Qalame

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296330344
Nombre de pages : 192
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Qalame

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-4865-8

Christian

G IRIE R

Qalame
roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

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alla Fadoua, la mère, veut que j'aille à l'école. Elle est bonne, elle voudrait que j'apprenne des choses qui me serviront un jour à devenir riche. Elle me fait souvent cette promesse "Quand tu auras 7 ans, mon Dellaïd, tu iras à l'école." Je dois bien avoir sept ans, huit ans peut-être, personne ne sait plus au village, ça n'est inscrit nulle part quand je suis né. Personne ne se souvient quand les gens naissent; ils disent que ça n'est pas important. "A la première moisson du safran", "pendant les lunes froides" ou encore "avant l'indépendance", c'est suffisant pour eux. Moi j'aimerais bien savoir; pas seulement entendre dire que ce jour-là il faisait très chaud, ni que dans l'oued Izgher coulait du sang qui avait inondé l'orge; j'aimerais qu'il y ait un endroit, un tronc d'arbre ou un mur dans la maison, quelque part au village où on aurait marqué qu'elle

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commençait, ma vie. Je me dirais C'est exactement là, et je poserais mon doigt dans la fente du pisé ou sous l'écorce du noyer, là qu'est caché mon premier souvenir. Cette couleur brune, ces stries sèches, c'est moi, au début. Mais non, je ne suis nulle part. Les vieux n'ont pas gardé le moment de ma naissance, et je ne suis pas encore sûr d'être né. Mais il y a forcément ma trace quelque part. Où est-elle? Lalla Fadoua, Papa Taïeb, dites-moi. Abdelhaïd! On m'appelle. Je ne réponds pas, je cours dans les ruelles jusqu'à notre maison; on va manger sur le tapis rouge du pain trempé dans l'huile, sans doute des morceaux de carottes et mon bout de viande pour la semaine que j'aime bien resucer. Quand il fait froid l'hiver, que le burnous suffit à peine, Lalla Fadoua nous réchauffe d'un bol de grosse semoule d'orge avec les graines qu'elle a longtemps écrasées sur la meule. Chaque fois qu'elle dit mon nom, Lalla Fadoua, c'est rond c'est chaud, je crois qu'elle me tient serré dans ses bras, qu'elle va me prendre sur ses genoux, je l'entends rire. Elle est bonne, la mère, comme le pain rond qu'elle déchire pour moi. Elle a le visage qui me sourit toujours. Si elle me gronde je crois d'abord voir son sourire; puis ses yeux, les mêmes yeux qu'elle dessine le matin avec un bout de bois noir, ils deviennent tranchants, de la pierre, et je pars en courant; ou bien je pleure, il est trop tard, la raclée. Je reste seul alors, avec Lalla Tigyal qui me regarde sans bouger. Elle ne bouge plus souvent, tassée dans un angle de la pièce, sa jambe raide tirée devant elle, au côté de sa branche de noyer qui ne la redresse qu'à moitié lorsqu'elle doit se lever. Son visage tout 8

plissé est tendu vers le patio, tout le jour à suivre les va-et-vient de la maison. Elle a les yeux qui tombent maintenant vers le tapis, à travers mes larmes je crois bien qu'elle pleure aussi. Plus tard, quand il arrive, Papa Taïeb, il sait si j'ai reçu la fessée. Il fait mine de crier, il lève sa main vers moi, mais Lalla Tigyal le foudroie des yeux. J'aime bien la grand-mère à ce moment-là, ce n'est plus moi qu'on punit, c'est elle qui gronde son fils ; et la main qui retombe, et le silence qui vient derrière retirent de mes oreilles les cris de Lalla Fadoua. Lalla Tigyal me tire vers elle, je me retrouve assis, enveloppé dans son bras, ses bracelets, dans sa voix cassée qu'elle aiguise à mes oreilles, elle me chante la longue plainte de la femme qui attend que son berger quitte enfin la crête des montagnes. Chaque fois qu'elle entame son chant il change de nom, aujourd'hui c'est Safouane le berger - Lalla Tigyal, il a combien de noms le berger? elle ne répond pas, Safouane est bien vivant il est parti làhaut une nuit et depuis chaque soir au soleil qui tombe sa jeune femme et belle charge son mulet Zemzem, joli, Zemzem, lui s'appelle toujours Zemzem - Lalla Tigyal, tu peux redire son nom, j'aime bien! elle ne m'écoute pas, Safouane est bien vivant du pain du fromage l'âne a monté la rivière la femme l'a perdu de vue elle attend sans dormir que la bête ramène le jour la voici qui redescend et puisque son chouari est vide Safouane est bien vivant puisque son chouari est vide Safouane est bien vivant il a mangé le pain le fromage il n'oublie pas sa femme et chaque jour ill' aime, Safouane est bien vivant 9

- Pourquoi il ne redescend pas au village s'il l'aime? sa voix fripée ondule comme un matin et Zemzem rapporte un nouveau-né c'est l'enfant de Safouane qu'il offre à sa jeune femme et belle elle élèvera leur fils, Safouane est bien vivant - C'est vrai Lalla Tigyal, que les enfants naissent dans des chouaris? mais Zemzem meurt un jour l'enfant est devenu grand et la mère vieille et belle et le fils ne veut pas d'âne ni d'un mulet c'est trop d'argent la mère pleure abondamment Safouane Ben Safouane ira lui-même dans les montagnes il portera le pain portera le fromage à son père quand il revient le lendemain elle a pleuré toute la nuit le fils est là les paniers vides tombent dans les bras la mère l'enfant, Safouane est bien vivant Safouane est bien vivant. - Comment tu sais qu'il est vivant, Lalla Tigyal? Son ventre ne tremble plus sous ma tête, il se gonfle à peine. Dans le souffle rocailleux qui suit le chant, Lalla Tigyal s'est tue, j'entends un nom caché qu'elle ne peut dire; à moins qu'elle ne soit déjà en train de prier pour celui qu'elle ne nomme plus, Bâba Hammou Saïd. Lalla Fadoua apporte la bouilloire et la menthe à Lalla Tigyal, elle approche le réchaud de sa jambe raide. C'est la seule chose qu'elle fait, Lalla Tigyal, préparer le thé que boira mon père sur le patio en bavardant avec les autres de la maison, ceux qui vivent à l'étage. Après les bavardages Papa Taïeb porte Lalla Tigyal dans l'autre pièce, là où Lalla Fadoua vient au lever du jour moudre le grain sur la pierre plate; il pose grand-mère dans ses coussins, allume une bougie et la laisse marmonner des mots bizarres qui lui ferment les paupières. Je lui ai 10

demandé ce que voulaient dire les mots qu'elle frottait entre ses dents. "Tu es trop petit, mon garçon". J'ai hâte d'aller à l'école, je pourrai comprendre.

adah est méchante, elle chipe notre sel et ne répond jamais quand on lui parle. C'est la seule femme qu'on n'entend pas sur les terrasses. On ne l'y voit jamais. Toujours cachée. Farouk dit qu'il a vu ses cheveux un matin qu'elle les trempait dans le torrent. Il dit qu'ils sont verts, mais Farouk est un menteur, elle ne va jamais au torrent, elle ne se lave pas. Elle va jusqu'au puits, c'est tout; porte les seaux plusieurs fois dans la journée, mais jamais plus loin. Elle reste toujours enfermée dans sa pièce au-dessus de la nôtre. Ça sent fort quand on s'approche de sa porte, c'est interdit d'entrer. Je monte quelques fois l'épier, pas par les terrasses, par les branches du noyer, à l'abri sous les feuilles; j'ai cru longtemps qu'elle restait assise dans ses étoffes, mais elle se balance sur ses jambes en agitant un collier de kourss, ses yeux violets tournés vers la montagne. Il y a longtemps un démon l'a descendue des sommets quand il neigeait. Elle a roulé dans les eaux blanches de l'oued Izgher jusqu'au village. Lalla Tigyal qui rentrait des champs l'a recueillie, elle pleurait de froid; criait Madah, ne savait dire que ça, Madah, on l'a appelée Madah. Elle ne savait pas parler, ce mot lui servait à tout dire, mais elle comprenait tout ce qu'on lui disait, sauf que 11

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nous, les enfants, on n'avait pas le droit de lui parler, sinon on resterait toute notre vie comme elle, petits. Lalla Tigyal a eu pitié d'elle. Le mauvais sang des montagnes nous l'envoie, c'était écrit dans le ciel. Allah veut punir le village, mes enfants, nous devons recevoir ce que le ciel nous envoie! Allah le Clément, le Miséricordieux! Je ne savais pas de quoi on était tous punis mais je scrutais le ciel pour lire dedans et, à force, le nez méchant et les petits yeux de la naine sont apparus entre les nuages. Elle nous observait de là-haut. Un coup de vent a déchiré le visage. J'ai cru qu'il était parti loin mais le soir je l'ai revu surgir d'entre les étoiles. Le même nez, les mêmes yeux. C'était ça la punition, la naine nous surveillait même quand on ne la croisait pas. C'est si facile de lire les mots d'Allah, je comprends pas pourquoi ils ne les ont pas lus avant. Madah ne serait pas venue nous embêter. Au village on n'a pas voulu fâcher Allah; on a écouté Lalla Tigyal. On a donné une couche à la naine, en échange elle doit remonter l'eau du puits. Comme elle ne parle pas, qu'elle ne grandit pas, qu'elle diminue même puisqu'elle devient plus petite que moi, on croit qu'elle est habitée par les jnouns. Lalla Tigyal a demandé à Papa Taïeb de faire venir un fkih. Il est arrivé de très loin, le savant médecin qui doit chasser tous les démons de Madah. Ils l'ont payé d'un bon repas et de safran. Le vieux monsieur a fait s'allonger Madah dans le petit renfoncement de la cour où Lalla Tigyal est parfois assise pour bavarder, a placé la tête de la naine sur une très grosse pierre, tellement grosse qu'ils ont dû se mettre à quatre pour la rapporter du torrent. 12

Il dit des formules pour qu'elle reste allongée, et il agite au bout d'une chaîne une petite boîte dorée d'où sort de la fumée. Sa voix chante sans qu'il bouge les lèvres. La naine s'est soudain endormie les yeux grands ouverts, il a sorti de sa manche un petit sac de poudre de miz et des pétales de volubilis qu'il a répandus sur tout le corps de Madah. On a dû alors les laisser seul, sortez d'ici les enfants sinon les jnouns vont vous sauter dessus. Moi, je cours à ma branche de noyer, savoir à quoi ils ressemblent, les jnouns. De là, c'est trop loin pour qu'ils me sautent dessus, et c'est bien pour voir ce qu'il va faire, le savant, maintenant qu'il est tout seul avec la naine et ses démons. Il s'est penché vers le visage de Madah, et lentement avec ses doigts il a glissé des mots dans sa bouche. La première fois que je vois des mots, des filaments souples qui font parfois des trous d'où ne sort aucune fumée. Madah n'a pas bougée, le fkih est reparti sur son âne. Ce n'est que lorsqu'il a disparu derrière la montagne que Madah s'est levée. Elle n'avait pas grandi. Pas rapetissé non plus. Pendant plusieurs jours on aurait dit qu'il ne s'était rien passé, elle était comme avant, puis un matin elle a lâché des mots de bouche que les autres ont fait semblant de comprendre, moi je n'ai rien compris, ça ne ressemble pas du tout à ce que j'ai vu enfiler dans sa bouche par le vieux. Puis elle s'est tue, toujours son reflet d'améthyste au fond des yeux. Elle n'est plus assise dans sa pièce à débiter son chapelet, elle est tout le temps dehors. Quand elle ne porte plus ses seaux elle pourchasse les ânes qui dorment à coups de pierres. Et dans le coin des provisions le grand sac gris de sel 13

diminue plus vite qu'auparavant. On me soupçonne d'en chiper. On m'a menacé d'aller chercher la police pour me mettre en prison, je suis parti en pleurant, je ne vole plus de sel, mais le sac continue de baisser. On s'est tourné alors vers la naine, c'est forcément elle qui nous veut du mal, Lalla Tigyal a dit que ses démons voulaient ruiner notre village et toute la famille, que si Allah le veut elle aussi veut bien se débarrasser de la naine. Elle a dit que le fkih était plus grand voleur encore, qu'il avait laissé entrer exprès des jnouns dans le corps de Madah. Moi, je suis content parce que j'ai vu des jnouns, on pourrait me demander comment c'est, je sais maintenant que ça ressemble à des mots et que ça ne fume pas. Mais on ne me le demande pas. Une nuit noire, tandis qu'elle dormait, on a chassé la voleuse à coups de pierres, comme elle faisait avec les bêtes. Elle est remontée vers son torrent en hurlant Madah Madah, et on ne l'a jamais revue. Cette nuit-là, je n'ai jamais entendu autant de jurons courir dans toutes les bouches. Ils allaient aussi vite que la naine, se cognaient contre les murs du village, rebondissaient sans cesse à sa poursuite, de moins en moins proches, très loin encore je les entendais, puis ils ont disparu derrière la colline noire. Cette nuit-là, moi aussi j'ai pu les dire, tous les mots qui raclent et font cracher, sans craindre d'être frappé. Mais la lune était cachée, trop d'obscurité, je ne les ai pas vus sortir de ma bouche.

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alla Fadoua, je l'aime. Elle va bientôt m'apporter un petit frère. Elle me l'a dit un matin, comme un secret. A taire. Je jouerai seul avec lui, il sera à moi, parce que, Aïcha et Haddah, elles sont trop petites et puis ce sont des filles, elles pleurent sitôt que je les touche. C'est toujours moi qu'on gronde, jamais elles. Heureusement, Lalla Tigyal est là pour me défendre. Elle brandit sa branche de noyer dans l'air pour chasser les mots de colère et mes pleurs. Si je reste seul avec elle, elle m'attire contre ses jupes, me caresse en chantonnant quelques couplets de la jeune femme et belle et d u berger, ou bien elle débite des noms de filles que je ne connais pas toujours: Halima Fatissa Mariema et Leyla; Kamila Fatima Mariema et Nadjia; Yamina Fatiha Mariema et Sarah. - Pourquoi tu ne chantes jamais Fadoua, Lalla Tigyal? - Tu as fait peur à l'oiseau, Abdelhaïd. - Quel oiseau, Lalla Tigyal? Elle se tait, me relève de ses jupes et fait jaillir deux yeux de jais de son visage. - Je te chanterai la suite demain, si tu ne m'interromps pas toujours! Elle a dit ça d'un ton qui m'oblige à me lever, partir, la laisser seule marmonner la suite de sa chanson qu'elle ne me dira pas demain ni aucun autre jour, je le sais bien, parce qu'elle ne la connaît pas, la suite, elle est trop vieille pour se la rappeler. D'ailleurs, je ne veux plus l'entendre, sa chanson, toujours à me dire des noms de filles je suis sûr que c'est pour que je sois plus sage mais je ne suis pas d'accord, je ne suis pas aussi méchant que Farouk qui pousse les filles contre les murs et va jeter leurs 15

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sandales dans l'oued. Quand mon petit frère sera là je n'aurai plus besoin de suivre Farouk, d'abord il s'appellera Saïd et j'inventerai la chanson des garçons, Taïeb Saïd et Abdelhaïd, Taïeb Saïd et Abdelhaïd, pour embêter les filles, ou plutôt non, je n'aurai même plus besoin de leur parler aux filles ni d'écouter Lalla Tigyal, on aura nos cachettes, mon petit frère et moi, rien que pour se parler, lui saura me comprendre, ça suffira. Qu'est-ce qu'elle attend, Lalla Fadoua, pour me donner mon Saïd? Elle le garde toujours caché dans son ventre plus gros que notre plus belle chèvre. Elle pourrait se dépêcher un peu. C'est que j'ai besoin de le voir, lui montrer tous les jeux que j'ai préparés pour lui! Sitôt qu'il arrivera je courrai en haut du village. Au-dessus de toutes les maisons, au-dessus des terrasses il yale grenier. Sur la porte je marquerai son nom. Pas besoin de savoir écrire, je planterai une pierre dans le bois, et une autre plus haut, là où sera le soleil, ça fera deux marques pour qu'il sache, mon petit frère, qu'il se souvienne, pas comme moi, qu'il est bien né. Si je pouvais naître encore une fois je commencerais par faire ça, je me graverais sur la porte du grenier, et puis je naîtrais.

n est parti avec les chèvres et les voisins dans la montagne. Tout le village en transhumance. Quand les chaleurs arrivent, il faut monter les bêtes sut les plateaux, il y a une grande fête, puis tout le 16

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monde redescend. Sauf nous, les bergers; on reste làhaut tant qu'il fait chaud. Tous ceux qui peuvent encore grimper au mont Sirwa vont fêter le marabout. C'est lui qui a construit notre village, le grenier et les premières maisons, il y a longtemps, longtemps. On a chargé les mulets, des chouaris pleins de pains, de tomates et d'oranges, des bouteilles d'huile, des boîtes de conserves, la vaisselle, les couvertures et les tentes. Tous les gens de Tamallouat à pied; sauf les vieux et les malades qui ne montent pas. Malgré sa jambe raide Lalla Tigyal veut toujours nous suivre. - Ce n'est plus de ton âge, Marna. - Que sais-tu de mon âge, toi? - Taïeb a raison, tu vas te faire du mal. - Vous voulez que je reste, c'est ça ? Vous ne voulez pas me revoir, je le sais bien. - Mais non, Marna, au contraire, on veut être sûr de te retrouver à notre retour! - Vous partez pour me laisser seule! Vous ne reviendrez pas! - Allons, Lalla Tigyal, on monte chaque année au Sirwa, et on revient toujours. - Non et non, je vous accompagne. Vous revenez toujours parce que je vous accompagne. Il m'entend et Il vous protège encore, mes enfants; mais sans moi vous êtes sans Lui, et vous êtes perdus. Et puis j'aime autant mourir là-haut, je serai plus près de Lui et du ciel, si c'est ce que vous voulez... et si Allah le veut,

Allah!...
Papa Taïeb se fait aider pour la hisser sur une mule. Lalla Fadoua rit. Longtemps, j'ai cru que grand-père s'appelait Allah. Bâba, Abâ, Allah, je 17

mélange les mots dans les prières de Lalla Tigyal. Je ne me souviens pas de Bâba, grand-père Hammou Saïd. Il est parti j'étais pas né. Lui aurait peut-être pensé à marquer ma naissance. Je lui demanderai s'il l'a inscrite sur une montagne, quand il reviendra. Depuis qu'il est parti Lalla Tigyal ne peut plus dire son nom. Bâba, Abâ, Allah, c'est tout ce qu'elle peut faire pour le nommer. Elle dit qu'il va revenir à condition qu'elle ne prononce jamais son nom. Parce qu'elle est très forte, Lalla Tigyal, il suffirait qu'elle appelle de sa voix rauque et fluette Bâba Hammou Saïd pour qu'il sorte comme ça du fond de sa gorge, et qu'il meurt pour de bon. Tout le monde sait bien qu'il n'est pas encore mort, Lalla Tigyal l'a simplement avalé. Depuis, il vit quelque part dans son ventre. Lalla Fadoua marche sur le sentier, à côté de la bourrique de Lalla Tigyal, lentement pour ne pas secouer mon petit frère. Aïcha et Haddah, mes deux sœurs, vont avec les filles, elles se tiennent par le cou. On a pris le chemin de Tallajyi. Les deux villages ensemble, on a enflé la caravane, les troupeaux ont débordé du chemin. On a laissé derrière nous les terrasses d'orge et de blé, défilé entre les deux dents argentées du Malout, traversé le désert des Soucoupes Empilées. On a couru devant avec Farouk et Mohammed, des cris, des éboulis de rires à la poursuite des poules et des chats fuyants. On lance des pierres en ricochets sur les rochers jusqu'à la frange de lumière que traînent les nuages derrière eux. Farouk dit, il faut les pourchasser, surtout pas être pris dans l'ombre grise, c'est très dangereux, elle peut nous avaler, plus 18

jamais on verrait la lumière, je te jure il faut lancer des pierres et qu'elles ricochent et qu'elles leur fassent peur, leur fassent mal, allez-vous en, allez, fîlez les ombres, et on écoute Farouk, on leur jette tous les cailloux du chemin et le bord de ces grosses taches s'enfuit, se déforme sur la montagne, elles se tordent s'allongent se replient se déchirent, elles font la grimace en dégringolant la pente sous la menace de nos jets de pierre et nous ouvrons le chemin pour tous ceux de Tamallouat et de Tallajyi. Comme nous grimpons les nuages reculent, les rochers où nous passerons bientôt sont déjà rejoints par la lumière. Le soleil les rallume à l'endroit et à l'instant où nos cailloux en rebonds les atteignent. On a gravi seuls dans nos ombres, de moins en moins de montagnes au-dessus de nos têtes, deux jours dans la caillasse du reg, l'odeur amère des ronces et de l'armoise grise, et les flèches de terre que nous lançait le vent orange. Au pied du Sirwa les bêtes se sont dispersées, quelques unes dans la rocaille arrachent une touffe de jonquilles, la plupart broutent la petite herbe bleue au bord du ru. Sur le plateau des Sifflantes, là où vivent les oiseaux noirs qui mangent les enfants qui ne veulent pas marcher, on a planté les tentes, on a dormi à l'ombre du grand rocher; et le lendemain, escaladé les gros blocs de pierre bleue et rousse, c'était le sommet, Djebel Sirwa, rien de plus haut autour de nous, et tout au loin l'Atlas Toubkal, dans son chèche blanc. Un homme de chaque village a alors porté sur le dos un mouton, ils les ont grimpés tout en haut, les ont tués sous le soleil à midi, tout le sang a coulé sur la pierre, cadeau pour le vieux marabout Sirwa qui a bien soif depuis 19

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