municipale pendant dix ans, puis membre de la Commission régionale pendant encore dix ans. J'ai pu me rendre compte, à partir de ses conversations téléphoniques, qu’elle était douée pour la politique. Elle savait trouver des alliés. Elle téléphonait à l’un, elle téléphonait à l’autre, bref elle passait la nuit entière à téléphoner. Certains membres du conseil municipal se comportaient correctement mais d’autres non. Elle était très bonne pour faire la médiation entre ceux qui étaient de l’arrière-garde et les jeunes types brillants sortis de l’université. LD : Etait-elle une parmi d’autres ou la seule femme du conseil municipal ? LH : Elle était la seule femme, pendant un certain temps en tout cas. Mais ça, elle ne l’a jamais mentionné. Elle y a pensé pourtant. Elle a toujours eu une femme pour diriger ses campagnes, une femme comme chef du personnel. Elle n’avait que des femmes comme collaboratrices. Elle était extrêmement libérale, au sens américain du terme, elle était pour la liberté de l’avortement. Nous n’en avons jamais discuté à la maison. Il faut dire que lorsque j’étais jeune, le droit à l’avortement n’existait pas et la contraception non plus. LD : Est-ce que l’État du Minnesota interdisait la vente de contraceptifs aux gens non mariés ? LH : Oui, jusqu’au début des années soixante. C’est en fait quand je suis entrée à l’université que le diaphragme devint accessible aux gens non mariés. Mes parents faisaient une nette distinction entre leurs filles et le reste du monde. Ils n’ont jamais discuté de contraception avec nous. On n’y avait pas facilement accès et ils se contentaient de dire "se retrouver enceinte n’est quand même pas une bonne idée". La discussion n’allait pas plus loin. Mais leur comportement extérieur se révéla être différent. Ma mère est entrée dans la vie politique quand je commençais l’université. Avant sa candidature, et après le départ des deux aînées, nous sommes devenus une famille d’accueil. Ma mère avait ainsi accueilli au moment de l’adolescence de ma plus jeune sœur quatre filles de cet âge. C’était quelquefois une, quelquefois deux, trois ou quatre qui occupaient nos chambres à l’étage. Ainsi elles étaient quatre lorsqu’elle était à la tête de la Commission de la Charte. Ces gamines provenaient souvent de familles populaires ou de la classe moyenne
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inférieure. C’était des enfants malheureuses, avec des problèmes mentaux. Elle les a conduites sur le champ au Planning familial, à la minute même où elles sont entrées dans la maison. Je n’en revenais pas : "ma mère, elle a fait quoi ?". Elle faisait donc une nette distinction entre la pratique sociale et ses propres filles. Quand nous avions leur âge, la contraception n’existait pas. Néanmoins, cette découverte m’a ahurie. "Avec ces filles, pensait-elle, cela va arriver mais ce ne sera pas tant qu’elles seront sous ma responsabilité". Elle était donc famille d’accueil pour quatre enfants, une activité qu’elle a abandonnée au moment de son élection. C’était une personne qui avait de l’énergie à revendre. On la remarquait pour sa stupéfiante énergie et pour une certaine façon très "minnesotienne" d’être un pilier de bonnes œuvres. Elle n’avait jamais travaillé à l’extérieur et était mère au foyer quand nous étions très jeunes. Elle s’est lancée plus tard dans l’engagement politique d’abord comme bénévole puis en tant qu’élue. J’étais déjà à l’université. L'influence intellectuelle française LD : Je voudrais revenir au post-structuralisme et à la French theory. Quand tout cela a-t-il croisé votre route ? LH : Comme pour toute personne qui s’y est intéressé aux États-Unis, ce fut à travers le marxisme en fait. Tout le monde à l’université commençait par être marxiste. En plus de lire Hegel et Kant, j’avais lu, inutile de le dire, tout Marx mais aussi tout Lénine et Mao, tout ce qui concernait les luttes du XIXème siècle. Nous étions à la recherche d’une sorte de clef idéologique qui expliquerait le fonctionnement des choses, et on pensait la trouver d’abord dans le marxisme. Le marxiste post-structuraliste, Althusser, était symbolisé par cette progression. Mais ce n’est pas la lecture du seul Althusser qui a ouvert cette transition ; d’autres entrent en scène comme Foucault. Pour les historiens, Foucault a eu un rôle proéminent. Il n’y eut pas pour moi de continuité dans mes lectures, en passant de Marx, que je lisais dans les années soixante, à Foucault que j’ai lu dans les années soixante-dix. Pour moi, il n’y eut ni rupture, ni renoncement. En 1971, on n’envisageait pas l’effondrement prochain du monde communiste. On ne peut pas dire qu’au début des années 1970 les gens avaient abandonné complètement l’utopie de la révolution marxiste. Nous avions seulement
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d’autres perspectives et Foucault en fut une pour moi, même si au début je ne l’ai pas vu comme un écart du marxisme, ce qu’il a fini par être cependant. Le tournant culturel des années 1980 nous a éloignés de plus en plus de l’analyse marxiste. Mais au début ce n’était pas du tout le cas. La cause n’en est pas Michelle Perrot, qui a travaillé avec Foucault, venant d’un milieu communistemarxiste. Elle est entrée dans l’orbite foucaldienne sans rompre apparemment avec son passé. Pour moi, le post-structuralisme, spécialement dans sa version foucaldienne, mais aussi avec Lacan et Derrida, offrait une voie intéressante pour penser la question marxiste, c’est-à-dire la question de fond : "comment saisir ce monde dans lequel nous vivons ? Comment est-il construit, quelles parties peut-on changer ?" Pour moi c’est une part du projet occidental des Lumières sur un plus long terme : comprendre le monde social afin d’être en mesure de le changer. Le post-structuralisme a d’abord été pour moi l’étape suivante dans le démantèlement de cette posture. Je ne me conçois pas comme une post-structuraliste. L’orientation prise dans les années 1990 me semblait problématique, surtout avec l’accent mis exagérément sur le discours comme mode de production du social. C’est une erreur, à mon sens, de dire qu’il n’y a rien de bon dans le post-structuralisme. La grande question est celle de l’étape suivante et qui consiste à cesser de donner une importance excessive au discours comme moyen de produire le monde et de reprendre certains éléments existants mais jamais découverts jusqu’alors. Ne serait-ce que le courant de Merleau Ponty qui était à la fois marxiste et post-structuraliste. Selon lui, la construction du monde social et de son pouvoir est liée à la façon dont elle est incorporée, au sens littéral du terme, dans notre expérience ; elle ne passe pas par le discours, mais, j’ajouterais, par la connaissance que nous avons du monde à travers le corps. Notre connaissance (des classes par exemple) informe notre manière d’être, la façon dont un corps s’assoit dans le monde. Il ne s’agit pas d’une construction discursive, dans ce sens, mais plutôt d’une construction ancrée dans l’expérience, l’expérience étant comprise comme une combinaison de discours et de toutes sortes de savoirs tactiles sur le monde. On va s’intéresser davantage, je pense, à notre manière d’expérimenter le monde, qui est un traitement complexe de l’information ancrée dans l’esprit et dans le corps et au rapport au monde qui s’établit à travers un tel processus.

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Et la psychanalyse Je me suis beaucoup intéressée aux recherches sur le cerveau et l’esprit. Elles visent à comprendre comment s’élabore une compréhension du monde en dehors d’un mode conscient, c’est-à-dire par une sorte de voie inconsciente de la connaissance. C’est alors que la psychanalyse est entrée dans ma vision des choses. 99% de nos connaissances sur le monde ne relèvent pas de la conscience, tout en exerçant un pouvoir incroyable. On risque de rater ces 99% en se limitant au verbal, à l’explicite. D’où l’importance d’un Corbin, un de ces rares scientifiques à avoir élaboré un savoir sensoriel sur le monde, en dehors d’une simple explication verbale. Pourquoi réagissons-nous ainsi devant les odeurs ? Pourquoi réagissons-nous ainsi face à la mer ? Une historicisation des sens, si vous voulez, qui s’oppose à la seule historicisation du discours, sur la médecine, les prisons etc. Ceci ne veut pas dire que ces éléments ne se retrouvent pas dans Foucault, c’est juste qu’ils n’ont pas été pris en compte. Quand il parle des prisons, il parle des corps qui ont incorporé ces régimes disciplinaires. Mais c’est au régime disciplinaire que l’on s’est intéressé et non à la façon dont les corps l’ont incorporé. Je le répète, nous n’avons pas besoin pour autant de tourner le dos au marxisme ni au post-structuralisme. Il convient maintenant de revenir en arrière et de repérer les plages qui n’ont pas été éclairées, puis construire une boîte à outils mieux adaptée à la compréhension du fonctionnement des choses. Ils avaient bien mis en évidence la plupart des problèmes, mais ils avaient porté plus d’attention à certains d’entre eux aux dépens d’autres. Ce n’est donc pas un rejet. Je ne me considère pas comme une anti post-structuraliste mais comme une personne en quête "des éléments que l’on peut y trouver et de l’orientation à leur donner pour l’avenir". L'histoire des femmes et du genre aux USA LD : Comment voyez-vous la trajectoire de l’histoire des femmes et du genre aux USA quand on la met en regard avec ce mouvement qui va du cadre de référence marxiste au poststructuralisme, au tournant culturel/linguistique etc. ? LH : J’ai toujours pensé, et je le pense encore, que le féminisme se trouve au premier plan des positions théoriques ; il est largement partie prenante d’un projet à plus long terme qui consiste à élaborer une vision critique
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du monde social, un savoir sur son fonctionnement afin d’être en mesure de lui faire prendre, en toute conscience, les orientations souhaitées. Le féminisme a toujours collaboré à cette posture critique. Toutefois il se trouve à un carrefour, comme les autres théories : quelle direction prendre ? Je suis passionnée par le féminisme et plus généralement toute théorie : nous ne pourrons avancer que si nous abandonnons la posture critique qui a abouti à une impasse, je veux dire qu’il ne s’agit pas d’abandonner le projet critique qui consiste à comprendre le monde pour être capable de le changer. Cela reste fondamental. Nous sommes actuellement dans une impasse théorique, enfin c’est ce que je pense, parce que, dans la construction de notre base théorique, nous adoptons une position exagérément critique envers le passé. La nature de la science en est partiellement responsable, à cause de sa tendance à rejeter les connaissances antérieures sous prétexte que "notre" science serait meilleure. C’est en tout cas ce que je comprends. Le projet des Lumières n’y est pas étranger qui prône la critique comme la plus importante des vertus. Judith Butler, qui a une posture critique incroyablement perspicace et pénétrante, en est un parfait exemple. Elle réussit moins à argumenter une alternative. Elle peut vous dire ce qui ne va pas dans Beauvoir, Sartre, Derrida, Lacan. Il vous suffit de dire un nom et elle est capable de vous dire ce qui ne va pas. Nous sommes devenus très bons pour dénoncer ce qui ne va pas. Nous sommes bien moins bons pour expliquer ce que nous devrions faire à la place. Le rejet total du monde social est en fait très difficile. Certes, nous avons une vision plus critique de la notion d’une révolution qui résoudrait tous les problèmes. Un simple renversement de régime – et nous l’apprendrons bientôt en Irak – ne suffit pas à changer les choses parce que les choses sont liées à la façon dont les gens apprennent les relations de la vie ordinaire. Et cela il faut du temps pour les changer. Ma démarche actuelle tend à faire une lecture de la théorie passée qui conduise à une construction et non à un rejet. D’où mon propos : "ce n’est pas que nous ayons tourné le dos au marxisme, ce n’est pas que nous devrions tourner le dos au post-structuralisme, ce n’est pas que nous devrions tourner le dos à Judith Butler, non. Nous avons maintenant à imaginer où trouver notre matériau de construction, voilà ce que je dis. Passons plus de temps à voir ce qui marche réellement et non à nous attarder sur les erreurs de tout un chacun.

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Il s’est passé avec le féminisme ce qui s’est passé avec le marxisme ; quand le mouvement est devenu suffisamment fort, il a été traversé par ce genre de débat où se décrète qui est féministe et qui ne l’est pas. Ce stade, lorsqu’on l’atteint, révèle une situation problématique. Nous devrions plutôt discuter de la participation de chacune au mouvement. Les féministes, me semble-t-il, se trouvent embarquées dans ce processus. Le droit à l'avortement En voici un exemple : je suis moi-même résolument pour la liberté de l’avortement, pourtant je pense qu’il est très important que les féministes arrivent à un accord avec le mouvement anti-avortement et reconnaissent que des gens peuvent prendre cette position sans être fous à lier. Ils ont leurs raisons et les féministes doivent trouver les moyens de leur parler et de ne pas se contenter de dire "vous ne pouvez pas être féministe et avoir cette position". Le droit à l’avortement a représenté un point important dans la plate-forme politique des féministes américaines. J’ai adopté cette position ; cependant, la politique féministe sur ce sujet, aux États-Unis, a abouti à une sorte d’impasse. Nous devons dépasser cette dichotomie : ou vous êtes pour le droit à l’avortement ou vous êtes contre. De nombreuses femmes ont une position intermédiaire, mais comment avoir une discussion qui débouche sur quelque chose si le sujet est ainsi polarisé ? De nombreuses femmes, dont je suis, qui soutiennent le droit à l’avortement sont préoccupées du grand nombre d’avortements aux Etats-Unis. Il est raisonnable d’avancer, par exemple, que l’avortement n’est pas une forme souhaitable de contraception, et d’encourager plutôt les femmes, spécialement les filles très jeunes, à utiliser des contraceptifs plutôt que d’avoir recours à l’avortement. Il n’est pas question de rendre l’avortement inaccessible. Il doit être accessible. Mais de nombreux hommes et femmes, en font un problème moral et invoquent des raisons qui ne relèvent pas de la stupidité ou de l’ignorance. Le féminisme se doit de répondre à ce courant de pensée en ne considérant pas l’avortement comme un choix. Il contient une plus grande ambiguïté morale que la simple affirmation du droit des femmes à contrôler leur propre corps. Notre problème est de vouloir donner une définition de plus en plus précise de ce qu’est une féministe or nous avons besoin d’avoir un esprit plus large, nous avons besoin de penser que c’est un mouvement qui peut attirer
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des femmes ayant des points de vue différents sur des thèmes spécifiques. Une coalition plus large permet de faire mieux que de s’en tenir à la position "juste". Celle-ci signifie un esprit sectaire et un esprit sectaire est un terrible problème. Il correspond à la posture théorique que tout autre que soi a tort, qu’il s’agit d’adopter la position "juste" alors qu’il faudrait dire : "revenons vers le passé et voyons ce qui nous est utile dans de ce qu’ils ont fait". C’est une des raisons qui me fait aimer le livre de Toril Moi sur Simone de Beauvoir. L'auteur dit, par exemple : "Qu’est-ce que Simone de Beauvoir a encore à nous dire ?". Cela est extrêmement important pour l’histoire du féminisme qui est dans une impasse ; ce n’est plus le temps de montrer que les femmes ont toujours été maltraitées dans le passé. Nous devons offrir un autre récit, un autre récit que celui-ci : "la libération a seulement commencé au cours du troisième quart du XIXème siècle et n’a été accomplie pleinement que pendant le XXème siècle ; toutes les femmes qui vivaient avant étaient des ignorantes car elles ne savaient pas à quel point leur situation était horrible". Une telle posture historique ne peut pas fonctionner. Elle ne dit pas comment les gens, en fait, arrivaient à vivre des vies qu’ils aimaient, en dehors de ce qu’ils en pensaient, et de ce que nous penserions relever d’une fausse conscience envahissante. LD : Vous avez même ce problème quand vous regardez maintenant l’ensemble du globe, vous pensez que les femmes américaines et anglaises sont au-dessus des femmes de partout ailleurs, les femmes des pays islamiques, sûrement, mais même au-dessus des femmes françaises ! LH : C’est vrai ! tout cela est lié, la façon dont nous lisons la théorie, la façon dont nous lisons le passé, et la façon dont nous pensons l’actuel mouvement féministe. Tout va ensemble. Selon moi, nous ne pouvons aller de l’avant que si nous voyons le besoin d’adopter une approche plus constructiviste, si vous voulez. Ce n’est pas qu’il faille abandonner le projet de montrer le fonctionnement du monde social afin d’être en mesure de le changer, mais la seule manière de se donner les moyens de le changer c’est de rallier un nombre suffisant de personnes. Dans un pays comme les USA, le groupe le plus important qui a manifesté son rejet de la guerre et demandé une augmentation des dépenses sociales est constitué de femmes des banlieues, c’est-à-dire de la classe moyenne. Si vous n’arrivez pas à le voir, vous perdez quelque chose d’important. Autrement dit, un grand nombre de femmes républicaines ont en fait des idées très libérales
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(au sens américain du terme), alors pourquoi nous empresser de les dénoncer comme non-féministes ou antiféministes ? Car s’il existe quelqu’espoir d’empêcher l’aile droite de contrôler la politique étrangère et intérieure, c’est bien du côté des femmes républicaines qu’il existe. Les women's studies LD : Que pensez-vous de la stratégie qui consiste à rattacher les women’s studies à des départements distincts, interdisciplinaires ? Quels en sont les avantages et les inconvénients ? LH : Aux États-Unis, les women’s studies et les divers groupes constitués autour des études "ethniques" ont voulu établir des départements séparés. Je suis très ambivalente sur ce choix politique. D’un côté, le statut de département a conféré une sorte de légitimité aux women’s studies. D’un autre, il a enfermé les études sur les femmes et les a marginalisées si bien qu’elles se pratiquent toujours ailleurs, et que les départements "normaux" peuvent éviter de s’y impliquer. Le féminisme a eu de l’impact quand il a offert une vision critique du statu quo y compris à l’intérieur des universités. L’histoire féministe par exemple, a complètement changé la face de l’histoire aux États-Unis, l’histoire américaine comme l’histoire de l’Europe. On ne peut plus enseigner ici l’histoire des États-Unis ou de l’Europe sans prendre en considération les femmes ou le genre parce qu’il est devenu clair que les relations de pouvoir ont une composante sexuée. Le féminisme devient autre chose lorsqu’il est mis à part, dans un coin et non intégré à une position critique permanente du statu quo. LD : Pouvez-vous résumer en quelques mots l’impact du féminisme sur la pratique de l’histoire aux États-Unis ? Pensez-vous que l’histoire féministe a modifié cette discipline ? Pensez-vous que l’histoire du genre a imprimé à la discipline de nouvelles orientations, et ouvert de nouvelles perspectives ? LH : Il est difficile de résumer l’impact du féminisme sur l’histoire aux États-Unis parce qu’il a pris différentes voies. Mais je dirais que l’impact important a été d’institutionnaliser une question et cette question est : "Pouvons-nous dire la même chose des femmes ?". Ainsi, si nous étudions les organisations du travail aux ÉtatsUnis dans les années 1890, nous demandons : les femmes ont-elles rejoint aussi les syndicats ? Si nous examinons
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les droits dans la Révolution française, nous demandons : les femmes ont-elles obtenu les mêmes droits ? Si nous considérons l’esclavage dans les plantations du Sud, nous demandons : les femmes faisaient-elles le même genre de travail ? Si nous nous intéressons à la première Guerre mondiale nous demandons : quelles conséquences a eu le remplacement des hommes par les femmes dans les usines ? Bref, aucun aspect de l’histoire n’échappe à la question ! Dans ce sens, je voudrais dire que le féminisme a remodelé le dire de toute l’histoire et pas seulement de l’histoire des femmes et de la famille.

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