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Quand l'Irak entra en guerre, la Qadissayah de Saddam

De
156 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296154889
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QUAND L'IRAK ENTRA EN GUERRE

Jean-Michel CADIOT

QUAND L'IRAK ENTRA EN GUERRE
La Qadissiyah de Saddam

Éditions L'Harmattan 5 7, rue de l'École-Polytechnique 75006 Paris

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~

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0129-5

Pour Marie-Christine Robert

Avant -propos

La terre de l'Irak a donné des hommes et des femmes, légendaires ou bien réels, qui comptent parmi les plus célèbres artisans et idoles des civilisations d'Orient et d'Occident. S'y sont tramés multitude d'événements, s'y sont épanouis quantité de gens qui ont façonné les religions juive, chrétienne, musulmane, l'écriture universelle, la législation moderne, la médecine. Excusez du peu. C'était surtout la Mésopotamie ancienne. Sans doute. Mais le temps des califes abbassides a aussi produit un immense lot de richesses, de découvertes scientifiques, de force intellectuelle et spirituelle qui imprégnèrent le monde entier. Il permit notamment la transmission de la pensée grecque. Gerbert d'Aurillac, le futur pape Sylvestre II, introduisit l'algèbre en France après avoir étudié, en 968 en Espagne, auprès des disciples de l'école de Bagdad. Depuis 1258, la destruction par les Mongols de Bagdad, qui avait été près de cinq siècles durant « la ville des mille et une nuits », c'était un peu l'oubli, le déclin. En tout cas, Babylone était morte, et Bagdad n'était plus un lieu de création, mais un simple enjeu des rivalités entre Perses et Ottomans. A la fin du JOCsiècle, l'Irak se réveille brutalement et part à la recherche de son prestige enfoui dans sa mémoire. Un homme, Saddam Hussein, mû par une ambition démesurée, a la prétention d'en faire son affaire quasi personnelle, et il revendique pour lui, pour son peuple, pour son parti politique - « le baas », c'est-à-dire « la renaissance » ou « la résurgence» -, l'héritage extraordinaire de sa terre natale. Pour parler de l'Irak, par où, par qui commencer? Par le jardin d'Eden, tout simplement; par Adam et Eve dont la légende veut qu'ils se soient aimçs et qu'ils aient transgressé la loi divine, accompli « le péché/originel», quelque part au sud de l'Irak, à 7

Kuma très exactement où se rejoignent Tigre et Euphrate. Ils n'ont pas existé, certes. Mais qu'importe, ils sont déjà l'Irak du rêve et de la révolte. Historiquement, il faudrait d'abord parler des Sumériens. C'était il y a près de 7000 ans. Leurs villes, Ur, Eridu, Uruk sont toujours indiqués sur la carte routière. Entre temps, Abraham était parti de Ur pour la Chaldée... Uruk (Erech dans la Bible) pourrait être le nom ancien d'« Irak », et aurait donné en arabe le mot « al-Ourk », (la racine). Vers 3500, les Sumériens découvrent l'écriture, les barrages et les canaux, les institutions politiques et la protection sociale. Ils construisent de vraies villes, entourées de remparts. En 2350, les Akkadiens et leur premier chef: Sargon, qui aurait été trouvé dans un panier sur l'Euphrate, deviennent les maîtres incontestés de la région. Puis viennent les Babyloniens, peuple sémite, de 1894 à 1594 avant J.C. Hammourabi, un de leurs rois, composa et inscrivit sur une stèle le premier code législatif de 282 articles de loi. Il prônait, entre autres progrès, d'instaurer la justice dans les rapports entre les hommes, quelles que fussent leurs conditions, et de libérer la femme. La Babylonie avait une puissante rivale, au nord: l'Assyrie dont les principales capitales ont été Assur et Ninive, tout près de Mossoul qui demeure la ville du monde la plus ancienne quant à son nom. Pendant six siècles, ce furent des luttes implacables entre ces deux États. Mais c'est Babylone qui, en fin de compte, soutenue par les Mèdes, obtient la victoire, et restaure son prestige avec les rois chaldéens Nabullosor et Nabuchodonosor, avec ses - peut-être légendaires - jardins suspendus, avec la porte d'Ishtar, avec la tour, avec le lion. Mais, après la victoire de Cyrus, le Perse, sur Nabuchodonosor, Babylone et Assur sont rattachés à l'empire perse, et Babylone cherche en vain à se libérer. Le joug des empires indo-européens sur l'Irak se prolonge, avec l'empire d'Alexandre, le royaume des Séleucides, celui des Arsacides et, enfin, celui des Sassanides, cette dernière période marquant l'apogée de la .religion mazdéenne préchée par Zarathoustra. Jamais la Mésopotamie n'aura été réellement occupée ni par les Romains, ni par les Bysantins. 634 marque la naissance de 1'« Irak arabi », nouveau nom de la Mésopotamie conquise par l'armée arabe du général Khalid ibn al-Walid. Les Arabes, qui viennent de se convertirâ\J.r:Islam, renversent en

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deux temps l'empire sassanide, avec l'aide de nombreux alliés. En 637, c'est la victoire de Qadissiyah qui leur permet de contrôler le sud de l'Irak. C'était alors l'an 15 de l'Hégire. Les armées arabomusulmanes, conduites par un compagnon du prophète, Saad Ibn Abi Wakas, après que le calife Omar avait renoncé à prendre lui-même la tête des troupes, comptaient 7 à 8 000 hommes. L'armée perse, emmenée par le général Rostom qui perdit la vie dans la bataille, en comptait 30 000. Mais les Perses regroupèrent leurs forces plus au nord, et, en 642, ce fut pour les Arabes, la « victoire des victoires », à Néhavend. L'expansion islamique en Asie a commencé. Mais, lorsque meurt Othman, le troisième calife, la guerre de succession déchire la région. Ali, le cousin du prophète dont il avait épousé la fille Fatima, se voit écarter du califat par le gouverneur de Syrie Moawiya, de la famille des Ommeyades. Les Abbassides succèdent aux Ommeyades en 750 et, 12 ans plus tard, est créé Bagdad, tout près de l'ancienne ville des Parthes, puis capitale « hivernale» des Sassanides, Ctésiphon, tout près aussi de Babylone. La cité, fondée par le calife aI-Mansour, et dont l'architecture est l'œuvre d'Haroun al-Rachid, entre déjà dans la légende. C'est alors, aux yeux des Irakiens, la période de la splendeur par excellence de l'immense empire arabo-musulman, celle des découvertes scientifiques, de la philosophie, du rayonnement culturel. Ali Baba, Sindbad, Aladin, qui ont accompagné tant de rêves enfantins, sont les héros irakiens, légendaires, de l'époque... Natif de Tilcrit, au nord-ouest de l'Irak, Saladin al-Ayoubi

s'emparera de Jérusalem.

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Mais peu à peu, l'empire arabe est miné par ses divisions internes, et, en 1258, Houlagou, le petit-fils de Gengis Khan s'empare de Bagdad qui est détruit et pillé. C'est la mort du califat abasside, et tous les canaux d'irrigation, savamment, patiemment construits sont réduits à néant. Le ravage de Bagdad est l'une des plus terribles violences de l'humanité. Pourtant, il y aura récidive, en 1401 avec Tamerlan qui, érigea un monument avec les têtes coupées de plusieurs milliers de Bagdadiens. L'Irak. devient un enjeu des rivalités perso-ottomanes et, en 1534, il est placé sous l'autorité de Constantinople. L'administration ottomane, les gouverneurs installés à Bagdad doivent affronter les révoltes constant~~, résister aux Kurdes du nord, contenir les attaques perses au.l~

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Il n'y a pas à proprement parler d'Irak. Ou plutôt, il y en a deux. On parle de « l'Irak adjemi », c'est-à-dire « l'Irak barbare », région qui correspond à peu près à la Médie ancienne et représente la province de Téhéran au sein de l'empire perse, mais aussi toujours

de l'Irak arabi, « l'Irak arabe». C'est une des six grandes provinces
ottomanes dont le chef-lieu était Bagdad et la seconde ville Basra, seule ville portuaire du pays. « L'Irak arabe» correspond « grosso modo» au sud de l'Irak actuel, tandis que le nord était partagé en
deux régions: le Kurdistan
»

mie-

«

al-Djesireh

-

- chef-lieu Kirkouk - et la Mésopota-

avec pour capitale Mossoul.

Tout au long de la seconde moitié du xOCsiècle, les Britanniques s'implantent en Irak, pays d'agriculture fertile, tant pour les céréales que pour le coton. Entre 1861 et 1914, par une série d'accords avec les Turcs, ils se créaient un monopole quasi total sur la navigation fluviale. Des géologues anglais, mais aussi allemands, découvraient les vastes champs pétrolifères de Mossoul. La Turquie combattait avec l'Allemagne pendant la première guerre mondiale, et le démantèlement de l'empire ottoman était à l'ordre du jour. La. Grande-Bretagne se prononçait pour un grand État arabe dont il serait le «protecteur». La France s'intéressait surtout à la Syrie et la Palestine. En 1916, la France délègue son consul général à Beyrouth, M. Georges Picot, et l'Angleterre un ancien attaché militaire à Constantinople, Sir Mark Sykes pour conclure un accord entre les deux pays. L'accord secret « Sykes-Picot» proposait une confédération arabe indépendante, mais où des « zones d'influence» seraient créées. Dans une « zone A» - Damas, Alep, Mossoul-, il y aurait une sphère française; dans la zone B désert de Syrie, Tikrit, la frontière irako-perse -, il y aurait une « influence» anglaise.

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De plus, il y aurait une zone « bleue» Beyrouth, Antioche _ qui reviendrait à la France où elle pourrait, avec l'accord de l'État arabe, établir une «administration directe», un même pouvoir revenant à la Grande- Bretagne dans une zone «rouge», avec

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Basra, Bagdad. La Palestine, « zone marron», bénéficierait d'une
administration internationale avec l'accord des Russes. Si l'accord Sykes-Picot avait été appliqué ce qui ne fut pas le cas, notamment en raison de la révolution soviétique -, la France aurait donc pris pied à Mossoul, donc en Irak. Mais, à partir de septembre 1914, les troupes britanniques s'installent peu à peu, à partir de Basra, dans tout l'Irak. Une déclatà.tion franco-britanni10

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que du 7 novembre 1918 affirme qu'il n'est pas question « d'annexer » l'Irak ni la Syrie, mais d'en « affranchir» les peuples. Toujours est-il que les Anglais étaient en position de force en Irak, et y organisaient un vaste « sondage d'opinion », sans doute le premier du genre, d'où il ressortait que les Irakiens aspiraient à l'unité, mais ne souhaitaient pas troquer la libération du joug ottoman contre la dépendance vis-à-vis de la couronne. L'unité, elle était vite réalisée, la France « cédant» à la Grande Bretagne son «option» sur Mossoul. Georges Clémenceau y consentit contre des droits sur le pétrole de Mossoul. La conférence de SanRemo, le 25 avril 1920, désignait la Grande- Bretagne comme « puissance mandataire» de l'Irak, et, le Il novembre était constitué le premier gouvernement irakien. Le 23 août 1921, l'émir Fayçalmonte sur le trône à l'issue d'un referendum. L'Irak est né. TI existe juridiquement, et il est admis le 3 octobre 1932 dans la société des Nations. Il s'est constitué en cette période troublée, dans un « flou» juridique sans précédent. L'indépendance n'est que formelle: les Britanniques ont droit de regard tant sur les affaires intérieures qu'extérieures... L'homme fort du pays, c'est le Premier ministre, Nouri Said qui continue de gouverner à la mort de Fayçal en septembre 1933, à celle de Ghazien avril 1939, pendant la régence d'Abdoulilla, d'avril 1939 à mai 1953, puis pendant le règne de Fayçal 2 jusqu'à la chute de la monarchie, le 14 juillet 1958. D'autres Premiers ministres auront gouverné quelque temps, Hikmet Souleiman, Rachid Ali, Fadel Jamali. En 1956, la voix de l'Irak se fait entendre à Bandoung, dans le concert des non-alignés. Pourtant, l'Irak vient d'adhérer au Pacte de Bagdad, viscéralement pro-occidental, avec la Turquie, le Pakistan et la Grande-Bretagne. Le 14 juillet 1958, Abdelkarim Kassem, simple brigadier, obtient par chance le commandement d'une division, le jour où le roi, le prince héritier et Nouri Said devaient quitter Bagdad par avion, et où la plupart des officiers supérieurs du pays étaient à Amman. Kassem, en accord avec le colonel Abdessalam Aref, traverse Bagdad avec « ses» troupes, feignant de se diriger vers la frontière jordanienne comme il en avait reçu l'ordre... Un détachement de la division investit facilement la villa de Nouri Said, un autre se rend maître du palais présidentiel. La République est..proclamée. Le roi et le prince héritier sont arrêtés. Le cadavre pu prince héritier est traîné par la foule
Il

déchaînée dans les rues de Bagdad. Celui de Nouri Said connaîtra le même sort le lendemain. Très marqué à gauche, Kassem se rapproche de l'URSS et des communistes avant de s'en éloigner. Le 24 mars 1959, il rompt le pacte de Bagdad. Le début des années 60 correspond à une effervescence intellectuelle, artistique et à un réveil social sans précédent. Un coup d'État est fomenté par les nationalistes baasistes, et par Aref le 8 février 1963. En novembre de cette même année, Aref écarte les baasistes... qui, le 17 juillet 1968, reviennent au pouvoir pour de bon, avec le parti le plus structuré, le plus puissant de la région. Le général Ahmed Hassan al-Bakr, ancien Premier ministre, est le nouveau président. TI démissionne pour « raisons de santé» le 16 juillet 1979, abandonnant le pouvoir au vice-président Saddam Hussein, baasiste très populaire, qui s'était déjà signalé dès l'âge de 20 ans, le 7 octobre 1959, par une tentative d'assassinat de

Kassem». Le «zaïm» - le « chef» -, avait alors dû passer 57
jours à I'hôpital. Le 22 septembre 1980, à peine 14 mois plus tard, c'était la guerre totale entre l'Irak et l'Iran. * * * L'Irak, au début des années 80, c'est encore le désert, pour un tiers de son territoire, mais ce sont surtout de gigantesques projets industriels, agricoles, fmanciers extraordinairement ambitieux, de fantastiques recettes pétrolières, le réveil d'une génération. C'est aussi un pays très convoité, qui attire et séduit l'Occident; ce dernier, pourtant, ne cherche ni à le connaître ni à le comprendre. Lorsque se déclenche la guerre Irak-Iran, tout le monde ou presque, à l'ouest, se rangera au côté de l'Irak. Non pour ses «valeurs millénaires », ni par sympathie pour le baasisme, le « nationalisme arabe », mais uniquement par réflexe de peur visà-vis de la montée de l'Islam, et parce que chacun est convaincu de ce que l'Irak est la meilleure carte, la seule carte à jouer, et qu'il n'y a aucun choix. Cette précipitation, ce calcul à court terme exempt de discernement, que beaucoup regrettent timidement en 1988, étaient-ils la meilleure façon de soutenir l'Irak ?

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1
Une guerre insensée

Pendant huit années, le monde a assisté à l'un des conflits les
plus meurtriers de ce siècle, celui que l'on a appelé la
«

guerre du

Golfe», opposant l'Irak à l'Iran. 1988 pouvait, enfin, être l'année de la paix, mais cette paix ne pourra être durable et véritable que si les positions des deux belligérants, tellement éloignées, voire inconciliables, se rapprochent. L'Iran, qui a retrouvé au premier semestre 1988 un certain « aura» diplomatique, pour la première fois depuis la révolution islamique ,de 1978, a accepté, le 18 juillet, la résolution 598 des Nations-Unies du 20 juillet 1987, prévoyant un cessez-le-feu, et que Bagdad avait accepté immédiatement. Mais l'Irak et l'Iran ont-ils la même vision d'une paix entre eux ? L'Iran veut bien, territorialement, retourner à la case départ, au statu quo de 1980, mais il veut faire condamner explicitement son ennemi comme l'agresseur. L'Irak veut, quant à lui, renégocier les accords d'Alger qu'il avait signés, alors exsangue en raison de la révolte kurde, en 1975, et qui lui ravissaient sa souveraineté du Chatt-el arab, le delta formé entre le Tigre et l'Euphrate, son unique débouché maritime sur le Golfe. Les Kurdes semblent, une nouvelle fois, faire les frais d'une 13

« paix » entre l'Irak et l'Iran. Des milliers d'entre eux ont dû fuir en Turquie. Des milliers d'autres ont dû quitter leur région natale. Si l'on considère les objectifs qu'il s'était fixés en commençant cette guerre en septembre 1980, c'est-à-dire la récupération totale des eaux du Chatt, la « libération » du Khouzistan, région arabophone d'Iran, une importante rectification des frontières et la perspective d'une victoire « totale » sur l'Iran alors en pleine crise, l'Irak. est perdant depuis plusieurs années. Toutefois, le retour à la paix signerait la survie des deux régimes qui veulent la perte l'un de l'autre: à Bagdad, le Baas «laïc» repartirait sur de nouvelles bases, et, à Téhéran, la succession de l'ayatollah Khomeiny, et l'épilogue d'implacables luttes de pouvoirs et de tendances, créeraient aussi une situation neuve, peutêtre plus claire. En huit ans, combien de victimes? On peut parler d'au moins un million et demi de morts, en considérant seulement les pertes reconnues par les deux parties, de plusieurs millions d'handicapés à vie et de réfugiés. En février 88, selon la Croix-Rouge internationale, 49 285 Irakiens étaient prisonniers en Iran, 12 747 Iraniens étaient en captivité en Irak. De cette guerre, fort peu d'explications ont été proposées. De nombreuses tentatives de médiation, malgré des efforts acharnés, ont été totalement infructueuses pendant des années. La conférence islamique, le dirigeant palestinien Yasser Arafat, l'ONU -jusqu'à ses succès de 1988 -, n'ont pu rapprocher les points de vue. L'ancien Premier ministre Olof Palme, chargé par l'ONU d'une mission de paix dès le deuxième mois de guerre, a été assassiné, et les enquêteurs n'excluent pas que ce soit en raison de ses multiples démarches. Le 20 juillet 1987, le conseil de Sécurité de l'ONU a voté une résolution demandant un cessez-le-feu immédiat, sous peine de sanctions contre celui qui ne le respecterait pas. Les grandes puissances semblaient prendre conscience de la gravité de. la situation parce qu'elles se sentaient menacées dans leur sécurité. Pourtant, qu'y avait-il de nouveau? Voilà sept ans que le Golfe était déjà une zone de guerre à très hauts risques, le théâtre d'incessantes attaques navales. Les incidents graves, avec ou sans mines, s'y multipliaient dans l'indifférence générale. Tant que cette guerre ne « dégénérait pas », on laissait faire, tant que le combat semblait circonscrit à l'Irak et à l'Iran, on ne bougeait pas. Mieux, on attisait souvent le feu, puisque les deux adversaires se sont considérablement renforcés du 14

point de vue de leur matériel militaire, une mâne pour les pays producteurs ou les intermédiaires. Ainsi, l'Irak a mis ces années à profit pour devenir le premier importateur d'armes au monde. Il a importé pour 144 milliards de F d'équipements militaires entre 1981 et 1985, selon l'Agence pour le désarmement et le contrôle des armements, dont le siège est à Washington. L'Irak occupe, pour ce laps de temps, la première place mondiale, détrônant ainsi l'Arabie saoudite, qui n'a importé « que» pour 90 milliards. L'Iran, lui aussi, a été un excellent acheteur, mais avec 38,4 milliards de F, il est loin, très loin, de son ennemi. Dans les premières années de la guerre, la France a vendu pour 40 milliards de F de matériel militaire essentiellement sophitiquée, à l'Irak. Partout pourtant, et singulièrement en France, ce sont les ventes d'armes à l'Iran qui posent problème. A l'automne 1987, l'affaire
Luchaire cette société d'armement qui a vendu 450 000 obus à l'Iran entre 1982 et 1986 selon des méthodes détournées - agite les milieux politiques. Il est clair que ce qui a pu être frauduleusement acheminé en Iran n'a eu qu'une incidence limitée sur le cours de la guerre. En revanche, la qualité et la quantité de matériel - Mirage, Superétendard, radars, notamment vendus à l'Irak, et souvent payés à crédit, contrairement à toute tradition dans ce domaine, ont pesé lourd sur ce conflit. Toutefois, chacun s'accorde à trouver «morale» la vente d'armes à l'Irak, et « honteuse, scandaleuse» les livraisons à l'Iran.

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La France a-t-elle été en guerre avec l'Iran? Non pas, ont répondu avec force tous les responsables français. Etait-elle l'alliée de l'Irak? Cette question d'une importance cruciale, n'a jamais été débattue clairement. L'ancien Premier ministre français Pierre Mauroy soulignait, en npvembre 1987, que l'embargo de la Communauté européenne pour les armes à destination de l'Iran, décidé le 21 mai 1980 - en raison de la prise d'otages américains - avait été levé par la France le 21 janvier 1981, soit, avant la victoire de François Mitterrand.

Pour M. Mauroy, la France a appliqué à l'égard de l'Iran « une
stricte politique de refus» de vendre des armes. « Dans ce conflit, la position de la France est simple au niveau des principes, mais complexe dans l'application. Pour ce qui est des principes, nous n'avons pas d'ennemis, mais nous n'acceptons pas que l'Irak puisse être battu. Il en va de l'équilibre du Proche et du Moyen-Orient », expliquait Pierre Mauroy, dans Le Monde, donnant ainsi la seule 15

définition de l'attitude officielle de la France durant toutes ces années. En 1987, outre l'initiative de l'ONU, interprétée au départ comme une accusation de l'Iran, puis la condamnation unanime de Téhéran par les États arabes réunis à Amman, la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Téhéran, le 17 juillet, a consacré l'isolement de l'Iran. La France, ne parvenant pas à obtenir l'audition par la Justice de Wahid Gordji, interprète de l'ambassabe iranienne, mais non diplomate, qu'elle voulait entendre dans le cadre de l'enquête sur les attentats sanglants de Paris en septembre 86, fit cerner l'ambas~ sade d'Iran. Une grave crise s'ensuivit avec l'encerclement des ambassades respectives, des menaces iraniennes, et la rupture. II mois après, les relations étaient rétablies. Entre~temps, Wahid Gordji s'était présenté au juge d'instruction Boulouque, mais c'était pour regagner immédiatement l'Iran, les moteurs de l'avion tour~ nant pendant l'audition. Entre~temps aussi, il y avait eu la libération des trois derniers otages français retenus au Liban par le Jihad islamique, pro~iranien. Cette libération était intervenue le jeudi 21 avril, soit trois jours avant le premier tour de l' élection présiden~ tielle française. Quelques mois plus tard, c'était le coup de théâtre: l'Iran, le 18 juillet acceptait la résolution du conseil de Sécurité, et la paix, même longue et laborieuse à réaliser, était à l'ordre du jour. La désignation de« celui qui a commencé », la condamnation de « l'agresseur» représentent, à tous égards, l'aspect le plus impor~ tant pour Téhéran. Bien entendu, Bagdad n'entend absolument pas endosser une telle responsabilité dans l'origine du conflit. Le ministre des Affaires étrangères de République fédérale allemande, Hans Dietrich Genscher, a qualifié précisément l'Irak d'« agresseur» en recevant son homologue iranien Velayati en

juillet 1987.
Quant au président français François Mitterrand, il affirmait au
'.

Dauphiné Libéré, le 24 février 1988 : « Toute guerre a une origine
et une cause. Dans le cas de la guerre du Golfe, il faut rechercher l'un et l'autre pour trouver les voies de la paix ». Ce faisant, il déclairait « encourager» le secrétaire~général de l'ONU, Perez de Cuellar, chargé d'une mission en ce sens, car une telle démarche « permettra d'enquêter sur la responsabilité du conflit ». Quelques mois plus tard, le 24 mai, alors qu'il venait d'être triomphalement réélu président de la République, il écrivait à Saddam Hussein: « Les choix de la France, au Proche~Orient 16